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jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.

lundi 2 février 2026

Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie.


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins.


Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers.



Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer.


Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue.



Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ?


Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines.



Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur.


Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.



lundi 4 août 2025

Le Petit Théâtre des opérations - tome 05: Faits d'armes impensables mais bien réels…

Cette approche simplissime va lui permettre de passer au-delà de la barrière culturelle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas d’avoir lu les tomes précédents, mais ce serait dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, Monsieur le Chien (avec une faute de frappe volontaire sur la couverture, Monsieur le Chon) pour les dessins, et Albertine Ralenti pour les couleurs. Il se présente comme les tomes précédents : un découpage en chapitres allant de cinq à sept pages, une page de texte avec une photographie en fin de chaque chapitre, et quatre anecdotes intercalaires également sous forme de bande dessinée. Par opposition au tome précédent, ces sept chapitres sont tous consacrés à la même personne, pour raconter des phases de sa vie : Adrian Carton de Wiart (1880-1963), officier de l’armée britannique.


Le cinq mai 1880, à Bruxelles, Léon Constant Ghislain Carton de Wiart (1854–1915) félicite son épouse Ernestine Wenzig (1860-1943) alitée, qui tient dans ses bras son nouveau-né Adrian. En 1886, après le décès de sa femme, le père d’Adrian s’installe en Égypte, où il commerce avec les Britanniques. Il explique à son jeune fils que ce dernier reprendra un jour les affaires du père, et pour cela il devra maîtriser aussi bien le français que l’anglais et l’arabe. Adrian apprend aussi tout ce que doit maîtriser un gentleman : le tir sportif, l’équitation au pied des pyramides, la résistance aux maladies de l’époque. Il réussit ainsi à survivre par deux fois au choléra. La nouvelle épouse de son père décide d’en profiter pour lui apprendre à nager en le jetant à la mer. Il s’en tire encore. En 1889, Adrian est envoyé étudier en Angleterre. Ses petits camarades l’accueillent de manière sportive, et ils le regrettent incontinent, étant obligés d’en appeler aux surveillants, pour les sauver de lui. Adrian adore l’Angleterre, et la baston, surtout la baston, un peu trop d’ailleurs. En voyant une affiche de recrutement pour l’armée de l’empire, il sait désormais ce qu’il veut faire : la guerre. Et c’est ainsi qu’en 1891, Adrian quitte l’école, en faisant le mur.



Adrian Carton de Wiart se rend au bureau du recruteur militaire. Il falsifie ses papiers pour pouvoir attester qu’il est bien anglais, et âgé de plus de vingt-cinq ans. Oui, ça passe. Il en profite même pour passer le test de vue à la place d’un autre volontaire. Et oui, c’est repassé. Adrian est envoyé combattre les Boers en Afrique du Sud. Après un voyage en bateau qui lui semble interminable, il se retrouve enfin sur le terrain. Fougueux ; il s’élance pour traverser un fleuve et il se fait tirer dessus. Ses compagnons le tirent de là, et Adrian blessé au ventre et à l’aine est renvoyé en Angleterre. Alors qu’il est sur son lit d’hôpital, son père le sermonne, espérant qu’il a appris la leçon. Adrian lui répond que oui : c’est que la prochaine fois, il nage plus vite pour aller leur péter la tronche. Une fois rétabli, Adrian se rengage dans l’armée, cette fois sous son vrai nom. Il parvient à obtenir sa première promotion : il est nommé caporal. Il réussit l’exploit d’être dégradé le même jour, pour avoir menacé un supérieur. Peu lui en chaut, s’il a pu le faire, il le refera. Il est têtu, il y parvient et progresse vite. Il est bientôt nommé lieutenant.


En marge de la série Le petit théâtre des opérations, le scénariste a également consacré une bande dessinée à Albert Roch (2024), l’un des plus grands héros de la Première Guerre mondiale, dessiné par Éric Stalner. Ici, il choisit un autre militaire à la carrière extraordinaire, tout en le réintégrant dans la série, avec le dessinateur habituel. Il reprend également le découpage en chapitre, ici au nombre de sept, la page de texte en fin de chaque chapitre, et quatre intermèdes. Dans ces derniers, les auteurs se mettent en scène : le scénariste en homme du monde distingué, et le dessinateur en individu mal dégrossi, littéralement à la botte de l’auteur, quémandant son savoir et ses bons mots, ainsi qu’une forme de reconnaissance, l’autre se montrant hautain et méprisant. Le ton est la taquinerie et la carricature teintée d’un cynisme de bon aloi que ce soit pour évoquer la comtesse Carton de Wiart, une cousine d’Adrian, resté à Bruxelles en 1914, la fois où Adrian a accepté d’être témoin d’un duel, la forme que prenaient les superstitions d’Adrian, et la fois où il a défié un Polonais en duel. En huit ou neuf cases, l’anecdote est narrée avec un ton à la raillerie plus respectueuse que moqueuse, aux dessins efficaces et sans fioriture portant eux aussi leur part de dérision déférente.



Alors, oui, les deux auteurs ont conservé toute leur verve humoristique, aussi visuelle que dans les remarques en passant. Tout commence dès l’illustration de couverture avec ce manchot ayant passé un gant de boxe aux couleurs de la Belgique à la main droite, alors que la gauche pendouille inutile là où devrait se trouver la main gauche aux couleurs de la Grande Bretagne, puis le lecteur prend progressivement conscience des six ennemis sévèrement maravés, un seul ayant conservé sa dignité, le Chinois. Dès la première page du premier chapitre, le lecteur sourit devant l’exagération graphique : la nouvelle épouse du père qui botte l’arrière-train du jeune Adrian qui tombe ainsi à l’eau depuis le haut d’une falaise, alors que le texte évoque qu’elle lui apprend à nager en le jetant à la mer. Les auteurs usent régulièrement de ce procédé d’exagération visuelle, accompagnée par un texte sarcastique : le nouveau-né Adrian porte déjà la moustache, la comtesse Carton de Wiart porte également la moustache, l’aide de camp suit Adrian partout en portant une couverture rose à fleurs jaunes, dans son assiette à dîner à la table du roi d’Angleterre se trouve un petit monstre plein de tentacules (alors qu’une notre dans la marge reproduit les propos de ce mini Nyarlathotep, en version originale), les réactions des personnes présentes quand Adrian surgit tout à coup dans une pièce alors qu’ils évoquaient sa mort assurée, etc. Le dessinateur s’amuse comme à son habitude à glisser une incongruité visuelle de ci de là : le message Remember the fifth of november sur l’affiche d’un opticien, le sigle des Cigares du pharaon sur une pierre dans le désert, des dés en peluche accrochés au poste de pilotage d’un avion militaire, un petit canard en plastique flottant sur la mer au milieu du naufrage d’un avion, etc.


