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mardi 24 mars 2026

Un rubis sur les lèvres

Un trait juste, ça ne s’efface pas !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-trois pages de bande dessinée. Avec six autres récits, il a été réédité dans le recueil Les sentiers cimentés (publié par l'Association), paru en 2006. Il s’ouvre avec un court paragraphe de l’auteur en guise d’introduction. Il écrit qu’on ne lui demande plus s’il aime toujours dessiner, ou quels sont ses projets, ou même seulement comment il va. Mais combien il vend d’albums ? Il vit sûrement une époque fantastique, mais il estime qu’il a dû rater une marche quelque part.


Quelque part dans une zone désertique en Algérie, sous un fort soleil. Un garçon s’approche d’une voiture en plein milieu d’une route déserte. Le soleil est déjà haut dans le ciel il doit faire chaud dans la voiture noire. C’était le printemps 1962 en Algérie. Simon Zoladz douze ans. Son père est instituteur à Kenchella, il y est venu il y a quinze ans. Mais l’Algérie c’est fini, il a demandé sa mutation sur le continent, il est nommé à Saorge ; Leïla, elle est originaire de haute Kabylie. Alain François, responsable local de l’OAS, trente-deux ans, deux balles dans le ventre, le FLN, ou l’amant de sa femme… Il n’a plus la force que de faire AAAAAA, et d’appeler la mort. Les mouches lui tiennent compagnie en faisant bzzzzz ! Le garçon se tient devant la vitre du conducteur et ce dernier lui déclare qu’il veut mourir, et lui demande de lui donner le revolver sur la banquette arrière car il ne peut pas l’attraper. Simon court vers les maisons en criant : Au secours ! Il revient avec trois hommes adultes armés : Alain François est mort. Le soleil est encore plus haut dans le ciel, il doit faire encore plus chaud dans la voiture noire. Les mouches, elles, vivaient encore.


Le trois mars 1970, Simon commence son journal intime : Mon père est mort il y a trois jours. On l’enterre aujourd’hui. Toute sa vie il a tenu un journal. Je vais essayer de tenir celui-ci. Aujourd’hui je suis allé à l’enterrement du mec le plus chouette que j’ai jamais rencontré. Ce matin ma mère m’a donné un cahier. C’est le début d’un roman que voulait écrire mon père. La première phrase c’est : Monsieur Antoine Zoladz est dans son genre ce qu’on pourrait appeler un pauvre type. Antoine, c’était le prénom de mon père. Et son roman s’est arrêté à la fin de la première page. Quatre mars. J’ai essayé de peindre mais j’ai pas le moral. Cinq mars. Encore rien foutu. Si ça continue je vais arrêter ce journal. En juillet 68 dans la vallée des Merveilles, le drapeau rouge c’est parce qu’on y croyait encore un peu. Deux mois plus tôt sur cette photo, quelque part à droite. Jeudi six mars. Passé la journée avec Marc. Je sais pas comment il fait, mais après un moment avec lui je suis toujours bien. Ce soir je vois Sofie. Trois novembre 1980. J’expose galerie Passage. Complètement dans le système le mec… Et vive le marché de l’art. Et vive le commerce.



Après Un flip-coca (1984) à la structure narrative un peu expérimentale, le lecteur se demande comment l’auteur va développer son œuvre suivante. Tout commence avec une séquence traditionnelle : pendant trois pages, des cases dont la plupart se présente avec une bordure, disposées en bande, avec de courts phylactères et des observations du narrateur omniscient dans des cartouches, des dessins réalisés à la plume, racontant la mort d’un individu dans sa voiture pour une raison prêtant à discussion. Le lecteur tourne la page et il constate un changement de mode de narration. Un journal intime écrit en lettres d’écolier pendant cinq pages, sans majuscule, des dessins plus durs dans leur apparence, des extraits d’articles de journaux, des portraits esquissés comme réalisés par l’auteur du journal, des jeux sur la graphie de l’écriture comme réalisé par un étudiant en école d’art. Des phrases qui s’approchent du flux de pensée, plutôt que d’une construction littéraire. Certaines petites illustrations qui peuvent faire penser à une affiche de propagande, à des dessins de recherche, à des croquis machinaux pour passer le temps, à la reproduction de la couverture d’un magazine de mode. Le lecteur s’accroche aux morceaux de texte. Il commence par bien saisir l’état d’esprit de Simon, son amitié avec Marc, la rencontre avec Joss. Elle, la riche héritière qui a viré sa cuti, lui, le jeune avocat du peuple qui va la défendre. C’est un super scénario pour un dessineux de B.D. Faudra qu’il en parle à François.


