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jeudi 27 mars 2025

Dixie Road T02

Ce qui revient à dire qu’il faut s’intéresser plus à la question qu’à la réponse.


Ce tome est le second d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 1 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Ils l’ont prise, la route, ses parents et elle. Ils n’ont rien laissé derrière eux. Quelques dernières illusions peut-être, comme des chemises élimées qui flottent sur leur corde et que personne ne veut reprendre, parce qu’on aurait l’air miteux dedans, comme sont miteuses toutes les illusions… alors, ils ont tenté d’oublier. On se met à y croire, à la route. Ils se disent qu’elle finira bien par les mener au bon endroit, où le mot dignité a encore un sens. Et ils roulent, ils roulent… Jusqu’à ce que… Mr Jones arrête sa voiture devant la poste et il se renseigne. L’homme assis sur le banc sous le patio leur indique qu’il y a moyen de dormir, mais le propriétaire de l’hôtel a rejoint les autres, ils sont tous aux champs de l’ancienne église. Il leur explique : il faut continuer sur la route et prendre la première à droite, tout en leur recommandant de faire attention car il y a du grabuge. Sur place, les ouvriers font face à leur employeur Mr Arboth Lance, les policiers se tenant derrière le riche propriétaire. Le représentant des ouvriers explique que ce sont les policiers qui ont chargé à cheval à travers champs, c’est eux qui ont ravagé la récolte, pas les ouvriers. Le propriétaire se retourne vers le chef de la police pour demander s’ils seraient responsables des dégâts, ce que son interlocuteur dément avec assurance, traitant l’ouvrier de communiste.



La discussion se tend entre les deux camps en présence. L’ouvrier met en avant qu’ils travaillent du mieux qu’ils peuvent, que ce qui est inadmissible c’est le salaire car à la fin du mois il ne reste que six dollars en poche, sans parler des dettes qu’ils ne finissent pas de rembourser, qu’ils n’ont pas de quoi payer un médecin pour leurs enfants. Lance oppose le fait que ses récoltes sont saccagées et qu’il y en a pour plus de trois mille dollars à récupérer. Le chef de la police indique que les forces de l’ordre sont prêtes à charger pour rétablir l’ordre, et pour s’occuper du meneur Burroughs. Alors que le conflit semble inéluctable, un homme s’avance et il se présente : il s’appelle Jones et il remet à Lance, une enveloppe contenant mille dollars. La situation s’apaise : le propriétaire accepte ce remboursement partiel et il s’en va avec les policiers derrière lui, levant même la menace qui pèse sur Burroughs. Jones s’en retourne vers sa femme Nadine et sa fille Dixie. La première s’avère un peu contrariée qu’il ait pioché dans l’argent de la mallette, la seconde éprouve un sentiment d’amour pour son père. Dans la voiture de police, le chef indique à son subordonné qu’il veut tout savoir sur Jones, car sa tête ne lui revient pas. Les Jones se rendent à l’hôtel et y prennent une chambre.


Après le premier tome, le lecteur a bien situé la nature de cette série : un polar inscrit dans une époque clairement identifiée, celle de la Grande Dépression, crise économique des années 1930, ancré dans un état du sud des États-Unis. Au cours de ce tome, il apparaît que le récit se déroule en Alabama, et que Mr Jones a réalisé son braquage de banque à Bâton-Rouge, en Louisiane. La couverture donne une bonne indication du degré d’implication de l’artiste dans cette reconstitution historique : la justesse des tenues vestimentaires, et la capacité à insuffler de la vie à une situation inscrite dans la mythologie de l’histoire des États-Unis. Le récit s‘ouvre avec une case de la largeur de la page : la reproduction d’une affiche avec une famille américaine dans sa voiture et le slogan There’s no way like the American Way, la promotion de la citoyenneté américaine comme un bonheur assuré sur Terre. Puis vient la grand-rue d’une petite ville de campagne, avec ses bâtiments caractéristiques, ses poteaux télégraphiques, sa statue d’un général avec le drapeau américain, le bâtiment en bois de la poste. Ainsi le lecteur se trouve immergé dans ces environnements : le campement de fortune des ouvriers avec des tentes en guise d’habitation, la belle demeure de la famille Lance, la chambre d’hôtel sommaire, la grande salle du diner avec son poêle à charbon, la maison très modeste et fragile des Burroughs, l’urbanisme basique et les constructions peu pérennes de la ville, la table de jeu chez Mama Banks, l’appentis dans l’arrière-cour de l’hôtel, et les grands paysages naturels.



Le lecteur côtoie également des individus dont l’apparence porte la marque de l’époque : l’uniforme des policiers caractéristiques de cette période, les salopettes et les chemises pour les ouvriers agricoles sans oublier les casquettes ou les chapeaux de paille, les robes blanches de ces dames, les gilets et cravates pour les cols blancs avec les pantalons à pince, les cigares et les cigarettes. Les véhicules attestent également de l’époque, aussi bien les voitures massives avec de belles courbes, que les motocyclettes ou les camions, les carrioles tirées par des chevaux dans l’exploitation agricole. Du coup, l’attention du lecteur se porte également sur d’autres éléments ou accessoires comme le modèle d’appareil photographique sur trépied de Walker Evans, le poêle à charbon du diner, une lampe à pétrole, la balance pour peser les balles de coton, un modèle de fusil, etc. Le scénariste continue de nourrir son récit avec les éléments de contexte historique : la détresse économique des classes ouvrières, leur situation de dépendance vis-à-vis d’employeurs qui en profitent pour les exploiter sans vergogne et sans augmentation, et la référence à un reportage sur la condition des métayers blancs du sud de l'Alabama, devenu un livre après le refus de sa publication sous forme d’article dans un magazine : Louons maintenant les grands hommes (1941). Son auteur ainsi que le photographe qui l’a accompagné interviennent dans le récit : James Agee (1909-1955, écrivain, lauréat du prix Pulitzer) et Walker Evans (1903-1975). Ils ont réalisé un ouvrage mêlant ethnographie, anthropologie, et fiction. Dixie Jones a donc croisé leur route et elle fait partie des personnes observées par les auteurs. Le lecteur se dit que le scénariste a dû être marqué par cette lecture et qu’il s’en inspire autant qu’il lui rend hommage par cette série, l’artiste ayant certainement utilisé les photographies dudit livre comme référence.


À la lecture, ce second tome et cette série comprennent une part de fiction plus importante que celle du livre de Agee & Evans : avec des personnages centraux. Les auteurs ont également choisi la forme littéraire du polar, délaissant celle du reportage. Les Jones sont en cavale : le mari a dévalisé une banque, l’épouse l’accompagne, et leur fille ne peut que les suivre. S’il apparaît comme un sauveur au début du récit, en rachetant la dette artificielle des ouvriers agricoles, Mr Jones ne correspond pas au héros traditionnel : il a commis un crime, il est en cavale, il joue (et perd) aux cartes, il manque de qualités paternelles. Pour autant, le lecteur éprouve une réelle sympathie pour lui : un être humain qui essaye de s’en sortir, qui fait de son mieux, qui se montre aimant vis-à-vis de son épouse et sa fille (quand il est là), et qui fait montre d’une réelle prestance, avec un visage agréable parfois tourmenté. Le lecteur éprouve plus de sympathie et d’empathie pour Nadine Jones / Vreeland : une femme forte, au physique un peu sec, capable d’élans du cœur, faisant montre d’émotions sincères. Un être humain qui a décidé de gagner dignement sa vie, en acceptant des métiers précaires et pénibles, qui ne veut rien devoir à personne, ou en tout cas pas à sa position sociale initiale de naissance, tout en acceptant les frasques de son époux car elle l’aime. Et puis il y a Dixie : grande adolescente, curieuse, entretenant encore l’espoir de ce que lui réserve le futur. Une belle presque jeune femme, avec un parfum de romantisme, constatant et faisant l’expérience de la cruauté de la réalité du monde des hommes.



En trame de fond, le lecteur retrouve les forces systémiques exposées dans le premier tome. Le racisme semble moins présent, surtout parce qu’il y a moins d’afro-américains dans cette ville. La brutalité sans foi ni loi du capitalisme se fait sentir à chaque page. L’argent mène le monde, comme simple concrétisation d’une domination. La couverture met en scène une confrontation qui ne peut que dégénérer en affrontement violent : le lecteur est à nouveau surpris par le fait que les policiers ne matraquent pas les ouvriers, à l’instar de la milice qui ne frappaient pas les ouvriers d’usine dans le premier tome. En passant, le scénariste termine ce second tome comme le premier, avec échanges de coups de feu et fuite vers une autre ville. Dans le contexte de la grande dépression et à cette époque, les propriétaires exercent leur domination sur les masses laborieuses, au travers du système capitaliste qui leur est entièrement favorable, et dont ils font un usage efficace : l’exploitation de l’homme par l’homme. Le lecteur s’indigne, voire s’insurge, en voyant la police être littéralement à la solde et au service des propriétaires, prêts à cogner les ouvriers pour qu’ils rentrent dans le rang, agissant comme une milice privée pour l’intérêt privé. Il sent son cœur se serrer en voyant les ouvriers agricoles pris dans un faux paternalisme, un propriétaire qui sait très bien réduire en esclavage sa force de travail, en les endettant pour son propre profit. Le scénariste cite un extrait du livre d’Agee : C’est pour le vêtement, et pour la nourriture, et pour le toit grâce auxquels ils subsistent, qu’ils travaillent. Dans cette peine et ce besoin, leur cerveau et leurs forces sont si constamment absorbés que durant ce même temps où ils ne sont plus au travail, la vie n’existe guère pour eux plus clairement ni avec plus d’appétit que chez les animaux d’un ordre simple ou les plantes. Horrifiant.


