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mardi 28 juillet 2026

Solveig

En les observant, elle sait que sa marche s’arrête ici.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Mariette Nodet pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cinquante-huit planches dessinées, un conte pour enfants. Ces auteurs avaient déjà collaboré ensemble et réalisé La traverse (2019).


Solveig est une petite fille rêveuse qui grandit au milieu du grand tumulte de la vie du matin au soir, il lui faut tout le temps se dépêcher, pour s’habiller, finir ceci, ranger cela. Dans ses oreilles, il y a toujours trop de bruit, ça bourdonne, ça fatigue. Et souvent, tellement de gens défilent dans sa journée, qu’elle se sent entraînée dans un immense tourbillon. Elle s’assied régulièrement en tailleur, pour laisser ce tumulte, le laissant s’écouler. À la maison, à l’école, elle cherche à bien faire, à ne pas prendre trop de place, à aider dès qu’elle s’en sent capable. Mais tout va trop vite ! Elle s’embrouille, elle oublie, ses pieds se font des croche-pattes. Elle se retrouve à marcher à contre-courant de la foule, encombrée d’un pot de fleurs, alors que tous les autres semblent se fondre de manière organique dans le flux allant tous dans le même sens. Autour, on ne fait pas trop attention à elle, on sait que Solveig est maladroite, timide, un peu perdue. Les grands n’ont pas le temps. Les enfants, dans leurs jeux, l’oublient régulièrement. Ils courent, dessinent, se promènent, oublieux de sa présence. Dans cette grande cité, avec ses tours en béton et ses espaces verts, elle grandit ainsi, jour après jour, comme une petite branche tourmentée par le vent. Elle s’accroche comme elle peut, alors que le tumulte ne connaît pas de fin.



Assise dans un coin d’un jardin public, Solveig aime par-dessus tout observer les petites feuilles des arbres en transparence. Un œil fermé, l’autre presque collé à la feuille. Elle imagine que chaque feuille est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. C’est comme cela qu’un jour d’automne, par hasard, elle se rend compte que sa main disparaît dans la lumière de l’après-midi. Le lendemain, alors qu’elle se trouve dans le salon, quand son papa oublie de lui dire au revoir devant l’école, c’est un de ses poignets qui disparaît ! Un autre jour, quand sa voisine lui chuchote un mot méchant, c’est au tour de son avant-bras de devenir transparent. Et voilà que son coude devient invisible alors que Solveig attend désespérément un encouragement de sa maîtresse. Solveig se sent disparaître, chaque jour un peu plus… Ce qui devait arriver, arrive : un soir, Solveig comprend que plus personne ne la voit ! Elle sent tout à coup une très grande tristesse l’envahir : comment peut-elle être heureuse si aucun regard ne se pose sur elle ? Ce soir-là, elle décide de partir pour trouver quelque part de l’aide ou une solution. Pour redevenir comme avant ! Elle remplit un petit sac, avec un duvet, de quoi se couvrir et grignoter sur le chemin. Et le petit couteau qu’elle a eu pour ses sept ans, qui servira toujours.


Une œuvre dans un registre différent pour le prolifique et très humain Edmond Baudoin. Le lecteur admirateur est prêt à la suivre dans ses aventures narratives, ne serait-ce que profiter de ses dessins à la fois immédiatement accessibles, comme croqués sur le vif, à la fois le fruit des décennies de pratique, façonnés par un savoir-faire d’artisan affuté et réfléchi, éprouvé à l’épreuve d’une multitude d’œuvres. En feuilletant l’ouvrage, il perçoit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’un livre illustré. Il suppose que Mariette Nodet a fourni la trame du récit, les phrases qui sont portées sur chacun des vingt-neuf dessins en double page qui donnent à voir le cheminement de cette jeune demoiselle. Il se dit qu’il est possible que le bédéaste ait travaillé de manière collaborative avec elle, discutant du contenu de chaque illustration, questionnant certains aspects du récit, faisant des suggestions, peut-être reformulant une phrase ou une autre, dans l’intention d’en améliorer la qualité narrative en termes de fluidité, de sensibilité. À la lecture, s’il est familier des œuvres de Baudoin, le lecteur se rend compte que celui-ci a restreint son champ d’expression habituel. Il s’est astreint à respecter le format d’une illustration par double page, sans insert ou dessins interpénétrés. Cela donne une forme très régulière et linéaire à la narration visuelle, très différente de ses autres œuvres. Le lecteur sent qu’un autre degré de liberté a été abandonné au profit du récit : les illustrations présentent un caractère moins spontané que d’habitude, l’impression d’imperfection qui les rend si vivantes s’en trouve amoindrie.



L’histoire est racontée de manière linéaire, un mode narratif adapté à des lecteurs d’un jeune âge, même si l’apparence des dessins pourrait les rebuter, assez chargés, dépourvus de couleurs sauf pour la jeune fille elle-même au fur et à mesure qu’elle disparaît comme en atteste l’illustration de couverture, avec force hachures aboutissant à un rendu d’autant plus dense. Le récit est raconté par un narrateur omniscient connaissant tout de la vie de l’enfant, et choisissant les éléments qu’il met en avant. C’est ainsi qu’il met en avant le fait qu’elle est rêveuse, tout le temps pressée par le monde qui l’entoure au point d’avoir la sensation de se trouver dans un tourbillon perpétuel, très attachée à bien faire, ignorée par les différentes personnes qu’elle côtoie, non par intention mais par le caractère effacé, maladroit et timide de Solveig elle-même. Il la présente comme une jeune fille sage, capable de s’occuper par elle-même, de s’intéresser au banal et à l’ordinaire comme des petites feuilles d’arbres presque transparentes, où elle imagine que chacune est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. Elle apparaît ainsi comme à l’écart du monde, ballottée contre son gré, trouvant des poches de calme dans lesquelles elle peut s’extraire du grand tourbillon de la vie, dans des moments sanctuarisés. Elle constate qu’elle disparaît progressivement, son corps prenant une teinte bleutée, ressortant doucement sur les dessins en noir & blanc. Elle entame alors un voyage : une marche qui lui fait traverser des paysages tellement magnifiques, mais aussi parfois des paysages effrayants, froids et humides, elle se perd, elle croise des animaux. Elle se sent seul, rêve d’un cerf, et rencontre un vieil homme avec sa chèvre.


Sur la base de ce fil conducteur, l’illustrateur s’en donne à cœur joie, tout en se mettant au service du récit, plutôt que de l’utiliser comme un support pour ses envies graphiques personnelles. Le lecteur fidèle de cet artiste reconnaît aisément sa manière de faire : des contours réalisés au pinceau, irréguliers ce qui génère une sensation très organique à la lecture. Dès la première illustration en double page, il identifie d’autres de ses habitudes : une composition composite avec le car scolaire, Solveig assise en tailleur à l’extérieur comme posée sur la page, et un arrière-plan exécuté à la plume ou peut-être au crayon là encore avec des éléments déconcertants comme une affiche sur une remorque, un groupe de cinq personnes sur le plateau d’un camion, une tête de Mickey à une fenêtre. Le jeune lecteur peut s’y perdre et se trouver décontenancé par les éléments hétéroclites que ce dessin rapproche ainsi. Une fois que Solveig s’est mise en marche, le lecteur retrouve le goût du bédéaste pour les paysages naturels : des arbres bien sûr, toujours remarquables sous le pinceau de Baudoin, des chevaux, un échassier, la queue d’une baleine, un renard, une chèvre, un cerf, autant d’animaux ayant déjà eu les honneurs dans d’autres de ses œuvres. D’un côté, l’artiste se contraint à s’inscrire dans le cadre délimité par le texte ; de l’autre, le lecteur familier de ses bandes dessinées reconnaît aussi bien sa façon de dessiner, que des éléments récurrents de ses œuvres.