Puis, à partir de la planche neuf, la bande dessinée revient dans un mode narratif traditionnel pour le restant : des cases disposées en bande, avec toujours la personnalité graphique inimitable d’Edmond Baudoin. Le récit semble basculer dans un genre littéraire bien précis : le polar. Deux amis, un cadavre, l’un des deux est responsable du décès, et il s’agit selon toute vraisemblance d’un meurtre, pas vraiment prémédité… Enfin, le coupable a agi sur l’impulsion du moment, et en même temps le sort de la victime était courue d’avance. Le lecteur est conforté dans sa sensation par quelques remarques en passant, qui semble tirées d’un roman noir. Un commentaire du narrateur omniscient : Il faisait froid dans la chambre, tout était en ordre, si ce n’est la lumière allumée et Joss seule dans le lit, bien couverte, détendue et morte. Ou encore une pensée de Simon : Seule, dans la chambre froide. Il y a à la fois ce froid détachement face au crime, et cette façon de jouer avec le langage : chambre froide au sens littéral, et chambre froide où la viande est conservée. Cette sensation de polar est renforcée par le traitement graphique : des personnages avec des gueules, ce qui fait ressortir l’étrangeté fascinante et parfois monstrueuse de l’altérité, des passions intenses qui affleurent sur le visage, effrayantes pour autrui car sans filtre. Ou en planche treize un contraste poussé entre des zones noires (pour la nuit) et des taches de blanc, rapprochant la composition de l’abstraction.


En effet, les deux personnages se retrouvent en cavale. Ils décident de fuir pour échapper à la police (qui ne sera jamais représentée dans ces pages), en tentant de franchir un col dans la montagne sauvage pour gagner l’Italie. Le polar passe alors en mode huis clos dans un grand espace ouvert sauvage, entre deux hommes unis par une amitié indéfectible, et confrontés à un effort physique intense, à une randonnée à risque dans la neige, à leurs pensées négatives. En planche vingt-huit et vingt-neuf, le lecteur se rend compte que l’artiste inverse le rapport de noir et de blanc, les cases devenant vierge avec des taches noires et des effets minimalistes, certains éléments visuels n’acquérant du sens qu’en relation avec ce qui est montré dans la case précédente ou la suivante. Le contraste est total entre la sensation d’enfermement de l’urbanisme, et les grands espaces ouverts. En outre, l’artiste s’attache à inclure la faune : un aigle qui chasse au-dessus de la maison en montagne, une page consacrée au vol d’un groupe de corneilles (littéralement des petites taches noires sur le blanc de la case, et un trait irrégulier pour la crête de la chaîne de montagnes), des silhouettes de chamois (en ombre chinoise) sous une tempête de neige, autant d’instants magnifiques, faisant ressortir le contraste entre la fragilité de l’homme dans cet environnement sauvage et la parfaite intégration des animaux.


Cette variante de la course-poursuite (plus une fuite dans les faits) impulse une dynamique au récit, et le lecteur se laisse prendre à l’intrigue, se demandant si les deux amis s’en sortiront, à quel prix, dans quel état. S’il connaît un peu l’œuvre de l’auteur, il détecte également des éléments de nature autobiographiques, et toujours son regard personnel sur l’humanité et ses faiblesses. Se retrouver à marcher avec Marc & Simon dans la neige, dans les montagnes proches de Nice procure des sensations authentiques. D’ailleurs, la commune de Saorge existe vraiment, dans le département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. En outre, le lecteur a la surprise de retrouver le petit garçon avec un doigt porté à sa bouche qui apparaît dans Passe le temps (1982). De plus, Jeanne vient s’enquérir de Marc dans la maison de montagne, cette dame étant un deux personnages principaux de La peau du lézard (1983) avec François. Ces deux occurrences laissent à penser qu’à l’époque l’auteur pouvait être tenté de créer une continuité interne sous la forme d’éléments récurrents ténus. Dans ce récit réside également celui d’une amitié d’une force peu commune. Le lecteur peut être tenté d’y voir un hommage transposé à partir des liens avec son frère Piero. Il aborde également la souffrance que peut être l’existence pour certaines personnes, au travers du personnage de Joss. Simon la compare à ces enfants que l’on met sous cloche aseptique dès la naissance parce qu’ils n’ont aucune protection contre l’extérieur. Il ajoute qu’elle ne supportait pas l’odeur d’excrément qui fait le quotidien. Marc renchérit en disant qu’elle a appris que les actions directes, ou indirectes ne détruisent pas la misère du monde. Il ne lui restait plus qu’à convaincre un d’eux de pratiquer un avortement qui aurait dû se faire il y a vingt-quatre ans. Le lecteur retrouve une forme d’expression très roman noir, et en même temps une empathie presque insupportable à la souffrance d’autrui.


