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mercredi 3 juin 2026

Le pépère

Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique.


Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa.



Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose !


Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire.



Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal.


Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça…



Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité.


Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.



mardi 24 mars 2026

Un rubis sur les lèvres

Un trait juste, ça ne s’efface pas !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-trois pages de bande dessinée. Avec six autres récits, il a été réédité dans le recueil Les sentiers cimentés (publié par l'Association), paru en 2006. Il s’ouvre avec un court paragraphe de l’auteur en guise d’introduction. Il écrit qu’on ne lui demande plus s’il aime toujours dessiner, ou quels sont ses projets, ou même seulement comment il va. Mais combien il vend d’albums ? Il vit sûrement une époque fantastique, mais il estime qu’il a dû rater une marche quelque part.


Quelque part dans une zone désertique en Algérie, sous un fort soleil. Un garçon s’approche d’une voiture en plein milieu d’une route déserte. Le soleil est déjà haut dans le ciel il doit faire chaud dans la voiture noire. C’était le printemps 1962 en Algérie. Simon Zoladz douze ans. Son père est instituteur à Kenchella, il y est venu il y a quinze ans. Mais l’Algérie c’est fini, il a demandé sa mutation sur le continent, il est nommé à Saorge ; Leïla, elle est originaire de haute Kabylie. Alain François, responsable local de l’OAS, trente-deux ans, deux balles dans le ventre, le FLN, ou l’amant de sa femme… Il n’a plus la force que de faire AAAAAA, et d’appeler la mort. Les mouches lui tiennent compagnie en faisant bzzzzz ! Le garçon se tient devant la vitre du conducteur et ce dernier lui déclare qu’il veut mourir, et lui demande de lui donner le revolver sur la banquette arrière car il ne peut pas l’attraper. Simon court vers les maisons en criant : Au secours ! Il revient avec trois hommes adultes armés : Alain François est mort. Le soleil est encore plus haut dans le ciel, il doit faire encore plus chaud dans la voiture noire. Les mouches, elles, vivaient encore.


Le trois mars 1970, Simon commence son journal intime : Mon père est mort il y a trois jours. On l’enterre aujourd’hui. Toute sa vie il a tenu un journal. Je vais essayer de tenir celui-ci. Aujourd’hui je suis allé à l’enterrement du mec le plus chouette que j’ai jamais rencontré. Ce matin ma mère m’a donné un cahier. C’est le début d’un roman que voulait écrire mon père. La première phrase c’est : Monsieur Antoine Zoladz est dans son genre ce qu’on pourrait appeler un pauvre type. Antoine, c’était le prénom de mon père. Et son roman s’est arrêté à la fin de la première page. Quatre mars. J’ai essayé de peindre mais j’ai pas le moral. Cinq mars. Encore rien foutu. Si ça continue je vais arrêter ce journal. En juillet 68 dans la vallée des Merveilles, le drapeau rouge c’est parce qu’on y croyait encore un peu. Deux mois plus tôt sur cette photo, quelque part à droite. Jeudi six mars. Passé la journée avec Marc. Je sais pas comment il fait, mais après un moment avec lui je suis toujours bien. Ce soir je vois Sofie. Trois novembre 1980. J’expose galerie Passage. Complètement dans le système le mec… Et vive le marché de l’art. Et vive le commerce.



Après Un flip-coca (1984) à la structure narrative un peu expérimentale, le lecteur se demande comment l’auteur va développer son œuvre suivante. Tout commence avec une séquence traditionnelle : pendant trois pages, des cases dont la plupart se présente avec une bordure, disposées en bande, avec de courts phylactères et des observations du narrateur omniscient dans des cartouches, des dessins réalisés à la plume, racontant la mort d’un individu dans sa voiture pour une raison prêtant à discussion. Le lecteur tourne la page et il constate un changement de mode de narration. Un journal intime écrit en lettres d’écolier pendant cinq pages, sans majuscule, des dessins plus durs dans leur apparence, des extraits d’articles de journaux, des portraits esquissés comme réalisés par l’auteur du journal, des jeux sur la graphie de l’écriture comme réalisé par un étudiant en école d’art. Des phrases qui s’approchent du flux de pensée, plutôt que d’une construction littéraire. Certaines petites illustrations qui peuvent faire penser à une affiche de propagande, à des dessins de recherche, à des croquis machinaux pour passer le temps, à la reproduction de la couverture d’un magazine de mode. Le lecteur s’accroche aux morceaux de texte. Il commence par bien saisir l’état d’esprit de Simon, son amitié avec Marc, la rencontre avec Joss. Elle, la riche héritière qui a viré sa cuti, lui, le jeune avocat du peuple qui va la défendre. C’est un super scénario pour un dessineux de B.D. Faudra qu’il en parle à François.


Puis, à partir de la planche neuf, la bande dessinée revient dans un mode narratif traditionnel pour le restant : des cases disposées en bande, avec toujours la personnalité graphique inimitable d’Edmond Baudoin. Le récit semble basculer dans un genre littéraire bien précis : le polar. Deux amis, un cadavre, l’un des deux est responsable du décès, et il s’agit selon toute vraisemblance d’un meurtre, pas vraiment prémédité… Enfin, le coupable a agi sur l’impulsion du moment, et en même temps le sort de la victime était courue d’avance. Le lecteur est conforté dans sa sensation par quelques remarques en passant, qui semble tirées d’un roman noir. Un commentaire du narrateur omniscient : Il faisait froid dans la chambre, tout était en ordre, si ce n’est la lumière allumée et Joss seule dans le lit, bien couverte, détendue et morte. Ou encore une pensée de Simon : Seule, dans la chambre froide. Il y a à la fois ce froid détachement face au crime, et cette façon de jouer avec le langage : chambre froide au sens littéral, et chambre froide où la viande est conservée. Cette sensation de polar est renforcée par le traitement graphique : des personnages avec des gueules, ce qui fait ressortir l’étrangeté fascinante et parfois monstrueuse de l’altérité, des passions intenses qui affleurent sur le visage, effrayantes pour autrui car sans filtre. Ou en planche treize un contraste poussé entre des zones noires (pour la nuit) et des taches de blanc, rapprochant la composition de l’abstraction.


En effet, les deux personnages se retrouvent en cavale. Ils décident de fuir pour échapper à la police (qui ne sera jamais représentée dans ces pages), en tentant de franchir un col dans la montagne sauvage pour gagner l’Italie. Le polar passe alors en mode huis clos dans un grand espace ouvert sauvage, entre deux hommes unis par une amitié indéfectible, et confrontés à un effort physique intense, à une randonnée à risque dans la neige, à leurs pensées négatives. En planche vingt-huit et vingt-neuf, le lecteur se rend compte que l’artiste inverse le rapport de noir et de blanc, les cases devenant vierge avec des taches noires et des effets minimalistes, certains éléments visuels n’acquérant du sens qu’en relation avec ce qui est montré dans la case précédente ou la suivante. Le contraste est total entre la sensation d’enfermement de l’urbanisme, et les grands espaces ouverts. En outre, l’artiste s’attache à inclure la faune : un aigle qui chasse au-dessus de la maison en montagne, une page consacrée au vol d’un groupe de corneilles (littéralement des petites taches noires sur le blanc de la case, et un trait irrégulier pour la crête de la chaîne de montagnes), des silhouettes de chamois (en ombre chinoise) sous une tempête de neige, autant d’instants magnifiques, faisant ressortir le contraste entre la fragilité de l’homme dans cet environnement sauvage et la parfaite intégration des animaux.


