Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Chien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chien. Afficher tous les articles

mardi 4 août 2026

La sorcière de Londres

L’originalité de son écriture


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Nina Six pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il compte cent quatre-vingt-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page retraçant les différentes phases de la vie de Stella Benson (1892-1933), écrivaine, poétesse et militante féministe anglaise : son enfance durant laquelle elle écrit des journaux intimes, sa santé fragile, des hallucinations visuelles et de fortes douleurs à l’utérus alors que la première guerre mondiale éclate, son voyage aux États-Unis, son amitié avec Virginia Woolf (1882-1941) et Katherine Mansfield (1888-1923), son mariage de circonstance et son œuvre. L’autrice termine en explicitant son intention.


À Londres en mai 1918, dans un faubourg, au sein d’une petite maison de ville, Stella Benson est couchée dans son lit en train d’écrire dans son journal intime. Elle consigne qu’elle connait chaque recoin de la nuit, nuit, ses formes, ses odeurs, ses sons… Parfois elle… Elle souhaiterait ne pas être une femme. Si les hommes souffraient d’une telle douleur, le monde n’aurait jamais gardé le secret. Ils en auraient discuté pendant des jours, dans leurs clubs. Aussi les médecins auraient trouvé un remède. Quelqu’un frappe à la porte de sa chambre, elle indique qu’elle peut entrer. Sa logeuse Miss Oneleg pénètre avec une lettre dans la main. Stella demande de la lui lire car elle est indisposée. Il s’agit d’une lettre de sa mère. Cette dernière demande à sa fille si elle a rencontré le fils de John Haring, car il lui a dit être sans nouvelle de Stella. Elle lui demande également si elle souhaite finir vieille fille, car elle semble bien partie pour. Elle continue : À quoi occupe-t-elle ses jours, si ce n’est à trouver un mari ? Elle conclut en informant sa fille que dorénavant cette dernière paiera son loyer elle-même, ainsi elle agira comme un homme jusqu’au bout. Miss Oneleg constate que la lecture de la lettre a fait passer les douleurs de Stella, en ajoutant qu’elle devra quand même lui payer le loyer.



Ayant retrouvé de l’allant, Stella sort à l’extérieur accompagnée par son chien David. Elle a pris soin d’emmener son journal, dans lequel elle écrit un poème, qui raconte l’amitié entre une femme et son chien. Elle se hâte car Miss Oneleg l’a appelée pour le brunch. Une fois à l’intérieur, elle déguste le pain grillé, sans marmelade à cause de la pénurie. Elle et sa logeuse échangent quelques mots, Stella indiquant que le mariage ne l’intéresse pas, qu’elle est née pour être une femme de lettres solitaire. Ajoutant que le pragmatisme ne lui sied guère. Enfin, elle se rappelle qu’elle doit absolument envoyer ses poèmes à son éditeur, sinon il va finir par rompre son contrat, et elle n’aurait vraiment plus un sou. Elle monte rapidement dans sa chambre, David la devançant aisément. Elle se met à sa table de travail et finit son poème qu’elle lit à son chien. Enfin, elle emballe vingt de ses poèmes pour pouvoir les poster, elle s’habille et elle se dirige vers le cœur de Londres, suivie de David. Elle parvient à la poste, et constate que la guerre n’a pas rendue plus aimable la préposée. Puis elle se rend dans son salon de thé préféré pour se restaurer.


Une couverture fort sympathique, avec une jeune femme perchée sur les branches d’un arbre dénudé et Big Ben en arrière-plan, un titre qui annonce une histoire de sorcière. Oui, alors non, rien de tout ça, enfin si… mais ça n’a rien à voir. Peut-être que le lecteur aura eu la curiosité de lire le texte de la quatrième de couverture : il y découvre qu’il s’agit de la biographie d’une écrivaine, sur une période très précise, celle où elle a écrit un de ses romans. L’autrice raconte la vie de Stella Benson (1892-1933) quand elle a écrit Living alone, paru en 1919, traduit en français par La vie seule, paru en 2020. Les images apparaissent d’abord un peu chargées sur la première page : trois cases représentant des vues de différents quartiers de Londres, avec un hachurage court un peu pesant, et quelques nuances de mauve assombrissant les formes des bâtiments. Puis elles deviennent agréables et aériennes, et conservent ces qualités tout du long. L’artiste détoure les contours avec un trait assez fin, qui diminue d’épaisseur après quelques pages jusqu’à en devenir cassant, avec régulièrement une légère irrégularité comme tremblante apportant une sorte de fragilité aux personnages, et une sensation d’avoir été délicatement croqués sur le vif par la dessinatrice. Par moment ce degré de simplification confère une sensation de naïveté ou de regard enfantin, à d’autres moments les cases regorgent de détails.



