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jeudi 18 juin 2026

Un Roi sans divertissement

Le regard d’un homme cherche toujours les occasions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui peut s’apprécier sans connaissance du roman originel. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-six planches de bande dessinée. Il se termine une postface rédigée par le scénariste en avril 2021, agrémentée de trois dessins originaux, l’un représentant l’écrivain Jean Giono (1895-1970), une autre un hêtre majestueux, et la dernière Giono lisant la présente bande dessinée à sa table de travail avec le capitaine Langlois assis de l’autre côté du bureau, près de l’âtre.


Dans la région du Trièves, au pied des Alpes, le narrateur avait été invité par Mme Tim. Il ne pouvait pas refuser. La femme du capitaine de Louveterie vous pensez ! Et puis surtout, elle avait connu Langlois. En personne. Alors, lui qui se posait beaucoup de questions sur ce bien étrange personnage, il s’est dit que l’occasion était trop belle et qu’il ne devait pas la rater. Mme Tim est une créole fine, longue, toujours belle et lente. Comme un après-midi de fin juin. Son mari, Urbain Timothée, était revenu du Mexique avec une belle fortune qui lui avait permis d’acheter ce château à Saint-Baudille. Le mari, on n’allait pas le voir souvent. Mais, pour ce repas dans la grande salle, repas d’accueil, repas d’amitié, il était présent. On lui a fait visiter le château. Il a posé quelques questions. À chaque fois, Madame Tim lui répondait : attendez, vous allez voir. Et il a vu la salle de théâtre. Et, il l’avoue, il a été impressionné. Il y avait imprimée sur le rideau de la scène une grosse figure aux yeux vides et à la bouche ouverte en passe-boules. Celle bouche l’attirait, il s’est dit qu’elle allait lui raconter des histoires passionnantes. De celles qui lui permettraient d’y voir un peu plus clair. Et il n’a pas été déçu. La bouche s’est mise à parler, les rideaux se sont écartés. Mme Tim lui murmure à l’oreille, il y a un prologue. La scène se passe dans les bureaux de la gendarmerie rurale de Clelles. Et l’homme que l’on voit écrire à sa table, c’est Langlois.



Un gendarme vient rendre compte au capitaine Langlois qui est en train de travailler à son bureau. Il lui montre une missive qui vient des gens du village de Lalley, il semble qu’il y ait un gros problème. Il continue : des disparitions dans le village, des traces de sang, il semble qu’un détraqué s’attaque aux villageois. C’est la panique ! Le capitaine lit la lettre : Envolés sans laisser des traces, lesdits Marie Chazotte et un certain Bergues, on a tenté aussi d’étrangler Georges Ravanel, sauvé de justesse par son père. Langlois exprime son avis : C’est sérieux. Il n’y a pas à hésiter, ils doivent intervenir. Il veut six gendarmes avec lui. Le gendarme lui indique qu’il va arranger ça, il souhaite savoir s’ils partent pour longtemps. Le capitaine répond : Le temps qu’il faudra, on bougera, c’est l’essentiel. Mme Tim explique à son hôte : ils vont passer au premier acte. L’action se situe au café de la Route, tenu par Clara, qui travaillait à Grenoble avant de se retirer à Lalley avec ses quelques petites économies.


Troisième collaboration entre ce scénariste et ce dessinateur dans la veine littéraire, après Le chien de Dieu paru en 2017 et Nez-de-Cuir paru en 2019. La première relevait de la biographie imprégnée de la tonalité littéraire de l’écrivain, le second de l’adaptation d’un roman. Quelle que soit sa familiarité avec l’œuvre originale, le roman Un roi sans divertissement (1947), le lecteur peut se trouver un peu déconcerté par le début. Un homme non nommé qui se rend au château de Saint-Baudille : ça ne ressemble pas au début du roman. En outre, le voyageur se retrouve à côtoyer Mme Tim, un personnage du roman, et son mari, et à s’assoir dans leur théâtre privé au sein de leur château, pour regarder une pièce de théâtre qui correspond au roman. Une histoire dans l’histoire. Et puis la représentation du voyageur intrigue : soit avec ses connaissances personnelles, soit en effectuant une rapide recherche, le lecteur l’identifie : l’écrivain Jean Giono. Il s’agit donc d’une mise en abîme, effectuée par les bédéastes : ils mettent en scène l’écrivain qui se rend sur les lieux où vont se dérouler, ou plutôt où se sont déroulés les faits qu’il relatera dans son roman, ou qu’il a relaté, cette temporalité devenant un peu difficile à établir. Quoi qu’il en soit, le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une adaptation littérale du roman.