Cette variante de la course-poursuite (plus une fuite dans les faits) impulse une dynamique au récit, et le lecteur se laisse prendre à l’intrigue, se demandant si les deux amis s’en sortiront, à quel prix, dans quel état. S’il connaît un peu l’œuvre de l’auteur, il détecte également des éléments de nature autobiographiques, et toujours son regard personnel sur l’humanité et ses faiblesses. Se retrouver à marcher avec Marc & Simon dans la neige, dans les montagnes proches de Nice procure des sensations authentiques. D’ailleurs, la commune de Saorge existe vraiment, dans le département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. En outre, le lecteur a la surprise de retrouver le petit garçon avec un doigt porté à sa bouche qui apparaît dans Passe le temps (1982). De plus, Jeanne vient s’enquérir de Marc dans la maison de montagne, cette dame étant un deux personnages principaux de La peau du lézard (1983) avec François. Ces deux occurrences laissent à penser qu’à l’époque l’auteur pouvait être tenté de créer une continuité interne sous la forme d’éléments récurrents ténus. Dans ce récit réside également celui d’une amitié d’une force peu commune. Le lecteur peut être tenté d’y voir un hommage transposé à partir des liens avec son frère Piero. Il aborde également la souffrance que peut être l’existence pour certaines personnes, au travers du personnage de Joss. Simon la compare à ces enfants que l’on met sous cloche aseptique dès la naissance parce qu’ils n’ont aucune protection contre l’extérieur. Il ajoute qu’elle ne supportait pas l’odeur d’excrément qui fait le quotidien. Marc renchérit en disant qu’elle a appris que les actions directes, ou indirectes ne détruisent pas la misère du monde. Il ne lui restait plus qu’à convaincre un d’eux de pratiquer un avortement qui aurait dû se faire il y a vingt-quatre ans. Le lecteur retrouve une forme d’expression très roman noir, et en même temps une empathie presque insupportable à la souffrance d’autrui.


Cette bande dessinée appartient aux œuvres de l’auteur qui relèvent plus de la fiction que de l’autobiographie, qui traduisent son amour pour le roman noir. Une fois passées les deux premières séquences un peu déroutantes (un décès dont l’incidence ne sera évoquée qu’au travers du comportement d’un personnage) et son journal intime à la forme très libre et chargée de tâtonnement artistique, le lecteur plonge dans un polar avec un vrai crime, une narration visuelle très personnelle. Comme tout bon polar, celui-ci sonde une facette de la société, et fait apparaître la personnalité profonde de ses deux principaux personnages, avec une sensibilité humaniste unique et sincère. Émouvant.



jeudi 29 janvier 2026

Santiag T05 Le retour

Ce qui rampe relève la tête à présent.


Ce tome fait suite à Santiag, tome 4 : De l'autre côté du rio (1995) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit du dernier tome d’une pentalogie et de la conclusion finale du récit. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011. Cette pentalogie a été rééditée en intégrale, celle-ci comprend un nouvel épilogue de douze pages, réalisé en 2007.


Dans son lit, Tossie est réveillé par le bruit de moteur d’une voiture. Elle demande : Papa ? Elle voit des lucioles entrer par la fenêtre ouverte, émettant une douce lueur verte. Sa mère Santilla est sortie sur la véranda pour voir, mais un individu la surprend par derrière en lui plaquant la main sur la bouche et en lui intimant de ne pas crier. Dans le bar d’un motel de la région, une femme, Aki, s’est approchée du comptoir et indique au barman qu’elle cherche quelqu’un. Celui-ci répond que tout le monde cherche quelqu’un, c’est quand on le trouve que les ennuis commencent. Répondant à sa question, elle lui décrit la personne qu’elle cherche : grand, mince, blond, cheveux courts, assez réservé. Un jeune homme accoudé au comptoir se tourne vers elle et commence à tenter une maladroite phrase d’approche. Elle prend l’initiative et l’invite dans sa chambre. Quelques minutes après, un Amérindien s’approche à son tour du comptoir et demande le numéro de chambre d’Aki. Cette dernière a accéléré le rythme pour passer à l’acte direct, toutefois elle s’arrête en entendant un bruit dans le couloir. Elle arrête son mouvement de va-et-vient, se relève et se rhabille. Clou-Noir ouvre la porte et fait feu, abattant le jeune cowboy, et constatant la disparition d’Aki, sortie par la fenêtre, et fuyant avec une moto qu’elle vient de voler.


Dans une autre petite bourgade, Chamaro est également réveillé par le bruit d’un moteur. Il se lève, met son bandeau sur son œil mort et sort à l’extérieur. Il a du mal à croire son œil valide : Santiag se tient bien vivant à quelques mètres de lui. Dans une zone naturelle, le shérif et son adjoint interroge un le propriétaire qui les a alertés. L’adjoint confirme : un troisième cadavre sous l’appentis, même traitement que les deux autres. Le cœur rongé, cuir chevelu et cheveux arrachés. Le civil commente : méthodes indiennes, il y a quelque part quelqu’un qui doit se promener avec des scalps accrochés à la ceinture. Le shérif n’est pas convaincu : ce serait trop simple, quoi qu’il en soit il faudra prévenir la commission judiciaire du conseil tribal. L’adjoint se demande s’il peut s’agir d’un porteur de peaux. Le shérif explique qu’un porteur de peau recommencera, encore et encore, jusqu’à ce que son esprit le laisse en paix. Il ajoute : et il ne porte pas de scalps à sa ceinture, il est bien trop malin pour ça, il fait partie du paysage.



Le titre annonce explicitement ce à quoi le lecteur s’attend, c’est-à-dire le retour de Santiag. Il s’agit bien évidemment de la continuation et de la résolution de l’intrigue avec les mêmes caractéristiques que les quatre premiers tomes. L’horizon d’attente du lecteur est comblé : les auteurs tiennent les promesses implicites. Santiag prend le devant de la scène et devient pleinement un acteur du récit. Les intrigues secondaires sont menées à leur terme : le sort d’Aki, le retour de l’agent Jones, la mission de buveur d’âmes, le rôle du mystérieux individu qui traque Santiag après avoir retrouvé sa photographie. Les personnages secondaires ont également droit à une forme de résolution ou d’aboutissement : le policier amérindien Chamaro, l’agent Jones et même Orlando. Le lecteur se rend compte que le scénariste parvient à mener à bien les intrigues secondaires, dont certaines qu’il avait pu oublier en route : une nouvelle vague d’assassinats ritualisés, le jugement du gardien de la nuit et l’exécution de sa sentence, le devenir des points de passage… Ça fait beaucoup. C’est un vrai plaisir de retrouver les dessins propres sur eux, descriptifs avec un détourage au trait fin, précis et assuré, l’implication de l’artiste dans la représentation des décors, dans les accessoires, et l’ampleur des paysages naturels. L’artiste a encore gagné en maîtrise de la mise en couleurs : naturaliste sans ostentation, transcrivant l’ambiance lumineuse, s’approchant de l’impressionnisme pour les textures et les effets du milieu naturel.