Cette bande dessinée appartient aux œuvres de l’auteur qui relèvent plus de la fiction que de l’autobiographie, qui traduisent son amour pour le roman noir. Une fois passées les deux premières séquences un peu déroutantes (un décès dont l’incidence ne sera évoquée qu’au travers du comportement d’un personnage) et son journal intime à la forme très libre et chargée de tâtonnement artistique, le lecteur plonge dans un polar avec un vrai crime, une narration visuelle très personnelle. Comme tout bon polar, celui-ci sonde une facette de la société, et fait apparaître la personnalité profonde de ses deux principaux personnages, avec une sensibilité humaniste unique et sincère. Émouvant.



mardi 23 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Deuxième partie

Attention aux cadavres dans les placards.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient - Suites algériennes: Première partie - 1962-2019 (2021) ; il constitue la deuxième partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de cinq pages, rédigée par Kamel Daoud, écrivain et journaliste franco-algérien, prix Goncourt du premier roman en 2015 pour Meursault, contre-enquête. Il évoque le fait que toute l’histoire récente de l’Algérie est une histoire réelle, inspirée de faits de plus en plus imaginaires, que le souvenir de la guerre est un vaste théâtre pour les Algériens, surtout ceux nés bien après car cet avant est leur seule success-story, qu’à chaque rupture politique on recommence la guerre de la décolonisation, que les personnages du récit algérien sont interchangeables et se tuent les uns les autres, et enfin que ce deuxième volume des Suites algériennes relate avec intelligence ce genre d’histoires collectives algériennes.


Chapitre un : Saïd – Dans le massif de l’Ouarsenis, le quatre avril 1962, un détachement d’une demi-douzaine de soldats armés marchent et arrivent dans un petit village. Le responsable du détachement explique que leurs hommes ont lancé une attaque sur les diables de l’OAS qui croyaient trouver un appui dans leur massif. Les Français aussi. Ils ont le même objectif : détruire cette vermine de l’OAS. L’officier continue : Ils ont envoyé l’aviation, mais dans la confusion certains des leurs ont été touchés. Sur le bas-côté, ils repèrent un Moudjahid grièvement brûlé. Ils l’emmènent sur une civière jusqu’au village, et ils ordonnent que l’on s’occupe de cet homme grièvement blessé au visage et sur tout le corps. L’officier désigne d’autorité une vieille dame pour le prendre en charge.



Le blessé est amené dans la maison de la vieille femme et allongé sur le lit. Celle-ci se lamente : encore des blessés, encore des morts, encore des disparus. En regardant le blessé, elle se demande si cet homme pourrait être son fils Rachid. Elle se fait la réflexion : un fils chez les Français, un fils au maquis, qui a tort, qui a raison ? Aujourd’hui, c’est celui qui gagne la guerre qui a raison, les perdants ont toujours tort. Elle se sort de son soliloque, convaincue qu’il s’agit bien de son fils Rachid. Elle sort à l’extérieur, et annonce aux deux soldats que grâce aux onguents et aux plantes il vivra. Ensuite, elle les remercie de lui avoir rendu son fils, celui qui est parti au maquis il y a trois ans, et dont personne n’avait de nouvelles. Puis elle rentre dans sa demeure et s’occupe à nouveau du blessé. Dehors, les soldats ont ramené un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, qu’ils sont persuadés être des Harkis. À l’intérieur, elle entend les sévices qu’ils leur font subir et elle le raconte au brûlé : Bien sûr, c’étaient des traîtres, mais quelle mère peut regarder ce qu’ils ont subi sans pleurer ? Ils les ont promenés dans le village, déguisés en femmes sous les coups et les crachats. Et puis ils se sont déchainés. Yeux crevés… Langues arrachées, sexe coupé, empalés sur des fers à béton !


Deuxième moitié de cette saison couvrant plus de cinquante ans d’histoire de l’Algérie, entreprise fort ambitieuse. L’auteur a retenu une structure identique à celle du premier tome : un découpage en douze chapitres, chacun portant le nom d’un des personnages : Saïd, Bouzid, Serge, Mathilde, l’écrivain, Nour, Momo, Hakim, Octave, Salihafa, Samia Paul-Yanis. Le lecteur familier de la série initiale anticipe avec impatience les retrouvailles avec ceux qu’il connaît déjà, et s’interroge sur les nouveaux venus. Le lecteur découvrant la série se rend compte que le narrateur sait faire en sorte qu’il se sente bienvenu, qu’il comprenne les enjeux même s’il découvre ces personnages. La narration continue également de passer d’une époque à une autre, commençant en 1962, juste après la guerre d’indépendance, allant jusqu’en 2018 pour le dernier chapitre, tout en se concentrant sur les années 1992 à Paris et 1993 en Algérie. En auteur complet, Ferrandez conçoit des situations offrant une réelle variété visuelle. Une partie de la narration est dévolue aux discussions entre personnages, et à l’évocation de souvenirs, chacun ayant son histoire personnelle, et une situation différente, incarnant une facette différente de la nature protéiforme de la société algérienne et ses liens avec la France. Une autre partie montre des actions civiles ou militaires, des individus en train d’agir, de se déplacer, etc.



