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jeudi 23 mars 2023

Centaurus T01 Terre promise

Bram n’est pas bête, seulement inculte. Il faut l’aider.


Ce tome est le premier d’une pentalogie. Sa première publication est survenue en 2015. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Dans une grande place du village, avec la forêt en arrière-plan, Abraham Roscoff, surnommé Bram, s’apprête à lutter à main nue, contre un ours muselé. L’ours se tient debout sur ses antérieurs, Bram attaque frontalement. Il enserre le cou de l’animal, le fait tomber à terre, passe derrière assurant sa prise autour du cou et commence à exercer une pression croissante. Dans la foule, les jumelles Joy & June Osmond observent le combat : June l’encourage, alors que sa sœur réprouve cette violence. Dans le ciel, un petit dirigeable blanc arrive à proximité du village. Joy demande à June de dire à Bram qu’il ne doit pas tuer l’ours. Sa sœur envoie un message mental à l’homme : il n’a jamais compris comment elle arrive à faire ça, mais il a parfaitement entendu le message à l’intérieur de sa tête, Joy ne veut pas qu’il tue l’animal. Il obéit bien sûr, il ferait tout pour Joy. C’est ce jour-là, le jour où il a lutté avec l’ours que sa vie a basculé. Car au même moment, arrivait dans leur village cette femme dans son petit dirigeable blanc. Bram va trouver les jumelles pour leur demander si elles ont aimé la lutte, et il leur dédie cette victoire. Joy lui demande de ne pas trop l’approcher car il sent l’ours : il décide d’aller prendre une douche. La femme du dirigeable arrive.



Ethel se présente à Joy & June Osmond : elle a été envoyée par le gouvernement et elle souhaite leur parler chez elle. Elle aimerait connaître leur mère, et qu’elles puissent parler toutes les quatre. Alors qu’elles vont pour entrer dans le pavillon, elles sont interpellées par le révérend Solers : il se présente à Ethel et lui dit qu’il aimerait participer à leur conversation si ça ne la dérange pas. Une fois installés dans le salon, Ethel explique qu’elle est venue chercher Joy & June pour les amener à la capitale. Leur mère Lucy y est opposée. Le révérend rappelle que la terre promise qu’il évoque dans ses prêches n’est pas une création de l’esprit : elle existe et ils se dirigent vers elle. Ethel poursuit : elle est un haut fonctionnaire du gouvernement et elle se porte garante de la sécurité des filles. Des événements importants ont eu lieu et les filles de Lucy peuvent aider, le gouvernement a besoin d’elles. June suggère que Bram les accompagne pour les veiller sur elles. Une fois arrivé, ce dernier est tout excité à l’idée d’aller à la capitale. Peu de temps après, Ethel, Joy & June et Bram ont pris place à bord du petit dirigeable et font route vers la capitale. Vu du ciel, la courbure concave du paysage saute aux yeux, et devant eux se trouvent une énorme structure métallique cylindrique qui s’élance vers les cieux.


LEO et Rodolphe avaient déjà collaboré sur une autre série de science-fiction composée de trois cycles : Kenya - Namibia – Amazonie. Le dessinateur avait déjà collaboré avec Alejandro Jodorowsky sur plusieurs séries : Avant l’Incal, Les technopères, L’Ogregod. Le lecteur sait qu’il a affaire à des créateurs confirmés. De fait, il ressent que chaque séquence est calibrée au millimètre, pour apporter les informations nécessaires à l’exposition de l’intrigue, en s’appuyant sur des dessins propres sur eux et descriptifs donnant à voir au lecteur, cet univers de science-fiction. L’intrigue suit un développement linéaire rigoureux : la présentation des principaux personnages : Joy & June Osmond avec leur relation entre elles, leurs capacités qui justifient qu’elles soient choisies pour la mission, leur mère pour les ancrer dans une famille, Bram avec sa force, son manque de culture mais pas d’intelligence et son courage naturel. Puis le lecteur côtoie un peu Ethel : sa manière de recruter doucement mais fermement les jumelles, son rapport de subalterne avec le gouverneur Korolev. Quelques pages plus, le lecteur fait connaissance avec deux autres membres de la mission : Mary-Maë Randolf coordinatrice générale et Pierre de Bourges et son chien Graal, grand spécialiste de la faune et la flore. Douze pages après, la coordinatrice présente les trois derniers membres de la mission Jenny Goldman, médecin, Richard Klein, ingénieur et pilote, Feng Liu, spécialiste de la sécurité. Chaque personnage dispose d’une morphologie et d’un visage bien distincts, la composition de l’équipe recouvrant une grande fourchette d’âge et d’origine ethnique.



L’intrigue se déroule de manière linéaire : recrutement de personnages novices, ce qui permet à ceux qui disposent de plus d’informations d’expliquer, et ainsi d’informer le lecteur de manière organique. La séquence d’ouverture ne donne pas beaucoup d’indications : un village de type campagnard avec ce qui semble être une église, des maisons à un ou deux étages de type seconde moitié du vingtième siècle, des collines très vertes et boisées, des tenues vestimentaires assez ordinaires, sauf pour la tunique et le pantalon pourpres du révérend Solers. Lors du vol en dirigeable, le lecteur peut voir la courbure importante du sol, le gigantesque pilier métallique et il sait qu’il se trouve dans un environnement de science-fiction. Il se fait la remarque de l’efficacité discrète de la narration visuelle qui montre avec évidence les différents lieux au point qu’il peut devancer une partie des explications qui vont être données quelques cases plus loin. L’intrigue repose sur un vaisseau-monde ayant voyagé pendant une très longue période et l’arrivée à proximité d’une planète habitable. En outre, les visuels impressionnent par leur évidence. La courbure du paysage vu du ciel présente une cohérence parfaite avec le relief des collines en arrière-plan dans la scène de combat contre l’ours. L’énorme tour métallique apparaît d’abord juste de manière très partielle : un petit morceau de son pied, en arrière-plan de la capitale. Puis quelques pages plus loin, le lecteur peut la voir dans son intégralité, et comme élément d’un réseau plus vaste. Quelques pages plus loin, une navette est sortie dans l’espace et le lecteur bénéficie d’un aperçu du vaisseau-monde.


D’un côté, les coscénaristes semblent légèrement à la traîne avec ce petit décalage entre ce qui est montré, puis expliqué ; de l’autre côté, l’histoire progresse à un rythme régulier chaque scène venant apporter soit une vue plus générale, soit un développement sur un point particulier. L’attention du lecteur est captée par ce combat contre un ours, puis l’arrivée d’Ethel et sa mission, puis le voyage jusqu’à la capitale, et les explications du Gouverneur Korolev, puis les révélations sur le vaisseau -monde et son histoire, etc. L’enchainement est impeccable et implacable, chaque séquence apportant une information supplémentaire qui vient répondre à une question de la scène précédente, et qui pose une nouvelle question fonctionnant comme une transition parfaite pour la scène suivante. Arrivé à la dernière page, il tarde au lecteur de découvrir ce que la mission sur la planète Vera va révéler. En scénaristes chevronnés, LEO & Rodolphe brisent cette linéarité à deux reprises : quelques cases consacrées aux circonstances de l’origine de cette mission et l’embarquement à bord du vaisseau-monde, ainsi qu’une intrigue secondaire. Celle-ci concerne tout d’abord les capacités extraordinaires de June, mais elle semble céder le pas à une autre. Il s’est produit une intrusion presque impossible à bord du vaisseau-monde alors qu’il voyageait à une vitesse gigantesque, et il semble que cette infiltration avait comme destination le village des jumelles.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut être parfaitement contenté par ce récit clairement structuré, progressant à bonne allure de mystère en mystère. Il peut parfois être déconcerté par un choix ou un autre : les traits non signifiants sur les visages, ou le rôle très nébuleux de la religion à bord du vaisseau-monde, mais ce sont des détails. Il peut aussi trouver intriguant que les coscénaristes insèrent des allusions en passant à des thèmes plus consistants, ou au contraire s’agacer qu’ils ne les abordent pas de manière claire. Par exemple, le gouverneur dit en passant que les êtres qui vivent sur Vera peuvent accepter de les accueillir. Sinon, cela dépend de leur niveau de civilisation, mais peut-être que les voyageurs du vaisseau-monde pourraient s’y installer sans leur autorisation. Cette remarque évoque la question morale de la colonisation, mais ce point ne sera pas plus développé. June fait remarquer que Bram n’est pas bête, seulement inculte et qu’il faut l’aider : une observation sur les chances données à chaque individu, répétée quelques pages plus loin, mais pas développée, le lecteur sent bien que c’est une accroche pour un événement ultérieur. Arrivé à la capitale, Bram désœuvré se met à pourchasser un perroquet, scène oubliée par la suite : encore une balise probable pour la suite, mais insuffisante pour elle-même. Une équipe de maintenance revient d’une tournée de surveillance dans un endroit peu visité : le lecteur croit percevoir une forme de commentaire sur une société qui n’a pas assez investi dans les équipes d’entretien et de réparation pour pouvoir faire fonctionner tout ce qu’elle a construit, mais en fait ce constat ne sert qu’à introduire le mystère d’une intrusion restée indétectée des années durant.


