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lundi 13 mars 2023

Journal d'un album

Je m’attendais à des critiques, mais pas de cet ordre.


Il s’agit du premier tome hors-série accompagnant la sortie de l’album Monsieur Jean T03: Les femmes et les enfants d'abord (1994), des mêmes auteurs. Ce tome peut se lire sans avoir lu un seul album de la série Monsieur Jean. Il exhale plus de saveurs si le lecteur connaît la série. Sa première publication date de 1994. Il a également été réalisé par Philippe Dupuy et Charles Berberian, toutefois dans cet ouvrage chacun réalise seul ses propres pages, et non à quatre mains comme les albums de la série. Il s’agit d’un ouvrage en noir & blanc, édité par L’Association alors que les albums Monsieur Jean ont été publiés par Les Humanoïdes Associés. Il comprend cent-vingt-huit pages de bande dessinée.


Mercredi 11 août 1993, Charles Berberian se trouve dans un taxi et le chauffeur lui raconte une anecdote : un type qui monte dans son taxi et qui lui demande de le ramener chez lui, puis qui s’endort sans avoir donné l‘adresse, rond comme une queue de pelle. Impossible de le réveiller, et le chauffeur ne sait pas où il habite, forcément. Du coup, il a roulé pendant trois heures, le temps qu’il émerge, et le compteur tournait pendant ce temps-là, forcément. Il a même pris un autre client pendant que l’autre poivrot ronflait, client qui faisait une drôle de tête, mais en même temps, il était trop content de trouver un tacot à trois heures du mat’. Charles imagine le chauffeur sur la scène de l’Olympia en train de raconter sa blague à un public hilare. Il se lance à son tour, avec une histoire : il monte dans un taxi et le chauffeur n’arrête pas de se racler la gorge. Au bout de cinq minutes, ça lui remonte dans le nez, du coup les clients ont droit à une vidange complète du nez à coups de raclements et de reniflements sonores. Le chauffeur reste sans réaction, sans même sourire.



Quelques jours plus tard, Berberian est en train de dessiner cette scène pour le journal de l’album. Son épouse Anne vient le regarder, en tenant leur fille Nina par la main, elle-même tenant un biberon. Charles s’interrompt, et ils passent dans leur chambre, Anne demandant s’il parle déjà d’elle, des vacances, du fait qu’ils soient en vacances chez sa mère à elle dans le Quercy. Ils sortent voir les animaux dehors, avec leur fille dans les bras de son père. Ils sont donc en vacances dans le Quercy, chez Viviane la mère d’Anne, et c’est là qu’il a commencé son journal. Ils observent les poules et les cochons. Certes tout ce qu’il raconte là n’a rien à voir avec Monsieur Jean, mais c’est-à-dire qu’avec le chauffeur de taxi, ils en sont venu à parler bandes dessinées, et il a dit des trucs pas idiots à ce sujet, en gros que Charles faisait des bêtises. Ça lui évoque Astérix et Obélix. Il se souvient qu’il se marrait bien en lisant ça, il se demande où ils vont chercher toutes ces bêtises, pas vrai ? Charles éprouve la sensation que le chauffeur le punit en le fouettant. Il explique que pour trouver ces bêtises, il regarde autour de lui, il observe les gens et il en fait des histoires.


Au bout de quelques pages, le lecteur comprend que le titre est à prendre littéralement : Dupuy & Berberian ont documenté leur processus de réalisation du troisième album de la série Monsieur Jean, sous la forme d’un album de bande dessinée. Le présent ouvrage se compose de quatre parties. La première réalisée par Charles Berberian, de quarante-et-une pages, composée de trois chapitres. La deuxième réalisée par Philippe Dupuy, comprenant quarante-huit pages, et se composant de quatre chapitres. Enfin une autre partie réalisée par Berberian comptant quatorze pages, et une dernière réalisée par Dupuy, de douze pages. Chaque auteur raconte donc sa tranche de vie correspondant à la gestation de l’album, depuis les premières idées jetées par Berberian, jusqu’à la parution du tome trois de la série Monsieur Jean et à la dernière question : quel éditeur pour le Journal d’un album ? Comme dans toute autobiographie, même si celle-ci est croisée, le lecteur sait que les auteurs ont retenu des moments choisis, et les présentent comme ils l’entendent. L’un comme l’autre l’évoque de front ou de manière incidente : que raconter ? Un trajet en taxi, des anecdotes familiales, les discussions avec les fondateurs de la maison d’édition l’Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas), et bien sûr quelques-unes de leurs interrogations, de leurs doutes, des difficultés créatrices, mais aussi des difficultés matérielles, l’éditeur Les Humanos traversant une période difficile sur le plan financier et sur le plan juridique.



Il suffit donc au lecteur de savoir que l’appellation Dupuy & Berberian recouvre un duo de bédéistes, que leur personnage principal se nomme Monsieur Jean, et que sa série se focalise sur des moments de sa vie parisienne. Charles apparaît comme un monsieur sympathique, pas trop angoissé, ne sachant pas trop comment commencer son journal, ce qui nourrit les premières scènes. Il représente ses personnages de manière semi-réaliste, avec un trait de contour un peu fin, et une apparence qui s’apparente de près à celles des personnages de la série Monsieur Jean, gros nez compris. Les dessins comprennent un degré de caricature, avec des contours pas toujours très droits, comme mal assurés ou réalisés rapidement, un air de bande dessinée indépendante, ou un dessinateur peu porté sur l’application du travail d’encrage, ou encore une bande dessinée conservant sa spontanéité. Le lecteur suit bien volontiers cet auteur dans la banalité de son métier et de sa vie de famille, mais aussi dans l’exotisme de la profession de bédéiste.


Outre le fait que le personnage principal change, le lecteur remarque bien le passage d’un auteur à l’autre car le trait de Dupuy est plus appuyé, plus gras, plus agréable à la vue. Dans le même temps, il identifie également tout de suite la parenté avec les dessins de la série Monsieur Jean, même si ce dessinateur-là n’affuble pas ses personnages de gros nez. Il se révèle être également un excellent conteur, par exemple cette page où il évoque la vie de son père en seulement six cases. En comparant ces planches-ci avec celles de la première partie, il peut se faire une vague idée de ce qu’apportent un dessinateur et l’autre. Il constate que pour l’un, comme pour l’autre, les personnages représentés arborent tous un air sympathique, sans être nunuches, mais sans agressivité. L’un et l’autre savent poser un décor en quelques traits, tout en intégrant des éléments spécifiques qui rendent unique la ferme de Viviane dans le Quercy, ou permettent de reconnaître au premier coup d’œil, la gare Montparnasse. Ils utilisent avec la même aisance le glissement vers l’exagération visuelle, que ce soit avec Charles enfant, ou la mégalomanie débridée de Charles représenté par Phillipe lors qu’il abat une quantité de pages de Monsieur Jean, tout seul.



Cette lecture exhale un peu plus de saveurs pour celui qui a lu le tome trois de la série : il peut alors faire le lien avec une ou deux anecdotes de la vie personnelle de l’un ou de l’autre, et une aventure de Jean, ou bien encore identifier la métaphore du château assiégé par des femmes qui lancent des bébés aux soldats qui montent la garde sur les remparts. Au cours des séquences, Charles comme Philippe s’interroge sur leur rapport à la création, de manière superficielle, et plus sur leur comportement, leur mode de vie. Ça commence avec Charles qui estime qu’il est un adolescent attardé, ou même un enfant attardé à collectionner des figurines des Simpson, à accumuler des bandes dessinées (jusqu’à garder de vieux albums de Ric Hochet) alors que son appartement est plein à craquer. Ça continue avec Philippe qui trouve qu’il n’arrive pas à se faire à son âge, la trentaine : il continue à acheter des casquettes, à se balader en blouson et tee-shirt, voire même en baskets, comme un adolescent boutonneux, et à dépenser son argent en cinéma et en restaurants, alors qu’à trente-trois ans il devrait consacrer son argent à élever ses enfants (à son âge, son père avait quatre enfants).


L’épilogue de Charles le met en scène comme Robin, Philippe jouant le rôle de Batman, en costume l’un et l’autre. Il est question de leur amitié et de leur collaboration professionnelle, des incertitudes sur la parution de l’album de Monsieur Jean, et de leur rémunération. Il cite un passage d’un livre de Serge Rezvani, peintre, écrivain et auteur-compositeur-interprète français d'origine iranienne : À force de me situer à côté, en indiscipline et de la peinture et de l’écriture, prétendant à la transversalité, j’en suis venu à croire, comme le tireur à l’arc aux yeux fermés, que la pensée est à la fois flèche et but, et qu’il est donc inutile et distrayant de se préoccuper de quelle nature sont la flèche et le but, car seul d’arquer son arc sans décocher la flèche suffit. Charles s’interroge sur la beauté du geste, celui de dessiner et sur sa finalité. Puis Philippe évoque les étapes successives pour finir les planches de l’album jusqu’à sa parution : un vrai jeu de l’oie où le passage d’une case à la suivante est tributaire d’événements arbitraires, totalement indépendants des auteurs, à commencer par la santé financière de leur éditeur.