En conséquence de quoi, le lecteur peut envisager deux lectures différentes de cette bande dessinée. La première consiste à apprécier l’histoire pour elle-même. De ce point de vue la mise en scène avec la visite au château apparaît un peu gauche et superfétatoire, et la dernière page de la bande dessinée également. Le récit se focalise alors sur le capitaine Langlois et son étrange chemin de vie : une enquête sur une série de meurtres, une installation dans la région du Trièves, une chasse au loup, une relation aux femmes assez ténébreuse. De ce point de vue, la narration visuelle emmène le lecteur dans ladite région, pour commencer dans le village de Lalley. Le dessinateur commence par en montrer la rue principale sous la neige des maisons traditionnelles, une église en arrière-plan, des ouvriers en train de s’affairer, vraisemblablement des menuisiers. Par la suite, le lecteur prend également le temps de regarder les volets fermés de ces mêmes maisons à la tombée de la nuit, la façade du café de la Route où réside Langlois, les bois alentours. Puis la filature du capitaine l’amène dans le village de Chichilianne : ses maisons traditionnelles, un autre café (le café du Corréard). Ses pérégrinations le conduisent au château de Saint-Baudille, dans un village du Diois, et quelques rues de Grenoble. L’artiste se montre très impliqué dans les autres dimensions de la reconstitution historique, que ce soient les tenues vestimentaires (y compris les uniformes), les outils et ustensiles du quotidien, les meubles aussi bien dans une maison modeste que dans un château, les pistolets de Langlois, ou encore les chasubles du curé et l’ostensoir.


La seconde réside dans l’évocation d’une région et d’une époque. L’écrivain appréciait cette région naturelle du sud de l'Isère, dans les Alpes françaises. Les auteurs lui font honneur de manière organique, sans en faire un personnage de premier plan, plutôt un rôle muet de première importance. Tout commence avec ce château comme situé sur un plateau, aux pieds des montagnes enneigées. Puis en planche dix, vient cette vision de la lisière de la forêt enneigée, puis avec les flocons tombant doucement : un paysage tranquille et mutique, indifférent à la présence humaine. En planche quatorze, le lecteur découvre l’arbre de Frédéric, qualifié d’Apollon de Citharède des hêtres, un arbre à la ramure magnifique, aux branches épaisses et solides, cachant une sorte de nid creusé dans une épaisse branche, ou comme un berceau, ou un cercueil. Les deux personnages ont aperçu la silhouette du meurtrier et ils se lancent dans une filature discrète, une balade de quatre pages dans les chemins enneigés de la forêt, puis dans sentier de montagne qui finit par longer une crête toujours recouverte de neige, pour redescendre vers un autre village. Le lecteur admire les paysages blancs, et sent l’air froid dans sa gorge et ses poumons. Il a encore l’occasion de se promener une nouvelle fois dans les bois enneigés à l’occasion d’une battue pour traquer un loup et mettre un terme au carnage qu’il effectue parmi les troupeaux. Dans un autre passage, Langlois revient à Lalley à l’occasion du printemps ce qui donne lieu à de superbes paysages de la campagne de moyenne montagne.