Ce premier tome constitue une lecture un peu frustrante. Le lecteur y trouve exactement ce qu’il attendait. Son horizon d’attente est comblé : un vaisseau spatial, un voyage spatial, des mystères qui s’enchaînent, des personnages juste assez épais pour exister, un enjeu énorme en termes de vies humaines, la certitude d’un conflit physique à venir, des dessins très concrets donnant une consistance et une cohérence remarquable à chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage, chaque situation. Dans le même temps, il semble qu’il n’y ait que cela.



mercredi 22 mars 2023

Les enfants de Sitting Bull

Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, une biographie parcellaire du grand-père paternel de l’auteur. Sa première publication date de 2013. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins, les couleurs. Elle est en noir & blanc et compte quatre-vingt-sept pages.


Sur la photo : l’arrière-grand-père d’Edmond Baudoin. Il ne sait pas qui est la femme, pas la sienne. Son arrière-grand-père est morte jeune. C’est peut-être Son arrière-arrière-grand-mère ? Son grand-père Félix est né sous le règne de Napoléon III, en 1863. À la Trinité-Victor, près de Nice. Félix se souvenait d’avoir assisté à un passage de prisonniers de guerre allemands. La guerre de 1870. Il est mort à 96 ans, il avait 17 ans. Son père, veuf très tôt, avec une fille et deux garçons, savait bien mieux distribuer les coups que les caresses. Félix est allé à l’école, celle du curé, c’était la seule. Il a appris un peu de latin et la certitude que Dieu n’existe pas. Le reste du temps, il courait dans les collines avec des collets pour piéger les lapins. Et, pressé de quitter la maison familiale, il s’est engagé à Nice comme mitron chez un boulanger de la rue Pairolière. De temps en temps, tout en livrant, il faisait un détour par le port et ne se lassait pas de regarder les bateaux partir. Il avait 12 ans. À force de regarder les bateaux, il a fini par embarquer sur un voilier en qualité de mousse.



Le père Jean Baudoin raconte la suite à ses deux enfants Piero et Edmond qui dorment dans le même lit : les mers, les océans, c’est immense. Les bateaux ont emmené leur grand-père sur la mer de Chine, la mer Rouge. Il a fait deux fois naufrage sur les côtes d’Amérique. Il sait qu’une fois c’était à Valparaiso, une ville du Chili. Ils ont peut-être remarqué la peau du visage de pépé, toute martelée de petits trous. C’est à cause de la variole. Félix l’avait attrapé à la Havane, à Cuba. Il a été attaché à un mât du navire pour qu’il ne se gratte pas. On lui donnait la soupe au bout d’un bâton pour ne pas être contaminé. Il a guéri tout seul. Avec son frère, Edmond écoutait Jean, leur papa qui leur racontait la vie de son papa Félix. Ils ne savaient pas si tout était vrai, ils n’osaient pas demander au grand-père, sa barbe blanche et ses yeux transparents les impressionnaient beaucoup trop. Mais, bien plus tard, ils ont fait des recherches, ils ont questionné des oncles et des tantes. Et la saga de Félix s’est confirmée, avec des compléments d’aventures encore plus extraordinaires. Leur grand-père s’est alors engagé sur un baleinier. Félix était jeune, léger et fort, il travailla donc dans les voiles. Et sur le baleinier on lui donna le poste de vigie. Il ne tua donc pas de baleines avec ses mains. Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Les conditions de vie étaient infernales à bord et pour éviter les désertions, le baleinier n’accostait que dans les îles. Heureusement une grave avarie contraignit le navire à entrer dans un vrai port. Et presque tout l’équipage, dont Félix, se libéra.


Pour ceux qui en ont déjà lu, ouvrir une bande dessinée de cet auteur contient toujours l’assurance de retrouver ses idiosyncrasies narratives, et de découvrir un récit totalement original et différent de toutes ses autres œuvres. Dès la première page (numérotée trois), il constate que ce bédéiste impose son approche de la narration mêlant texte et image, sans contrainte de devoir s’astreindre aux usages ou aux habitudes d’une bande dessinée. Cette page comporte une seule case de la taille de la planche, composée d’une photographie retouchée, celle de l’arrière-grand-père avec peut-être l’arrière-arrière-grand-mère, un pavé de texte en haut à gauche, six mots au milieu à droite pour situer la ville, et un dessin en bas à droite de La Trinité-Victor, apparaissant comme si cette partie se trouvait en-dessous de la photographie dont le coin aurait été déchiré. Chacune des deux pages suivantes se compose uniquement de deux cases de la largeur de la page avec du texte apposé en-dessous. Puis vient une peinture en pleine page, suivie par deux cases en noir & blanc réalisée à l’encre.



Tout du long du récit, le lecteur découvre des mises en forme attestant de la liberté de narration de l’auteur. D’autres photographies : une prise devant la maison de Nice avec le grand-père Félix, le père Jean et les frères Piero et Edmond, une de Félix en tenue militaire de la marine des États-Unis en 1887, le bâtiment le Lancaster de la marine militaire, les documents américains du service de Félix dans la marine, une photographie de famille avec quinze membres de la famille Baudoin. De très belles peintures, en particulier des marines avec le navire sur lequel se trouve le grand-père à ce moment-là de sa vie et de très belles représentations vivantes de l’océan, une magnifique plage non loin de San Francisco lors du deuxième naufrage, un portrait de plein pied avec Sitting Bull et Buffalo Bill côte à côte, une vue à couper le souffle de Félix sur un hauban du pont de Brooklyn en cours de construction, une cérémonie indienne animée par Sitting Bull, etc. Régulièrement le lecteur éprouve le plaisir de découvrir une autre mise en forme pour mettre en valeur le moment correspondant : les dessins en noir & blanc à l’encre pour rendre compte de la représentation un peu vague du moment dans l’esprit des enfants, des représentations de type rupestre de bisons pourchassés par un cow-boy sur une grande plaine verte, un indien sur son cheval avec une parure représenté dans une veine expressionniste pour faire ressortir sa dimension sacrificielle, un fac-similé d’affiche pour annoncer l’arrivée du cirque de Buffalo Bill (Wild West and Congress of rough riders of the World), une case reprise d’une autre bande dessinée de l’auteur (Couma acò, 1991), des interprétations d’art des Premières Nations (La mue du hibou de Pitaloosie Saita, Ève et le serpent de Pitseolak Ashoona, À portée d’arc-en-ciel de Napachie Pootoogook, Oiseau aux ailes déployées de Lucy Qinnuayuak), une aventure de sept page de l’Inuit Rouge Gorge dessinée comme des pages franco-belge traditionnel. Avec le recul, le lecteur se rend compte l’artiste évoque ainsi comment l’art des Inuits a nourri ses propres représentations. Il a également utilisé une page de texte sans aucun dessin.



Sous réserve qu’il accepte de tenter l’aventure de lire une telle bande dessinée oscillant entre texte illustré et narration d’une action en plusieurs cases, le lecteur découvre donc la biographie de Félix Baudoin, factuelle chaque fois que l’auteur a pu en vérifier la réalité historique, teintée de ses souvenirs de temps à autre. La vie de cet homme l’a amené à bourlinguer à partir de douze ans, à rencontrer Sitting Bull (1831-1890, Taureau assis ou Bison qui s’assoit), William Frederick Cody (1846- 1917, Buffalo Bill), et même à fonder une famille. Baudoin évoque rapidement sa vieillesse, la rencontre entre ce grand-père et John Carney (dont il a évoqué la vie dans Couma acò, 1991). Puis la bande dessinée continue sous la forme d’une page de texte dans laquelle l’auteur fait le constat que cette collection de faits ne peut pas rendre compte de l’expérience de la vie de Félix Baudoin : la réalité de son quotidien (par exemple les douleurs corporelles accompagnant de longues chevauchées, ou le froid et la solitude de nuits à la belle étoile), ni de ses actes. Cette histoire est trop didactique à ses yeux. Son grand-père n’a pas tué de baleines, mais il remplissait le rôle de vigie : désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Il a peut-être participé à des atrocités, contre les Indiens, violé des Indiennes ? Suit alors une deuxième partie de seize pages dans laquelle Edmond évoque une facette de son séjour au Canada : la découverte des arts des Premières Nations, sa rencontre avec Doreen Stevens, artiste algonquine de Kitiganzibi, la découverte de la région de l’Outaouais au Canada, du canton de La Vérendrye, d’une longue marche dans une zone naturelle, également évoquée dans Les essuie-glaces (2006). Puis il parle des pensionnats pour autochtones et des décisions de Duncan Campbell Scott, surintendant général des affaires indiennes du gouvernement, pour se débarrasser du problème indien. Enfin le lecteur découvre une aventure de Rouge Gorge, Inuit, défendant sa tribu contre les colonisateurs, à la manière d’une aventure de Jerry Spring, une forme de juste retour des choses, mais aussi une aventure en miroir pour montrer comment les vainqueurs accaparent le récit culturel.


