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lundi 22 juin 2026

Histoires inavouables

Eh ben voilà ! C’était pas grand-chose. Plus de peur que de mal.


Ce tome comprend dix histoires courtes de nature pornographique. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Ovidie (Éloïse Delsart) pour le scénario, et par Jérôme d’Aviau pour les dessins. Il comprend quatre-vingt-dix planches de bande dessinée en noir & blanc, dix histoires courtes de neuf planches chacune. La scénariste a également réalisé Les cœurs insolents (2017) avec Audrey Lainé, La Fabrique du prince charmant: Plus grande arnaque depuis l'invention du jacuzzi (2024) avec Sophie-Marie Larrouy, La dialectique du calbute sale (2026) avec Audrey Lainé.


À la belle étoile : Carine arrive à la maison de campagne de sa copine, par une belle journée d’été. Elle est accueillie à bras ouvert, son hôte étant tellement contente de sa voir. Elle a préparé une table de jardin à l’ombre d’un grand arbre, et invite la visiteuse pour qu’elle se rafraîchisse. L’invitée met ses lunettes de soleil et remarque un beau jeune homme qui passe la tondeuse à gazon, elle demande à sa copine si elle se la joue cougar, car il est sacrément beau gosse le jardinier. La copine la reprend : Thomas est son fils. Le soir, la copine pique du nez après le repas, elle laisse son fils et Carine sur la terrasse, qui vont faire la vaisselle. Coincée : une jeune femme est en train de se donner du plaisir sur son lit. Au bout d’un moment, elle trouve que ses doigts ne lui suffisent pas et qu’il lui faut un accessoire. Elle se rend d’abord dans la cuisine, et rejette ce qu’elle peut trouver, puis dans la salle de bain, sans plus de succès, dans le salon faisant également chou blanc, et enfin dans le débarras où elle jette son dévolu sur une balle de ping-pong.



Brandon : vendredi soir, le jeune homme se rend au Paradisio, histoire de fêter de la fin de semaine. Il salue Mike, le videur à l’entrée. Brandon trouve que l’ambiance est moyenne, il n’y a pas grand monde. Sur la piste, il y avait les gonzesses habituelles… Celles que tout le monde s’est déjà tapées, quoi. Et puis tout à coup, il les a repérées. Vu comment elles étaient gaulées, c’était sûr qu’elles n’étaient pas du coin. Rien qu’à leur façon de danser, ça se voyait qu’elles avaient la cuisse légère. Brandon les aborde et leur propose un verre. La discussion s’engage. Elles expliquent qu’elles sont de passage, elles pensaient repartir, mais il est trop tard. Du coup, elles ne savent pas où passer la nuit. Du coup, elle se sont dit qu’elles feraient la fête au lieu de dormir. Brandon ne peut pas laisser tomber deux filles toutes seules la nuit sans protection. Il les invite chez lui pour passer un bon moment à trois. Métrosexuelle : Jolene est venue vivre à Paris dans le cadre d’un échange universitaire. Elle a grandi dans le fin fond de l’Idaho et n’est pas franchement coutumière du métro. Les premières semaines, chaque déplacement est une source d’angoisse. Il lui a fallu un temps d’adaptation pour s’habituer à la promiscuité. Jusqu’au jour où… Elle vient de découvrir un moyen de dissiper agréablement son agoraphobie. Elle décide de transformer chacun de ses voyages en un moment plaisant.


Dès la première histoire, le ton est donné : cinq pages de galipettes avec des gros plans de pénétration, sur neuf pages que compte l’histoire. Sept pages de plaisir intime avec nudité et gros plans dans la seconde. Seule la quatrième histoire, Métrosexuelle, est dépourvue de nudité. En 2013, cela fait dix ans que la scénariste a entamé sa carrière de documentariste, de journaliste et d’écrivaine. Pour autant, le lecteur peut ressentir dans ces planches un réel plaisir dans les séances de jambes en l’air. Elles sont mises en scène et écrites, avec un réel déroulement, sans impression d’assister à une enfilade de figures imposées, ou d’exploits physiques de niveau olympique. Les différentes relations sexuelles s’inscrivent dans un registre totalement explicite, entre adultes consentants, sans emprise ou perversion. Les pratiques sont majoritairement hétérosexuelles, avec deux relations homosexuelles sur un total de dix récits. Il y a une séquence de masturbation féminine, et une expérience avec un jeu de domination avec talon aiguille et une cravate utilisée comme une laisse, dépourvue de sadomasochisme. Le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire avec un trait de contour très propre, très peu de texture dans les surfaces délimitées, des représentations descriptives et réalistes avec un degré de simplification. Il dessine les organes sexuels sans hypocrisie, avec juste une absence de téton dans les aréoles.



Dans le texte de la quatrième de couverture, la scénariste indique que les dix histoires sont toutes inspirées de faits réels, seuls les noms ont été modifiés. Elle continue : Trop croustillantes pour être avouées, elles lui ont été confiées dans le plus grand secret. Elle ajoute qu’elle a elle-même vécu certaines d’entre elles, et elle n’avait jamais osé en parler jusqu’à ce jour. Le lecteur veut bien y croire, tout en se disant que cela importe finalement peu quant au plaisir qu’il peut prendre à cette lecture. En revanche, il constate le talent de conteur des auteurs. En neuf pages à chaque fois, ils savent installer une situation de départ, spécifique et différente, et mettre en scène le plaisir sexuel à deux ou à plusieurs ou tout seul, de manière plausible et variée. Ces nouvelles ressortent tout de suite par rapport à la production de bandes dessinées pornographiques. La construction des histoires paraît naturelle et organique, plutôt qu’un contexte artificiel et prétexte pour déboucher sur des scènes de sexe. La caution de la quatrième de couverture reste sans incidence sur la qualité de la narration. La première histoire montre Carine tomber sous le charme du fils de sa copine et profiter de l’instant qui lui est offert quand la mère va se coucher la première. Dans la deuxième, une jeune femme se donne du plaisir dans son lit et se laisse emporter par sa pulsion en utilisant un objet sans prendre de protection. Dans la troisième, un jeune homme se régale à l’avance d’un plan à trois, avec les deux femmes se donnant en spectacle à lui en guise de préliminaires. Dans la quatrième, une jeune femme utilise l’excitation sexuelle pour vaincre ses malaises dans les transports. Etc. À chaque fois une histoire différente, à chaque fois, une histoire où la relation sexuelle ou le plaisir font sens.