La Grande Dépression : les auteurs y entraînent le lecteur à hauteur d’êtres humains avec leurs imperfections, dans un hommage à l’ouvrage de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans, sous forme romancée. Le lecteur ressort marqué par la violence économique et l’oppression du capitalisme perpétrée par les propriétaires avec l’appui des forces de l’ordre, au travers d’une narration visuelle solide, élégante et incarnée. Atterrant.



mercredi 26 mars 2025

Les Fesses à Bardot

Le cinéma est une allégorie, mon cher Léonce. L’allégorie de la condition humaine !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario et les dialogues, épaulé par Gaël Séjouné, par ce dernier pour la mise en cases, en images et en couleurs, soutenu par le premier. Il comprend cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Prologue : à Trougnac. Au volant de sa Renault 4CV, Conrad Knapp traverse une région boisée de la campagne française. Il s’arrête devant le panneau d’entrée de la ville de Trougnac, et il interpelle Fernand et Ginette, un vieux couple de paysans, leur demandant s’il y aurait par le plus grand des hasards, une salle de cinéma dans leur village. L’homme lui répond que Trougnac est un peu plus qu’un village, presque trois mille habitants, une équipe de foot et même une pharmacie. Presque, parce que tant qu’ils n’ont pas les trois mille, ils peuvent faire une croix sur la pharmacie. À la suite de l’intervention de son épouse, il explique au conducteur que Poil est le village d’à côté, qu’ils ne s’appellent pas des Poilus, qu’ils préfèrent être appelés des Pictiens, mais ça n’empêche pas les autres de les taquiner un peu, surtout aux matchs de football. Comprenant qu’il n’obtiendra pas de réponse à sa question, Knapp les plante là, et il entre dans le village. Chapitre un : Au café. Ayant avancé un peu dans la grande rue, Conrad Knapp hèle une jeune femme dans une jolie robe à pois blancs, avec un généreux décolleté. Il lui pose la même question : y aurait-il une salle de cinéma dans son village ? Elle répond avec le sourire que oui, c’est l’Éden, à l’Est. Elle ajoute : On ne peut pas le rater, il est juste à côté de l’église, ce n’est pas une grande salle, mais on peut y voir tous les films récents. Elle cite : Le beau serge, En cas de malheur, Maigret tend un piège. Il propose : Et ta sœur ? Et il dissipe le malentendu : il parle du film avec Pierre Fresnay. Elle ajoute que l’Éden c’est le duc qui l’a fait construire. Knapp se dit que ce trou a un duc.



Conrad Knapp pénètre dans le café des Sports, et se rend au comptoir, alors que les habitués continuent leurs discussions : sur le scandale du bikini, sur le fait qu’il n’y a plus que des films avec des femmes à moitié nues, et que la télévision est plus accessible, même s’il n’y a peut-être qu’une vingtaine de postes ici. Madame Garnier estime que les films ont une influence néfaste, en particulier quand on voit cette diablesse blonde se trémousser sur la table là, cette dévergondée, cette… Knapp intervient dans la conversation pour en énoncer le nom : Brigitte Bardot. Toutes les conversations s’interrompent d’un coup. Il continue : Avec également Jean-Louis Trintignant et Curd Jürgens, tourné à Nice et à Saint Tropez, interdit aux moins de seize ans à sa sortie une heure et trente-deux minutes de plaisir. Répondant à une question, il précise qu’il était sur le tournage. Il enchaîne en commandant une autre Suze. Simone indique à son mari Maurice Garnier qu’il est temps qu’ils s’en aillent, et ils sortent accompagnés par le curé.


Quand bien même il n’aurait pas identifié la pose dans la couverture (une évocation de l’affiche de En cas de malheur), le lecteur comprend rapidement que les auteurs rendent hommage au cinéma français des années 1950. La bande dessinée se compose de douze chapitres et d’un prologue, chacun comprenant une page de titre avec un extrait de dialogue, issu d’un film de cette époque. Il est ainsi fait mention de Les Vieux de la vieille (1960) de Gilles Grangier (1911-1996), La traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara (1901-2000), Série noire (1955) de Pierre Foucaud (1908-1976), Roman d’un tricheur (1936) de Sacha Guitry (1885-1957), Un singe en hiver (1962) d’Henri Verneuil (1920-2002), Les grandes familles (1958) de Denys de la Patellière (1921-2013), Le petit monde de Don Camillo (1952) de Julien Duvivier (1896-1967), Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim (1928-2000), L’auberge rouge (1951) de Claude Autant-Lara (1901-2000), En cas de malheur (1958) de Claude Autant-Lara (1901-2000), Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle (1932-1995). Si Brigitte Bardot n’apparaît pas dans le récit, Jean Gabin (1904-1976) y joue un rôle le temps d’un des chapitres. Le lecteur se rend compte que les auteurs intègrent d’autres hommages, par exemple les bons mots (Knapp faisant observer que : Alors comme ça ce trou a un duc…), ou une affiche du film Ni vu ni connu (1958) d’Yves Robert (1920-2002). Petite entorse aux références françaises, un homme à la scène de la populace criant vengeance dans le film Frankenstein (1931), de James Whale (1889-1957).



En fonction de sa culture dans ce domaine, le lecteur peut relever d’autres références au cinéma de ces années-là, par exemple le nom de l’auteur du scénario du film fictif Tout est bon à prendre : Pierre Bost (1901- 1975), scénariste entre autres de Le Diable au corps (1947), La Traversée de Paris (1956), La Jument verte (1959). Ou à d’autres éléments culturels (il finit par associer le prénom de la dame stricte, Simone, au nom de famille de son époux, prononcé un peu après, Garnier). Il peut aussi considérer ce récit seulement comme une comédie romantique dans la France de la fin des années 1950, ce qui lui enlève un peu de saveur. L’intrigue repose sur l’arrivée de ce jeune homme appartenant au milieu du cinéma et expliquant qu’il vient en repérage dans le village pour un projet de film dans lequel devraient tourner Brigitte Bardot et Jean Gabin. Forcément, ça éveille l’intérêt de la plupart des notables, des commerçants et des habitants. Dans le déroulé du récit, le jeune homme rencontre une douzaine d’habitants, tous emblématiques comme le maire, le curé, le patron du café, le responsable du cinéma et sa fille magnifique, le duc, l’aubergiste et sa fille, le boulanger, et quelques personnes très alléchées par la perspective d’avoir un petit rôle dans le film à venir. Chaque chapitre porte le nom d’un endroit différent et met en scène Conrad Knapp dans ses relations avec les habitants : Au café, Au cinéma, À la mairie, Au village, Au château, au téléphone, Au stade, Au bal, Au comité, À l’église, et enfin deux titres plus révélateurs de l’intrigue.


Le lecteur s’attache donc aux pas et aux démarches du sympathique jeune homme, bien fait de sa personne et bien mis. La politesse verbale est de rigueur, avec des phrases simples, dépourvues de toute vulgarité. Même les remarques sur les qualités du postérieure de l’actrice restent très respectueuses, simplement admiratives de son anatomie, sans que ledit cliché ne soit donné à voir au lecteur (ce n’est pas ce genre de bande dessinée). Les dessins relèvent d’un registre descriptif et réaliste. L’artiste sait croquer les visages, et reproduire les ressemblances avec de acteurs célèbres de cette époque. Il donne un air sympathique à chaque personnage, des expressions de visage parfois un peu appuyées, sans aller jusqu’à la caricature, relevant plus d’un registre naturaliste. Il effectue une reconstitution historique impeccable de la France de ces années-là, depuis le célèbre modèle de voiture de la 4CV, jusqu’aux tenues vestimentaires. Chaque page se lit avec facilité, dégageant une sensation agréable de bienveillance entre les différentes personnes, même quand elles professent des idées opposées sur un sujet, par exemple sur le cinéma.



