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mardi 4 août 2026

La sorcière de Londres

L’originalité de son écriture


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Nina Six pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il compte cent quatre-vingt-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page retraçant les différentes phases de la vie de Stella Benson (1892-1933), écrivaine, poétesse et militante féministe anglaise : son enfance durant laquelle elle écrit des journaux intimes, sa santé fragile, des hallucinations visuelles et de fortes douleurs à l’utérus alors que la première guerre mondiale éclate, son voyage aux États-Unis, son amitié avec Virginia Woolf (1882-1941) et Katherine Mansfield (1888-1923), son mariage de circonstance et son œuvre. L’autrice termine en explicitant son intention.


À Londres en mai 1918, dans un faubourg, au sein d’une petite maison de ville, Stella Benson est couchée dans son lit en train d’écrire dans son journal intime. Elle consigne qu’elle connait chaque recoin de la nuit, nuit, ses formes, ses odeurs, ses sons… Parfois elle… Elle souhaiterait ne pas être une femme. Si les hommes souffraient d’une telle douleur, le monde n’aurait jamais gardé le secret. Ils en auraient discuté pendant des jours, dans leurs clubs. Aussi les médecins auraient trouvé un remède. Quelqu’un frappe à la porte de sa chambre, elle indique qu’elle peut entrer. Sa logeuse Miss Oneleg pénètre avec une lettre dans la main. Stella demande de la lui lire car elle est indisposée. Il s’agit d’une lettre de sa mère. Cette dernière demande à sa fille si elle a rencontré le fils de John Haring, car il lui a dit être sans nouvelle de Stella. Elle lui demande également si elle souhaite finir vieille fille, car elle semble bien partie pour. Elle continue : À quoi occupe-t-elle ses jours, si ce n’est à trouver un mari ? Elle conclut en informant sa fille que dorénavant cette dernière paiera son loyer elle-même, ainsi elle agira comme un homme jusqu’au bout. Miss Oneleg constate que la lecture de la lettre a fait passer les douleurs de Stella, en ajoutant qu’elle devra quand même lui payer le loyer.



Ayant retrouvé de l’allant, Stella sort à l’extérieur accompagnée par son chien David. Elle a pris soin d’emmener son journal, dans lequel elle écrit un poème, qui raconte l’amitié entre une femme et son chien. Elle se hâte car Miss Oneleg l’a appelée pour le brunch. Une fois à l’intérieur, elle déguste le pain grillé, sans marmelade à cause de la pénurie. Elle et sa logeuse échangent quelques mots, Stella indiquant que le mariage ne l’intéresse pas, qu’elle est née pour être une femme de lettres solitaire. Ajoutant que le pragmatisme ne lui sied guère. Enfin, elle se rappelle qu’elle doit absolument envoyer ses poèmes à son éditeur, sinon il va finir par rompre son contrat, et elle n’aurait vraiment plus un sou. Elle monte rapidement dans sa chambre, David la devançant aisément. Elle se met à sa table de travail et finit son poème qu’elle lit à son chien. Enfin, elle emballe vingt de ses poèmes pour pouvoir les poster, elle s’habille et elle se dirige vers le cœur de Londres, suivie de David. Elle parvient à la poste, et constate que la guerre n’a pas rendue plus aimable la préposée. Puis elle se rend dans son salon de thé préféré pour se restaurer.


Une couverture fort sympathique, avec une jeune femme perchée sur les branches d’un arbre dénudé et Big Ben en arrière-plan, un titre qui annonce une histoire de sorcière. Oui, alors non, rien de tout ça, enfin si… mais ça n’a rien à voir. Peut-être que le lecteur aura eu la curiosité de lire le texte de la quatrième de couverture : il y découvre qu’il s’agit de la biographie d’une écrivaine, sur une période très précise, celle où elle a écrit un de ses romans. L’autrice raconte la vie de Stella Benson (1892-1933) quand elle a écrit Living alone, paru en 1919, traduit en français par La vie seule, paru en 2020. Les images apparaissent d’abord un peu chargées sur la première page : trois cases représentant des vues de différents quartiers de Londres, avec un hachurage court un peu pesant, et quelques nuances de mauve assombrissant les formes des bâtiments. Puis elles deviennent agréables et aériennes, et conservent ces qualités tout du long. L’artiste détoure les contours avec un trait assez fin, qui diminue d’épaisseur après quelques pages jusqu’à en devenir cassant, avec régulièrement une légère irrégularité comme tremblante apportant une sorte de fragilité aux personnages, et une sensation d’avoir été délicatement croqués sur le vif par la dessinatrice. Par moment ce degré de simplification confère une sensation de naïveté ou de regard enfantin, à d’autres moments les cases regorgent de détails.



Parfois l’artiste parvient à approcher la grâce élégante de Jacques Sempé (1932-2022) : des dessins aériens et légers, une forme de délicatesse ou de fragilité de la condition humaine, intégrant une fibre poétique, qui sert parfaitement le dispositif narratif spécifique à cette évocation biographique. L’autrice évoque à la fois de la vie de l’écrivaine et son roman qu’elle est en train d’écrire. Dans les premiers va-et-vient, la distinction entre le monde réel de 1918 et la fiction apparaît de manière visuelle : monde un peu moins tangible pour le réel, plus tangible pour le monde imaginaire, palette de couleurs plus limitée pour la réalité, plus colorée pour la fiction. Au fur et à mesure que les deux récits progressent de concert, la réalité avec un peu d’avance sur la fiction qu’elle nourrit, les couleurs de la seconde infusent dans la première, avec une forme diffuse de rétroaction. Le charme de la narration visuelle opère en quelques planches : le détachement du pragmatisme de Stella, le petit caractère de Sarah, les décors qui sont bien présents emmenant le lecteur dans des endroits variés. Pour ces derniers, le glissement généré par les caractéristiques des dessins fonctionne à plein : des rues de Londres vues avec la sensibilité de Stella Benson à celles vues par la sensibilité de Sarah Brown, de la maison de Miss Oneleg à celle de Watkins, du bureau de poste au bureau administratif. Etc. En outre, le récit emmène le lecteur en promenade dans le jardin d’un vicaire pour aiguiser la lame d’un sarcloir, dans le jardin de la maison Vivre Seule avec ses boutons d’or et ses lucioles, dans la crypte d’une église pendant un bombardement, dans une agence de voyages, à bord d’un paquebot à bronzer sur le pont à côté de la piscine en buvant des cocktails Mary Pickford (6 cl de rhum blanc, 1 cl de marasquin, 
6 cl de jus d'ananas, 1 cl de sirop de grenadine), dans le ciel de Londres pendant un bombardement pour assister au duel de deux sorcières, dans le potager des elfes de la forêt, etc.


Le lecteur découvre ainsi quelques mois dans la vie de l’écrivaine, et les liens étroits que la bédéaste établit entre sa vie et son œuvre, de manière directe ou de manière indirecte. Stella Benson décide de se rendre aux États-Unis et l’héroïne de son roman en fera de même. La première a opté pour une vie de femme seule, et la seconde aussi. La première travaille une semaine dans le jardin du vicaire avec succès, et la seconde une nuit dans le potager des elfes de la forêt d’où elle en conclut qu’elle est nulle et que ce fut une triste journée pour son estime de soi. En revanche Sarah ne semble pas avoir de problèmes dans sa relation avec sa mère, et elle n’échange pas avec d’autres écrivains sur son métier. De la dualité du récit, de ses deux fils narratifs, émerge le portrait d’une jeune écrivaine, certains des mécanismes de son processus créatif, certaines de ses convictions et de ses idées. En ayant décidé de vivre seule, elle opte pour une vie socialement non-conformiste, ce que sa mère lui rappelle dans chacune de ses missives en lui demandant quand elle compte se marier. Elle fait l’expérience de l’entraide entre femmes : sa logeuse, une ancienne camarade de classe. Elle fait également l’expérience de la liberté en particulier sur le paquebot transatlantique, et aussi en louant une chambre chez un écrivain à New York. En mettant en lumière comment l’écrivaine transpose certaines de ses expériences à son personnage dans son roman, la bédéaste montre en quoi ledit livre peut-être perçu comme féministe.