À une ou deux reprises, le lecteur peut sentir un léger décalage de phase entre les deux créateurs, une sensation fugace et vite dissipée. Ils mettent en scène une enfant à la fois ignorée par son entourage au point que ce corps même devienne invisible, à la fois capable de générer et d’alimenter un imaginaire dans lequel elle trouve sérénité et curiosité, cette vie intérieure se manifestant par la teinte bleutée que son corps prend progressivement. Quel que soit son âge, le lecteur ressent de l’empathie pour elle, que ce soit la sensation d’un monde tumultueux, trop rapide, générant trop de sollicitations, ou le calme de la marche en solitaire dans des paysages naturels. Il perçoit que la qualité de cette empathie doit autant au choix des mots et aux phrases qu’à l’authenticité et la justesse de ce qui est représenté. Après son détachement du monde réel, le second changement naît de la rencontre avec une autre personne. Le mode de vie de cette dernière est en phase avec celui de Solveig, ce qui lui offre la possibilité d’une communication réelle, et pas juste fonctionnelle. L’enfant a également l’occasion de participer à une tâche tenant à cœur à cet adulte, constituant l’aboutissement d’un long cheminement. En la voyant faire, le lecteur comprend en quoi cette tâche constitue une métaphore pour l’adulte, et aussi une métaphore d’un autre niveau pour Solveig : elle ne va pas déplacer les pierres de sa propre maison, mais déplacer celles qu’elle a utilisées pour se protéger, dans une démarche d’adaptation.


Une histoire simple pour un jeune public : des textes courts et concis, des dessins conçus pour faciliter aux aussi leur accessibilité. Un conte sur l’inadaptation à la vitesse et au bruit du monde moderne, et sur l’isolement personnel à la fois subi et recherché. À la lecture l’enfant y retrouvera des sensations dont il a déjà fait l’expérience, même sans disposer du recul nécessaire pour comprendre le récit, l’adulte y verra un mécanisme dont il a déjà fait l’expérience, inconsciemment, ou qu’il a sciemment mis en œuvre. Doux, constructif et optimiste.



mardi 14 juillet 2026

Roberto

Par quel prodige nos élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ?


Ce tome contient une histoire complète, entre reportage social et biographie, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte trente-deux planches de bande dessinée.


Si je dis à un enfant : Ce monsieur n’est pas comme nous, je n’ai pas besoin d’autres explications. Mon affirmation est gravée dans la tête de cet enfant. Si je dis le contraire : Ce monsieur est comme nous…, il a les mêmes droits, ses enfants sont pareillement intelligents que toi… etc… etc…, là il faudra que j’explique longtemps, et que je lui répète souvent. Je n‘ai jamais dit à mes enfants la première affirmation. J’ai pourtant été confronté au poison tenace que ce Pas comme nous, représente. J’ai eu des enfants… J’ai aujourd’hui des petits-enfants. Je me suis demandé pourquoi ? Il n’y a sûrement pas qu’une réponse, mais bon, comme c’est moi qui tiens le pinceau, je donne la mienne.je crois que le racisme prend sa source dans le désamour. Non pas le désamour de son prochain, non dans la détestation de soi. Alors, ça ne sert à rien de dire : Il faut aimer ton prochain. Il faut, c’est mauvais, Le prochain, est toujours trop loin. Il est peut-être juste possible de dire : On va essayer de faire que tu arrives à t’aimer. Je crois que si on arrive à s’aimer, le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la fange ambiante.


Robert est en train d’effectuer un voyage en bus, c’est un brave type, il a toujours été ce qu’on appelle un brave type. S’il était né dans le pays de ses parents, il s’appellerait Roberto. Robert est né dans une ville du nord de la France. Robert a habité Paris, puis la banlieue parisienne… Il demeure maintenant dans les environs de Valenciennes, proche du lieu de sa naissance. Aujourd’hui il a pris le train pour Paris, il est pour l’instant dans un bus. Robert va voir sa fille qui élève seule ses deux enfants. Cette situation embête Robert, pourtant sa fille se dit heureuse. Il y a dans le bus trois jeunes gens qui rient et parlent fort. Robert avait des sœurs. Il fut donc quelque chose comme le fils unique. Son père avait des mains immenses, enfant il avait été très fier des mains de son père. Et, à l’adolescence, il avait eu le bonheur de voir qu’il avait hérité de ce cadeau. Son père lui promettait que quand il serait grand, il l’emmènerait dans son pays, Cittã di Castello, il y a toujours du soleil là-bas. Il lui disait également qu’il voulait que son fils travaille bien à l’école, il ne voulait pas qu’il devienne comme lui, un mineur. Il voulait qu’il fasse un métier où il puisse se réaliser. Le père de Robert disait souvent qu’il est important de se réaliser. C’était quoi se réaliser ? Il y avait beaucoup d’amour dans la maison où vivait Robert, et sa mère avait les plus beaux yeux du monde. Pourtant Robert apprit assez vite que le monde n’est pas qu’amour. Il se faisait embêter dans la cour par d’autres enfants, quant à ses origines. Sa mère lui conseillait de ne pas répondre, en argumentant qu’ils étaient bêtes, qu’il était au-dessus d’eux. Au-dessus d’eux, la maman voulait la paix, elle cherchait des mots qui rassurent, qui réconfortent, mais qui peut être au-dessus de quiconque ? Qui est en-dessous ?



Lorsqu’il commence un nouveau tome de cet auteur, le lecteur hésite parfois pour savoir sur quoi il va tomber : souvent un récit de nature autobiographique et très intime sur un mode évoquant le flux de pensée tout en étant très structuré, ou sur un récit de voyage, ou un échange avec un auteur créateur, quelques fictions, des rencontres. Ici, le texte de la quatrième de couverture donne une indication tout en restant évasif : Ils ont quitté leur pays qu'ils aimaient, l'Italie, son papa est venu travailler en France, cet autre pays, où il est né, où elle est née. Il est venu avec sa force, il avait laissé ses rêves là-bas, de l'autre côté des montages. Il en avait juste gardé assez pour les donner à ses enfants. Le lecteur en déduit qu’il s’agit d’un récit sur des immigrés, ou peut-être des enfants d’immigrés. Dès la première planche, il retrouve la liberté narrative propre à cet artiste : deux cases, un texte écrit à la main entre les deux, avec une ponctuation très personnelle. Les deux images sont réalisées au pinceau d’un trait épais et irrégulier, évoquant aussi bien une esquisse spontanée, qu’une construction savamment élaborée, un oxymore visuel entre traits approximatifs et résultats d’une rare puissance d’évocation. La seconde image constitue la quintessence de l’artiste : une représentation d’un geste de danse moderne, art auquel il a consacré un ouvrage Le Corps collectif: Danser l'invisible paru en 2019, après avoir suivi la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier et son groupe.


Bref tout commence comme une bande dessinée de Baudoin : des dessins au pinceau à la fois bruts et sophistiqués, des propos tenus par un narrateur omniscient, des surprises à chaque page (même une photographie retouchée de l’intérieur d’un bus dans la troisième planche) et un récit très court avec le mot Fin inscrit sur la treizième page de l’ouvrage… Le lecteur a tout juste disposé du temps nécessaire pour faire connaissance avec le personnage s’appelant Robert, visiblement à la retraire, né dans une ville du nord de la France, de parents immigrés. Il a été en bute au racisme ordinaire de ses camarades de classe à l’école élémentaire, avec un dessin très réussi de deux enfants en train de tourmenter Robert. Une photographie de classe du collège technique où il a réussi son certificat d’aptitude professionnelle de tourneur-fraiseur. Puis une autre photographie de groupe : celle de sa section lors de ses classes militaires. Des vacances en Deux-Chevaux, avec un magnifique paysage du lac Malrif dans le Queyras. Une étonnante sculpture en acier réalisée avec des matériaux de récupération. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur se laisse vite porter par cette à l’apparence d’illustrations accompagnées d’un texte, et procurant pourtant la sensation d’une bande dessinée, par les enchaînements des images et l’interaction indéniable entre phrases et cases, par les réponses qui s’effectuent entre des images distantes de plusieurs pages. Ce bédéaste a développé son propre phrasé à partir des outils de la bande dessinée, à nul autre pareil, exprimant l’humanité universelle et le parcours spécifique d’un être humain, des instants uniques comme la violence des manifestations de mai 68, ou la succession si expressive de mouvements de danse.