D’une certaine manière, le lecteur se laisse porter par la gentillesse de la narration visuelle, sans y prêter forcément beaucoup d’attention. De temps à autre, il sent son regard ralentir pour prendre le temps de profiter d’un décor, ou d’une mise en scène. Julie resplendissante dans sa robe, le café des Sports plus vrai que nature avec son juke-box, sa table de billard et son zinc, les habitants marchant à la suite du maire dans la rue principale de Trougnac pour se rendre au bâtiment abritant le cinéma, les motifs du papier peint au mur de la salle de réunion de la mairie, le modèle du projecteur dans la salle technique du cinéma, le superbe château et sa décoration intérieure, le match de foot opposant Trougnac à Poil, la décoration apparaissant comme vieillotte de la chambre d’hôtel, la foule vengeresse se dirigeant vers le château de monsieur le duc, etc. Tout apparaît naturel, plausible et évident.


Cette narration fluide et sympathique finit par être victime de ses propres qualités : le lecteur sent bien que l’intrigue restera inoffensive, que les comportements intéressés des habitants sont montrés comme des réactions plutôt naturelles aux opportunités que le tournage d’un film dans leur ville fait miroiter, et même à la possibilité de voir en vrai Jean Gabin, et Brigitte Bardot. Le scénariste glisse quelques indices discrets (et faciles à repérer) pour attirer l’attention du lecteur sur un questionnement légitime. Et voilà. Pas tout à fait, le récit va plus loin qu’un simple hommage élégant et fidèle à l’esprit des films de cette époque. Quelques rares voix s’élèvent pour s’opposer au tournage du film à Trougnac. Ce qui conduit Monsieur le Duc à exprimer son avis sur le cinéma, en tant que forme d’expression artistique. Il s’exprime ainsi : Mais, le cinéma ! ça, c’est stimulant ! Oui, il est universel ! Parce qu’il permet à chacun, peu importe sa condition, de s’identifier à ses héros, et de rêver d’être quelqu’un d’autre. Le cinéma possède cette intelligence de pouvoir refléter la conscience des hommes, puis de la dépasser pour s’approcher du mythe, d’arrêter le cours du temps, de le remonter, voire de le deviner, et de procurer au plus vieux des spectateurs, la douce sensation d’être redevenu un enfant, de sonder la cruauté de la création, d’indigner, d’interroger, de s’évader, de faire rire, rêver, pleurer, réfléchir. Le lecteur est alors amené à reconsidérer cette histoire en intégrant cette façon de voir les choses, ce credo.


Un hommage enamouré au cinéma français des années 1950. Les auteurs réalisent un récit dont leur admiration pour ce cinéma imprègne chaque page, avec une réelle reconnaissance, une réelle compréhension de ses spécificités. Le lecteur se retrouve transporté comme par enchantement dans une petite ville de province, aux côtés de Conrad Knapp effectuant un repérage pour le prochain film de Bardot & Gabin. Il se trouve rasséréné par l’accueil bienveillant et généreux des habitants, par les étoiles dans leurs yeux à l’idée que le cinéma vienne à leur commune. Il s’immerge dans cette évocation intelligente, qui en restitue l’esprit. Une autre époque, plus insouciante.



mardi 25 mars 2025

Requiem T11 Amours défuntes

Trop n’est jamais assez 


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 10: Bain de sang (2011) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de cinq pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses des recherches préparatoires, des dessins inédits (dont un magnifique portrait en pied de Ruthra, deux pages de bestiaire avec les entrées sur le Squat et sur le Rampeur.


En 1816, dans la villa Diodati située au bord du lac de Genève en Suisse, George Gordon Byron présente un flacon contenant la goutte noire, celle dont Coleridge jure qu’elle ouvre les portes mêmes de l’enfer. Devant lui, se trouvent Mary Shelley et son époux Percy Shelley, le docteur John Polidori et Claire Clairmont. Percy estime que le breuvage les assistera idéalement dans l’élaboration de leurs histoires de fantômes. John prévoit qu’ils observeront les créatures de la scène fantasmagorique comme jamais auparavant. Lord Byron reprend la parole : Mais Coleridge l’a avisé d’une règle occulte concernant de telles entités. Lorsqu’on s’intéresse à elles, elles peuvent s’intéresser à ceux qui les observent. Il demande qui parmi leur ligue de pécheurs sera le premier à explorer les mystères de l’opium noir. Mary se porte volontaire, elle a hâte de découvrir les secrets du royaume des morts. Son mari ajoute : La mort est le voile que les vivants appellent la vie : qu’elle dorme et il sera levé.



Mary Shelley s’allonge et boit un verre de l’opium noir : une porte s’ouvre vers un autre monde. Elle a des visions d’un étudiant blême, de la chose qu’il a créé, le fantasme hideux d’un homme qui se lève, ses yeux qui s’ouvrent et qui la fixent. Toujours en songe, elle sort du laboratoire et poursuit son voyage au royaume des morts. Elle est attaquée par un vampyre, qui mord le cou de sa servante. Percy Shelley entre dans la pièce et tire sur Requiem qui retourne dans les enfers dont il a jailli. Puis le petit groupe d’amis maîtrise la servante, et Percy lui enfonce un pieu dans le cœur. Sur Résurrection, Requiem s’apprête à remonter sur son destrier, alors que Léah s’approche de lui. Il explique qu’il part rejoindre Rebecca, et elle lui ordonne de la lourder. Comme il refuse, elle estime qu’il n’y a qu’une seule solution, qu’elle le tue : le duel s’engage. Elle fait couler le premier sang, mais une tempête des limbes se déchaîne soudainement, emportant les deux combattants et les séparant. Dans ces tourbillons, flottent également Igor le kobold et Le dictionnaire du Diable. Ce dernier jubile d’être enfin libre et il indique à son compagnon qu’il faut retrouver le maître. Le dictionnaire sait tout ce qui se passera et s’est passé sur Résurrection. Et il sait que le sort de Requiem va bientôt être singulièrement affecté à jamais. Selon ses dossiers, il veut retrouver Rebecca. Mais s’il le fait, ça va littéralement être l’enfer.


Le lecteur assidu s’est mentalement préparé à une nouvelle aventure aussi intense que dense. Il découvre une scène d’ouverture se déroulant comme d’habitude dans le passé. Les auteurs ont choisi un moment hautement symbolique de l’histoire de la littérature anglaise. Lors de ce séjour à la villa Diodati, se trouvent réunis : Lord George Gordon Byron (1788-1824) l’un des plus grands poètes romantiques britanniques, Mary Shelley (1797-1851) autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Percy Bysshe Shelley (1792-1822) l'un des plus grands poètes romantiques anglais, John Polidori (1795-1821) écrivain italo-anglais auteur de la nouvelle Le Vampire (The Vampyre), Clara Mary Jane Clairmont (1798-1879, Claire Clairmont) belle-sœur de Mary Shelley. L’artiste leur donne une apparence romantique usant de licence poétique, en particulier les cheveux bonds de Mary, ses grands yeux bleus, le regard magnétique et intense de Lord Byron ainsi que son front haut, l’allure très romantique de Percy Shelley, ce qui se marie à la perfection avec les visions que Mary a de Résurrection, la sauvagerie gothique de Requiem et le sang autour de sa bouche, la machinerie démesurée du géant mécanique, les brumes du lac Léman. Cette séquence rappelle qu’il se produit des points jonction entre la Terre et Résurrection selon des règles imprévisibles du fait de l’écoulement du temps à l’envers dans le monde de Requiem. Pour le reste, le lecteur relève le rapprochement entre la créature de Frankenstein et Deucalion.



Au fil des dix premiers tomes, les auteurs ont développé un monde d’une richesse extraordinaire. Le lecteur le ressent avec les différentes scènes et les nombreux personnages : après la villa Diodati, Requiem (avec sa double personnalité d’Heinrich Augsbug au présent, de Thurim par le passé) et Léah / Leah Hirsig (Aiwass, la reine des âmes mortes), puis le retour d’Igor et du dictionnaire du Diable dans la tempête des Limbes (beau deus ex machina), Dame Vaudou et Dame Vénus devant la porte de la salle du trésor, l’Archi-hiérophante qui rend visite au docteur Dippel pour constater l’avancement de la construction d’une créature d’une intelligence suprême quoique maléfique (l’occasion d’un jeu de mots : Un franc Einstein) et de son assistant Vermicelli, Rebecca et Dragon avec Tengu, Black Sabbat (la Bête, Aleister Crowley) et les métalleux (avec une remarque sur le fait qu’il n’ait pas reçu ses droits d’auteur), Dracula et son attaque sur Nolava, Ruthra et Nilrem, et enfin les retrouvailles entre Requiem et sa bien-aimée. Pffffui ! Un tome bien dense comme Pat Mills aime à les écrire, avec zéro rappel des événements précédents, zéro rappel sur les lieux ou les différentes races, et des séquence présentées comme des tableaux en deux ou quatre pages, sans transition de l’un à l’autre. Cela peut nécessiter un temps d’adaptation de la part du lecteur pour retrouver le bon rythme en phase avec ces caractéristiques narratives.