Charles Berberian et Philippe Dupuy ont fait le projet de réaliser un album de leur série Monsieur Jean, le troisième tome, et d’en documenter le processus sous la forme d’un journal à la narration libre, et séparée, chacun produisant ses chapitres seul, de son côté. Ils exposent leurs doutes sur la nature nombriliste d’une telle démarche, et réalisent des pages assez proches graphiquement de la série. Ils plongent le lecteur dans leur quotidien, au travers de morceaux choisis, et mis en scène, une autre forme de construction que celle de Monsieur Jean, mais pas une œuvre spontanée et sans réflexion ou formalisation. Le tout invite le lecteur aux côtés du quotidien de deux bédéistes, avec des personnalités différentes, des narrations visuelles assez proches, pour des tranches de vie banales dans ce qu’elles ont de pragmatique, mais aussi uniques car intrinsèquement liées à eux, à leur situation personnelle du moment, à leur l’étape qu’ils effectuent dans leur métier, à la fois une étape pour grandir, à la fois un reflet de la fragilité de l’artisanat.



jeudi 9 mars 2023

Léonard T53 Un amour de génie

Pff ! Quelle tirade ! À croire que le scénariste de cette BD est payé à la ligne !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 52 - Vacances de Génie (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient seize gags d'une à huit pages. La première édition date de 2022.


Un amour de génie, huit pages. Nuit. L’enseigne lumineuse s’allume dans la chambre avec les mots : Debout Disciple ! Nuit. L’enseigne se rallume, et Basile se réveille à demi, en ouvrant les yeux. Nuit. L’enseigne s’allume pour la troisième fois : Basile est réveillé, Raoul également. Le premier parle tout haut indiquant au maître qu’il pense avoir capté le message subliminal que Léonard essaye de lui adresser. Ce dernier arrête de jouer avec le boîtier marche/arrêt et révèle pleinement sa présence. Le disciple s’habille et suppose qu’il va devoir, un album de plus, servir la science et prétendre que c’est sa joie. Léonard le reprend : pas la science, mais l’amour. Basile se méprend et croît à une déclaration pour lui. Il répond qu’il avait entendu circuler certaines rumeurs dans leur ville de Vinci mais qu’il n’y avait pas porté crédit. Après tout que lui importent les affinités sentimentales de Léonard ? Ils sont au début du seizième siècle, que diable ! Il faut savoir faire fi de tous ces préjugés. Hélas, comme Léonard le sait, le cœur de Basil est déjà pris : elle s’appelle Euphalie et un jour quand il aura enfin économisé assez d’argent sur le salaire que le génie ne lui paye jamais, il pourra demander sa main à son père. Léonard a sorti son tromblon de sa barbe et il ouvre le feu sur le disciple dans un grand BLAM ! Il rectifie le raisonnement erroné de son disciple : il n’est pas amoureux de lui, cet abruti des Abruzzes. Il est amoureux de la belle, de la sensuelle de la, ô combien spirituelle, de la merveilleuse, de la gracieuse, de la lumineuse, de l’unique, de l’inimitable, de la virevoltante, de la gargaglubsante Giovanna !



Ça balance pas mal à Vinci, une page. Mozza regarde par la fenêtre, avec Raoul Chatigré à ses côtés : la pluie tombe depuis quinze jours sans discontinuer. Léonard entre dans la pièce en lui proposant de venir voir ce qu’il a inventé tout spécialement pour elle, sa petite varlope d’amour. – Jeune fille au père, trois pages. Dans une salle de classe de l’école, une jeune fille se tient sur l’estrade, avec la maîtresse debout sur sa droite, et son père en train de découper des côtelettes avec un tranchoir. Elle le présente en indiquant que son papa est boucher et que sa chipolata est la meilleure du monde. C’est au tour d’un garçon de monter sur l’estrade avec son père et de le présenter : son papa est maire de Vinci. Un autre élève dans la classe demande s’il peut faire sauter les contraventions. Une petite fille monte et présente son père pompier, puis un garçon dont le père est carabinieri. C’est enfin au tour de Mozza de monter sur l’estrade et de présenter son père, profession Génie.


Déjà le septième album écrit par Zidrou qui a pris la succession de Bob de Groot avec l‘album quarante-sept en 2016, permettant à Turk de continuer à enchanter les rétines des lecteurs avec ses dessins plein d’entrain, son incroyable attention aux détails attestant d’une application sans faille, d’un véritable amour pour ses personnages. Pour le présent album, le scénariste a opté pour le développement d’un thème, l’amour, au travers d’une bonne moitié des gags de l’album, ce qui lui donne une unité particulière, et qui suscite chez le lecteur l’interrogation inconsciente de savoir si le gag qu’il lit comporte une dimension amoureuse. Bien évidemment, cet album, comme tous les autres de la série, reste tout public. Pour autant, le lecteur adulte sourit en constatant que Zidrou parvient à se montrer provocateur, à s’aventurer au-delà du politiquement correct, tout en conservant les caractéristiques d’une lecture pour tous. Dans la première histoire, Léonard apprend que son amour de jeunesse, Giovanna, vient de devenir veuve : c’est une occasion inespérée de la courtiser. Le lecteur fait connaissance avec une femme aux cheveux blancs, à la silhouette élancée mise en valeur par sa robe de deuil noire. Il se retrouve pris au dépourvu quand elle déclare qu’à présent qu’elle est veuve, riche et plutôt avenante encore, elle n’a aucune intention de se remettre sous la coupe d’un homme et qu’elle a un faible pour les hommes plus jeunes. La tête que fait Léonard en entendant ça, n’a pas de prix.



Zidrou se montre tout autant facétieux lorsque Léonard invente le principe de rendez-vous en aveugle (blind date) pour Mathurine Montorchon de la Serpillière. Cette dernière, toujours aussi accorte et bien portante, saute sur l’occasion d’une manière très personnelle, et le lecteur ne peut que sourire en voyant l’énergie qu’elle met à participer à cette forme de speed-dating. Dans le gag intitulé Vol de nuit en cinq pages, la vie sentimentale de Mathurine se retrouve à nouveau à l’honneur, d’une autre manière. Alors qu’elle rentre dans l’atelier de Léonard pour faire le ménage du matin, elle se rend compte qu’Anastasio Schippatore se trouve dans la place et elle ne lui prête aucune attention, ce qui prend le cambrioleur au dépourvu. Il s’adresse à elle pour lui demander si elle n’appelle pas au secours, si elle ne craint pas que son frère Atanasio et lui ne lui fassent subir les pires outrages. Elle le toise d’un drôle d’air, sa posture montrant bien son assurance, et reprend derechef son ménage avec énergie, tout en lui demandant s’il a fini de se caresser les testostérones dans le sens du poil. Le dessinateur sait insuffler du caractère dans son visage et son langage corporel, Mathurine devenant ainsi bien plus qu’un simple personnage secondaire à usage comique. Sur la page suivante, Anastasio lui parle de batifolage. Mathurine sort son dictionnaire qu’elle consulte pendant quatre cases, le lecteur fondant complètement devant ses petites mimiques.


Bien évidemment, les auteurs utilisent tous les ingrédients qui font l’identité de cette série. Les dessins sont toujours aussi agréables à lire : la rondeur des personnages, leur visage avec un gros nez et des expressions un peu exagérées pour les rendre plus expressifs, leur caractère foncièrement gentil. Dès la deuxième page, ils rappellent que la violence à des fins comiques a bien conservé sa place : une énorme onomatopée BLAM, le buste du disciple calciné et troué comme une passoire par la grenaille du tromblon de son maître, deux autres BLAM dans la page suivante, aggravant encore l’état du disciple. Il y a même un gag en une page intitulé Tout feu, tout BLAM, consacré à l’essayage de tromblon pour déterminer celui dont l’effet est le plus destructif ou le plus trouant. L’exagération est telle que le lecteur ne peut y voir qu’une volonté humoristique, déconnectée de toute réalité de blessure. Turk & Zidrou poussent le bouchon encore plus loin avec le gag en une page intitulé Où t’es outil ? : Léonard entre dans la chambre de Basile pour récupérer ses outils encore fichés dans son corps, l’enclume bien sûr, une paire de tenaille, un marteau et même un tournevis logé dans une de ses oreilles.