Comme à son habitude, Edmond Baudoin se lance dans une aventure narrative : cette fois-ci une biographie d’un membre de sa famille. Il fait preuve de rigueur en précisant ce qui relève des faits vérifiables, ce qui relève de la tradition orale de sa famille, ce qui relève de son ressenti. Il raconte visuellement cette histoire avec sa personnalité entière, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée traditionnelle, que parfois le lecteur pense plus à un texte illustré, mais la narration visuelle ne peut pas non plus être réduite à ça. Qu’il s’agisse de tableaux en peinture directe ou de cases qui semblent avoir été griffonnées à l’encre, les images disent beaucoup de chose, toujours porteuses du point de vue de l’auteur. Après s’être contraint à rester dans le domaine de la biographie pure, Edmond Baudoin fait le constat que le récit qui en découle est trompeur par omission, ou plutôt s’avère frustrant par ce qu’il ne dit pas. Il relate alors sa propre découverte du Canada et de l’histoire des Premières Nations dans laquelle son grand-père a joué un petit rôle, celui d’un aventurier comme tant d’autres. Le tome se clôt avec une bande dessinée d’aventure de sept pages, très premier degré, une inversion des rôles entre cow-boys et Indiens qui ne fait pas office de revanche basique, car il s’agit d’une inversion culturelle plus que de domination conquérante.



mardi 21 mars 2023

Super Cyprine - Une vengeance corrosive

À toutes les femmes en colère.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2022. Cette bande dessinée est l’œuvre de Tess Kinski, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle compte cent quarante et une pages. En exergue, l’autrice dédie son ouvrage À toutes les femmes en colère.


La nuit, un bruit de pas le long d’un mur d’enceinte. Une femme aux cheveux rouge saute depuis le sommet du mur aux pieds de l’homme qui s’arrête. Elle lui mord le bas ventre, il hurle. Pendant l’adolescence de Cypry, tout se passait comme sur des roulettes. Elle était en première, elle avait de bonnes notes. Elle ne se droguait pas, elle buvait peu. Elle faisait du sport. Elle était plutôt raisonnable dans l’ensemble. Mais comme tous les ados de son âge, elle avait les hormones en feu. Ce jour-là, elle a rendez-vous avec Quentin au parc. Ils s’assoient tranquilles sur un banc à l’écart et commencent à s’embrasser et à se peloter. Elle lui propose d’aller chez elle, car il n’y a pas ses parents. À sa question, elle répond qu’elle est sûre qu’ils ne sont pas là, et sûre qu’elle veut qu’il vienne. Ils montent dans sa chambre et ils se déshabillent. Il commence à lui caresser le sexe, et elle se focalise sur le ressenti du plaisir que cela lui procure. Elle lui indique qu’il a des doigts magiques, sans se rendre compte qu’il se gratte la main après coup. Quelques jours plus tard, elle est en train de pianoter sur son téléphone et de se faire rappeler à l’ordre par son père sur ses devoirs. Elle lui rappelle qu’elle est la première de sa classe et répond en même temps à Josef qui l’invite à passer chez lui.



Cypry se rend dans la piaule de Josef, à la propreté douteuse. Il est son meilleur ami, même si les frontières de cette amitié ne sont pas claires. Il éteint la lumière, ils se déshabillent et s’allongent, et il lui fait un cunnilingus. Après coup, il éprouve une douleur dans la bouche et autour. Quelques jours plus tard, après l’entraînement, Cypry se change dans les vestiaires du club d’athlétisme au club de Saint-Corros, à côté de sa meilleure amie Sara. Elle lui raconte que ce week-end Nabil et elle vont au cinéma. Sara est un peu comme une grande sœur pour elle. La semaine d’après, Cypry voit apparaître un message de Sara sur son portable : il paraît que Nabil est à l’hôpital et ça a l’air grave. Cypry décide de lui rendre visite au Centre Hospitalier Universitaire. Elle se rend à la chambre de Nabil, mais ne peut pas y entrer car il est endormi sous perfusion avec un énorme bandage au niveau du bassin. En sortant, elle remarque que Josef se trouve dans une chambre un peu plus loin. Elle y pénètre et s’enquiert de sa santé. Il lui montre le bandage qui lui masque le bas de son visage. Il tape un message sur son téléphone. C’est Cypry qui lui a fait ça. Après qu’ils se soient vus, ses parents l’ont amené à l’hôpital car sa bouche s’infectait de plus en plus. Il a été gardé en observation depuis. Il a la peau brûlée et ils ne trouvent pas la cause.


La page de garde annonce explicitement le programme : une jeune femme accomplissant une vengeance corrosive grâce à sa super cyprine, c’est-à-dire les sécrétions des glandes de Bartholin ayant pour fonction de lubrifier le vagin. Au bout de dix pages, l’héroïne a eu trois rapports sexuels, et elle porte le joli prénom de Cypry, le lecteur se demandant à quoi devaient penser ses parents quand ils l’ont choisi. D’un autre côté, la narratrice précise qu’elle est à un moment de sa vie où elle avait les hormones en feu. La dynamique du récit est simple : un dérèglement hormonal ou physiologique a rendu corrosive la mouille de Cypry qui du coup ne peut plus avoir de rapports sexuels. En pleine première année de cours en faculté de médecine, elle décide de tout plaquer, de fuguer (encore que le terme est pour partie impropre puisqu’elle est adulte) et de monter à la capitale. Sur un coup de tête, elle décide d’entrer dans le cabaret Mademoiselle Joséphine à Pigalle. Elle y est recueillie par les artistes travestis ou homosexuels, qui l’engagent pour servir au bar, avec le très beau Jean, et qui lui offrent gîte et couvert. Outre ce superpouvoir peu commun, ce déroulement indique bien au lecteur que le récit ne se veut pas réaliste et qu’il est à prendre comme une suite d’aventures imaginatives.



Les dessins présentent une forme de naïveté : des contours un peu arrondis pour les personnages, des gros sourcils, des silhouettes parfois un peu malhabiles en particulier au niveau des pieds, des visages simplifiés, des postures théâtralisées pour plus d’expressivité, des yeux un tout petit peu trop grands. Pour autant, la dessinatrice sait donner une apparence bien distincte à chaque personnage : que ce soit sa silhouette, son visage, sa tenue vestimentaire. Elle fait preuve d’une certaine forme de gentillesse avec eux, mêmes les agresseurs apparaissent plus bébêtes que vraiment méchants, car Cypry les remet à leur place avec une répartie cinglante. Les costumes des performeuses et des performeurs sont chatoyants et exubérants. L’artiste prend le temps de poser chaque décor, en faisant apparaître sa profondeur, sa décoration, les éventuels accessoires, les preuves d’activité de ses occupants. Le lecteur observe plus une impression de parc qu’une vraie allée, de vraies pelouses ou encore des arbres dont il pourrait identifier l’essence. Pour autant, il n’y a pas de doute quant à la nature du lieu. La chambre de Cypry contient des objets personnels comme ses livres (King Kong théorie, 2006, de Virginie Despentes, 
Faut-il manger les animaux ?, 2009, de Jonathan Safran Foer) ses bijoux son agenda, son lit avec sa table de chevet. La chambre de Josef présente un désordre peu appétissant. Le stade ressemble à un stade avec sa piste, sa tribune, sa clôture. L’architecture du CHU semble être inspirée d’un véritable établissement. La tour Eiffel ressemble plus à un modèle en plastique vendu à la sauvette qu’à une vraie. Toutefois le lecteur la reconnaît aussi aisément que l’établissement Le Moulin Rouge à Pigalle.


En page trente-huit, Cypry pousse la porte du cabaret Mademoiselle Joséphine. Le lecteur se rend vite compte que cet univers plaît à la dessinatrice, voire qu’elle l’a peut-être fréquenté. Il est vrai que la probabilité que Cypry puisse ainsi y être accueillie est inexistante. Mais l’artiste prend plaisir à représenter les numéros de chant, le maquillage dans les loges, la camaraderie entre les performeuses et performeurs, le papotage au bar, et bien sûr les costumes extravagants. Au cours du récit, Cypry met au point son propre numéro pour se produire en scène : le lecteur en découvre la conception, le rodage, le choix des bons matériaux, le premier essai devant les autres artistes, l’amélioration du rythme, sans oublier la tournée triomphale qui s’en suit. Les personnages au sein du cabaret ne sont pas très développés, à l’exception de Jean dont Cypry est amoureuse, mais ils manifestent assez d’émotion pour exister.