Le scénariste s’amuse bien également avec différents gags, dont ceux récurrents comme Adrian surprenant jusqu’à l’effroi des personnes qui le croyaient morts, ou la menace de gouter de ses coups de badine si on lui désobéit. Il prend un malin plaisir à faire mettre en scène le nombre incalculable de fois où l’avion qui le transporte s’écrase, malgré toute l’insistance qu’a pu mettre Adrian à ce qu’il soit vérifié sous toutes les coutures avant le décollage. Évidemment, les auteurs jouent sur le caractère de ce militaire : le nombre incroyable de blessures, la façon dont il perd son bras, son regard d’une dureté implacable, sa prestance qui provoque l’effroi chez les individus animés de mauvaises intentions à son encontre, sa résistance surhumaine, sa volonté inébranlable. Le lecteur ressent une forme d’admiration inconditionnelle vis-à-vis de cet homme hors du commun, tempérée par cet humour proche de la dérision qui contrebalance le caractère formidable de ses exploits, au point qu’Adrian soit qualifié d’intuable. Ainsi le lecteur conserve le sourire aux lèvres tout du long de ces épreuves endurées avec un stoïcisme exemplaire.



À l’évidence, le ton persifleur de la narration introduit une forme de dissonance par rapport au thème de l’ouvrage : des actes de guerre. Il peut paraître difficile, voire saugrenu, de concilier des missions périlleuses et des hauts faits improbables, avec ce militaire au comportement de personnage de dessin animé. Pourtant, les cartouches de texte rappellent régulièrement que tout est vrai, ce dont le lecteur ne doute pas, car le scénariste évoque les mémoires du général Adrian Carton de Wiart, ainsi que les archives militaires documentant ses missions. Dans le même temps, il semble impossible d’un point de vue statistique que cet homme ait survécu, d’un point de vue biologique non plus. Un homme à la constitution physique d’une résistance sans égale, avec un goût pour le combat et la guerre confinant à la témérité inconsciente, à la chance insolente. Cela peut se percevoir comme une forme d’humilité narrative, et parfois comme une limite car en semblant tout raconter à la légère, les compétences réelles de De Wiart s’en trouvent occultées. Pourtant…


Régulièrement le lecteur reprend sa lucidité, ne serait-ce que le temps de tourner la page. Il garde conscience qu’il lit une biographie, non pas romancée, mais orientée dans sa présentation, se focalisant sur des morceaux choisis. D’un autre côté ces événements semblent parfois trop gros pour être possibles, par exemple le roi qualifiant Adrian de Britannique comme on en fait plus, et le Belge le détrompant sur sa nationalité. Ou bien les Italiens incapables d’identifier un individu borgne et manchot en cavale (et pourtant tout est vrai). Il a sous les yeux également le fait qu’il s’agit de temps de guerre, durant lesquels des inconnus s’affrontent arme à la main et s’entretuent. Les auteurs réussissent l’exploit de mettre en scène les hauts faits d’un militaire sans jamais glorifier la guerre ou les combats, ou même Adrian Carton de Wiart, ce qui est très singulier. Le lecteur ne peut qu’admirer le courage de cet homme doté d’une confiance en lui hors de proportion, et en même temps complètement justifiée. Pas un instant ne lui vient l’idée de le considérer comme un patriote extrémiste ou un individu forcené avec un goût maladif pour la violence confinant à la pathologie. Juste un homme qui accomplit son devoir pour sa patrie d’adoption, avec la chance d’aimer son travail.


Pas facile de raconter les exploits d’un militaire de carrière, quand celle-ci revêt un caractère si extraordinaire qu’elle en perd toute plausibilité. Une fois encore ce duo d’auteurs relève ce défi, réalisent un album drôle et enjoué, tout en racontant des périls angoissants et des souffrances qui terrasseraient n’importe qui d’autre. La narration visuelle semble simpliste et caricaturale, et elle se révèle claire, parlante et drôle. Quelles que soient ses convictions en matière de guerre et d’armée, le lecteur en ressort avec une admiration sans borne pour cet homme, et avec le sourire. Paradoxal et cohérent.



mercredi 9 octobre 2024

Le Petit Théâtre des Opérations présente T01 Les Guerres Napoléoniennes

Ça vous parle, l’honneur ?


Ce tome constitue un hors-série dérivé la série Le petit théâtre des opérations, du même scénariste. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour les scénarios et par Prieur & Malgras pour les dessins et les couleurs. Ce tome se compose de huit histoires comportant de quatre à sept pages, chacune accompagnée d’une page de texte placée à la fin détaillant un aspect du récit ou la biographie du personnage évoqué, ainsi que de cinq anecdotes en une page (l’invention de la différenciation entre chaussure gauche et chaussure droite, l’empereur Napoléon attaqué par des lapins à la chasse, l’origine de l’expression Saoul comme des Polonais, le bon mot d’un amputé d’une jambe dans un hôpital de campagne, l’application à la lettre d’une consigne de Napoléon Bonaparte par le grenadier Jean-Baptiste Coluche). Cet album compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Lasalle, sept pages et une page de texte. À Vicence, en Italie, en 1796, un officier français, suivi par deux soldats, avance en toute discrétion dans les rues, se cachant pour ne pas être repéré par une patrouille. Un des soldats demande au capitaine Antoine Charles Louis de Lasalle, maintenant qu’ils se sont faufilés au cœur des lignes ennemies, pour quoi ils sont là. Reconnaissance ? Sabotage ? Le capitaine répond que lui est ici parce qu’il connaît une jolie comtesse qui attend sa visite, et qu’il pensait que c’était clair pour tout le monde. Le lendemain matin, à son retour au camp, il est accueilli par Bonaparte lui-même qui lui annonce qu’il va le dégrader pour avoir ainsi quitté son poste. Lasalle lui présente des documents sur les positions autrichiennes : Napoléon le nomme chef d’escadron. – L’armée mal chaussée : Napoléon avait l’habitude de dire qu’il gagne ses batailles avec les jambes de ses soldats, car c’est la vitesse des armées qui permet de surprendre l’ennemi. Mais à l’époque, on n’a pas encore inventé le concept de pied droit et pied gauche pour les chaussures.