Toujours en se montrant légère et naturelle, la bédéaste inclut de nombreuses réflexions de la romancière, lors de conversations organiques entre des personnages de nature différente. Pour un lecteur contemporain, les composantes féministes apparaissent évidentes : une remarque en passant sur les serviettes hygiéniques jetables, une autre sur le consentement (Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non !), sans parler de la manière qu’ont les hommes de la tripoter, ce qu’elle ne supporte pas. À la lumière de ses réflexions, la métaphore de la pension Vivre seule devient une évidence, celle d’un féminisme. Le lecteur lit alors différemment les réflexions de Watkins sur les chambres qu’elle propose : Enfin, aucun frais, ni loyer n’est dû. […] Généralement, les gens s’accommodent du bien mais c’est cette dernière close qui coince. Les Londoniennes sont frileuses à l’idée d’occuper un logement sans loyer. Que pourrait-elle cacher ? Du bonheur ? De la liberté ? Autant de questions qui s’applique au féminisme. Les réflexions de l’écrivaine abordent d’autres sujets, à commencer par son métier. En parlant avec William ou avec l’écrivain Winston Churchill (oui, le même nom), elle observe que : Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais vu quelque chose que ça n’existe pas, Winston Churchill lui rappelle que le monde n’existe pas qu’à travers ses yeux et son esprit à elle. Elle dit explicitement que tous ses secrets sont dans ses livres, ce que la bédéaste met en œuvre au pied de la lettre. Elle aborde également la guerre qui fait rage, en constatant qu’elle n’y comprend rien : Toutes ces maisons détruites… rien d’international n’a lieu dans ces maisons… On ne se sent jamais instruit par une bombe qui tombe dans son salon.


Finalement, cette histoire se révèle être autre chose qu’une fiction sur une sorcière. Il s’agit d’une biographie se focalisant sur une phase de la vie de l’écrivaine Stella Benson, en 1918, alors qu’elle écrit son roman Vivre seule. La bédéaste réalise des planches légères et aériennes, très agréables à l’œil dont le charme séduit rapidement le lecteur. Elle sait évoquer la vie de la romancière, montrer comment ses expériences nourrissent son livre, d’où proviennent l’enchantement et la magie de la sorcière Watkins et son balai Harold. Elle montre comment le chien David constitue l’élément commun des deux. Enchanteur.



lundi 3 août 2026

Le crime qui est le tien

Les morts sont toujours les plus forts.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Philippe Bertet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dubbo City Nouvelle-Galles du Sud. Qui aurait l’idée de venir s’enterrer dans un trou pareil ? À part Ikke Hopper … À ce qu’il paraît, dans deux jours, c’est Noël. Personnellement, Ikke Hopper n’en a rien à cirer, vu qu’il va clamser à l’aube. Non, c’est à ses chats qu’il pense. Les pauvres ! Il croit qu’ils aimeraient autant s’écorcher vifs plutôt que de devoir supporter cinq minutes de plus cette chaleur poisseuse. Parce que, Ikke ne sait pas si son frère s’en rappelle, mais à Dubbo, quand résonnent les chants de Noël, c’est sainte Canicule et saint Fahrenheit qui mènent le bal ! Ikke va mourir. Mais avant, il a décidé de lâcher deux, trois trucs. Du balèze. Façon Hiroshima. Tant qu’à faire suer le peuple, hein !…  Quand il faisait du théâtre au collège, madame Wexler, la prof d’anglais dont il était secrètement amoureux malgré ses quarante-cinq piges, (ou peut-être, précisément, à cause de ses quarante-cinq piges ?) – enfin bref ! La Wexler disait toujours qu’un grand acteur ne ratait jamais sa sortie. Une sortie, expliquait-elle avec une certaine langueur, c’est le baiser d’adieu de l’acteur au public. Un baiser tendre, un baiser profond, un baiser qui en appelle d’autres… qui jamais ne viendra. Faut croire, alors, qu’il a la trempe d’un Marlon Brando, parce que sa sortie à moi avait tout du french kiss. Madame Wexler aurait été fière de lui. Même si pour être franc avec son petit frère, il serait étonné d’avoir droit à une standing ovation.



L’inspecteur de police Neville McGhee et le révérend se tiennent à l’extérieur de la boutique de friandises de Dubbo City. Le premier éprouve des difficultés à assimiler ce qu’il vient d’apprendre. Il pense au fait que sa cadette venait tous les jours dans sa boutique pour acheter cinq cents de Peppermint Creams ou de Honey Delights. Sacré cadeau de Noël que Hopper leur marchand de bonbons leur a fait là ! Le second lui répond qu’il aura voulu partir l’âme en paix. L’inspecteur estime qu’en attendant il a déclenché une fameuse guerre, et que cela fait vingt-sept ans qu’il poursuit un innocent. Loin dans la campagne, deux moutons mâles à cornes enroulées s’apprêtent à s’affronter. Leurs fronts s’entrechoquent. Le reste du troupeau de moutons Coopworth paît tranquillement. Un dingo rôde à l’affut. Il tombe raide, transpercé par une balle de fusil. Quelque temps plus tard, son cadavre pend à une branche d’arbre, pendu par les pieds. Avec son chien Commonwealth assis à ses côtés, Thomas Wentworth ironise à haute voix sur le fait que le dingo a l’air particulièrement idiot ainsi pendu. Le chien se redresse, il a entendu un bruit. L’homme continue à fumer tranquillement, comprenant qu’ils sont le dernier vendredi du mois. Un homme conduisant une moto avec un sidecar approche : Wentworth le surnomme Friday, avec derrière lui son fils. Friday se dirige vers le cadavre du dingo et touche du doigt la plaie d’entrée de la balle, alors son fils va voir les moutons en demandant pourquoi Thomas ne les tond pas.


L’association de deux grands de la bande dessinée pour un polar dans une petite ville d’Australie. Au fil des séquences, le lecteur relève les éléments culturels évoqués lui permettant de situer plus précisément la période. La chanson des Beach Boys : Surfin’ U.S.A., sorti en 1963. Un numéro de Women’s Weekly daté du quinze mars 1970. La date de naissance de Greg Hopper sur un avis de recherche : le vingt-deux septembre 1928. La mention de l’identité de l’assassin révélé vingt-sept ans plus tard. Deux films à l’affiche dans un cinéma : MASH de Robert Altman (1925-2006) sorti en 1970, et Love Story réalisé par Arthur Hiller (1923-2016), également sorti en 1970. Ou encore quelques pochettes d’albums comme Atom Heart Mother (1970) de Pink Floyd, The Velvet Underground & Nico (1967), Deep Purple in rock (1970). Dès la première planche, le lecteur voit que le scénariste a écrit un récit sur mesure pour le dessinateur et son amour de cette période, ainsi que du genre littéraire du Polar. Cela commence avec la bizarrerie du Noël en plein soleil, étrange pour ceux habitués aux noëls froids, et aussi pour cette universalisation d’une tradition alimentée par un décorum de pays nordique… alors qu’il s’agit de célébrer une naissance survenue à Bethléem. La voiture de police d’époque, l’élégance des hommes en pantalon et chemise, le léger décalage induit par l’Australie, et bien sûr l’irrésistible Lee Duncan.



Alors oui, l’approche esthétique de l’artiste se voit à chaque page, avec des traits propres et nets, un jeu mesuré sur les surfaces de noir, et une forme d’élégance dans les personnages. Le lecteur décèle une forte influence de la ligne claire, en particulier dans la délimitation des contours des décors : des traits bien droits et précis. Une mise en couleurs à base d’aplats, avec de rares exceptions de dégradés pour apporter une texture comme le pelage d’un chat, des dégradés dans une sauce, de légères fluctuations pour rehausser discrètement le relief d’une zone enherbée, la laine des moutons. Dans le même ordre d’idées, l’artiste fait preuve de mesure dans l’emploi de petits traits pour ajouter des plis dans les vêtements ou des indications sur les coups de peigne. Ce mode de représentation apporte une patte révolue à ce qui est représentée, sans jouer sur la fibre nostalgique, plutôt sur un passé devenu immuable. Cela marque dans l’esprit du lecteur le caractère inéluctable de ce qui se déroule sous ses yeux, d’inscrit dans les faits avérés, et rien de ce que pourront faire les personnages ne pourra en changer l’issue. Une autre caractéristique constituant un plaisir esthétique ressenti à la lecture réside dans l’élégance des aplats de noir, venant donner du poids à une zone dans la case, à un personnage, à un élément de décor. L’élégance du procédé vient à la fois des formes lissées dessinées par les contours de ces zones, et par un usage régulier et parcimonieux, choisi. L’ombre d’une avancée de toiture, des sourcils épais, une cravate d’un noir uni donnant une sensation solide, un élément en ombre chinoise comme le cadavre suspendu du dingo ou Friday sur le sidecar, ou une tête entièrement masquée, ou encore le costume noir porté par Greg Hopper, et la nuit noire striée du blanc des gouttes lors du crime.