Comme à son habitude, le dessinateur transmet son enthousiasme et son plaisir dans chacune de ses planches. Il a pris le temps d’effectuer des recherches pour représenter cette région des États-Unis : la magnifique terrasse de la maison de Santilla et sa décoration intérieure faite de bric et broc, les enseignes lumineuses massives du motel, le bar fréquenté par les rednecks à casquette et les rednecks à Stetson, une petite bourgade avec ses rues en terre, le désert avec les montagnes rocheuses, le contraste total avec l’environnement bétonné et aseptisé de la ville moderne, la route de terre qui dessert une caravane isolée au milieu des herbes rares, le retour dans l’école abandonnée de la ville désertée déjà visitée lors de la première séquence du premier tome, jusqu’à l’écho de la clé de contact dans le Neumann, le marché découvert populaire avec ses toiles de tente, etc. Le lecteur ressent tout autant l’investissement de Renaud dans la mise en couleurs : l’éclairage violet artificiel et d’un goût douteux dans les couloirs du motel, les magnifiques lueurs du coucher de soleil dans le village où réside Chamaro, les nuances bleutées en fin de journée au pied des montagnes, les couleurs orangées reflétant la nature de la terre au même endroit en pleine journée, les teintes plus grises dans le quartier des affaires de la ville très urbaine, la multitude de couleurs des vêtements des curieux dans le marché découvert, le ciel cramoisi strié de noir lors des retrouvailles entre Santilla et Santiag dans des cases de la largeur de la page, etc.


Comme à son habitude également, l’artiste réalise une narration visuelle très claire et évidente, racontant l’histoire de manière à ce que le lecteur puisse voir et comprendre ce qui se passe au premier coup d’œil, une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise de son art. L’incidence de la lumière artificielle des néons, l’horizon bouché par les immeubles, les cases de la largeur de la page pour accentuer l’effet panoramique des grands espaces sauvages, la reprise de l’image de la clé de contact dans le Neumann, l’assurance d’Aki dans son short riquiqui et son crop-top moulant, la vue de dessus pour souligner la compacité de la foule au marché, quelques plans fixes de trois cases pour fixer l’attention sur un instant ou un geste, cette case de largeur de la page pour les mains en train de frapper sur la peau de huit tambours alignés, les murs de briques qui enferment les personnages, etc. La narration visuelle ancre et fonde le récit, alors que celui-ci semble papillonner en particulier pour mener à bien chaque fils narratif, rassasiant plus ou moins le lecteur. Par exemple, le personnage de Sandy, un homme qui veut savoir comment Santiag peut encore être en vie sur une photographie prise après sa mort : d’un côté il est évident que cette promesse de vie éternelle est irrésistible, de l’autre il se trouve réduit à l’état d’artifice narratif pour prendre Santilla en otage. De la même manière, la nouvelle référence à la série Les enfants de la Salamandre reste lettre morte pour celui qui ne l’a pas lue. Le lecteur prend plaisir à voir les différents fils narratifs s’entremêler et se dénouer, autour du personnage principal et de la seconde chance qui lui est donnée. Les deux personnages qui en profitent sont ceux qui manifestent une empathie pour les autres, même si le comportement d’Aki reste immoral.


L’intégrale comprend également une histoire courte de douze pages, réalisée en 2007. Elle se déroule durant la période où Santilla est veuve, habitant seule avec sa fille Tossie. Un fils d’une riche famille de propriétaires lui propose de l’épouser, en lui faisant comprendre que la réponse ne peut être que positive, qu’un refus entraînerait des conséquences désastreuses pour elle. Le lecteur commence par constater la progression remarquable du dessinateur, à la fois sur le plan des détails et de la finesse des trais, à la fois sur la mise en couleurs plus organique, et toujours aussi sophistiquée. Santilla bénéficie d’une aide inattendue pour se sortir de ce mauvais pas, où ce prétendant ignore la notion même de consentement. La chute du récit retombe sur le thème principal de la série : même mort, Santiag fait sentir sa présence, une métaphore sur le fait que les vivants ressentent les effets de l’existence et des actions d’une personne, bien après la fin de sa vie. Santilla se retrouve agressée de manière effroyable parce qu’elle est veuve, et donc considérée comme une cible par un ignoble prédateur, et sauvée par voie de conséquence du passé de son mari.


Ce dernier tome vient clore les différentes intrigue, principale et secondaire de manière satisfaisante, avec une narration visuelle d’une grande rigueur et d’une belle richesse. Le lecteur éprouve la sensation qu’un ou deux fils narratifs semblent se terminer de manière précipitée, et que la série a perdu quelques degrés dans sa dimension métaphorique. L’histoire courte supplémentaire est à la fois classique, superbe et elle retrouve l’esprit initial de la série.



jeudi 15 janvier 2026

Santiag T04 De l'autre côté du rio

L’oubli, le vrai… Le trou noir qui aspire les autres…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 3 : Rouge… Comme l'éternité (1994) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Au trading Post appelé Yellow Horse, un homme est venu chercher ses photographies qu’il avait données à développer. L’employé lui raconte ce qui lui est arrivé dans le laboratoire : il était occupé à travailler, tout se passait bien, quand il a entendu dans son dos comme un claquement. Il se retourne : des arcs électriques s’élevaient d’un de ses bacs, celui justement où il développait les photographies du client. Il a attendu que ça se tasse un peu et il a récupéré le matériel. Il croyait ne plus rien pouvoir en tirer, et puis il a pu sauver ça, dit-il en tendant le cliché au client. Ce dernier s’en trouve très surpris : il lui jure que lorsqu’il a pris la photographie, personne ne se trouvait assis à cet endroit, ni là, ni ailleurs, le coin était complètement abandonné. Il continue : il était avec sa femme et son fils, il voulait leur montrer la ville fantôme qui se trouve près de l’ancienne route. Ils se sont arrêtés devant un restaurant dont le décor semblait d’époque. Il se souvient d’un détail à présent : à l’intérieur sur une table, il y avait une assiette encore chaude. C’est ça qui l’a intrigué et qui l’a poussé à prendre la photographie : cette assiette surgie de nulle part que n’attendait personne ! Et voilà que maintenant, il se trouve devant un type qui se trouve attablé à cette place, devant cette assiette, c’est complètement dingue !



Quelque part dans une zone désertique, Chet sort sur la véranda de la maison, le pistolet à la main. Il reçoit une balle dans le genou droit, et il s’écroule à terre, Santiag l’a touché. Il se relève tenant son pistolet de la main gauche et tirant plusieurs coups de feu vers l’extérieur. En vain, l’autre semble avoir disparu. En fait, Santiag se trouve déjà derrière lui, son couteau à la main, qu’il applique sur la gorge de Chet. Cela fait beaucoup rire ce dernier, parce qu’il est littéralement déjà mort. Pour autant, son agresseur lui enfonce la lame dans le ventre, le couche à terre, et l’embrasse sur la bouche pour lui aspirer l’âme. Dans un patelin du coin, Aki présente un bout de tissu à des Indiennes vendant des pots de terre cuite aux passants, en vain, elles ne semblent pas la voir. Une autre Indienne, plus âgée s’approche d’elle et lui indique qu’il semble qu’elle soit la seule à s’apercevoir de la présence d’Aki. Cette dernière la prévient que ceux qui la voient sont proches de la mort. La vieille femme rentre dans une bâtisse où un homme allongé est en train de fumer une pipe à opium. Elle lui demande s’il devine une autre présence que la sienne dans cette pièce. Il répond : la mort, il ne la voit pas mais il sent sa présence.