Marie-Thérèse Figueur, madame sans-gêne, cinq pages et une page de texte. En France en 1793, un paysan lit les nouvelles à sa compagne : les Républicains ont attaqué les Tuileries, il y a eu beaucoup de morts parmi les gardes suisses. Marie-Thérèse Figueur a entendu et elle décide de s’engager dans l’artillerie du côté du roi. Hélas pour elle, les Républicains l’emportent. Ils lui proposent de les rejoindre, ou de pourrir en prison. Elle accepte de rejoindre leur armée, et elle s’illustre vite au sein de son nouveau régiment, entre autres, grâce à son franc-parler : on la surnomme Sans-gêne. Et elle ne recule jamais devant le feu. – L’attaque des lapins, une page : lors d’une chasse, Napoléon est attaqué par un groupe de lapins spécialement lâchés pour lui servir de cible. Une flotte à la mer, quatre pages et une de texte. Août 1807, l’amiral russe Dmitry Senyavin combat pour le tsar en Méditerranée. Il reçoit un courrier du tsar l’informant qu’il a signé le traité de Tilsit, et que maintenant les Français sont leurs alliés, et les Anglais leurs ennemis.


S’il est familier de la série mère Le petit théâtre des opérations, le lecteur sait à quoi s’attendre : des faits de guerre oubliés ou méconnus, porteur d’une forme certaine d’ironie, racontés avec un ton sarcastique, tout en étant respectueux, et peut-être quelques anachronismes en guise d’humour visuel. L’histoire de l’humanité étant riche en guerres plus ou moins longue, le scénariste n’a que l’embarras du choix. Il avait déjà réalisé un tome consacré aux combattantes : Toujours prêtes ! (2023), dessiné par Virginie Augustin. Il met ici à profit les guerres napoléoniennes, deux approches différentes existant, la première les faisant débuter en 1799, et la seconde en 1802. Elles s’intègrent dans les guerres de coalition. Dans les huit histoires principales, le scénariste fait commencer son premier récit en 1796, et passe rapidement en 1806 durant la campagne de Prusse. Puis il évoque la vie de Madame Sans-gêne avec une première scène en 1793 quand elle s’engage dans l’armée française, pour passer rapidement en 1802, s’attachant à nouveau à la vie militaire du personnage. Vient ensuite le traité de Tilsit qui met fin à la guerre de la Quatrième Coalition européenne contre la France, le siège de Dantzig en 1813, la bataille d’Eylau en 1807 contre les forces de l’Empire russe soutenu par le Royaume de la Prusse, la place des femmes dans l’armée Anglaise, la carrière de Daumesnil en tant que responsable du Fort de Vincennes à partir de 1814, et le rôle des soldats hollando-belges lors de la septième coalition.



Le scénariste applique exactement les mêmes caractéristiques que dans la série mère : décrire des hauts faits militaires, ou plutôt des actions d’éclat d’un individu, voire d’un groupe d’individus pour les troupes hollando-belges. Ces récits sont dépourvus de jugement de valeur sur la guerre en elle-même, sur le principe de tuer ou massacrer des ennemis désignés comme tels par des gouvernements ou des chefs militaires, par des traités semblant arriver de nulle part (comme celui de Tilsit pour Dmitry Senyavin). L’objectif du scénariste n’est pas de glorifier des faits de guerre : il s’attache à rétablir la bravoure, le courage, l’intelligence, l’opiniâtreté, et parfois la chance, de certains individus ayant accompli des actes littéralement extraordinaires, c’est-à-dire sortant de l’ordinaire. Ainsi Antoine Charles Louis de Lasalle (1775-1809) se montre aussi bien téméraire, que expert en arts de la guerre, et attaché à l’honneur, sans pour autant passer sous silence la réalité de son mode de vie de grand amateur de femmes et fêtard invétéré. Marie-Thérèse Figueur (1774-1861) cogne les ennemis comme pas deux et charge sans coup férir, avec un langage peu châtié, prenant le lecteur par surprise quand elle accepte la vie maritale avec son amour de jeunesse. L’auteur se fait fort de rétablir qu’elle est l’originale Madame Sans-Gêne, sobriquet que Victorien Sardou et Émile Moreau ont récupéré et accolé à une autre femme, Catherine Hubscher, l’épouse du maréchal Lefebvre pour leur pièce du même nom. L’amiral russe Dmitry Senyavin (1763-1831) force l’admiration par son refus de participer aux combats contre ses précédents alliés. Ce n’est qu’en consultant la page de texte correspondante que le lecteur apprend qu’il fut l’un des héros de la flotte russe pour ses hauts faits précédents. Laurent Augustin Pelletier de Chambure (1789-1832) est dépeint comme un stratège hors pair, audacieux et malin, tout en se battant pour une cause très personnelle, à savoir la qualité de son sommeil. Le général Pierre Yriex Daumesnil (1776-1832) impressionne par superbe et sa détermination inflexible à rester maître du fort de Vincennes en toutes circonstances, tout autant que par sa combativité alors qu’il a déjà perdu une jambe à la guerre.


Le ton humoristique de la narration n’enlève rien à l’exigence consubstantielle à toute série historique : la qualité de la reconstitution et de la plausibilité demande des recherches conséquentes pour ne pas commettre de faux pas. Les artistes ont dû consulter les ouvrages nécessaires pour reproduire les détails de chaque uniforme militaire des différentes armées en lice, que ce soit pour les simples soldats, mais aussi pour les différents gradés avec leurs décorations. Il en va de même pour les armes blanches et les armes à feu, les canons, et bien sûr les harnachements des destriers. Le scénariste ne leur épargne pas non plus quelques cases de bataille rangée, avec pour une des dizaines de militaires, ou encore les tentes des camps. Le lecteur se retrouve vite impressionné par la clarté de chaque situation mise en scène, dans toute leur diversité : charge de la cavalerie, siège d’une citadelle, discussion autour du bivouac, bataille navale, file interminable de fantassins en déplacement à travers la campagne, repli stratégique, etc. La narration visuelle participe au ton ironique, des fois sarcastique, souvent moqueur avec une pointe de dérision, par une exagération des mimiques et des postures à des fins comiques. Elle intègre de temps à autre un élément incongru : Lasalle apparaissant en haut d’une gorge et les soldats s’exclamant Gandalf, des nuages avec éclair au-dessus d’une carte de géographie, Chambure dormant avec des peluches, un cheval (Lisette) décapitant un soldat d’un grand coup de dents, Daumesnil paradant sous une pluie de confettis, etc.