La narration visuelle s’avère tout aussi personnelle. Dans la première histoire, il y a des caresses, des préliminaires, un désir évident et partagé, la précaution du préservatif, trois positions différentes sans que cela ne devienne acrobatique ou une performance physique, un moment où la dame fait comprendre au jeune homme que la position ne lui convient pas. Son expérience à elle lui permet de le guider, et le lecteur voit presque briller des étoiles dans ses yeux à lui très conscient de l’aubaine inattendue dont il profite. Ces cinq pages qui ne contiennent qu’un unique phylactère raconte une relation au-delà du simple plan physique, entre deux êtres humains à la personnalité différente. Dans la seconde histoire, les huit premières pages sont dépourvues de tout mot, il revient donc aux dessins de tout raconter. Lors des quatre pages montrant la jeune femme se donner du plaisir, le lecteur peut voir également une progression narrative qui dépasse une simple succession de caresses et de stimulations digitales allant crescendo. À l’évidence l’autrice a donné des indications explicites au dessinateur, et celui-ci a su concevoir une mise en page, un découpage, un plan de prises de vue pour rendre visible les intentions qui guident les gestes. Il met en scène des individus avenants, sans exagérer leur physique, que ce soit la taille de la poitrine ou la taille du sexe masculin.


Le lecteur constate que lors des ébats, la scène devient muette, les actes n’ayant pas besoin de paroles, ce qui constitue un parti pris sur le fait qu’ils s’imposent comme une évidence, un fait, des actes normaux qui se passent de commentaires. Pour autant, le dessinateur prend bien soin de contextualiser chaque lieu : la table de jardin sous le grand arbre majestueux, le lit spacieux de la jeune dame et ce qu’elle trouve dans sa cuisine, salle de bains, salon et débarras, les sensations de l’ambiance de la boîte de nuit, les wagons du métro, le grand salon des hôtes pour une partie fine avec un autre couple, d’autres appartements, la gare de Lyon et un wagon de train, et une grande tablée pour un repas de famille. Ces mises en scène constituent une vision personnelle des actes sexuels. Cela commence par des évidences : la recherche d’un plaisir partagé, le consentement, l’absence de violence ou de contrainte, la communication entre partenaires, une ou deux touches d’humour, et même une taquinerie. Une nouvelle met en scène la relation entre deux femmes homosexuelles, et une autre entre deux hommes hétérosexuels qui se donnent mutuellement du plaisir en toute décontraction… sans arrière-pensée. Les huit autres nouvelles reposent sur le principe explicite ou sous-jacent d’une relation hétérosexuelle, avec pénétration mis à part pour trois d’entre elles, c’est-à-dire la moitié. Les auteurs mettent en scène une sexualité plaisir, brisant au passage la bienséance morale à plusieurs reprises, sans aller jusqu’à des pratiques inhabituelles ou parfois qualifiées de déviantes.


Dix histoires courtes de neuf pages chacune, à caractère pornographiques, respectueuses de la personne humaine, avec un point de départ bien construit et des relations qui sont en cohérence avec les personnages. Les auteurs mettent en scène des pratiques sexuelles où le plaisir est partagé, entre adultes consentants, avec un entrain certain, et communicatif.



jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.

mardi 12 mai 2026

Sœurs des vagues

Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.


La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.



Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.


Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.



Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.


Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.



En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.


Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.



mardi 27 janvier 2026

Les sentiers cimentés

Le gris est entré à l’intérieur des hommes.


Ce tome constitue un recueil de plusieurs histoires courtes d’un même auteur. Son édition originale date de 1981. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les dessins, avec des scénarios de Baudoin, Dominique Diani, Michel Gaudo, et Arthur Rimbaud. Il comprend neuf récit de deux à sept pages, pour un total de quarante-quatre pages.


Ville, cinq pages, d’après Arthur Rimbaud. Un jeune homme considère la ville autour de lui ; il est un éphémère et point trop mécontent. Autour de lui d’immenses cheminées d’usine, et des individus en robe noire indistincte également rasés. Citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici on ne signalerait les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue seront réduites à leur plus simple expression. Enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme de sa fenêtre, il voit des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon – leur ombre des bois, leur nuit d’été – des Erinnyes nouvelles devant son cottage qui est sa patrie et tout son cœur puisque tout ici ressemble à ceci. La mort sans pleurs, leur active fille et servante, un amour désespéré, et un joli crime piaulant dans la boue de la rue.


Éducation, texte de Dominique Diani, six pages. À la campagne, une vielle femme est adossée à un muret de pierre devant sa modeste maison, et un adolescent est assis dans l’herbe devant elle, l’écoutant. Il aimait parler avec elle, elle vivait seule. Elle avait peut-être cent ans, un regard jeune. Et ses paroles faisaient rêver. Il lui demande comment c’était l’amour. Elle le lui décrit : L’amour, c’est… C’est la mer qui caresse et qui enveloppe. La mer qui doucement l’envahit toute. Et soudain, violemment, elle est la mer. Ses vagues dans son ventre et dans sa tête. Ciel et terre roulant en vagues que rien ne peut arrêter, rien ni personne. Aucun de ces obstacles que les hommes tirent des fonds de leur bonne conscience. Mais au loin apparaissent des silhouettes toutes de noir vêtu. Elles se rapprochent et s’en prennent à la vieille qu’elles commencent à rouer de coups avec des bâtons. – Rencontre, trois pages : Une jeune femme se promène entre des rangées de hauts arbres. Dans la lumière finissante, l’odeur des arbres envahit l’air tiède : elle s’avance. La nuit gagne sur le jour et sa silhouette gracile est nimbée de l’or du soir. Belle, elle est belle. Les lignes des arbres se perdent derrière elle. L’ombre effaçant le jour, il sort du parc et il la rencontre de nouveau dans la foule. Elle parle à un jeune homme barbu, le narrateur sent monter en lui une bouffée de jalousie. Elle a mis son pull et la nuit tombant enfin, ils se quittent, ce qui rend sa joie au narrateur.