Le lecteur tourne cette treizième planche et découvre la suivante : quatre silhouettes masquées à la morphologie très fine en train de danser, un pavé de texte encadré, Robert en plan poitrine avec un autre pavé de texte, et sur la page de droite une illustration d’émeute avec un long pavé de texte en-dessous. Deux pages plus loin, la narration visuelle adopte un dispositif inattendu, trois jeunes hommes en gros plan, côte à côte, Samir, Farid et Roberto, en train de s’adresser au lecteur, ce dernier comprenant qu’ils s’adressent au bédéaste qui leur pose des questions, pendant neuf pages, à raison de trois cases de la largeur de la page par planche. Cette narration au format très contraint se maintient ainsi, le lecteur observant les expressions de visage, découvrant leurs propos brefs, remarquant comment chacun des trois poursuit sa propre pensée, tout en notant une interaction entre les propos des deux autres. Un dispositif narratif rompu pour les six dernières pages qui reviennent à un registre plus classique… pour du Baudoin. Contre toute attente, le charme opère également dans ces successions de répliques, entre bons mots, provocations, fausse candeur et constat terrifiant. Ils papotent sur le fait qu’ils ne veulent pas d’embrouilles, que c’est calme ici, que les télés viennent les filmer, qu’ils sont des gentils, qu’ils étudient ce qui se passe devant eux, qu’ils attendent comme le mur sur lequel ils sont assis, que les gardiens de la paix viennent souvent leur rendre visite et qu’ils veulent voir leurs photos… et qu’ils sont inutiles.


Puis le récit revient à Robert, le retraité du début. Par la force des choses, le lecteur en ressort un peu décontenancé, par la brièveté de cette bande dessinée, par cette partie consacrée aux trois lascars, et aussi par sa cohérence. Oui, Robert rend visite à sa fille et ses enfants, et le récit se conclut avec sa fille qui guette à la fenêtre. Oui un lien relie les deux parties, entre le fils d’une première génération d’immigration, et une seconde ou peut-être plutôt troisième génération. L’un comme les autres ont vécu une forme d’agressivité de la part des autres, du fait de l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Oui, la même question se pose à ces différentes générations : comment réagir, comment se positionner face à cette forme de rejet par automatisme, par peur de la différence ? Pour Robert, son père l’incite à se réaliser, quoi que cela veuille dire. Pour sa mère, ça veut dire : Ne pas répondre aux railleurs, ils sont bêtes et son fils est au-dessus d’eux. Ce qui introduit une forme de hiérarchie. Pour son père, ça veut dire que son fils doit devenir autre chose qu’un mineur comme lui. Oui, c’est possible grâce à la rencontre avec sa femme, grâce à la découverte de l’expression artistique et de sa pratique. Et pour les générations suivantes ? Tout part d’un constat : Par quel prodige les élites sont arrivées à faire que les pauvres se détestent entre eux ? Et pour les trois sociologues (autoproclamés) de la cité ? Ils ont conscience qu’on ne peut pas trouver plus inutile qu’eux, plus dernière roue de la charrette… Ils sont des vivants morts, une nouvelle race… de zombies.


On peut toujours compter sur Edmond Baudoin pour réaliser une bande dessinée vraie, authentique, où il exprime honnêtement sa pensée, ses ressentis, et ceux des autres. Sous réserve qu’i lui fasse confiance et qu’il accepte une forme sortant de l’ordinaire, le lecteur se sent transporté par une narration visuelle prenante malgré sa distance au format traditionnel de la bande dessinée, par des dessins tellement expressifs sous des dehors bruts de décoffrage. Peut-être qu’ici le bédéaste met fortement à profit le capital confiance de son lectorat, avec deux parties très distinctes, et une mise en page très rigide de la seconde. Au final, ça fonctionne pour transcrire l’évolution du devenir social des enfants d’immigrés, avec sensibilité et tact. La vie est fragile comme un œillet.


mardi 30 juin 2026

Le marchand d'éponges

Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors.


Ce tome contient une histoire complète, mettant en scène un personnage récurrent créé par l’autrice Fred Vargas. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Fred Vargas pour la nouvelle originale, intitulée Cinq francs pièces (2002), extrait du recueil Coule la Seine (2010). L’adaptation a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-huit planches de bande dessinée en noir & blanc. Il avait déjà travaillé avec l’écrivaine pour une autre enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg : Les quatre fleuves (2000). Ces deux récits ont été réunis dans un recueil paru en 2025, complété par une bande dessinée comprenant dix planches, intitulée : Dessiner la ville, des questions qu’elle me pose.


C’était fini, il n’en vendrait plus une seule ce soir. Trop froid, trop tard, il était presque vingt-trois heures à la place Maubert. Son foutu chariot de supermarché n’était pas un instrument de précision. Il fallait toute la force des poignets pour le maintenir dans le droit chemin. C’était buté comme un âne, ça roulait de travers, ça résistait. Il fallait lui parler, l’engueuler, le bousculer, mais comme l’âne, ça permettait de trimballer une bonne quantité de marchandises. Buté, mais loyal. Il avait appelé son caddie Matin, le nom d’un âne du village de son enfance. L’homme gara son chariot auprès d’un poteau et l’attacha avec une chaîne, à laquelle il avait accroché une grosse cloche. Gare au fumier qui voudrait lui piquer son chargement d’éponges pendant son sommeil. Des éponges, s’il en avait vendu cinq dans la journée, c’était le bout du monde. Cinq euros, plus les huit d’hier. Enroulé dans son duvet il se coucha sur la bouche du métro, s’enroula bien serré. Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors. Un animal, cela demande des sacrifices. L’homme se demanda si son arrière-grand-père, quand il allait en ville avec son âne, était obligé de coucher près de la bête. Ensuite l’homme se rappela qu’il n’avait pas eu d’arrière-grand-père, puis il se dit que ce n’était pas une raison pour ne pas y penser. Que pouvait bien transporter l’âne de son arrière-grand-père ? Son Martin à lui transportait des éponges, des milliers. Quand il avait découvert cette mine d’éponges à l’abandon dans un hangar de Charenton, il s’était cru sauvé. 9.732 éponges végétales, il les avait comptées, il était calé pour les chiffres, c’était de naissance. Un euro par éponge vendue, total 9.732 euros.



Mais depuis quatre mois qu’il transvasait ses éponges depuis le hangar de Charenton jusqu’à Paris et qu’il poussait Martin dans toutes les rues de la capitale, Pi en avait vendu exactement cinq cent douze. À ce rythme-là, il lui faudrait 2.150,3 jours pour écluser le hangar, soit six années virgule dix-sept à trainer son âne et sa carcasse. Les chiffres, ça avait toujours été son truc. Mais ses éponges, tout le monde s’en moquait. Alors que la nuit est tombée et Pi commence à s’endormir, un taxi s’arrête à sa hauteur, un manteau de fourrure blanche en sort. Pi se fait la réflexion que ce n’est pas une femme à entrer dans le pourcentage de Parisiens acheteurs d’éponge.