La fin du troisième tome semblait donner une direction claire pour la suite de la série, toutefois le lecteur se méfie, car en voulant anticiper les événements à venir, il avait déjà fait fausse route à deux reprises. D’ailleurs la scène d’introduction, avec le développement de la photographie et la présence qu’elle révèle laisse à penser que l’intrigue va prendre une dimension de chasse à l’homme, pour retrouver Santiag qui a été déclaré mort deux ans auparavant. À nouveau déstabilisé, le lecteur reprend une posture d’attente et d’observation. Ce tome surprend par des nouveautés. La fonction de buveur d’âmes d’un des personnages se trouve confirmée. Deux personnages font leur apparition : Vas Axios, un enquêteur privé immédiatement détestable, et son commanditaire (qui n’est pas nommé dans ce tome), et qui fait preuve d’une violence au sadisme assumé. Il relève au passage une référence à une communauté au nom qui évoque Les enfants de la Salamandre (1988-1990, trois tomes, des mêmes auteurs). Enfin, un personnage se trouve approché par trois Indiens avec parure de plumes, appelés les trois Anciens. Ainsi le récit continue de progresser avec de nouveaux développements, la situation de Santiag évoluant, ce personnage devenant plus central gagnant de l’épaisseur par rapport à son rôle de deus ex machina dans le premier tome, gagnant en personnalité, rencontrant enfin Orlando.


Dans le tome précédent, les auteurs avaient mis en place une progression inéluctable de l’intrigue, en particulier en mettant en lumière la motivation de Santiag, ayant enfin pris l’envergure redevenant un personnage principal. Le récit continue de baigner dans un environnement spécifique : une zone géographique des États-Unis avec un fond de culture amérindienne. Le lecteur retrouve les paysages désertiques, et les petites villes typiques : constructions à un étage, parfois en bois, peaux de bête et animal empaillé dans le trading post, cabane en bois au beau milieu d’une zone désertique, camping-car format américain, carcasse de voiture rouillée au milieu de nulle part, bâtiment communautaire dans la réserve indienne, construction plus soignée abritant la police, bel hôtel construit en dur dans la ville de moyenne importance dont la décoration comporte des motifs géométriques d’influence amérindienne, bar avec une grande salle sans âme dotée d’une table de billard, la bâtisse du Study Hotel déjà bien avancée dans son délabrement, et bien sûr plusieurs zones du désert, avec des formations différentes entre les herbes éparses, une étendue d’eau, une zone montagneuse, etc.



Le lecteur ressent que les auteurs ont trouvé leur rythme et la bonne sensibilité pour raconter leur récit. Ainsi il passe d’une scène de caractère à une autre, avec son ambiance mémorable. S’il peut sourire devant la réaction d’effroi du touriste devant l’homme apparaissant sur la photographie, le lecteur ressent bien tout l’exotisme ou toute la spécificité du lieu : une bâtisse avec un immense volume intérieur et une décoration entre kitch pour touriste et touche véritablement locale. Sur la troisième planche, le lecteur découvre au premier plan la carcasse d’une voiture rouillée devenue partiellement invisible du fait de la végétation avec une mise en couleur remarquable par son rendu naturaliste. Aki s’adressant aux Amérindiens assis à même le sol en bois apparaît complètement irréelle du fait de l’absence de réponse et même de réaction des personnes en face d’elle, et par sa tenue citadine et jeune, totalement incongrue dans cet environnement. La rencontre du policier indien et de l’enquêteur privé dégage une saveur unique du fait du grand salon de l’hôtel, de son ameublement et de son aménagement. La seconde moitié se déroule majoritairement dans le désert, lui aussi rendu de manière concrète et réaliste. Cette approche visuelle et la science de la mise en scène de l’artiste rendent l’attaque des loups à la fois plausible et terrifiante, contenant en elle la possibilité d’une touche surnaturelle. Comme Aki, la lectrice et même le lecteur se sent troublé en regardant Santiag se baignant nu dans un très grand étang, avec à nouveau une mise en couleur naturaliste très réussie. Tous ces éléments concrets et réalistes assurent un ancrage dans le réel et apportent leur matérialité à la dernière scène teintée de fantastique, la rendant ainsi plus tangible, plus naturelle même.


À cette étape du déroulement du récit, l’objectif de Santiag apparaît clairement : faire tout son possible pour rejoindre le monde des vivants. Il s’y sent appelé par sa fille Tossie qui pense encore à lui. Le lecteur peut y voir une motivation psychologique intense qui lui donne une raison de vivre, une métaphore sur le lien entre père et fille, sa force et son caractère naturel et évident. Par comparaison, les motivations d’Orlando et Aki ressortent comme étant égoïstes et totalement intéressées, donc tombant sous le coup d’un jugement moral négatif. En même temps, les situations dépassent une simple dichotomie Bien / Mal. Pour pouvoir atteindre son but, le personnage principal se retrouve contraint d’accepter des compromis : tuer d’autres individus évoluant entre la vie et la mort, assumer la fonction de buveur d’âme pour mettre un terme à ces existences contre nature, user de la force. Ce positionnement moral critiquable se retrouve illustré de manière inopinée par l’état de la nourriture qu’il a laissé dans son assiette au diner : en pleine décomposition, grouillante de vers. Le scénariste continue également de mettre à profit une dimension surnaturelle, comme il le fait souvent dans ses récits, une façon d’évoquer le fait que tout n’est pas palpable, qu’il existe d’autres forces invisibles qui régissent le monde. Santiag a accepté d’endosser la mission de buveur d’âmes : il apporte une fin définitive à des individus devenus toxiques pour la société : leurs crimes et leur dégénérescence morale les ont placés à l’extérieur de la société normale leur conférant une forme d’impunité. En cela, il reprend son rôle de policier assurant le maintien de l’ordre. Cependant lui-même refuse de se conformer à l’ordre naturel des choses : il refuse de mourir et il compte bien réintégrer le monde des vivants, grâce à des moyens surnaturels, acceptant lui aussi l’existence de forces invisibles qui le dépassent.