Pour être précis, il s’agit de la deuxième bande dessinée de l’auteur, après le recueil de récits de science-fiction Civilisation, publié par l’éditeur Glénat en 1981. À nouveau, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Pour cinq d’entre elles, le bédéaste collabore avec un scénariste : Dominique Diani pour le récit Éducation, Michel Gaudo pour trois histoires (La balle au bond, Georges Pourcellier, Charon le nocher), et avec Arthur Rimbaud (1854-1891), ou du moins il s’en inspire pour le premier récit. Au travers de ces neuf histoires, il raconte des sortes de fables, avec une touche poétique, onirique, fantastique, morbide, répressive, normalisatrice, et même mythologique. Le lecteur familier de l’auteur décèle dans ces premières œuvres, l’humanisme qui court tout au long de ses créations, la fascination et le respect pour les femmes et leur mystère, le plaisir du milieu naturel et le caractère oppressant de la ville et du béton. Il remarque plusieurs expressions d’une sensibilité Hippie : défiance vis-à-vis de la police et l’autorité, états de conscience alternatifs à défaut d’être chimiquement altérés, envie de liberté et de rapports humains plus authentiques, retour à la nature ou tout du moins connexion avec elle. Dans cette phase initiale de sa carrière, l’artiste utilise plus volontiers la plume que le pinceau. Cela donne une sensation plus griffée dans ses dessins, avec des aplats de noir présentant des irrégularités, une approche plus descriptive que par la suite, plus appliquée et moins déliée.


Le lecteur peut appréhender de se plonger dans des œuvres de jeunesse, quand bien même il s’agit d’un de ses créateurs préférés : les sensations seront différentes de celles engendrées par ses œuvres ultérieures des années, des décennies plus tard. En effet, les dessins présentent une apparence moins organique, plus sèche, plus acérée, parfois un peu maladroite. Le lecteur peut parfois s’interroger sur une proportion anatomique ou sur la taille d’un élément en comparaison avec celle d’un autre avec lequel il est en rapport dans la même case. Dans le même temps, il se trouve vite impressionné par l’inventivité visuelle déjà déployée par un artiste dont l’originalité transparaît. Dès la première planche : le jeu sur le contraste entre le personnage fortement encré et les zones laissées blanches dans chaque case, puis le jeu géométrique avec les canalisations et tuyaux de fort diamètre. Dans la deuxième histoire, il joue avec la masse noire des robes des villageois, et les cases aérées et claires où évolue la vieille femme redevenue jeune. Dans Rencontre, il met à profit l’expressivité du visage de la jeune femme. Dans Une vie inutile, il réalise une magnifique illustration : un homme pêchant un poisson à main nue dans un cours d’eau impétueux. Dans nombreuses d’entre elles, il joue avec les hachures courtes et sèches pour réaliser des fonds de case expressionnistes.


En passant à Immigration, le lecteur découvre une histoire en deux pages, seize cases, trois courtes bulles : poignante. Dans la deuxième planche de La maladie, la dernière case relève d’une composition quasi abstraite, les façades des immeubles ayant été comme surexposées pour aboutir à un assemblage géométrique de triangles, de rectangles et de segments, contrastant totalement avec les traits plus souples pour l’herbe qui ondule, ou l’entrelacs de traits fins pour la complexité des houppiers des arbres, et les courbes d’un corps féminin dénudé. Alors même qu’il n’a pas encore adopté le pinceau ou acquis cette élégance extraordinaire dans la représentation des environnements naturels et dans l’expressivité de la personnalité des êtres humains, l’artiste fait déjà preuve de sa propre personnalité graphique, faisant apparaître ses influences, à savoir d’autres bédéastes de l’époque, et son originalité dans sa capacité à mettre à profit ces techniques en noir & blanc pour exprimer son monde intérieur. Le lecteur ressent à la fois l’oppression de la concentration urbaine, et le plaisir des milieux naturels, ainsi que la complexité de la relation à l’autre, et la sensation de l’oppression générée par la foule indistincte.


Tout seul ou avec un scénariste, le créateur réalise de courtes histoires, avec une fin bien claire, abordant des sujets divers. Au cours de ces neuf récits, il fait ressentir l’anonymat insupportable et angoissant de l’individu face à la foule urbaine, la répression normative que la société fait peser sur l’individu, l’élan amoureux pour une inconnue qui n’est pas libre, la question fondamentale sur le sens de la vie ou la raison de l’existence. Puis il met en scène une veuve qui s’émancipe, l’ordre bourgeois qui finit par triompher, un pilote d’avion militaire face à la mort, un étranger interpellant un habitant dans une ville, la grisaille omniprésente à l’œuvre dans la ville. Le lecteur sent bien l’influence des préoccupations soixante-huitardes : le thème de la vie urbaine qui aliène l’individu, qui rend les uns étrangers aux autres, qui oppresse et opprime l’individu. Dans le même temps, le récit mettant en scène des individus nommés Georges Pourcellier de génération en génération évoque le fait que dans une bonne famille, les membres de la famille se conforment aux diktats de la bonne éducation, et que les quelques excentriques sont confinés à des épiphénomènes bien vite oubliés avec le retour à la normale, ou dans le droit chemin de la génération suivante.


Une partie de ces récits mettent en scène personnage féminin, dans un rôle secondaire. L’auteur met à chaque fois en scène un jeu de séduction, explicite ou implicite, sans être forcément amoureux. Dans le premier récit, il est possible d’interpréter la dernière case comme une femme tenant un couteau ensanglanté, le texte évoquant : Un joli crime piaulant dans la boue de la rue, une image de femme fatale. Dans la seconde, la vieille femme semble accueillir avec plaisir la compagnie d’un jeune homme, puis évoquer sa folle jeunesse à elle, et la répression qu’elle a subie, tout en tournant en dérision l’impulsion du jeune homme à se voir en sauveur comme un chevalier sur sa monture. L’histoire suivante surprend par ce jeune acceptant que la jeune femme qui le fascine et qu’il a abordée, ne soit pas libre. Vient une veuve qui s’épanouit après le décès de son mari, en profitant de la vie, des femmes servant de muse. Et enfin une femme gagnée par la grisaille, pour le plus grand chagrin de son compagnon. Déjà cet auteur se démarque totalement des autres bédéastes de l’époque et des suivantes par la singularité de son rapport aux femmes, basé sur le respect et le consentement, de manière authentiquement naturelle.