Après toutes ces aventures, le lecteur reste béat d’admiration devant l’inventivité des auteurs. Ils vont chercher des inventions dans le monde moderne : une carte bancaire, du mercurochrome, un souffleur pour feuilles, la chirurgie esthétique, l’enseigne lumineuse. Ils n’hésitent pas à en améliorer quelques-unes dans le registre de l’Anticipation, comme un barbier robot ou le mouvement perpétuel pour un rockingchair. Comme à son habitude, Turk intègre ces merveilles technologiques facétieuses, avec une évidence extraordinaire, comme si elles avaient réellement pu être fabriquées par Léonard avec les outils dont il dispose. Parmi les ingrédients attendus, Bernadette, Raoul Chatigré et Yorick occupent une place de choix, et ils sont bien au rendez-vous : la première essayant d’échapper aux inventions qui tournent mal, le deuxième réveillé brutalement alors qu’il dort sur le lit de Basile et figurant en bas de la dernière page de chaque gag, le dernier en tant que spectateur immobile souvent malmené et flanqué à terre, à l’envers. Comme à son habitude, Turk ne ménage pas sa peine pour représenter les environnements : les meubles et accessoires dans la chambre de disciple, les trucs et les machins (sans oublier les outils et les inventions abandonnées) dans l’atelier de Léonard, et les différents lieux comme le jardin du père de Giovanna, les rues de Vinci, la salle de classe et la cour de récréation de l’école de Mozza, l’échoppe du marchand de tromblons, la cuisine de Mathurine, le puits sur la place de Vinci. 


Les deux créateurs ne donnent jamais l’impression de ronronner ou de se reposer sur leurs lauriers, ils continuent d’imaginer de nouvelles situations, de nouvelles dynamiques d’intrigue Cela commence avec l’introduction de Giovanna, et au cours de cette histoire, c’est Léonard qui se retrouve dans une fâcheuse posture, puisqu’il est enfourné dans le four à pain du père de Giovanna, quelle humiliation, douloureuse qui plus est. Basile bénéficie d’une intervention de chirurgie esthétique au cours de laquelle son visage est refait de manière exhaustive et drastique. Bernadette, en intervieweuse, et Raoul, en caméraman, effectuent un reportage sur le reflet de Léonard qui habite le miroir en pied. Léonard trouve quelqu’un d’autre que Basile dans le lit de celui-ci. Les surprises abondent, attestant du plaisir des auteurs, pulvérisant tout risque de répétition.


Ce cinquante-troisième album de la série Léonard s’avère être une grande cuvée : Turk continue d’enchanter par la vivacité de ses personnages, et par le soin porté aux décors et aux accessoires, Zidrou se montre inventif dans les gags, les situations, la façon de filer légèrement le thème de l’amour dans une partie des gags de ce tome. Le lecteur arbore un sourire de la première à la dernière page, charmé de l’élégance avec laquelle les auteurs savent se montrer incorrects, malicieux, facétieux, rasséréné par l’affection qu’ils portent à leurs personnages.



mercredi 8 mars 2023

Amatlan

Rien ne finit, ça devient autre chose.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, le récit d’un voyage de l’auteur au Mexique. Sa première publication date de 2009. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Elle est en noir & blanc et compte quatre-vingt-quatre pages.


À Paris, le 30/10/2007, un dessin en pleine page : un homme debout nu contemple une femme allongée, nue également. Le cinq décembre 2007, au Mexique, à Amatlán, le jardin, vu de l’intérieur de la maison, les feuilles de lierre sont en fer forgé, derrière se trouvent une cour et un arbre. Le même jour, dans cette cour, deux chiens, un jaune et un noir, dorment au soleil. Le chien jaune a les yeux très bleus, avec une pupille noire au milieu, le souvenir d’un ancêtre du Grand Nord. Le même jour, la vue depuis la terrasse de la maison, deux vautours tournent là-haut, au-dessus des montagnes. Suit une représentation réalisée le lendemain, de la maison vue de la route pavée : elle se trouve à l’extrémité d’une allée, au milieu de la végétation. Toujours un dessin en pleine page : l’intérieur de la maison, il ne faut pas marcher pieds nus, il y a des scorpions. Un dessin d’église : Edmond indique qu’il est au Mexique puisqu’il dessine une église mexicaine, l’église Santa Maria à Tepoztlan, le six décembre 2007. Dans cette ville, il rencontre un Italien dans un café : il s’appelle Andrés, il vit ici. Ils se parlent, Edmond lui dit qu’il fait de la bande dessinée. Son interlocuteur lui répond qu’il y en a un qui vient ici tous les étés, un auteur comme lui. Qui ? Golo. Qui ? Golo ?...  Edmond n’en revient pas : son ami Golo, parisien et égyptien, bientôt mexicain, ici !



Première promenade dans la montagne qui est derrière la maison le sept décembre 2007. Désir de voir, d’aller là où tournent les vautours, dans leur paix. Zapata s’est caché ici. De la vallée montent des hurlements qui n’ont pas de pauses, les aboiements des chiens, beaucoup de chiens, errants aussi. Peut-être qu’en bas, les hommes silencieux crient leurs misères à travers les gorges des chiens ? Le soleil se couche, il faut redescendre. Le lendemain, Edmond fait la connaissance de Manuel, Anne, Juan Pablo. En son for intérieur, il s’interroge. Encore une fois un livre. Encore ?... Un carnet de voyage ? Il est assis dans un jardin, quelque chose comme un jardin. La couleur dominante est celle de la brique, du beige aussi avec des taches vertes. On est environ à 1.700 mètres d’altitude, début décembre, il fait doux. Il y a des arbres dans ce jardin, des ciruelos, une espèce de prunier dont les fruits ont le goût des oranges, un peu, avec un gros noyau. Deux maisons se font face, dans celle qui est dans son dos il y a Anne, Anne écrit pour plusieurs journaux français. Devant, il y a celle où il loge avec elle, elle c’est Neige. Il l’entend rire avec Magali dans la cuisine. Magali donne des cours de philosophie dans une université à Cuernavaca.


Qu’il soit familier de l’écriture d’Edmond Baudoin, ou qu’il le découvre avec cet ouvrage, le lecteur éprouve vite une forme d’accoutumance à la forme très libre de sa narration. Le récit commence sous la forme de dix illustrations pleine page, avec une date (celle à laquelle elle a été réalisée), un court texte explicitant ce qui est représenté. Le lecteur comprend que l’auteur a réalisé ces dessins sur le vif, parfois au pinceau, parfois à la plume. Il s’agit d’images descriptives où le lecteur peut reconnaître ce qui est représenté, avec un degré de précision variable, jamais avec un aspect photographique, que ce soit dans la précision ou dans le détail. En planche six, l’artiste s’attache à détourer chaque élément présent dans la grande pièce de la maison, mais avec des traits irréguliers, sans texture, et presqu’aucune ombre portée. En planche quatre, il reproduit l’impression que donnent les arbres devant la montagne, avec des traits de pinceau appuyés pour reproduire l’effet de silhouette de ces éléments, sans aucun détail sur l’intérieur des surfaces qu’il s’agisse des feuilles ou des troncs. Dans les pages suivantes, à une ou deux reprises, les images s’avèrent être composites associant deux ou trois éléments issus de prises différentes, encore accompagnées d’un texte soit laconique soit composé de plusieurs paragraphes. Ce n’est qu’à partir de la planche vingt-six que le lecteur découvre des compositions plus classiques de cases alignées en bande, la plupart avec une bordure de case, le temps de six pages. Puis revient le mode en illustration accompagnée d’un texte.



Edmond Baudoin choisit la forme et la composition de chaque page comme bon lui semble, au gré de sa fantaisie. En tout cas, dans un premier temps, le lecteur se dit se dit que l’auteur suit l’inspiration du moment. Mais s’il a lu d’autres ouvrages, il sait qu’en fait Baudoin compose bel et bien chaque ouvrage, peut réaliser plusieurs brouillons d’une page, tout en s’accordant une liberté totale, sans se sentir contraint de respecter une attente implicite du lecteur sur un format de cases disposées en bande. L’effet ne s’apparente pas à celui d’une bande dessinée et déstabilise dans un premier temps car le lecteur ne retrouve pas l’effet de la régularité de disposition des cases, ou l’interaction attendue entre phylactères et images, et dans le même temps ce n’est pas un texte illustré, ou des images commentées. C’est une sensation de liberté peu commune en bande dessinée, à la fois des images et des mots sur des pages rectangulaires, à la fois quelque chose d’inattendu, d’impossible à anticiper à chaque découverte d’une nouvelle page. Même un lecteur familier de l’artiste se retrouve surpris. Tout d’abord en planche 18 quand il comprend qu’il lit les mots de Neige, Edmond ayant fait participer sa compagne : elle raconte son état d’esprit quand Edmond souhaite qu’elle vienne danser avec lui sous les yeux des villageois à une fête, et qu’elle ne se laisse pas convaincre. De la planche trente-six à la planche quarante-trois, le texte n’est plus manuscrit, mais en caractères d’imprimerie, Neige évoquant en prose le viol dont elle a été la victime et son incidence sur sa relation avec Edmond, les images devenant effectivement une illustration sur le bord, les planches quarante et quarante-et-un en étant même dépourvues. Pour autant, l’esprit du lecteur a eu le loisir de s’habituer à la malléabilité de la narration et il se lance dans ces pages de texte avec plaisir, sans même songer un instant à renâcler parce que ce n’est pas de la BD.