Du fait du projet de ce diptyque, dans ce tome, comme dans le précédent, l’auteur intègre de nombreux événements et de nombreuses références historiques. En auteur complet, il sait qu’il va illustrer chaque lieu, chaque action. Une fois encore, son amour de l’Algérie irradie de chaque page : le désert du massif de l’Ouarsenis avec son sol aride et la maigre végétation , la modeste demeure de la vieille femme avec son toit en tuiles et sa grande pièce principale (peut-être unique), la route en terre empruntée par la colonne de véhicules militaires, Alger la blanche sous différents points de vue, du combat de rue à une vue panoramique avec la baie en arrière-plan, la Casbah (vieille ville ou médina d’Alger), l’hôtel Saint George à Alger, une maison ancienne détruite par le souffle d’une explosion, et le retour à la manifestation du premier Hirak de 2019. Le récit emmène également certains personnages à Paris avec les toits de zinc immédiatement reconnaissables, et même à Manhattan sur un site tout aussi emblématique. L’auteur veille à maintenir la cohérence historique, ce que le lecteur peut percevoir, par exemple, dans l’évolution des modèles de voitures dans la rue.


Comme attendu, le récit présente une forte densité culturelle, en plus de sa dimension historique. Là encore, la narration visuelle prend en charge le gros des informations afférentes. Au travers des tenues vestimentaires, que ce soit la robe et les parures traditionnelles de la vieille femme dans le village, les différents uniformes militaires et les armes correspondantes, ou encore la tenue du garçon d’étage de l’hôtel Saint George et la tenue plus personnelle de Momo. Au travers d’événements historique, par exemple le festival panafricain à Alger en juillet-août 1969 : le lecteur identifie facilement Archie Shepp (1937-) et Nina Simone (1933-2003). Et plus tard, le portrait de Mohamed Fellag (1950-) est aussi ressemblant que l’affiche pour son spectacle Bled Runner (2016). En fonction de son âge, le lecteur peut également retrouver des images vues à la télévision, qui paraissent plus vraies que natures, que ce soit des revendications filmées, ou des images de destruction dans Alger. L’art de conteur visuel de l’auteur éclate également dans la direction d’acteurs et dans la mise en scène : le lecteur peut aussi bien ressentir la colère latente de Serge (ancien porteur de valises du réseau Jeanson, et insoumis), l’inquiétude et l’implication de Nour, l’acceptation remarquable de l’écrivain parfaitement conscient des dangers qu’il court, ou encore l’attitude totalement maîtrisée et inexpressive du général Salihafa.



Après le premier tome, le lecteur sait parfaitement à quoi s’attendre : des chapitres d’une longueur de six à dix-huit pages, ou chaque personnage tour à tour donne son point de vue, explicite ses prises de positions, permettant de comprendre à quel point chaque individu est tributaire de son histoire personnelle et de l’endroit où il se trouve. Dispositif qui fait apparaître de manière patente la complexité de la composition de la société algérienne, elle aussi tributaire de son passé. Le lecteur s’attend bien sûr à retrouver Saïd, Bouzid ou encore Nour, Octave, Samia, et Paul-Yanis. Il apprécie l’intégration de ce personnage uniquement appelé l’écrivain : dans les remerciements et hommages, l’auteur indique qu’il s’est inspiré de Rachid Mimouni (1945-1995). Dans la bibliographie, Ferrandez liste également des ouvrages de Azouz Begag, Kamel Daoud, Mohammed Dib, Alice Kaplan, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Smir Toumi, ainsi que des essais et documents. Ce récit choral montre comment la vie de chaque individu se trouve façonnée par les circonstances, jusqu’à des situations improbables. Le lecteur suppose que certains personnages ont été créés uniquement pour rester en second plan, car un peu caricaturaux. Il en va ainsi du général Salihafa, l’un des hommes les plus importants au Pouvoir. Or l’auteur s’aventure jusque-là, racontant son histoire personnelle, ce qui le rend pleinement humain pour le lecteur, générant une empathie sans forcément déclencher de la sympathie.


Au travers de cette douzaine de personnages, l’auteur sait brosser le portrait partiel d’une nation en devenir. Il met à nu les mécanismes de perpétuation de la violence, sans généraliser une condamnation morale de sa part. Très lucide, Paul-Yanis énonce ledit mécanisme : Chaque nouvel occupant s’appuie sur ceux qui ont eu à souffrir du pouvoir en place, c’est une loi absolue. Nour expose sa conviction intime : Il n’est pas possible de laisser deux monstres gouverner le pays, l’État par une dictature militaire et la société par les islamistes ! Il faut résister, sinon qui le fera ?! Plus loin Paul-Yanis établit le constat suivant : La corruption, le népotisme, le pillage des ressources du pays et le mépris du peuple par une clique de profiteurs. Un soldat regrette amèrement que le Pouvoir ait été saisi par des individus qui n’ont pas combattu pendant la guerre d’Algérie. Un général se félicite que les Islamistes n’aient pas pris le pouvoir, tout en reconnaissant les morts au nom de la répression. Le lecteur se doute de quel côté balance le cœur de l’auteur, tout en appréciant qu’il donne la voix à toutes les parties prenantes. Et ce n’est pas tout… Le lecteur se rend compte que s’étant conforté dans ses propres certitudes, il est passé à côté de… l’intrigue ! Alors que l’auteur a joué franc jeu en montrant tout, obnubilé par la dimension historique et politique de l’œuvre, le lecteur n’a même pas vu ce qui se jouait sous son nez.