De courts récits mêlant poésie et fantastique, avec une fibre sociale et rebelle. Une collection fascinante à la fois par ses dessins déjà très personnels, par le positionnement de l’auteur et de ses collaborateurs dans leur époque, par sa sensibilité humaniste en développement et par son rapport singulier aux femmes. Séduisant.



mardi 30 décembre 2025

Je suis un ange perdu (Un polar à Barcelone II)

L’euphorie de seize milles terminaisons nerveuses.


Ce tome fait suite à Je suis leur silence (2023) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour apprécier pleinement le personnage principal. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jordi Lafebre, pour le scénario, les dessins et les couleurs. La traduction a été réalisée par Geneviève Maubille, la relecture par Loriane Ernst-Peysson, et le lettrage par Stevan Roudaut. Il comprend cent-cinq pages de bande dessinée.


Quelque part sur un chantier d’une zone sportive en banlieue de Barcelone, l’inspecteur adjointe Alemany arrive en voiture, assez rapidement. Elle en sort accompagnée par deux policiers en uniforme sous le regard d’ouvriers. Elle retrouve le policier en civil Enrique Garcia qui se tient devant un cadavre dont le bassin et deux jambes dépassent d’une dalle de béton encore fraîche, le pantalon glissant sur les mollets, révélant des tatouages de type néonazi. Garcia commente : On ignore qui c’est, et impossible de l’identifier tant qu’on ne l’aura pas sorti de là. Il continue : La police scientifique a pris des photos et le procureur est en route. Reste à déterminer la cause exacte de la mort… et comment il s’est retrouvé là. L’inspectrice-adjointe fait observer qu’au vu des éclaboussures, c’est évident, et elle souhaite savoir si c’est son subalterne qui a trouvé le corps.



Garcia se lance dans les explications : il était le premier policier sur les lieux. Il suivait une piste. La victime pourrait être impliquée dans la mort de Violeta Bellecoup la semaine dernière. On pourrait appeler ça de la justice poétique. Alemany souhaite savoir s’il y a des témoins. Son subalterne répond avec circonspection : à ce sujet, il a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont un témoin oculaire. Et la mauvaise… Alemany devine de quoi il retourne : le témoin n’est autre que la psychiatre Eva Rojas. Garcia emmène l’inspectrice-adjointe la voir : elle est en train d’attendre sur une chaise. Les deux se reconnaissent et savent que l’entretien va être long. La policière souhaite que la psychiatre lui raconte tout depuis le début, dans les moindres détails. Eva répond qu’elle ne dira rien sans la présence de son psychiatre. Elle parvient à convaincre les policiers que c’est nécessaire. Alors que Alemany appelle le docteur Llull, Eva promet à Enrique qu’elle ne dira rien qui risquerait de le compromettre. Il répond que c’est la meilleure détective du pays, quand Alemany en aura fini avec Eva, elle connaîtra jusqu’à la taille de ses sous-vêtements. Ils se rendent au cabinet du psychiatre. Eva s’y installe dans un fauteuil et se fait servir un mug de café. L’inspectrice-adjointe explique au docteur Llull qu’une enquête a été ouverte après la découverte d’un cadavre, que mademoiselle Rojas pourrait détenir des informations mais qu’elle refuse de parler sans la présence du praticien. Ce dernier rappelle qu’Eva présente des antécédents de déséquilibre mental, que tout contact avec un cadavre peut réactiver ces symptômes. Il peut évaluer son état mental et vérifier que son récit correspond à des faits plausibles.


Le lecteur avait lu le premier tome sans forcément se douter qu’il constituerait le début d’une série, sous le titre de : Un polar à Barcelone. Il retrouve une couverture intrigante avec Eva Rojas, dans une situation improbable : perchée sur le bras d’une grue au-dessus de la ville, avec le regard perdu dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a envie de retrouver cette jeune trentenaire, psychiatre de profession et qui entend des voix. L’auteur reprend donc plusieurs caractéristiques du premier tome, autant de d’éléments et de situations qui deviennent des spécificités, qui donne sa personnalité à la série. Il y a donc la ville de Barcelone : il s’agit d’un décor de fond, pas vraiment un personnage à part entière, pas de visite guidée de lieux touristiques, ou de monuments emblématiques, juste des endroits de la vie ordinaire. Il y a bien sûr le personnage central lui-même. Le lecteur retrouve sa phobie des cadavres (dont le docteur Llull se sert pour faire pression sur sa patiente), sa coupe en pétard, sa silhouette longiligne, son goût vestimentaire, sa liberté de ton, et les voix dans sa tête. Comme dans le premier tome, le lecteur peut voir les personnes qui parlent à Eva Rojas. Il éprouve une petite surprise car Maria Dolores Rojas, la grand-tante d’Eva, n’est plus là. Elle a cédé la place à l’arrière-grand-tante. Celle-ci a rejoint Angela Rojas, la grand-mère et Ana Rojas, la grand-tante milicienne, morte pendant la guerre civile. Ces trois femmes commentent régulièrement le comportement d’Eva et lui donnent des conseils.



Parmi les autres caractéristiques remarquables de cette série, se trouve également la personnalité même du personnage principal. Elle exerce donc la profession de psychiatre, tout en ne semblant suivre qu’un seul patient à la fois. Dans ce tome, il s’agit, ou plutôt il s’agissait de João Dos Mundos, dix-neuf ans, jeune footballeur. En tant que psychiatre, elle semble se cantonner à des suivis psychologiques, sans prescription, peut-être avec une légère touche de psychanalyse. Elle semble à l’aise financièrement, très libre de son emploi du temps, ce qui lui permet d’avoir une vie nocturne bien remplie. Son propre psychiatre explique qu’elle présente des antécédents de déséquilibre mental. Elle a tendance à interrompre son traitement assez facilement. Elle entretient un rapport délicat avec sa mère. Il n’est pas question de son père. Elle se montre toujours aussi habile à jouer avec le caractère des uns et des autres, en particulier ceux qui sont déterminés à lui nuire. Le lecteur attend ces passages avec impatience et il se régale à la voir provoquer un tueur à gages redoutable, Vicente Castells un agent opaque, ou à rabaisser un néonazi, Ricardo Mazas surnommé Riqui.


