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mardi 24 mars 2026

Un rubis sur les lèvres

Un trait juste, ça ne s’efface pas !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-trois pages de bande dessinée. Avec six autres récits, il a été réédité dans le recueil Les sentiers cimentés (publié par l'Association), paru en 2006. Il s’ouvre avec un court paragraphe de l’auteur en guise d’introduction. Il écrit qu’on ne lui demande plus s’il aime toujours dessiner, ou quels sont ses projets, ou même seulement comment il va. Mais combien il vend d’albums ? Il vit sûrement une époque fantastique, mais il estime qu’il a dû rater une marche quelque part.


Quelque part dans une zone désertique en Algérie, sous un fort soleil. Un garçon s’approche d’une voiture en plein milieu d’une route déserte. Le soleil est déjà haut dans le ciel il doit faire chaud dans la voiture noire. C’était le printemps 1962 en Algérie. Simon Zoladz douze ans. Son père est instituteur à Kenchella, il y est venu il y a quinze ans. Mais l’Algérie c’est fini, il a demandé sa mutation sur le continent, il est nommé à Saorge ; Leïla, elle est originaire de haute Kabylie. Alain François, responsable local de l’OAS, trente-deux ans, deux balles dans le ventre, le FLN, ou l’amant de sa femme… Il n’a plus la force que de faire AAAAAA, et d’appeler la mort. Les mouches lui tiennent compagnie en faisant bzzzzz ! Le garçon se tient devant la vitre du conducteur et ce dernier lui déclare qu’il veut mourir, et lui demande de lui donner le revolver sur la banquette arrière car il ne peut pas l’attraper. Simon court vers les maisons en criant : Au secours ! Il revient avec trois hommes adultes armés : Alain François est mort. Le soleil est encore plus haut dans le ciel, il doit faire encore plus chaud dans la voiture noire. Les mouches, elles, vivaient encore.


Le trois mars 1970, Simon commence son journal intime : Mon père est mort il y a trois jours. On l’enterre aujourd’hui. Toute sa vie il a tenu un journal. Je vais essayer de tenir celui-ci. Aujourd’hui je suis allé à l’enterrement du mec le plus chouette que j’ai jamais rencontré. Ce matin ma mère m’a donné un cahier. C’est le début d’un roman que voulait écrire mon père. La première phrase c’est : Monsieur Antoine Zoladz est dans son genre ce qu’on pourrait appeler un pauvre type. Antoine, c’était le prénom de mon père. Et son roman s’est arrêté à la fin de la première page. Quatre mars. J’ai essayé de peindre mais j’ai pas le moral. Cinq mars. Encore rien foutu. Si ça continue je vais arrêter ce journal. En juillet 68 dans la vallée des Merveilles, le drapeau rouge c’est parce qu’on y croyait encore un peu. Deux mois plus tôt sur cette photo, quelque part à droite. Jeudi six mars. Passé la journée avec Marc. Je sais pas comment il fait, mais après un moment avec lui je suis toujours bien. Ce soir je vois Sofie. Trois novembre 1980. J’expose galerie Passage. Complètement dans le système le mec… Et vive le marché de l’art. Et vive le commerce.



Après Un flip-coca (1984) à la structure narrative un peu expérimentale, le lecteur se demande comment l’auteur va développer son œuvre suivante. Tout commence avec une séquence traditionnelle : pendant trois pages, des cases dont la plupart se présente avec une bordure, disposées en bande, avec de courts phylactères et des observations du narrateur omniscient dans des cartouches, des dessins réalisés à la plume, racontant la mort d’un individu dans sa voiture pour une raison prêtant à discussion. Le lecteur tourne la page et il constate un changement de mode de narration. Un journal intime écrit en lettres d’écolier pendant cinq pages, sans majuscule, des dessins plus durs dans leur apparence, des extraits d’articles de journaux, des portraits esquissés comme réalisés par l’auteur du journal, des jeux sur la graphie de l’écriture comme réalisé par un étudiant en école d’art. Des phrases qui s’approchent du flux de pensée, plutôt que d’une construction littéraire. Certaines petites illustrations qui peuvent faire penser à une affiche de propagande, à des dessins de recherche, à des croquis machinaux pour passer le temps, à la reproduction de la couverture d’un magazine de mode. Le lecteur s’accroche aux morceaux de texte. Il commence par bien saisir l’état d’esprit de Simon, son amitié avec Marc, la rencontre avec Joss. Elle, la riche héritière qui a viré sa cuti, lui, le jeune avocat du peuple qui va la défendre. C’est un super scénario pour un dessineux de B.D. Faudra qu’il en parle à François.