Un exercice de style assez délicat : transposer une nouvelle en bande dessinée, c’est-à-dire une intrigue relativement brève qu’il s’agit d’adapter, de transformer pour en faire une bande dessinée, et pas seulement des gros morceaux de texte avec des illustrations. Le lecteur entame cette histoire avec confiance. Certes les premières pages correspondent exactement à du texte illustré : le style de Fred Vargas et des dessins disposés en case avec la patte inimitable d’Edmond Baudoin. Une capacité singulière à transcrire l’état d’esprit du personnage, une personne à la rue, avec ses préoccupations, son mode de vie, ses priorités, sa façon de voir, en particulier son rapport avec son outil de travail auquel il pense comme à une bête de somme. De son côté, l’artiste réalise des dessins au pinceau avec des traits épais et irréguliers, et ici des traces grisâtres venant ajouter la grisaille de la ville. Il montre des paysages typiquement parisiens, une réalité très concrète d’une personne à la rue dormant sur bouche d’aération. La magie de la complémentarité entre ces deux créateurs fonctionne pleinement, à nouveau dans une forme défiant les règles établies de la bande dessinée. Il suffit de regarder Toussaint Pi couché sur la bouche d’aération pour voir qu’il ressemble effectivement à un vieux tas de fringues abandonnés dans le froid. D’un côté, c’est la description du texte, de l’autre le dessin en fait une réalité.



Les auteurs installent la dynamique de l’enquête policière dès le début : un attentat sur une jeune femme qu’un tueur abat de trois balles dans le corps. Plus loin, l’inspecteur explique qu’il s’agit de quelqu’un de placé tout là-haut, pas loin du ministère de l’Intérieur, d’où le grabuge. Le lecteur l’aura vu huit cases en tout et pour tout, et il apprendra qu’elle s’en sortira peut-être. Le dessinateur met en valeur son manteau de fourrure blanche, sa chevelure blonde, et ses longues jambes galbées. Elle reste une simple présence fantomatique, elle aussi affublée d’un sobriquet : 4.21 donné par Pi parce qu’elle a tiré le gros lot. Comme tout bon polar, elle constitue un marqueur social révélateur d’une facette sociale, ici son importance dans un ministère justifie l’affection de moyens significatifs pour mener l’enquête dans les plus brefs délais. Ce déploiement important est bien relevé par Toussaint Pi qui fait observer qu’il n’y aurait pas un pareil grabuge si c’était Monique, sa marchande journaux. Les auteurs donnent à voir cette dame à quelque distance devant son kiosque à journaux, modèle immédiatement reconnaissable devant sa personnalité à l’architecte français Gabriel Davioud (1824-1881), et ses multiples présentoirs. Dans cette discussion avec le sans-abri, le commissaire acquiesce : Pour Monique, ce ne serait pas le même genre de grabuge, ce serait un grabuge tout ce qu’il y a de plus discret. L’enquête se focalise tout de suite sur ce qu’a vu Toussaint Pi, sur ce qu’il sait, et comment le faire parler. Mission qui échoit à Jean-Baptiste Adamsberg.


Le lecteur retrouve le petit air de famille du commissaire avec Baudoin lui-même. Il regarde le clochard avec la même attention que lui : ce visage couturé de rides innombrables et profondes, un visage plissé contrastant totalement avec le visage lisse de la victime, celui d’Adamsberg présentant quelques rides et parfois des zones ombrées. L’adaptation reprend les mots de l’écrivaine décrivant Pi : Le type était assez amoché, par le manque, par le froid, par le vin qui lui avaient labouré le visage. Sa barbe encore à moitié rousse, sûrement taillée avec des ciseaux, ses yeux bleus expressifs et rapides donnaient envie, à Adamsberg de discuter avec lui un bon petit moment, comme deux vieilles connaissances dans un wagon de train. Le visage buriné apparaît dur et difforme. Quand il parle avec le commissaire, le lecteur peut y voir passer de nombreuses émotions : la défiance bien sûr, la fatigue, l’appréhension, la réflexion, la lueur d’intérêt et celle d’espoir, l’enthousiasme de la passion, le plaisir. Le lecteur constate que ces états d’esprit passent grâce à des dessins très particuliers : des yeux plus grands que la normale parfois mi-clos, deux états émotionnels dans deux visages comme fondus l’un dans l’autre, une succession de quatre visages superposés en colonne le long de la bordure gauche de la case, un visage étrangement éclairci quand Pi remet un papier plié en quatre portant une information au commissaire comme s’il se débarrassait de l’usure de la rue, une succession de six petites cases en très gros plan quatre pour Pi, deux pour Adamsberg.



Dans le récit intitulé Dessiner la ville, Baudoin se fait la remarque que : C’est rare qu’il dessine des paysages urbains. Pourtant il ne déteste pas essayer de dire la ville avec un pinceau. Et avec Fred Vargas c’est obligatoire. Comment dire les toits, la banlieue, les rues ? Le métal des voitures ? Dans ces pages, le lecteur perçoit Paris au travers du regard de Pi et de l’artiste, une autre dimension sociale du récit. Les éléments de mobiliers urbains typiquement parisiens, comme les kiosques, les réverbères, les quais de la station de métro Cardinal Lemoine, et une balade nocturne muette de quatre pages, montrant une gargouille dominant la Seine, la cathédrale Notre-Dame de Paris vue depuis la rive gauche, les quais bas de la seine, un pont avec des péniches amarrées en-dessous, une rue déserte. En effet, le déroulement du récit s’inscrit dans la capitale, indissociable de celle-ci. L’intrigue et l’environnement une fois posés, la progression du récit se fait par le biais de l’évolution de la relation entre le démuni et le policier. Ce dernier saisit la chance de la rencontre pour s’intéresser à l’être humain, seule méthode pour qu’il dise ce qu’il sait. Le lecteur se souvient de la description de la méthode d’Adamsberg décrite dans Les quatre fleuves, ou son absence de méthode : il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui. Ici il écoute l’autre, il saisit ce qui lui importe, les éponges et le nombre Pi, il réfléchit à ce qu’il peut lui apporter, une démarche entièrement à l’opposé de celle de l’autorité exigeant la collaboration et les informations.


Un récit court adaptant une nouvelle… Il faut soit être complétiste de l’œuvre de l’écrivaine ou du bédéaste pour s’y intéresser, ou alors jeter son dévolu sur l’intégrale qui reprend cette BD avec Les quatre fleuves… Ou bien avoir tellement apprécier cette première collaboration qu’il serait idiot de se priver de celle-ci. Même s’il semble que cette adaptation ait été réalisée par Baudoin seul, le lecteur retrouve la qualité de cette association qui fait que le tout est plus grand que la somme des parties. Il ressent comment leurs sensibilités se complètent pour une rencontre improbable entre un policier et une personne à la rue, sur la trame d’une enquête policière. Humain, vivant, fraternel.



mardi 16 juin 2026

Les quatre fleuves

Qu’est-ce qu’un homme, dans la multitude des hommes ?


Ce tome contient une histoire complète, qui peut être lu indépendamment de l’œuvre de l’écrivaine. Son édition originale date de 2000. Le scénario a été écrit par la romancière Fred Vargas, et les dessins ont été réalisés par Edmond Baudoin. Il comprend deux cent dix-huit pages de bande dessinée. Vingt ans plus tard, l’artiste a adapté une nouvelle de l’autrice : Le marchand d’éponges en 2020. La présente histoire met en scène le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ainsi que le lieutenant Adrien Danglard, personnages récurrents de ses romans policiers.


Paris. Fontaine St-Michel. Température estivale, il y a du monde, comme d’habitude. Grégoire Braban attend son ami Vincent. Il ramasse des capsules et des canettes de bière qu’il met dans son sac à dos noir. Grégoire est habillé d’un tee-shirt large et long. D’un pantalon flottant plein de poches et il est chaussé de rollers en ligne. Vincent arrive en moto. Vincent est habillé d’un jean serré, de bottes à bouts ronds, d’un tee-shirt assez moulant et d’un gilet à boutons, non fermé. Il s’approche de Grégoire. Vincent Ogier demande à son ami s’il n’en a pas plein le dos, des fois, de ramasser des capsules. Grégoire répond que c’est pour son père. Vincent rétorque qu’il n’est pas son esclave à son vieux, et que lorsque Grégoire à un rendez-vous avec lui il doit se retenir de ramasser des capsules, tout le quartier le regarde, ils vont se faire repérer. Enfin, il lui demande de l’accompagner : il a repéré une cible, un vieux, il a quelque chose comme deux mille balles dans sa sacoche. Il mange dans le bistrot à côté, comme hier, puis retour chez lui, petite piaule au sixième étage, ascenseur. Mais Vincent le prévient : ce n’est pas un genre de vieux qui tombera en miettes à la première secousse, il a gardé de la résistance, tout en nerfs.