Dans le même ordre d’idées, le lecteur se rend compte qu’il anticipe avec plaisir les retrouvailles avec les dessins, en particulier l’expressivité des visages. Impossible de résister aux mimiques de celui d’Eva Rojas, ses grands yeux bleus, son petit nez, ses facéties accompagnées par des poses qui vont bien, oscillant entre la petite fille et la femme consciente de sa capacité de séduction, son entrain franc et ses moments de calme serein. Étonnant comme les expressions de sa mère ressemblent à celles de sa fille. Le lecteur sourit par automatisme à la gêne d’Enrique Garcia, visiblement un peu plus jeune qu’Eva, et complètement dépassé par sa relation avec elle. Il se sent en phase parfaite avec l’inspectrice-adjointe (qu’Eva continue de surnommer Merkel) : elle fait preuve d’un recul qui lui permet de voir comment la psychiatre met en scène ses émotions, elle ne se laisse pas embarquer par ces mêmes émotions, restant sur le comportement que lui dictent ses valeurs, et en même temps elle éprouve une forme d’admiration irrépressible pour elle. Il sourit en voyant que le docteur Llull est bien incapable de conserver le détachement auquel il s’attendrait de la part d’un praticien. Il frémit devant le calme froid de l’agent opaque. Il sourit derechef devant la comédie des trois femmes de la famille qui viennent commenter et conseiller dans l’esprit d’Eva.



Au fil des séquences le lecteur ressent que cette bande dessinée a été réalisée par un auteur complet, pensant aussi bien en termes d’intrigues que visuels. Cette trentenaire aux cheveux en épi, à la pointe d’un bras de grue au-dessus de la ville constitue une image frappante, rendue encore plus mémorable par ce manteau blanc balayé par le vent, et sans oublier les trois anciennes à ses côtés. Impossible d’oublier la découverte du cadavre : deux jambes à la verticale qui dépasse d’un bloc de béton au sol, laissant à l’imagination du lecteur la possibilité de se représenter la partie supérieure du corps totalement immergée dans le béton. Au fil de l’enquête de la psychiatre, le lecteur découvre des moments surprenants : le docteur Llull en train d’arroser ses Epipremnum Aureaum et ses Monstera Deliciosa, Eva en train de réajuster sa petite robe noire, sa mère en train de se dessiner le sourire du Joker sur son propre visage, un entraînement de foot, les ailes tatouées sur les omoplates d’Eva, une nuit bien arrosée dans une discothèque, un réparateur d’électronique haut en couleurs, un piano sur un champ de bataille, un coupage d’ongles terrifiant, un petit nuage au-dessus de la tête d’Eva, et cette séquence à l’extrémité du bras de grue dominant la ville.


En prenant en compte les conventions propres à une enquête policière, le lecteur accepte la suspension d’incrédulité consentie nécessaire, et il apprécie le caractère unique et piquant de l’enquêtrice amateur. Il est possible qu’il comprenne trop rapidement le pot-aux-roses quant à l’identité de la personne enlevée. Il est difficile de qualifier de polar ce récit : même s’il met en scène un footballeur, le gérant du club et des prostituées, il ne développe pas leurs relations sur un plan économique ou social. D’un autre côté, le docteur Llull ne se livre qu’à des remarques superficielles sur sa cliente. Cependant, il apparaît inopinément un fil directeur : quand Eva Rojas rend visite à sa mère. Au départ, le lecteur n’y voit que la suspecte tenant sa promesse d’être exhaustive dans la narration de sa semaine, même si cette scène occupe quatre pages. Puis à deux reprises, il voit Eva encore enfant s’adonner à un jeu imaginé par sa mère qui consiste à s’attabler à un café, à choisir un inconnu et essayer d’en deviner le plus possible sur lui uniquement en le regardant. Or l’une des dernières scènes de cette historie revient à nouveau sur la mère d’Eva et Miriam qui partage sa chambre à l’hôpital psychiatrique de Saint Boi. Le lecteur se rend alors compte qu’il peut également envisager ce polar à Barcelone comme une étude de caractère centrée sur le personnage principal, et que certaines de ses facéties peuvent finalement être considérées au pied de la lettre comme l’expression de ses troubles psychologiques. Touchant. De ce point de vue, les trois pages au cours desquelles Eva raconte l’un des plus beaux chapitres de sa vie sexuelle en dit beaucoup sur elle, tout en la respectant intégralement en tant que personne : du grand art.


Oui, il est agréable de retrouver Eva Rojas, son comportement piquant, parfois moqueur ou insolent, sa sensibilité et son humanisme. Elle mène une enquête qui la place en danger, dont le mystère central peut être assez rapidement deviné par le lecteur. La narration visuelle est vivante, sympathique, avec des personnages attachants grâce à la légère touche caricaturale. Visuellement les situations sont variées et mémorables. Plus que dans le déroulement de l’enquête, le lecteur se prend conscience qu’Eva Rojas devient de plus en plus tangible et touchante, sympathique et troublante. Une femme complexe et compliquée.



mercredi 10 décembre 2025

Griffes d'ange

Maintenant l’incommensurable fleur du présent allait devoir s’ouvrir.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Mœbius pour les dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc qui comprend soixante-neuf pages. Elle se termine avec une postface, un texte d’une page, rédigé par Diana Widmaier-Picasso. Dans celui-ci, elle évoque les circonstances dans lesquelles ce magnifique ouvrage lui a été offert, la dédicace que lui avait faite le scénariste (Pour Diana, avec une érection angélicale), les griffes de l’ange qui offrent autant de plaisir que de douleur, la communication artistique de ses deux créateurs, le parcours d’une belle jeune femme cherchant à se libérer par l’accomplissement de ses fantasmes les plus enfouis.


Une femme nue, recroquevillée sur elle-même gît à même le sol parmi des feuilles, au pied d’une foule indifférente, une corde passant sous elle. Une jeune femme se tient debout, les mains jointes, dans une belle robe de cérémonie. Une jeune femme se dévêtit totalement en ne gardant que son chapeau de deuil avec sa voilette, au pied de la croix de la tombe de son père qui vient d’être enterré. Les obsèques durèrent des heures : le cadavre de son père s’obstinait à sortir du cercueil pour aller danser avec ses veuves. Il fallut six gardiens pour venir à bout de sa résistance épileptique et sceller le couvercle. En guise de terre, ils remplirent la fosse avec les corps des veuves. Elle retournait seule en ville. Elle savait bien que la maison était abandonnée depuis un demi-siècle, il fallait pourtant qu’elle y dirige ses pas : de ses fenêtres ouvertes se dégageait l’appel d’une épaisse odeur de sperme.