Parfois l’artiste parvient à approcher la grâce élégante de Jacques Sempé (1932-2022) : des dessins aériens et légers, une forme de délicatesse ou de fragilité de la condition humaine, intégrant une fibre poétique, qui sert parfaitement le dispositif narratif spécifique à cette évocation biographique. L’autrice évoque à la fois de la vie de l’écrivaine et son roman qu’elle est en train d’écrire. Dans les premiers va-et-vient, la distinction entre le monde réel de 1918 et la fiction apparaît de manière visuelle : monde un peu moins tangible pour le réel, plus tangible pour le monde imaginaire, palette de couleurs plus limitée pour la réalité, plus colorée pour la fiction. Au fur et à mesure que les deux récits progressent de concert, la réalité avec un peu d’avance sur la fiction qu’elle nourrit, les couleurs de la seconde infusent dans la première, avec une forme diffuse de rétroaction. Le charme de la narration visuelle opère en quelques planches : le détachement du pragmatisme de Stella, le petit caractère de Sarah, les décors qui sont bien présents emmenant le lecteur dans des endroits variés. Pour ces derniers, le glissement généré par les caractéristiques des dessins fonctionne à plein : des rues de Londres vues avec la sensibilité de Stella Benson à celles vues par la sensibilité de Sarah Brown, de la maison de Miss Oneleg à celle de Watkins, du bureau de poste au bureau administratif. Etc. En outre, le récit emmène le lecteur en promenade dans le jardin d’un vicaire pour aiguiser la lame d’un sarcloir, dans le jardin de la maison Vivre Seule avec ses boutons d’or et ses lucioles, dans la crypte d’une église pendant un bombardement, dans une agence de voyages, à bord d’un paquebot à bronzer sur le pont à côté de la piscine en buvant des cocktails Mary Pickford (6 cl de rhum blanc, 1 cl de marasquin, 
6 cl de jus d'ananas, 1 cl de sirop de grenadine), dans le ciel de Londres pendant un bombardement pour assister au duel de deux sorcières, dans le potager des elfes de la forêt, etc.


Le lecteur découvre ainsi quelques mois dans la vie de l’écrivaine, et les liens étroits que la bédéaste établit entre sa vie et son œuvre, de manière directe ou de manière indirecte. Stella Benson décide de se rendre aux États-Unis et l’héroïne de son roman en fera de même. La première a opté pour une vie de femme seule, et la seconde aussi. La première travaille une semaine dans le jardin du vicaire avec succès, et la seconde une nuit dans le potager des elfes de la forêt d’où elle en conclut qu’elle est nulle et que ce fut une triste journée pour son estime de soi. En revanche Sarah ne semble pas avoir de problèmes dans sa relation avec sa mère, et elle n’échange pas avec d’autres écrivains sur son métier. De la dualité du récit, de ses deux fils narratifs, émerge le portrait d’une jeune écrivaine, certains des mécanismes de son processus créatif, certaines de ses convictions et de ses idées. En ayant décidé de vivre seule, elle opte pour une vie socialement non-conformiste, ce que sa mère lui rappelle dans chacune de ses missives en lui demandant quand elle compte se marier. Elle fait l’expérience de l’entraide entre femmes : sa logeuse, une ancienne camarade de classe. Elle fait également l’expérience de la liberté en particulier sur le paquebot transatlantique, et aussi en louant une chambre chez un écrivain à New York. En mettant en lumière comment l’écrivaine transpose certaines de ses expériences à son personnage dans son roman, la bédéaste montre en quoi ledit livre peut-être perçu comme féministe.



