Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Tueur en série. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tueur en série. Afficher tous les articles

mardi 16 juin 2026

Les quatre fleuves

Qu’est-ce qu’un homme, dans la multitude des hommes ?


Ce tome contient une histoire complète, qui peut être lu indépendamment de l’œuvre de l’écrivaine. Son édition originale date de 2000. Le scénario a été écrit par la romancière Fred Vargas, et les dessins ont été réalisés par Edmond Baudoin. Il comprend deux cent dix-huit pages de bande dessinée. Vingt ans plus tard, l’artiste a adapté une nouvelle de l’autrice : Le marchand d’éponges en 2020. La présente histoire met en scène le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ainsi que le lieutenant Adrien Danglard, personnages récurrents de ses romans policiers.


Paris. Fontaine St-Michel. Température estivale, il y a du monde, comme d’habitude. Grégoire Braban attend son ami Vincent. Il ramasse des capsules et des canettes de bière qu’il met dans son sac à dos noir. Grégoire est habillé d’un tee-shirt large et long. D’un pantalon flottant plein de poches et il est chaussé de rollers en ligne. Vincent arrive en moto. Vincent est habillé d’un jean serré, de bottes à bouts ronds, d’un tee-shirt assez moulant et d’un gilet à boutons, non fermé. Il s’approche de Grégoire. Vincent Ogier demande à son ami s’il n’en a pas plein le dos, des fois, de ramasser des capsules. Grégoire répond que c’est pour son père. Vincent rétorque qu’il n’est pas son esclave à son vieux, et que lorsque Grégoire à un rendez-vous avec lui il doit se retenir de ramasser des capsules, tout le quartier le regarde, ils vont se faire repérer. Enfin, il lui demande de l’accompagner : il a repéré une cible, un vieux, il a quelque chose comme deux mille balles dans sa sacoche. Il mange dans le bistrot à côté, comme hier, puis retour chez lui, petite piaule au sixième étage, ascenseur. Mais Vincent le prévient : ce n’est pas un genre de vieux qui tombera en miettes à la première secousse, il a gardé de la résistance, tout en nerfs.



Les deux amis rentrent dans le bistrot et s’assoient à table. Vincent indique à Grégoire de regarder la table du fond, près du portemanteau. La discussion entre les deux amis reprend : ils évoquent le ramassage de capsules de Grégoire pour son père, le fait que les trois autres frères en ramassent également, la question de la paternité des quatre garçons car sa mère a eu quatre gosses. Ce qu’ils savent c’est que quand elle est partie, elle a dit qu’un seul des quatre était de lui. Tout en papotant, les jeunes hommes continuent à regarder le vieil homme en train de se restaurer. Grégoire raconte que des soirs, ils se mettaient tous les cinq devant la glace, et ils s’examinaient. Rien à faire. Parfois, ça penchait pour Guillaume, parfois pour Gratien, ou pour Gauthier, ou pour Grégoire. Le père disait : il y en a marre, qu’ils n’allaient pas se transformer en statue de sel pour savoir lequel a hérité de ses bourses. Le vieux a commencé un dessert. Enfin, le vieil homme se lève, les deux amis lui emboîtent discrètement le pas. Il rentre chez lui, ils le suivent dans l’escalier et ils l’agressent, lui volent sa sacoche. Puis ils se sauvent en courant. Le vieux réussit à descendre derrière eux, et à relever le numéro de la plaque de la moto de Vincent.


Peut-être que le lecteur est venu par curiosité pour voir à quoi peut ressembler le commissaire de sa série de polars préférée, ou peut-être que c’est un amateur invétéré de l’œuvre de Baudoin. Dans les deux cas, il se trouve sous l’emprise de la curiosité de découvrir ce que va donner la rencontre de ces deux créateurs, en espérant que leur forte personnalité respective s’additionne plutôt qu’elles ne se neutralisent. Le bédéaste est connu pour mettre à profit la liberté formelle que permet la bande dessinée, cases ou non, récitatifs ou absence de dialogues. La réponse apparaît dès la première page : une illustration avec un pavé de texte en dessous. Du point de vue formel, le lecteur constate que les auteurs font usage de cette liberté de différentes manières : dialogues rapides sous forme textuelle avec tiret en début de chaque prise de paroles et juste un dessin au milieu d’une page de texte, planches dépourvues de tout mot, d’autres illustrations avec un texte en dessous (par exemple la sacoche vidée sur le sol en dessin, et en dessous la liste de tout ce qu’elle contenait), changement de typographie dans une même page (dispositif souvent utilisé par Baudoin), longs monologues avec juste une tête en train de parler (la tirade de Gratien sur les bruns avec des yeux marrons, ou celle de la vendeuse de journaux sur le recourt à un diseur de bonne aventure), des fac-similés de coupures de journaux, d’autres planches dépourvues de texte, des cases sans bordures, des dessins tirant vers l’expressionnisme, etc.