D’un côté, le lecteur sourit de bonne grâce à ces récits racontés avec verve et humour. D’un autre côté, il finit par s’interroger sur la réalité historique, ou plutôt sur un juste milieu entre la version qu’il vient de découvrir et la version officielle. Par exemple, le texte sur l’amiral russe Dmitry Senyavin montre qu’il était un vrai militaire avec une carrière remarquable, et pas simplement un amiral faisant sa mauvaise tête, un petit tour par une encyclopédie permet de confirmer que tous les faits relatés sont vrais. La motivation de Laurent Chambure ne se résume pas en fait à la qualité de son sommeil nocturne, mais relève de coups de maître derrière les lignes ennemies bien préparés, plutôt que d’une réaction épidermique. Le lecteur peut donc ainsi, s’il le souhaite, compléter sa lecture par des informations plus académiques pour en avoir le cœur net. Dans le même temps, il accorde une vraie confiance au scénariste en découvrant la dernière histoire qui rétablit la réalité de l’engagement des troupes hollando-belges lors de la bataille de Waterloo. Il souligne en particulier que l’histoire est écrite par les vainqueurs, et que le récit qu’ils en font doit être questionné avec ce principe en tête. En prenant un peu de recul, le lecteur voit bien également que le sort de ces soldats dépend entièrement des décisions des hauts gradés qui ne sont pas fondées que sur des éléments rationnels.


Un tome de plus dans cette série ? S’il a déjà lu les autres tomes, le lecteur n’hésite pas une seule seconde : l’occasion est trop belle de retrouver la verve de Julien Hervieux, de découvrir ou de retrouver des personnages célèbres, d’en apprendre plus sur certains, de se retrouver entre sourire et admiration devant l’audace et la confiance en soi de ces individus. La narration visuelle appartient au registre descriptif et réaliste avec une solide dose de recherches, et des touches humoristiques en phase parfaite avec la narration. Le nouveau venu peut être surpris par l’absence de position morale sur la guerre quelle qu’en soient les circonstances, tout en se rendant compte que les récits n’escamotent pas les morts et les blessés.



mardi 21 novembre 2023

War and Dreams T04 Des fantômes et des hommes

Ce sont les hommes qui doivent être jugés et non les peuples.


Ce tome faite suite à War and dreams: Le repaire du mille-pattes (2009) qu’il faut avoir lu avant, et il vient clore cette tétralogie. Sa première publication date de 2013. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les illustrations, crayonnés et couleurs. Il compte quarante-six pages. Il se présente sous la forme de plusieurs entretiens, parfois des dialogues, d’autrefois épistolaires, avec des illustrations peintes, et des crayonnés. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2023, enrichie d’un dossier de vingt-quatre pages, avec un texte d’Isabelle Bournier. Ce dossier comporte des entrées sur le Mur de l’Atlantique (Hitler décide de construire le Mur de l’Atlantique, Rommel renforce le mur, le Mur de l’Atlantique face au Débarquement, Le Mur était un bluff gigantesque), La construction du Mur de l’Atlantique (L’organisation TODT, Une construction standardisée le Regelbau, Les entreprises françaises sur le Mur de l’Atlantique), Le Pas-de-Calais sous l’occupation (L’arrivée des Allemands et le début de l’Occupation, Le poids de l’occupation, La Résistance dans le Nord-Pas-de-Calais), Le Mur de l’Atlantique dans le Pas-de-Calais (Des batteries d’artillerie offensives, L’Angleterre à moins de 30 kilomètres, Lindeman et Todt les deux plus grosses batteries de l’Antlankwall, 1944 l’opération Fortitude), Les armes secrètes allemandes (Hitler croit encore à la victoire, Des sites V1 dans le Pas-de-Calais, La coupole d’Helfaut-Wizernes). Ce dossier est agrémenté de photographies d’archives, et d’esquisses de Charles.


Julien Lécluse s’adresse à son épouse Laure. Il lui demande si elle sait ce qui lui arrive. Hier, il aidait Gaston au musée quand une gamine l’a abordé. Elle s’appelle Laure Deschamps, et il paraît que c’est le maire qui la lui a envoyée. Elle fait des études en histoire, à Amiens, à l’université et elle doit rentrer un genre de rapport sur la guerre, un mémoire qu’elle a dit. Julien continue : il n’aime pas les étrangers et qu’à part Laure, il ne parle plus guère à personne. Il a d’abord refusé, mais elle lui a raconté qu’elle avait des racines dans la région. Son père est le fils de la Julie qui tenait la ferme de Haringzelle, et son grand-père maternel est le photographe de Lille chez qui Laure et lui étaient allés avant son départ pour le Service du Travail Obligatoire.



Ensuite, Laure Deschamps se rend chez Kate & Archie Wyeth. Ce dernier évoque comment elle lui est apparue : C’était un petit bout de femme d’une vingtaine d’années, aux yeux bruns et aux cheveux noirs. Elle était venue à vélo. Elle portait un chapeau, une jupe fleurie et un chemisier de couleur parme qui mettait en valeur son teint mat de méditerranéenne qu’elle n’était sans doute pas… En tout cas, un rayon de soleil venait d’entrer dans la maison. Il savait par Kate qu’elle recherchait des témoignages de différents belligérants de la seconde guerre mondiale pour rédiger son mémoire de fin d’études et qu’elle parlait parfaitement l’anglais. Kate lui avait déjà dit qu’il avait fait la guerre du désert. Elle semblait fascinée par le Renard du Désert.


A priori, le lecteur n’est pas bien sûr d’avoir envie de lire cet ultime tome. Il se présente donc sous la forme de quatre chapitres, chacun consacré à un des quatre principaux personnages des tomes précédents : Erwin le soldat allemand ayant été affecté à des postes du Mur de l’Atlantique, Archie Wyeth l’officier britannique blessé dans le désert Libyen et affecté au service d’espionnage en Égypte, Joe Bubble ayant occupé un poste de mitrailleur dans les bombardiers américains et Julien Lécluse parti au STO puis revenu et engagé dans la Résistance. Pendant la seconde guerre mondiale, chacun dans sa fonction a été amené à servir ou à réaliser une mission dans ou en relation avec la forteresse de Mimoyecques. Ce site fut un bunker à proximité du hameau de Moyecques, dans le Pas-de-Calais, construit en 1943/44 pour recevoir une batterie de canons V3 visant Londres. Il découvre, en outre, que ce tome quatre n’a pas la forme d’une bande dessinée, mais de textes entre dialogues et roman, agrémentés de nombreuses illustrations, majoritairement en couleur directe, avec quelques esquisses au crayon dans la partie consacrée à Erwin, comme des facsimilés de ses propres travaux. Chaque chapitre s’ouvre avec un dessin au crayon de la tête du protagoniste concerné, sur un papier à fort grammage. D’un autre côté, c’est l’occasion de retrouver des personnages auxquels le lecteur s’est attaché, et il comprend rapidement que ces entretiens ont lieu après les derniers événements du tome précédent, ce qui lui permet de découvrir ce qu’ils sont devenus quelques temps plus tard.