La narration s’avère simple et linéaire, sans effet de style particulier. La quasi-totalité du texte est présenté sous forme de dialogues ce qui rend la lecture plus vivante et plus rapide. Aucun personnage ne s’arrête pour prendre le temps d’exposer un point de vue un peu plus longuement, ou une émotion. La scénariste met tout au service du récit au premier degré, sans essayer de caser des remarques féministes ou autres revendications activistes. Le personnage principal évoque à deux ou trois reprises le fait qu’elle souffre de ne plus avoir de contact charnel, mais sans que cela ne devienne un thème en filigrane. L’autrice semble plutôt s’amuser avec ce principe de fluide corrosif, pour le mettre à profit dans un numéro de cabaret. Cypry organise bien une vengeance sur un harceleur, mais le regrette rapidement car elle craint de l’avoir tué. Du coup, le cœur du récit se trouve ailleurs. Finalement cette jeune femme trouve une petite communauté, moins d’une demi-douzaine d’artistes qui l’accueillent sans poser de question, sans non plus qu’elle ne donne de nouvelles à ses parents. De son côté, elle est satisfaite d’avoir trouvé un nouveau foyer, elle en pince pour Jean également serveur sans pouvoir lui dire ce qu’il en est. À la moitié du récit, elle entend un performeur évoquer un ping-pong show et ce que parviennent à faire des femmes avec leur vagin. Elle a trouvé sa voie et elle va ainsi pouvoir réaliser un projet, aller de l’avant. Finalement elle peut vivre avec sa condition et envisager l’avenir, tout en donnant quelques petits coups de pouce à la tolérance, ou plutôt en mettant un terme à l’intolérance de quelques-uns.


La couverture promet une superhéroïne au pouvoir sortant de l’ordinaire, avec des dessins un peu naïfs. La promesse est tenue : une jeune femme dont les sécrétions sont corrosives et qui va parvenir à y trouver du positif. Pour autant, elle ne se coud pas un costume de superhéroïne et elle ne se met pas à lutter contre le crime de manière récurrente. La narration visuelle douce et un peu édulcorée permet d’éviter toute forme de voyeurisme malsain, même dans les quelques séquences explicites. Le lecteur suit avec plaisir cette jeune femme qui se retrouve dans une situation bien embarrassante et qui parvient à mettre à profit cette particularité physiologique peu commode.



lundi 20 mars 2023

Brancusi contre États-Unis

Ils craignent la vérité que tu leur imposes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première publication date de 2023. Il a entièrement été réalisé par Arnaud Nebbache, scénario, dessins, couleurs. Elle comprend cent-vingt pages de bandes dessinées.


Fin 1906 ou début 1907, Constantin Brâncuși travaille dans l’atelier d’Auguste Rodin à Meudon : il y étudie et il participe à la réalisation de moulage pour ses sculptures. Un jour, il est appelé par le maître dans le statuaire. Le sculpteur lui explique l’enjeu. Il lui demande de regarder ces statues de danseurs, d’observer, car il faut saisir le geste vrai. Saisir le geste au plus près de la vérité du mouvement. C’est la transition d’une attitude à une autre qu’il faut voir. Brâncuși doit transmettre ce mouvement. C’est la relation du corps à l’espace qui l’environne. Il faut sentir l’air qui les entoure, inspirer. Il faut jouer avec la résistance de l’air, il faut le déplacer. C’est dans cet espace que la figure doit se déployer. Il faut sentir cet espace. Dans l’espace, la figure doit se révéler, s’élever, se brandir, s’envoler. C’est dans le ciel qu’il faut regarder. On ne peut pas faire de la sculpture en regardant la Terre. Il faut voir plus loin ! L’instant d’après, la figure est dans l’air. Alors, c’est l’air autour de soi qu’on sculpte. C’est l’air autour qui est la matière. C’est l’espace qui doit être sculpté. Après cette leçon à laquelle se sont joints les autres apprentis de l’atelier, Brâncuși sort dans le grand jardin, avec un bras de statue sous le sien. Il y retrouve Edward Steichen en train de s’exercer à la photographie. Ils discutent ensemble. Le sculpteur se demande comment il peut s’accomplir dans son métier, caché derrière ce vieux chêne de Rodin. Son ami lui conseille d’être patient et moins arrogant. Rodin a sûrement encore beaucoup de choses à lui apprendre. Son interlocuteur lui répond qu’il est bien décidé à partir : dès qu’il trouve un atelier, c’est terminé.



Vingt ans plus tard, en 1926, Constantin Brâncuși se trouve dans son atelier : il se tient dans différents endroits pour se rendre compte de l’effet visuel de ses œuvres sous différents angles de vue. Il prend en photo son œuvre l’Oiseau dans l’espace. Marthe Lebherz, surnommée Tonton, entre dans l’atelier et lui demande ce qu’il cherche, à mitrailler le même oiseau depuis des heures : s’attend-il à ce qu’il s’envole ? Il répond qu’effectivement, il cherche l’envol, il cherche l’espace autour de l’oiseau. Cet espace autour qui lui permettra de prendre son envol. Il lui demande de se rapprocher et de danser pour lui, de danser autour de l’oiseau, pour lui montrer l’espace autour, pour lui montrer l’envol. Il lui explique que le vieux Rodin l’a bien fait lui. C’est l’espace qu’il sculptait avec ses danseuses. Il se souvient du nom qu’il donnait à ses dessins : Vol, L’envolée, Aviation, Aéroplane, Ardeur du ciel. C’est donc bien d’envol qu’il s’agit. Marthe lui répond que ça fait longtemps qu’elle ne danse plus assez, qu’elle n’a plus le talent. Elle lui suggère de demander à Lizica : elle est très douée, avec elle son oiseau s’envolera. Elle sort, Constantin s’assoit et considère ses œuvres. À New York, Marcel Duchamp contemple les gratte-ciels, en fumant une cigarette, pendant que les passants circulent autour de lui, et que le flux d’automobiles s’écoule. Il se rend à la galerie Brummer où doit se tenir une exposition des œuvres de Brâncuși l’hiver prochain.


Dans un premier temps, le lecteur peut être déstabilisé. L’auteur a fait le choix d’une structure narrative dans laquelle les passages consacrés à Constantin Brâncuși en France tiennent plus d’importance que le procès aux États-Unis, auquel il n’est donc pas présent. Il vaut donc mieux que le lecteur soit familier de l’enjeu du célèbre procès Brâncuși contre États-Unis pour pouvoir apprécier pleinement l’intention de l’auteur dans les passages qui précèdent l’ouverture des auditions, le procès ne commençant qu’en page quarante. L’enjeu porte sur une œuvre d’art intitulé l’Oiseau dans l’espace, une sculpture de plus d’un mètre de haut, mince, fuselée et polie comme un miroir. En apparence un objet manufacturé, mais présentée par son créateur comme une œuvre d’art. Ainsi chaque scène, relatant le procès ou relatant la vie de Brâncuși, participe à éclairer une facette des questions soulevées par ce procès. Quels sont les critères pour juger de la notion d'œuvre d'art ? Qui peut être qualifié d'artiste ? Qui est juge en la matière ? Avec cet enjeu en tête, le lecteur se trouve plus à même de comprendre l’intérêt de certaines scènes. Par exemple, la séquence d’ouverture dans l’atelier d’Auguste Rodin (1840-1917) peut sembler ne servir qu’à établir la volonté d’indépendance de Brâncuși, l’origine de son questionnement et de son travail sur la représentation du mouvement. Puis survient l’ellipse de vingt ans pour arriver directement aux prémices du procès. Cependant, cette scène montre également un travail de fabrication et de reproduction de parties de sculptures, par moulage, déjà une forme d’industrialisation et de reprographie d’une œuvre d’art qui perd ainsi son unicité.



Dès la couverture, le lecteur peut avoir un aperçu des caractéristiques des dessins : pas de traits de contour systématiques, des contours qui peuvent comporter une part de flou dans la façon d’apposer les couleurs, un visage avec seulement un point pour les yeux, une bouche invisible derrière la barbe, mais des rides pour attester de l’âge de Constantin Brâncuși (1876-1957), cinquante ans au moment du procès. La deuxième de couverture et la page en vis-à-vis accueillent une unique illustration monochrome, toute en ombre chinoise. Puis vient un dessin qui montre le sculpteur mettre le couvercle sur la caisse contenant l’Oiseau dans l’espace, pour son voyage transatlantique, vu en légère élévation : le sculpteur tenant le couvercle, la caisse avec la sculpture à l’intérieur, deux caisses fermées sur la gauche, une sculpture enveloppée dans du tissu avec une corde sur la droite, une longue scie, un marteau, une boîte de clous et deux planches, le tout sur un fond vierge tout blanc. En page sept, une grille de neuf cases de taille identique, disposées en groupe de trois sur trois bandes : des formes de statues de Rodin, une danseuse, avec un contour un peu imprécis et des couleurs qui ajoute à la difficulté de lire les formes. En page treize, les cases sont réalisées en couleur directe, sans trait de contour, avec une simplification des formes qui évoque par certains côtés des collages de papier découpé. Lors de la scène dans l’atelier entre Tantan et Tonton, le dessinateur passe en trichromie pour des contrastes très prononcés.