Ayant vraisemblablement choisi cet album en connaissance de cause, le lecteur s’est préparé à ces formes inhabituelles dans une bande dessinée, et parfois vues comme des repoussoirs rébarbatifs, en particulier les pavés de texte. La première sensation qui s’en dégage le déstabilise : facile à lire, une partie des informations auraient pu passer par le dessin, ce qui aurait induit une pagination beaucoup plus élevée. Dans le même temps, la forte pagination (plus de deux cents pages) fournit la place nécessaire à l’écrivaine pour développer des dialogues incidents, ou des idées connexes : la question de la paternité de Grégoire et de ses frères, la copie de la statue du Bernin en capsules de bières et canettes, le mécanisme de l’enquête policière et la méthode d’Adamsberg (ou son absence de méthode, il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui), l’idée de Gratien sur l’énorme sac mondial de vrac de bruns et les petites barquettes de Blonds-bleus, le fonctionnement de l’emprise de Grand-Père sur la jeune Estelle, le mode opératoire de l’assassin surnommé le Bélier, l’expérience personnelle de la kiosquière avec un diseur de bonne aventure, la manière de distraire un policier en observation, le sort d’une poule rousse (la Cayenne naine, Calamity Jane), la récitation de quelques vers de Britannicus (1669) de Jean Racine (1639-1699), etc. Dans ces moments-là, le lecteur se rend compte qu’il ressent les sensations liées à la lecture d’un livre.


De la même manière, le lecteur retrouve les caractéristiques graphiques si prononcées du bédéaste. Il réalise majoritairement des dessins au pinceau, avec un trait irrégulier souvent gras, et quelques éléments à la plume. Sa sensibilité s’exprime dans le fait qu’i s’attache plus à l’impression que produisent les personnages et les décors, plutôt qu’à une exactitude de nature photographique. À ce titre, l‘illustration de la première planche, Grégoire en très gros plan et derrière lui l’une des deux chimères ailées crachant de l’eau, capture de manière surnaturelle le regard en mouvement du jeune homme (dix-neuf ans), et la texture de la pierre de la chimère. Dans la deuxième planche, le lecteur voit très bien la moto de Vincent, pourtant s’il prête plus d’attention aux traits, ils ne sont pas très réguliers ni très précis, plutôt une esquisse grossière. Dans la planche en vis-à-vis, il en va de même pour la structure de la fontaine de la place Saint-Michel : immédiatement reconnaissable avec la forme d’arc de triomphe, Saint Michel terrassant le démon dans la niche centrale, son bassin, et pourtant il s’agit là aussi plutôt d’une esquisse. Le lecteur amateur de ce bédéaste repère également les glissements expressionnistes : par exemple lors de l’attaque du vieux dans son escalier, avec la déformation des visages sous l’effet de la soudaineté et de la violence, la même déformation quand le vieux envoie son poing dans le visage de Grégoire, les visages qui semblent s’échapper du crâne de Grégoire alors qu’il fait du roller, etc. Le lecteur peut voir le registre visuel glisser parfois vers d’autres territoires, comme le décor en contraste total de noir & blanc dans le salon du commissaire Roland Vinteuil. Il se fait également la réflexion que Jean-Christophe Adamsberg ressemble parfois à Baudoin lui-même.