Puis, à partir de la planche neuf, la bande dessinée revient dans un mode narratif traditionnel pour le restant : des cases disposées en bande, avec toujours la personnalité graphique inimitable d’Edmond Baudoin. Le récit semble basculer dans un genre littéraire bien précis : le polar. Deux amis, un cadavre, l’un des deux est responsable du décès, et il s’agit selon toute vraisemblance d’un meurtre, pas vraiment prémédité… Enfin, le coupable a agi sur l’impulsion du moment, et en même temps le sort de la victime était courue d’avance. Le lecteur est conforté dans sa sensation par quelques remarques en passant, qui semble tirées d’un roman noir. Un commentaire du narrateur omniscient : Il faisait froid dans la chambre, tout était en ordre, si ce n’est la lumière allumée et Joss seule dans le lit, bien couverte, détendue et morte. Ou encore une pensée de Simon : Seule, dans la chambre froide. Il y a à la fois ce froid détachement face au crime, et cette façon de jouer avec le langage : chambre froide au sens littéral, et chambre froide où la viande est conservée. Cette sensation de polar est renforcée par le traitement graphique : des personnages avec des gueules, ce qui fait ressortir l’étrangeté fascinante et parfois monstrueuse de l’altérité, des passions intenses qui affleurent sur le visage, effrayantes pour autrui car sans filtre. Ou en planche treize un contraste poussé entre des zones noires (pour la nuit) et des taches de blanc, rapprochant la composition de l’abstraction.


En effet, les deux personnages se retrouvent en cavale. Ils décident de fuir pour échapper à la police (qui ne sera jamais représentée dans ces pages), en tentant de franchir un col dans la montagne sauvage pour gagner l’Italie. Le polar passe alors en mode huis clos dans un grand espace ouvert sauvage, entre deux hommes unis par une amitié indéfectible, et confrontés à un effort physique intense, à une randonnée à risque dans la neige, à leurs pensées négatives. En planche vingt-huit et vingt-neuf, le lecteur se rend compte que l’artiste inverse le rapport de noir et de blanc, les cases devenant vierge avec des taches noires et des effets minimalistes, certains éléments visuels n’acquérant du sens qu’en relation avec ce qui est montré dans la case précédente ou la suivante. Le contraste est total entre la sensation d’enfermement de l’urbanisme, et les grands espaces ouverts. En outre, l’artiste s’attache à inclure la faune : un aigle qui chasse au-dessus de la maison en montagne, une page consacrée au vol d’un groupe de corneilles (littéralement des petites taches noires sur le blanc de la case, et un trait irrégulier pour la crête de la chaîne de montagnes), des silhouettes de chamois (en ombre chinoise) sous une tempête de neige, autant d’instants magnifiques, faisant ressortir le contraste entre la fragilité de l’homme dans cet environnement sauvage et la parfaite intégration des animaux.


Cette variante de la course-poursuite (plus une fuite dans les faits) impulse une dynamique au récit, et le lecteur se laisse prendre à l’intrigue, se demandant si les deux amis s’en sortiront, à quel prix, dans quel état. S’il connaît un peu l’œuvre de l’auteur, il détecte également des éléments de nature autobiographiques, et toujours son regard personnel sur l’humanité et ses faiblesses. Se retrouver à marcher avec Marc & Simon dans la neige, dans les montagnes proches de Nice procure des sensations authentiques. D’ailleurs, la commune de Saorge existe vraiment, dans le département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. En outre, le lecteur a la surprise de retrouver le petit garçon avec un doigt porté à sa bouche qui apparaît dans Passe le temps (1982). De plus, Jeanne vient s’enquérir de Marc dans la maison de montagne, cette dame étant un deux personnages principaux de La peau du lézard (1983) avec François. Ces deux occurrences laissent à penser qu’à l’époque l’auteur pouvait être tenté de créer une continuité interne sous la forme d’éléments récurrents ténus. Dans ce récit réside également celui d’une amitié d’une force peu commune. Le lecteur peut être tenté d’y voir un hommage transposé à partir des liens avec son frère Piero. Il aborde également la souffrance que peut être l’existence pour certaines personnes, au travers du personnage de Joss. Simon la compare à ces enfants que l’on met sous cloche aseptique dès la naissance parce qu’ils n’ont aucune protection contre l’extérieur. Il ajoute qu’elle ne supportait pas l’odeur d’excrément qui fait le quotidien. Marc renchérit en disant qu’elle a appris que les actions directes, ou indirectes ne détruisent pas la misère du monde. Il ne lui restait plus qu’à convaincre un d’eux de pratiquer un avortement qui aurait dû se faire il y a vingt-quatre ans. Le lecteur retrouve une forme d’expression très roman noir, et en même temps une empathie presque insupportable à la souffrance d’autrui.


Cette bande dessinée appartient aux œuvres de l’auteur qui relèvent plus de la fiction que de l’autobiographie, qui traduisent son amour pour le roman noir. Une fois passées les deux premières séquences un peu déroutantes (un décès dont l’incidence ne sera évoquée qu’au travers du comportement d’un personnage) et son journal intime à la forme très libre et chargée de tâtonnement artistique, le lecteur plonge dans un polar avec un vrai crime, une narration visuelle très personnelle. Comme tout bon polar, celui-ci sonde une facette de la société, et fait apparaître la personnalité profonde de ses deux principaux personnages, avec une sensibilité humaniste unique et sincère. Émouvant.



mardi 30 décembre 2025

Je suis un ange perdu (Un polar à Barcelone II)

L’euphorie de seize milles terminaisons nerveuses.