Bien sûr, ces zones de noir tranchent totalement avec le blanc virginal de la robe portée par Lee Duncan. Cela attire encore plus l’attention sur sa pureté, sur l’innocence de son apparence, sur la nuance mordorée de sa peau, sur sa blondeur, sur sa grâce, et donc la puissance de sa séduction. Même si les hommes bénéficient eux aussi du regard du dessinateur qui les rend beau, l’évidence s’impose : aucun homme ne se trouve dans la catégorie de ce personnage féminin solaire. Au fil des pages, la prévenance du scénariste pour l’artiste se remarque à la fois dans la diversité visuelle des situations, à la fois dans les cases et les planches muettes où les dessins portent toutes la narration à eux seuls. Le lecteur sent que le plaisir des yeux prend le pas sur la curiosité découlant de l’intrigue, et il se laisse bien volontiers gagner par lui. Le duel silencieux des moutons, la rêverie à regarder les nuages en gardant le troupeau, Lee allongée dans l’herbe, le mouton rôtissant sur la broche, le chien marchant entre les rails, les quatre cases d’une planche consacrée à marcher dans la ville, la salle de classe vide de ses élèves, les deux équipes sur le terrain de rugby, le crime, le calme retrouvé en contemplant les moutons, etc. Tout cela fonctionne, fluide et évident, naturel et sophistiqué.



En fonction de ses inclinations, le lecteur comprend plus ou moins rapidement l’articulation du mode narratif, entre Lee Duncan et qui parle dans les cartouches de texte. Le scénariste a construit une enquête policière qui débute avec la révélation de l’identité du meurtrier, ce qui innocente un homme, son frère, qui était recherché depuis vingt-sept ans pour ce meurtre. Cela conduit Greg Hopper à revenir en ville pour se faire reconnaître, alors que tout le monde le pensait en cavale à l’autre bout du monde. Il reprend contact avec le monde moderne (de l’époque) voyant ainsi s’offrir pour lui la possibilité de se réinsérer dans la société. Il doit reprendre contact avec ce qu’il lui reste de famille, et revoir des connaissances qui bien sûr n’ont jamais cru à sa culpabilité… non, bien sûr. L’auteur joue à la fois sur l’enjeu que constitue un tel aveu pour des acteurs de premier plan comme l’inspecteur de police qui a poursuivi le coupable présumé pendant vingt-sept, ou la journaliste, dénommée avec malice Olivia Pulitzer, qui a enfin une information digne d’intérêt à traiter. Le personnage principal continue de se trouver confronté à l’image que les autres lui renvoient de lui, et pire encore à celle qu’il renvoie de son épouse assassinée. Le lecteur peut reconnaître la touche empathique de Zidrou dans les conséquences de l’aveu pour les membres de la famille du coupable… et aussi dans le cadeau empoisonné que ces mêmes aveux constituent pour l‘individu innocenté. Il ressent également le fait que cette même empathie empêche le scénariste de se montrer vraiment méchant ou cruel vis-à-vis de ses personnages, ce qui neutralise une partie de la tragédie.


Un scénario bien ficelé, conçu sur mesure pour un artiste réalisant une narration visuelle au pouvoir de séduction irrésistible. Une vraie tragédie fonctionnant de manière douce et implacable sur la base d’aveux de culpabilité qui s’avèrent un cadeau empoisonné. Une cruauté existentielle atténuée par des auteurs trop empathiques envers leurs personnages.



jeudi 30 juillet 2026

Zheng Shi T02 Madame Tsching

Le commerce ! Devons-nous tout concéder au commerce ?


Ce tome fait suite à Zheng Shi - Tome 01: La Rivière des perles (2025) qui constitue la première partie de ce diptyque et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’agit d’une biographie de Zheng Shi / Ching Shih (1775-1844), une femme pirate chinoise, également connue sous le nom de Cheng I Sao ou de madame Tsching.


À Guangzhou, dans le palais du gouverneur en septembre 1809, le conseiller vient informer le gouverneur que les misérables renégats à la solde de Zheng Shi ont encore frappé. Il raconte : un marchand, un deux-mâts qui appartiendrait à une de ces nombreuses compagnies occidentales qui assurent le commerce. L’équipage est, paraît-il, sain et sauf, mais le navire a naturellement été pillé ! Son interlocuteur devine qu’il s’agit d’un navire portugais. Le conseiller le confirme. Le gouverneur continue : il a compris depuis longtemps le petit jeu malsain de Zheng Shi… Obliger les étrangers à intervenir sur leurs eaux afin de le discréditer auprès de leur empereur. Le conseiller suggère qu’il faudrait peut-être demander à Pékin de nouveaux renforts, l’empereur se doit de le soutenir. Même si le conseiller comprend les réticences du gouverneur, ces troubles nuisent fortement au commerce. Le dirigeant se demande s’ils doivent tout concéder au commerce. Il continue : leur pays a ouvert ses portes aux barbares et il faut bien reconnaître que cela ne leur a apporté que du désordre. La puissance militaire des étrangers a révélé les faiblesses des Chinois dont ils ne cessent de payer le prix.



Le gouverneur Bai Ling reconnaît qu’il s’est montré trop présomptueux : il a cru que la mort du misérable Zheng Yi allait entraîner la disparition de la confédération des pirates dont il était le chef. Jamais il n’aurait pensé que son épouse ait suffisamment d’autorité pour lui succéder. Le conseiller pense que les Portugais risquent de vouloir intervenir sans l’accord du gouverneur. Ce dernier estime qu’il a parfaitement raison : il décide de leur envoyer une missive pour les informer de l’incident avec ce navire marchand, tout en sachant qu’ils le connaissent déjà. Il décide également de devenir des alliés avec eux dans le combat contre ces misérables pirates. Mieux, ils vont également inviter les Anglais, car leur compagnie a un comptoir dans la cité, ils sont donc concernés. Plus au sud, dans les eaux de la rivière des Perles, sur le navire amiral des Portugais, l’Almirante explique à ses officiers qu’ils sont obligés de réagir, il en va de leur crédibilité et de leur honneur. Il précise sa pensée, il ne s’agit pas de déclarer la guerre, car ils sont ici pour soutenir le commerce. En les observant discuter, les marins se doutent qu’il se prépare quelque chose car les porte-manteaux sont en grande discussion.


À la fin de la première moitié, le lecteur se demande comment la situation va tourner pour Zheng Shi et la confédération de pirates, tout en l’ayant vue en tenancière de fumerie d’opium en 1843, lors de la séquence d’ouverture du premier tome. Avec sa dextérité habituelle, l’auteur avait su élégamment distiller les informations historiques tout du long pour que le lecteur en comprenne le contexte : commerce international dans des comptoirs en Chine, en particulier avec les Portugais et les Anglais, une autorité locale à la puissance relativisée par celle des étrangers, une autorité impériale éloignée, une bande de pirates sévissant dans la région pour se rebeller contre l’autorité établie en s’attaquant aux navires marchands étrangers. À leur tête une femme. Comme d’habitude dans les ouvrages d’historiques de cet auteur, les hommes sont prépondérants dans la distribution des personnages. Ici, mis à part le cas particulier du personnage principal, les femmes sont également reléguées au rôle de figurantes, accomplissant des tâches quotidiennes, sans être nommées ou jouer un rôle dans la situation. En revanche, la cheffe des pirates parle d’égale à égal avec les responsables chinois ou portugais. Les pirates la respectent comme un chef, sans qu’il soit question de son genre. Son autorité s’applique de la même manière que s’il s’agissait d’un homme.



Dès la première planche, le lecteur peut constater le degré d’implication de l’artiste et de la coloriste. Il découvre un dessin en pleine page, une vue du palais du gouverneur depuis l’autre côté d’un quai : une grande attention portée à l’architecture, des maisons à un étage, à la forme d’un pont, au dallage du quai, aux arbres avec leur fût et leur houppier des bateliers en train décharger leur cargaison avec deux personnes la prenant en charge, deux soldats en uniforme en train d’observer la scène, l’eau du canal miroitant et reflétant les couleurs du ciel et des frondaisons, un superbe travail de mise en couleurs. Puis le lecteur se retrouve devant le palais et il dispose alors d’une vue d’ensemble de son architecture, toiture et galerie. Au fur et à mesure que le gouverneur et son conseiller déambulent dans les rues, il jette un coup d’œil à droite et à gauche pour admirer les autres vues : un grand pont en pierre enjambant une rivière, plus loin les jonques amarrées serrées le long d’un quai, un rempart, les habitants qui vaquent à leurs occupations dont un qui tire une charrette. Une vingtaine de pages plus loin, Zheng Shi siège dans son quartier général : une bâtisse avec un haut mur d’enceinte au bord d’une bras de rivière, une porte avec une ferronnerie sophistiquée, à nouveau un bel arbre. Le dessinateur va également l’emmener dans la baie de Macao avec les canons pointés vers la mer, dans la baie de Tung Chung avec un imposant portique de bois ouvragé, un retour dans la province de Fujian et un autre à Macao de nuit. Les scènes à l’extérieur des villes permettent également d’admirer les magnifiques paysages qui donnent envie de pouvoir s’y promener.