En planches onze et treize, l’auteur développe un texte de plusieurs paragraphes dans lequel il s’interroge sur ce qu’il est en train de faire, sur la nature de son récit, de son ouvrage. Un carnet de voyage ? Encore une fois un livre… Pour dire quoi ? Le chemin ? Son chemin ? Le lecteur ressent au fil des pages que l’auteur n’agit pas par automatisme, qu’il ne se contente pas de raconter ce qu’il voit, ce qu’il ressent, sa façon de vivre sa relation avec sa compagne Neige. Il s’interroge sur la première planche avec l’homme et la femme nus, puis découvre ces images qui montrent les lieux qui entourent Edmond Baudoin, comme croqués sur le vif, mais en fait montrant ces endroits avec sa sensibilité, sa subjectivité. Il se dit d’ailleurs que le narrateur a opéré un choix dans ce qu’il montre, dans ce qu’il représente, que sa subjectivité s’exprime également dans ce qu’il a retenu pour être montré, qu’un autre auteur aurait fait d’autres choix, aurait montré d’autres lieux, ou les aurait montrés d’une autre manière. De ce point de vue, le récit s’apparente bien à un carnet de voyage, avec les lieux du quotidien, avec un peu de marches, de voyages qui s’apparente à du tourisme, mais à l’opposé de celui de masse. Le lecteur voit ces paysages par les yeux de l’artiste, et il perçoit que celui-ci est attaché à rendre compte de ce qu’il voit, pas à plaquer une conception préalable sur ce qu’il découvre. Cela donne un carnet de voyage très personnel.



Toutefois, ces pages ne peuvent pas être réduite à un carnet de voyage à Amatlán et dans ses environs, parce qu’Edmond Baudoin raconte également sa relation avec Neige. Il le fait en assumant sa subjectivité personnelle, en la faisant ressortir. Il ne présente jamais ses pensées comme une vérité, mais bien comme sa perception des choses, de cet être humain qui n’est pas lui, de ses projections. Dès la planche treize, il indique explicitement qu’il a soixante-cinq ans lors de ce voyage, et que Neige en a trente. Il a une conscience aigüe à la fois de la transgression que cela constitue vis-à-vis des conventions sociales, sans développer le pourquoi desdites conventions, et de son désir pour elle. Il n’insiste pas particulièrement pour son respect pour elle, mais le lecteur qui déjà lu d’autres bandes dessinées abordant le sujet de ses relations avec la gent féminine, connaît à la fois son pouvoir de séduction, à la fois son respect absolu du consentement. Il ressent qu’Edmond ne veut en aucun cas mettre en œuvre une quelque forme d’ascendant que lui donnerait son âge sur elle. Le lecteur comprend que dans ces conditions l’auteur ait souhaité donner la parole à Neige, qu’elle ait pu exprimer son point de vue, ses ressentis, qu’ils figurent dans l’ouvrage. Cet aspect-là de la bande dessinée est traité avec une rare sensibilité : l’auteur se met à nu avec une honnêteté totale, tout en préservant une pudeur qui évite au lecteur de se sentir de trop, ou de devenir un voyeur. Cet album est également un carnet de voyage vers l’autre dans une relation amoureuse, dans toute sa singularité, et dans le même temps dans tout ce qu’elle peut avoir d’universelle, avec exécution d’une rare beauté.


Une bande dessinée d’Edmond Baudoin de plus… Et c’est déjà beaucoup. Un carnet de voyage à nul autre pareil, dans lequel la sensibilité de l’auteur s’exprime dans chaque dessin, chaque phrase, chaque construction de page. Un voyage géographique en dehors des sentiers battus, avec une perception du quotidien et des paysages qui n’appartient qu’à cet auteur. Également un voyage amoureux, une relation fragile, délicate, difficile à faire accepter aux yeux des autres, et même aux yeux de l’auteur, avec une exigence de soi pour ne pas profiter de son charme et de son âge, ne pas abuser d’une forme d’ascendant, construire un consentement réciproque entre deux êtres uniques.



mardi 7 mars 2023

Humaine, trop humaine

La joie, c’est tout ce qui consiste à remplir une puissance.


Ce tome est un recueil de scénettes de deux pages, chacune consacrée à un philosophe différent, qui était initialement parues dans Philosophie Magazine. Il comprend quarante-six entrées, toutes réalisées par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il se termine par une liste alphabétique des quarante-six philosophes ainsi évoqués. Les trois lignes de texte en bas de chaque deuxième page ont été rédigées par l’épicurienne Mathilde Chédru. L’autrice termine l’ouvrage en indiquant qu’elle sait qu’elle ne sait rien sinon ce qu’elle doit à René Pétillon.


Mépilation métaphysique : une dame pénètre dans l’institut de beauté Sois belle et tais-toi. Elle passe en cabine pour se déshabiller et va s’allonger pour une épilation des jambes puis du maillot. Dans le même temps, le récitatif invite à commencer par la considération des choses les plus communes, à savoir les corps qu’on touche et qu’on voit. Prendre par exemple un morceau de cire. Mais voici qu’on l’approche du feu. Ce qui y restait de sa saveur s’exhale, sa couleur change, sa figure se perd. Il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? il faut avouer qu’elle demeure et personne ne peut le nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? – Mauvaises herbes : Voltaire est assis à sa table de travail et il écrit. Ayant terminé, il part se promener dans le parc, dans un salon, dans la rue, au bal, puis il monte sur scène. Tout du long, il repense à son écrit : il faut cultiver notre jardin, en répétant cette phrase comme un mantra, jusqu’à hurler à plein poumon à l’adresse du public : Make jardin great again!



Abécédaire : bien installé dans son fauteuil, Gilles Deleuze discourt au profit de son interlocutrice. I, comme idée. L’idée traverse toutes les activités créatrices. Créer, c’est avoir une idée. L’idée, en philosophie, se présente sous forme de concepts. Un peintre n’a pas moins d’idées qu’un philosophe. L’artiste, lui, crée des percepts, c’est-à-dire un ensemble de perceptions et de sensations qui survient à ceux qui les éprouvent. D, comme désir. La philosophie du désir, ça consiste à dire aux gens : n’allez pas vous faire psychanalyser, n’interprétez jamais, expérimentez des agencements. - Les tweetées de Pascal : le philosophe est assis un banc dans un parc et il poste ses pensées sur les réseaux sociaux. L’amour-propre est un avertissement pathétique. Nous haïssons et la vérité et ceux qui la disent. Nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et nous voulons être estimés d’eux. On nous traite comme nous voulons être traités. Nous voulons être flattés, on nous flatte. Nous aimons à être trompés, on nous trompe. La vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. - Langue vivante : attablé à la terrasse du café Flore, Gottlob Frege s’adresse à la jeune femme assise avec lui. Elle se plaint qu’il l’a chauffée et que finalement il refuse d’aller plus loin.


Le titre constitue une déclinaison de l’ouvrage Humain, trop humain, un livre pour esprits libres (1878/1886) écrit par Friedrich Nietzsche (1844-1900), avec une connotation féminine L’autrice réalise quarante-six scénettes, mettant en scène des philosophes de tout horizon, de Héraclite (-541 à -480) à Jean Baudrillard (1929-2007), en passant par René Descartes ou Gottlob Fregge. Elle intègre également un mythe, celui d’Ulysse, et les trois singes de la sagesse. Chaque philosophe dispose de ses deux pages en vis-à-vis, une courte mise en scène indépendante de toutes les autres, avec un titre, une forme d’intrigue, une chute, et trois lignes en bas de la deuxième page, la première indiquant son nom, son métier, ses dates de naissance et de mort, les deux suivantes exposant de manière très synthétique le concept mis en scène et l’ouvrage dans lequel il apparaît. Chaque page est constituée de cases alignées en bande, leur nombre pouvant varier d’un unique dessin en double page pour Edmund Husserl (1859-1938), à deux pages en gaufrier de trois bandes de trois cases chacune pour chaque page dans l’entrée consacrée à René Descartes (1596-1650). Une poignée d’entrées sont construites sur des cases de la largeur de la page, telle celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). Pour chaque présentation, l’autrice choisit un thème précis ou un concept de l’œuvre du philosophe considéré. Dans la majeure partie d’entre elles, elle prend le parti de mettre en scène ledit philosophe en train d’énoncer ce principe, en reprenant un texte extrait de son œuvre. Ainsi Søren Kierkegaard déclame ses idées sur le concept de l’angoisse, en haut d’un promontoire rocheux, écouté par une femme dont la randonnée l’a amenée là. Elle peut également adapter le discours en y insérant des thèmes modernes, comme le développement d’Aristote (-384 à -322) sur le logos, appliqué aux logos des marques.