Les deux amis rentrent dans le bistrot et s’assoient à table. Vincent indique à Grégoire de regarder la table du fond, près du portemanteau. La discussion entre les deux amis reprend : ils évoquent le ramassage de capsules de Grégoire pour son père, le fait que les trois autres frères en ramassent également, la question de la paternité des quatre garçons car sa mère a eu quatre gosses. Ce qu’ils savent c’est que quand elle est partie, elle a dit qu’un seul des quatre était de lui. Tout en papotant, les jeunes hommes continuent à regarder le vieil homme en train de se restaurer. Grégoire raconte que des soirs, ils se mettaient tous les cinq devant la glace, et ils s’examinaient. Rien à faire. Parfois, ça penchait pour Guillaume, parfois pour Gratien, ou pour Gauthier, ou pour Grégoire. Le père disait : il y en a marre, qu’ils n’allaient pas se transformer en statue de sel pour savoir lequel a hérité de ses bourses. Le vieux a commencé un dessert. Enfin, le vieil homme se lève, les deux amis lui emboîtent discrètement le pas. Il rentre chez lui, ils le suivent dans l’escalier et ils l’agressent, lui volent sa sacoche. Puis ils se sauvent en courant. Le vieux réussit à descendre derrière eux, et à relever le numéro de la plaque de la moto de Vincent.


Peut-être que le lecteur est venu par curiosité pour voir à quoi peut ressembler le commissaire de sa série de polars préférée, ou peut-être que c’est un amateur invétéré de l’œuvre de Baudoin. Dans les deux cas, il se trouve sous l’emprise de la curiosité de découvrir ce que va donner la rencontre de ces deux créateurs, en espérant que leur forte personnalité respective s’additionne plutôt qu’elles ne se neutralisent. Le bédéaste est connu pour mettre à profit la liberté formelle que permet la bande dessinée, cases ou non, récitatifs ou absence de dialogues. La réponse apparaît dès la première page : une illustration avec un pavé de texte en dessous. Du point de vue formel, le lecteur constate que les auteurs font usage de cette liberté de différentes manières : dialogues rapides sous forme textuelle avec tiret en début de chaque prise de paroles et juste un dessin au milieu d’une page de texte, planches dépourvues de tout mot, d’autres illustrations avec un texte en dessous (par exemple la sacoche vidée sur le sol en dessin, et en dessous la liste de tout ce qu’elle contenait), changement de typographie dans une même page (dispositif souvent utilisé par Baudoin), longs monologues avec juste une tête en train de parler (la tirade de Gratien sur les bruns avec des yeux marrons, ou celle de la vendeuse de journaux sur le recourt à un diseur de bonne aventure), des fac-similés de coupures de journaux, d’autres planches dépourvues de texte, des cases sans bordures, des dessins tirant vers l’expressionnisme, etc.



Ayant vraisemblablement choisi cet album en connaissance de cause, le lecteur s’est préparé à ces formes inhabituelles dans une bande dessinée, et parfois vues comme des repoussoirs rébarbatifs, en particulier les pavés de texte. La première sensation qui s’en dégage le déstabilise : facile à lire, une partie des informations auraient pu passer par le dessin, ce qui aurait induit une pagination beaucoup plus élevée. Dans le même temps, la forte pagination (plus de deux cents pages) fournit la place nécessaire à l’écrivaine pour développer des dialogues incidents, ou des idées connexes : la question de la paternité de Grégoire et de ses frères, la copie de la statue du Bernin en capsules de bières et canettes, le mécanisme de l’enquête policière et la méthode d’Adamsberg (ou son absence de méthode, il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui), l’idée de Gratien sur l’énorme sac mondial de vrac de bruns et les petites barquettes de Blonds-bleus, le fonctionnement de l’emprise de Grand-Père sur la jeune Estelle, le mode opératoire de l’assassin surnommé le Bélier, l’expérience personnelle de la kiosquière avec un diseur de bonne aventure, la manière de distraire un policier en observation, le sort d’une poule rousse (la Cayenne naine, Calamity Jane), la récitation de quelques vers de Britannicus (1669) de Jean Racine (1639-1699), etc. Dans ces moments-là, le lecteur se rend compte qu’il ressent les sensations liées à la lecture d’un livre.


De la même manière, le lecteur retrouve les caractéristiques graphiques si prononcées du bédéaste. Il réalise majoritairement des dessins au pinceau, avec un trait irrégulier souvent gras, et quelques éléments à la plume. Sa sensibilité s’exprime dans le fait qu’i s’attache plus à l’impression que produisent les personnages et les décors, plutôt qu’à une exactitude de nature photographique. À ce titre, l‘illustration de la première planche, Grégoire en très gros plan et derrière lui l’une des deux chimères ailées crachant de l’eau, capture de manière surnaturelle le regard en mouvement du jeune homme (dix-neuf ans), et la texture de la pierre de la chimère. Dans la deuxième planche, le lecteur voit très bien la moto de Vincent, pourtant s’il prête plus d’attention aux traits, ils ne sont pas très réguliers ni très précis, plutôt une esquisse grossière. Dans la planche en vis-à-vis, il en va de même pour la structure de la fontaine de la place Saint-Michel : immédiatement reconnaissable avec la forme d’arc de triomphe, Saint Michel terrassant le démon dans la niche centrale, son bassin, et pourtant il s’agit là aussi plutôt d’une esquisse. Le lecteur amateur de ce bédéaste repère également les glissements expressionnistes : par exemple lors de l’attaque du vieux dans son escalier, avec la déformation des visages sous l’effet de la soudaineté et de la violence, la même déformation quand le vieux envoie son poing dans le visage de Grégoire, les visages qui semblent s’échapper du crâne de Grégoire alors qu’il fait du roller, etc. Le lecteur peut voir le registre visuel glisser parfois vers d’autres territoires, comme le décor en contraste total de noir & blanc dans le salon du commissaire Roland Vinteuil. Il se fait également la réflexion que Jean-Christophe Adamsberg ressemble parfois à Baudoin lui-même.



Il s’agit bien d’un polar : il y a un vol, un meurtre, et un tueur en série, dans un milieu social très particulier. Il y a une enquête policière avec une résolution en bonne et due forme. Les auteurs mettent en scène un jeune adulte vivant d’expédients, ayant détroussé une victime qui a du répondant. Scénariste et bédéaste dressent le portrait de ce jeune homme : inadapté à la société qui ne l’attend pas, avec une personnalité complexe entre soif de liberté et non-conformisme, ayant besoin de bouger pour se sentir bien en pratiquant le roller, en même temps intelligent, avec des réflexions pénétrantes et impressionnable par les adultes plus âgés, manquant d’expérience et de confiance en lui. Il est question d’art, au travers de cette réplique avec des matériaux de récupérations de la gigantesque fontaine des quatre fleuves, édifiée par le Bernin (1598-1680, Gian Lorenzo Bernini) sur la Piazza Navona entre 1648 et 1651 dont l’interprétation est laissée libre au lecteur, et de la tragédie Britannicus. Le policier traque le meurtrier, avec une logique tout en sensibilité et peu conventionnelle, reposant sur ses intuitions. La bande dessinée montre ce qui se passe, ce qui nuit souvent au roman policier, car les dessins rendent visibles les ficelles de l’intrigue. Ainsi cette histoire n’échappe pas à la scène de fin dans laquelle le policier confronte le coupable dans son salon, en exposant ce qu’il a compris, en le confondant, et le meurtrier répond quant à ses motivations et la manière dont il les conçoit. D’un côté, le dispositif de la confrontation dans le salon apparaît comme l’artifice qu’il est ; de l’autre, les auteurs parviennent à le mettre en scène de manière à le rendre littéraire, et à échapper ainsi à une exposition trop mécanique. Pour autant, le lecteur n’adhère pas forcément à la dimension mystique et ésotérique des motivations du criminel. En revanche, il succombe au charme de la réflexion de Gratien sur les conséquences de l’abondance d’individus bruns aux yeux bruns dans la société, à la situation de cette famille tassée en boule au fond du vrac de bruns.