Évidemment, Olivier Ledroit est impérial, une classe d’artiste à lui tout seul. Il allie avec maestria une démarche de narration séquentielle et des visuels spectaculaires qui en mettent plein la vue. Il se montre en phase avec les idiosyncrasies de la narration de Pat Mills. Évidemment, le lecteur attend avec gourmandise les moments les plus énormes : la villa Diodati sur le bord du lac, avec les montagnes enneigées en arrière-plan et les éclairs qui se déchaînent (mise en scène de l’effroyable été 1816, une année sans été du fait de sévères perturbations du climat), sur la page en vis-à-vis le monstrueux corps cybernétique de Deucalion (nom du fils du Titan Prométhée et de Pronoia, provoquant une réminiscence du RanXerox de Tamburini & Liberatore), la vision de la porte de Brandebourg à Berlin dans des fumerolles rouge sang avec des motifs cabalistiques en discrète surimpression, les gardiens titanesques de la porte de la salle du trésor, la comtesse Bathory déchaînée déchiquetant moult loups des cieux, le palais de marbre rouge veiné de bleu de Black Sabbat, Ruthra en pleine majesté, le même roi s’élançant contre Dracula dans une double page fracassante. Le lecteur est subjugué par de telles visions magnifiques et terribles, par la force des compositions, la richesse des dessins, l’expressivité de la mise en couleurs, une jouissance intense.



Dans le même temps, cette démesure visuelle s’intègre à la narration en dessins qui elle aussi s’avère formidable. Le face à face de Percy Shelley et Requiem et la réaction de la servante comprenant qu’un pieu est enfoncé dans son cœur, le duel parfaitement chorégraphié entre Léah et Requiem, l’extermination de Dame Vaudou par les deux gardiens gigantesques, la mise en branle de Deucalion et ses deux premiers morts (avec du sang qui gicle), le changement d’état d’esprit progressif de Rebecca lors qu’elle décide de ne plus se conformer au rôle de victime, l’attaque aérienne contre Nolava (Avalon à l’envers), le changement d’état d’esprit progressif de Requiem face à Rebecca… L’artiste maintient son niveau d’exigence pour chaque composante des dessins, de la structure des pages, des plans de prise de vue, aussi bien pour le niveau de détails des tenues vestimentaires et des décors, que pour les armes, les confrontations verbales ou physiques, les ambiances par les couleurs, ou encore les touches d’humour. La narration dans son ensemble donne dans l’exagération systématique, et les créateurs le font sciemment et ils en jouent. Mary Shelley en délicieuse et fragile femme blonde et pure, Léah et son arme à quatre lames effilées courbes et ondulantes, Dame Vaudou et la poupée vaudou de Dame Vénus, le docteur Dippel et son strabisme divergent marqué ainsi qu’une partie de son cerveau à l’air libre, Tengu s’élançant droit sur le lecteur tirant sa langue bifide, la Bête inscrivant un autographe teintée d‘humour noir sur le bas du dos d’une métalleuse (À détruire après usage, l’emplacement faisant comprendre qu’il s’agit de son anus), Nilrem réduit à l’état d’œuf avec un chapeau, etc.


En ce qui concerne l’humour, Pat Mills n’est pas en reste, dans un registre noir, mordant et sarcastique. Il y a Dame Vénus qui s’exprime de manière normale et intelligible plutôt que par circonvolutions politiquement correctes pour s’assurer d’être comprise par Dame Vaudou, la Bête qui confie une quête aux métalleux (ramener les reliques rock de Résurrection) ce qui donne lieu à des commentaires taquins sur le faux Metal, et Dracula qui explique le caractère saint très relatif de l’eau bénite. À cette occasion, le scénariste exprime toute sa haine contre l’hypocrisie institutionnelle de l’Église : les crimes des papes Borgia, les millions d’indigènes américains tués au nom du Christ, l’inquisition espagnole, les camps de concentration catholiques croates de la seconde guerre mondiale, au vingtième siècle les abus d’enfants des prêtres et les dissimulations subséquentes du Vatican. Le nombre d’ecclésiastiques impliqués signifiant que l’eau bénite est en réalité hautement toxique. De ce point de vue, la scène d’introduction prend tout son sens : une dénonciation de la culture impérialiste britannique, point de vue renforcé par la longue tirade de Ruthra (Arthur), jouant de l’avarice des Premiers Ministres, les alléchant par les immenses fortunes à tirer de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Arabie. Leur rappelant que toujours, Trop n’est pas assez. Il cite plusieurs militaires pour des consignes d’extermination : On ne traite avec les indigènes de toute classe que par le terrorisme, que cela vous plaise ou non. La plupart des accidents concernent la police, étant donné qu’écraser un arabe ici est comme écraser un chien en Angleterre, sauf que l’on ne fait pas de rapport. Étant de chair et de sang, même les solides Anglo-saxons ne peuvent tuer de l’aube au crépuscule, malgré toute leur vaillance. Il conclut : Le soleil ne se couche jamais sur l’empire britannique, et le sang n’y sèche jamais non plus. L’auteur met également en scène la constance de la nature profonde d’un être humain, évoquant incidemment la maxime anglaise : Un tigre ne change jamais de rayures, ou Un léopard ne peut pas changer ses taches (c’est-à-dire : chassez le naturel il revient au galop). Un constat terrifiant lorsqu’il s’applique à un vampire comme Heinrich Augbsurg. Seul moment d’espoir : Rebecca qui rejette son rôle de victime, tout en s’interrogeant sur les actions de sa vie sur Terre qui ont pu la condamner à Résurrection.


Toujours plus de la même chose, oui car Trop n’est pas assez. Un maëlstrom de bruits et de fureur, de violence et de sauvagerie, de méchanceté et de cruauté. Un récit dantesque et infernal, tant par son intrigue et le comportement de ses personnages, que par la narration visuelle magnifique et terrifiante, démesurée à chaque page, à chaque case. Un festin infernal empoisonné par les pires comportements de la nature humaine, malheureusement bien réels.



lundi 24 mars 2025

Léonard T55 Génie circus

Faire rire les gens, c’est le plus beau des métiers !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 54 - Debout, génie ! (2023), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de se priver. Sa première édition date de 2024. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient quatorze gags d'une à six pages, et douze pages pour l’histoire donnant son titre à l’album. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


Pigeon vole ! Un groupe de parole se tient dans la magnifique résidence des Addicts Anonymes. Un rat de laboratoire en train de fumer quatre cigarettes à la fois explique qu’il ne peut plus voir un labyrinthe, pas même en gravure. C’est au tour du monstre de Frankenstein de prendre la parole : il explique qu’il a toujours donné le meilleur de lui-même, mais là, il ne sait pas pourquoi, il a perdu la petite étincelle, la flamme sacrée. Le singe s’exprime à son tour : jusqu’ici, il acceptait toutes leurs fichues expérimentations sans faire de grimace, cependant ces derniers mois, un doute horrible s’est immiscé en lui… Il se demande si en définitive toutes ces expérimentations animales étaient dégradantes pour l’être humain. L’animatrice donne la parole à monsieur Landouye. Basile confesse qu’avant il servait la science et c’était sa joie. Il se faisait tirer du lit dès potron-minet. Il n’irait pas jusqu’à dire avec plaisir, mais avec rivée en lui la conviction d’être utile. Il prenait les décharges de tromblon en pleine poire avec stoïcisme. Pour ne pas dire avec ferveur. Même chose pour les coups d’enclume ou de marteau sur le crâne : il encaissait avec le sourire, édenté mais avec le sourire tout de même. Chaque fracture ouverte, chaque brûlure au troisième degré, chaque commotion cérébrale, était une brique – modeste, certes ! – qu’il apportait au service de la science. Las ! Ces derniers temps ce n’est plus pareil : son corps encaisse mais le cœur n’y est plus ! Or, si ce n’est plus sa joie, à quoi bon encore servir la science ? L’animatrice leur propose de passer dans la pièce d’à côté où ils découvrent un mannequin sommaire vêtu d’une longue robe violette, d’une fausse barbe blanche et d’un galurin rond.



Au poil. Léonard entre en courant dans la grande pièce où Basile se repose, la tête appuyée sur le manche à balai. Le génie lui montre sa barbe, très fier, en expliquant qu’il l’a mis au point. Le disciple commence par prendre la mouche en s’assurant que ce n’est pas pour lui décocher un coup de n’importe-quoi-pourvu-que-ce-soit-contondant dans la tronche, au moins. Raoul Chatigré brise le quatrième mur et conseille au lecteur pour bien comprendre la crainte, ô combien justifiée de Basile, de lire les cinquante-quatre premiers albums. Léonard le rassure : absolument pas, croix de bois, croix de fer, s’il ment, il va en enfer. Comme le disciple ne discerne rien dans la barbe de son maître, ce dernier en tire une loupe. Basile s’exclame : Là, il voit un poil blond !