Une seconde partie d’aussi haute volée que la première, autant sur le plan de la narration visuelle, que sur la mise en lumière des tensions dans une jeune république indépendante, que pour une intrigue sous-jacente. Le lecteur ressort des Suites algériennes, fort ému par les épreuves bien réelles traversées par les personnages, ayant acquis une meilleure compréhension des tensions et des forces à l’œuvre en Algérie, et de leurs origines dans l’Histoire de ce pays. Parfait.



mardi 9 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Première partie

En révolution le pouvoir reste toujours aux mains des plus scélérats, c’est Danton qui a dit ça.


Ce tome constitue la première partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de Jean-Paul Mari, grand reporter, écrivain, réalisateur, dans laquelle il évoque : Toute une histoire politiquement très incorrecte, si souvent mais si mal racontée, deux fois taboue, étouffée en Algérie et ignorée en France. Une histoire finalement tue et qui ressurgit aujourd’hui, portée par la jeunesse révoltée du Hirak, le 1er novembre 2019, jour anniversaire – quel symbole ! – de l’insurrection fondatrice du FLN en 1954. Il évoque également : Cette volonté de l’auteur de dire et de montrer, sans juger, sans parti pris idéologique, un récit, un modeste récit, qui traque l’exactitude dans le moindre détail, en toute sincérité, […] avec une ambition simple et démesurée : apporter de la lumière là où les individus en manquent si cruellement. Le tome se termine par une bibliographie recensant sept romans d’auteurs diverses (Maïssa Bey, Gérard Grimaud, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Rachid Mimouni, Frédéric Paulin, Djawad Rostom Touati), vingt-quatre essais et documents, un film documentaire (Histoire secrète de l’antiterrorisme, de Patrick Rotman), trois adresses de ressources en ligne.


Alger, vendredi 1er novembre 2019. Le Hirak, trente-septième vendredi consécutif de manifestations depuis le vingt-deux février. Ce jour-là, la manifestation est énorme dans tout le pays. Elle est associée à la commémoration du premier novembre 1654, début de l’insurrection qui mena à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Place des martyrs, Paul Yanis Alban, le fils d'Octave et Samia, traverse la foule de manifestants dont certains brandissent des pancartes. Il s’engage dans une ruelle et marche d’un pas décidé. Il passe devant une petite échoppe où un homme et plusieurs femmes confectionnent des drapeaux algériens, comportant en son milieu le croissant rouge et une étoile à cinq branches.



Paul-Yanis Alban parvient au cimetière chrétien et il y pénètre. Il entre dans le bureau d’accueil et il présente le document d’inhumation : il s’agit de sa grand-mère, qui est décédée en 1965, c’est-à-dire après l’indépendance. Le fonctionnaire indique qu’il voit que le caveau a été créé en 1927, une concession valable cent ans. À la question du visiteur, il répond que le renouvellement de la concession se fait automatiquement, sans démarche. À ses côtés, son fils repère la référence de la concession : carré quarante-trois, concession 32. Il s’y rend en scooter pour vérifier. Il revient et il informe Alban que la pierre est tombée sur le côté, à cause du tremblement de terre de 2004, vraisemblablement. Arrivé devant la tombe, Alban constate qu’elle est grande ouverte. Les deux autres hommes l’aident à remettre le couvercle, et ils lui expliquent que ça peut arriver que des jeunes s’introduisent dans le cimetière la nuit. C’est gardé, mais le cimetière fait plus de quatorze hectares. Alors il y a des trafiquants qui cachent leur marchandise dans les tombes. Pendant le terrorisme, le GIA planquait des armes, aujourd’hui c’est plutôt de la drogue. Toutefois, le caveau sous la dalle et le cercueil n’ont pas été touchés.


Le lecteur découvre que l’auteur a donné une suite à sa série sur l’histoire de l’Algérie en dix tomes : Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954 (1987 à 1995) & Carnets d’Algérie – Intégrale 2 : 1954-1962 (2003 à 2009). Il se rue sur ce premier tome d’un diptyque qui évoque l’histoire du pays de 1962 à 2019. Comme l’indique le texte de l’introduction, l’auteur reprend son dispositif initial : raconter ces événements au travers de différents personnages, une forme chorale du récit, permettant de présenter plusieurs points de vue, de les incarner au travers d’histoires personnelles. Tout commence par un mouvement populaire pour protester contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet de se maintenir au pouvoir dans le cadre d'une transition pour mettre en œuvre des réformes, puis pour réclamer la mise en place d'une Deuxième République. Par la suite, le récit passe en 1998, pour les événements d’octobre, au cours desquels l’armée prend le contrôle pendant cette crise. Puis en 1965, pour le coup d'État du 19 juin mené par le colonel Houari Boumédiène (1932-1978), ministre de la Défense. Et enfin en 1991 pour élections législatives algériennes organisées par le président Chadli Bendjedid.