Le récit atteint son meilleur niveau de qualité dans une fluidité exemplaire. Les différents fils narratifs s’entremêlent pour un polar avec une touche de surnaturel, dans un monde où chaque individu porte sa part d’ombre, de violence, de regrets, ayant conscience de ses limites. La narration visuelle transporte le lecteur dans chaque lieu, criant de réalisme tout en contenant une dimension de mythologie moderne, chaque scène étant mémorable pour sa mise en scène et ses prises de vue, sans avoir à s’appuyer du spectaculaire de type pyrotechnique. Fascinant.



jeudi 1 janvier 2026

Santiag, tome 3 : Rouge… Comme l'éternité

Ce type, Orlando, il a trouvé le chemin…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 2 : Le Gardien de la nuit (1992) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Ils se tiennent là derrière ces flammes, dans ce monde rouge comme l’éternité. À attendre qu’on les oublie définitivement. Parfois ils relèvent la tête… Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils n’aperçoivent les humains ! Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils ne viennent à la rencontre des vivants. Oui, il faut se méfier d’eux ! Les tambours de guerre résonnent, dans leurs têtes, le cri des grands anciens coule de leurs bouches comme une plaie qui jamais ne se refermera… Pourront-ils se faire oublier un jour ? Et puis, au matin, ils repartent… Ils ont déjà oublié le sang versé dans le désert, le regard de l’autre qui a croisé le leur…. Une voiture a quitté le chemin de terre pour s’avancer dans le désert et rouler doucement vers le feu de camp. Ils arrivent derrière l’homme assis devant le feu. Le conducteur et le passager descendent de voiture, celui avec un chapeau arme son fusil. Sans se retourner, Santiag leur demande s’ils l’ont aperçu. Celui à casquette répond que bien sûr qu’ils l’ont aperçu : on ne voit que lui dans le coin. Celui au fusil explicite leur demande : ils veulent tout ce que Santiag a sur lui, et même plus. Santiag se retourne d’un coup, un pistolet dans la main et il abat les deux hommes. Dans la poche de la veste de celui à la casquette, il trouve un morceau de papier. Dessus, il est marqué : Chaco’s Bar.


Santiag prend le véhicule des deux défunts, et il se rend à Chaco’s Bar. Il y pénètre et s’adresse au barman. Ce dernier lui indique qu’il lui a servi une bière et lui explique qu’il est censé aller s’installer à une table, celle où Chaco l’attend. Ce que fait Santiag. Son interlocuteur lui demande s’il a faim. Santiag répond que oui, que cela l’étonne toujours, d’avoir faim, soif, sommeil. En revanche, il n’éprouve plus aucune douleur, et quasiment plus de sentiments. Chaco reprend la parole : c’est bien le problème, ils ne devraient plus rien éprouver, ce serait tellement plus simple. Il continue : Mais quelque part, ailleurs, si loin, leur cœur bat encore dans la mémoire de quelqu’un. Et ce cœur souffre, et ils sentent sa souffrance. Chaco continue : pour Santiag, ce quelqu’un, c’est sa fille, elle refuse toujours de croire en sa mort, elle le retient. Santiag s’est approché trop près d’elle, elle a senti sa présence. Santiag réagit en prononçant son prénom : Tossie. Chaco reprend la parole : visiblement son interlocuteur se souvient d’elle, et si Santiag plonge en lui-même, s’il franchit cette ligne de feu qui les sépare des autres, ce trait rouge comme l’éternité, alors oui, il sentira le cœur de sa fille battre encore pour lui.



Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu. Dans le premier tome, c’était en mettant un terme à la vie du personnage donnant son nom à la série au bout de la sixième page. Dans le deuxième tome, ils l’ont transformé en justicier catalyseur du dénouement, proche d’un deus ex machina final. Le lecteur avait alors supposé que cela deviendrait la dynamique de la série : une affaire policière, impliquant une légende indienne dans le territoire Navajo, l’enquête menée par Chamaro, inspecteur de police du Bureau des Affaires Indiennes, avec la résolution reposant sur les qualités surnaturelles du personnage titre. De son côté, le dessinateur représente cette région des États-Unis, recouvrant le nord-est de l'Arizona, le sud de l'Utah et le nord-ouest du Nouveau-Mexique, ses zones désertiques, ses reliefs géographiques, les patelins et leurs bâtiments en bois, la végétation, les éléments culturels amérindiens, les modèles de voitures américaines, les armes à feu, etc. Scénariste comme dessinateur ont l’art et la manière d’inscrire leur récit dans une réalité très pragmatiques, avec des marqueurs culturels immédiatement reconnaissables, réalistes et concrets. Dans le même temps, la nature surnaturelle de Santiag imprègne chaque environnement lui donnant une qualité quasi mythologique, des éléments de western contemporain rendus iconiques dans la production cinématographique.


Ainsi donc les auteurs orientent une nouvelle fois leur récit dans une direction différente… Pas tout à fait, le lecteur retrouve bien Santiag, ainsi que sa fille Tossie, sa sensibilité sortant de l’ordinaire, et le lien qui les lie. Il découvre également un phénomène surnaturel : une chanson qui se met à jouer toute seule à la radio d’une voiture, dans une tombe, évoquant la manière dont Chamaro a communiqué avec Santiag dans les tomes précédents, avec un visuel très similaire, celui de sorte d’arcs électriques rouges. Les auteurs établissent également un lien visuel avec les tomes précédents : le motif récurrent d’une voiture en train de brûler dans les flammes. Le lecteur se rend aussi compte que le récit se développe sur la base des événements des tomes précédents. Outre le lien entre le père et la fille, il remet en scène le Gardien de la nuit, son savoir sur la condition de Santiag, la dette de ce dernier envers lui. De manière plutôt futée, le scénariste fait remarquer au lecteur qu’il n’y a aucune raison pour que le personnage principal soit le seul à être dans cette condition justement, et d’autres sont en transition à un stade plus ou moins avancé. Le dessinateur reprend le code visuel propre à Santiag, que ce soit la particularité des yeux ou l’invulnérabilité physique. Dans le même ordre d’idées, la mise à profit d’une mythologie amérindienne plus ou moins authentique continue : l’évocation du guérisseur (Medecine Man), et un nouveau personnage également en transition, à un stade plus avancé et depuis plus longtemps, c’est-à-dire Chaco.



L’histoire se déroule dans la même région : le lecteur peut reconnaître des paysages naturels similaires, et des villes aux bâtiments à l’architecture de même nature. Toutefois la nature de l’intrigue fait que l’ambiance évolue. Le feu de camp au beau milieu de nulle part prend des allures inquiétantes avec cette couleur de flammes rappelant celle du sang. Le diner semble sans âge et abandonné depuis belle lurette, le vestige d’une activité humaine qui s’est éteinte depuis plusieurs années, décennies peut-être. Les auteurs emmènent les personnages dans des endroits relevant de conventions de genre, celui du western moderne. La ferme avec ses animaux d’élevage : leur comportement troublant au beau milieu de la nuit. La boutique de Mr. JB Cap paumée dans une zone désertique, avec un grillage habillé de jantes en aluminium pour effrayer les rapaces. L’installation de dentiste amateur : un frémissement parcourt le lecteur en découvrant ce fauteuil taché, faisant démarrer l’imagination dans ce qu’elle a de plus horrifiante quant aux souffrances endurées pendant les interventions par un amateur forcément pas très doué. Ce cinéma en plein air abandonné, également dans une zone éloignée de tout : des carcasses de voitures gisant là, rouillant lentement, leur intérieur se décomposant. Autant d’environnements vestiges d’une époque révolue, d’une activité humaine ayant disparu.