Il s’agit bien d’un polar : il y a un vol, un meurtre, et un tueur en série, dans un milieu social très particulier. Il y a une enquête policière avec une résolution en bonne et due forme. Les auteurs mettent en scène un jeune adulte vivant d’expédients, ayant détroussé une victime qui a du répondant. Scénariste et bédéaste dressent le portrait de ce jeune homme : inadapté à la société qui ne l’attend pas, avec une personnalité complexe entre soif de liberté et non-conformisme, ayant besoin de bouger pour se sentir bien en pratiquant le roller, en même temps intelligent, avec des réflexions pénétrantes et impressionnable par les adultes plus âgés, manquant d’expérience et de confiance en lui. Il est question d’art, au travers de cette réplique avec des matériaux de récupérations de la gigantesque fontaine des quatre fleuves, édifiée par le Bernin (1598-1680, Gian Lorenzo Bernini) sur la Piazza Navona entre 1648 et 1651 dont l’interprétation est laissée libre au lecteur, et de la tragédie Britannicus. Le policier traque le meurtrier, avec une logique tout en sensibilité et peu conventionnelle, reposant sur ses intuitions. La bande dessinée montre ce qui se passe, ce qui nuit souvent au roman policier, car les dessins rendent visibles les ficelles de l’intrigue. Ainsi cette histoire n’échappe pas à la scène de fin dans laquelle le policier confronte le coupable dans son salon, en exposant ce qu’il a compris, en le confondant, et le meurtrier répond quant à ses motivations et la manière dont il les conçoit. D’un côté, le dispositif de la confrontation dans le salon apparaît comme l’artifice qu’il est ; de l’autre, les auteurs parviennent à le mettre en scène de manière à le rendre littéraire, et à échapper ainsi à une exposition trop mécanique. Pour autant, le lecteur n’adhère pas forcément à la dimension mystique et ésotérique des motivations du criminel. En revanche, il succombe au charme de la réflexion de Gratien sur les conséquences de l’abondance d’individus bruns aux yeux bruns dans la société, à la situation de cette famille tassée en boule au fond du vrac de bruns.


Parfois l’association de deux grandes forces créatrices peut aboutir à leur neutralisation ; ici c’est l’inverse qui se produit. Le lecteur perçoit la sensibilité de chacun des deux auteurs, à la fois la poésie de Fred Vargas, et celle d’Edmond Baudoin qui s’entremêlent avec naturel. Le lecteur plonge dans un polar un peu poisseux, entre emprise et tueur en série, sensation d’un jeune homme totalement dépassé par ce qui lui arrive, et bienveillance du commissaire. Il découvre une bande dessinée qui marie avec succès les caractéristiques d’un roman et celles d’une narration visuelle. Il s’inquiète pour le jeune Grégoire, il se demande si l’absence de méthode d’Adamsberg lui permettra de confondre le Bélier, il prend le temps de savourer les moments inattendus, qu’ils se trouvent dans les dialogues ou dans les dessins. Un tout plus grand que la somme de ses parties.



lundi 28 avril 2025

Sector 5

Quand on sait que le salaire moyen pour une femme à Bucarest est de 400 euros…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Christophe Bec pour le scénario, par Christian Pacariu pour les dessins, et par Alex Guimares pour la couleur. Il comprend quatre-vingt-dix-sept pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif d’une page, rédigé par le scénariste qui indique que les hasards de la vie l’ont amené à faire plusieurs voyages en Roumanie et à y rester quelque temps. Il continue : en additionnant tous ces séjours, il a en fait vécu plusieurs mois à Bucarest, dans le Secteur 5 précisément, bien loin des parcours de la capitale. Il attire l’attention sur le fait qu’en réalité, le peuple roumain est un peuple latin et non pas slave, accueillant, joyeux et chaleureux. Dans le même temps, en observant, en parlant avec certains habitants, en réfléchissant sur les différences entre la France et la Roumanie, il a eu l’envie d’écrire un récit, et des choses qu’il a pu entrapercevoir, telle l’omniprésence de la corruption, de la mafia et de l’industrie du sexe, à demi dissimulées, l’ont rapidement dirigé vers un récit de genre, entre le polar noir et le Thriller.