Ce tome fait suite à Je suis leur silence (2023) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour apprécier pleinement le personnage principal. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jordi Lafebre, pour le scénario, les dessins et les couleurs. La traduction a été réalisée par Geneviève Maubille, la relecture par Loriane Ernst-Peysson, et le lettrage par Stevan Roudaut. Il comprend cent-cinq pages de bande dessinée.


Quelque part sur un chantier d’une zone sportive en banlieue de Barcelone, l’inspecteur adjointe Alemany arrive en voiture, assez rapidement. Elle en sort accompagnée par deux policiers en uniforme sous le regard d’ouvriers. Elle retrouve le policier en civil Enrique Garcia qui se tient devant un cadavre dont le bassin et deux jambes dépassent d’une dalle de béton encore fraîche, le pantalon glissant sur les mollets, révélant des tatouages de type néonazi. Garcia commente : On ignore qui c’est, et impossible de l’identifier tant qu’on ne l’aura pas sorti de là. Il continue : La police scientifique a pris des photos et le procureur est en route. Reste à déterminer la cause exacte de la mort… et comment il s’est retrouvé là. L’inspectrice-adjointe fait observer qu’au vu des éclaboussures, c’est évident, et elle souhaite savoir si c’est son subalterne qui a trouvé le corps.



Garcia se lance dans les explications : il était le premier policier sur les lieux. Il suivait une piste. La victime pourrait être impliquée dans la mort de Violeta Bellecoup la semaine dernière. On pourrait appeler ça de la justice poétique. Alemany souhaite savoir s’il y a des témoins. Son subalterne répond avec circonspection : à ce sujet, il a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont un témoin oculaire. Et la mauvaise… Alemany devine de quoi il retourne : le témoin n’est autre que la psychiatre Eva Rojas. Garcia emmène l’inspectrice-adjointe la voir : elle est en train d’attendre sur une chaise. Les deux se reconnaissent et savent que l’entretien va être long. La policière souhaite que la psychiatre lui raconte tout depuis le début, dans les moindres détails. Eva répond qu’elle ne dira rien sans la présence de son psychiatre. Elle parvient à convaincre les policiers que c’est nécessaire. Alors que Alemany appelle le docteur Llull, Eva promet à Enrique qu’elle ne dira rien qui risquerait de le compromettre. Il répond que c’est la meilleure détective du pays, quand Alemany en aura fini avec Eva, elle connaîtra jusqu’à la taille de ses sous-vêtements. Ils se rendent au cabinet du psychiatre. Eva s’y installe dans un fauteuil et se fait servir un mug de café. L’inspectrice-adjointe explique au docteur Llull qu’une enquête a été ouverte après la découverte d’un cadavre, que mademoiselle Rojas pourrait détenir des informations mais qu’elle refuse de parler sans la présence du praticien. Ce dernier rappelle qu’Eva présente des antécédents de déséquilibre mental, que tout contact avec un cadavre peut réactiver ces symptômes. Il peut évaluer son état mental et vérifier que son récit correspond à des faits plausibles.


Le lecteur avait lu le premier tome sans forcément se douter qu’il constituerait le début d’une série, sous le titre de : Un polar à Barcelone. Il retrouve une couverture intrigante avec Eva Rojas, dans une situation improbable : perchée sur le bras d’une grue au-dessus de la ville, avec le regard perdu dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a envie de retrouver cette jeune trentenaire, psychiatre de profession et qui entend des voix. L’auteur reprend donc plusieurs caractéristiques du premier tome, autant de d’éléments et de situations qui deviennent des spécificités, qui donne sa personnalité à la série. Il y a donc la ville de Barcelone : il s’agit d’un décor de fond, pas vraiment un personnage à part entière, pas de visite guidée de lieux touristiques, ou de monuments emblématiques, juste des endroits de la vie ordinaire. Il y a bien sûr le personnage central lui-même. Le lecteur retrouve sa phobie des cadavres (dont le docteur Llull se sert pour faire pression sur sa patiente), sa coupe en pétard, sa silhouette longiligne, son goût vestimentaire, sa liberté de ton, et les voix dans sa tête. Comme dans le premier tome, le lecteur peut voir les personnes qui parlent à Eva Rojas. Il éprouve une petite surprise car Maria Dolores Rojas, la grand-tante d’Eva, n’est plus là. Elle a cédé la place à l’arrière-grand-tante. Celle-ci a rejoint Angela Rojas, la grand-mère et Ana Rojas, la grand-tante milicienne, morte pendant la guerre civile. Ces trois femmes commentent régulièrement le comportement d’Eva et lui donnent des conseils.