Le récit reprend également les thèmes des tomes précédents : grands espaces, peu de loi, force du lien père-fille. L’artiste sait montrer l’immensité des espaces, propres à cette région du globe. Cette grande plaine avec un feu de bois dans le lointain, et des collines en arrière-plan, dans une lumière gris bleu. Le ruban d’asphalte qui ondule en ligne droite épousant le relief vallonné avec des rangées de poteaux électriques de part et d’autre. La station-service sans aucun autre bâtiment à des kilomètres à la ronde. Le drive-in également à l’écart de tout. Toujours cette sensation de grands espaces ouverts, sans fin, rappelant qu’en Amérique tout est plus grand. Le lecteur tombe vite sous le charme des camaïeux habillant le ciel, reflétant les conditions lumineuses en fonction de l’horaire. La violence est toujours présente : sèche et factuelle, sans glorification, que ce soit les coups de feu nets et sans bavure, ou cette torture barbare consistant à faire boire de l’essence d’une pompe à même le pistolet du tuyau, ou cette séquence tout aussi dérangeante au cours de laquelle un des personnages prend l’initiative de se faire enterrer dans un cercueil double contenant déjà un autre cadavre. Enfin, il y a la condition de Santiag : sa fille ressent toujours sa présence lointaine, une métaphore du poids des morts sur les vivants, sur le fait que les vivants continuent à penser aux défunts, mais aussi que les expériences qu’ils ont vécues ensemble continuent d’entraîner des répercussions bien après leur disparition. Enfin, voilà que tout défunt qu’il soit, Santiag continue lui d’avoir des envies, une volonté propre, ce qui complexifie les choses comme lui fait observer Chaco.


A priori, une série au déroulement tout tracé : un blanc trentenaire ayant passé l’arme à gauche qui sert de catalyseur pour faire aboutir une enquête policière ou punir les criminels, avec des dessins réalistes et descriptifs mettant en valeur les paysages et la mythologie de la région établie et valorisée par le cinéma. Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur par surprise, aussi bien par le développement de l’intrigue que par une narration visuelle qui montre de nouvelles facettes de ce territoire, et de la barbarie des hommes. Déconcertant.



mardi 30 décembre 2025

Je suis un ange perdu (Un polar à Barcelone II)

L’euphorie de seize milles terminaisons nerveuses.


Ce tome fait suite à Je suis leur silence (2023) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour apprécier pleinement le personnage principal. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jordi Lafebre, pour le scénario, les dessins et les couleurs. La traduction a été réalisée par Geneviève Maubille, la relecture par Loriane Ernst-Peysson, et le lettrage par Stevan Roudaut. Il comprend cent-cinq pages de bande dessinée.


Quelque part sur un chantier d’une zone sportive en banlieue de Barcelone, l’inspecteur adjointe Alemany arrive en voiture, assez rapidement. Elle en sort accompagnée par deux policiers en uniforme sous le regard d’ouvriers. Elle retrouve le policier en civil Enrique Garcia qui se tient devant un cadavre dont le bassin et deux jambes dépassent d’une dalle de béton encore fraîche, le pantalon glissant sur les mollets, révélant des tatouages de type néonazi. Garcia commente : On ignore qui c’est, et impossible de l’identifier tant qu’on ne l’aura pas sorti de là. Il continue : La police scientifique a pris des photos et le procureur est en route. Reste à déterminer la cause exacte de la mort… et comment il s’est retrouvé là. L’inspectrice-adjointe fait observer qu’au vu des éclaboussures, c’est évident, et elle souhaite savoir si c’est son subalterne qui a trouvé le corps.



Garcia se lance dans les explications : il était le premier policier sur les lieux. Il suivait une piste. La victime pourrait être impliquée dans la mort de Violeta Bellecoup la semaine dernière. On pourrait appeler ça de la justice poétique. Alemany souhaite savoir s’il y a des témoins. Son subalterne répond avec circonspection : à ce sujet, il a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont un témoin oculaire. Et la mauvaise… Alemany devine de quoi il retourne : le témoin n’est autre que la psychiatre Eva Rojas. Garcia emmène l’inspectrice-adjointe la voir : elle est en train d’attendre sur une chaise. Les deux se reconnaissent et savent que l’entretien va être long. La policière souhaite que la psychiatre lui raconte tout depuis le début, dans les moindres détails. Eva répond qu’elle ne dira rien sans la présence de son psychiatre. Elle parvient à convaincre les policiers que c’est nécessaire. Alors que Alemany appelle le docteur Llull, Eva promet à Enrique qu’elle ne dira rien qui risquerait de le compromettre. Il répond que c’est la meilleure détective du pays, quand Alemany en aura fini avec Eva, elle connaîtra jusqu’à la taille de ses sous-vêtements. Ils se rendent au cabinet du psychiatre. Eva s’y installe dans un fauteuil et se fait servir un mug de café. L’inspectrice-adjointe explique au docteur Llull qu’une enquête a été ouverte après la découverte d’un cadavre, que mademoiselle Rojas pourrait détenir des informations mais qu’elle refuse de parler sans la présence du praticien. Ce dernier rappelle qu’Eva présente des antécédents de déséquilibre mental, que tout contact avec un cadavre peut réactiver ces symptômes. Il peut évaluer son état mental et vérifier que son récit correspond à des faits plausibles.


Le lecteur avait lu le premier tome sans forcément se douter qu’il constituerait le début d’une série, sous le titre de : Un polar à Barcelone. Il retrouve une couverture intrigante avec Eva Rojas, dans une situation improbable : perchée sur le bras d’une grue au-dessus de la ville, avec le regard perdu dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a envie de retrouver cette jeune trentenaire, psychiatre de profession et qui entend des voix. L’auteur reprend donc plusieurs caractéristiques du premier tome, autant de d’éléments et de situations qui deviennent des spécificités, qui donne sa personnalité à la série. Il y a donc la ville de Barcelone : il s’agit d’un décor de fond, pas vraiment un personnage à part entière, pas de visite guidée de lieux touristiques, ou de monuments emblématiques, juste des endroits de la vie ordinaire. Il y a bien sûr le personnage central lui-même. Le lecteur retrouve sa phobie des cadavres (dont le docteur Llull se sert pour faire pression sur sa patiente), sa coupe en pétard, sa silhouette longiligne, son goût vestimentaire, sa liberté de ton, et les voix dans sa tête. Comme dans le premier tome, le lecteur peut voir les personnes qui parlent à Eva Rojas. Il éprouve une petite surprise car Maria Dolores Rojas, la grand-tante d’Eva, n’est plus là. Elle a cédé la place à l’arrière-grand-tante. Celle-ci a rejoint Angela Rojas, la grand-mère et Ana Rojas, la grand-tante milicienne, morte pendant la guerre civile. Ces trois femmes commentent régulièrement le comportement d’Eva et lui donnent des conseils.



Parmi les autres caractéristiques remarquables de cette série, se trouve également la personnalité même du personnage principal. Elle exerce donc la profession de psychiatre, tout en ne semblant suivre qu’un seul patient à la fois. Dans ce tome, il s’agit, ou plutôt il s’agissait de João Dos Mundos, dix-neuf ans, jeune footballeur. En tant que psychiatre, elle semble se cantonner à des suivis psychologiques, sans prescription, peut-être avec une légère touche de psychanalyse. Elle semble à l’aise financièrement, très libre de son emploi du temps, ce qui lui permet d’avoir une vie nocturne bien remplie. Son propre psychiatre explique qu’elle présente des antécédents de déséquilibre mental. Elle a tendance à interrompre son traitement assez facilement. Elle entretient un rapport délicat avec sa mère. Il n’est pas question de son père. Elle se montre toujours aussi habile à jouer avec le caractère des uns et des autres, en particulier ceux qui sont déterminés à lui nuire. Le lecteur attend ces passages avec impatience et il se régale à la voir provoquer un tueur à gages redoutable, Vicente Castells un agent opaque, ou à rabaisser un néonazi, Ricardo Mazas surnommé Riqui.