À San Diego, dans le sud de la Californie, aux États-Unis, un homme handicapé, nu dans son fauteuil roulant, a plusieurs capteurs et stimulateurs sur le corps, dont un dans la verge. Il mate un écran dont le programme produit un effet stimulant intense, qui se répercute dans son corps, dans son rythme cardiaque. Sans qu’il ne s’en soit aperçu, un homme dont le visage est masqué par une capuche est entré dans la pièce. Quand il s’en rend compte, il est déjà trop tard : l’intrus a augmenté les stimuli à travers les électrodes, et le paralytique succombe à une surexcitation fatale. Au centre régional de transit de Bucarest, Calea Giulesti, dans le secteur 1, Peyo Carbajal ouvre le courrier qu’il a reçu et se frappe la tête contre le montant de son vestiaire : sa demande de mutation dans le secteur 5 a été rejetée une nouvelle fois., ça fait la dixième fois. Ses collègues sortent du vestiaire, le laissant seul. Puis Simona y entre à son tour, une jeune femme avenante, elle lui demande si ça va. Il lui répond que non et qu’il va aller se prendre une murge dans la vieille ville. Elle lui recommande prendre soin de lui.


Peyo Carbajal se rend dans un bar à danseuses, et il s’assoit pour siroter une bière. Une pole-danseuse lui propose de s’isoler et qu’elle lui fasse un extra. Il la repousse sans ménagement. Dans le secteur 5, l’inspecteur Marian Ferentari arrive sur le lieu d’un crime : une villa cossue. Les policiers sont en train d’évacuer les deux enfants et l’épouse. Ils surnomment l’inspecteur avec le terme de Cafard, comme dans les couloirs du commissariat, comme ces cafards qui ne voient jamais le jour. Lorsqu’il passe devant eux, ils le saluent froidement. Il arrive dans le salon où gît encore le cadavre. Il demande au policier présent de lui faire le topo, sans fioriture. Son interlocuteur s’exécute : les deux gamins sont en état de choc, ils ont été amenés dans le secteur 1, à l’hôpital central des enfants.la victime était avocat en droit de la famille, casier vierge. Pas d’ennemi connu, mouillé dans aucune affaire de corruption, aucun lien avec la mafia. Pas de caméra de surveillance.



A priori, une simple série B, un polar au ton dur et cynique de circonstance pour un tel exercice de style, des meurtres répugnants, la traque d’un tueur en série dans Bucarest, pour une affaire forcément liée à une des facettes de l‘industrie du sexe, en cohérence avec la réputation de cette capitale. Le lecteur découvre les premières pages et son a priori se voit confirmé. Un premier crime avec nudité masculine, tueur mystérieux à l’identité cachée par sa capuche, handicapé en pleine pratique d’excitation sexuelle, en solitaire. Petite exagération visuelle avec deux ou trois zones de combustion corporelle. Une bonne densité de cases : une dizaine par page, un gros plan sur le sexe en érection. Une mise en couleurs sombre et un encrage appuyé. Impression confirmée avec les deux scènes suivantes : couleurs cafardeuses, dessins descriptifs et réalistes, avec des contours non lissés, donnant une impression âpre et brut de décoffrage. À nouveau une dizaine de cases par page, voire plus, avec des cadrages donnant une sensation d’étroitesse, entre focalisation sur des détails sordides ou dégradants, et un ressenti d’enfermement dans un quotidien à l’horizon bouché. Enfants témoins de l’assassinat de leur père, mutilation du corps comme pour un rituel évoquant la maladie mentale du meurtrier, studio photographique dans le sous-sol avec des centaines de clichés de femmes nues, des jeunes, des moins jeunes, des vieilles même. Le ton est donné : glauque.