Avec ces deux facettes de la réception de l’œuvre, le lecteur peut éprouver une vague sensation de rester sur sa faim. La région bénéficie d’une mise en valeur amoureuse, intégrée de manière organique au récit, et ce dernier présente un personnage dont le comportement reste inexplicable, si ce n’est pour la citation de Blaise Pascal (1623-1662) dans sa forme complète : Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Pour pouvoir pleinement apprécier cet hommage au livre, il vaut mieux en avoir quelques connaissances, et même en avoir lu quelques pages. Cela permet de constater à quel point les auteurs se tiennent à distance du texte, ne cherchant aucunement à en reproduire la qualité littéraire, même dans les cartouches de texte. Ce constat donne tout son sens à la séquence d’ouverture et aux pages finales mettant en scène l’écrivain lui-même. Cela fournit également les éléments nécessaires pour comprendre le comportement du personnage principal. Outre une version très expurgée de l’intrigue et un arrangement avec le personnage de Saucisse (devenue Clara), une connaissance superficielle du livre explique la fascination du sang sur la neige, ainsi que celle pour le meurtrier ou le loup. Langlois devient alors un être humain sans divertissement, et aussi un homme déconnecté de ses semblables, faisant ce qu’il faut pour survivre dans les étendues désertes et glacées. Sans ces connaissances, la perception de la violence comme sensation séduisante et divertissante reste masquée, ainsi que la lutte de Langlois pour s’intégrer à une société civilisée et s’y maintenir. Les quatre pages de fin mettant en scène Giono peuvent également s’avérer frustrantes : un hommage à l’écrivain, une mise en scène mettant élégamment en lumière ces choix d’écrivain, et aussi une frustration de trop peu, le mot de la fin arrivant abruptement : À présent, tout est dans tout.


Une adaptation peut-être trop condensée de l’œuvre originale, avec des raccourcis et des péripéties réaménagées, conservant tout le mystère du personnage, tout en dépouillant trop les constructions symboliques. D’un autre côté, la narration visuelle constitue un magnifique hommage à la région des Trièves, ainsi qu’une solide reconstitution historique, et transmet la sensation d’individu indéchiffrable qu’est Langlois. Les auteurs rendent un hommage sophistiqué à Jean Giono et à ses choix d’écrivain, dans une approche ambitieuse qui aurait mérité plus de pages pour se déployer pleinement.



jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.

jeudi 21 mai 2026

Le chien de Dieu

Et il ne faut jamais oublier que la vérité de ce monde, c’est la mort.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie d’autant mieux avec une connaissance préalable sommaire de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-sept planches de bande dessinée. Il se termine par une citation de Drieu La Rochelle extraite d’un texte paru dans la Nouvelle Revue Française de mai 1941 : Il y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur des choses. Au moyen-âge il aurait été dominicain, chien de Dieu.


Louis-Ferdinand Céline se trouve dans son pavillon de Meudon à sa table de travail. Il entend le discret bruit de pas des jeunes danseuses, et le tonnerre. Son flux de pensée : Grâce et légèreté c’est ainsi qu’il devrait être le monde. Mais le monde n’est que vacarme et insultes ! C’est le tonnerre, dit Lucette. Lucette, c’est elle qui leur apprend. Qui les rassure aussi. Il faut comprendre, le tonnerre, ça ne s’incruste pas, ça se laisse oublier… C’est pas comme le canon. L’ai-je entendu, celui-là. Sa gueulante qui vous rappelle à l’ordre, ce sera bientôt mont tour, mon grand… J’ai survécu, moi… Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… Un réfractaire… Je résiste ! Mais je me laisse emporter… Le cours se termine… Faut que je sorte les poubelles… Y passent tôt le matin… C’est nouveau, ça… Rien que m’emmerder… J’en suis certain… Mais je résiste… Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce pas ? Au lourd, au plat, au vulgaire, à toutes les magouilles possibles et imaginables… N’empêche… C’est vrai que ça claque comme un coup de canon.