Dans le même ordre d’idées, le lecteur se rend compte qu’il anticipe avec plaisir les retrouvailles avec les dessins, en particulier l’expressivité des visages. Impossible de résister aux mimiques de celui d’Eva Rojas, ses grands yeux bleus, son petit nez, ses facéties accompagnées par des poses qui vont bien, oscillant entre la petite fille et la femme consciente de sa capacité de séduction, son entrain franc et ses moments de calme serein. Étonnant comme les expressions de sa mère ressemblent à celles de sa fille. Le lecteur sourit par automatisme à la gêne d’Enrique Garcia, visiblement un peu plus jeune qu’Eva, et complètement dépassé par sa relation avec elle. Il se sent en phase parfaite avec l’inspectrice-adjointe (qu’Eva continue de surnommer Merkel) : elle fait preuve d’un recul qui lui permet de voir comment la psychiatre met en scène ses émotions, elle ne se laisse pas embarquer par ces mêmes émotions, restant sur le comportement que lui dictent ses valeurs, et en même temps elle éprouve une forme d’admiration irrépressible pour elle. Il sourit en voyant que le docteur Llull est bien incapable de conserver le détachement auquel il s’attendrait de la part d’un praticien. Il frémit devant le calme froid de l’agent opaque. Il sourit derechef devant la comédie des trois femmes de la famille qui viennent commenter et conseiller dans l’esprit d’Eva.



Au fil des séquences le lecteur ressent que cette bande dessinée a été réalisée par un auteur complet, pensant aussi bien en termes d’intrigues que visuels. Cette trentenaire aux cheveux en épi, à la pointe d’un bras de grue au-dessus de la ville constitue une image frappante, rendue encore plus mémorable par ce manteau blanc balayé par le vent, et sans oublier les trois anciennes à ses côtés. Impossible d’oublier la découverte du cadavre : deux jambes à la verticale qui dépasse d’un bloc de béton au sol, laissant à l’imagination du lecteur la possibilité de se représenter la partie supérieure du corps totalement immergée dans le béton. Au fil de l’enquête de la psychiatre, le lecteur découvre des moments surprenants : le docteur Llull en train d’arroser ses Epipremnum Aureaum et ses Monstera Deliciosa, Eva en train de réajuster sa petite robe noire, sa mère en train de se dessiner le sourire du Joker sur son propre visage, un entraînement de foot, les ailes tatouées sur les omoplates d’Eva, une nuit bien arrosée dans une discothèque, un réparateur d’électronique haut en couleurs, un piano sur un champ de bataille, un coupage d’ongles terrifiant, un petit nuage au-dessus de la tête d’Eva, et cette séquence à l’extrémité du bras de grue dominant la ville.


En prenant en compte les conventions propres à une enquête policière, le lecteur accepte la suspension d’incrédulité consentie nécessaire, et il apprécie le caractère unique et piquant de l’enquêtrice amateur. Il est possible qu’il comprenne trop rapidement le pot-aux-roses quant à l’identité de la personne enlevée. Il est difficile de qualifier de polar ce récit : même s’il met en scène un footballeur, le gérant du club et des prostituées, il ne développe pas leurs relations sur un plan économique ou social. D’un autre côté, le docteur Llull ne se livre qu’à des remarques superficielles sur sa cliente. Cependant, il apparaît inopinément un fil directeur : quand Eva Rojas rend visite à sa mère. Au départ, le lecteur n’y voit que la suspecte tenant sa promesse d’être exhaustive dans la narration de sa semaine, même si cette scène occupe quatre pages. Puis à deux reprises, il voit Eva encore enfant s’adonner à un jeu imaginé par sa mère qui consiste à s’attabler à un café, à choisir un inconnu et essayer d’en deviner le plus possible sur lui uniquement en le regardant. Or l’une des dernières scènes de cette historie revient à nouveau sur la mère d’Eva et Miriam qui partage sa chambre à l’hôpital psychiatrique de Saint Boi. Le lecteur se rend alors compte qu’il peut également envisager ce polar à Barcelone comme une étude de caractère centrée sur le personnage principal, et que certaines de ses facéties peuvent finalement être considérées au pied de la lettre comme l’expression de ses troubles psychologiques. Touchant. De ce point de vue, les trois pages au cours desquelles Eva raconte l’un des plus beaux chapitres de sa vie sexuelle en dit beaucoup sur elle, tout en la respectant intégralement en tant que personne : du grand art.


Oui, il est agréable de retrouver Eva Rojas, son comportement piquant, parfois moqueur ou insolent, sa sensibilité et son humanisme. Elle mène une enquête qui la place en danger, dont le mystère central peut être assez rapidement deviné par le lecteur. La narration visuelle est vivante, sympathique, avec des personnages attachants grâce à la légère touche caricaturale. Visuellement les situations sont variées et mémorables. Plus que dans le déroulement de l’enquête, le lecteur se prend conscience qu’Eva Rojas devient de plus en plus tangible et touchante, sympathique et troublante. Une femme complexe et compliquée.



jeudi 18 décembre 2025

Santiag T02 Le Gardien de la nuit

Loin… Ce ne sera jamais assez loin…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 1 (1991) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Dans une zone désertique en territoire Navajo, deux hommes sont en train de courir, Moe et Brett, l’un d’eux pieds nus, l’autre avec une unique basket. Ils fuient à perdre haleine, étant poursuivis par huit policiers et quatre chiens qui les traquent. Les évadés arrivent devant un cours d’eau sinuant devant une falaise. Ils décident de traverser avec de l’eau jusqu’à mi-poitrine. Les policiers arrivent sur la rive et s’arrêtent : ils comprennent immédiatement que les deux prisonniers ont dû traverser et Malloy, policier blanc, ordonne que Ben garde les chiens, et que les autres le suivent. Chamaro, inspecteur du Bureau des Affaires Indiennes, s’y oppose : il estime qu’il est devenu inutile de les poursuivre, ils se sont avancés trop loin, pour eux tout est fini. Malloy demande des explications : ces deux individus ont tué un gardien en s’évadant, ils ne peuvent tout de même pas les laisser filer ainsi. Le Navajo s’explique : il comprend la colère de son collègue car c’est également la sienne. Mais il y a des choses que le Blanc ne verra jamais. Les deux hommes se sont aventurés sur les terres du Gardien de la Nuit… Et personne, jamais, n’en est revenu vivant !! Les policiers peuvent rentrer chez eux à présent… Chamaro attendra seul…



Moe et Brett sont parvenus au pied des falaises, de l’autre côté du bras de rivière. Ils commencent à monter car il y a des maisons indiennes en haut, ils pourront s’y reposer. Le premier explique au second qu’il faut qu’ils tiennent le coup, Loyson viendra les chercher. En effet, après toutes ces années, il ne pense toujours qu’à la même chose : récupérer son pognon, et pour ça il a besoin des deux évadés. Ils sont arrivés au niveau des habitations et ils pénètrent dans l’une d’elles : le mur du fond est tapissé de crânes humains. Nonobstant cette décoration macabre, Brett s’assoit et déclare qu’il ne peut plus bouger il en est incapable. Moe se range à sa position : mieux vaut se reposer d’abord. D’ailleurs il est aussi crevé que son compagnon, mieux vaut qu’ils dorment, ils aviseront après. Le soleil se couche et la nuit s’installe. Moe réveille Brett : il a entendu marcher, quelqu’un vient par ici. Les deux hommes se relèvent et Moe a sorti son pistolet. Un individu torse nu, avec un masque sur le visage s’avance vers eux. Moe le menace de son arme à feu… sans aucun effet. L’individu continue de marcher vers et il lève son bras droit, abattant sur Moe, sa main munie de quatre lames tranchantes, comme des griffes.