Comme dans les deux cycles précédents, l’amour de l’auteur pour se pays irradie littéralement de chaque page. Bien évidemment, le lecteur attend de lui une reconstitution historique rigoureuse et impeccable : son horizon d’attente se trouve comblé. Pour chaque époque, l’artiste effectue une reconstitution historique soignée : les tenues vestimentaires, les marques et modèles de véhicules, les décorations intérieures différentes en Algérie et en France, les uniformes militaires, les armes, etc. Il représente les rues d’Alger, les allées du cimetière chrétien, la grande esplanade de l’école militaire Cherchell, les montagnes de l’Afghanistan, le port d’Oran, la grande propriété des Alban, les côtes de l’Esterel, etc. Sa connaissance de la ville d’Alger et le lien affectif qu’il entretient avec elle transparaît dans le choix de ses décors, dans sa mise en couleurs transcrivant les ambiances lumineuses spécifiques, dans la manière dont les personnages habitent réellement ces lieux, que ce soient des logements ou des cafés, en temps de paix ou lorsque l’armée fait régner l’ordre.


Ces suites algériennes évoquent de nombreuses facettes de l’identité algérienne, au travers des divers personnages, dont certains ont dû quitter l’Algérie pour s’installer en France, exerçant diverses professions. Ainsi, le lecteur se retrouve dans des endroits inattendus, allant du musée des beaux-arts algérois et son magnifique parc, aux bidonvilles de Nanterre, en passant par Montmartre. Immédiatement, il ressent l’apport de la bande dessinée comme forme de narration. Les personnages se retrouvent incarnés : une direction d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation ou effet de manche. Le lecteur absorbe de manière organique les éléments visuels qui portent de nombreuses informations informelles : la tenue du fils du responsable de l’accueil au cimetière (avec sa casquette à l’envers), la présence de policiers en tenue anti-émeute, des barbus en tenue traditionnelle en fond de case, la réalité du bidonville de Nanterre et sa boue qui colle aux chaussures et aux bas de pantalon, la façon de se tenir au comptoir d’un café, la détresse de Noémie Alban incapable de s’adapter aux changements, la terrible chaleur du Kanoun posé à même le sol pour servir d’instrument de torture, la vitalité des jeunes femmes Mathilde et Juliette, ou encore les très belles côtes de l’Estérel.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur anticipe ses retrouvailles avec certains personnages, ou au contraire craint d’être perdu avec des références à des histoires personnelles passées. L’auteur a opté pour un juste milieu : le lecteur ayant un investissement affectif dans Noémie Alban ou Nour éprouve bien une émotion à les retrouver. Celui qui découvre la série ressent que ces personnages ont une histoire antérieure, un passé, sans se sentir tenu à l’écart. La structure chorale du récit fonctionne parfaitement : le journaliste revenant en Algérie des années après l’indépendance, la vieille dame pied-noir entre regret d’une époque révolue où elle bénéficiait d’une position dominante et jugement de valeur condescendant sur ce qu’est devenu le pays, les combattants pour l’Indépendance redevenus simples soldats dans une armée au service d’individus ayant trahi leurs idéaux, rêvant pour certains d’un Islam plus radical, des Algériens ayant connu Alger et les paysages ouverts du pays, se retrouvant dans un bidonville à l’écart de Paris, une nouvelle génération de Français venant participer en Algérie à une forme de réparation des crimes commis pendant la période coloniale, un officiel français défendant les intérêts de son pays et luttant contre un rapprochement de l’Algérie avec l’URSS, des militaires algériens inquiet de la montée en puissance du Front islamique du salut, des êtres humains ayant une histoire personnelle incarnant chacun une facette différente et complémentaire de la pluralité de l’Algérie, de son histoire.


L’auteur sait maintenir le bon équilibre entre personnages attachants et incarnation de convictions idéologiques. Au fur et à mesure des chapitres, le lecteur se souvient de l’histoire de ce pays, ou la découvre en partie ou en totalité. Il lui prend souvent l’envie d’aller se renseigner plus avant sur tel ou tel événement, tel ou tel contexte. Il prend progressivement conscience de l’ampleur de la complexité de la situation de la population, des enjeux de tout gouvernement algérien. Il se rend compte que lesdits enjeux correspondent à ceux d’une démocratie qui s’établit après une révolution, devant composer avec des intérêts hétéroclites, une population composite, des conflits entre citoyens dont les plaies n’ont pas encore guéri, des dérives autoritaristes, des élites faisant passer leur intérêt personnel avant tout, une corruption bien implantée, des gouvernants qui font passer l’intérêt du peuple après le leur, le risque d’ingérences étrangères, etc. La démarche de l’auteur est de décrire, de rendre compte de la complexité. Au travers de ces neuf chapitres, il ne dresse pas un portrait à charge d’une nation corrompue : il montre les difficultés auxquelles cette jeune démocratie se heurte, devant assimiler et accepter son passé conflictuel, lutter contre les dérives autoritaires et la radicalisation, trouver son chemin vers l’épanouissement de sa population. Cette histoire agit également comme un révélateur des dangers qui minent le fonctionnement et les valeurs d’une démocratie.