Rapidement, le lecteur ressent bien les conventions du polar, ainsi que la profondeur qu’il attend de ce genre. L’usage des figures de style associées à ce genre vont plus loin que les situations ou les visuels crades pour choquer ou pour racoler. Le personnage principal présente toutes les caractéristiques attendues de l’enquêteur tendance perdant de la vie. Pour une raison ou pour une autre, il a été écarté des affaires sensibles ou intéressantes, il est mal considéré de ses collègues qui le qualifient de cafard, parfois en sa présence quand ils oublient de faire attention. Sa femme l’a quitté, et il se complaît dans cette situation familiale, convaincu que les femmes qu’il juge belles ne sont intéressées que par les hommes disposant d’argent et le dépensant avec libéralité, roulant dans de grosses bagnoles tape-à-l’œil. Il a recours aux prostituées mais uniquement pour des fellations, craignant trop de se choper une maladie. Il se montre brut de décoffrage dans ses relations avec autrui. Il se montre totalement dépourvu d’empathie en interrogeant les deux enfants ayant vu leur père assassiné sous leurs yeux. Il s’avère incapable d’une parole réconfortante vis-à-vis de la veuve prosternée devant lui en l’implorant de retrouver l’assassin. En son for intérieur, il a pleinement conscience de cette faille dans son caractère, il se dit que : Les effusions, l’empathie, ce genre de choses, ça n’a jamais vraiment été sa came, pour ça il est une sorte d’handicapé émotionnel. Il sait qu’il aurait dû serrer cette pauvre femme dans ses bras, la rassurer, mais c’est quelque chose dont il est totalement incapable. Les dessins montrent un individu normalement constitué, avec une carrure un peu carrée, portant un imperméable par-dessus une chemise blanche et une cravate, avec le visage souvent fermé, ne souriant jamais. Le lecteur peut voir un individu n’éprouvant pas de plaisir dans la vie, ni dans ses moments de solitude, ni dans ses relations sociales, tout en restant animé par une forme de vague envie d’être utile dans la fonction de la police.



Les auteurs savent montrer que cette forme de résignation à la fatalité de l’ordre choses tel qu’il habite d’autres personnages comme la camgirl Amalya Buluci, le tueur bien sûr, et quelques autres. Du coup, il suffit du comportement normal des deux policiers Mihai & Stefania pour souligner l’accablement qui pèse sur les autres. Le scénariste fait mener une enquête à son personnage principal, en respectant les phases de recherche d’indice, d’interrogatoire, de chance, un travail professionnel laborieux et sans éclat, lent et incertain. La narration visuelle sait montrer le quotidien très ordinaire de ces phases : être assis à un bureau très quelconque, rentrer chez soi en transport en commun, la solitude du petit appartement, le constat pragmatique des circonstances de la mort sur le lieu d’un crime, les recherches internet, les périodes de réflexion. Le lecteur se rend compte que le nombre élevé de cases par page, leur petite taille fonctionnent parfaitement pour rendre compte de ce quotidien. Les auteurs savent alterner cette routine professionnelle avec le quotidien tout aussi prosaïque du tueur dans son milieu professionnel et dans sa vie privée tout aussi banale et commune, et les moments où il passe à l’acte, des scènes violentes et soudaines, méthodiques et froides. Enfin, il y a donc ces meurtres, presque des exécutions : là encore le scénariste ne s’embarrasse pas de fioritures et le dessinateur reste dans un registre très factuel. Il montre clairement la brutalité et la mort violente, sans en rajouter ni dans le spectaculaire, ni dans une envolée romantique.


Le lecteur en ressort avec sa dose de violence et de sexe, de comportements charriant une forme de renoncement à l’espoir d’un monde meilleur, d’accablement du quotidien et d’une société gangrénée par une criminalité systémique qui ne laisse d’autre choix que d’en être partie prenante. La narration visuelle reste à un niveau terre à terre, rien d’enthousiasmant, si ce n’est son efficacité. D’ailleurs, ces caractéristiques finissent par s’imprimer dans la tête du lecteur : des dessins fonctionnels, en fait à l’unisson d’une narration tout aussi fonctionnelle. Une production d’un trio d’artisans (scénariste, dessinateur, coloriste) maîtrisant leur métier, réalisant un polar très correct. Un peu plus que correct même. Il y a peut-être une exagération dans le sens où ils choisissent les points de vue venant insister sur ces aspects déprimants de la vie, sans jamais en mettre en scène d’autres : zéro chaleur humaine, zéro solidarité, zéro plaisir, juste une accumulation d’éléments négatifs. Le lecteur se dit que cela correspond à la vision que Marian Ferentari a de la vie. Ses pensées intérieures viennent conforter cette impression : les Bucarestois préfèrent s’endetter sur vingt-cinq ans pour acquérir une BM ou une Benz, se serrer la ceinture et remplir le réservoir de gasoil plutôt que le frigo, inhaler à longueur de journée du monoxyde de carbone, du dioxyde d’azote et des particules fines d’hydrocarbures cancérogènes. Ou encore : Quand bien même chaque Bucarestois raquerait docilement pour prendre les transports en commun, cette manne serait détournée pour tomber directement dans les poches d’employés corrompus du ministère, qui s’enverraient l’air avec des escort girls de luxe dans les suites douillettes des cinq étoiles de la capitale. Tout est biaisé, vérolé, rongé jusqu’à la moelle ! Et encore : Les salaires des flics sont une misère, alors pour arrondir les fins de mois, soit on se laisse arroser, soit on tente des coups au jeu ou au casino. Personne n’a le choix ici. De toute façon, c’est la règle quand tout marche de traviole. Des milliers de personnes manifestent devant le parlement depuis des mois, mais rien ne change. Le nouveau président, qui s’est fait élire sur un programme anti-corruption, a dû virer quasiment tout son gouvernement… Trop d’entre eux trempaient dans de sales histoires : drogue, sexe, corruption… Quand c’était pas les trois à la fois.