Le premier tome semblait auto-conclusif, avec le sort du personnage principal, réglé de manière définitive. Le lecteur se demande donc comment les auteurs peuvent poursuivre leur série, et si le personnage dénommé Santiag y jouera vraiment un rôle, ou plutôt comment il y jouera un rôle. L’élément surnaturel mis en scène dans le premier tome est repris : le spectre de Santiag intervient dans le récit. Le scénariste a opté pour un dispositif très brut : il est possible de contacter l’esprit de Santiag en utilisant un poste de radio, reliant ainsi un phénomène relevant du spiritisme avec un objet technologique, en l’occurrence un poste émetteur-récepteur. Tout aussi fort, le spectre de ce personnage peut intervenir comme un être humain fait de chair et d’os, et communiquer avec les esprits, en l’occurrence le Gardien de la Nuit annoncé par le titre de ce tome. Un peu gros à avaler ? Un deus ex machina bien pratique qui intervient à la fin pour sauver les victimes, éviter qu’elles ne succombent à un sort atroce, et châtier les criminels et les individus moralement corrompus de surcroît ? Oui, Santiag sert à tout ça dans ce tome… En même temps, le lecteur peut lire cette histoire comme un conte, un récit fantastique où Santiag agirait comme une allégorie. Littéralement, l’esprit de ce mort intervient dans les affaires des vivants, l’influence qu’il a eue sur les autres au cours de sa vie perdure, comme une forme de rémanence des répercussions de ses actions, de son influence sur ceux qui l’ont côtoyé.



Charge donc au dessinateur de doser ce qu’il souhaite montrer, à quel point il rend explicite ces manifestations du surnaturel, ou au contraire s’il représente les faits de manière naturaliste. Par exemple, lorsque Moe et Brett découvrent ce mur recouvert de crânes, il s’agit d’un simple empilement d’ossements tout ce qu’il y a de plus naturel, une sorte de décor funéraire macabre pour des rituels des morts. De même pour sa première apparition, le Gardien de la Nuit ressemble à un être humain des plus normaux, avec trois accessoires navajos plausibles, voire authentiques. Quand il tente de joindre Santiag ou d’établir une connexion avec lui, Chamaro pénètre dans un vieux bâtiment désaffecté, monte dans un bureau à l’étage, avec une belle couche de poussière et il se place devant un micro d’un ancien modèle, le tout représenté de manière prosaïque, ce qui fait d’autant plus ressortir l’incongruité du comportement du policier, soulignant à la fois son incrédulité quant à ce qu’il est en train de faire, et son état d’esprit désespéré pour qu’il en vienne à une telle extrémité. De manière plus ouvertement paranormale, il y a cette carcasse de voiture en train de brûler au beau milieu du désert, la spirale dans l’œil de Tossie, l’étrange nuage de sable.


Le lecteur s’aperçoit qu’il retrouve tout de suite l’ambiance si particulière de cette série, grâce à la palette de couleurs. Une façon assez personnelle de rendre compte de la lumière : parfois un peu boueuse, avec des dégradés rehaussant les reliefs et rendant compte des textures, avec un soin particulier pour la pénombre. Le dessinateur a conservé ses caractéristiques visuelles : traits de contour très fin et précis, personnages au physique normal, tenues vestimentaires banales et diversifiées, décors bien consistants, plans de prises de vue à la lisibilité parfaite. Dès la première séquence, le lecteur ressent la dextérité avec laquelle l’artiste a conçu le décor : la disposition du bras du fleuve, la falaise rocheuse, le bosquet d’arbres, la pente pierreuse pour accéder au sommet, et les maisons de pierres sèches. La géographie des lieux permet de voir comment les deux fuyards parviennent à échapper au regard des policiers, comment il peut y avoir des habitations sommaires nichées sur les flancs de la montagne, etc. Puis vient la séquence où Loyson et son porte-flingue se heurtent au propriétaire du terrain sur lequel ils attendent Moe et Brett : une séquence sèche qui met en évidence le comportement de psychopathe de Loyson. À chaque fois, l’artiste sait froidement montrer l’horreur d’une situation, la monstruosité d’un comportement, la froideur implacable de la mort. La tête qui vole, le pendu, le corps empalé sur une branche d’arbre, autant d’images qui restent longtemps avec le lecteur, après qu’il a refermé ce tome,



Certes, Santiag apparaît bien opportunément pour châtier les criminels et sauver les innocents, pour autant le scénariste a conçu une intrigue bien ficelée à partir d’un point de départ classique : deux individus ont réalisé un vol pour un commanditaire, et ils se sont fait pincer, mais l’agent est toujours planqué. Ils viennent de s’évader et la chasse à l’homme peut commencer, à ceci près qu’ils disparaissent en cours de route. Le lecteur peut voir comme l’auteur a tissé sa trame, et l’habileté élégante avec laquelle il fait s’entremêler le parcours de ses personnages, à la fois dans ces grands espaces, à la fois avec très peu d’habitants. Il utilise une légende indienne, peut-être inventée par lui, un individu surnaturel qui s’en prend aux vivants qui ont le malheur de séjourner sur son domaine. Le lecteur suppute que le déroulement du récit aboutira au même dénouement que dans le tome un, et c’est bien le cas les coupables de tout genre connaissent un sort peu enviable, mais très satisfaisant et cathartique.


Dans le même temps, le récit développe un peu plus les éléments récurrents de la série, laissant supposer que le sort de Santiag connaîtra un dénouement à l’issue de la série. D’un côté, il semble cantonné au rôle d’artifice narratif pour punir. De l’autre côté, trois autres personnages reviennent également. L’inspecteur du Bureau des Affaires Indiennes sert de dispositif narratif pour contacter Santiag et pour exposer la légende Navajo. Il se fait également la remarque que Santiag est un homme blanc, ce qui introduit un étrange biais : finalement ces histoires reposant sur les croyances indiennes se dénouent grâce à l’intervention d’un Blanc. C’est également le retour de Santilla, l’épouse de Santiag, et de Tossie, leur fille. La première essaye de trouver un nouveau mode de vie satisfaisant après la mort de son mari, la seconde fait montre d’un talent encore embryonnaire, à nouveau surprenant dans la mesure où son ascendance se partage entre Navajo et Blanc. Le lecteur pressent l’importance qu’aura la relation père-fille, sans pouvoir deviner quel sera leur sort.


Deuxième tome : le personnage donnant son nom à la série revient… d’une certaine manière. La narration visuelle raconte avec clarté l’histoire, bénéficiant d’une mise en couleurs aux atours naturalistes, avec une qualité expressionniste. Le scénario mêle intrigue policière bien troussée avec des touches de surnaturels, permettant au lecteur d’y voir comment la mémoire d’un défunt continue d’habiter l’esprit des vivants et de les influencer. Troublant.