Indépendamment de la forme différente, les auteurs utilisent exactement les mêmes ingrédients que dans les trois premiers tomes : des évocations de souvenir de la seconde guerre mondiale, et quelques anecdotes sur le présent des personnages. Le dispositif narratif, des entretiens pour un mémoire de fin d’études, amène les personnages à revenir sur des faits déjà racontés dans les tomes précédents. Toutefois le lecteur n’éprouve pas la sensation de lire une seconde fois la même chose, car les personnages ajoutent leur affect et parfois le recul amené par le passage des années. Par exemple, Julien Lécluse parle de l’humiliation de l’examen médical en arrivant en Allemagne pour le S.T.O., et la mascarade qu’il constitue puisque jamais personne n’a été déclaré inapte au travail. Il aborde également les conditions de travail extrêmement difficiles (chaleur, bruit, impossibilité de communiquer, faim en continu), le retour en France et l’opprobre engendrée par le fait d’avoir travaillé pour l’ennemi, aux yeux des Français. Dans le chapitre qui lui est consacré, Archie Wyeth revient sur les conditions de vie dans le désert libyen. Puis il évoque sa convalescence au Caire, et son travail dans le Renseignement, en particulier sa connexion avec Roger Falise, nom de code Martin dans la résistance, l’homme qui lui avait fait parvenir les plans de la forteresse de Mimoyecques (la pièce manquante dans le tome précédent pour relier ce résistant à cet agent du Renseignement). Les souvenirs de Joe Bubble concerne son service dans les bombardiers lorsqu’il était affecté dans la région de Calcutta, le pont aérien au-dessus de l’Himalaya, son affectation en Birmanie, et son retour aux États-Unis, en particulier au Nouveau-Mexique pour honorer le souvenir de Wutpaki. Enfin Erwin raconte les années passées dans une isba en Sibérie d’abord comme prisonnier de guerre, puis pendant de nombreuses années après la fin du conflit mondial.


Le lecteur retrouve vite sa sympathie pour ces personnages, même pour les deux moins respectables du fait de leur comportement et des crimes commis. Il apprécie de voir ainsi explicité le lien les unissant lors du bombardement de la forteresse de Mimoyecques. Il se rend compte qu’il avait très envie d’avoir de leurs nouvelles, de savoir ce qui s’était passé après les dernières pages du tome précédent, en particulier pour celui ayant eu l’occasion de se saisir d’un pistolet chargé, découvert dans un cimetière, de l’autre portant une terrible culpabilité. Il se dit que les auteurs se montrent un peu taquins en ne faisant pas apparaître Opale dans les illustrations au temps présent. Le passage d’une forme bande dessinée à des illustrations d’entretiens fait sens du fait du principe de recueil d’informations pour un mémoire d’études. Chaque chapitre comporte une pagination différente : six pages pour Julien, huit pour Archie, dix pour Joe et vingt pour Erwin. Cela correspond presqu’à leur importance dans les tomes précédents, à l’exception d’Archie et Joe qui auraient pu être inversés. Mais il y avait plus à dire sur le devenir de Joe du fait de son crime et du jugement. Les quatre portraits en gros plan réalisés au crayon correspondent à l’apparence de ces hommes pendant la seconde guerre mondiale, avec des regards très différents : plus opprimé et abattu pour Julien, plus distant et distingué pour Archie, plus sûr de lui et même presque condescendant pour Joe, entre résignation et inquiétude pour Erwin.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les illustrations du bédéiste. Laure est magnifique dans sa jupe bleue à motif et son corsage blanc, sans oublier son petit bibi, et l’arrière-plan qui montre une station-service et un garage d’époque, celle de la seconde guerre mondiale. L’avance des chars britanniques dans le désert dans une peinture en double page fait ressortir l’inhumanité de tels engins blindés dans un environnement hostile, l’être humain semblant trop fragile pour y avoir sa place. Le passage consacré à Joe contient des visuels mémorables : une vue en plongée verticale avec un bombardier en premier plan et le paysage où explosent les bombes loin en contrebas, l’avancée à dos d’éléphant dans la jungle Birmane, la voiture rouge pétant de Joe dans la réserve indienne au Nouveau-Mexique. Le plus étonnant réside dans ce nu en pleine page consacrée à Eva Braun (1912-1945) qui a peut-être été réalisé par Adolf Hitler (1889-1945). Le chapitre consacré à Erwin commence par une magnifique illustration en pleine page une vue en plongée oblique au-dessus des toits d’un petit village de Normandie, avec la mer au fond. Outre les facsimilés des esquisses d’Erwin pour représenter Opale, le lecteur prend le temps de savourer une illustration en double page consacrée au paysage naturel autour de l’isba, puis un portrait saisissant en gros plan de la tête d’Erwin au temps présent du récit. Toutes les images viennent illustrer et montrer les faits évoqués par les quatre hommes dans leurs souvenirs, leur donnant une consistance remarquable, colorée par les émotions qui s’y rattachent.


Pas forcément très enthousiaste à l’idée de lire un quatrième tome qui n’est pas une bande dessinée et qui peut faire penser à une opération mercantile de l’éditeur et des auteurs, le lecteur se rend compte immédiatement qu’il avait envie de retrouver ces personnages une dernière fois. De bonne grâce, il entame sa lecture et il tombe vite sous le charme de la narration, mêlant souvenirs et émotions qui leur sont liées. La continuité avec les trois premiers tomes s’avère parfaite : entre évocation de la seconde guerre mondiale telle que vécue par Erwin, Archie, Joe et Julien, éléments complémentaires venant parachever l’intrigue initiale, et prise de recul sur ce que ces hommes ont vécu, sur ces circonstances arbitraires de leur vie qui l’ont façonnée sans qu’ils n’y puissent rien. Une conclusion émouvante sur les conséquences des épreuves subies, des erreurs commises, des traumatismes persistants, de la fragilité et de la faillibilité de l’être humain.



mardi 7 novembre 2023

War and dreams T03 Le repaire du mille-pattes

Ce qui grandit l’homme, c’est avant tout de traverser la vie sans faire de mal aux autres.