Parmi les autres caractéristiques remarquables de cette série, se trouve également la personnalité même du personnage principal. Elle exerce donc la profession de psychiatre, tout en ne semblant suivre qu’un seul patient à la fois. Dans ce tome, il s’agit, ou plutôt il s’agissait de João Dos Mundos, dix-neuf ans, jeune footballeur. En tant que psychiatre, elle semble se cantonner à des suivis psychologiques, sans prescription, peut-être avec une légère touche de psychanalyse. Elle semble à l’aise financièrement, très libre de son emploi du temps, ce qui lui permet d’avoir une vie nocturne bien remplie. Son propre psychiatre explique qu’elle présente des antécédents de déséquilibre mental. Elle a tendance à interrompre son traitement assez facilement. Elle entretient un rapport délicat avec sa mère. Il n’est pas question de son père. Elle se montre toujours aussi habile à jouer avec le caractère des uns et des autres, en particulier ceux qui sont déterminés à lui nuire. Le lecteur attend ces passages avec impatience et il se régale à la voir provoquer un tueur à gages redoutable, Vicente Castells un agent opaque, ou à rabaisser un néonazi, Ricardo Mazas surnommé Riqui.


Dans le même ordre d’idées, le lecteur se rend compte qu’il anticipe avec plaisir les retrouvailles avec les dessins, en particulier l’expressivité des visages. Impossible de résister aux mimiques de celui d’Eva Rojas, ses grands yeux bleus, son petit nez, ses facéties accompagnées par des poses qui vont bien, oscillant entre la petite fille et la femme consciente de sa capacité de séduction, son entrain franc et ses moments de calme serein. Étonnant comme les expressions de sa mère ressemblent à celles de sa fille. Le lecteur sourit par automatisme à la gêne d’Enrique Garcia, visiblement un peu plus jeune qu’Eva, et complètement dépassé par sa relation avec elle. Il se sent en phase parfaite avec l’inspectrice-adjointe (qu’Eva continue de surnommer Merkel) : elle fait preuve d’un recul qui lui permet de voir comment la psychiatre met en scène ses émotions, elle ne se laisse pas embarquer par ces mêmes émotions, restant sur le comportement que lui dictent ses valeurs, et en même temps elle éprouve une forme d’admiration irrépressible pour elle. Il sourit en voyant que le docteur Llull est bien incapable de conserver le détachement auquel il s’attendrait de la part d’un praticien. Il frémit devant le calme froid de l’agent opaque. Il sourit derechef devant la comédie des trois femmes de la famille qui viennent commenter et conseiller dans l’esprit d’Eva.



Au fil des séquences le lecteur ressent que cette bande dessinée a été réalisée par un auteur complet, pensant aussi bien en termes d’intrigues que visuels. Cette trentenaire aux cheveux en épi, à la pointe d’un bras de grue au-dessus de la ville constitue une image frappante, rendue encore plus mémorable par ce manteau blanc balayé par le vent, et sans oublier les trois anciennes à ses côtés. Impossible d’oublier la découverte du cadavre : deux jambes à la verticale qui dépasse d’un bloc de béton au sol, laissant à l’imagination du lecteur la possibilité de se représenter la partie supérieure du corps totalement immergée dans le béton. Au fil de l’enquête de la psychiatre, le lecteur découvre des moments surprenants : le docteur Llull en train d’arroser ses Epipremnum Aureaum et ses Monstera Deliciosa, Eva en train de réajuster sa petite robe noire, sa mère en train de se dessiner le sourire du Joker sur son propre visage, un entraînement de foot, les ailes tatouées sur les omoplates d’Eva, une nuit bien arrosée dans une discothèque, un réparateur d’électronique haut en couleurs, un piano sur un champ de bataille, un coupage d’ongles terrifiant, un petit nuage au-dessus de la tête d’Eva, et cette séquence à l’extrémité du bras de grue dominant la ville.


En prenant en compte les conventions propres à une enquête policière, le lecteur accepte la suspension d’incrédulité consentie nécessaire, et il apprécie le caractère unique et piquant de l’enquêtrice amateur. Il est possible qu’il comprenne trop rapidement le pot-aux-roses quant à l’identité de la personne enlevée. Il est difficile de qualifier de polar ce récit : même s’il met en scène un footballeur, le gérant du club et des prostituées, il ne développe pas leurs relations sur un plan économique ou social. D’un autre côté, le docteur Llull ne se livre qu’à des remarques superficielles sur sa cliente. Cependant, il apparaît inopinément un fil directeur : quand Eva Rojas rend visite à sa mère. Au départ, le lecteur n’y voit que la suspecte tenant sa promesse d’être exhaustive dans la narration de sa semaine, même si cette scène occupe quatre pages. Puis à deux reprises, il voit Eva encore enfant s’adonner à un jeu imaginé par sa mère qui consiste à s’attabler à un café, à choisir un inconnu et essayer d’en deviner le plus possible sur lui uniquement en le regardant. Or l’une des dernières scènes de cette historie revient à nouveau sur la mère d’Eva et Miriam qui partage sa chambre à l’hôpital psychiatrique de Saint Boi. Le lecteur se rend alors compte qu’il peut également envisager ce polar à Barcelone comme une étude de caractère centrée sur le personnage principal, et que certaines de ses facéties peuvent finalement être considérées au pied de la lettre comme l’expression de ses troubles psychologiques. Touchant. De ce point de vue, les trois pages au cours desquelles Eva raconte l’un des plus beaux chapitres de sa vie sexuelle en dit beaucoup sur elle, tout en la respectant intégralement en tant que personne : du grand art.