Tout du long de l’ouvrage, le lecteur remarque ces effets esthétiques variés en fonction de la nature de la séquence : silhouettes caricaturées lors de la visite à la Galerie Brummer, cases sans bordure avec uniquement la robe de Lizica Codreanu en train de danser, page sans texte (vingt-six au total) ou avec un unique phylactère pour une dizaine d’autres, quelques dessins en pleine page, le sculpteur en noir & blanc avec un trait de contour plus gras au milieu de personnages en couleur pour faire ressortir sa solitude et sa déconnexion par rapport à son environnement, experts en train de déposer au tribunal sous forme de buste avec du texte rattaché uniquement par un trait sans contour de bulle et le tout sur fond blanc, Brâncuși perché au sommet de son œuvre la Colonne sans fin ou Colonne de l'infini (inaugurée à Târgu Jiu en Roumanie), dessins en noir & blanc en page cent-deux pour la dernière lettre de Marcel Duchamp, bichromie pour la dernière séquence avec Brâncuși assis sur une plage du Nord, etc. L’artiste sait jouer avec les formes de mise en scène, de découpage, de rendus, tout en maintenant une unité cohérente du début à la fin, remarquable.



Le titre annonce donc l’objet : le procès qui a opposé le sculpteur au gouvernement des États-Unis pour la qualification de ses œuvres. Art ou produit industriel ? Le lecteur assiste donc aux dépositions et aux interrogatoires d’Edward Steichen (photographe et peintre) interrogé par maître Higginbotham, de Jacob Epstein (1880–1959, sculpteur américain), de Forbes Watson (rédacteur en chef de la revue The Arts), de Brâncuși accompagné de Fernand Léger (1881-1955) à Paris, de Robert Ingersoll Aitken (1878-1949, sculpteur américain), de Thomas Hudson Jones (1892-1969, sculpteur), puis des secondes auditions de Steichen, d’Epstein, de Jones, et enfin du verdict du juge J. Waite.


L’enjeu apparaît clairement : officialiser réglementairement le fait que l’art n’est plus figuratif mais qu’il a déjà commencé à explorer bien des territoires conceptuels très éloignés de l’Homme de Vitruve (1490) de Léonard de Vinci (1452-1519). Au cours des pages consacrées au procès, le lecteur sourit en voyant comment les avocats ont toutes les peines du monde à établir la légitimité des intervenants, à justifier que leur avis fait autorité dans le monde de l’art, et qu’ils puissent donc être considérés comme une référence incontestable permettant de statuer sur la nature de l’Oiseau dans l’espace. Cela peut lui faire penser à la manière dont certains artistes contemporains sont qualifiés de tels par des experts dont les intérêts peuvent parfois être plus pécuniaires qu’esthétiques. Par la force des choses, un lecteur du vingt-et-unième siècle connaît déjà le verdict et a pu contempler des œuvres d’art bien plus conceptuelles que la sculpture objet du débat : il sourit donc devant des propos réactionnaires sur l’art car ça fait bien longtemps que l’art s’est libéré des préoccupations représentatives et de l’imitation de la nature. Il relève également le nombre d’artistes fréquentés par Brâncusi lui-même : Auguste Rodin (1840-1917), Marcel Duchamp (1887-1968), Erik Satie (1866-1925), Fernand Léger (1881-1955), Alexander Calder (1898-1957, sculpteur et peintre), Emmanuel Radnitsky (1890-1976, dit Man Ray, photographe). L’originalité et la force de cette bande dessinée est de mettre en scène le sculpteur tout du long, de montrer d’où lui vient ce projet de montrer le mouvement, de le regarder s’interroger sur son art, de le voir considérer des objets fabriqués dans une usine et de les rapprocher de ses propres productions sondant ainsi la porosité de la frontière entre l’art et la production de masse, ou plutôt ce qui sera plus tard qualifié de design.


Constantin Brâncusi est considéré comme ayant poussé l'abstraction sculpturale jusqu'à un stade jamais atteint ayant ouvert la voie à la sculpture surréaliste, ainsi qu'au courant minimaliste. Arnaud Nebbache raconte le procès qui a opposé le sculpteur au gouvernement des États-Unis, mais pas seulement. Il met aussi en scène l’artiste dans son quotidien, avec tout ce qu’il a d’extraordinaire, dans sa recherche artistique avec tout ce qu’elle a de pragmatique. La narration visuelle possède une forte personnalité, adaptée pour les dépositions presque dépersonnalisées, ainsi que pour les moments de la vie quotidienne et ceux de réflexion de l’artiste, avec une cohérence esthétique épatante du début à la fin, tout en faisant preuve de variété.



jeudi 16 mars 2023

Vincent - Un saint au temps des mousquetaires

La méchanceté est souvent une souillure qui recouvre bien des fragilités.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, mettant en scène Vincent de Paul (1581-1660). Sa première publication date de 2016. Elle a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, et le lettrage a été réalisé par Joëlle François. L’ouvrage commence par une introduction d’une page, écrite par le scénariste en 2016, évoquant le fait qu’il s’agit avant tout d’une évidence, mais aussi d’un pari, d’écrire une bande dessinée mettant en scène un saint homme. Il se termine avec un texte de dix pages, illustré de crayonnés de Jamar, rédigé par Marie-Joëlle Guillaume, historienne, autrice de Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle (2015). Elle évoque le temps des mousquetaires et le siècle des saints en plusieurs chapitres : la France au XVIIe siècle, Paris au temps de Louis XIII une ville et des personnages hauts en couleurs, Ce siècle a eu Vincent, L’odyssée du petit paysan des Landes, Saint-Lazare et compagnie, Les femmes à l’honneur, Le secret de Vincent.


Paris. Maison de Saint-Lazare. Avril 1643. Au petit Matin. Vincent de Paul, aumônier général des galères, est en train de prier seul devant l’autel de l’église. Antoine un adolescent arrive accompagné d’une jeune demoiselle et il lui fait observer que les prières de Monsieur Vincent sont de plus en plus courtes. Et ses journées de plus en plus remplies. Il craint qu’il ne se casse le dos à courir ainsi dans tout Paris. La demoiselle ajoute que ce qui l’inquiète elle, ce sont ces vilaines personnes qu’il fréquente. Vincent de Paul s’est relevé et il se dirige vers eux : aujourd’hui Antoine et lui se rendent chez Madame Marguerite-Claude, marquise de Magnelais, sœur du général des galères, Philippe-Emmanuel de Gondi. Monsieur Vincent vient solliciter un don de six mille livres pour acheter la liberté de Manon, une jeune prostituée de quinze ans. La marquise y consent avec quelques réticences, bien évidemment du fait de la somme, mais aussi de la consacrer à une prostituée.



Monsieur Vincent se rend seul dans le quartier de la tour de Nesles en fin de matinée. Il s’assoit à une table d’une auberge, en face du chevalier d’Aubrac, proxénète. Il lui a apporté la somme dite, elle correspond au salaire annuel d’un maître de camp ce que fut l’homme. La discussion s’engage et Monsieur Vincent fait observer que son interlocuteur exerce un négoce qui le perdra, car il n’y a guère d’espoir dans la voie qu’il s’est choisie. Monsieur d’Aubrac lui expose les circonstances de sa vie. Sa mère est morte en couches. Son père l’a élevé seul. Il était de petite noblesse. Il l’a jeté dans l’armée. Ce n’était pas idiot. Par son nom, par quelques coups d’éclats dus à la jeunesse, il a gagné sa place de maître de camp. Et puis, une femme lui a fait perdre la tête. Elle avait un défaut, elle avait un mari. Il a tué le mari. Ses supérieurs l’ont chassé. Il s’est retrouvé sans le sou. Mais comme il plaisait aux femmes, il s’est laissé gagner par d’autres pratiques. Plus reposantes que la vie de régiment.