Toujours en se montrant légère et naturelle, la bédéaste inclut de nombreuses réflexions de la romancière, lors de conversations organiques entre des personnages de nature différente. Pour un lecteur contemporain, les composantes féministes apparaissent évidentes : une remarque en passant sur les serviettes hygiéniques jetables, une autre sur le consentement (Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non !), sans parler de la manière qu’ont les hommes de la tripoter, ce qu’elle ne supporte pas. À la lumière de ses réflexions, la métaphore de la pension Vivre seule devient une évidence, celle d’un féminisme. Le lecteur lit alors différemment les réflexions de Watkins sur les chambres qu’elle propose : Enfin, aucun frais, ni loyer n’est dû. […] Généralement, les gens s’accommodent du bien mais c’est cette dernière close qui coince. Les Londoniennes sont frileuses à l’idée d’occuper un logement sans loyer. Que pourrait-elle cacher ? Du bonheur ? De la liberté ? Autant de questions qui s’applique au féminisme. Les réflexions de l’écrivaine abordent d’autres sujets, à commencer par son métier. En parlant avec William ou avec l’écrivain Winston Churchill (oui, le même nom), elle observe que : Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais vu quelque chose que ça n’existe pas, Winston Churchill lui rappelle que le monde n’existe pas qu’à travers ses yeux et son esprit à elle. Elle dit explicitement que tous ses secrets sont dans ses livres, ce que la bédéaste met en œuvre au pied de la lettre. Elle aborde également la guerre qui fait rage, en constatant qu’elle n’y comprend rien : Toutes ces maisons détruites… rien d’international n’a lieu dans ces maisons… On ne se sent jamais instruit par une bombe qui tombe dans son salon.


Finalement, cette histoire se révèle être autre chose qu’une fiction sur une sorcière. Il s’agit d’une biographie se focalisant sur une phase de la vie de l’écrivaine Stella Benson, en 1918, alors qu’elle écrit son roman Vivre seule. La bédéaste réalise des planches légères et aériennes, très agréables à l’œil dont le charme séduit rapidement le lecteur. Elle sait évoquer la vie de la romancière, montrer comment ses expériences nourrissent son livre, d’où proviennent l’enchantement et la magie de la sorcière Watkins et son balai Harold. Elle montre comment le chien David constitue l’élément commun des deux. Enchanteur.



mardi 28 octobre 2025

Black Dog

Mais ce que chacun sait, c’est que les humains ne volent pas.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Jean-Claude Götting pour le scénario et par Jacques de Loustal pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec une courte biographie de chacun des deux créateurs, puis une bibliographie respective. Ce récit constitue une variation sur la bande dessinée originale Noir (2012), réalisé par Götting en noir & blanc.


Si les arbres poussent penchés à Wind Creek, c’est à cause du vent. Plus on s’approche du sommet de la falaise, plus le vent est fort. Tout le monde ignore pourquoi il souffle si violemment à cet endroit. Une belle berline rouge gravit la route à voie unique qui mène au sommet de la falaise. À l’intérieur, trois hommes : le conducteur en costume cravate qui ne dit mot, et sur la banquette arrière un beau blond balèze en tee-shirt noir et veste blanche avec à côté un homme à l’allure hispanique qui semble un peu groggy. Le blond lui tend une bouteille et en porte le goulot à la bouche de son voisin qui ne réagit pas beaucoup. Le conducteur arrête le véhicule devant le bord de la falaise, le blond fait sortir l’homme toujours un peu dans les vapes, et qui va vomir quelques mètres plus loin. Puis les deux hommes prennent chacun bras du troisième et l’emmènent jusqu’au bord de la falaise en lui disant qu’ils l‘ont trop vu dans le paysage, et ils le poussent dans le vide. Mais ce que chacun sait, c’est que les humains ne volent pas. Quelques temps après, la police intervient sur place : deux hommes en uniforme inspectent le cadavre et font observer à l‘inspecteur Clarke qu’il lui manque un doigt.