Sans surprise, le lecteur retrouve quelques grands classiques. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, d'Héraclite d'Éphèse (-541 à -480) : elle l’éclaire avec une dimension écologique, l’eau claire et pure du fleuve devenant un dépotoir pour déchets de toute sorte. La réflexion d’Henri Bergson (1859-1941) sur le rire donne lieu à une transposition sous forme de numéros de stand-up interprétés par d’autres philosophes. Emmanuel Kant (1724-1804) n’hésite pas à se donner en spectacle au karaoké ce qui permet d’illustrer sa vie studieuse et routinière, entièrement consacrée à ses recherches. Catherine Meurisse choisit également d’autres philosophes à la pensée complexe, et moins dissouts dans la culture populaire. En pages 30 & 31, le lecteur voit une femme enceinte s’allonger sur la table d’un médecin pour une échographie. Les traits de contour restent légers et secs pour définir rapidement les deux silhouettes féminines, l’appareil médical, le lit, et l’écran sur lequel apparaît le fœtus en train d’écrire. Il évoque le point de vue du philosophe sur la mort : l’être humain ne court pas vers la mort, il fuit la catastrophe de la naissance. La mise en scène fait apparaître la force transgressive d’un tel point de vue au regard de la médecine moderne entièrement tournée vers la facilitation de ce qui est qualifiée de catastrophe. Le lecteur se dit que Catherine Meurisse n’a pas choisi ce philosophe et ce concept par hasard, qu’il répond à la pensée dominante visant à sacraliser toute vie.


Dix pages plus loin, 40 & 41, le lecteur découvre l’avatar de l’autrice assise à une table de jardin dans un paysage campagnard vallonné. Face à elle se tient un monsieur qui lui expose sa théorie sur l’essence de l’homme, le Dasein. Elle intègre un élément humoristique jouant sur le personnage Charlie, créé par Martin Handford (Où est Charlie ?), tout en retranscrivant le caractère ardu de sa pensée qui remet fondamentalement en question la manière même de poser le problème de l’être et de sa vérité. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir dans cette démarche la volonté de l’autrice de dire, d’exposer la difficulté d’accessibilité de l’œuvre de certains philosophes qui n’en sont pas moins fascinants pour autant. Il en va de même avec le petit théâtre d’Edmund Husserl (1859-1938) qui expose ses difficultés pour faire apparaître aux spectateurs venus à son petit théâtre dans un parc, un nouveau mouvement de pensée philosophique qui, avant lui, était comprise comme la science de l’apparaître, mais que désormais il voudrait présenter comme la science de ce qui n’apparaît justement pas à première vue, une phénoménologie de l’inapparent. Le lecteur en vient à se demander si cette mise en scène du philosophe en prestidigitateur ne constituerait pas un commentaire pince-sans-rire de l’autrice, elle-même se demandant si cette phénoménologie sortie du chapeau ne serait pas à la fois séduisante et un tour de passe-passe.



Avec le titre, l’autrice affiche un point de vue d’humaine. Le lecteur sourit en découvrant que l’exposé de René Descartes s’adresse à une femme qui partage son lit, et se déroule alors que le lecteur la suit au salon de beauté pour se faire épiler : il y a effectivement une composante féminine. Dans la troisième histoire, Deleuze s’adresse à une ophtalmologiste. Dans la cinquième, Frege prend un café en terrasse avec une femme qui s’énerve parce qu’il l’a allumée et qu’il se montre froid et distant. La sixième séquence est consacrée à Denis Diderot et à son discours sur les femmes. Ça commence fort : Les femmes : Impénétrables dans la dissimulation, cruelles dans la vengeance, sans scrupules sur les moyens de réussir. Animées d’une haine profonde contre le despotisme de l’homme. Les femmes portent au-dedans d’elles-mêmes un organe susceptible de spasmes terribles disposant d’elles, et suscitant dans leur imagination des fantômes de toute pièce. Les idées de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté nagent à la surface de leur âme. Plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en dedans, toutes machiavéliques. Le symbole des femmes en général est celui de l’Apocalypse, sur le front de laquelle il est écrit : mystère. La chute de l’histoire montre trois femmes débranchant cet automate et rédigeant l’article sur le clitoris dans la Nouvelle Encyclopédie. La position du philosophe est traitée avec humour. Il en va de même pour l’évocation de la condition féminine par Saint Augustin (354-430, Augustin d’Hippone), au travers du mythe d’Ulysse, par Fénelon (Fénelon (1651-1715, François de Salignac de la Mothe-Fénelon), par Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). L’autrice s’amuse bien également dans les deux pages consacrées à Simone de Beauvoir (1908-1986), pour renverser les rôles avec Jean-Paul Sartre. Le lecteur ne peut que constater l’actualité des propos de Simone Weil (1909-1943) sur l’absence de sens du travail à la chaîne.


La philosophie en bande dessinée constitue un défi pour rendre compte de la complexité et de la richesse de la pensée, de son cheminement. Catherine Meurisse relève le défi, avec la gageure qui est de le faire en deux pages par philosophe. Dans un premier temps, le lecteur peut éprouver une sensation de désappointement : mettre en scène le philosophe, lui faire dire un extrait de son œuvre, et le faire interagir avec une interlocutrice ou avec son environnement pour arriver à une chute en forme de gag. Il lui faut un peu de temps pour ressentir l’effet cumulatif : le choix des philosophes entre évidence et complexité, la mise en scène très synthétique de sa pensée sur un concept bien cadré, l’interaction entre la mise en situation et ledit concept, la variété des thèmes abordés dont certains très ambitieux, et des situations correspondantes. La personnalité de l’autrice se devine en filigrane dans le choix des philosophes, le choix des concepts, la forme d’humour toujours gentille, et les piques bien méritées sur quelques philosophes livrant leur réflexion sur la femme.



lundi 6 mars 2023

#LesMémés T02 Mourir peut encore attendre

Même la mort, j’y crois pas. Tout ça, c’est complot et compagnie.


Ce tome fait suite à #LesMémés - tome 01: Chroniques des âges farouches (2021) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Il constitue une anthologie de cinquante gags ayant pour personnages principaux trois mémés : Huguette, Lucette, Paulette, seules ou ensemble. Il est paru pour la première fois en 2022. Chaque gag a été réalisé par Sylvain Frécon, pour l'histoire, les dessins et la mise en couleurs. Cet artiste a illustré la bande dessinée adaptée du dessin animé Oggy et les Cafards, ainsi que la série Les Barbares chez Hugo.


Parce que je le vaux bien : Lucette et Paulette sont accoudées au comptoir en train de savourer un petit ballon, quand Huguette arrive et leur enjoint d’admirer le travail : détartrage, polissage, lustrage avec vernis anti-rayure Ultimate Brillance, alors c’est qui la plus belle ? Soirée télé 1 : Huguette est confortablement calée dans son canapé en train de regarder la télévision, son caddie rouge installé sur la place à côté d’elle. Elle lui demande s’il dort devant la télé, alors qu’il sait bien qu’elle déteste ça parce qu’elle a l’impression de se retrouver toute seule. Horreur : une personne toque à la porte de l’appartement d’Huguette. Elle ouvre la porte et découvre une silhouette sinistre encapuchonnée avec une faux à la main, et des claquettes aux pieds. Marteau piqueur : Huguette s’est arrêtée devant un ouvrier en train de défoncer le trottoir avec un marteau-piqueur. Elle commence à lui parler de l’effet que ça doit produire sur ses testicules. Enterrement : les trois copines se tiennent devant la fosse creusée dans le cimetière, où vient d’être descendu le cercueil et elles évoquent les dispositions qu’elles ont prises pour le chat, les poissons rouges et les géraniums de la défunte.



Brasserie Saint Fargeau 1 : les trois copines sont en train de manger un morceau dans leur brasserie favorite et Huguette leur demande si elles ont déjà imaginé mourir bourrées, avec une bonne grosse biture des familles, une authentique. Flatulence 1 : Hughette est au lit la nuit, et elle appelle son époux Marcel, puis elle étend son bras vers la place de son mari et tâte pour voir s’il est présent. Dicton à la con : les trois copines sont assises sur un banc et Lucette énonce à haute voix la maxime qui veut que la vieillesse est un naufrage. Huguette s’insurge, disant qu’elle en a marre d’entendre ça, qu’elles ne sont pas des radeaux. Flashy : sur le trottoir, Huguette avec son caddie croise une autre dame âgée habillée de manière très voyante et très jeune, lui déclarant que la vie est une comédie. Shopping : Huguette est entrée dans un établissement de pompes funèbres et elle passe en revue les différents modèles de cercueil en posant des questions, ce qui énerve de plus en plus le vendeur. Flatulence 2 : les trois copines sont assises sur un banc dans un parc, et Huguette demande si elles se souviennent de la première fois où leur mari a lâché une caisse au lit.