Toujours un énorme plaisir de retrouver ces personnages haut en couleurs, leur expressivité, le soin apporté aux environnements, et l’humour chaleureux. Le lecteur commence par remarquer que le format diffère un peu du tome précédent, avec un tiers d’histoires en moins (quatorze au lieu de vingt-et-une) et par la force des choses des histoires plus longues (entre deux et six pages, sauf pour la dernière). D’un autre côté, il retrouve les personnages qu’il aime, égaux à eux-mêmes. L’hyperactivité de Léonard reste à un haut niveau, épuisant par avance son disciple. Grâce à l‘expressivité des dessins, le lecteur peut voir l’inventeur enthousiaste en présentant le plan de sa nouvelle invention (forcément géniale), en train de bonimenter sans vergogne et avec entrain devant des villageois à qui il souhaite fourguer sa nouvelle lotion, courir en apportant sa dernière invention à Mathurine, hurler sur Basile le traditionnel DEBOUT DISCIPLE, tambouriner de grands coups sur un miroir en pied, sursauter au point que son chapeau saute au-dessus de sa tête, faire usage avec force d’un maillet qu’il abat sur le crâne de son assistant, dégainer son tromblon de sa barbe plus vite que son ombre (Ah non, il s’agit d’un autre personnage), tourner en rond au point de creuser un cercle dans le sol, beugler dans un portevoix pour attirer les badauds (et les menacer de son tromblon pour achever de les convaincre), etc. Une force de la nature rendu irrésistible par l’allant des dessins.



Comme à son habitude, Basile Landouye souffre littéralement le martyr en servant la science (et c’est sa joie). Pour de rire, le lecteur peut donc le voir s’estropier tout seul comme un grand en essayant de monter une échoppe (main bandée, œil au beurre noir, gros sparadrap sur la joue, grandes planches coincées dans son vêtement), suspendu la tête en bas par un robot dorloteur manquant cruellement de douceur, la tête complètement rentrée dans le corps suite à un coup de rouleau à pâtisserie, tassé sur lui-même en mesurant moins d’un mètre (suite à un deuxième coup de rouleau à pâtisserie manié avec libéralité par Mathurine), le haut du corps carbonisé et perforé de partout suite à un coup de tromblon (de Léonard bien sûr), avec une bosse de la hauteur de sa tête au sommet de son crâne, aplati par la chute d’un poteau d’une dizaine de mètres, coupé en deux par une scie circulaire (il n’a pas fait exprès), incrusté dans le sol après une chute du câble de funambule, projeté dans le sol par un canon, etc. La force comique des dessins tient à l’écart toute forme de violence sadique du fait de l’irréalité de chaque situation. À chaque fois, les mimiques du disciple s’avèrent impayables. Le pragmatisme de Mathurine ramène chaque situation dans de plus justes proportions, et le lecteur envie Mozzarella de bénéficier de l’attention et de l’affection d’une personne normale et sympathique. Le dessinateur insuffle la vitalité particulière aux enfants chez Mozzarella, pour un comportement normal, faisant encore plus ressortir l’hyperactivité de Léonard. Et bien sûr Raoul Chatigré conserve son rôle de pantomime en bas de chaque page de fin d’un gag. Il trouve également régulièrement sa place dans quelques cases de chaque gag ou presque, avec un langage corporel toujours aussi expressif. Il est encore plus à l’honneur dans cet album : il fournit la chute du gag intitulé C’est pas demain l’éveil (beau jeu de mots, soit dit en passant), il est évoqué le fait que techniquement parlant il n’est plus tout à fait un mâle depuis l’âge de quatre mois dans le gag Premier de corvée (autre joli jeu de mots), et il bénéficie d’un second rôle étoffé dans Faut pas poussy ! au cours duquel il indique qu’il est tombé dedans quand il était petit (une autre référence bédé).


Une autre source du plaisir de lecture dans cette bande dessinée se trouve dans l’attention portée aux détails par l’artiste, en particulier dans les décors. Le lecteur prend le temps d’apprécier ces éléments divers et variés : la belle demeure qui accueille les séances des Addicts Anonymes, le portrait de Sigmund Freud accroché au mur, le bouclier avec les armoiries dans la pièce à côté, le système d’articulation pour incliner la table de travail de Léonard, la bouteille avec son étui en osier par terre dans l’atelier du génie, le verre à dent avec sa brosse à dent sur la commode dans la chambre du Disciplus Simplex, la force visuelle des onomatopées et bruitages, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, les couvertures de la dizaine d’albums de la série fictive Léonard génie des tâches ménagères, le design de la voiture autonome, le motif du mandala colorié par Mozzarella, les différents costumes de Basile au cirque. Le plaisir de lecture est encore rehaussé par la fluidité de la narration visuelle. Il suffit de considérer ce gag en deux planches dans lequel Disciple fuit le plus loin possible de l’atelier de Léonard en traversant Venise, l’Italie, l’Inde jusqu’à la plus haute montagne qu’il puisse trouver pour échapper aux tests de la nouvelle invention (la greffe d’organes) avec juste une phrase dans la première case, et une autre dans la dernière.



La verve du scénariste apporte de nombreux gags, sans impression de répétition. Il respecte les caractéristiques de la série : les inventions farfelues allant jusqu’aux anachronismes (l’évocation des réseaux sociaux), le caractère pas facile de Léonard, le caractère soumis (mais pas toujours) du disciple, etc. Il puise son inspiration dans des thèmes aussi bien intemporels que d’actualité avec quelques anachronismes choisis : le dispositif du groupe de parole (avec des participants sortant de l’ordinaire), Léonard en bonimenteur prêt à tout promettre pour vendre sa camelote, la répartition des tâches ménagères (proposant même deux gags à la direction opposée, celui où Mathurine trouve du sens à sa vie dans l’accomplissement de ces tâches à un niveau expert, et celui où elle met les hommes de la maison au boulot), la greffe d’organes, la voiture autonome. Comme à son accoutumé, il met en œuvre un humour à base de différentes formes de comiques, de situation, de caractère, de mots, allant jusqu’à l’absurde avec deux gags jouant sur l’autonomie du reflet de Léonard dans le miroir.


Le lecteur reste bouche bée (avec un grand sourire) à la découverte de cet album. Les personnages ont conservé tout leur caractère dont les auteurs jouent avec dextérité pour en exprimer tout le potentiel comique. Léonard est plus inventif que jamais au grand dam de la santé de son disciple. La narration visuelle est d’une grande richesse aussi bien dans les détails que dans les pantomimes et la mise en scène impeccable. De l’humour tout public, drôle et rassérénant.



jeudi 20 mars 2025

Les variations d'Orsay

Personne ne peut survivre aux tableaux. Eux, sont éternels.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, focalisée sur le musée d’Orsay. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Manuele Fior, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de quatre pages recensant les onze principales œuvres mises en scène dans l’ouvrage : le Métropolitain (1901) par Hector Guimard, Banquette de fumoir (1897) par Guimard, La gare Saint-Lazare (1877) par Claude Monet, la gare d’Orsay (construite entre 1901 et 1925), La charmeuse de serpents (1907) par Henri Rousseau, Repasseuses (entre 1884 et 1886) par Edgar Degas, Sémiramis construisant Babylone (1861) par Degas, Portrait de l’artiste au Christ jaune (1890-91) par Paul Gauguin, Romains de la décadence (1847) par Thomas Couture, La Source (1856) par Jean Auguste Dominique Ingres, Une moderne Olympia (1873-74) par Paul Cézanne.


En 1900, Gisèle sort en courant de la station de métro appelée Le Début, avec son habillage de Hector Guimard, en appelant son amie Odile. Elle pénètre dans la gare d’Orsay, en continuant à se demander où son trouve son amie. Enfin elle la repère : Odile et Gisèle tombent dans les bras l’une de l’autre, la première souhaitant un bon anniversaire à la seconde. Cette dernière fait le constat qu’il aura fallu attendre l’exposition universelle de 1900 pour faire quitter sa campagne à la première. Elles sortent, prêtes à visiter Paris, tout en estimant que la gare qu’elles quittent est la plus belle de France.



Au temps présent, les visiteurs déambulent dans le musée d’Orsay, écoutant leur audioguide. L’un évoque l’architecte italienne Gae Aulenti qui a été désigné en 1980 pour transformer le musée. Un autre présente Rousseau, peintre autodidacte et naïf qui n’a que très peu voyagé. Le commentaire continue : La plupart de ses jungles ont été réalisées au muséum national d’histoire naturelle et dans la grande serre du jardin des Plantes. Pourtant, dans cette Charmeuse de serpents, tout est nouveau. Le sujet d’abord. Une Ève noire, dans éden inquiétant… La gardienne assise à côté du tableau interpelle le visiteur, en lui rappelant de ne pas se tenir trop près du tableau. Elle explique qu’il s’agit d’une œuvre très fragile. Devant la grimace du visiteur, elle ajoute que ce n’est pas elle qui fait les règles. Il s’en va agacé. La gardienne lit la notice : Une asymétrie novatrice figée dans un étrange silence, La charmeuse de serpents annonce les rêves surréalistes à venir. En son for intérieur, elle se dit que ce tableau est trop moche, qu’on dirait la peinture d’un gamin de quatre ans. Elle ferme les yeux, et dans son esprit, une cigogne s’envole au-dessus d’une large étendue d’eau calme. Après avoir volé à l’horizontal, elle s’élève dans les airs. Assise sur un fauteuil devant le lac paisible, une femme noire se parle à elle-même. Elle est la gardienne de ce musée. Et elle connaît ce lieu depuis longtemps. Les œuvres, les coulisses, les passages interdits au public. Les codes de sécurité. Surtout, elle connait les artistes. Ils l’aiment tous. Ils sont tous à ses pieds. Henri. Claude. Auguste. Paul. Edmond. Edgar.