Dès la cinquième planche, le lecteur est emmené à bord d’un navire portugais : tout le savoir-faire en termes de représentation des navires rayonne avec évidence, des gréments aux sabords, des poulies à la longueur des rames du canots. Trois pages plus loin, une illustration en double page montre le navire des Portugais celui qui a été attaqué, avec trois autres bâtiments chinois plus petits, sous un ciel rendu gris par les volutes de nuages, échoué sur un sol entre vase et rochers. Puis le lecteur peut voir la différence entre les navires chinois et ceux des Portugais. Plus tard il se promène sur le pont supérieur, puis sur un pont inférieur d’un de ces énormes navires portugais, notant au passage comment les canons sont arrimés. Il peut ensuite voir le positionnement des navires dans la baie de Tung Chung, alors que le piège va se refermer sur eux. Lors du premier affrontement, le lecteur se trouve au premier plan pour assister à la boucherie occasionnée par la mitraille fauchant les marins chinois, l’artiste montrant clairement l’horreur physique et le coût en vies humaines. Lors du second affrontement, il met en scène l’affrontement chaotique sans réel ordre de bataille dans la baie de Tung Chung : Les ponts de batterie des vaisseaux portugais tirent au jugé sur tout ce qui s’apparente à un navire pirate. Il est vrai que, pour les Portugais, les couleurs qui flottent au gréement des navires chinois n’ont aucune signification et que rien ne ressemble plus à une jonque qu’une autre jonque.



Dans ses récits, il tient à cœur pour l’auteur d’inclure les éléments de contexte historique, et de faire vivre le récit à hauteur d’être humain. Dans cette seconde partie, le lecteur peut sentir les contraintes qui pèsent sur Zheng Shi, en tant que meneuse d’une confédération de pirates, c’est-à-dire qui prend le risque à chaque décision d’être désavouée par certains clans, tout en menant une rébellion contre des forces bien supérieures aux siennes. Le scénariste montre habilement et clairement comment elle met en place une stratégie intelligente qui tire parti de ces faiblesses, dans le piège tendu dans la baie de Tung Chung. En parallèle, il lui tient également à cœur de mettre en scène des êtres humains, et pas des individus assoiffés de sang souhaitant exterminer tous les ennemis. Il évoque le racisme présent chez les Portugais, disposition d’esprit bien pratique pour justifier de les tuer, mais aussi trouvant ses limites quand certains marins ne savent pas faire la différence entre les navires amis et les navires ennemis chinois. Il prend soin d’inclure un personnage évoquant la réalité de la majorité de ces soldats et de ces marins : des hommes dans le dénuement, attirés par la bonne paye militaire, sans conviction particulière, sans haine contre l’ennemi. Si sa sensibilité le pousse dans ce sens, le lecteur relève également une petite phrase prononcée par le gouverneur : Le commerce ! Doit-on tout concéder au commerce ? Comme il le fait régulièrement dans ses récits, il pointe du doigt l’origine réelle de ces combats meurtriers : des questions de pouvoir, de profit, c’est-à-dire des dynamiques sans grand rapport avec les intérêts du peuple et des êtres humains qui le compose.


Cette deuxième partie s’avère aussi excellente que la première. Dès la première planche, le lecteur est conquis par la qualité des dessins, l’implication et le plaisir de l’artiste et de la coloriste. Malgré le faible nombre de personnages féminins, il constate que l’auteur traite Zheng Shi avec respect pour ce qu’elle accomplit indépendamment de toute considération de genre. Dans une pagination restreinte, il réalise une reconstitution historique solide, une biographie captivante, en intégrant les horreurs du combat et les intérêts réels des belligérants dans sa trame narrative. Du bel ouvrage.



mercredi 29 juillet 2026

Couples

Instants universels et fugaces


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1965. Il a été réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il comprend quarante-trois planches gravées sur bois, chacune disposée sur la page de droite de l’ouvrage, à raison d’une par page. L’ouvrage de cet auteur passé à la postérité est 25 images de la passion d'un homme paru en 1918.


Deux jeunes enfants dormant le même lit, assez large ; sur le bord du lit s’étend l’ombre d’un couple dont les formes semblent indiquer qu’il s’agit d’adultes. Deux jeunes enfants dans le plus simple appareil, en train de jouer sur la plage, dans les flaques, avec un seau à côté, et le soleil qui se couche. Les enfants ont un peu grandi, ils sont en train de se laver dans une grande bassine, disposée au milieu de la grande pièce à vivre d’un appartement. Ils ont encore un peu grandi, ils se promènent dans un chemin au milieu des hautes herbes, par une belle journée d’été, lui en culottes courtes, elle dans une robe au motif printanier. Visiblement à la même saison, fin du printemps ou début de l’été, ils sont assis côte à côte tous les deux dans l’herbe, le garçon tient un grand livre, et ils lisent ensemble. L’automne est arrivé, il est maintenant en pantalon avec des bottes et elle porte une robe noire plus stricte, ils se tiennent devant la devanture d’une fleuriste, et le garçon s’interroge. La nuit est tombée, ils sont dehors sur le trottoir, prêts à s’empoigner alors qu’un ballon est immobile dans le caniveau et en arrière-plan un couple passe sans leur prêter attention.


La rentrée des classes a eu lieu, ils sont chacun assis à un pupitre. La fille apparaît studieuse, captivée par ce qui se passe au tableau, lui a le regard tourné vers elle oublieux de la leçon. Le temps des vacances est arrivé, ils sont entrés dans l’adolescence. Ils sont en train de se promener sac au dos, lui avec un bâton de marche, avançant d’un bon pas sur un chemin de montagne. La fin de l’adolescence ou le début de l’âge adulte, ils sont de retour dans la ville, elle s’accroche à lui alors qu’il conduit une moto à vive allure de nuit. Ils sont maintenant adultes l’un et l’autre, la nuit est tombée, il se tient adossé à une rambarde, les bras quand écartés, elle se colle à lui s’apprêtant à enlacer son cou avec deux bras. Le lieu n’est pas apparent, ils dansent une valse ou un tango, comme enveloppés par la musique sous forme de volutes rondes et ondulantes. L’automne semble toucher à sa fin, deux grands oiseaux traversent le ciel peut-être dans leur migration. Les hauts bâtiments de la ville se dessinent en arrière-plan, et ils s’enlacent sur un banc dans un espace vert, deux oiseaux picorant à leurs pieds. Ils marchent côte à côte dans le plus simple appareil, se tenant par la taille dans un geste affectueux, peut-être tendre, dépourvu de désir d’ordre sexuel. Les voilà en train de rentrer chez eux : toujours se tenant par la taille, ils montent l’escalier de l’immeuble, qui semble interminable.



C’est assez étrange : la couverture porte la mention Roman graphique, et pourtant l’auteur a déclaré qu’il considère cet ouvrage et d’autres également comme une suite de gravures, reliées sous la forme d'ouvrages, et pas comme romans. D’un autre côté, s’il a déjà lu d’autres œuvres de Masereel, le lecteur a déjà fait l’expérience de ses récits sous une forme identique, c’est-à-dire une suite de gravures sur bois, dépourvus de tout texte, induisant son implication active, son esprit établissant par réflexe un lien de cause à effet d’une planche à l’autre. Mécanisme qui fonctionne parfaitement, par exemple, dans son ouvrage le plus connu : 25 images de la passion d’un homme. Dans un autre ordre d’idées, cela peut également évoquer Une semaine de bonté (1935) de Max Ernst (1891-1976) qui pousse ce dispositif narratif jusqu’à sa limite, faisant apparaître que le cerveau du lecteur fonctionne par automatisme identifiant des liens de cause à effet là où il n’y en a pas, sans qu’il ne puisse maîtriser ce mécanisme psychologique. Du coup, le lecteur ne sait plus trop sur quel pied danser, mais un homme avertit en vaut deux. Le titre indique clairement qu’un thème court tout du long de ces images : celui du couple… Tout en introduisant un doute, car le mot est au pluriel, peut-être qu’il s’agit de plusieurs couples. Oui mais il saute aux yeux du lecteur qu’il y a une progression chronologique : l’ordre des planches fait que le lecteur voit des couples, à chaque fois un homme et une femme, qui sont plus âgés d’une planche à l’autre.