Revenir en Algérie pour regarder son histoire depuis 1962, dans toute sa complexité, quelle gageure ! L’auteur réalise un tour de force, tant sur le plan de la narration visuelle, que sur l’intelligence de la structure de son récit. Le lecteur ressent les difficultés à surmonter par ce peuple composite, au travers des événements historiques, sous le regard bienveillant et aimant de l’auteur. Formidable.



jeudi 6 février 2025

Camus - Entre Justice et mère

Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?


Ce tome contient une histoire complète, de nature biographique. Son édition originale date de 2013 Il a été réalisé par José Lenzini (auteur des livres : Derniers jours de la vie d’Albert Camus, Camus et l’Algérie) pour le scénario, et par Laurent Gnoni pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste des vingt ouvrages d’Albert Camus sous forme d’un petit dessin dans une case carrée et du titre situé au-dessus, avec une liste en bonne et due forme et les dates dans la colonne de gauche.


Quand le narrateur a appris la nouvelle, il a ressenti la nécessité d’écrire. Il a hésité. De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’école Aumerat, depuis leurs virées au jardin d’Essai et aux Sablettes, depuis les matchs de foot au Champ-Vert ! Il a froissé plusieurs feuilles de papier sans pouvoir aller plus loin que les quelques mots du début. Albert, Bébert, Moustique ? Ils étaient si proche… Comment l’appeler sans être inconvenant ? L’enfance est loin et Albert a eu le prix Nobel, c’est quand même autre chose qu’un prix d’honneur de fin d’année ! Tiens le prix Nobel… Il pourrait commencer par ça, pourquoi pas ? Les copains et lui étaient tellement fiers quand Camus l’a eu ! Alors, il a ressorti une vieille machine à écrire, mais pas aussi vieille que leurs souvenirs de gosses, et il se met à lui parler avec ses mots écrits au fil de la mémoire partagée. Des lignes que Camus ne lira pas… Le jour est le 10 décembre 1957. Sous les ors et les brocarts de l’Hôtel de ville de Stockholm. Le narrateur imagine Camus… un goût âcre dans la bouche. Des gestes ankylosés par un engourdissement diffus. Tête lourde et tempes folles. Le souffle encore plus court qu’à l’issue de la récré. Il doit être blême. Au bord de l’évanouissement. Le doute oppresse une fois encore l’écrivain. Toujours ce vieux complexe face à un monde qui n’est pas le sien. Des flashs crépitent tels des soleils terribles. Comme il l’a dit à quelques proches, ce prix Nobel de littérature devait revenir à André Malraux. Albert n’a que quarante-trois ans. C’est un peu jeune. Et puis… son œuvre n’en est qu’à ses débuts. Une musique de cour retentit. Les applaudissements fusent dans un bruit de plage tourmentée. Impossible de se jeter à l’eau. Pourtant, il doit s’en souvenir, aux Sablettes, on y allait même par fortes vagues on y allait !



La guerre fait rage en Algérie. En ce moment de gloire, les pensées d’Albert Camus vont sûrement vers sa mère, là-bas, toujours silencieuse, résignée et digne dans sa pauvreté. Albert Camus entame son discours devant l’assemblée du prix Nobel : En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement.


Pas facile de restituer toutes les dimensions d’un tel homme que Albert Camus (1913-1960) : philosophe, écrivain, journaliste militant en particulier pendant la seconde guerre mondiale, romancier, dramaturge et novelliste, s’étant engagé en faveur des indépendantistes algériens, et ayant également dénoncé la barbarie de l’arme atomique utilisée sur Hiroshima et sur Nagasaki (comme rappelé dans le présent ouvrage). Le scénariste propose un point de vue original : celui d’un ancien copain et camarade de classe de l’auteur. Ce dispositif permet aux auteurs d’utiliser des mises en page sortant de l’ordinaire. Régulièrement, le lecteur découvre un page de texte avec des illustrations, le narrateur écrivant ses souvenirs ou ses ressentis et ses attentes vis-à-vis de Camus. Une vingtaine de pages s’apparentent à du texte illustré, et quelques-unes encore à un récitatif courant au fil de cases de bande dessinée. La page intitulée Épilogue correspond à une page de texte sans illustration et elle introduit la dernière partie de huit pages, consacrée à la déclaration relative à la préférence accordée à sa mère avant la justice. En page cinq, le lecteur découvre un titre : Discours de Suède, première partie. Il y a encore quatre extraits dudit discours, qui ouvrent chacune un nouveau chapitre dans la vie de l’auteur. Le lecteur voit alors Albert Camus à la tribune devant l’assemblée convoquée par l’Académie suédoise, avec des phylactères contenant des extraits authentiques de son discours.