Parfois l’association de deux grandes forces créatrices peut aboutir à leur neutralisation ; ici c’est l’inverse qui se produit. Le lecteur perçoit la sensibilité de chacun des deux auteurs, à la fois la poésie de Fred Vargas, et celle d’Edmond Baudoin qui s’entremêlent avec naturel. Le lecteur plonge dans un polar un peu poisseux, entre emprise et tueur en série, sensation d’un jeune homme totalement dépassé par ce qui lui arrive, et bienveillance du commissaire. Il découvre une bande dessinée qui marie avec succès les caractéristiques d’un roman et celles d’une narration visuelle. Il s’inquiète pour le jeune Grégoire, il se demande si l’absence de méthode d’Adamsberg lui permettra de confondre le Bélier, il prend le temps de savourer les moments inattendus, qu’ils se trouvent dans les dialogues ou dans les dessins. Un tout plus grand que la somme de ses parties.



mardi 2 juin 2026

Crazyman

Vers Coumacoville. La ville où habitaient ses parents adoptifs.


Ce tome contient une histoire complète, une succession d’aventures d’un personnage récurrent avec une progression dramatique, pour un récit indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2005. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingts planches de bande dessinée. Lesdites aventures sont au nombre de cinq, précédées par un prologue intitulé Rencontre avec le rêveur, avec un épilogue en clôture. Elles portent comme titre : Virginité, Initiation, Crazyman découvre les mangas, Trahison, Crazyman chez les Indiens.


Aux États-Unis dans le nord du Michigan, en bordure du lac supérieur, un homme à la forte carrure marche au bord de l’eau. Il en croise un autre qu’il dépasse d’une tête, et il lui adresse un bonjour. L’autre répond, se laisse dépasser, et se retourne sur la silhouette qui s’éloigne, songeur. Puis il repère un énorme tronc d’arbre échoué, il s’assoit sur un autre débris et il se met à dessiner le grand tronc. Au bout d’un moment il relève la tête, et il découvre que le grand costaud est en train de l’observer immobile. Ce dernier lui demande s’il dessine. Le rêveur répond que oui : il y a sur cette plage des milliers d’épaves de grands arbres échoués. Il en dessine un par jour, pour une future exposition. En retour, il lui demande s’il est en vacances. Paul Gravel répond que non, il est plutôt comme ces épaves sur la plage. Il se confie : il était un superhéros, Crazyman, c’était lui. Il continue : sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la protection de celles et ceux qui lui semblaient être les victimes du mal. Et dont certaines se sont avérées être plus noires que les méchants des griffes desquelles il les avait sorties. Il se souvient de cet enfant adorable et blond qu’il a sauvé in extremis avant le passage d’un train. Deux ans plus tard, cet enfant, adorable et blond, a tué sa sœur, sa mère, son père, son petit frère. Il y eut aussi cet agent de police qu’il a libéré alors qu’il était sur le point d’être exécuté. Un an plus tard il apprenait que ce policier se livrait à des pratiques contre nature régulièrement sur ses quatre enfants, et les trois de sa maîtresse. Mais le pire était à venir. Le 11 septembre 2001. Son intuition d’un danger l’a dirigé vers un petit chat coincé en haut d’un arbre du Bronx. Le 11 septembre 2001 il a sauvé un petit chat.



La discussion entre les deux hommes continue, tout en marchant sur la plage. Paul explique que Louise n’est plus sa chérie, qu’à ses yeux il était un abruti. Il a été deux fois fidèle à cet amour platonique, et il est toujours puceau. En plus il est timide. Le rêveur rentre chez lui et retrouve sa compagne Julie. Il lui raconte son étrange rencontre, puis ils font l’amour à sa demande à elle. Le lendemain elle décide de marcher sur la plage pour voir si elle rencontre cet étrange individu. Elle repère ce qui lui semble un oiseau dans le ciel, et quelques instants après, Crazyman l’a prise dans ses bras et l’emmène sur une île. Elle lui trouve l’air contrarié et lui propose de parler tranquillement, de s’assoir avant car il l’intimide un peu. Elle pose sa tête contre son torse car elle veut éviter d’avoir du sable dans les cheveux.


Edmond Baudoin qui se lance dans le superhéros américain ? N’importe quoi !!! Certes, à la réflexion il a bien collaboré avec l’éditeur Kodansha pour réaliser des mangas, adaptés en français dans Le voyage (1996), Salade niçoise (2002), en adoptant les codes narratifs propres au marché japonais de la bande dessinée. Bon, là, ça n’a pas une tête de comics, les chapitres étant de longueur inégale, sans respecter le format de vingt ou vingt-deux pages. En revanche, l’auteur semble être plus que familier de la mythologie du superhéros dont il s’inspire. Crazyman a comme identité civil Paul Gravet qui exerce le métier de journaliste comme Clark Kent. Il entretient une relation doublement platonique avec sa collègue Louise, en tant que collègue et en tant que superhéros. Son amie d’enfance, Laurie a également un prénom qui commence par la lettre L (comme Lois au Daily Planet, et Lana Lang à Smallville, ou encore Lori Lemaris). Ses parents habitent une petite ville à la campagne et sont fermiers comme Martha & Jonathan Kent. En outre, le connaisseur sourit quand Julie pense qu’elle a repéré un oiseau dans le ciel, comme dans la célèbre expression : C’est un oiseau… C’est un avion… C’est Superman ! Enfin les responsables éditoriaux du journal pour lequel travaillent Paul et Louise font observer que quand Paul enquête, Crazyman n’est jamais loin. Le lecteur observe que l’auteur a choisi d’écrire des histoires après que Paul ait abandonné son costume de superhéros, et que son nom sous-entend qu’il est le jouet d’une forme de folie.



Pour autant, ces histoires se situent à des années-lumière de celles de Superman, créé en 1938 par Joe Shuster (1914-1992) & Jerry Siegel (1914-1996). Certes le personnage principal vole dans chaque histoire, il lit un comics de ses aventures à un jeune enfant, et il passe même la majeure partie du troisième épisode en question en costume des superhéros. Il est également question de son identité secrète, et de son goût pour l’altruisme. Il se retrouve enlevé par un groupe de rebelles armés, et il enquête sur la disparition de personnes à la rue dans une grande métropole. Toutefois les supercriminels sont absents et mis à part dans un monde virtuel il ne triomphe pas à coup de grands uppercuts. D’ailleurs la narration visuelle de l’artiste reste dans son registre habituel, sans mettre en valeur des musculatures gonflées aux stéroïdes ou à la créatine, ou des femmes dans des tenues très révélatrices mettant en valeur des poitrines hypertrophiées (à une exception près pour Tamiko). Le lecteur retrouve donc le trait caractéristique de ce dessinateur : des dessins majoritairement au pinceau, avec des contours irréguliers plein d’expressivité, du noir souvent charbonneux, parfois un peu baveux, et quelques parties à l’encre. C’est du pur Baudoin, avec parfois cette incongruité d’une armoire à glace en train de voler dans le ciel, de manière autonome.