La première illustration semble bien proposer le début d’une relation de couple, en l’occurrence deux jeunes enfants dormant dans le même lit, sereins dans leur repos, un dessin fait de gros traits noirs. Peut-être familier de Masereel, le lecteur se souvient qu’il s’agit d’un artiste consacré. La consultation d’une encyclopédie en ligne permet d’en apprendre plus : professeur à Sarrebruck de 1947 à 1951, exposition en 1948, créations de décors et de costumes pour des pièces de théâtre, prix d'art graphique à la biennale de Venise en 1951, travail et exposition en commun avec Pablo Picasso entre 1952 et 1954, nommé membre de l'Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. En outre, cette histoire sans parole a été réalisée sur des blocs de bois, par xylographie. Par contraste avec les ouvrages publiés par l’éditeur Martin de Halleux, celui-ci ne dispose d’aucune préface ou postface, ou texte de commentaire. Cette première illustration comporte également l’ombre portée de ce que le lecteur suppose être deux adultes, peut-être les parents, ou bien les mêmes individus que les enfants, une fois devenus adultes. La deuxième image se situe dans le même registre graphique : des gros traits comme faits au pinceau, une représentation aux contours grossiers, un environnement plutôt esquissé.


Par comparaison avec d’autres œuvres de l’auteur, le lecteur peut avoir l’impression que certaines illustrations comprennent moins d’informations visuelles, que l’artiste se concentre sur une vision globale, en laissant beaucoup de place au noir, ce qui donne une sensation de solidité et aussi de mauvais présage, de situation immuable et de devenir implacable. Ce mode de dessin semble également fondre les personnages dans leur environnement, les en rendre indissociables, comme s’ils étaient faits de la même matière. Alors que la fille et le garçon se tiennent la main en marchant sur un chemin de campagne, ils donnent l’impression d’être constitués des herbes sauvages, de la terre du chemin, et même des vibrations de l’air. Ce dispositif navigue entre impressionnisme et expressionnisme. Pour ce deuxième effet, le lecteur est saisi par le couple dansant comme baigné par les tourbillons de la musique. Ou encore une succession de quatre images où ils sont nus l’un et l’autre, l’homme sous la forme d’une silhouette noire, et la femme d’une silhouette blanche, comme la complémentarité du yin et du yang, une complémentarité ainsi que la présence d’éléments de l’un dans l’autre. Dans d’autres images, l’artiste sait rendre compte du concret de l’environnement dans lequel le couple évolue : la salle de classe, les gradins d’un cirque, les lumières de la ville, un banc dans un parc urbain, etc.


Totalement sous l’emprise de l’impulsion de la reconnaissance des schémas, le lecteur établit par automatisme des connexions d’une image à l’autre, à plusieurs images d’intervalle. Il se fixe sur la notion de couple, et se dit que le début correspond à une sœur et un frère. Tout commence avec l’innocence des jeunes années, et l’évidence de faire des découvertes ensemble : le repos nocturne, les jeux de plage, les promenades, la lecture, etc. Puis petit à petit, les personnalités se construisent et les différences apparaissent, pouvant se manifester en une rivalité lors d’un jeu de ballon, ou dans la prédisposition pour les études dans une salle de classe…À moins que l’image dans la salle de classe ne marque le tournant d’un récit : il ne s’agirait plus alors de la sœur, mais d’une autre jeune fille. Ce nouveau couple ferait alors l’objet du reste du récit, en particulier les quatorze planches suivantes de la séduction à la première relation sexuelle. Avec cette idée en tête, la suite fait sens. Le lecteur retrouve des thèmes familiers de l’auteur : la précarité économique, la poésie urbaine où les relations affectives transforment un milieu agressif et inhospitalier en un environnement propice à la fête et aux extravagances. Un doute saisit le lecteur : s’agit-il toujours du même couple ? En effet il a assisté à une séparation à l’occasion du départ d’un train. Ou bien la narration est-elle passée au devenir de la sœur ? Il tourne la page et il découvre un numéro de trapézistes, un homme et une femme, lui sous la forme d’une silhouette noire, elle d’une silhouette blanche, ce qui le renvoie plusieurs pages en arrière. Une manifestation ouvrière dans les rues, un thème récurrent dans l’œuvre de l’auteur. Et puis la période du troisième et du quatrième âges. Le lecteur perd un peu le fil dans une éventuel continuité du couple, s’il s’agit toujours des mêmes personnes, ou de recompositions… Les émotions persistent quant à une forme ou une autre de couple, de compagnonnage sur le chemin de la vie, de partage de moments…


Une expérience de lecture originale : le titre donne le fil directeur, celui du couple formé par un homme et une femme, pas forcément dans sa dimension maritale, et une indication, il s’agit d’un roman graphique. Ainsi aiguillé, le lecteur découvre une progression chronologique où différentes incarnations d’un couple montrent des personnages progressant en âge dans la vie, traversant des situations qui parlent à tout être humain qu’il les ait vécues ou non. Les illustrations montrent une réalité brute, dans laquelle chaque élément est réduit à l’essentiel, chaque image apparaissant comme une évidence, comme la quintessence d’un moment ou d’une situation. L’effet chronologique depuis la tendre enfance jusqu’à la mort met en perspective ces moments à deux, leur caractère assuré, et aussi leur progression. Le lecteur en ressort avec la sensation d’avoir accompagné des êtres humains le long de leur vie, sous l’angle de la relation de couple, entre des amis, des amants, des membres de la famille. Rassérénant.


mardi 28 juillet 2026

Solveig

En les observant, elle sait que sa marche s’arrête ici.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Mariette Nodet pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cinquante-huit planches dessinées, un conte pour enfants. Ces auteurs avaient déjà collaboré ensemble et réalisé La traverse (2019).


Solveig est une petite fille rêveuse qui grandit au milieu du grand tumulte de la vie du matin au soir, il lui faut tout le temps se dépêcher, pour s’habiller, finir ceci, ranger cela. Dans ses oreilles, il y a toujours trop de bruit, ça bourdonne, ça fatigue. Et souvent, tellement de gens défilent dans sa journée, qu’elle se sent entraînée dans un immense tourbillon. Elle s’assied régulièrement en tailleur, pour laisser ce tumulte, le laissant s’écouler. À la maison, à l’école, elle cherche à bien faire, à ne pas prendre trop de place, à aider dès qu’elle s’en sent capable. Mais tout va trop vite ! Elle s’embrouille, elle oublie, ses pieds se font des croche-pattes. Elle se retrouve à marcher à contre-courant de la foule, encombrée d’un pot de fleurs, alors que tous les autres semblent se fondre de manière organique dans le flux allant tous dans le même sens. Autour, on ne fait pas trop attention à elle, on sait que Solveig est maladroite, timide, un peu perdue. Les grands n’ont pas le temps. Les enfants, dans leurs jeux, l’oublient régulièrement. Ils courent, dessinent, se promènent, oublieux de sa présence. Dans cette grande cité, avec ses tours en béton et ses espaces verts, elle grandit ainsi, jour après jour, comme une petite branche tourmentée par le vent. Elle s’accroche comme elle peut, alors que le tumulte ne connaît pas de fin.



Assise dans un coin d’un jardin public, Solveig aime par-dessus tout observer les petites feuilles des arbres en transparence. Un œil fermé, l’autre presque collé à la feuille. Elle imagine que chaque feuille est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. C’est comme cela qu’un jour d’automne, par hasard, elle se rend compte que sa main disparaît dans la lumière de l’après-midi. Le lendemain, alors qu’elle se trouve dans le salon, quand son papa oublie de lui dire au revoir devant l’école, c’est un de ses poignets qui disparaît ! Un autre jour, quand sa voisine lui chuchote un mot méchant, c’est au tour de son avant-bras de devenir transparent. Et voilà que son coude devient invisible alors que Solveig attend désespérément un encouragement de sa maîtresse. Solveig se sent disparaître, chaque jour un peu plus… Ce qui devait arriver, arrive : un soir, Solveig comprend que plus personne ne la voit ! Elle sent tout à coup une très grande tristesse l’envahir : comment peut-elle être heureuse si aucun regard ne se pose sur elle ? Ce soir-là, elle décide de partir pour trouver quelque part de l’aide ou une solution. Pour redevenir comme avant ! Elle remplit un petit sac, avec un duvet, de quoi se couvrir et grignoter sur le chemin. Et le petit couteau qu’elle a eu pour ses sept ans, qui servira toujours.


Une œuvre dans un registre différent pour le prolifique et très humain Edmond Baudoin. Le lecteur admirateur est prêt à la suivre dans ses aventures narratives, ne serait-ce que profiter de ses dessins à la fois immédiatement accessibles, comme croqués sur le vif, à la fois le fruit des décennies de pratique, façonnés par un savoir-faire d’artisan affuté et réfléchi, éprouvé à l’épreuve d’une multitude d’œuvres. En feuilletant l’ouvrage, il perçoit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’un livre illustré. Il suppose que Mariette Nodet a fourni la trame du récit, les phrases qui sont portées sur chacun des vingt-neuf dessins en double page qui donnent à voir le cheminement de cette jeune demoiselle. Il se dit qu’il est possible que le bédéaste ait travaillé de manière collaborative avec elle, discutant du contenu de chaque illustration, questionnant certains aspects du récit, faisant des suggestions, peut-être reformulant une phrase ou une autre, dans l’intention d’en améliorer la qualité narrative en termes de fluidité, de sensibilité. À la lecture, s’il est familier des œuvres de Baudoin, le lecteur se rend compte que celui-ci a restreint son champ d’expression habituel. Il s’est astreint à respecter le format d’une illustration par double page, sans insert ou dessins interpénétrés. Cela donne une forme très régulière et linéaire à la narration visuelle, très différente de ses autres œuvres. Le lecteur sent qu’un autre degré de liberté a été abandonné au profit du récit : les illustrations présentent un caractère moins spontané que d’habitude, l’impression d’imperfection qui les rend si vivantes s’en trouve amoindrie.