L’introduction du scénariste est pile entre les deux yeux : elle établit clairement le défi de mettre en scène un homme qui a été canonisé, de trouver le bon dosage pour montrer l’importance de la Foi dans sa vie sans faire de prosélytisme, de montrer ses pratiques cultuelles sans tomber dans le catéchisme, de mettre en lumière en quoi ses croyances guident sa vie. Pour se lancer dans ce défi, il bénéficie de la narration visuelle impeccable d’un dessinateur avec qui il avait déjà réalisé Voleurs d’empires (sept tomes de 1993 à 2002), puis Double Masque (six tomes de 2004 à 2011). La reconstitution historique s’avère être d’une solidité impressionnante, montrant l’évidence de la présence des hommes d’Église dans la société de l’époque. Pour ce récit, les auteurs ne cherchent pas à réaliser une analyse sociétale, politique ou philosophique de la matérialité de la religion. Leur projet réside dans la mise en scène de cet aumônier au travers de ses actes, de ses interactions avec les autres, de son quotidien, pratique de la prière comprise. Le lecteur pratiquant n’y trouve pas un moyen d’approfondir sa Foi, le lecteur athée n’est pas pris en otage par une apologie du saint homme. Monsieur Vincent agit en cohérence avec les préceptes de sa religion, à commencer par la charité.



Cette bande dessinée s’ouvre avec une vue en élévation de la maison de Saint-Lazare, dans une reconstitution minutieuse et précise, réalisée sur la base d’une documentation solide et fournie. Le lecteur peut passer rapidement à la case suivante, mû par le désir de découvrir l’intrigue, ou il peut choisir de savourer cette vue. Il découvre alors les bâtiments en pierre, leur architecture impeccablement reproduite, les toitures et leurs ardoises, les individus en train de s’affairer, les carrioles, une brouette, ainsi que les alentours tel un verger. Déjà lors de leurs précédentes collaborations, le scénariste avait loué les talents de Martin Jamar, son degré d’implication dans les recherches de référence, son application dans la reproduction exacte. Le lecteur avait pu se projeter dans la reconstitution soignée des rues de Paris. Cette bande dessinée bénéficie du même savoir-faire et c’est un délice que de pouvoir ainsi visiter Paris en 1643, la Maison de Saint-Lazare, l’hôtel de Marguerite-Claude, marquise de Maignelais, aussi bien sa façade que ses salons, le quartier de la tour de Nesles, l’intérieur de la Maison Sant-Lazare avec son hospice et son réfectoire, les quais de Seine, le cimetière des Innocents, l’hôtel particulier de madame Marie Lumague, le campement de gitans le long de l’enceinte du palais Cardinal, les quartiers mal famés de Paris dont le quartier des Halles, l’hôtel d’Entragues, le quartier de Notre Dame, etc. Dans la planche cinquante-trois, le lecteur découvre une vue d’une étroite artère de Paris en élévation, dans laquelle un chariot s’est renversé, le cheval à terre. Ces deux cases et celles de la page suivante fourmillent de détails montrant les différents badauds, les petits métiers, la violence avec laquelle le cocher du carrosse du duc d’Entragues se fraye un chemin de force. C’est un véritable délice.


Le dessinateur apporte bien sûr le même soin pour les accessoires de la vie de tous les jours, et pour les tenues vestimentaires. Ses personnages disposent de physiques réalistes, avec des formes de visages différentes, des barbes ou des moustaches pour les hommes, des coiffures différentes, etc. Les postures appartiennent à un registre réalise, sans exagération, avec un sens remarquable de la mise en scène, en particulier pour les scènes de groupe, ou les actions complexes avec des déplacements des uns par rapport aux autres. L’artiste réalise une mise en couleurs riche et dense, apportant des informations visuelles supplémentaires (par exemple un tableau dans un salon), sans pour autant supplanter les traits encrés. Du grand art. Le lecteur peut très lire chaque planche sans prêter une quelconque attention à toutes ces caractéristiques de la narration visuelle, sans même se rendre compte du volume d’informations qu’il absorbe ainsi. Très conscient des qualités de ladite narration, le scénariste se repose dessus pour pouvoir raconter une histoire consistante et roborative.



La couverture laisse à penser que Monsieur Vincent s’apprête à se lancer au combat, prêt à frapper avec la croix dans sa main. Le lecteur comprend vite que l’histoire repose sur l’élucidation d’un meurtre, celui de Jérôme, pensionnaire à la Maison de Saint-Lazare. Monsieur Vincent enquête à sa manière, posant des questions à ses interlocuteurs, certains venant le voir, d’autres chez qui il se rend. Il discute naturellement avec les uns et les autres, plutôt de manière naturelle, sans jamais que le récit ne prenne l’allure d’un interrogatoire formalisé. Cette démarche amène Monsieur Vincent à s’entretenir aussi bien avec des riches et puissants, qu’avec des manants et même des proxénètes, voleurs à la tire, ou va-nu-pieds, c’est-à-dire toutes les strates de la société dont il sonde le fonctionnement implicite. Le mobile du meurtre n’est pas bien difficile à anticiper pour le lecteur, mais l’intérêt du récit se trouve ailleurs. Outre l’immersion dans le Paris du dix-septième siècle, l’intrigue permet de plonger dans l’Histoire, auprès de personnages comme le duc d’Entragues, Jean-François Paul de Gondi, et même le roi Louis XIII sur son lit de mort. Le lecteur note deux scènes qui détonnent un peu par rapport à l’enquête : l’entretien entre Vincent de Paul et Jean-François Paul de Gondi, puis celui entre Vincent de Paul et le roi. Il se dit que Jean Dufaux en a profité pour évoquer une facette de l’époque qui lui tient à cœur. Il conserve cette idée à l’esprit lors d’autres conversations, au cours desquelles Vincent de Paul dit simplement ses convictions, sur le chagrin, sur la Providence, sur la beauté féminine, sur la méchanceté, sur les moments pénibles. Dans ces moments-là, le lecteur sent bien que Jean Dufaux dit son admiration pour ces valeurs, pour un individu capable de vivre selon de tels préceptes.


D’un côté, le lecteur craint de tomber sur une bondieuserie ; de l’autre, il a déjà pu apprécier la qualité extraordinaire des précédentes bandes dessinées de ce duo de créateurs. Il se lance dans les premières pages et il retrouve toute la richesse des pages de Martin Jamar, la consistance de la reconstitution historique, la clarté de la narration visuelle, la nature organique de ce qui est montré. Il comprend qu’il s’agit d’une enquête de type policière dont le mobile est très classique, et dont le déroulement permet de rencontrer des individus issus de toutes les couches sociales. Il ressent rapidement l’implication de Jean Dufaux : ce récit lui tient à cœur et il ne l’a pas écrit pour faire plaisir à son artiste, mais plutôt il s’appuie sur ce dernier pour faire honneur à son ambition. Extraordinaire.



mercredi 15 mars 2023

Ladies with guns T02

Si le premier sac à vin venu peut y arriver, ça doit être à notre portée.


Ce tome fait suite à Ladies with guns - Tome 1 (2022) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Sa parution initiale date de 2022. Il a été réalisé par Olivier Bocquet scénariste, Anlor Tran dessins et Elvire de Cock couleur. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Deux chasseurs de primes avancent tranquillement sur un chemin de montagne, au milieu d’une forêt clairsemée de sapins. Ils papotent avec méfiance, surpris de se retrouver comme ça sur le même chemin après toutes ces années. Le plus grand en déduit que Sans doute qu’il faut avoir le même genre d’activité pour se croiser par hasard sur une route paumée au fin fond de nulle part. Pour autant, ni l’un, ni l’autre ne souhaite énoncer à haute voix ce qui l’a amené sur ledit chemin. Finalement le plus petit tente une intuition et demande si l’autre est là pour les cinq folles. Son compagnon de voyage le reconnaît. Le premier ajoute : cinq donzelles, milles dollars par tête, argent facile. Ainsi relancée, la discussion continue : ils ne doivent pas être les seuls à penser ça, vraisemblablement tout ce que l’état compte de chasseurs de primes est sûrement déjà en route. Une belle brochette de crétins, ajoute le petit. Parce qu’avec tous les cadavres qu’elles ont laissés derrière elles, elles doivent déjà être très, très loin d’ici. Le sentier se fait plus étroit, et tout à la discussion le chasseur de primes qui passe devant n’y a pas prêté attention. Son cheval fait un faux pas, et il n’a que le temps de lui serrer la bride pour que sa monture reprenne pied sur le chemin. L’une de ses fontes s’est ouverte sous le choc et laisse s’échapper les affiches d’avis de recherche des cinq donzelles.