Oui, il est agréable de retrouver Eva Rojas, son comportement piquant, parfois moqueur ou insolent, sa sensibilité et son humanisme. Elle mène une enquête qui la place en danger, dont le mystère central peut être assez rapidement deviné par le lecteur. La narration visuelle est vivante, sympathique, avec des personnages attachants grâce à la légère touche caricaturale. Visuellement les situations sont variées et mémorables. Plus que dans le déroulement de l’enquête, le lecteur se prend conscience qu’Eva Rojas devient de plus en plus tangible et touchante, sympathique et troublante. Une femme complexe et compliquée.



mardi 28 octobre 2025

Black Dog

Mais ce que chacun sait, c’est que les humains ne volent pas.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Jean-Claude Götting pour le scénario et par Jacques de Loustal pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec une courte biographie de chacun des deux créateurs, puis une bibliographie respective. Ce récit constitue une variation sur la bande dessinée originale Noir (2012), réalisé par Götting en noir & blanc.


Si les arbres poussent penchés à Wind Creek, c’est à cause du vent. Plus on s’approche du sommet de la falaise, plus le vent est fort. Tout le monde ignore pourquoi il souffle si violemment à cet endroit. Une belle berline rouge gravit la route à voie unique qui mène au sommet de la falaise. À l’intérieur, trois hommes : le conducteur en costume cravate qui ne dit mot, et sur la banquette arrière un beau blond balèze en tee-shirt noir et veste blanche avec à côté un homme à l’allure hispanique qui semble un peu groggy. Le blond lui tend une bouteille et en porte le goulot à la bouche de son voisin qui ne réagit pas beaucoup. Le conducteur arrête le véhicule devant le bord de la falaise, le blond fait sortir l’homme toujours un peu dans les vapes, et qui va vomir quelques mètres plus loin. Puis les deux hommes prennent chacun bras du troisième et l’emmènent jusqu’au bord de la falaise en lui disant qu’ils l‘ont trop vu dans le paysage, et ils le poussent dans le vide. Mais ce que chacun sait, c’est que les humains ne volent pas. Quelques temps après, la police intervient sur place : deux hommes en uniforme inspectent le cadavre et font observer à l‘inspecteur Clarke qu’il lui manque un doigt.



Quelques jours auparavant, dans l’établissement Gordon Cooling, le téléphone retentit, et Pancho Gomez décroche. Il répond à madame Deville que c’est entendu et qu’il fait un saut dès que possible. Il se tourne vers ses deux collègues pour annoncer : Encore un climatiseur en panne. Celui à la casquette rouge lui répond en ironisant : trois fois ce mois-ci, elle ne peut plus se passer de Gomez, cette madame Deville. Il se propose d’y aller à la place de son collègue pour voir quelle tête elle a ; le troisième ironise en demandant s’il parle bien de la tête. Gomez conclut l’échange en indiquant qu’il s’agit d’une chasse gardée. Tout en se rendant à la villa de Solteras High, il se dit que : Plus que le vent, c’est de la chaleur dont le reste du pays devait se prémunir à cette période de l’année. Une chaleur compacte et lourde qui vide l’eau des piscines et fait fondre le bitume. Une chaleur qui faisait le beurre de Gordon Cooling. Il sonne au portail et s’annonce. Il trouve madame Deville debout au bord de la piscine en bikini, l’air affligée. Elle se jette dans ses bras en déclarant que c’est horrible. Gomez constate que son maillot est sec, son corps brûlant, mais des larmes coulent sur son visage. Elle s’exclame : Rosco ! et elle désigne la piscine. Une forme noire ondoie sous la surface. Gomez met un temps à identifier ce dont il s’agit.


Une illustration de couverture à la composition marquante : le bleu ondoyant très chaud de la surface de l’eau de la piscine, les dalles basiques et bien nettes, la jeune femme dont seule la tête dépasse avec ses lunettes de soleil, le jeune homme typé avec son blouson en arrière-plan, et ce chien entre le beauceron et le chien thaïlandais à crête dorsale, avec son pénis pleinement apparent, tout un symbole, sans oublier le beau ciel bleu, et les dents taillées en pointe dans la gueule du chien. La composition semble dégager une menace sous-jacente et l’annonce d’un drame violent inéluctable. La séquence d’ouverture confirme immédiatement la violence et le genre du récit : un polar sous le soleil. Des malfrats règlent son compte à un jeune homme qui n’est pas en état de se défendre : un assassinat maquillé en accident, plus pour le principe que par réelle conviction. La narration visuelle est sèche et factuelle, sans fioriture, si ce n’est pour une sorte d’apparence avec un je-ne-sais-quoi d’artistique, dans la forme des visages, dans une discrète raideur des postures, dans une stylisation des décors. La deuxième séquence, également en quatre pages, confirme la sécheresse de la narration textuelle, la mise en œuvre d’une tonalité de type polar noir, avec une écriture affectée… et une grosse surprise. Le lecteur n’est pas prêt quant à la découverte de ce qui se trouve dans la piscine et le sort qui lui a été réservé. À l’évidence, l’intrigue va droit au but, avec une vraie maîtrise des codes du polar.