Ce tome fait suite à War and Dreams T02 Le code Enigma (2008) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2009. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Cela faisait maintenant une dizaine de jours que Erwin était revenu sur ce bout de plage, face à l’Angleterre, à Cap Gris-nez sur les côtes françaises, et il n’avait encore entrepris aucune recherche pour retrouver Opale, car il se la rappelait à la fois si fragile et si confiante, et il ne voulait pas brusquer leurs souvenirs, ni le destin. Il ne savait trop ce qu’en pensait Marian. Elle l’avait d’abord traité de doux rêveur. Puis l’influence bénéfique de Pierre, ce Français dont elle avait fait la connaissance, semblait l’avoir rendue plus tolérante. Il en était heureux même s’ils passaient moins de temps ensemble qu’auparavant. Erwin est obligé d’arrêter sa voiture car il y a un barrage de police sur la route. Londres en avril 1943, un officier introduit le capitaine Archie Wyeth au premier ministre Winston Churchill, en le présentant comme l’un de leurs meilleurs agents du Renseignement. Il a été formé au Caire par Pierre Landilec. Wyeth expose ce qu’il sait : cela fait plusieurs mois que les Allemands envoient des messages dans le Pas-de-Calais, concernant une certaine opération appelée Wiese. Il s’agirait d’un nouveau type d’arme pointée sur l’Angleterre. Churchill complète : ils ont déjà entendu parler de ses fameuses armes secrètes baptisées V3, pour Vengeance, par opposition à leur V de la Victoire, mais il ne s’agit encore que de menaces.



Archie Wyeth continue : plus pour longtemps, car les Allemands sont décidés. Dans quelques mois, ils commenceront quelque part entre Calais et Boulogne, la construction d’une base secrète destinée à accueillir ce qu’ils appellent le Mille-Pattes. Quelques mois plus tard dans cette base secrète : le Tausendfussler, dit le Mille-Pattes, est un canon à longue portée et à tubes multiples. Ses obus en forme de petites fusées doivent être expédiées à la vitesse de cinq mille cinq cents mètres seconde et à la cadence de six cents pièces par jour. Les déportés arrivent maintenant par trains entiers en gare de Calais. Ce sont pour la plupart des sous-hommes et des bêtes selon la classification de Mohnke, le sous-officier S.S. qui vient d’être affecté au chantier. Les Slaves, généralement des Polonais, font partie des sous-hommes. Épuisés par les privations, il leur arrive, le travail terminé, de s’endormir dans les galeries, couchés à même le sol, dans la poussière et le bruit. Ils peuvent obtenir une double ration de nourriture, à condition de travailler dans les galeries du fond. C’est ce que choisissent les plus jeunes et les plus costauds. Parmi ceux que Mohnke appelle les bêtes, il y a deux femmes juives vêtues d’un simple sac de jute qui avait contenu du ciment et qui leur brûle la peau. Mohnke les bat au moindre prétexte. Erwin imagine sa mère et sa sœur traitées ainsi, et il trouve l’uniforme qu’il porte de plus en plus sinistre.


Cette série plonge ses racines dans des événements concrets de la seconde guerre mondiale : le désert de Libye en avril 1941 où l’armée britannique affronte l’armée allemande commandée par Erwin Rommel (1891-1944) dans le premier tome, la situation en Égypte, le départ pour le STO, l’opération Crusader pour le tome deux. Dans ce tome-ci, les auteurs évoquent le premier site de lancement du canon V3 Tausendfüssler dans la forteresse de Mimoyecques, son bombardement par les Américains, ainsi que les soldats allemands envoyés sur le front russe pendant l’hiver 1944/45. Ils y consacrent une quinzaine de pages, et encore une dizaine à un Français envoyé au STO de retour dans son village, au retour d’un Britannique en Égypte, à un viol d’une Française par un soldat américain après la Libération, et à deux rencontres avec Winston Churchill. L’artiste se montre facétieux avec celui-ci : tout d’abord confortablement installé dans son fauteuil le cigare à la main dans son bureau de Londres, puis dans le parc de la maison de campagne du premier ministre dans le comté de Kent, à Chartwell House. Il est en train de monter un mur, avec du ciment et des briques et il reste du côté où des ouvriers s’affairent pour mélanger le ciment, son interlocuteur étant de l’autre alors qu’il cale une brique entre eux deux. L’artiste investit le temps nécessaire pour ces représentations, majoritairement en couleur directe, avec quelques traits de contours. Dans le chantier de Mimoyecques : la locomotive à vapeur massive, les prisonniers et les travailleurs réduits à de de pâles silhouettes, plus loin leur regard hagard, abruti de fatigue et aussi entre peur des soldats allemands et de leurs brutalités, et regard comprenant encore de la défiance. Le lecteur peut également voir l’organisation du chantier : les baraques, les véhicules et les grues, les zones de stockage des matériaux, les outils à main, la réserve des obus, les wagonnets à pousser, les différentes galeries, etc.



L’artiste fait preuve de la même minutie pour chaque scène de guerre, en termes de reconstitution historique, également en termes d’action. Le lecteur retrouve Joe Bubble à son poste de mitrailleur dans un B17, avec un magnifique arrière-plan du sol très loin en-dessous entièrement en évocation à demi mangée par les nuages, à l’aquarelle. Les bombes tombent sur le chantier de la forteresse de Mimoyecques. Alors que le lecteur pourrait craindre que l’horreur de la situation se trouve amoindrie par l’aquarelle, la mise en scène évoque avec force l’évacuation rendue terrifiante par la masse d’êtres humains empruntant les mêmes tunnels, les mêmes échelles, par le feu qui se propage enveloppant d’un seul coup les individus, par l’incertitude de ce qui se trouve devant. L’évacuation vers l’air libre s’avère tout aussi éprouvante avec les regards hantés et fatigués, et les cadavres jonchant le sol des tunnels. La progression dans la neige sur le front russe fait littéralement froid dans le dos à voir ces hommes mal équipés, n’ayant pas l’habitude d’un tel hiver, puis pris pour cible par l’armée russe. Charles rend tout aussi bien compte des séquences civiles dans le passé ou dans le temps présent du récit : une magnifique vue d’un village côtier depuis un champ en hauteur, une cérémonie de mariage sous le soleil, le petit cimetière attenant à l’église en Normandie, la cabane sur pilotis dans les dunes et les canards qui passent, le meurtrier qui surgit dans la cuisine de Laure alors qu’elle épluche des pommes de terre, l’arrivée de Yael une petite fille à l’aéroport, la flânerie à la brocante, etc. Les aquarelles font des merveilles descriptives, ainsi que pour rendre compte de la luminosité, des grandes étendues sauvages terrestres et maritimes.