Quelques jours auparavant, dans l’établissement Gordon Cooling, le téléphone retentit, et Pancho Gomez décroche. Il répond à madame Deville que c’est entendu et qu’il fait un saut dès que possible. Il se tourne vers ses deux collègues pour annoncer : Encore un climatiseur en panne. Celui à la casquette rouge lui répond en ironisant : trois fois ce mois-ci, elle ne peut plus se passer de Gomez, cette madame Deville. Il se propose d’y aller à la place de son collègue pour voir quelle tête elle a ; le troisième ironise en demandant s’il parle bien de la tête. Gomez conclut l’échange en indiquant qu’il s’agit d’une chasse gardée. Tout en se rendant à la villa de Solteras High, il se dit que : Plus que le vent, c’est de la chaleur dont le reste du pays devait se prémunir à cette période de l’année. Une chaleur compacte et lourde qui vide l’eau des piscines et fait fondre le bitume. Une chaleur qui faisait le beurre de Gordon Cooling. Il sonne au portail et s’annonce. Il trouve madame Deville debout au bord de la piscine en bikini, l’air affligée. Elle se jette dans ses bras en déclarant que c’est horrible. Gomez constate que son maillot est sec, son corps brûlant, mais des larmes coulent sur son visage. Elle s’exclame : Rosco ! et elle désigne la piscine. Une forme noire ondoie sous la surface. Gomez met un temps à identifier ce dont il s’agit.


Une illustration de couverture à la composition marquante : le bleu ondoyant très chaud de la surface de l’eau de la piscine, les dalles basiques et bien nettes, la jeune femme dont seule la tête dépasse avec ses lunettes de soleil, le jeune homme typé avec son blouson en arrière-plan, et ce chien entre le beauceron et le chien thaïlandais à crête dorsale, avec son pénis pleinement apparent, tout un symbole, sans oublier le beau ciel bleu, et les dents taillées en pointe dans la gueule du chien. La composition semble dégager une menace sous-jacente et l’annonce d’un drame violent inéluctable. La séquence d’ouverture confirme immédiatement la violence et le genre du récit : un polar sous le soleil. Des malfrats règlent son compte à un jeune homme qui n’est pas en état de se défendre : un assassinat maquillé en accident, plus pour le principe que par réelle conviction. La narration visuelle est sèche et factuelle, sans fioriture, si ce n’est pour une sorte d’apparence avec un je-ne-sais-quoi d’artistique, dans la forme des visages, dans une discrète raideur des postures, dans une stylisation des décors. La deuxième séquence, également en quatre pages, confirme la sécheresse de la narration textuelle, la mise en œuvre d’une tonalité de type polar noir, avec une écriture affectée… et une grosse surprise. Le lecteur n’est pas prêt quant à la découverte de ce qui se trouve dans la piscine et le sort qui lui a été réservé. À l’évidence, l’intrigue va droit au but, avec une vraie maîtrise des codes du polar.



Le scénariste prend visiblement plaisir à utiliser les conventions textuelles du polar : des phrases sèches, des sentences bien tournées (comme ces chiens à qui on tend un sucre et qui te bouffent la main. Ou encore : Les humains ne volent pas – commentaire pour accompagner la chute dans le vide de Stefan), les remarques dénuées de sentiment, purement fonctionnelles (emmenez-le – en parlant d’un cadavre), les constats désabusés (Stefan donnait le meilleur de lui-même à l’entreprise de Je Williams, qui en profitait bien), la résignation devant les injustices sociales (par exemple la conviction que les comportements racistes sont immuables), le pouvoir de l’agent, le renoncement à ses principes comme obligation pour pouvoir s’extraire de sa condition économique catastrophique, etc. De son côté, l’artiste manie avec la même facilité les codes du genre, née d’une longue pratique et d’une compréhension en profondeur. Belle bagnole, visages désabusés des policiers, assurance tranquille des hommes de main, banalité d’une rue d’un quartier populaire contrastée avec le luxe et le calme de la piscine de la villa de luxe, conditions de travail harassante dans le garage ou dans la cuisine pour faire la plonge, scène de procès, etc. Le lecteur familier des polars en retrouve toutes les composantes familières mises en scène avec pragmatisme, évidence, dans une forme désabusée et blasée. Enfin… Pas tout à fait…