L’histoire est racontée de manière linéaire, un mode narratif adapté à des lecteurs d’un jeune âge, même si l’apparence des dessins pourrait les rebuter, assez chargés, dépourvus de couleurs sauf pour la jeune fille elle-même au fur et à mesure qu’elle disparaît comme en atteste l’illustration de couverture, avec force hachures aboutissant à un rendu d’autant plus dense. Le récit est raconté par un narrateur omniscient connaissant tout de la vie de l’enfant, et choisissant les éléments qu’il met en avant. C’est ainsi qu’il met en avant le fait qu’elle est rêveuse, tout le temps pressée par le monde qui l’entoure au point d’avoir la sensation de se trouver dans un tourbillon perpétuel, très attachée à bien faire, ignorée par les différentes personnes qu’elle côtoie, non par intention mais par le caractère effacé, maladroit et timide de Solveig elle-même. Il la présente comme une jeune fille sage, capable de s’occuper par elle-même, de s’intéresser au banal et à l’ordinaire comme des petites feuilles d’arbres presque transparentes, où elle imagine que chacune est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. Elle apparaît ainsi comme à l’écart du monde, ballottée contre son gré, trouvant des poches de calme dans lesquelles elle peut s’extraire du grand tourbillon de la vie, dans des moments sanctuarisés. Elle constate qu’elle disparaît progressivement, son corps prenant une teinte bleutée, ressortant doucement sur les dessins en noir & blanc. Elle entame alors un voyage : une marche qui lui fait traverser des paysages tellement magnifiques, mais aussi parfois des paysages effrayants, froids et humides, elle se perd, elle croise des animaux. Elle se sent seul, rêve d’un cerf, et rencontre un vieil homme avec sa chèvre.


Sur la base de ce fil conducteur, l’illustrateur s’en donne à cœur joie, tout en se mettant au service du récit, plutôt que de l’utiliser comme un support pour ses envies graphiques personnelles. Le lecteur fidèle de cet artiste reconnaît aisément sa manière de faire : des contours réalisés au pinceau, irréguliers ce qui génère une sensation très organique à la lecture. Dès la première illustration en double page, il identifie d’autres de ses habitudes : une composition composite avec le car scolaire, Solveig assise en tailleur à l’extérieur comme posée sur la page, et un arrière-plan exécuté à la plume ou peut-être au crayon là encore avec des éléments déconcertants comme une affiche sur une remorque, un groupe de cinq personnes sur le plateau d’un camion, une tête de Mickey à une fenêtre. Le jeune lecteur peut s’y perdre et se trouver décontenancé par les éléments hétéroclites que ce dessin rapproche ainsi. Une fois que Solveig s’est mise en marche, le lecteur retrouve le goût du bédéaste pour les paysages naturels : des arbres bien sûr, toujours remarquables sous le pinceau de Baudoin, des chevaux, un échassier, la queue d’une baleine, un renard, une chèvre, un cerf, autant d’animaux ayant déjà eu les honneurs dans d’autres de ses œuvres. D’un côté, l’artiste se contraint à s’inscrire dans le cadre délimité par le texte ; de l’autre, le lecteur familier de ses bandes dessinées reconnaît aussi bien sa façon de dessiner, que des éléments récurrents de ses œuvres.



À une ou deux reprises, le lecteur peut sentir un léger décalage de phase entre les deux créateurs, une sensation fugace et vite dissipée. Ils mettent en scène une enfant à la fois ignorée par son entourage au point que ce corps même devienne invisible, à la fois capable de générer et d’alimenter un imaginaire dans lequel elle trouve sérénité et curiosité, cette vie intérieure se manifestant par la teinte bleutée que son corps prend progressivement. Quel que soit son âge, le lecteur ressent de l’empathie pour elle, que ce soit la sensation d’un monde tumultueux, trop rapide, générant trop de sollicitations, ou le calme de la marche en solitaire dans des paysages naturels. Il perçoit que la qualité de cette empathie doit autant au choix des mots et aux phrases qu’à l’authenticité et la justesse de ce qui est représenté. Après son détachement du monde réel, le second changement naît de la rencontre avec une autre personne. Le mode de vie de cette dernière est en phase avec celui de Solveig, ce qui lui offre la possibilité d’une communication réelle, et pas juste fonctionnelle. L’enfant a également l’occasion de participer à une tâche tenant à cœur à cet adulte, constituant l’aboutissement d’un long cheminement. En la voyant faire, le lecteur comprend en quoi cette tâche constitue une métaphore pour l’adulte, et aussi une métaphore d’un autre niveau pour Solveig : elle ne va pas déplacer les pierres de sa propre maison, mais déplacer celles qu’elle a utilisées pour se protéger, dans une démarche d’adaptation.


Une histoire simple pour un jeune public : des textes courts et concis, des dessins conçus pour faciliter aux aussi leur accessibilité. Un conte sur l’inadaptation à la vitesse et au bruit du monde moderne, et sur l’isolement personnel à la fois subi et recherché. À la lecture l’enfant y retrouvera des sensations dont il a déjà fait l’expérience, même sans disposer du recul nécessaire pour comprendre le récit, l’adulte y verra un mécanisme dont il a déjà fait l’expérience, inconsciemment, ou qu’il a sciemment mis en œuvre. Doux, constructif et optimiste.



lundi 27 juillet 2026

Undertaker T03 L'ogre de Sutter Camp

Le métier de croque-mort n’a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles.


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) et Undertaker - Tome 2 - La Danse des vautours (2015), et c’est à nouveau la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


De nuit, dans les bois, dans la roulotte de Jeronimus Quint, celui-ci s’apprête à opérer un patient à l’écart de tout autre âme humaine. Il commente ses préparatifs : Je sais. Tout cet attirail fait un peu médiéval. Pardon. On se croirait presque dans un donjon aux mains de je ne sais quel bourreau. Ah ! Ah ! Ah ! Je vous rassure, contre la douleur, la science moderne nous a apporté le chloroforme, un produit miraculeux ! Vous n’avez pas idée des quantités que j’ai utilisées pendant la guerre. J’ai même amputé des deux mains un sergent sans qu’il s’en rende compte ! Ah… Quel dommage que je ne puisse pas vous en donner. Dans une opération prolongée, le chloroforme comporte trop de risques pour le cœur. Et votre opération va être longue. Très longue. Et pus, pour être honnête, si vous vouliez me gratifier de quelques cris, je ne serais pas contre… Franchement, pour joindre l’utile à l’agréable, c’est même ce que je préfère. Alors, ne vous ne gênez pas… Faites-moi plaisir… Un cri horrible déchire la nuit.



Dans une zone désertique, un corbillard chemine d’une allure calme, Jonas Crow tenant les rênes des deux chevaux. Rose Prairie lui fait des recommandations : Arrêter de dire bonjour, leurs clients ont perdu un proche ou un membre de leur famille. Alors, bonjour, ce n’est pas approprié. Elle propose plutôt : Madame, monsieur, que peut-on faire ? Et quand la demande du client lui paraît étrange, il pourrait la qualifier de spéciale plutôt que de demeurée. Elle continue : tant qu’il continuera à lancer des répliques indiquant qu’il ne peut pas réparer le corps d’un parent car il s’est liquéfié vu qu’il est mort dans ses excréments et qu’il n’en a rien à faire, au lieu de suggérer qu’il leur déconseille de voir le corps, le temps à fait son œuvre, il n’est pas présentable, eh bien leur commerce continuera à perdre tous ses clients et ses derniers dollars. Crow plaisante : Il lui avait bien dit, le métier de croque-mort n’a aucun avenir, les clients ne sont pas fidèles. Elle le tance : Les clients n’ont à voir là-dedans ! Six semaines qu’ils sont associés, six semaines qu’il a tout fait pour qu’ils ne puissent pas honorer le moindre contrat ! Mais c’est fini ! Elle leur a trouvé une opportunité en or ! Une mort naturelle, le gendre de la défunte est un rentier, il fournit du bétail pour toute la région, entre la cérémonie et l’inhumation il devrait pouvoir leur payer dans les cent dollars. Elle attire son attention : ils n’ont plus un cent devant eux, s’ils ratent ces funérailles, elle ne sait pas comment ils pourront continuer. Il suggère une réduction de personnel…