Un polar de plus, à base d’industrie du sexe et de crimes sans pitié pour attirer le lecteur ? Il y a un peu de ça de prime abord, avec en plus la réputation de Bucarest pour ses filles et sa mafia. D’ailleurs la narration visuelle semble très fonctionnelle, et le scénario plutôt linéaire. D’un autre côté, c’est un polar réussi qui tient en haleine du début à la fin, avec les conventions de genre attendues, et juste ce qu’il faut d’originalité pour ne pas pouvoir être réduit à un produit industriel. L’effet cumulatif se fait progressivement ressentir, entre l’état d’esprit blasé et résigné du personnage principal, la bonne connaissance de la ville et de cette partie de la population, l’intrigue bien construite : une vision prosaïque de la banalité du quotidien, une plausibilité qui finit par faire froid dans le dos, entre la pulsion sexuelle des hommes, et la célébrité internationale des camgirls. Loin d’être inoffensif.



mardi 3 janvier 2023

Mary Jane

Elle comprend que tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, sont toujours prêts à payer.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2020. Le scénario a été écrit par Frank Le Gall, les dessins et les couleurs réalisés par Damien Cuvillier. Elle comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte de trois pages, rédigé par Le Gall, et illustré par ses travaux graphiques préparatoires.


Un homme effectue une déposition ou un témoignage : Joseph Barnett, porteur au marché aux poissons de Billingsgate. À ce qu’elle lui a dit, elle était née à Limerick en 63. Et puis sa famille a émigré au pays de Galles, elle lui a dit. Elle disait que, là-bas, elle avait été mariée à un certain Davies. Il travaillait à la mine, et puis ça n’a pas duré. Il n’y a rien qui durait, avec elle. Il évoque sa compagne Mary Jane. En 1882, celle-ci sort de sa petite ferme en courant, en tenant un mouchoir rouge à la main. Elle traverse son petit jardin puis un champ, en passant par la barrière. Au loin, s’élève une colonne de fumée noire. Elle passe le portillon, le mouchoir s’accroche au montant, elle le laisse et continue de courir. Elle arrive près du puits de la mine : c’est de là que provient la fumée. Les autres femmes accourent également, alors que les hommes s’affairent à remonter les blessés et les morts, du puits. Ils sont en train de sortir un cheval aux yeux bandés, par le monte-charge à poulie. Un homme en tenue de mineur, le visage noir, arrête Mary Jane : c’est inutile, Davies est mort. Elle entraperçoit les corps étendus sur le sol un peu plus loin.