Les dessins présentent ce je-ne-sais-quoi décalé qui leur donne parfois un aspect maladroit, parfois enfantin, parfois très sophistiqué et artificiel. Le lecteur voit bien que les visages des personnages comprennent des exagérations, sciemment réalisées, ainsi que leur langage corporel : moue figée, expression exagérée comme si les individus se comportaient comme des acteurs sans en avoir le talent, petites touches artificielles (gouttes de sueur trop grosses, bouc crayonné à la va-vite), épaules tombantes sans raison, mensurations pas tout à fait parfaites de Mme Deville, sourire crétin tout en dents, stigmates raciaux artificiels, etc. De la même manière, l’artiste joue avec le dosage entre réalisme et représentation naïve : le portail en fer forgé de la villa des Deville, climatiseur parfaitement à sa place dans la ruelle à l’arrière du restaurant asiatique, ce qui produit un fort contraste avec la voiture représenté façon jouet fonçant sur la devanture du même restaurant asiatique, représentation schématique de la première page du journal du jour, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être bringuebalé entre une réalité concrète et réaliste, et des impressions floues et simplistes de l’environnement, ce qui produit un effet déstabilisant, comme si ses perceptions étaient mal réglées, comme si sa compréhension était fluctuante.



Évidemment, ce polar respecte le principe d’un individu malmené par la société assassiné dans des conditions indignes et sordides : poussé d’en haut d’une falaise après avoir été forcé d’ingurgiter de l’alcool pour maquiller les faits en accident. Évidemment, il y a une beauté fatale : la belle compagne du caïd, délaissé par celui-ci et traitée avec condescendance, voire mépris. Des hommes de main accomplissant les basses besognes sans état d’âme. Des policiers plus ou moins efficaces, plus ou moins motivés. Ce qui frappe, c’est la grande cohérence de l’ensemble, à la fois le comportement de chacun dans une forme de prédestination sociale inéluctable, à la fois comment ces différents individus évoluent et interagissent chacun à leur place dans ce microcosme. De la même manière, le lecteur est épaté par la complémentarité entre scénariste et artiste. L’assassinat initial se déroule avec plausibilité et évidence. La deuxième tentative d’assassinat établit en trois pages l’incompétence du tueur novice, qui à l’évidence n’est pas fait pour ça. Les auteurs ne se moquent pas de lui, ils montrent les choses comme elles sont. Quand s’en est trop pour Stefan Slovik, il se lance dans une nuit de folie : en huit pages, le personnage exerce sa vengeance par des actions simples et directes, s’attirant la sympathie du lecteur par ces gestes cathartiques en réaction au fait que la coupe est pleine.


D’un côté, les auteurs narrent une histoire inscrite dans une époque et une zone géographique bien déterminée, une fiction savamment composée, un exercice de style ou de genre parfaitement maîtrisé dans un ailleurs entre réalité et mythologie. D’un autre côté, le récit parle d’un individu aux origines modestes, destiné à une vie médiocre inéluctable, tentant la seule échappatoire qui s’offre à lui, ce qui accélère encore sa chute. Un destin intemporel, une histoire de mise en garde sur le caractère implacable de forces dépassant cet individu, entre le pouvoir de l’argent et des gens qui jouent avec d’autres règles que lui, et des méthodes qui ne seront jamais à sa portée, dans une société profondément inégalitaire qui lui est défavorable à vie. Le lecteur se rend progressivement compte que les personnages secondaires ne sont pas forcément mieux lotis malgré les apparences, entre le parrain qui ne peut pas, lui non plus, échapper aux conséquences de ses actes, l’inspecteur de police cantonné à un rôle fonctionnel, et le sort en apparence moins cruel pour madame Deville, pourtant elle aussi condamnée d’une certaine façon, en l’occurrence à reproduire les mêmes schémas. Sans en avoir conscience.


Un simple polar ? Oui, une mise à mort, un retour en arrière sur comment la pauvre victime en est arrivée là, et une enquête policière. Une narration visuelle qui embrasse les conventions du genre, des gros costauds dépourvus d’empathie au malheureux qui se venge avec passion. Un polar personnel ? Aussi, avec une personnalité insufflée dans les dessins qui montrent la fausseté de la réalité apparente, et un scénario avec des profondes racines dans la réalité sociale, acceptant les inégalités et la reproduction des classes. Noir.