La jeune femme s’est détournée de profil, ses longs cheveux flottant au vent derrière elle, alors qu’elle contemple une sorte de larve en suspension devant ses yeux. La fille éplorée par la mort de son père marche dans la rue et se dirige vers une maison. Elle n’utilisait pas de tampons ; cependant, au lieu de couler, le sang menstruel se cristallisait dans son vagin, formant peu à peu un diamant rouge… Devant la porte d’entrée l’attendait son père, murmurant avide, de lui donner ce joyau. Elle monte les marches du perron et se dirige vers lui alors qu’il tient son sexe en érection dans ses mains. La jeune femme s’incline devant la larve qui est devenu un long tentacule. La jeune femme en robe de deuil s’agenouille devant l’homme qi est peut-être son père. Elle retrousse ses jupes et elle dépose le caillot entre ses mains, tout en tenant son sexe de la main droite. Il s’éleva dans l’air pour se mutiler l’asperger d’une pluie sanglante. Il l’interpelle en l’appelant Griffes d’ange, et en lui disant qu’elle est désormais invulnérable. Elle peut maintenant explorer le passé, lui dit-il d’une voix qui ne jaillissait pas de sa gorge mais de la plaie ouverte comme une bouche entre ses cuisses. Passée la porte, un abîme s’ouvrit derrière elle qui avala le monde extérieur.


Quel album singulier ! Et ce n’est rien de le dire, même si un homme averti en vaut deux. Pour commencer sa forme : il s’ouvre avec un dessin en pleine page, la forme d’une jeune femme nue recroquevillée sur elle-même, à terre, sous le regard de badauds dont on ne voit que les pieds. Puis viennent soixante-huit pages conçues comme des doubles pages. Sur celle de gauche se trouve une seule case en haut à gauche consacrée à une jeune femme à la longue chevelure vêtue d’une tunique plus ou moins longue selon les pages, parfois d’un pantalon ou d’une robe, semblant contempler une créature ayant une forme de grosse larve en lévitation, parfois une forme de tentacules, parfois plusieurs larves animées d’un mouvement de vol autonome. À côté de cette case un texte de quelques lignes, à la longueur variable, évoquant la situation d’une femme, semblant toutefois sans rapport avec ce qui est dessiné dans la case. La page en vis-à-vis comporte une unique illustration en pleine page, en lien direct avec le texte sur la page de gauche. À une exception près (la femme se dirigeant vers la maison), il s’agit d’un dessin de nature érotique ou pornographique où la nudité est présente, pour partie ou en totalité, parfois des gros plans sur une zone érogène ou une partie génitale, allant jusqu’à la pénétration, avec quelques pratiques sortant de l’ordinaire, pouvant être qualifiées de sadomasochistes ou même de déviantes. Ces représentations peuvent être de nature réaliste, ou teintée d’exagération en particulier pour les pratiques qui font mal, ou encore de fantastique et même de science-fiction, la narration visuelle se faisant alors métaphorique.



Pour autant, le lecteur peut percevoir que le texte raconte une histoire avec une progression dramatique, une intrigue même. Tout commence par cette mention des obsèques qui durent des heures, celles du père de la jeune femme. Puis elle le retrouve dans cette maison isolée au milieu de la ville. Il s’en suit un mélange d’expériences sexuelles, et de cheminement spirituel. L’histoire évoque aussi bien des détails anatomiques (le sperme, les tétons, la chair, le corps, le sexe, la poitrine, le clitoris, le pénis), que des notions comme le rapport au père, à la mère, des expériences de transgression liées aux excréments, aux fluides corporels, à la douleur, une clef en forme d’infini, un arc-en-ciel d’albâtre, la perte d’identité, le recours à l’usage de masques, la mutilation symbolique, un acte rituel, la discipline et la méditation, un accouplement avec un ange, le piège de la pesanteur, etc. La femme traverse différents rites ou subit différentes initiations, reprenant parfois l’initiative, ayant évolué d’une manière ou d’une autre. Elle se trouve confrontée à des interdits, parfois des tabous, liés à sa féminité, au plaisir de la chair, au refoulé de nature psychanalytique. Elle entend une voix lui dire : Quand on perd l’espoir, on perd la peur. Elle déclare que : Au programme de son école n’était inscrite qu’une seule matière : apprendre à vivre… Il n’y avait qu’un professeur : elle-même. Jour après jour, on n’y méditait qu’une phrase : Aujourd’hui la discipline.


Dans le même temps, le lecteur peut également approcher sa lecture comme une suite d’illustrations, celles des pages de droite, au nombre de trente-cinq. Passé la première illustration, celle de l’ange déchu à terre et celle de la troisième, il compulse alors un recueil de dessins allant de l’érotisme à la pornographie, le plus souvent très explicites. Fellation, exhibitionnisme, domination, saphisme, mutilation, piercings extrêmes jusqu’à l’impossible, latex, soumission, humiliation, fétichisme, tentacules… et même une simple étreinte vraiment amoureuse. Le trait de plume de l’artiste est fin et précis avec une décontraction élégante, apportant une touche de vie dans ces poses. Les dessins sont précis et cliniques, sans aucune hypocrisie montrant explicitement chaque chose, d’un parcmètre à des jambes écartées dévoilant un sexe épilé, en passant par des giclées de sang, un fouet ou une paire de chaussures choisie avec soin. L’artiste se situe dans le concret, représentant tout avec le même degré de réalisme, y compris les éléments fantastiques.



Le lecteur approche alors chaque illustration comme un tableau se suffisant à lui-même. La fille éplorée se débarrassant de ses vêtements devant une tombe, la femme recevant des giclées de sang sur son opulente poitrine dénudée, la femme se cousant les lèvres du sexe, celle avec d’immenses aiguilles en guise de piercing des tétons, celle agenouillée, bâillonnée et ligotée en sous-vêtements, on encore celle dénudée lévitant à quelques centimètres au-dessus du sol. Le lecteur prête attention aux accessoires et aux détails, aussi bien ceux normaux, que ceux incongrus ou relevant du fantastique ou de la science-fiction. Des toiles accrochées au mur d’un couloir, les maillons d’une chaîne, une clef en forme d’infini, des masques à fermeture éclair, une tapisserie aux motifs incas, une statue d’art primitif du continent africain aux attributs généreux, un bureau de maîtresse devant un tableau, une serrure, des chaussures talons aiguilles… des sortes de larves flottant dans l’air. Comme un écho de celles se trouvant dans certaines petites cases de la page de gauche. D’ailleurs ces cases, à raison d’une par page de gauche, semblent former à elles seules leur propre trame narrative, qui rejoint l’histoire portée par les textes accompagnant les illustrations sur la page de droite.