Quel plaisir de retrouver ces trois vieux débris, pardon, ces trois vieilles dames toujours dignes malgré leur âge avancé, très consciente de l’inéluctabilité de la mort de plus en plus proche, leur silhouette marquée par les outrages des années, leur santé défaillante, leurs commentaires étant aussi pertinents et francs qu’ils peuvent se révéler acerbes. Le dessinateur n’a rien changé dans sa manière de les représenter : des corps affaissés, des seins tombants, un énorme postérieur, des gros nez démesurés avec Paulette qui décroche le pompon pour son nez crochu, sans oublier leur chevelure improbable, des grandes bouches en forme de fer à cheval quand elles sont ouvertes. Il y a très peu de personnages secondaires ou de figurants, ils sont eux aussi affublés d’un gros nez. Elles partagent leur temps entre des déplacements urbains à pied avec des trottoirs très anonymes, des séjours au comptoir ou à une table de restaurant, quelques stations assises sur un banc, et bien sûr chez elle. Huguette passe pas mal de temps accompagnée par son fidèle caddie pour ses commission et comme point d’appui supplémentaire. Lucette se déplace avec une canne, et Paulette avec son caddie à quatre roues pour plus de stabilité. Le lecteur se rend compte que l’auteur a un petit faible pour Huguette qui est de tous les gags.



Comme le premier, ce tome se présente comme une collection de gags, la majeure partie en une seule page, il n’y en a que trois qui courent sur deux pages. Le lecteur relève qu’il y a douze gags qui se présentent sous la forme d’une illustration en pleine page, avec des dialogues. L’artiste a pris le parti de réaliser des cases qui sont de forme ovale, dépourvues de bordure encrée. Il adapte le nombre de cases à la nature du gag, de sa densité d’information à présenter, du rythme qu’il souhaite donner à la lecture, du mécanisme qui peut être un gag visuel, ou qui peut reposer sur un plan fixe au cours duquel les copines papotent. Du coup, une page peut ne contenir que deux cases, ou bien jusqu’à huit disposées en quatre bandes de deux. Il peut s’agit de cases qui sont disposées deux à deux sur une même bande, ou bien de cases de la largeur de la page. Mine de rien, ces dames se déplacent et l’artiste représente de manière simplifiée de nombreux lieux tous aisément reconnaissables : le zinc d’un bar, le salon d’Huguette avec son canapé deux places, son poste de télévision (écran plat) et sa table basse, un cimetière avec une tombe fraîchement creusée, la table habituelle de ces dames au restaurant avec l’ardoise en arrière-plan, la chambre d’Huguette (rien d’affriolant), le magasin de cercueils, un banc dans une allée du parc, le cabinet d’un psychothérapeute, un banc de pierre face à la mer en Bretagne avec les mouettes dans le ciel, les toilettes d’Huguette, sa salle de bain, le magasin de fruits et légumes, le supermarché, un abribus, et de nombreux arrêts à différents endroits sur le trottoir.


L’artiste ne se montre pas non plus minimaliste dans les activités représentées : descente de godets, regarder la télé (et même s’endormir devant), défoncer un revêtement de trottoir au marteau-piqueur, participer à un enterrement, regarder les gens passer, déboucher de bonnes bouteilles, hurler par la fenêtre, assister à une projection assez particulière, avancer à un rythme de tortue cacochyme sur le trottoir, boulotter, et bien sûr papoter. L’humour joue sur l’âge de ces mémés, leurs problèmes de santé pas toujours très ragoûtant (Huguette paradant avec sa dent unique), pas toujours très fins (des flatulences), souvent banals comme le besoin de s’assoir ou celui de faire une petite sieste. Comme dans le tome un, Frécon ne les épargne pas : Lucette se retrouvant à grincer quand elle marche du fait de l’usure de son squelette. En auteur complet, il peut également passer dans un registre purement visuel : la mort avec des claquettes aux pieds, l’étonnante mémé du quatrième âge avec ses cheveux roses, ses lunettes avec strass, son tutu à froufrou et son décolleté plus tombant que pigeonnant, le graph réalisé par Huguette qui nécessite de prendre du recul pour apprécier le positionnement de l’étoile de la bergère, ou une mise en scène comique. Il sait également combiner visuel et texte pour caser un calembour, peut-être pas extraordinaire, mais irrésistible grâce à un rapprochement visuel incongru comme ce tableau de Titien (1488-1576, Tiziano Vecellio) et de la mémère qui le tient. Il sait également manier l’absurde, comme cette séance surréaliste de thérapie que Huguette passe avec sa tête dans son caddie.



Le lecteur apprécie cette fois aussi l’incongruité d’avoir choisi comme personnages principaux des femmes (très) âgées : des êtres humains généralement peu représentés dans les bandes dessinées, au potentiel de séduction très faible, et en mettant en avant leurs défauts, sans même leur donner la qualité d’être grand-mère et de s’occuper de leurs petits-enfants. La transgression se produit naturellement avec de tels personnages, ne serait-ce que parce qu’elles ont conscience de leur mort (très) prochaine, sujet généralement tabou en bonne société. L’auteur pousse le bouchon beaucoup plus loin lorsqu’il met en scène le décalage qui se produit entre les signes de séduction extérieure (très) matraqués par la société, à commencer par une bonne santé, et la réalité physique de Huguette, Lucette et Paulette. Ça commence par la première qui s’adresse à son caddie comme si elle parlait à feu son époux. Ça continue avec cette vieille femme qui porte un tutu fluo et des cheveux roses, ou encore Huguette en train de lire aux toilettes tout en faisant ses besoins. L’humoriste pousse le bouchon encore plus loin en faisant des blagues sur le physique. Cela commence avec le fessier très large de ces dames, état de fait dont elles ont conscience, qu’elles assument et qu’elles attribuent à une vie passée à se voiler la face, à fuir ses problèmes sans jamais prendre le temps de les regarder en face, préférant les planquer et s’assoir dessus. Ça continue avec une provocation visuelle énorme impliquant la nudité d’Huguette et son sexe : degré de séduction zéro, hypocrisie sur la décrépitude physique zéro, transgression maximale avec une sensibilité respectueuse. Avec le dernier gag, il prouve qu’il peut faire tout aussi transgressif et émouvant en évoquant simplement l’émoussement des émotions, et la capacité de les ressentir, en particulier la tristesse.


Une bande dessinée humoristique mettant en scène de vielles femmes au physique ravagé par l’âge : Sylvain Frécond sait générer de la tendresse chez le lecteur, pour Huguette, Lucette et Paulette qui ont conservé un solide sens de la dérision, un sens du discernement remarquable, et qui font preuve de sagesse dans l’acceptation de leur état, dans leur calme alors que la mort s’impose à elles dans leur papotage quotidien, et il n’est même pas certain qu’il y aura une sorte de pot avec des cacahuètes, pis du vin à bulles pour les accueillir dans l’au-delà. Vivement le tome 3.



jeudi 2 mars 2023

Vénus H. T03 Wanda

Tout ne se négocie pas dans la vie, Mambo.


Ce tome fait suite à Vénus H. T02 Miaki (2007). L’ensemble de la série a été écrit par Jean Dufaux, dessiné et mis en couleurs par Renaud Denauw. Ce tome est sorti en 2008 et compte cinquante-quatre planches de bande dessinée. Il est le dernier de la série. Puis Renaud & Dufaux ont à nouveau collaboré pour les trois tomes de la série La route Jessica, une sorte d’épilogue à leur série Jessica Blandy (24 tomes de 1987 à 2006).


Dans un salon très spacieux, deux femmes sont en train de se déshabiller mutuellement sur un canapé en s’embrassant. Dans cette pièce richement meublée, une douzaine de personnes sont en train de les regarder, des hommes en complet, des femmes en robe de soirée. La moitié tient une coupe de champagne dans la main, il y a plusieurs bouteilles sur la table basse, ainsi que des plateaux de canapés. Wanda observe la scène, Oleg Kozca lui ayant passé un bras autour de l’épaule. Elle organise des spectacles, des rencontres privées, où l’organisation des corps ne laisse rien au hasard. Elle a affaire à des regards blasés, à des imaginaires corrompus par la satiété. Il ne faut cependant pas s’y fier : c’est un monde cruel où chacun guette les failles de son voisin. Rien ne s’oublie, rien ne se pardonne. Et la faille s’élargit. Elle reste donc vigilante. Elle intervient parfois. Elle se donne rarement. Il faut la mériter. Oleg Kozca jouit de ce privilège : la tenir contre son corps, la déshabiller parfois. La posséder si l’envie lui en prend. Il n’a jamais réussi à la faire jouir. Aucun homme ne réussit à la faire jouir. Mais elle crée l’illusion. C’est son métier, l’illusion. Elle y est incomparable. C’est pour cela que mademoiselle H. l’a engagée. Elle est une fille obéissante, en apparence. Cela demande un long travail, l’apparence. Mais elle y est arrivée. Elle donne le change. C’est tout ce qu’elle donne d’ailleurs. Les hommes croient qu’elle s’occupe d’eux. En fait, elle actionne de mécanismes, des mécanismes sans surprises. C’est ce que les hommes sont, ni plus ni moins : des mécanismes. Ils croient rugir, c’est simplement une bielle qui s’affole. Ainsi, elle croyait dominer le monde quand soudain, cette nuit-là…



Wanda monte dans une chambre avec l’homme que lui a désigné Oleg Kozca. Elle répond à son téléphone qui sonne inopinément. Kozca décide de les quitter, laissant Wanda faire son métier. Dehors, il est interpellé par un homme qui lui déclare qu’il est envoyé par Souloud, car ce dernier a des ennuis. Une partie du matériel a disparu. Oleg Kozca est un homme d’affaires. Les hommes d’affaires aiment l’ordre. Même si cet ordre amène le désordre. Et les sacs bleus amènent toujours le désordre. Il monte en voiture pour rejoindre Souloud. Le lendemain, sur un banc parisien, Wanda rencontre madame Garnier. Cette dernière l’a appelée parce que leur fille Dominique a fugué, il y a trois jours. Son mari voulait appeler la police. Wanda lui indique qu’elle connaît une personne qui peut les aider à retrouver leur fille. Elle s’allume une cigarette, alors que madame Garnier vient de lui rappeler qu’il s’agit également de la fille de Wanda.