Le scénariste prend visiblement plaisir à utiliser les conventions textuelles du polar : des phrases sèches, des sentences bien tournées (comme ces chiens à qui on tend un sucre et qui te bouffent la main. Ou encore : Les humains ne volent pas – commentaire pour accompagner la chute dans le vide de Stefan), les remarques dénuées de sentiment, purement fonctionnelles (emmenez-le – en parlant d’un cadavre), les constats désabusés (Stefan donnait le meilleur de lui-même à l’entreprise de Je Williams, qui en profitait bien), la résignation devant les injustices sociales (par exemple la conviction que les comportements racistes sont immuables), le pouvoir de l’agent, le renoncement à ses principes comme obligation pour pouvoir s’extraire de sa condition économique catastrophique, etc. De son côté, l’artiste manie avec la même facilité les codes du genre, née d’une longue pratique et d’une compréhension en profondeur. Belle bagnole, visages désabusés des policiers, assurance tranquille des hommes de main, banalité d’une rue d’un quartier populaire contrastée avec le luxe et le calme de la piscine de la villa de luxe, conditions de travail harassante dans le garage ou dans la cuisine pour faire la plonge, scène de procès, etc. Le lecteur familier des polars en retrouve toutes les composantes familières mises en scène avec pragmatisme, évidence, dans une forme désabusée et blasée. Enfin… Pas tout à fait…


Les dessins présentent ce je-ne-sais-quoi décalé qui leur donne parfois un aspect maladroit, parfois enfantin, parfois très sophistiqué et artificiel. Le lecteur voit bien que les visages des personnages comprennent des exagérations, sciemment réalisées, ainsi que leur langage corporel : moue figée, expression exagérée comme si les individus se comportaient comme des acteurs sans en avoir le talent, petites touches artificielles (gouttes de sueur trop grosses, bouc crayonné à la va-vite), épaules tombantes sans raison, mensurations pas tout à fait parfaites de Mme Deville, sourire crétin tout en dents, stigmates raciaux artificiels, etc. De la même manière, l’artiste joue avec le dosage entre réalisme et représentation naïve : le portail en fer forgé de la villa des Deville, climatiseur parfaitement à sa place dans la ruelle à l’arrière du restaurant asiatique, ce qui produit un fort contraste avec la voiture représenté façon jouet fonçant sur la devanture du même restaurant asiatique, représentation schématique de la première page du journal du jour, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être bringuebalé entre une réalité concrète et réaliste, et des impressions floues et simplistes de l’environnement, ce qui produit un effet déstabilisant, comme si ses perceptions étaient mal réglées, comme si sa compréhension était fluctuante.



Évidemment, ce polar respecte le principe d’un individu malmené par la société assassiné dans des conditions indignes et sordides : poussé d’en haut d’une falaise après avoir été forcé d’ingurgiter de l’alcool pour maquiller les faits en accident. Évidemment, il y a une beauté fatale : la belle compagne du caïd, délaissé par celui-ci et traitée avec condescendance, voire mépris. Des hommes de main accomplissant les basses besognes sans état d’âme. Des policiers plus ou moins efficaces, plus ou moins motivés. Ce qui frappe, c’est la grande cohérence de l’ensemble, à la fois le comportement de chacun dans une forme de prédestination sociale inéluctable, à la fois comment ces différents individus évoluent et interagissent chacun à leur place dans ce microcosme. De la même manière, le lecteur est épaté par la complémentarité entre scénariste et artiste. L’assassinat initial se déroule avec plausibilité et évidence. La deuxième tentative d’assassinat établit en trois pages l’incompétence du tueur novice, qui à l’évidence n’est pas fait pour ça. Les auteurs ne se moquent pas de lui, ils montrent les choses comme elles sont. Quand s’en est trop pour Stefan Slovik, il se lance dans une nuit de folie : en huit pages, le personnage exerce sa vengeance par des actions simples et directes, s’attirant la sympathie du lecteur par ces gestes cathartiques en réaction au fait que la coupe est pleine.


D’un côté, les auteurs narrent une histoire inscrite dans une époque et une zone géographique bien déterminée, une fiction savamment composée, un exercice de style ou de genre parfaitement maîtrisé dans un ailleurs entre réalité et mythologie. D’un autre côté, le récit parle d’un individu aux origines modestes, destiné à une vie médiocre inéluctable, tentant la seule échappatoire qui s’offre à lui, ce qui accélère encore sa chute. Un destin intemporel, une histoire de mise en garde sur le caractère implacable de forces dépassant cet individu, entre le pouvoir de l’argent et des gens qui jouent avec d’autres règles que lui, et des méthodes qui ne seront jamais à sa portée, dans une société profondément inégalitaire qui lui est défavorable à vie. Le lecteur se rend progressivement compte que les personnages secondaires ne sont pas forcément mieux lotis malgré les apparences, entre le parrain qui ne peut pas, lui non plus, échapper aux conséquences de ses actes, l’inspecteur de police cantonné à un rôle fonctionnel, et le sort en apparence moins cruel pour madame Deville, pourtant elle aussi condamnée d’une certaine façon, en l’occurrence à reproduire les mêmes schémas. Sans en avoir conscience.