Le cours de danse se termine : Lucette les libère et les enjoint de se dépêcher de rentrer, il va pleuvoir. Elle s’adresse à l’une d’elle, lui faisant observer que c’est la troisième fois que Solange manque les cours, elle souhaite savoir s’il y a un problème. La demoiselle lui répond qu’elle est malade, qu’elle ne plus sortir, qu’elle ne sait pas si c’est grave, mais que ses parents sont inquiets. Le flux de pensée reprend son cours : Ah ! Les fillettes ! Les ballets… Coppélia, Le lac des cygnes… Y a que ça ! … Décoller enfin du sol… Oublier cette misérable pesanteur qui nous courbe, nous avilit… J’en ai connu une dans le temps qui dansait également… Une fée… Une vraie fée… Avec de longues jambes qui vous accrochaient le cœur. Elizabeth, qu’elle s’appelait. Elizabeth Craig. Ils s’étaient rencontrés à Genève, devant l’étalage d’une librairie. Depuis, elle l’attendait, pour l’emmener loin, plus loin à chaque fois… Louis-Ferdinand s’approche d’elle qui se tient adossée à un mur, et lui dit : Joli costume. Elle répond avec le sourire aux lèvres : Costume de scène, certains y sont sensibles… Un admirateur qui était présent dans la salle pendant les répétitions, s’approche.


Une bande dessinée pas facile : pas facile à réaliser, pas facile à aborder… et très facile à lire. Les auteurs ont choisi de mettre en scène un écrivain dont la postérité est tiraillée entre un auteur d'une stature exceptionnelle, au rôle décisif dans l'histoire du roman moderne dixit George Steiner, 1929-2020, érudit, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe, spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, et un antisémite écrivant les pires horreurs ce qui lui a valu d’être frappé d’indignité nationale, après la seconde guerre mondiale. Le récit commence en 1961, pour s’achever avec sa mort, en revenant sur des moments importants de sa vie. Le lecteur n’ayant jamais lu une ligne de cet écrivain suit le récit sans difficulté aucune, prenant au pied de la lettre ce qui lui est montré, que ce soit dans la reconstitution historique visuelle, ou que ce soit dans les moments racontés, les relations avec des personnalités de l’époque, ses avis très tranchés sur sa relation avec son éditeur, ses activités d’écriture et de médecin. Il relève des éléments biographiques, en particulier son service en tant que maréchal des logis lors de la première guerre mondiale, ainsi que l’obtention du prix Renaudot en 1932 pour Le voyage au bout de la nuit. S’il est familier de l’œuvre de Céline, il repère les éléments biographiques, qui rentrent en résonnance avec ses œuvres, ainsi que pour partie son style littéraire si particulier, avec les points de suspension. Dans les deux cas, il constate que l’antisémitisme de l’auteur est clairement affiché, sans être remis en cause, avec une légère mise en perspective.



Pour peu qu’il ait déjà entendu parler ne serait-ce qu’une fois de cet écrivain, le lecteur a déjà en tête son visage, qui correspond aux dernières années de sa vie. Il retrouve ces traits familiers sous la plume de l’artiste qui, au vu de la période considérée, avait facilement à sa disposition les éléments d’archive. Dès la première page, avec une case consacrée à la guerre de 14-18, le lecteur comprend que la reconstitution historique va se structurer en deux : la période du présent du récit, c’est-à-dire 1961, et les périodes d’avant de la première à la seconde guerre mondiale. En fonction de son âge, il peut être plus ou moins familier avec les décors de banlieue du temps contemporain : le pavillon, la ville de Meudon, des rues de Paris, un autre quartier de Meudon. Il apprécie aussi bien les façades qui n’ont guère changé, les tables et les chaises d’une terrasse de café déjà frappées du style Paris, les arbres d’alignement, les péniches, une serre de jardin, des rues pavées, les modèles de voiture, les tenues vestimentaires, etc. Il regarde avec la même curiosité nostalgique les intérieurs : les nappes en plastique, le grand bureau en bois, le manteau de cheminée, une armoire bibliothèque avec des portes vitrées, un téléphone à cadran en bakélite, une boîte à gâteaux en fer blanc, une cage pour le perroquet, le grand bol à rayure, les bésicles, etc.