Ces affiches tombent jusqu’en bas de la pente où elles sont récupérées par Chumani qui se trouve à l’entrée de la mine où ces dames ont trouvé refuge. Daisy McCormick est allongée par terre, avec un peu de fièvre. Elle indique à Kathleen Parker, qu’elle a déjà vu ce genre d’infection et qu’elle sait comment ça se termine. Elle a besoin d’un chirurgien. De son côté Cassie Coltrane intervient pour dire que le seul docteur du comté, c’est McDowell. Mais si elles vont le voir, il les dénoncera dans l’heure. C’est un fourbe et il ne sait pas tenir sa langue. Consciente de son état, Daisy suggère aux autres de la déposer sur une route, pour que quelqu’un la trouve. Elle sera sûrement emmenée en prison, mais elle ne veut pas mourir comme un rat dans son trou. Elle estime qu’elle a une chance d’échapper à la corde : en y réfléchissant, elle n’a fait que défendre sa maison. Elle a été institutrice pendant trente ans, elle connaît tout le monde. Beaucoup de gens lui doivent des services. S’il y a procès, elle estime qu’elle a ses chances. Et bien sûr, elle a la peau blanche, ça aide. Abigail se réveille, avec le bébé puma à ses côtés. Elle trouve bizarre cette dénomination de peau blanche, alors qu’on dit que Chumani c’est une peau rouge, et qu’en fait sa peau est plutôt caramel. Daisy acquiesce les vraies peaux rouges viennent d’Angleterre, d’Écosse ou d’Irlande.


Pas facile de développer une suite aux déchaînements de violence explosive du premier tome : faut-il donner dans la surenchère ? Faire encore plus fort, plus violent et plus coloré ? En termes de construction d’une série, cela peut être un choix : un crescendo sans cesse plus inventif, un exercice de style en soi, un défi de créativité dans la brutalité et le sadisme. De fait, le lecteur retrouve quelques scènes s’inscrivant dans ce registre, exécutée avec la même maestria que dans le tome 1. Il faut attendre la page quatorze pour que survienne la première du genre : l’explosion d’un bâton de dynamite dans une quincaillerie. Les auteurs ont bien préparé leur coup : six personnes différentes (le mexicain chez le dentiste, deux chasseurs de primes dans la maison close, le shérif sous l’auvent de son bureau, un client du saloon au comptoir et un cowboy en train de savourer une passe dans une chambre à l’étage) ressentent l’effet de la déflagration, chacun en fonction de son occupation et de sa localisation. La survenance de l’explosion se matérialise par un effet sonore KABOOM écrit à la verticale comme s’il déchirait la page en deux, les cases de guingois de part et d’autres, comme si elles étaient soufflées par la force de l’explosion, la réaction de choc des personnes dans les cinq endroits différents, et le retour de cette nuance de jaune très caractéristique du premier album. Ça ne dure qu’une seule planche, la page quinze, mais quelle intensité. En page dix-neuf, nouvelle explosion de violence d’une rare intensité, le temps d’une case juste plus petite que la moitié de la hauteur de la page, de la largeur de la page, avec à nouveau une onomatopée massive, déchirée par la trace des balles fusantes.



Le déchaînement de violence suivant correspond plus à une souffrance fulgurante en page 27, difficile à soutenir. La dernière séquence d’action à haute teneur en adrénaline arrive vers la fin du tome, une fuite en fourgon tiré par des chevaux exhalant toute sa sauvagerie, sa soudaineté et son urgence impérieuse, par le biais, à nouveau, d’une mise en scène, d’une prise de vue et d’un découpage cousu main : sur la base de cases de la largeur de la page, avec parfois une bande de cases biseautées, la gouttière inclinée appuyant l’impression de vitesse, et toujours ce jeu avec le jaune si caractéristique, apportant l’urgence du feu, l’intensité de la chaleur vive. Sans oublier ce magnifique dessin s’étalant sur les deux tiers supérieurs de deux pages quarante-six & quarante-sept : la fuite toute bride abattue à cheval et avec une carriole dans la nuit en plein désert, avec un superbe ciel où quelques nuages reflètent les derniers rayons du soleil. Indéniablement, ça en jette visuellement, et pas seulement dans les séquences d’action. Le lecteur apprécie cette balade à cheval en montagne. Il constate dès la première page que dessinatrice et coloriste réalisent un travail complémentaire avec un haut degré de coordination. Sans couleur, les cases ne sembleraient pas tout à fait assez consistantes ; avec la couleur les surfaces gagnent en texture, en volume, en nuance d’éclairage. S’il entretient un reste de doute, il suffit au lecteur de regarder ces dames avec des flingues dans la caverne pour voir l’habileté avec laquelle Elvire de Cock habille et nourrit les formes détourées, installe l’ambiance lumineuse spécifique au lieu et à la scène.


Évidemment, le lecteur attend avec impatience les moments d’éclats, les compositions de page éclatées et explosives : le début lui semble bien calme. Toutefois, il voit que la dessinatrice construit chaque page en fonction de la nature de ce qui se passe, que ce soit le nombre de cases, leur forme, leur placement. Il retrouve le détourage un peu rugueux des personnages, ce qui leur apporte une forme de marques laissées par la vie, et effectivement les traits se font plus doux lors du souvenir dans le passé consacré à Daisy & Mary. La reconstitution historique est réalisée avec soin que ce soit pour les costumes, les habitations, les décorations intérieures. Le lecteur apprécie le passage par la plantation de tabac, avec les feuilles suspendues à sécher dans une grange. Les auteurs jouent discrètement avec la forme quand les cinq femmes imaginent comment braquer une banque pour essayer de se représenter ce qu’il adviendrait avec cette tactique qu’elles comptent adopter. Les couleurs en milieu naturel resplendissent pour mettre en valeur l’infinité du ciel, ou la richesse de nuances des végétaux. En peu de pages, le lecteur arrête de penser à la survenance d’une scène d’action, profitant pleinement de la narration visuelle faite sur mesure, cousue main.



En cohérence avec le premier tome, les cinq femmes ont vu leur tête mise à prix, sont des fuyardes dont l’une est blessée, et elles se concertent pour savoir quoi faire ensuite. L’intrigue repose sur cette forme de traque ou de course-poursuite, une dynamique narrative toujours entraînante, allant de l’avant. Dans une séquence de quatre pages, le lecteur en apprend plus sur le passé de Daisy, à l’occasion d’un drame. Il obtient la confirmation de l’état de Cassie Coltrane, clairement visible sur l’illustration de couverture. Enfin, il apprend ce que contient le tonneau auquel Kathleen Parker tient tant. Un groupe d’hommes revanchard reste à la poursuite de ces femmes, avec une incitation supplémentaire : la récompense. Cet état de fait est établi lorsque les affiches correspondantes tombent littéralement sous le nez de Chumani par une circonstance bien opportune. Le lecteur se fait la remarque que cette coïncidence est trop belle pour être vraie, et il se rappelle que cette bande dessinée ne s’inscrit pas dans une veine réaliste, mais plus un récit d’aventures. Il relève de temps à autre une remarque ou une situation qui met en évidence la maltraitance systématique des femmes par les hommes, l’expression d’un patriarcat oppresseur. Pour autant, la bande dessinée ne prend pas un ton féministe : ces remarques sont générées par le fait que les personnages principaux sont cinq femmes, ce qui correspond à un point de vue féminin, dans une société où les hommes détiennent l’autorité à la force de leur arme à feu. Le scénariste ne focalise pas chaque scène sur ce point de vue : il met également en lumière d’autres formes d’oppression ou d’autres facettes de la société. La brutalité de la médecine. L’illusion de la vie sauvage quand Chumani fait remarquer qu’il faut toute une tribu pour vivre sans argent comme les Indiens. Ou encore l’illusion de pouvoir retourner à un monde plus simple quand Chumani se met à expliquer la complexité de la démarche pour fabriquer ses propres couleurs à partir d’ingrédients naturels, et le fait que cela fait des années que les Indiens achètent leur peinture aux blancs.


D’une certaine manière, ce deuxième album était attendu au tournant : des scènes d’action encore plus spectaculaires sur une intrigue prétexte, ou une tentative de densifier le récit au risque d’en ralentir l’allure ? Anlor Tran n’a rien perdu de son coup de crayons, de sa capacité à insuffler du mouvement dans les personnages, dans les plans de prise de vue. Elvire de Cock réalise sa mise en couleurs en complémentarité des traits encrés, comme si chaque case avait été conçue et planifiée avec cette collaboration en tête. Olivier Bocquet parvient à trouver un bon dosage entre les scènes d’action qui en mettent plein la vue, le développement des personnages, les interactions entre les cinq fugitives, la nécessité d’envisager l’avenir à moyen terme, quelques réflexions consistantes sur la condition féminine à l’époque, mais également sur le degré déjà élevé de complexité de la société.



mardi 14 mars 2023

Le Mercenaire T04 Le sacrifice

Le meilleur des pères… Il m’aimait tant.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 3 : Les épreuves (1984). La première édition de ce tome date de 1988, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022.Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Le sacrifice.