Un simple polar ? Oui, une mise à mort, un retour en arrière sur comment la pauvre victime en est arrivée là, et une enquête policière. Une narration visuelle qui embrasse les conventions du genre, des gros costauds dépourvus d’empathie au malheureux qui se venge avec passion. Un polar personnel ? Aussi, avec une personnalité insufflée dans les dessins qui montrent la fausseté de la réalité apparente, et un scénario avec des profondes racines dans la réalité sociale, acceptant les inégalités et la reproduction des classes. Noir.



mercredi 23 avril 2025

Autopsie T02 Bloody Sunday

Mais mon job, c’est justement de me méfier des évidences !


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 1: Le Sacrificateur (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, car il s’agit d’un trilogie thématique autour du métier de médecin légiste, avec trois personnages principaux différents, dans trois villes différentes. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Jean Diaz pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ce dernier appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une magnifique chambre d’hôtel de luxe, dans un gratte-ciel du centre de Chicago, Paul Wahlberg se dit que : C’est quand même un job en or… Bien sûr, il faut se lever tôt. Mais à part ça, c’est jackpot. Salaire princier, zéro stress, peu de comptes à rendre, jamais de contraventions à payer. Stimulation intellectuelle permanente… et surtout un incroyable piège à filles. Adjointe au maire ou femme de chambre, peu importe, dès qu’il annonce la couleur, c’est toujours la même lueur dans leur regard. Mélange de surprise et d’excitation malsaine, comme si l’odeur du sang leur fouettait les hormones !!! Ensuite, il suffit de raconter deux ou trois histoires un peu glauques, sans forcer sur le trait… et l’affaire est dans le sac !!! En se levant, Paul regarde la femme couchée dans le lit, encore endormie. C’est quoi, déjà, son nom ? Susie ? non… pas Susie… Sally ? Stacy ?… Peu importe à vrai dire, c’était pas terrible ! Ça doit bien être sa quatrième Sandy depuis la fac, et aucune qui soit restée dans les annales. Seul intérêt de celle-ci, elle crèche à deux pas de Humboldt Park. Avec ça, il sera au boulot dans même pas dix minutes !



7h18. Tout le monde le dit : l’arrivée des beaux jours, c’est le meilleur moment de l’année à Chicago. L’hiver est barbant, ce sont surtout les vieux qui claquent : pneumonies, chutes sur le verglas, décompensation de ceci ou de cela, pas mal de feux de cheminée aussi… Sans oublier les clodos qu’on décolle du trottoir quand il fait -30°C… L’été, ce sont les morts violentes : les accidents de bagnole, les soirées arrosées qui partent en vrille, les crétins qui se noient en prenant le lac Michigan pour une pataugeoire, plein de vieux, encore, lors des pics de chaleur… Et bien sûr, grand classique estival, le type seul qu’on retrouve vert et plein d’asticots quand la voisine appelle pour signaler l’odeur… Les demi-saisons sont plus variées chacune avec ses nuances. Quand les jours raccourcissent, le moral s’effondrent et les suicides repartent en flèche. Au printemps, au contraire, quand la sève monte, ce sont les crimes sexuels, ou alors le cinglé qui dézingue femme et enfants avant de se faire sauter le caisson. Curieuse manière d’envisager la ronde des saisons … Non, pas vraiment… Simple déformation professionnelle, en réalité ! Paul Wahlberg se rend à l’institut médicolégal : Aujourd’hui, il y a vingt-trois autopsies au menu… Avec l’échantillonnage standard : quatre homicides et deux suspicions, huit accidents, six suicides, deux morts suspectes à l’hosto et une en prison…


Deuxième tome de cette trilogie et changement de pays, changement de ville, changement de médecin légiste, changement de dessinateur, et sans artiste réalisant le storyboard. Pour autant, le lecteur retrouve la même ambiance que dans le premier tome, grâce aux éléments techniques sur la pratique de l’autopsie. Le scénariste, médecin légiste de profession commence par exposer l’organisation d’une journée de travail dans un institut médicolégal : le nombre d’analyse à réaliser, le personnel présent, la répartition des cadavres en fonction des compétences, etc. Puis il en pratique une, alors que ses pensées portent un regard satisfait sur la qualité de son propre travail. Les dessins montrent différentes phases de son activité : les gants, les scanners projetés sur grand écran, les personnes assistant à l’opération, la première incision au scalpel, le prélèvement de la matière cervicale, l’ouverture de l’abdomen, et après dans son bureau la rédaction du rapport. Les dessins sont précis, descriptifs et réalistes. La mise en lumière produit un effet blafard, avec une majorité de nuances de gris. Plus tard, Paul Wahlberg doit pratiquer une nouvelle autopsie dans des conditions artisanales, dans une cuisine avec des ustensiles afférents. Le récit montre alors le recours à des gants de vaisselle, à une batterie de couteaux de cuisine, l’emploi d’un thermomètre à rôti, un sécateur pour découper les côtes, une balance à plateau pour peser les organes, des bocaux pour les échantillons, etc.