Tout comme pour son passage chez un éditeur de manga japonais, ce créateur conserve toute sa personnalité propre, ses idiosyncrasies graphiques, sans adapter celles de comics. Pour autant, le lecteur familier de son œuvre sent bien qu’il a réalisé des adaptations à son sujet, à sa démarche créatrice. Outre cette liberté de voler dans le ciel, il constate une importance plus grande donnée aux cités, aux mégapoles, ce personnage essentiel des comics de superhéros, que ce soit New York ou Tokyo. Il relève même un hommage direct au Tarzan de Burne Hogarth (1911-1996) le temps d’une case. Le fait de lire une fiction, avec de l’action, change aussi la sensation à la vue des planches, en particulier cette posture très assurée de Paul, grand et fort, se tenant bien droit. Ces chapitres comprennent également des moments d’interactions personnelles, certaines intimes. Lors de ces passages, le lecteur retrouve Baudoin tel qu’en lui-même : une approche expressionniste permettant de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage, donnant à voir une ou plusieurs facettes de leur personnalité, par leur posture, leur expression, les éléments visuels mis en avant qui vont au-delà d’une description factuelle et propre sur elle. Les dessins expriment beaucoup plus que ce qu’ils décrivent : la profonde détresse émotionnelle de Paul, le caractère enjoué et joueur de Julie et la manière dont elle s’amuse de la gêne qu’elle provoque en Paul, l’incroyable agressivité comportementale de la première ville étrangère où s’arrête Paul, la détermination quasi fanatique qui anime la rebelle Isabella, la suffisance méprisante de Louise, la joie simple du garçon à qui Paul lit comics, etc.



Le lecteur comprend rapidement ce qui a pu séduire un créateur comme Baudoin dans cette entreprise : prend un personnage de superhéros innocent et pur, altruiste et courageux, et le faire passer délicatement à l’âge adulte. C’est ainsi que Paul se trouve fort dépourvu alors qu’il a renoncé à sauver la veuve et l’orphelin et toute sorte de victimes, en découvrant qu’être victime n’est pas synonyme d’être quelqu’un de bien. La découverte que l’Afrique est bien différente des récits d’explorateurs colonialistes des siècles précédents. La réalité des actions militaires à l’étranger (la guerre tue), ou encore la prédation sur les plus faibles comme les personnes à la rue. Paul perd ainsi son innocence et passe à l’âge adulte, processus inéluctable pour tout à chacun. Sans oublier cette étape essentielle et libératrice (pour lui) qu’est la perte de sa virginité. Et puis il y a le troisième épisode intitulé : Crazyman découvre les mangas. Dans un premier temps, le lecteur se trouve décontenancé par l’intrigue : combattre quatre personnages de nature très différente, qui pourraient être issus de différents types de manga. D’un autre côté, cela fait sens : raconter une histoire de superhéros constitue un questionnement culturel pour l’auteur, au travers du genre dominant en bande dessinée aux États-Unis, questionnement qu’il avait également effectué en réalisant des bandes dessinées pour le marché japonais. Dans chaque histoire, le lecteur ressent que l’auteur éprouve une sorte de tendresse pour son personnage : il ne raille pas son innocence, même s’il la pointe gentiment du doigt. Il ne se moque pas du concept de superpouvoir, même si son incongruité ressort avec évidence. Le lecteur voit bien que les préoccupations de Paul / ex Crazyman sont très similaires à celles de l’auteur lui-même. Il retrouve la fascination pour la femme et le plaisir à l’acte sexuel, une empathie et une sollicitude pour son prochain, une curiosité pour les différences culturelles, etc. D’ailleurs ce rêveur rencontré sur la plage, qui dessine des arbres, pourrait bien se prénommer Edmond. Et Crazyman pourrait bien être l’alter ego de ce dessinateur, une façon pour lui de se représenter son âme, d’incarner ses aspirations modèles, d’être l’allégorie d’une pureté idéale.


Edmond Baudoin qui réalise un comics de superhéros ? N’importe quoi ! Ben non, pas tant que ça. Déjà parce que ledit superhéros, Crazyman, vient de mettre fin à sa carrière. Ensuite parce qu’il fait preuve des mêmes centres d’intérêt que l’auteur, et des mêmes grandes espérances. Ensuite parce la narration visuelle reste du pur Baudoin : des cases réalisées au pinceau, des traits de contour irréguliers irradiant une expressivité peu commune, une vitalité de chaque contour. Et puis ce personnage à l’âme enfantine qui se retrouve obligé de grandir devient l’allégorie des aspirations de son créateur, ainsi qu’une recherche de ce qu’expriment les comics de superhéros, tout comme il s’était lancé dans l’aventure de découvrir ce qu’il est possible d’exprimer dans les mangas. Formidable.



mardi 19 mai 2026

Salade niçoise

La vie est donc seulement cela ?


Ce tome est une anthologie regroupant plusieurs histoires courtes réalisées pour le magazine Morning de l’éditeur japonais Kodansha. Son édition originale française date de 1999. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend deux cent cinquante-six planches de bande dessinée en noir & blanc. Il débute avec une courte introduction de l’auteur dans laquelle il donne la recette de la vraie salade niçoise.


La promenade des Anglais, trente-deux pages. Manu passe la soirée dans un boîte avec des potes. Une fille magnifique entre, et passe devant eux, accompagnée par plusieurs garçons, plus de gardes du corps qu’un président. Le regard de Manu se fixe elle et attrape son regard : elle ne semble pas le voir. Elle danse sur la piste avec plusieurs mecs, dont un qui la pelote ostensiblement. Manu s’en grille une, toujours assis. Elle embrasse un de ses partenaires. Les potes s’en vont, Manu reste et continue de la regarder. Elle embrasse un autre mec. Elle flirte avec plusieurs. Manu s’approche et lui demande s’il peut s’asseoir, elle lui répond par un unique Non, définitif. Plus tard, il la retrouve seule sur la plage. - La baie des Anges, trente-deux pages. Sur son petit bateau de pêche, Tony finit sa bouteille, et la jette vide à la mer. Il amarre son bateau et il se dirige vers son café habituel, le Wagram. Il y retrouve les habitués et le patron lui propose un petit blanc comme d’habitude. Il refuse et demande un verre d’eau. Un consommateur lui demande s’il est malade. Il répond que malade il ne sait pas, mais ce matin en mer il a été sauvé par de la poiscaille. Alors il boit à leur santé. Un autre le raille : jusqu’ici il voyait des éléphants roses, maintenant il voit des poissons rouges, rien de plus normal. Tony répond que c’étaient des dauphins et il raconte son histoire.



Coco Beach, vingt-quatre pages. Paris en 1918, dans une petite salle de concert, la jeune Gloria interprète sa chanson fétiche. À la fin du gala, le guitariste la félicite et lui promet qu’elle sera une grande vedette, il en est sûr, une très grande. Gloria pense qu’elle veut être la plus grande. Elle aimait bien le guitariste, qui en plus lui faisait bien l’amour. Mais aimer qu’est-ce que ça veut dire ? Ainsi pensait Gloria. Après le guitariste, elle connut un pianiste célèbre qui lui conseilla de laisser pousser ses cheveux. Puis un imprésario qui ne croyait pas en son talent. Il la fit beaucoup travailler. New York en 1960, Gloria est au sommet. – Le port, trente-deux pages. Dans une salle de jeux mal éclairée, Yves vient encore de perdre la partie. Son adversaire lui dit qu’il semble qu’il a assez perdu ce soir. Il ajoute qu’il a des dettes, beaucoup. Yves répond qu’il peut dix mille tout de suite. L’autre lui répond qu’il doit vingt. Puis il accepte de lui faire crédit. Jusqu’à demain soir ici à neuf heures. La partie reprend et Yves perd encore. Il finit par quitter la table et sortir. Il va se promener sur le port de nuit, pour mater les bateaux. Il croise Manu en train de rêvasser. Yves lui confie qu’il y a deux minutes il voulait piquer un bateau pour se barrer très loin d’ici.