Voici une bande dessinée estampillée Musée d’Orsay, publiée par Futuropolis, dans le cadre d’un partenariat avec cet établissement qui comprend également L'Art d'en bas au musée d'Orsay: La fantastique collection Hippolyte de L'Apnée (2016) de Plonk & Replonk, Les disparues d’Orsay (2017) de Stéphane Levallois, Moderne Olympia (2020) de Catherine Meurisse. L’horizon d’attente du lecteur comprend donc une déclaration d’amour à ce musée. L’auteur tient cette promesse. Il cite et incorpore les œuvres citées ci-dessus. Il met en scène des artistes, essentiellement du courant impressionniste : Edgar Degas (1834-1917), Auguste Renoir (1841-1919), Camille Pissarro (1830-1903), Berthe Morisot (1841-1895), Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867). Il met également en scène Paul Valéry (1871-1945). Il montre quelques aspects du bâtiment du musée, évoquant sa fonction de gare, et le représentant dans sa fonction de musée. Lors d’une séquence de quatre pages, le lecteur accompagne un personnage qui descend à la chaufferie, située dans le sous-sol, puis dans les réserves qui contiennent de nombreux dessins. Les images appartiennent à un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, la mise en couleurs venant donner de la consistance aux éléments représentés.



En découvrant le début, le lecteur n’est pas trop sûr du mode d’hommage dans lequel l’auteur va se situer. Indéniablement, le bédéiste connaît le musée et il affiche une préférence pour certaines œuvres. En particulier pendant plusieurs pages, son personnage central est Edgar Degas (1834-1917). La narration visuelle se révèle être assez sophistiquée, s’adaptant à la nature de chaque scène, capable de restituer l’apparence de personnages connus, de tableaux de maître et de l’architecture du musée. En fonction de sa familiarité avec eux, le lecteur peut apprécier la ressemblance d’artistes tels que Degas, Ingres, ou encore Pissarro, Renoir et Berthe Morisot, dans dessins dépourvus de trais de contour, évoquant une technique ressemblant à du crayon gras. En fonction du moment et de leurs occupations, le dessinateur peut se focaliser sur le visage des personnages en plan poitrine ou en gros plan s’ils sont en train de discuter assis ou attablés, ou bien en train de vaquer à leurs occupations. Le lecteur apprécie leur expressivité et leur naturel, sans exagération de leurs expressions. Il se rend compte que l’air de rien l’artiste sait capturer des moments fugaces ou faire ressortir un geste particulier : un homme avec l’audioguide à l’oreille, la légère lassitude de la gardienne toujours confrontée aux mêmes comportements et effectuant les mêmes rappels, un personnage jouant du pipeau, un homme paressant au lit, une jeune femme morte dans son lit après une intoxication avec un mélange d’opium et de térébenthine, le regard condescendant d’un bourgeois raillant le manque de talent d’un artiste impressionniste, un vif direct du droit, un homme mordant une femme à la cheville, Gauguin montrant ses plaies aux pieds, ou encore une jeune femme allongée vêtue uniquement de bas serrant une panthère noire contre elle, etc.


Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ne discerne pas le fil directeur du récit. D’une séquence à l’autre, l’auteur passe des visiteurs du musée au temps présent, au tableau de la Charmeuse de serpents, au personnage central de ce tableau qui soliloque au profit du lecteur, à Degas rendant visite à Ingres, au tableau Sémiramis construisant Babylone, à la femme de ménage d’Ingres qui lui présente sa fille qui va servir de modèle à La Source, à une discussion dans un café entre Degas, Renoir, Pissarro et Morisot, puis au premier salon des Impressionnistes, pour déambuler ensuite dans les sous-sols du musée. Le lecteur détecte deux personnages principaux : Edgar Degas et la Charmeuse de serpents. Il constate que l’auteur accorde une importance primordiale aux Impressionnistes, avec une poignée de cases s’inspirant de leurs toiles : par exemple Impression, soleil levant, (1872) de Claude Monet (1840-1926), ou encore le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872) d’Édouard Manet. Il consacre une séquence également à la Première exposition des peintres impressionnistes (1874), avec une bagarre entre des visiteurs et des artistes. Il revient sur l’appellation même de ce mouvement : Impressionnistes pour les dénigrer, Indépendants pour Degas, Intransigeants pour les autres peintres. Il rappelle les propos insultants proférés à l’encontre de leurs œuvres par les visiteurs, ainsi que l’hétérogénéité des différentes toiles produites sous cette appellation, montrant aussi la sculpture La petite danseuse de 14 ans, de Degas.



L’autre personnage principal surprend : il s’agit de la Charmeuse de serpents, du tableau du même nom du douanier Rousseau (Henri Rousseau, 1844-1910), représentant majeur de l’art naïf. Celle-ci annonce être la gardienne du musée. Elle assure la transition en indiquant qu’il est temps pour Edgar (Degas) de se lever. Elle revient à plusieurs reprises dans le récit. Tout d’abord pour des considérations sur la postérité de ces tableaux, contrastant avec le caractère mortel des artistes : Ces pauvres embobinés, célébrés, ridiculisés, ou bien ignorés de leur vivant, à présent empaillés dans les salles, ils sont devenus une attraction mondiale. Plus loin, elle se promène dans les sous-sols du musée pour mettre en évidence la fragilité des œuvres (obligation de la régulation de la température avec une variation inférieure à trois degrés), en la rapprochant aux souffrances physiques endurées par les artistes. Enfin, elle évoque la fin des maîtres et de l’art, des œuvres, des expositions et des salons, la fin des catalogues, des souvenirs et des audioguides. Elle établit que personne ne peut survivre aux tableaux, et que, eux, sont éternels. Insupportable n’est-ce pas ? Visuellement, un visiteur contemple un tableau de Degas : Sémiramis construisant Babylone, induisant un parallèle entre cette œuvre et la construction du musée d’Orsay, ainsi que sa fonction.


Chanter les louanges d’un musée et mettre en scène l’importance que ce lieu et les œuvres qu’il abrite ont pu avoir sur sa propre vocation artistique et sa propre pratique : Manuele Fior se prête au jeu, avec une vraie personnalité. Ces images rendent hommage aux œuvres et à l’ambiance du musée, avec sensibilité, sur la base de choix clairs, les Impressionnistes et le Douanier Rousseau. La narration semble papillonner d’une scène à une autre, agréables pouvant sembler arbitraires dans un premier temps. Progressivement il apparaît que l’ouvrage est construit pour développer deux thèmes : l’impressionnisme, et la pérennité des œuvres d’art. Enchanteur et troublant.



mercredi 19 mars 2025

Borgia T04 Tout est vanité

César revint à Rome. Il y entra triomphant tel un empereur.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia T03 Les flammes du bûcher (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Un mois plus tard, à Pesaro, dans le palais des Sforza, un vrai château fortifié, Giovanni, le maître de céans, en train de conter fleurette à Mauro, interpelle son épouse Lucrèce en lui demandant qui lui a mis ce têtard dans la panse ? Son frère ou son père ? Elle lui répond en l’insultant, le traite de stupide ivrogne. Elle continue méchamment : à chaque fois qu’il est avec ses étalons, son époux fait le malin et il lui manque de respect. Il oublie qu’elle est une Borgia : elle exige des excuses. Giovanni s’excuse et demande plus de vin. Lucrèce demande à Pentasilea de le servir. Il fait boire sa coupe à son amant Dino et celui-ci s’étrangle et meurt sur le champ. Giovanni prend un stylet et se jette sur Lucrèce. Pentasilea s’interpose et fait tomber le stylet du plat de la lame, tout en assommant Mauro. Lucrèce s’approche de son mari à terre et lui urine dessus en le traitant de porc immonde, et en lui indiquant que s’il lui manque encore une fois de respect, elle ordonnera à Pentasilea de l’égorger ainsi que son amant. Giovanni s’excuse à nouveau. Plus tard, il profite de la nuit pour s’enfuir à cheval avec Mauro dans son dos, pour aller chercher refuge au château de son oncle, là où elle ne le retrouvera jamais.