La série a commencé en présentant quatre personnages de nationalité différente Allemand, Américain, Britannique, Français, impliqués dans la seconde guerre mondiale dans des endroits différents du globe, mais tous liés au même village dans le Cotentin. Le présent tome montre dans quelles circonstances, leur fil de vie en vient à se croiser, même s’ils ne se retrouvent pas face à face. Sans avoir jamais rencontré Joe Bubble, Erwin doit évacuer le chantier de Mimoyecques bombardé par Bubble. Sans l’avoir jamais rencontré, Joe Bubble se retrouve à accomplir cette mission, grâce aux renseignements transmis par Archie Wyeth. Enfin, Julien Lécluse intervient avec la Résistance dans le même village. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir voir le schéma complet formé par ces quatre fils narratifs, et en effet le quatrième tome est d’une nature différente.



Dans le même temps, l’autrice en dit plus sur la situation actuelle de chacun des quatre principaux personnages, et sur les événements qui les ont marqués à vie et qui ont eu un impact à l’échelle du reste de leur vie. Depuis le début, les auteurs se sont tenus à l’écart d’une histoire avec des bons et des méchants, montrant en particulier une affection pour le soldat allemand Erwin posté sur les côtes de la Manche, sans pour autant exonérer ou cautionner les actes de guerre de cette nation. Le lecteur voit que la suite du déroulement du conflit l’a envoyé sur le front russe où il a été capturé et envoyé aux travaux dans une isba. Ils ne se montrent pas tendres vis-à-vis de l’Américain et du Français. Une fois l’histoire terminé, ces personnages existent encore dans l’esprit du lecteur et il repense à ces drames, à la manière dont ces hommes ont vécu après l’expérience de ces traumatismes. Les uns comme les autres ont commis des exactions en temps guerre, ont tué ou opprimé en en ayant conscience. Physiquement, certains s’en sont sortis indemnes, mais psychologiquement tous ont été marqués, devant s’en accommoder et tâtonner pour trouver comment vivre avec, pour certains en supporter la culpabilité. D’une certaine manière, la scénariste apporte un dénouement à ces conflits psychiques ; différent pour chacun des quatre personnages principaux, surprenant pour au moins l’un d’entre d’eux.


En terminant ce tome, le lecteur éprouve presque l’impression qu’il s’agit du dernier, alors qu’il y en a encre un. Il retrouve tout ce qu’il a apprécié dans les deux premiers : la reconstitution historique, les fils entrelacés de la vie de quatre soldats de nationalité différente, les enjeux émotionnels et affectifs, les superbes paysages. Il ressent à plusieurs reprises un pincement au cœur, attestant de l’attachement qu’il a développé pour Erwin, Archie, Julien et Joe, et pour leurs proches. Quatre êtres humains devenus soldats dans un conflit armé, sans possibilité de choix pour eux, devant vivre le temps présent de la guerre, et vivre avec les séquelles le reste de leur vie.



mardi 24 octobre 2023

War and dreams T02 Le code enigma

Tous ces étrangers qui font des milliers de kilomètres pour retrouver leur passé !


Ce tome fait suite à War and dreams T01 La terre entre les deux caps (2007) qu’il faut avoir lu avant. L’édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Arizona, le sept décembre 1941. Joe Bubble, un cascadeur à moto, s’apprête à se lancer dans un dangereux parcours, sur un circuit de bois échafaudé à plusieurs mètres du sol, avec des pentes abruptes, un looping et même un saut au-dessus du vide en passant par des anneaux enflammés. En contrebas, la foule s’est déplacée pour voir cet acrobate sur sa puissante moto, dans son blouson en cuir avec son casque et ses lunettes. À l’arrière d’un pick-up, l’organisateur beugle dans un porte-voix monté sur un trépied pour conseiller à Joe de recommander son âme à Dieu, et de donner le signal du départ. L’homme s’élance et accomplit le parcours périlleux à la perfection sous les vivats de la foule. L’organisateur continue pour le bénéfice des spectateurs : Joe s’est surpassé aujourd’hui ; et il en profite pour rappeler que des photographies et des posters de Joe sont disponibles dans le stand, le fabuleux Joe Bubble. Ce dernier arrête sa bécane à proximité de sa roulotte, et la confie aux bons soins de Wutpaki, son assistant. Il se hâte ensuite dans sa caravane avant que les jeunes femmes qui lui courent après ne le rattrapent. Le soir venu, Joe Bubble va se détendre en compagnie de Wutpaki dans le bar local pour faire la fête. Il a une bonne descente, alors que son assistant ne boit pas d’alcool. Il va conter fleurette à Charleen, une belle jeune femme, qui est accompagnée par Andy. Joe s’embrouille avec lui et lui décoche une droite qui l’envoie au sol. Puis il embrasse Charleen d’autorité. Mais sur scène, le chanteur du groupe de country annonce que ce matin les Japonais ont attaqué Pearl Harbor !!



1942. Une flotte de B17, bombardiers américains de la 8e Air Force, en mission de jour, s’approche de Schweinfurt, ville allemande connue pour ses fabriques de roulements à billes. Le responsable d’escadrille indique que les pilotes doivent se mettre en formation d’attaque et rester groupés : un groupe d’avions ennemis approchent à deux heures. Joe Bubble occupe un poste de mitrailleur et il parvient à abattre son septième avion ennemi. Le copilote commente que Bubble est un cas : indiscipliné, grossier, une vraie tête de mule. Le pilote ajoute qu’il ne le prendrait pas pour témoin à son mariage, mais comme mitrailleur il préfère l’avoir avec lui. Les avions rentrent à la base, celui de Bubble a un peu de retard sur les autres, ce qui inquiète le colonel. Finalement il atterrit et Bubble en descend en indiquant au mécano qu’il peut peindre deux autres croix gammées sur la vieille carcasse de l’avion. John Mapples, un journaliste du Times, l’approche pour l’interviewer : il lui répond qu’il faut d’abord qu’il fasse connaissance avec une jeune militaire qui vient de passer.


Le premier tome présentait succinctement les principaux personnages à la fois dans le présent du récit, fin des années 1960 ou début des années 1970, et dans le passé, pendant la seconde guerre mondiale : Erwin soldat allemand ayant été affecté sur une plage de Normandie et sa nièce Marian, Archie Wyeth gradé britannique ayant servi en Égypte et son épouse Kate, Joe Bubble et son petit-fils Frankie, Julien un Français et son épouse Laure. Ce deuxième tome reprend cette alternance entre les différents personnages et les deux époques correspondantes, à savoir le temps présent du récit et celui des souvenirs de la seconde guerre mondiale. Dans la première séquence de cinq pages, les auteurs présentent Joe Bubble et en particulier son caractère de mâle dominant prenant ce qui lui plaît par la force et se mettant en danger. L’artiste fait revivre ces spectacles de cascade à moto, avec les prises de risque, l’improbable circuit en hauteur construit en planches et semblant bien fragile. Il s’amuse bien avec le comportement des groupies prêtes à se jeter dans les bras de l’alpha-mâle ayant défié la mort. Le portrait de Joe touche le lecteur, à la fois par son comportement à risque, sa concentration pendant son spectacle, son attitude extravertie dans le bar, son absence totale d’égard vis-à-vis des autres qu’il s’agisse de Charleen non consentante ou de son compagnon humilié d’un coup de poing.