Avec les années passées, le lecteur sait qu’il découvre le dernier tome de la série, sans pour autant déterminer si ce nombre correspond au plan initial des auteurs ou s’ils ont dû y mettre un terme faute de ventes. Il découvre Wanda, qu’il avait vu passer dans le tome précédent, et il relève qu’il ne lui est pas présenté d’autres employées de Vénus H., ou presque. Il remarque aussi que ni Anja, ni Miaki ne font une apparition dans cette histoire. Pour le reste, il retrouve les composantes de la série : une très jolie femme faisant commerce de son corps pour le compte de la mystérieuse société Vénus H. de la tout autant mystérieuse Madame H., Mambo l’intermédiaire de cette dernière, monsieur Zacharian et son aide So li, également employés de Madame H., des séquences de service sexuel, la haute société, et des beaux quartiers dans Paris. Il retrouve donc ce plaisir pour partie malsain à côtoyer une call girl de luxe dont la dynamique de vie perd son point d’équilibre, et qui doit sortir de sa normalité pour pouvoir préserver quelque chose ou quelqu’un à qui elle donne la priorité au péril de sa vie. Les milieux dans lesquels elle évolue ne peuvent pas tolérer ces écarts de conduite, ne peuvent pas laisser faire des comportements personnels allant à l’encontre du cadre établi.



Dès la première page, le lecteur retrouve l’étrange coupe de cheveux, voire sculpture, de Wanda, qu’il avait pu découvrir dans le tome précédent. Dans ce tome, c’est la seule à avoir une chevelure si singulière, mais les autres ne sont pas fades pour autant, chaque personnage disposant de la sienne en accord avec sa personnalité : d’une belle coupe masculine avec la raie sur le côté, à une coupe afro, en passant par des cheveux en bataille, des coupes onéreuses et des coupes bon marché. L’artiste se montre toujours aussi investi dans chaque case, avec un équilibre délicieux entre le niveau de détails et la lisibilité. Le lecteur prend le temps d’admirer l’aménagement de la pièce qui accueille la partie fine, jusqu’à l’évocation du motif du tapis. Par la suite, il admire d’autres intérieurs : le salon petit bourgeois des Garnier avec un tapis beaucoup plus basique, le donjon avec la représentation du Soulier de Satin (1929) de Paul Claudel (1868-1955), le restaurant luxueux dans lequel dîne le ministre Gérard d’Aublay, le café tout simple où M. Garnier rencontre l’inspecteur Lebel, l’appartement luxueux de Wanda et sa chambre à coucher, l’appartement de maître Abel et sa décoration chargée, l’intérieur du pavillon de banlieue surnommé la Guérite. Il prend tout autant de plaisir à ralentir sa lecture pour apprécier les vues en extérieure : les toits parisiens avec leur zinc, les colonnades du parc Monceau, un pont parisien, un marché découvert, des escaliers de la butte Montmartre, un magnifique massif de joncs, etc. Les personnages sont habités par une sorte de grâce discrète, ce qui les déréalise légèrement.


Le scénariste a repris la structure de deux tomes précédents : une employée de Vénus H., un enjeu qui s’avère très personnel, un trafic illégal (cette fois-ci le contenu d’une mystérieuse mallette bleue). Cette intrigue sert de support au chemin que doit parcourt Wanda : elle n’est pas bâclée ou bancale, mais elle ne constitue par l’intérêt principal du récit. Elle est proprement résolue en fin de tome, avec l’usage de conventions associées au genre polar, y compris une coïncidence bien pratique, sans qu’elle n’apparaisse impossible pour autant. Cette fois-ci, Wanda fait très rapidement le choix conscient de contrevenir aux règles pour sauver un être qui lui est cher. Le lecteur voit une personne à qui la société (Vénus H., mais aussi son métier choisi en toute connaissance de cause, et assumé) lui dicte un comportement. Cette femme n’entretient pas d’illusion sur les conséquences de sa transgression : le prix à payer sera très élevé. Mais la fin justifie les moyens. Le récit devient alors un polar beaucoup plus noir, très intense. Les conventions aguicheuses ou faciles (scène de nudité, rapport sexuel tarifé, partie fine dégénérée, violence physique) sont traitées avec retenue, en particulier en termes de représentation. Le lecteur les voit bien comme des conventions narratives propres à un genre, et dans le même temps les auteurs font en sorte d’assurer une cohérence de ton, une narration factuelle et pragmatique qui permet au lecteur d’y croire.



Les personnages, leur comportement, leurs réactions montrent bien qu’il s’agit de leur monde, de leur quotidien, qu’ils connaissent ces règles implicites, et les conséquences qui en découlent. Tout comme Wanda, ils ne sont jamais dupes de devoir se comporter comme leur dictent les usages, leur condition sociale, leur place dans l’ordre des choses. Ils ont accepté la réalité dans tout ce qu’elle a d’arbitraire, d’injuste, de moche. Monsieur Garnier sait qu’il n’est pas armé pour affronter la brute qui vient le rudoyer. Son épouse sait qu’elle ne dispose d’aucune qualité, d’aucun savoir-faire qui lui permettrait de retrouver sa fille. Dans une scène feutrée, maître Abel explique au ministre Gérard d’Aublay que le bilan de ce dernier est positif : le déficit budgétaire a été limité, l’inflation reste stable, les entreprises redeviennent compétitives et la sécurité sociale reprend des couleurs. Il ajoute que le ministre ne l’a pas fait exprès, mais qu’il a su bénéficier de circonstances particulièrement favorables. Le vent tournait dans le bon sens, et il ne lui a pas tourné le dos. C’est remarquable, même pour un ministre. Il y a là un constat d’une terrible honnêteté : cet homme qui est ministre réussit grâce aux circonstances, et pas à son talent. Très consciente de la manière de fonctionner de l’univers, Wanda décide de ne pas jouer le jeu, de faire preuve de volonté et d’aller contre ce que lui dicte, ou lui prescrit son environnement, en étant toute aussi consciente qu’elle ne peut pas changer la marche du monde ou son fonctionnement. Cet état d’esprit l’oblige également à voir la dépravation des individus, sans plus de voile pour l’atténuer, ainsi que leur folie, leur anormalité monstrueuse.


Un dernier tome, planifié ou non par les auteurs. Quoi qu’il en soit, le lecteur retrouve toute la séduction vénéneuse de cette série : une femme superbe se livrant à une forme de prostitution de luxe, une narration visuelle exquise savamment dosée, élégante, une situation conflictuelle qui ne peut pas bien se terminer. Le tome deux présentait la seule employée qui avait réussi à s’en sortir, celui-ci contribue à la mythologie avec une visite des plus glauques de la Guérite. Il s’agit d’un polar bien noir qui fait usage de quelques conventions du genre, tout en générant un malaise plus profond qu’il n’y paraît car Wanda sort des sentiers battus et ne peut faire autrement que de voir certaines facettes du monde pour ce qu’elles sont. Terrifiant.



mercredi 1 mars 2023

Ma vie est un best-seller

Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte. Écrire, c’est prendre des risques.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Elle a été réalisée par Corinne Maier pour le scénario, et par Aurélia Aurita (Hakchenda Khun) pour les dessins, les nuances de gris et les touches de rouge pour quelques objets. Il s’agit du témoignage des suites de la parution du livre Bonjour paresse : De l'art et la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise (2004) de Corinne Maier, publié par les éditions Michalon. L’autrice évoque ses premières semaines de travail au sein de l’entreprise EDF, ses démarches pour faire publier son livre, sa réception médiatique, les réactions de sa hiérarchie et le bilan financier de ce succès de libraire. Cette bande dessinée comporte cent pages, dont seules les trois dernières sont en couleur. Sa première publication date de 2015. Aurita avait déjà réalisé une bande dessinée de même nature Buzz-Moi (2009), suite au succès d’ampleur plus modeste, de sa bande dessinée Fraise et chocolat (2006 & 2007).