Pendant ce temps, l’expédition de Charles VIII touche à sa fin. Il entre dans Naples, à la tête de son armée. Messer Agrippa, son conseiller astrologue, le flatte en lui disant qu’avec Mars en Balance, les astres annonçaient que Naples se rendrait sans résistance. Le roi français fait le constat de son triomphe, et il ajoute qu’il veut visiter la ville entièrement, puis monter sur le Vésuve, accompagné par Agrippa et par la plus belle prostituée. C’est ce qu’il fait dès le lendemain, progressant à cheval sur les pentes du volcan, dont se dégagent des fumerolles en continu. Arrivé en haut, il contemple la baie de Naples, avec Capri et Ischia à l’horizon. Il clame qu’il est à l’apogée de sa puissance, tout cela est à lui. À lui qui est si laid, toute cette belle contrée est soumise. Il relève la robe de la prostituée et la prend par derrière. L’activité du volcan va en croissant, avec des jets et des coulées de lave. La femme crie au roi d’arrêter de la pénétrer, ils doivent fuir, le volcan va entrer en éruption. À contre cœur, Charles VIII interrompt sa besogne et se met à courir pour échapper aux coulées de lave. Il n'est pas assez rapide, la dame non plus, et seul Messer Agrippa parvient à en réchapper. À Florence dans sa résidence, Nicolas Machiavel va trouver César Borgia allongé nu sur son lit.


Toujours plus dans l’outrance, la perversion et la violence : tel est l’horizon d’attente du lecteur, telle est la promesse des auteurs. Alors oui, ils en donnent au lecteur pour son argent, en commençant par un empoisonnement de but en blanc, puis un acte d’ondinisme, deux morts incinérés par la lave. Par la suite, le lecteur se trouve confronté à une main tranchée, un nouveau-né à deux têtes, des scènes de carnage avec des machines de guerre horrifiantes, sans oublier un homme allongé sur une planche à clou (dix bons centimètres chacun) transpercé sous l’effet du poids de l’homme allongé sur lui, en train de le pénétrer (Ha, oui, quand même). Toutefois, cette surenchère apparaît comme limitée, ou relative, comparée au choc des tomes précédents. D’un autre côté, le dessinateur n’épargne pas grand-chose en termes graphiques au lecteur, que ce soit l’urine ou les têtes tranchées par la machine de guerre, ou encore le regard de dément du pape alors qu’il appuie de tout son poids sur Savonarole pour s’assurer que son corps s’enfonce sur les clous. La composante historique reste au cœur du récit, mais… Même le lecteur le plus candide s’interroge sur les circonstances de la mort de Charles VIII dans l’éruption du Vésuve… Quand même… Voilà une situation bien romanesque, bien spectaculaire, sans même parler de la prostituée. Un peu de mémoire ou un tour rapide sur une encyclopédie permet de rétablir les faits : Charles VIII est décédé le 7 avril 1498 au château d’Amboise, soit trois ans après son entrée à Naples.



En effet pour cette conclusion, le scénariste s’affranchit des faits historiques : Lucrèce Borgia décède seize ans après la mort du pape Alexandre VI (alors qu’ici c’est la même année), Della Rovere n’a pas empoisonné Rodrigo Borgia. Et les machines de guerre de Léonard de Vinci restèrent à l’état de dessin, sans être construites. Ce qui n’empêche pas Manara de leur donner forme. L’artiste commence par reprendre les illustrations bien connues réalisées par l’inventeur : un char multi-lames, un tank carapaçonné, des ailes mécaniques pour voler. Dans les deux pages suivantes, le lecteur assiste à leur mise en œuvre dans l’attaque et la prise d’un château fort. Tout d’abord trois cases de la largeur de la page avec des dessins d’une facture minutieuse, rehaussés par une mise en couleur rendant compte de la froideur de la pierre, du feu craché par les immenses canons, de la fumée, des soldats anonymes se lançant à l’assaut de remparts : les forces de destruction à l’état pur, dans toute leur puissance aveugle, rendant les êtres humains dérisoires. Puis, César Borgia dans une de ses armures rutilantes, avec une cape rouge vif, donnant cet ordre incroyable : Que l’on envoie les oiseaux ! Page suivante, le lecteur reste bouche bée devant une case occupant les deux tiers de la page : des hommes s’affrontant, mourant, le ciel envahi par la fumée prenant des couleurs rougeoyantes évoquant les incendies qui font rage, et dans le ciel ces drôles d’oiseaux, semant la mort venue du ciel. Une vision cauchemardesque. Puis deux cases dans la bande inférieure : une étroite dans laquelle César lance un nouvel ordre d’amener le char suprême. La seconde case occupant les trois quarts de la bande : des lames tournoyantes sectionnant les corps, les mutilant de manière mécanique, sans pitié ni sentiment, avec des gerbes de sang. Une horreur.


Le lecteur comprend donc que, fidèle à lui-même, Jodorowsky écrit un récit habité par un thème fort, ce qui induit la souffrance des personnages, tout en menant son histoire à son terme. Les principaux Borgia (Rodrigo, César et Lucrèce) restent en lice et leur destin arrive à sa conclusion, réécrite par le scénariste. Conformément aux événements des tomes précédents, les Borgia continuent dans le projet du patriarche d’établir une dynastie omnipotente, et à jouir sans entrave. Ils sont devenus des monstres aux yeux du lecteurs, dépourvus de toute empathie, laissant libre cours à leurs passions. D’une certaine manière, Manara dépeint des environnements à la hauteur de cette démesure. La première case de la première planche occupe les deux tiers de la page. Une vue magnifique du château des Sforza : un ciel de début de soirée, une eau tumultueuse au premier plan, des arbres vigoureux, splendide. Puis la case en dessous, de largeur de la page permet d’apprécier la richesse d’une pièce intérieure, son manteau de cheminée richement ouvragé, une balustrade sophistiquée en pierre, des moucharabiés, un tabouret aux pieds bien dessinés, une belle robe pour Lucrèce et pour la joueuse de luth. Tout du long, le lecteur va ainsi ralentir son rythme pour mieux savourer de magnifiques dessins : Giovanni Sforza sur son cheval pour cette cavalcade nocturne dans une plaine, l’arrivée du roi à la tête de son armée à Naples, les coulées de lave sur les pentes du Vésuve, la résidence de Machiavel à Florence, un arc romain au-dessus d’une route, les bâtiments et les ponts le long du Tibre, le pape couché sur les marches de marbre devant l’autel sur lequel repose son fils, la robe de cardinal que se disputent des femmes sur la voie publique, la superbe forteresse Saint-Ange à Rome, les riches armures de César Borgia, Micheletto sur son cheval avançant lentement dans une voie pavé de Polistena dans la région de Calabre, le cadavre de Savonarole pendu à plusieurs mètres au-dessus d’un véritable brasier, les magnifiques tenues papales, etc. Un régal visuel à la fois fastueux et morbide, spectaculaire et malsain, l’artiste jouant discrètement sur les dimensions, les mises en scène et les couleurs.



Les Borgia survivants en sont arrivés au stade de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : Le pouvoir absolu corrompt absolument. L’expression de leur volonté de puissance s’est toujours exprimée de façon destructrice, et la justice immanente (de Dieu ?) s’abat sur eux avec de façon d’autant plus définitive et humiliante. Tout ce qui monte doit redescendre, et plus on est monté haut, plus dure sera la chute. La cruauté du scénariste s’exprime d’une manière différente : le temps des actes sexuels pervers est révolu, seule reste la violence physique et la cruauté mentale, le sadisme et la méchanceté pure. Le lecteur peut ressortir un peu décontenancé de ce dernier tome : le scénariste se montre étonnamment moral dans sa conclusion, les Borgia finissant punis de manière définitive.


Une fin à la démesure de la série. Le scénariste se lâche, les faits historiques se plient à la force des passions, sont réécrits par la seule volonté des personnages. La narration visuelle est habitée par la force des émotions, avec une élégance rare, des compositions et des dessins descriptifs et minutieux, magnifiés par un expressionnisme sous-jacent, transmettant la folie des personnages. Traumatisant.



mardi 18 mars 2025

Le crétin qui a gagné la guerre froide

Ma stratégie ? Elle tient en quatre mots : On gagne, ils perdent.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature historique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves le Naour pour le scénario, et par Cédrick le Bihan pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée.


Convention républicaine à Detroit, le dix-sept juillet 1980 : la foule scande le nom de Reagan qui apparaît sur le podium. Dans le public, un politique rejoint Gerald Ford et ils médisent sur le dos du candidat. Barry Goldwater monte à la tribune avec ses deux cannes anglaises. Il dresse un panégyrique du candidat : si les États-Unis avaient eu un vrai leader comme Reagan, la guerre du Vietnam n’aurait pas duré plus de quelques jours, si le gouvernement américain avait des tripes l’Iran n’oserait pas prendre des Américains en otage. S’ils avaient un vrai président, l’URSS n’avancerait pas ses pions en Afghanistan ou au Nicaragua car elle aurait peur de la réaction des États-Unis. C’est au tour de Ronald Reagan lui-même de monter à la tribune et de prendre la parole : il fait une blague sur la présence des caméras de télévision, puis il évoque les États-Unis comme terre et refuge de la liberté, et il termine par un instant de prière. Plus tard, il regarde le film Law and order, avec son épouse Nancy à ses côtés. Un conseiller vient le chercher pour réviser les sujets qui seront abordés lors du débat télévisé du soir même avec le président Jimmy Carter. Ce dernier termine sa réponse sur la lutte contre la dépression économique, Reagan répond avec un bon mot : Récession, dépression… Puisque Jimmy Carter veut jouer sur les mots, il va lui donner des définitions. Une récession, c’est quand son voisin perd son boulot. Une dépression, c’est quand on perd le sien… Et la reprise, c’est quand Jimmy Carter perd le sien. Il termine en invitant à voter pour lui pour rendre sa grandeur à l’Amérique.