L’évocation de la seconde guerre mondiale continue avec une bataille aérienne entre Américains et Allemands. Le lecteur peut voir que le dessinateur s’est documenté sur les avions B17, sur le poste de mitrailleur avec l’arme et les munitions. Il sait également construire des vues permettant de juger du positionnement relatif des avions dans le ciel, les uns par rapport aux autres. Comme dans le premier tome, les uniformes des différentes armes sont conformes à la réalité historique, ainsi que les armes, les accessoires et les véhicules militaires. Le lecteur peut également voir les baraquements et le bar où vont se détendre les militaires le soir. Puis vient l’évocation du service d’Erwin posté sur une plage de Cotentin. Le lecteur retrouve les bunkers et les ringstands vus dans le premier tome, ainsi que la représentation de la côte avec sa plage, les couleurs de la Manche et sa houle, ainsi bien sûr que les uniformes allemands. Il sourit en voyant à quel point le jeune Erwin est impressionné de se retrouver en présence du général Rommel (1891-1944) avec qui il partage le même prénom, en seul à seul. Avec Archie Wyeth, les auteurs remmènent le lecteur au Caire : une illustration en pleine page en ouverture, une vue de dessus en oblique d’une artère très affairée avec ses marchands, ses tentures pour faire de l’ombre, etc., puis une belle demeure avec un grand jardin presqu’un parc. Dans cette séquence, le capitaine se retrouve dans une bibliothèque surchargée de livres où Pierre Landilec lui montre une machine Enigma et comment s’en servir pour décrypter des messages secrets allemands. Après une magnifique illustration en pleine page de la Manche vue à partir d’un champ, Julien et Laure bénéficient de leur première scène à Lille pendant le conflit mondial : les soldats allemands en uniforme dans la rue et l’évocation du recrutement pour le Service de Travail Obligatoire (STO, de juin 1942 à juillet 1944).


Le tome se termine avec une autre opération militaire évoquée sur six pages : l’opération Crusader qui s’est déroulée du seize novembre 1941 au dix-sept décembre 1942. La scénariste fait le nécessaire pour rendre compréhensible cette phase du conflit en seulement quatre pages, avec succès. Les personnages principaux de la série ne participent pas à l’action sur le champ de bataille ; en revanche Milton, un ami d’Archie Wyeth, y combat au sein de l’armée britannique. La narration visuelle permet de regarder la colonne de chars des brigades du XXXe Corps franchir la frontière libyenne et avancer dans le désert sous le commandement du général Alan Gordon Cunningham (1887-1983), puis l’aérodrome de Sidi Rezegh avec ses avions, ses blindés et les véhicules des mécaniciens. Soudainement, le lecteur se retrouve au milieu des soldats britanniques alors qu’ils sont attaqués par les troupes allemandes, avec l’explosion des obus, les chars qui arrivent, les tirs de mitrailleuses lourdes, la poussière. Fin novembre 1941, l’armée allemande donne l’assaut et le lecteur voit dans une case occupant la moitié de la planche quarante-trois, les Panzers arriver de toute part sur les dunes. Comme dans le tome un, les auteurs ne cherchent pas à glorifier les actes de bravoure d’un camp ou de l’autre, ni même le génie tactique ou stratégique des commandements en présence : ils montrent ces situations à hauteur d’homme, laissant imaginer au lecteur l’effet que de telles épreuves peuvent avoir sur les esprits, et les conséquences durables.



Au cours du premier tome, le lecteur pouvait ressentir comme un parfum romanesque émaner des personnages : des êtres humains normaux de bonne composition éprouvés par l’expérience de la guerre. Avec la séquence d’ouverture, les auteurs rendent patent les failles morales de Joe Bubble : individu à la forte carrure habitué à imposer sa volonté par l’intimidation, sans même penser à mal, parce que cela lui paraît normal. Erwin reste un chic type dont le hasard de la naissance a fait qu’il se retrouve dans l’armée allemande sans que son libre arbitre n’ait pu influer en quelque mesure que ce soit. Archie Wyeth continue à se comporter comme un héros flegmatique, blessé de guerre, toujours œuvrant pour l’armée et son pays, faisant tout son possible pour que les informations décryptées par la machine Enigma et Pierre Landilec permettent de sauver le plus vite possible. Mais ses convictions se heurtent au pragmatisme de Landilec plus âgé qui lui explique que ce travail de décryptage nécessite de grandes capacités intellectuelles, mais aussi une certaine froideur, c’est-à-dire faire abstraction de ses sentiments. En outre, Archie trompe son épouse, et accablé par la réalité du principe de sacrifier quelques vies pour en sauver de plus nombreuses, il finit par proférer sciemment des propos antisémites destinés à faire mal. Julien le Français se retrouve également dans une situation moralement intenable, ne lui offrant pas de choix qui ne soit pas discutable. Tout du long, en total contraste, le lecteur peut se repaître des superbes représentations des environnements : outre ceux cités plus haut, une magnifique formation rocheuse gigantesque dans le désert de l’Arizona au soleil couchant, la plage devant l’hôtel où est descendu Joe Bubble, les plages du Cotentin, la très belle maison louée par Archie & Kate, la très belle vue Caire en voiture à cheval, une rue pavée de Lille avec ses cafés, la décoration de la chambre de Miss Sahara, une vue du Caire par un hublot d’avion en vol, la vue depuis la terrasse du restaurant de l’hôtel en Normandie.


Un deuxième tome très riche, entre violence des champs de bataille de la seconde guerre mondiale, douceur des plages du Cotentin et des déserts égyptien et libyen. Au fur et à mesure, les personnages gagnent en épaisseur et en complexité : de vrais êtres humains ayant été confrontés à des situations qui se sont imposées à eux pendant la seconde guerre mondiale, sans bon choix, avec un coût émotionnel assuré sans pouvoir être mesurable. Le Français, l’Américain, le Britannique, l’Allemand, chacun a vécu des expériences différentes, dans des environnements différents, tous représentés avec une sensibilité chaleureuse, et tous en sont sortis marqués. Une narration qui semble douce, aussi bien par la fibre romanesque que par la douceur des dessins, des situations traumatisantes avec des conséquences à vie.