Un recueil de nouvelles d’Edmond Baudoin, produites dans le cadre d’une collaboration avec l’éditeur japonais Kodansha. L’auteur s’était rendu au Japon avec d’autres bédéastes français et y avait effectué un court séjour, à la suite duquel il a réalisé trois livres pour ce public, dont deux qui ont été adaptés et publiés en français, d’abord Le voyage en 1996, puis celui-ci. Dns l’introduction, l’auteur effectue une analogie avec la salade niçoise qui lui donne son titre : au Japon on ne connaît pas la ville de Nice, mais on connaît la salade. Il ajoute dans la recette que rien n’est cuit dans cette salade à part l’œuf. Alors il n’est peut-être pas possible d’interpréter cette métaphore de manière complète, en particulier de déterminer ce qui s’apparente à l’œuf dans ces histoires, en revanche il est possible de ressentir la crudité de certains de ses ingrédients. Baudoin n’a en rien adapté sa façon de dessiner pour la publication en manga. En effet, il situe chacune de ses histoires à Nice en totalité, sauf pour la seconde (Coco Beach) où l’histoire du personnage principal commence à Paris et passe par New York. Chaque histoire se suffit à elle-même avec à chaque fois une conclusion en bonne et due forme (sauf peut-être pour Quartiers Nord), souvent une forme de chute teintée de justice poétique, pas forcément morale. L’auteur intègre à chaque histoire le personnage fictif de Manu, soit en personnage principal, soit en témoin ou catalyseur, qui évoque Edmond par certains côtés, mais qui n’est pas lui.



Le lecteur peut partir avec l’a priori que le bédéaste ait aménagé sa narration visuelle pour l’adapter au support de publication japonais : cela ne lui saute pas aux yeux, ni en feuilletant rapidement au préalable, ni à la lecture. Après coup, il déclarera que : à l’issue de cette collaboration il a su travailler plus rapidement et mettre moins de texte, pour exprimer les émotions des personnages davantage avec le dessin. Un lecteur familier des œuvres précédents de l’auteur pourra éventuellement apprécier cette diminution des récitatifs. Toujours est-il qu’il retrouve cette attention portée aux êtres humains, cette empathie et cette bienveillance, à une exception près, et ces dessins aux formes si caractéristiques. Il retrouve ces dessins réalisés au pinceau avec des traits sciemment irréguliers pour qu’ils expriment plus de nuances et d’inattendu y compris pour l’artiste lui-même. Il remarque quelques éléments réalisés à la plume, en particulier ce couple d’extraterrestres, et quelques autres éléments. Un petit temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire au lecteur de passage : le dessinateur marie une approche descriptive avec une approche expressionniste pour les personnages, un choix artistique qu’il développe depuis le début de sa carrière. Au fil de ces neuf nouvelles, il crée des êtres humains mémorables, plus vrais que nature, ou en tout cas expressifs à la première image : une jeune femme gracile et peut-être allumeuse ou facile, un pêcheur buriné par plusieurs décennies de sorties en mer, une vieille femme désabusée et fatiguée de vivre, un garçon innocent et une fillette délurée, une femme dont la beauté semble sortir d’un tableau d’Amedeo Modigliani (1884-1920), un homme d’une violence à la cruauté insoutenable, un bassiste de jazz sur le retour, une très belle jeune femme énigmatique.


En filigrane, le lecteur perçoit différents endroits de Nice : l’auteur ne propose pas une balade touristique dans les lieux les plus connus de la ville. Il met en scène des personnages dans des endroits qu’il semble de toute évidence avoir fréquentés, qu’ils habitent de manière naturelle et organique. La promenade des Anglais, différentes plages dont celle des Ponchettes, le port de pêche, des petits immeubles dans des quartiers populaires, le jardin d’une belle demeure abandonnée, le port de plaisance, les quartiers Nord, le café Le Wagram. Pour d’autres lieux, il en restitue plutôt l’ambiance que des éléments concrets d’aménagement, de décoration ou de disposition spatiale. Par exemple la séparation entre les danseurs et les observateurs dans la boîte de nuit, l’exiguïté du club de jazz, les personnes entre les tables du café Le Wagram… Et l’horreur sans nom de la cave d’une HLM des quartiers Nord. Il joue admirablement bien de la densité des aplats de noir aux formes torturées : un grand écart entre la petite pièce de la partie de cartes envahie de noir, et la luminosité pleine de blancs de la plage en journée ou du jardin de la maison abandonnée sous le soleil. Il combine avec un don quasi surnaturel la direction d’acteurs et les prises de vue pour conserver les distances sociales admises de proxémie, ou au contraire les tasser dans la sphère dans la sphère personnelle ou la sphère intime pour des moments amoureux ou au contraire d’une violence insoutenable.



D’aimables nouvelles évoquant des thèmes personnels et intimes tels que l’attirance de Manu pour une femme et une autre, et encore une autre : le lecteur reconnaît bien là l’une des facettes de la personnalité de l’auteur, et un thème présent dans la quasi-intégralité de ses œuvres. Le questionnement sur le temps qui passe et l’état d’esprit des personnes âgées, même une qui a aussi bien vécue que Gloria avec sa carrière internationale couronnée de succès. L’émerveillement de l’enfance et la capacité du garçon à s’inventer des mondes, avec l’innocence très crue de la fillette qui sait comment faire pour qu’un zizi devienne dur. La fascination pour un artiste réputé : Baudoin avait déjà évoqué son admiration pour les créations d’Alberto Giacometti (1901-1966) dans La diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, et il consacrera une bande dessinée à Salvador Dali en 2012, ici il évoque son amour pour les femmes représentées par Modigliani. Il met en scène la tentation d’en finir avec la vie, que ce soit une question d’âge avancé, ou de vie bouchée, avec tact, et toujours la même conviction : il y a toujours d’autres expériences à vivre.


Des nouvelles horribles. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur ressent pleinement les états d’esprit et les émotions des personnages, une expérience d’empathie d’une justesse peu commune. Il s’en trouve donc d’autant plus estomaqué lorsque la violence, la cruauté et l’absence d’empathie aboutissent à un comportement monstrueux, faisant suffoquer le lecteur par son intensité et son abjection. Dans la nouvelle Le port, un homme se retrouve dans une situation intenable et se fait agresser au couteau… et il riposte avec une sauvagerie inouïe. Le lecteur comprend très bien sa réaction, les coups de pinceaux se font rageurs pour exprimer toute la violence de l’émotion, tout en laissant voir un ou deux détails grotesques et morbides : une épreuve visuelle douloureuse. La septième nouvelle comporte un viol en réunion d’une brutalité insoutenable, la violence inhumaine étant à nouveau exprimée dans des coups de pinceaux rageurs, des visages déformés, un agresseur que son absence d’empathie rend littéralement monstrueux. Une horreur totale. Le lecteur sent que l’auteur a tenté l’expérience de ressentir la rage immonde qui peut saisir un individu se livrant à un tel acte, et qu’il s’est dégouté de lui-même en le faisant, tellement sa personnalité lui crie que c’est contre nature. Une souffrance indicible, rendue plus cruelle par la forme de dissociation vécue par la victime. Terrifiant et traumatisant.


Un recueil de neuf nouvelles réalisées pour un magazine japonais et retravaillées pour une publication française. Edmond Baudoin laisse de côté l’autofiction, du moins en apparence, pour mettre en scène un personnage fictif appelé Manu évoluant à Nice. Sa virtuosité graphique s’exprime dans toute sa plénitude, à la fois dans le souffle de vie qui anime chaque personnage, à la fois dans l’évocation de Nice en arrière-plan dans chaque récit, et dans les émotions, les relations, les ressentis. Il est possible que le lecteur ait du mal à soutenir les deux nouvelles dans lesquelles s’exprime une violence atroce, alors que l’auteur effectue un effort impensable pour essayer de comprendre un être humain accomplissant un tel acte, malheureusement récurrent dans la société. Sincère et honnête. Formidable et effrayant.



mardi 5 mai 2026

Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps.


Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste.


Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes.



Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir.


C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini.


Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc.



En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants.


Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé.


La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.