Peut-être que le scénariste a écrit son texte à partir d’une collection d’images réalisées par l’artiste, et peut-être celles-ci ont-elles été réalisées à partir de thèmes du scénariste imposés comme autant de défi au dessinateur ? Quoi qu’il en soit, le texte forme lui aussi une narration, celle d’une suite de rituels et d’épreuve pour la femme, et aussi des pistes d’interprétation et de réflexion sur les situations. Jodorowsky s’en donne à cœur joie avec la récurrence de l’image du père, la figure paternelle à enterrer, à embrasser, comme prisme déformant du regard porté sur chaque homme, avec la figure maternelle de laquelle la fille doit s’émanciper pour devenir femme et autonome. Il met en scène d’autres symboles et métaphores telles celle du masque, des fluides corporels (sang, sperme, urine), la force de la pulsion sexuelle, la quête de l’identité, le poids du passé, le sceptre du pouvoir obscur comme image phallique, la voracité des hommes dépravés par le désir sexuel, jusqu’à la transfiguration du personnage féminin, se libérant du dernier piège, le plus antique la pesanteur. En cours de narration, le lecteur relève la maxime relative à l’espoir (Quand on perd l’espoir, on perd la peur), le passage à l’âge adulte (L’enfant qui m’avait possédée depuis l’âge de neuf ans cessa d’orienter mes pas. Désormais le guide, c’était moi.), la notion d’éducation pour apprendre à vivre (aujourd’hui, la discipline). Le texte oscille entre flux de pensées, association libres, images métaphoriques (celles de la serrure par exemple), autour d’une trame de la transformation de soi pour se libérer.


Une bien singulière expérience de lecture. Dans sa forme, une image à gauche accolée à un texte, un dessin en pleine page à droite, en rapport avec le texte. Des solutions de continuité d’une double page à la suivante, et aussi des éléments récurrents trouvant leur écho d’une scène dans une autre. Un voyage d’épreuves pour se libérer dans comportements et valeurs de la société, des souffrances libératrices, et des plaisirs, voire jouissances, transcendants, tout en restant dans le registre de l’hétérosexualité. Des dessins délicats et impitoyables, explicites et insoutenables, oniriques et méticuleux. Un voyage plus qu’une destination, une expérience plus qu’une lecture, une libération éprouvante. Entre surréalisme et pornographie.



lundi 13 octobre 2025

Les nageuses de minuit

L’espoir est notre résistance.


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025 pour la version française, traduite par Claudia Migliaccio. Il a été réalisé par Valentina Grande pour le scénario, et par Francesco Dibattista pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-soixante pages de bande dessinée.


En apnée. Au petit matin à New York, un équipage d’éboueurs est en train de collecter les poubelles. À cette époque, Viktoria Maria Matos Amato est enseignante et elle va bientôt avoir quarante ans. Les seuls choix qui s’offrent à elle sont de rester seule chez elle à se morfondre, ou bien de rentrer chez sa mère pour s’entendre dire que c’est de sa faute si elle est seule. Elle vit dans un petit cocon, et ça aurait pu continuer ainsi indéfiniment… mais ce ne fut pas le cas. Un jour, quelqu’un lui demanda un service. Ce matin-là, Vik suit sa routine : boire son café, laver sa tasse, laver son assiette, changer son regard devant le miroir de la salle de bain, donner à manger à son chat, sortir, prendre le métro tout en écoutant un podcast intitulé : Be creative. Une équipe de chercheurs de l’université du Colorado a récemment démontré que certaines actions quotidiennes permettent de se sentir heureux. Lesquelles ? La première : caresser un animal domestique. En effet, donner de l’amour fait se sentir bien. La deuxième : se rendre au travail en marchant. Faire bouger son corps au lieu d’utiliser sa voiture ! La troisième relève plutôt de la réflexion : donner un sens à sa vie. Qu’est-ce qui vous fait vous lever chaque matin ? La quatrième : être parmi les autres. Toujours assise dans le métro, Vik rabat la capuche de son hoodie sur sa tête.



Sous une pluie légère, Vik arrive à l’établissement scolaire où elle enseigne. La dame à l’accueil l’informe que la psychologue la cherchait, elle a demandé que Vik la rappelle, et elle lui donne le numéro. La psychologue a vraisemblablement besoin que Vik lui ramène quelque chose qu’elle a oublié ici. Vik l’appelle et la psychologue lui demande de lui ramener une sacoche rouge qu’elle a oubliée dans la salle des profs près de la machine à café, lui donnant rendez-vous à seize heures à la piscine du coin. À l’heure dite, la professeure se dépêche, la pluie ayant cessé. Elle arrive en retard à la piscine : elle l’a ratée. Elle regarde machinalement le panneau d’affichage : il y a une proposition pour des leçons de natation. Elle entend des notes de musique s’échapper et elle va voir le bassin par curiosité. Depuis la coursive en étage, elle découvre le bassin en contrebas, et un groupe d’une dizaine de femmes en plein exercice de nage synchronisée. Elle les regarde, fixant le visage serein de l’une d’elle, émergeant de la surface de l’eau les traits détendus, tenant la main de sa voisine. Puis elle regarde un groupe de quatre d’entre elles en train de sortir de l’eau, de papoter sur le rebord. Elle s’en va et retourne chez elle. Le soir dans son appartement, elle se prépare un œuf tout en téléphonant à sa mère. Elle finit par mettre le téléphone en haut-parleur, et elle la laisse parler toute seule, de son frère Jack et de ses soucis. Le chat interrompt la conversation en bondissant sur la table. Vik y met un terme et va regarder la verrière de l’’immeuble en face où quelqu’un est en train de jardiner la nuit.