Un chat s’étire sur son coussin : il se lève et se dirige vers le lit de Corinne. Il y grimpe, lui touche le visage avec la patte, lui miaule fortement dessus, jusqu’à ce qu’elle réagisse. Le réveil se met à biper : il est sept heures du matin. Elle écrase la tête du chat comme s’il s’agissait du réveil, et envoie valdinguer ce dernier d’un ample revers de la main. Elle s’étire, récupère et chausse ses lunettes, se lève, se prépare un café et finit par verser des croquettes dans le bol du chat. Elle choisit sa tenue pour son premier jour de travail dans son nouvel emploi, et vérifie le trajet sur la carte. Dehors, un arbre perd sa dernière feuille rouge qui va tomber et s’accrocher sur le casque que Corinne Mayère est en train de mettre, avant de partir en scooter. Après quelques kilomètres, elle parvient à la direction de la recherche d’edéF. Elle pénètre sur le site, gare son scooter, entre dans les locaux et se rend au bureau où elle a rendez-vous tout en écoutant les bribes de conversation.



Casque sous le bras, Corinne Mayère arrive dans le bureau de Jean-François Poivrot qui vient de s’installer dans son fauteuil en cuir. Il lui demande de lui rappeler qui elle est. Il en conclut à haute voix que son transfert a déjà été validé par les ressources humaines. Il consulte son dossier : elle vient d’une des filiales. Il la prévient : ici, c’est différent, plus grand, plus globalisé, plus stratégique. Il faut développer une vision politique des choses. Il espère que le choc ne sera pas trop rude. Elle lui assure qu’elle est prête à relever tous les défis liés à l’ouverture des marchés à la concurrence. Il se lève d’un bond en s’exclamant : Génial ! C’est ça, c’est exactement ça qu’ils recherchent. Il faut développer une vraie culture du changement. Il en a marre de tous ces dinosaures, parce qu’ici c’est du sportif. C’est Fight Club ! Il ajoute qu’elle peut oublier la sécurité de l’emploi : si elle est nulle, il la vire. Il rajoute : c’est une blague, en fait il est super cool comme n+2. Il réfléchit et lui dit qu’elle va travailler avec Pierre Kirillovski, l’un des chefs de projets. Pour répondre à une de ses questions, il lui présente ensuite l’organigramme et lui explique en quoi il correspond à un fonctionnement MA-TRI-CIEL.


Au milieu des années 2000, le marché de l’électricité s’ouvre à la concurrence en France. La bande dessinée présente une jeune femme qui intègre la direction de recherche d’EDF, dans ce contexte, et semble découvrir le monde de l’entreprise, alors que son directeur fait état de son expérience professionnelle précédente. Dans le cours de la bande dessinée, le lecteur observe que la plupart des noms a été changée de manière transparente : eDéF pour EDF, Corinne Mayère pour Corinne Maier, Thierry Ardiçon pour Thierry Ardisson, les éditions Vantalon pour les éditions Michalon, etc., avec de temps en temps un jeu de mot également transparent tel le nom de Jean-François Poivrot pour indiquer un trait de caractère. Le lecteur suppose qu’il s’agit d’une précaution pour éviter tout risque de procès, son intuition s’avérant confortée quand il découvre que Corinne a fait l’objet d’une procédure disciplinaire à la suite de la parution de son livre Bonjour paresse. La structure de la bande dessinée surprend un peu car la première partie évoque l’expérience professionnelle de l’autrice au sein de l’entreprise, mais sans détailler le contenu de son livre. Le lecteur peut envisager ce passage comme la mise en place de la réalisation de son livre, la suite (publication, promotion, réactions) remplissant la promesse du titre : son livre figure parmi les meilleures ventes du moment, et est même traduit à l’étranger y compris aux États-Unis. Dans la mesure où ce même livre raconte son quotidien professionnel, sa vie devient un bestseller. Pour autant, la bande dessinée ne présente pas le contenu dudit livre, ni sa tonalité.



Cette aventure éditoriale est présentée de manière linéaire et factuelle : des interactions entre Corinne Mayère et les autres personnages, les dialogues présentant aussi bien leurs réactions que les informations. Les dessins sont très agréables à l’œil : un peu doux dans une veine représentative et réaliste avec un bon degré de simplification, les nuances de gris venant donner de la consistance. Corinne apparaît immédiatement sympathique, vraisemblablement assez jeune, peut-être pas encore trentenaire. Les images montrent bien son quotidien dans sa banalité, mais aussi dans sa spécificité : son appartement assez dépouillé, les quartiers de Paris traversés en scooter, les locaux de la direction de la recherche, les bureaux et les fauteuils à roulette, la machine à café dans un couloir entièrement dépouillé, une salle de réunion impersonnelle, l’esplanade de la Défense avec la grande Arche et la tour eDéF, les locaux des éditions Vantalon, la place Vendôme avec sa colonne, et pour finir une zone montagneuse en Inde, à proximité du village rural de Bir, à l'ouest de la vallée de Joginder Nagar. Même si certaines cases donnent l’impression d’être assez dépouillées, le lecteur ne ressent pas un manque de densité en informations visuelles. Cela aboutit à une compréhension immédiate des dessins, et à une lecture facilitée et assez rapide.


Les personnages présentent la même apparence immédiate, un peu simplifiée, parfois un peu esquissée, avec des expressions de visage un peu appuyée quand il s’agit de montrer une réaction émotionnelle, et des postures qui forment un langage corporel très expressif, communiquant bien l’état d’esprit au lecteur, ou leur réaction. De la page 58 à la page 60, Corinne présente son livre dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, et le lecteur reconnaît facilement les invités : Laurent Baffie, Serge Raffy, Marjolaine, Arthur Jugnot et Salomé Lelouch. Par la suite, elle est amenée à croiser ou à côtoyer d’autres célébrités également facilement identifiables : Bernard Thibault (CGT), Julien Courbet, Frédéric Beigbeder, Arielle Dombasle & Bernard-Henri Lévy, Massimo Gargia, Richard Bohringer, Nicolas Sarkozy. À l’occasion d’une séquence particulière, la dessinatrice peut se lâcher en utilisant des éléments visuels spécifiques : le directeur surfant littéralement sur l’organigramme de l’entreprise et les éléments de langage associés, un jeu de chat et de la souris, un jeu de l’oie avec des cases du tourbillon médiatique, une page sans mot au cours de laquelle Corinne observe un enfant jouant avec un cerf-volant.



Le lecteur découvre les différentes phases de la célébrité rapide de Corinne Maier. Cela commence avec la rédaction de son livre sur le temps du travail, avec des impressions sur le photocopieur pour les envois servant à démarcher les éditeurs. À compter de la page 45, la mécanique est enclenchée : Corinne va rencontrer son éditeur, et le récit passe à la phase préalable à la publication. Puis vient le temps de la promotion, de la télévision, à la radio, en passant par la une du journal Le Monde, les émissions débats, etc. S’il est curieux, le lecteur peut aller visionner son passage à Tout le monde en parle, sur un site de vidéos en ligne, ce qui lui permet de se faire une idée plus réelle de l’autrice. Il s’aperçoit qu’elle fait preuve de plus de répartie que ne le laisse supposer la bande dessinée, et que le contenu de son livre doit être plus subversif qu’une simple satire comique du monde de l’entreprise. L’autrice a choisi de mener sa biographie au-delà de l’exposition médiatique, jusqu’à ce que ce soufflé retombe et qu’il soit question de faire un bilan financier. Il découvre la procédure disciplinaire à laquelle elle doit faire face, la manière dont son éditeur tire profit de cette manne financière inespérée, et sa rencontre avec Richard Bohringer qui semble l’avoir beaucoup impressionnée par son authenticité, au milieu de la faune people parisienne. En effet, les représentants de celle-ci sont traités avec la même condescendance que la clique d’imposteurs qui composent son milieu professionnel.


Le titre promet de découvrir l’envers du décor : la vie d’une autrice dont un ouvrage devient un bestseller. La narration visuelle s’avère d’une accessibilité optimale avec une densité d’information au dosage parfait pour donner vie aux personnages avec une apparence spécifique, les faire évoluer dans des lieux identifiables, et permettre de reconnaître les célébrités. L’autrice (à double titre) raconte comment elle a vécu les choses de l’intérieur, en édulcorant peut-être un tantinet l’acidité de son livre, tout en faisant bien ressortir la pression qui pèse sur elle, à la fois professionnelle, à la fois pour assurer la promotion de son ouvrage, à la fois médiatique et même financière. Le lecteur en ressort avec le sourire contenté d’avoir pu ainsi partager ce quart d’heure de gloire de Corinne Maier qui en aura d’autres par la suite.