Les autres femmes plus âgées, se demandent ce que va devenir Mary Jane en étant veuve à dix-neuf ans. Elle sait qu’elle doit fuir. Le lendemain, Miss Gruff du bureau de bienfaisance toque à sa porte, accompagnée d’un solide gaillard et d’un policier. Elle vient pour l’emmener à L’union Workhouse. Ils ouvrent la porte de la chaumière : Mary Jane est déjà partie. Elle a emporté ses maigres affaires dans une simple valise. Elle voyage à pied sur des chemins de terre, se protégeant comme elle peut de la pluie, du froid, dormant sous les ponts, emmitouflée dans un châle. La nuit, le même cauchemar revient : une terrible explosion d’une clarté aveuglante, et son mari qui hurle son prénom. Elle se réveille en sursaut, puis se rendort tant bien que mal. Le lendemain, elle poursuit son chemin, s’arrête au bord d’un petit cours d’eau pour faire une toilette sommaire. Sa valise tombe dans la rivière qui l’emporte, sans qu’elle ne puisse la récupérer. Elle continue à marcher à travers bois, jusqu’à arriver dans une grande prairie vallonée. Elle entend des cris : Pillards ! Assassins ! Bande de voleurs ! Gibiers de potence ! On vous retrouvera et on vous pendra tous ! Des paysans hurlent en contrebas, alors qu’une troupe de romanis passent rapidement devant elle. Black John la saisit par l’épaule et lui intime de venir avec eux. Elle reprend la route avec eux. Plus tard, les enfants étant fatigués, ils font une halte. Elle demande à Black John si ce sont des romanis.


La date, l’image de couverture, le texte de quatrième de couverture donnent des indications quant au fait que cette Mary Jane est passé à la postérité de bien sinistre manière. C’est l’histoire d’une tragédie annoncée. Quoi qu’il en soit, cette tragédie atroce n’occupe que les dix dernières pages de la bande dessinée, le reste étant consacré à la vie de cette femme, de sa dix-neuvième année, à sa mort à vingt-quatre ans. Le scénariste n’est pas le premier à s’intéresser à sa vie, Patricia Cornwell, autrice d’un livre sur le sujet, l’a également évoquée avec un point de vue très marqué. Le scénariste a choisi cette femme emblématique pour développer sa vie avant son meurtre immonde, la vie d’une jeune veuve de la campagne, montant à Londres dans l’espoir de trouver un travail, une source de revenus, de quoi vivre. Parmi les personnes témoignant, assis, cadrés en plan taille, face au lecteur, un jeune homme pose deux questions : Si tout le monde, si toute la société vous considérait comme un coupable, est-ce que vous ne seriez pas prêt à tuer ? Et si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Cet ouvrage évoque donc la condition féminine dans la décennie 1880 au Royaume Uni. La vie de Mary Jane est racontée de telle manière, que le lecteur n’y voit pas un destin tout tracé vers une boucherie fatale, mais bien le parcours de vie d’une jeune femme comme il y a dû y en avoir de nombreuses autres.



La première page peut décontenancer avec le témoignage de Joseph Barnett sur fond noir, fixant l’année de naissance de Mary Jane, ainsi que sa région d’origine, et portant un jugement de valeur que le lecteur perçoit comme étant négatif : il n’y avait rien qui durait avec elle. Le dispositif visuel d’un cadrage en plan taille sur fond noir évoque une déposition, mais sans qu’il ne soit précisé, ni pour Barnett, ni pour les suivants, si elle se déroule au commissariat ou au tribunal. Puis une case de la largeur de la page en occupe le bas, avec juste des bottes et un bas de jupe d’une femme courant sur l’herbe. Suivent quatre pages sans texte, si ce n’est la mention Un mouchoir rouge, montrant Mary Jane courant puis le monte-charge au-dessus de la mine. L’artiste utilise un trait encré pour détourer les formes, un noir légèrement atténué par les couleurs ce qui fait qu’il ne ressort pas comme étant le premier plan. Le reste des cases est réalisé à l’aquarelle, en couleur directe. Le tout forme de petits tableaux très agréables à l’œil. La fuite de Mary Jane dans la campagne fournit l’occasion de superbes paysages : les chemins de terre gorgés d’eau, la rivière paisible au bord d’un bosquet d’arbres, la grande prairie vallonée, le tronc noir des arbres dans la nuit, le magnifique feuillage d’un arbre au milieu d’une grande prairie.