Le texte de la quatrième de couverture évoque une histoire entre grand événement qui change la vie, ou peut-être simplement l’image que l’on a de soi-même. Dans les premières pages, le lecteur fait connaissance avec Viktoria Maria Matos Amato, une femme qui vit seule, qui sera bientôt quadragénaire, qui vit un quotidien tranquille, dans lequel la solitude semble lui peser. Atteignant cet âge symbolique, elle constate qu’elle ne vit pas en couple, que les conditions ne sont pas réunies pour qu’elle devienne mère, que la communication avec sa mère est à sens unique, que sa mère accorde plus d’attention à Jack, le frère de Vik. Au cours du récit, les auteurs montrent leur personnage dans des scènes du quotidien, dans sa démarche pour apprendre à nager, sans s’aventurer dans sa salle de classe. Dans la scène introductive, il n’est pas question d’un événement, mais d’un service demandé. De fait, ce roman reste dans le registre du quotidien, sans grande catastrophe, sans bouleversement extraordinaire. Vik prend le métro, se rend au boulot, s’inscrit à un cours de natation, rend visite à sa mère, effectue une promenade dans un parc avec son frère, accepte l’invitation à manger chez l’une des nageuses du groupe, fait plus ample connaissance avec certaines d’entre elles, un récit naturaliste.



Il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre que l’illustration de couverture correspond plus à un songe qu’à un élément réel du récit. En revanche, il retrouve dans les pages intérieures une approche personnelle de la mise en couleurs, différente d’un rendu réaliste. Le premier chapitre baigne majoritairement dans une ambiance bleu-gris avec quelques teintes plus foncées, en particulier pour les cheveux de Vik, quelques fonds de case jaune pour un moment au cours duquel un frémissement d’émotion chez Vik semble possible, et quelques touches vertes pour le feuillage des arbres dans le parc. Tout du long, l’artiste utilise ainsi la palette de couleurs à des fins expressionnistes. Lorsque Vik va prendre sa première leçon de natation, les couleurs passent en négatif, avec des traits de contour blancs et des surfaces entre bordeaux et marron foncé. Los d’une séquence onirique les gouttières deviennent noires, en lieu et place du blanc dans le reste des planches. De temps à autre, la mise en couleurs se rapproche plus du naturalisme, essentiellement lors de séquences en extérieur, ou dans l’école. Pour la dernière séance de piscine, nocturne, c’est l’eau elle-même qui prend une teinte jaune très pâle pour un effet quasi féérique… qui se rapproche de la teinte de jaune utilisée pour l’éclairage de la serre au sommet de l’immeuble en face de celui de Vik. Le lecteur prend alors conscience que la mise en couleurs rapproche ainsi différents éléments visuels, participant à des associations d’idées.


Le récit commence avec une structure de page en gaufrier : trois bandes de deux cases avec une bordure tracée avec un trait fin. La page dix-sept est construite sur la base d’une illustration en pleine page, avec deux cases en incrustation dans la partie supérieure. Le lecteur va ainsi découvrir quelques autres illustrations en pleine page, avec ou sans incrustation, et quelques dessins en double page. En pages quatre-vingt-huit et quatre-vingt-neuf, le dessinateur joue sur la disposition des cases pour le soir de Noël, comme de petites cases collées sur la page blanche, sans être alignées en bande. Dans les vestiaires de la piscine, les cases sont dépourvues de bordure. Enfin l’album compte quarante-trois pages muettes, dépourvues de tout mot. Cette diversité dans la forme des pages met en avant certains moments contemplatifs, certains lieux, certaines interactions, pointe du doigt vers quoi se tourne l’attention de Vik. Par exemple un ballon de baudruche coincé dans les branches d’un arbre : le lecteur comprend alors qu’elle y voit une forme de métaphore, comme sa progression dans la vie coincée par des circonstances immuables. Dans le même temps, les dessins s’inscrivent dans une veine descriptive et concrète, emmenant le lecteur aussi bien dans la piscine, dans son bassin, dans les vestiaires, que dans une rue encore trempée par la pluie, dans un grand parc, dans le passage sous le bassin d’un aquarium avec les poissons qui passent au-dessus des visiteurs, etc.



Le lecteur se rend compte qu’il est très sensible à la symbiose entre récit et narration visuelle, comme si les deux étaient la création d’une seule et même personne. Il éprouve tout de suite de l’empathie pour cette femme à la vie régulière et bien tranquille, se sentant habitée par un sentiment de passer à côté de la vie. Arrivée à cet âge, elle doit se résoudre à constater qu’elle n’aura vraisemblablement pas d’enfant, pas de vie de couple. Elle se heurte également au fait que la relation avec sa mère est au mieux superficielle, au pire consacrée à Jack le frère de Vik. Par curiosité, elle découvre également le contenu de son évaluation par la psychologue de l’école, et ce n’est pas terrible. Il la prend en sympathie avec la même facilité, car elle ne se lamente pas, elle accepte le désagrément causé par le constat de la situation de sa vie. Elle aurait peut-être pu mieux faire, elle peut encore mieux faire. En réaction au podcast, il n’y a finalement qu’une action quotidienne qu’elle ne parvient pas à réaliser : Être parmi les autres.


Petit à petit, le lecteur remarque que les principaux personnages sont tous féminins. Ce constat se fait progressivement car la tonalité de la narration n’embrasse pas ouvertement le féminisme, et est dépourvue de revendications. En revanche, plusieurs questionnements relèvent de la sphère féminine : être mère ou pas, la sécheresse du corps (évoqué dans un poème déclamé sur scène par l’une des amies nageuses), concilier la vie professionnelle avec élever ses enfants, etc. D’autres sujets sont universels : le temps qui passe, les possibilités qui diminuent, la relation avec sa mère, l’envie de sortir d’une routine découlant de sa personnalité propre, la difficulté à surmonter ses appréhensions, le poids du passé sur le présent, etc. Dans une scène très réussie, Vik parvient à exprimer ses conseils à l’enfant qu’elle fut, pour la réconforter. Une démarche et des émotions parlant aussi bien aux lectrices qu’aux lecteurs.


Une couverture un peu cryptique, entre promesse d’une amitié entre deux femmes, et un environnement quasi onirique mélangeant serre et piscine. Un récit à la narration visuelle riche et variée, parfaitement en phase avec le récit, exprimant avec justesse les ressentis des personnages. Le constat d’une trajectoire de vie en décalage avec l’image du bonheur et de la normalité sociale. Cette prise de conscience en douceur amène le personnage principal à trouver l’’envie nécessaire pour entamer tranquillement un nouveau projet. Réaliste et chaleureux.