Après un premier diptyque très réussi, les auteurs se retrouvent dans une situation délicate : donner plus de la même chose aux lecteurs, ou avancer de manière significative dans l’évolution des personnages. Premier constat : la qualité de la narration visuelle reste formidable. Les auteurs conservent l’ancrage dans le genre Western et le lecteur retrouve les paysages désertiques, les armes à feu, les voyages en corbillard d’une destination à l’autre, la place importante donnée aux chevaux, les nuits propices à l’isolement et aux actes violents, le vautour Jed (et même un autre rapace répondant au nom de Barks). Pour ce second diptyque, une nouvelle figure de l’Ouest prend la place centrale : le charlatan, et le lecteur va découvrir à quel point celui-ci est éloigné du vendeur d’élixir Samuel Doxey (1955) par Morris (1923-2001, Maurice De Bevere). Il remarque également comment les auteurs reprennent des schémas présents dans le premier diptyque, le principe d’éléments récurrents propres au principe même de la série. Les personnages bien sûr : le croque-mort Jonas Crow et son passé encombrant de lieutenant Lance Strikland, la jeune Rose Prairie et ses principes moraux se heurtant au principe de réalité, la pragmatique Miss Lin et son bon sens concret. La dynamique de l’intrigue : une nouvelle commande de mise en bière et d’inhumation avec une rémunération intéressante, et… Comme dans la première aventure, le croque-mort doit fuir avec un groupe armé à ses trousses.



En fonction de son horizon d’attente, le lecteur apprécie différemment les éléments récurrents : le rôle des trois personnages principaux semble déjà figé, la dynamique de la course-poursuite apparaît, dans cette première moitié, comme un copier-coller mécanique. Il en va différemment des environnements. Oui, Jeronimus Quint exerce également son métier comme un médecin ambulant, avec sa roulotte, toutefois son intérieur est aménagé bien différemment de celle de Crow. Oui, les personnages traversent à nouveaux des zones désertiques en gagnant l’Oregon toutefois leur relief est bien différent, avec une vue magnifique à l’approche de la ville d’Ypeka, apparaissant en contrebas d’un col, ou encore une zone avec une maigre végétation et une très belle arche de pierre, une petite ville à côté d’une rivière, une forêt dense et de grande ampleur. En ville aussi, les lieux différent de ceux du premier tome. La riche demeure des Warwick est aménagée autrement de celle du propriétaire Cusco. Cette fois-ci l’intrigue emmène le lecteur dans un grand hangar aménagé au milieu de la ville où le docteur s’est installé pour opérer le temps d’une nuit. L’artiste a évidemment travaillé sur l’apparence du bon docteur : une réussite, combinant une allure rassurante par son sourire, et en même temps une menace physique sous-jacente par sa corpulence, embonpoint compris. Il dispose aussi de son propre oiseau plus ou moins apprivoisé comme Jed pour Crow : un marabout d’Afrique, appelé Barks, également un charognard.


Du premier diptyque, le lecteur garde également en mémoire la lisibilité des plans de prise de vue pour des situations complexes, le rendant sensible à cette qualité narrative. Il commence par savourer l’angle de vue de certaines cases : la vue en hauteur d’Ypeka, les personnes présentes pour la veillée funéraire, Crow tout de noir vêtu galopant sur un de ses chevaux d’ébène en pleine nuit, les hommes de main d’Ashton, le gendre du colonel Charley Warwick, canardant à travers la porte de la chambre de ce dernier, un lièvre rôtissant à la broche, la foule rassemblée pour écouter le bonimenteur, le marabout Barks se perchant sur un rebord de fenêtre à côté du vautour Jed (une métaphore de l’irruption de l’influence de Quint, amenuisant d’autant celle de Crow, auprès de Rose), Quint s’élançant de toute sa masse sur Crow avec un tranchoir à la main, etc. La gestion des scènes complexes reste sous-jacente, tout en étant bien présente, le lecteur s’en aperçoit après coup. La conception de la page dans laquelle Crow se fait un malin plaisir de provoquer un malaise chez Rose en lui expliquant le travail de croque-mort par l’exemple : une grande case et une douzaine plus petites, pour attirer l’attention sur l’accumulation de petites actions répugnantes. La bagarre dans l’espace confinée de la chambre du colonel, avec l’homme de main en feu passant par la fenêtre. Le face à face à haut risque entre Jeronimus Quint et Rose Prairie servant d’appât dans le hangar d’opérations. Les allées et venues dans la forêt de nuit alors que l’ogre de Sutter Camp a été capturé. À nouveau, l’artiste fait la preuve de son expertise dans la conception des prises de vue pour tout rendre plausible et évident.



Des similitudes dans la dynamique du récit, certes. Des caractères déjà très cernés, certes, toutefois les auteurs savent les mettre à profit dans de nouvelles situations, et le pragmatisme de Miss Lin la rend incroyablement attachante et impose le respect chez le lecteur. Une mise en danger qu’il voit venir de loin : le lecteur éprouve quelques difficultés à accepter que les auteurs placent déjà Rose Prairie dans le rôle de la demoiselle en détresse à sauver par le héros. Mais bon, il suppose qu’elle fera preuve d’une ressource inattendue dans la deuxième partie. Le charlatan itinérant qui ne prête pas du tout à rire. Les auteurs font dire au colonel Charley Warwick que : Il y a un tribunal spécial là-bas pour les gens comme lui, ils ont jugé et pendu le Hollandais volant d’Andersonville. Cette mention semble vraiment précise : une rapide recherche permet de trouver la référence correspondante. Il s’agit de Henry Wirz (1823-1865), confédéré, médecin de formation, pendu après la fin de la guerre de Sécession pour conspiration et meurtres commis alors qu'il dirigeait le Camp Sumter, une prison militaire près d'Andersonville en Géorgie. Appréciant cette honnêteté intellectuelle (Sumter étant devenu Sutter), il se trouve pris par le suspense, craignant pour la vie des uns et des autres, malgré la nature récurrente des personnages. De temps à autre, il sent qu’une situation entre en résonnance avec des préoccupations très contemporaines. Le bon docteur déploie un argumentaire très sophistiqué entre aveu des limites de ses connaissances et non-dits, profitant à l’évidence d’être l’unique médecin que verront les habitants des villes, tirant profit de cette situation de désert médical. Dès le premier diptyque, les auteurs jouaient sur la partition implicite entre les bons et les méchants, et le flou moral entourant le personnage principal, dont la tête est mise à prix pour des crimes restant à découvrir, et pour son habileté à tuer grâce à son adresse au tir. S’il semble ne pas tuer d’innocents, il ne cherche pas non plus à préserver la vie par tous les moyens. Du coup, la rationalisation de l’ogre de Sutter Camp prend un autre goût, quand il met en avant qu’il sauve beaucoup plus de vies qu’il n’en prend, introduisant un dilemme moral entendable au regard des morts dont Jonas Crow est coupable.


Un second diptyque qui démarre très fort. La narration visuelle embarque direct le lecteur dans ce western, qu’il s’agisse des lieux, des situations, de leur déroulement, de la complexité des personnages. L’intrigue place immédiatement les personnages dans une situation familière : un nouveau décès, un nouveau corps à apprêter et à mettre en bière. Et tout aussi immédiatement, une situation qui dégénère. Le lecteur ne peut que ressentir qu’il s’est déjà attaché à Rose Prairie et à son idéalisme battu en brèche, ainsi qu’à Miss Lin et à son pragmatisme malin. Il réserve son jugement pour Jonas Crow en fonction des crimes réellement commis. Il n’a qu’une hâte : savoir comment ce trio s’en sortira… et il y a intérêt à ce qu’il s’en sorte, ou alors même la panacée du docteur Quint ne pourra pas requinquer les responsables.



jeudi 23 juillet 2026

Le nom de la Rose T02

Quel est le péché d’orgueil qui peut tenter un moine savant ?


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque adoptant le roman du même nom ; il faut avoir lu la première partie avant : Le Nom de la Rose - Tome 01 (2023). Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, et par Simona Manara pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée. Il se conclut avec un article de trois pages, intitulé Spectator in fabula, Adapter le nom de la rose, écrit par Jean-Jacques Annaud, le dix-neuf novembre 2025.