Avec un tel métier pour le personnage principal, le récit relève forcément du polar. Le scénariste a choisi un point de départ différent de celui du tome précédent, et un déroulement plus compact dans le temps : environ vingt-quatre heures. Le flux de pensées de Paul Wahlberg est écrit de manière construite, servant de moyen d’exposition d’un certains nombres de faits. Première dimension de ce roman policier avec une composante sociale : le lieu. L’intrigue aurait peut-être pu se dérouler dans une autre grande métropole américaine ; pour autant scénariste et artiste mettent à profit plusieurs spécificités de Chicago. De nombreuses cases montrent la ville : une illustration en pleine page des immeubles d’un quartier pour la page six, les grandes avenues avec quatre files de circulation dans chaque sens, les rues un peu moins larges du quartier où se trouve le rade dans lequel le médecin va pécho, les grandes propriétés et riches demeures dans les lointaines banlieues etc. Ensuite, l’intrigue repose pleinement sur le métier du personnage principal : c’est l’occasion d’évoquer les enjeux d’une autopsie, ainsi que les compétences nécessaires pour la réaliser de manière rigoureuse, le matériel, l’état d’esprit d’un médecin légiste par rapport à la chair, à la mort, aux actes de violence meurtrière, et aussi aux morts banales dans l’indifférence de la société. Dans le même temps, le dessinateur représente de manière pragmatique les actes de découpage et de prélèvement sur un corps redevenu un simple objet inanimé, privé de personnalité. Les auteurs mettent également en œuvre des conventions propres à ce genre littéraire, telles que la famille mafieuse dysfonctionnelle, la violence gratuite, et le plan bien préparé.


Le lecteur se retrouve embarqué avec Paul Wahlberg, contre son gré dans une autopsie artisanale réalisée dans une cuisine parce qu’un parrain mafieux souhaite en avoir le cœur net sur les circonstances réelles du décès de son fils. Il suit alors une enquête qui repose à la fois sur les éléments mis en évidence au fil du déroulement de l’autopsie et sur les informations qui arrivent par d’autres canaux comme les conversations, ce que le médecin peut avoir entendu sur cette famille, et la lecture d’un document dans les archives. De temps à autre, le lecteur ressent bien que le scénariste écrit une phase d’exposition. Il constate également qu’il y a eu une amélioration par rapport au premier tome : ces phases sont mieux construites, plus courtes, et la narration visuelle montre d’autres éléments dans le même temps. Cela commence avec la première autopsie dans l’institut médicolégal, avec les images montrant la pratique et les cartouches de texte contenant les commentaires du médecin. Puis Wahlberg se retrouve ligoté sur une chaise, et le parrain Luca Scarfone lui explique ce qu’il attend de lui, pendant que le lecteur peut voir comment réagisse les autres membres de la famille dans la même pièce. Après cette première partie de l’autopsie, tout le monde se trouve assemblé dans le salon à écouter les conclusions provisoires du médecin, et là encore le lecteur peut voir les réactions des différentes personnes. Plus tard, lorsque que Wahlberg lit un long article sur la famille Scarfone, le scénariste rédige quatre extraits dans les cellules de texte, simulant la lecture fragmentaire pour plus d’efficacité.



Les auteurs apportent également ce qu’il faut de personnalité à leur personnage principal pour qu’il dispose d’assez d’épaisseur : à la fois par son professionnalisme, et son regard presque lucide sur lui-même. Il sait qu’À en croire certains, il serait un sale type. Arrogant vaniteux, immature, séducteur compulsif et totalement égocentrique. Tout cela est certainement exagéré… Mais vu que ses ex s’accordent toutes sur ce diagnostic, il y a peut-être un fond de vérité. Ils montrent également sa première levée de corps en solo où il finit plaqué au sol par le cadavre trop lourd pour lui, scène permettant de jauger sa force de caractère. De la même manière, ils donnent de l’épaisseur à Bianca Scarfone, la conseillère du Don. Comme dans le tome précédent, le lecteur reste déconcerté par la très grande tolérance au froid des personnages, qui restent soit en bras de chemise soit en robe avec un grand décolleté à papoter sous la neige comme si de rien n’était. Pour autant, le cumul des différents ingrédients (environnement, autopsie, personnages) aboutit à un récit bien construit, avec un suspense généré par les résultats de l’autopsie, mais aussi la situation mortelle dans laquelle se trouve le personnage principal (il n’y a aucune raison que la famille Scarfone le laisse en vie après les résultats), et la conviction qu’il se trame autre chose en arrière-plan entre les membres de ladite famille.


Deuxième médecin légiste, deuxième autopsie, deuxième ville : le scénariste a gagné en aisance dans sa narration qui apparaît plus fluide. Nouveau dessinateur, tout aussi impliqué que le précédent pour donner à voir les situations de manière réaliste et descriptive, sans redondance avec ce que disent les dialogues ou les cellules de texte. Même metteur en couleurs, pour des ambiances en phase avec la tension et la noirceur des situations. Un bon polar tenant le lecteur en haleine.