Mercenaire se trouve sur un petit promontoire rocheux, devant une grande étendue d’eau. Il abat son épée sur le monstre attaché à la pierre, devant lui. Le sang coule de la blessure du cadavre et tombe dans l’eau du lac. Mercenaire se tient bien droit avec un grappin dans la main gauche. Il regarde le grand pic rocheux au loin au milieu du lac, ainsi que le pont à arches qui y mène. Il voit un éclat rouge s’élever de la tour à l’extrémité du pont. Il comprend que la cérémonie a commencé. Il espère qu’il ne tardera pas. En contemplant l’eau, il remarque une ridule bien droit qui vient vers lui : le voilà. La tête d’un immense monstre marin surgit de l’eau, juste devant lui. Il saute dans la gueule du monstre et s’accroche à la paroi de son palais avec l’une des griffes du grappin. Voilà Mercenaire ainsi arrimé à l’intérieur de la bouche du monstre, juste avant le début de sa gorge. Le monstre happe le cadavre de la bête immolée, referme sa bouche et s’enfonce sous l’eau. Mercenaire a affermi sa prise, en plantant un poignard de sa main droite, dans le palais, et tenant toujours le grappin bien fiché, de sa main gauche. Le monstre sous-marin nage gracieusement dans les fonds du lac, jusqu’à l’entrée de sa tanière, dans la roche. Il y pénètre, et, toujours aussi gracieusement, il remonte le long boyau jusqu’à la surface. Sa tête sort enfin de l’eau à l’autre extrémité. Mercenaire a bien senti le mouvement de montée et il s’apprête à sortir.



Mercenaire remonte le long des conduits nasaux du monstre jusqu’à se retrouver en position pour planter son épée. Il l’enfonce d’un coup sec et assurée, et commence à réaliser une entaille précise. Une fois son geste de coupe terminé, il peut sortir par la plaie ainsi créée, juste au-dessus de l’œil droit du monstre, ce dernier grondant de douleur. Mercenaire trouve un sentier à même la roche, mais il craint que la bestiole ne soit trop repérable et qu’il n’ait pas le temps d’avancer avant d’être découvert. Il reprend son grappin en main, et le lance pour qu’il s’accroche autour de la tourelle du petit bâtiment devant lui, une porte d’entrée vers le temple dans lequel il doit s’infiltrer. Il parvient juste à temps, juste avant que la gueule du monstre ne puisse le croquer. Il remonte la pente sur quelques mètres et se met en position d’attente. Il entend le gong résonner : c’est l’heure. Un enfant ligoté chute le long de la pente, un sacrifice destiné au monstre sous-marin. Mercenaire l’intercepte dans sa chute et coupe ses liens. Il le serre dans ses bras en l’enjoignant de se calmer et en l’informant que c’est son père qui l’envoie. Il lui explique que tant qu’il est pendu, la corde reste tendue. Si le monstre le mange, la corde se détend.


Dans le tome précédent, Mercenaire a été intronisé dans la communauté du monastère, après avoir passé avec succès les épreuves. L’auteur a donc mis en place une dynamique pour l’intrigue : Mercenaire a évolué dans son statut social, il s’est sédentarisé, et il n’exerce plus le métier dont il a choisi le nom comme patronyme. En outre, la pérennité de ladite communauté est menacée par les agissements de l’alchimiste Claust qui est parvenu à dérober le secret de la poudre explosive au monastère. Le présent tome commence avec une mission de sauvetage, et la seconde partie est consacrée à la défense du monastère qui subit une attaque de grande ampleur par la force armée de Claust. Il s’agit donc d’un tome tourné vers l’action. L’album commence avec une page composée de trois grandes cases dépourvues de mots : Mercenaire enfonce sa lame dans un animal sans défense. C’est brutal et sans explication. Dans la deuxième page, ne se trouvent que deux courtes bulles de pensée, une grande case de la largeur de la page en occupant les trois cinquièmes en partie supérieur : le lecteur se tient dans le dos de Mercenaire et peut voir ce qu’il regarde. Les trois cases de la bande inférieure sont en vue subjective, comme si le lecteur se trouvait sur le dos du monstre marin approchant de l’animal sacrifié. Dans la troisième page, juste deux effets sonores, et cette action très spectaculaire de Mercenaire qui saute dans la gueule grande ouverte du monstre, et qui plante son grappin dans l’intérieur de sa joue.



Le lecteur se cale tranquillement pour profiter du spectacle que lui offre l’auteur. Après cette entrée en matière brutale et fantastique, il voit le monstre marin glisser dans les eaux, la formidable construction du temple de la lumière avec cette grand place, ce cristal taillé monumental, ces passerelles en pierre surplombant des abîmes vertigineux, cette improbable décharge d’électricité statique, les couloirs au mur de pierre, les énormes mécanismes en bois avec des rouages, des engrenages, des cordes, des chaînes, des portes guillotines (et le prêtre qui meurt écrasé sous l’une d’elle). Puis dans la seconde partie, le dessinateur conserve cette narration avant tout visuelle : le lac souterrain, avec le chemin taillé dans le roc, passant entre d’immenses stalactites et stalagmites, un autre monstre marin à la stature effrayante, puis un dédale de cavernes, de tunnels creusés dans la roche. Comme dans les tomes précédents, la technique de réalisation des images en couleur directe, en plus à la peinture à l’huile, apporte une texture tactile à chaque élément. Ainsi les rochers ne sont pas que des formes vagues et passe-partout, mais de vrais blocs massifs et consistants. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir toucher la surface de l’eau. Il apprécie la douce luminescence des paysages sous-marins du lac. Il se rend bien compte de la différence de luminosité entre le lac entourant le temple de la lumière, et celui que doivent franchir Mercenaire, Nan-Tay et le garçon pour arriver jusqu’au monastère.


L’auteur a donc décidé de réaliser un album orienté action qui en met plein la vue. Il ne s’agit pas pour lui de se contenter d’une enfilade d’images spectaculaires. En fait, le tome commence par une image qui constitue un plan en coupe du monastère souterrain et des chemins d’accès permettant de situer les éléments suivants : gong d’appel, tunnel inférieur, escalier d’accès au monastère, extrémité du pont suspendu détruit par un énorme reptile, porte d’inspection pour vérifier l’état de la rivière souterraine, rochers qui s’ils se détachent peuvent provoquer le débordement de la rivière souterraine, champs de cultures. Même s’il ne prend pas le temps de regarder ce dessin, le lecteur est assuré de la cohérence des déplacements des personnages, de la pertinence de la stratégie de l’armée de Claust, et de la manière dont la communauté va essayer de le contrecarrer. D’un autre côté, cela implique également que le scénariste ne dispose pas de beaucoup de place pour développer les personnages, ou même l’intrigue de fond de sa série. Dans le même temps, il parvient à établir les enjeux de la guerre qui oppose Claust au monastère. D’une manière toujours étrange, avec l’air de ne pas y toucher, il sait apposer de petites touches pour apporter un peu d’épaisseur aux personnages : l’inquiétude du petit garçon même s’il n’est pas nommé, un souvenir d’enfance de Mercenaire, la compétence sans faille de Nan-Tay. Ainsi, ils ne sont pas réduits à l’état de pantin utilisé comme artifice narratif, mais bien animés par une motivation identifiée.



Mercenaire incarne toujours ce héros fort et sombre, homme de peu de mots, n’hésitant à braver le danger qu’il prenne la forme de prouesses physiques, de confrontations avec des animaux monstrueux ou, pire, contre des hommes animés de mauvaises intentions. Il sauve un garçon pas encore adolescent utilisé comme victime sacrificielle par un culte, il n’hésite pas à tuer ses ennemis, il est prêt à se sacrifier pour une cause. Comme dans les tomes précédents, la bravoure de Mercenaire n’a d’égale que celle des deux autres personnages principaux. Nan-Tay, une femme en armure, se bat aussi bien que lui, le sauve une nouvelle fois d’une mort certaine. Le lecteur note que pour une fois elle ne se retrouve pas déshabillée, et qu’il n’y a même aucune nudité féminine dans ce tome. Le petit garçon fait preuve d’un acte de bravoure qui dépasse même ceux des adultes, Mercenaire et Nan-Tay. D’une certaine manière, il donne l’exemple aux adultes. Les héros luttent pour préserver la vie de la communauté du monastère, contre l’avidité de conquête et de puissance de Claust. Si cette trame d’intrigue est très classique, la narration visuelle lui donne une consistance et une originalité peu communes.


Ce tome confirme que Mercenaire a changé de statut : il sert la cause de la communauté du monastère, sans plus chercher de contrat juteux. Ses actions le désignent comme un héros viril à l’ancienne, accomplissant des actes de bravoure fantastique, dans un monde vaguement médiéval avec des créatures monstrueuses et des temples incroyables. Pour autant, l’implication totale de Vicente Segrelles donne corps à des endroits palpables, tout aussi ordinaires ou fantastiques qu’ils puissent être. Bien qu’il semble rester à distance de ses personnages, le lecteur en perçoit la personnalité par des détails, comme il peut apprendre à connaître les individus qu’il côtoie au quotidien. Une belle série d’aventures plus humaine qu’il n’y paraît.