Adso de Melk continue de rédiger ses mémoires : Que Dieu, la vierge bienheureuse et tous les saints du Paradis m’assistent à présent que je vais dire ce qui m’arriva. La pudeur, la dignité de mon état (vieux moine désormais dans ce beau monastère de Melk) me conseilleraient de très pieuses précautions. Mais je me suis promis de raconter, sur ces événements lointains, toute la vérité, et la vérité est indivise. Elle brille de sa propre évidence, et ne consent pas d’être réduite par notre honte. Qu’éprouvais-je ? Que vis-je ? De cela je me souviens : les émotions du premier instant furent dénuées de toute expression parce que ma langue et mon esprit n’avaient pas été éduqués à nommer des sensations de ce genre. Ô amour, fille de délices, un roi est pris à tes boucles ; murmurai-je en moi, et je fus dans ses bras… Et elle me baisa des baisers de sa bouche, et ses amours furent plus délicieuses que le vin et l’arôme de ses parfums… Ô seigneur, quand l’âme se voit ravie, alors la seule vertu est d’aimer, alors on savoure la vraie vie qu’après cette vie mortelle il nous reviendra de vivre auprès des anges dans l’éternité…



Après des étreintes indicibles et un sommeil délicieux, Adso s’assoupit. Il rouvre les yeux quelque temps après, et la lumière de la nuit s’est beaucoup affaibli. Il allonge sa main de côté et il ne sent pas le corps de la jeune fille. Il tourne la tête : elle n’est plus là. Il se revêt presque fiévreusement. Il aperçoit alors le paquet que la fille a abandonné dans sa fuite. Il le déroule et sur le moment il ne comprend pas ce qu’il y a dedans. Puis il comprend : parmi les caillots de sang est devant ses yeux un cœur de grande dimension. Un voile sombre descend sur ses yeux, une salive acidulée lui remplit la bouche, il pousse un hurlement et il tombe comme un corps mort tombe. Adso revient à lui au moment où quelqu’un lui humecte le visage. Guillaume de Baskerville se tient devant lui et il lui demande ce qui lui est arrivé, pour qu’il le retrouve à avoir volé des abats dans la cuisine. Adso bafouille quelque chose à propos du cœur, et son maître le rassure : Quel homme pourrait avoir un cœur aussi gros ? C’est un cœur de vache, ou de bœuf plutôt. Et il souhaite savoir comment il est parvenu dans les mains du moinillon. À ce point-là, oppressé par les remords, Adso fond en larmes et demande qu’il administre le sacrement de la confession. Il lui raconte tout sans rien lui cacher.


Il est fort probable que le lecteur dispose d’une connaissance préalable à sur l’identité du meurtrier et sur les modalités du crime, que ce soit par la lecture du roman originel ou par le film de 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater. Du coup, son intérêt réside dans la manière dont l’adaptateur va donner sa vision de l’œuvre. Outre les anecdotes sur la réalisation du film, dans sa postface, Annaud évoque sa passion pour le roman de Umberto Eco (1932-2016) : Ce livre invraisemblable, savant, provocateur et malicieux, une chose improbable ne pouvant intéresser que quelques hellénistes attardés comme lui, amateurs de cabinets de curiosités et intrigués par les querelles religieuses du XIVe siècle. Plus loin, il raconte que Eco était horrifié à l’idée de voir confier le rôle principal à Connery, lui voyant plutôt Max von Sydow (1929-202, alors trop âgé), et la détermination d’Annaud à donner plus d’importance à la désirable prostituée du village des affamés. Il conclut son texte avec le paragraphe suivant : Bienvenues sont donc toutes les interprétations, les distorsions, les visualisations contradictoires suscitées par l’œuvre première. Il continue : c’est le discours défendu dans l’œuvre ouverte, du vénéré maître Umberto. Autant de livres, de films, d’interprétations, de perceptions, de variations de BD, d’opéras et d’opérettes que de lecteurs et de spectateurs.



Ainsi éclairé, le lecteur se sent déculpabilisé de pouvoir apprécier cette version pour Milo Manara plus que pour Eco, de trouver son plaisir dans les dessins, plutôt que de se placer dans une posture offusquée que l’adaptation ne restitue pas toute la richesse de l’œuvre originelle. Il sent bien de temps à autre que le bédéaste peine à se montrer complet : les controverses théologiques en alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, ou la motivation profonde du coupable, le sens du titre de l’ouvrage, ou encore l’inspiration tirée des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (1720-1778, Piranèse) auquel Manara avait rendu hommage dans Piranese, la planète prison (2002). Le dessin élégant aux traits de contour légers fait des merveilles pour a reconstitution historique et la consistance des lieux. Le lecteur se retrouve à nouveau transporté dans cette abbaye isolée, vivant au rythme des saisons, en l’occurrence la couche de neige alors que les deux personnages principaux effectuent leurs relevés pour repérer la position de chaque pièce, le brouillard matinal devenu un linceul lactescent qui enveloppait tout le plateau, l’incendie final qui éclaire tout le domaine. En passant, il peut relever le soin apporté dans un détail ou un autre, par exemple ce bâtiment sur pilotis en page seize pour compenser la déclivité du terrain. Tout du long, il constate l’investissement de l’artiste dans les éléments architecturaux : le tunnel évoquant des catacombes avec ses crânes sur les étagères creusées dans la roche, la grande pièce dans le bâtiment des bains, l’immense hauteur sous plafond de certaines pièces de la bibliothèque avec la charpente apparente, la salle capitulaire avec ses sévères sièges en bois, les stalles de bois dans le chœur de l’église aux dimensions impressionnantes, et les ruines de l’abbaye quelques décennies plus tard.


Sans grande surprise, le bédéaste ouvre cette deuxième partie avec Adso très âgé prenant un moment pour savourer ses souvenirs : la belle jeune femme s’offrant à lui, sa première expérience, et deux pages d’un érotisme doux avec une femme mince et gracieuse dont il a le secret et qui a fait sa renommée. Puis il emmène le lecteur à la suite de Baskerville et Adso, dans différentes parties de l’abbaye et de son domaine, avec une sensation d’immersion formidable. Régulièrement la narration visuelle apporte une diversité opportune et organique servant le récit. Première occurrence : Adso voit le visage de la jeune femme dans les branches d’un arbre dénudé qui forment sa chevelure, puis dans les ondulations du paysage qui évoquent ses courbes. En page vingt-huit, le dessinateur réalise quatre illustrations évoquant des dessins d’époque pour mettre en images la recette d’un philtre d’amour. Il y a également les traits de contour estompés par le brouillard, la danse des démons des légions de l’enfer, grotesques et obscènes, la magnifique page entre rêve et cauchemar d’Adso assoupi pendant les prières de matines, les couleurs de l’incendie. La narration quitte alors le domaine du reportage factuel pour se teinter de la subjectivité d’un des protagonistes, sans oublier quelques moments particuliers comme l’arrivée de la légation avec le cardinal Bertrand du Poggetto, ou des évocations de la Cène.



En fonction de son horizon d’attentes et de ses a priori, le lecteur doit faire preuve d’efforts plus ou moins importants pour accepter les partis pris du bédéaste pour son adaptation. Il se montre moins sous l’influence de Jorge Luis Borges (1899-1986) pour le rendu visuel de la bibliothèque, et il se trouve obligé de condenser les considérations théologiques. D’un autre côté, il les prend bien en compte pour restituer les antagonismes sous-jacents des moines entre eux et avec la légation du cardinal. Le lecteur peut se faire une idée des divergences de points majeurs de la Foi catholique, des conséquences très concrètes pour les religieux vivant selon le credo et la règle, des risques mortels sanctionnant des propos hérétiques. Du fait de la construction du récit, il voit Guillaume de Baskerville comme le héros, à travers les yeux de son disciple. Il s’investit plus ou moins dans l’enquête proprement dite en fonction de ce qu’il en connaît déjà. Il identifie le thème de la censure, des ouvrages interdits, de la connaissance à jamais perdue (l’ouvrage La poétique d’Aristote, -384 à -322, et sa partie traitant de la comédie à jamais perdue), l’importance des émotions et des passions visibles dans les réactions du jeune Adso, la destruction accompagnant les comportements fanatiques, que ce soient ceux de l’inquisiteur Bernard Gui ou ceux du moine vénérable Jorge de Burgos.


La maxime veut que : Adapter c’est trahir. Ici, elle pourrait prendre la forme de : Adapter, c’est réduire. Qu’il ait lu le roman d’Eco ou vu le film d’Annaud, ou découvert cette œuvre par le truchement d’une autre adaptation, le lecteur vient à celle-ci avec ses propres attentes : les dessins élégants de Manara, l’enquête à la Sherlock Holmes, les enjeux théologiques d’une époque révolue, la découverte de la complexité du monde par une jeune novice, etc. Il sait que le bédéaste aura fait des choix, ne pouvant intégrer la richesse de l’œuvre originale dans seulement une centaine de planches. L’adaptateur parvient à respecter l’esprit du roman et les interactions de ses différentes dimensions. Le bédéaste réalise des planches mémorables, avec un narration visuelle élégante.