Puis en page vingt-neuf, le lecteur découvre une illustration en pleine page : un dégradé de noir plein en partie supérieure, pour se transformer en un entrelacs de noir et blanc en bas de page, comme si le noir faisait ressortir la granulosité du papier. Le récit passe alors à Londres dans une lumière chiche, faisant ressortir la lumière blafarde et grisâtre, ternie dans les quartiers pauvres. Le lecteur peut tourner la tête pour observer la fumée noire des cheminées, le teint maladif des enfants et des mères dans la rue, les pavés poisseux, les petits boulots, la foule anonyme dépourvue d’empathie. Page quarante-sept, un autre dessin en pleine page, la façade d’un immeuble avec une belle lumière, et une rue large et dégagée. Cette impression d’endroit à l’abri disparaît dès la page suivante, avec une chambre aux fenêtres occultées, à la pénombre inquiétante. Page cinquante-neuf, un troisième dessin en pleine page : le ciel très sombre, presque noir au-dessus de Montmartre avec une neige clairsemée, comme autant de taches venant maculer la silhouette des bâtiments. Le retour à la lumière du soleil dans St. James apporte une respiration mais elle s’avère de courte durée.


Le lecteur voit que l’artiste a pris le soin de se documenter pour réaliser une reconstitution historique consistante : les échoppes, les petits métiers, les tenues vestimentaires, l’aménagement des pubs des quartiers populaires, les lumières des grandes artères commerçantes, la mine, les gourbis des quartiers miséreux de Londres. Il croque des personnages de manière réaliste et parlante quant à leur âge, leur situation sociale, leur métier plus ou moins légal. Il conçoit des plans de prise de vue qui donnent à voir les décors et les occupations des personnages pendant les scènes de dialogue, avec des postures parlantes quant à leur état d’esprit du moment, par exemple la détresse de Mary Jane qui ne sait pas à qui s’adresser à Londres qui ne comprend pas que Peter White est en train de la manipuler. Il parvient à ne pas en faire un objet du désir. Lorsqu’elle se réveille nue dans la maison de passe, le lecteur la voit comme une victime avec qui il a déjà développé un lien affectif, d’autant plus vulnérable qu’il sait ce qui va advenir. Page cinquante-quatre, il montre les passes, dans une grille de quatre cases par quatre cases. Il n’y a rien d’érotique ou pornographique : la chair est triste. Le texte est laconique et terre à terre : Et jour après jour, c’est la longue suite, la suite sans fin des hommes, des employés, des gommeux, des clergymen, des commis voyageurs, des vieux qui sentent, des gras qui suent, des timides, des violents. Ils ont tous en commun d’être repoussants. Heureusement, il y a le gin.



Le scénariste a donc décidé de montrer une autre facette des crimes sordides d’un tueur en série, peut-être le premier à avoir été identifié comme tel. Il fait de Mary Jane, une jeune femme attachante, essayant de trouver une nouvelle place dans la société, après le décès de son époux dans un accident de travail. La remarque d’un témoin revient à l’esprit du lecteur : si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Le récit met en lumière un mode de fonctionnement systémique : une société qui exploite les faibles sans une once d’humanité. L’enchaînement des événements est inéluctable pour Mary Jane. Le lecteur se demande à plusieurs reprises quelle aurait été l’alternative pour elle. L’auteur en évoque une ou deux, vraisemblablement pires, en tout cas pas meilleures, sans aucun espoir d’épanouissement personnel, dans une perspective d’exploitation tout aussi destructrice que la voie choisie par défaut par Mary Jane. Les hommes profitent de cette prostitution intégrée au fonctionnement de cette société, et Mary Jane est exploitée par une femme, une mère maquerelle, et surveillée par une autre femme, une duègne qui est rémunérée pour. La fin de sa vie est une déchéance de plus, le symbole qu’il est toujours possible de tomber plus bas. La conclusion revient à la séquence d’ouverture, montrant la vie de Mary Jane entièrement définie par sa condition d’épouse, tout en montrant que le sort de son époux participe de la même exploitation sans respect de la personne humaine.


Les auteurs racontent la vie adulte d’une jeune femme ayant perdu son mari dans un accident. Ils ont choisi une femme dont l’Histoire a retenu le nom du fait de son assassinat atroce. Pour autant, à part la conclusion, il s’agit du récit de la vie d’une jeune femme issue de la classe populaire, confrontée à une société qui réserve un sort de victime aux femmes de sa condition, quel que soit le choix de vie qu’elles puissent faire. Un récit poignant à la narration sans dramatisation excessive, et pourtant implacable.