Les élections se tiennent et les Républicains l’emportent largement dans quarante-quatre états. Le vingt janvier 1981, le président Carter cherche à joindre le président à venir, en vain, ce dernier dort et il ne veut pas être dérangé. Vient enfin la cérémonie d’investiture, mais Reagan ne souhaite toujours pas parler des otages en Iran avec Carter. Il prête serment, et dans son discours il pointe du doigt le fait que le pays souffre d’un trop gros fardeau fiscal, que les Américains ne peuvent pas vivre au-dessus de leurs moyens en empruntant toujours plus. Ils doivent agir aujourd’hui pour préserver demain. Il conclut dans un premier temps par : Dans la crise actuelle, le gouvernement n’est pas la solution, le gouvernement est le problème. Dans un second temps, il assène qu’ils peuvent accomplir de grandes choses, il suffit d’y croire, ils sont américains ! Les journalistes expliquent que le président Reagan a très nettement insisté sur la baisse des impôts et sur la nécessité d’une politique beaucoup moins interventionniste sur le plan économique, accompagnée d’une saine gestion des ressources de l’état fédéral.


Au moins les auteurs annoncent clairement leur positionnement dès la couverture, que ce soit le titre qui qualifie le président quarantième président des États-Unis ou par l’image qui l’affuble d’une moustache de forme caractéristique, par l’espace laissé blanc. Ainsi bien conscient du parti pris affiché des auteurs, le lecteur sait qu’il va découvrir un récit à charge contre Ronald Reagan (1911-2004), pointant du doigt ses capacités intellectuelles limitées et une façon dictatoriale d’agir, ou plutôt démagogique. Ils établissent un portrait peu flatteur : une forme de narcissisme s’exprimant par un amour et une nostalgie pour les films dans lesquels il a tourné dans sa jeunesse, ainsi que des jugements de valeur peu flatteurs sur un acteur comme Rock Hudson. Il fait preuve de différentes formes d’irresponsabilité comme le fait de faire passer son sommeil (par exemple sa sieste) avant les affaires d’état, ou partir de manière impromptue dans sa résidence de vacances en laissant tous les dossiers en plan. Ils le dépeignent comme incapable d’assimiler les informations relatives à des dossiers complexes, de retenir le nom de ses interlocuteurs (par exemple d’autre chefs d’état), de s’arcbouter sur certaines décisions contre l’avis de ses conseillers et des experts (la guerre des étoiles en armant des satellites), sans oublier ses blagues pas toujours drôles, dont celles anti-communistes primaires racontées à Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022).



Évidemment, le lecteur sourit en voyant cet individu président de la première puissance mondiale, dépeint comme un crétin, un patriote aveugle content de lui-même, un homme politique qui y va au flanc, un bluffeur doué et chanceux, un homme persuadé de son propre bon sens, une incarnation sur pattes de l’effet Dunning-Kruger. Quel que soit ses convictions politiques, il est possible d’y voir une confirmation du peu d’estime que l’on peut entretenir vis-à-vis des hommes politiques, ou une caricature tellement forcée qu’elle est sans rapport avec la réalité, et qu’on ne saurait s’en trouver vraiment offensé. Les relations entre les deux blocs Est-Ouest deviennent une comédie virant à la farce, l’amitié naissante entre Reagan et Gorbatchev devient irrésistible entre le roublard médiatique et le bosseur responsable. De temps en temps, une affaire ressort, tellement grosse qu’elle aussi participe à cette ambiance humoristique. Donc, parce que quand même, l’affaire Iran-Contra (Contragate), c’est du lourd, que le lecteur la découvre dans la très courte présentation qui en est faite dans cette bande dessinée, ou qu’il en ait suivi les développements au fil des années, du scandale aux annulations de peine, immunités et pardons présidentiels.


L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Il sait très bien restituer l’apparence de Ronald Reagan, de Mikhail Gorbatchev, et des autres hommes politiques connus. Sa narration visuelle constitue une reconstitution historique solide et documentée, que ce soient les véhicules d’époque, ou les tenues. Il met en œuvre l’équivalent d’une discrète trame mécanographiée de couleur, évoquant à la fois une technique d’impression obsolète, et une sorte de voile qui ternit les souvenirs datant d’une autre époque. Le lecteur apprécie l’évocation visuelle du passé très détaillée. Les différents lieux : les rues de Manhattan, la maison blanche, un porte-avion, Berlin et Checkpoint Charlie, la porte de Brandebourg, le ranch Reagan de Santa Barbara, l’ambassade de la Fédération de Russie, la statue de la Liberté, la grande salle de conférence de l’Organisation des Nations Unies, le Kremlin, la villa Fleur-d'Eau à Versoix dans le canton de Genève pour le sommet de 1985, Reykjavik pour le sommet suivant, la place rouge, etc. Au gré de la politique extérieure du président des États-Unis, le lecteur peut se retrouver au Nicaragua, ou en Iran, le temps d’une case.



L’artiste impressionne par la consistance de ses pages et des cases, entre huit et dix par page. Il amalgame harmonieusement les visuels connus car diffusés par les médias, et les scènes de réunions officielles, de réunions de travail, de moments plus personnels de la vie de Reagan, souvent accompagné de son épouse Nancy Reagan (1921-2016). Le lecteur savoure les plans de prise de vue et la direction d’acteurs. L’artiste sait restituer la dimension humaine de chaque séquence, souvent grâce au comportement de Reagan lui-même, et aux réactions de son entourage, mises en scène également à charge la plupart du temps, en cohérence avec le scénario. Il représente le président avec les rides qui attestent de son âge, et la retenue qui sied à une telle fonction, tout en faisant ressortir une touche cowboy de temps à autre, avec une chemise ou un ceinturon. Sans verser dans la caricature ou l’exagération, il fait apparaître des expressions de visage révélatrices, soit de la rouerie de Reagan, soit de l’exaspération plus ou moins prononcée de ses interlocuteurs. Le lecteur découvre régulièrement une scène saisissante au détour d’une case, telle cette rencontre de Reagan avec ses généreux donateurs pour sa campagne de réélection, parmi lesquels il reconnaît du premier coup d’œil, un certain Donald J. Trump.


De temps à autre, un comportement de Reagan ou une de ses décisions provoquent une prise de recul chez le lecteur. Pour commencer, il exerce l’autorité présidentielle, et il sait prendre quelques décisions. Ensuite, il réalise certains de ses discours lui-même, avec une sensibilité populiste qui leur confère une portée et une efficacité redoutable. Par ailleurs, le lecteur garde à l’esprit que personne ne pouvait être dans la tête du président quand il prenait une décision, et que ces scènes correspondent au mieux à des propos rapportés par des tiers, des témoins de premier rang, ou pour certaines à des articles de journaux. Ensuite, même sans connaître dans le détail les réalisations de l’administration de ces deux mandants, il se doute que d’autres choses ont été accomplies, par exemple l’amnistie de trois millions d’immigrés clandestins et la prise en charge d'urgence de tous les patients par les hôpitaux, percevant des aides au titre de Medicare. Et de nombreux faits sont omis, à commencer par la tentative d’assassinat du trente mars 1981 à l’encontre de Reagan qui fut touché d’une balle à la poitrine. Enfin, la gouvernance d’un pays, et a fortiori des États-Unis, relève d’une mécanique beaucoup plus complexe que les seuls choix de son président. Tout ceci renvoie le lecteur au parti prix explicite des auteurs et à la narration orientée qui en découle : partiale, certainement révélatrice d’un pan de la personnalité de Reagan, forcément incomplète, mettant en lumière qu’il ne s’agit que d’un homme avec ses imperfections, et la nécessité d’un contre-pouvoir. Mais quand même… Lorsque Trump déclare à son voisin que : Il ne faut pas se fier aux politiques, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, tant que les affairistes n’auront pas un des leurs installés à la Maison Blanche, ils seront exposés aux dangers de la démocratie, le lecteur sent un mélange d’indignation et de fatalité s’abattre sur lui.


Un titre indiquant explicitement le parti pris des auteurs, et l’approche insolente de l’ouvrage. Ce choix induit également une forme de narration amusée très agréable à la lecture. Les auteurs font œuvre d’une solide reconstitution historique bien documentée, de cette période riche en événements. Ils ont choisi leur axe : le rôle de Ronald Reagan dans la fin de la guerre froide. En fonction de ses convictions, le lecteur se positionne par rapport à ce point de vue, la bande dessinée générant en lui une prise de recul l’incitant à réfléchir sur les différentes facettes de cette réalité complexe. Une œuvre salutaire de réflexion.