Le dessinateur se met au service d’un scénario comportant une dimension littéraire, comprenant des extraits issus des œuvres et des lettres de l’auteur, recueillies dans Romans I, II, III, IV, et dans Lettres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Il reconstitue les autres époques du passé, dans un registre parfois réaliste, parfois onirique : la charge des 12e Cuirassiers fonçant vers la mort sous la mitraille, sabre au clair dans une ambiance crépusculaire, puis le maréchal des logis Destouches faisant avancer son cheval au pas dans les décombres d’une ville en ruine ravagée par la guerre, la macabre montée dans la galère de Caron où les soldats morts de la première guerre mondiale sont en train de ramer, les éventrés, les fusillés, éclopés, perclus de première classe… L’artiste sait concevoir des mises en scène permettant de rendre plausibles des séquences extraordinaires. Il y a cette relation saphique sous les yeux de Céline jeune, préférant la position de voyeur, plutôt que de participer, laissant entrevoir la position de l’écrivain se tenant en dehors du monde pour mieux l’observer, en dehors de la vie pour mieux en jouir. Il y a également ce repas en février 1944, dans l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, chez Otto Abetz qui reçoit quelques vieilles connaissances. Le dessinateur reconstitue avec conviction le décor rupin, l’hôtel particulier, la salle de réception avec ces bougeoirs, ses tableaux à la gloire d’Adolf Hitler et du troisième Reich, les invités se livrant à ce rituel social avec toute la dignité guindée de rigueur. Et puis l’exaspération de Céline qui se lève, se lance dans un discours entre diatribe et délire, entraînant dans son sillage son ami Gen Paul (1895-1975, Eugène Paul), lui -même exécutant un numéro littéralement suicidaire : des pages inoubliables.



De séquence en séquence, l’expérience de lecture combine dans chaque scène, les pensées de Céline à partir des extraits de ses œuvres et de ses lettres, et l’évocation de moments de sa vie à l’évidence très documentés. De nombreuses personnalités sont ainsi évoquées : Gaston Gallimard (1881-1975) fondateur des éditions Gallimard, Arletty (Léonie Bathiat, 1898-1992) actrice, Henri Mahé (1907-1975) peintre, décorateur et réalisateur français, Georges Simenon (1903-1989) écrivain, Elizabeth Craig (1902-1989) danseuse américaine, Robert Denoël (1902-1945) et l’anecdote du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (1936), l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) avec l’évocation de Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731), Roger Nimier (1925-1962) écrivain français, chef de file du mouvement littéraire dit des Hussards. Le lecteur fait connaissance avec un être humain dans tout ce qu’il peut avoir de paradoxal, entre misanthropie assumée et bonnes actions pour certaines désintéressées, amour de l’art jusqu’à se tuer à la tâche et avidité de reconnaissance très intéressée, attention portée au bien-être des personnes autour de lui y compris des inconnus et antisémitisme des plus abjects. Même le néophyte peut ressentir la personnalité qui se dégage des œuvres de cet écrivain hors norme, se faire une idée sur cet individu complexe, méprisable et admirable. De ce point de vue, les auteurs atteignent leur objectif : s’interroger et communiquer leurs questions sur l’être humain qu’a pu être cet auteur. Ils ne transigent avec aucune des accusations portées contre lui. Ils évoquent son expérience de combattant de la première guerre mondiale de manière imagée, la réalité de ce qu’un homme peut ressentir devant un tel étalage de destruction, de massacre, tout en ayant lui-même éprouvé l’exaltation de se lancer dans un combat sur un champ de bataille. Cette morbidité trouve sa contrepartie dans la pratique de la médecine, dans la grâce et la beauté des jeunes danseuses, dans les amitiés, dans l’amour de Lucette Destouches.


Une bande dessinée agréablement accessible au néophyte, et intéressante également pour le connaisseur de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline. L’artiste fait œuvre d’une solide reconstitution historique, combinée à une narration visuelle vivante intégrant avec naturel les éléments littéraires, et les séquences exaltées, comme terre à terre. Il porte le scénario mêlant moments documentés et courts extraits choisis d’œuvres, pour faire un être humain créant des romans passés à la postérité : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D'un château l'autre (1957), Bagatelles pour un massacre (1937), Normance (1952). Complexe et convaincant.