D’une certaine manière, Albert Camus devient celui passé à la postérité, un peu après la moitié de l’ouvrage. Le scénariste a déjà consacré quatre ouvrages à cet écrivain, et il en présente la vie, faisant des choix sur les moments de sa vie retenus, et en intégrant plusieurs des convictions de Camus. Le lecteur plonge donc dans une présentation à la structure sophistiquée, plus ambitieuse qu’une reconstitution historique chronologique des faits. L’auteur accorde la moitié de la bande dessinée, à l’enfance d’Albert pour montrer d’où il vient, à la fois son histoire familiale, le contexte sociopolitique du milieu dans lequel il a grandi. La partie biographique commence avec la mère âgée de l’auteur se replongeant dans ses souvenirs, le pendant se trouvant dans l’épilogue qui est consacré à la phrase de l’auteur sur la défense de sa mère avant la justice. L’écrivain engagé naît en 1913 dans la campagne algérienne. Le lecteur ne s’attend pas forcément au dénuement qu’il voit : pas de voiture à l’époque mais une charrette, pas d’hôpital mais un médecin-colonel qui arrive après l’accouchement. L’emploi modeste du père : caviste dans une grande propriété vinicole, ce qui consiste à surveiller les vendanges en cours, veiller à la bonne marche des opérations dans un contexte colonial, avec un fond de racisme. Un voyage en train jusqu’à Alger en troisième classe du fait des faibles revenus du père. Un séjour chez la grand-mère qui compte chaque centime. L’opposition de cette dernière à ce que son petit-enfant continue des études car il doit travailler dès que possible pour améliorer les revenus de la famille. Etc.


Le lecteur a peut-être relevé l’emploi d’une palette de couleurs assez particulière sur la couverture, avec ce fond jaune et cette ombre carmin. L’artiste compose ses cases avec un mixte de figures détourées par un trait de contour, et d’autres éléments représentés en couleur directe. En outre il met régulièrement en œuvre une palette de couleur avec des compositions expressionnistes, plutôt que naturalistes. Il en va ainsi pour la scène de déplacement sous la pluie et d’accouchement dans la cuisine : des aplats de deux tons de jaune, d’orange, de bleu foncé, développant une ambiance entre isolement dans la nuit et chaleur humaine de solidarité. Au fil des séquences, le lecteur ressent cette sensibilité apportée par les couleurs : la robe majoritairement en aplat noir solide de la grand-mère, les fonds de case rouge alors que l’enfant Albert ressent de plein fouet la colère sourde de sa grand-mère, le blanc éclatant alors que l’enfant court dans les rues d’Alger pour exprimer la force de la lumière du soleil, le marron terne lors du séjour à l’hôpital, la superbe alliance d’un rouge carmin pour un tapis avec les rats noirs formant une svastika sur le cercle blanc comme allégorie de La peste, etc.



L’artiste sait rendre l’apparence d’Albert Camus. Il représente des personnages à la morphologie normale, sans exagération anatomique, en simplifiant leur représentation, moins de traits, tout en conservant leur humanité et leur capacité à susciter l’empathie chez le lecteur. Ce dernier sent la séduction graphique opérer sur lui : un équilibre parfait entre ce qui est montré et délimité par des traits de contour et ce qui est suggéré par les couleurs, sous-entendu et laissé à l’imagination. Il remarque la coordination étroite entre scénariste et artiste pour des mises en page pensées et imaginées spécifiquement en fonction de la scène. Il voit des trouvailles visuelles très expressives : des pages sans bordure avec des images se fondant l’une dans l’autre pour exprimer une continuité (par exemple dans les différentes tâches professionnelles de Lucien Auguste Camus), des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique mettant en valeur la beauté des paysages algériens, des personnages dessinés par-dessus les cases d’une page pour indiquer qu’ils passent de l’une à l’autre lors de leur trajet, trois cases de la hauteur de la page pour conférer la sensation d’étroitesse de l’appartement de la grand-mère, une case se déployant comme une bande médiane sur deux pages en vis-à-vis avec les personnages représentés dans différentes positions, un fac-similé de une d’un journal, un champignon atomique avec un monceau de crânes à son pied, le visage de Camus en noir sur fond blanc dans la partie gauche de la planche s’opposant à celui de Sartre en contraste inversé (traits de contour blancs sur fond noir) pour marquer l’opposition irréconciliable, etc.


Le lecteur sent bien que les auteurs brossent un portrait orienté d’Albert Camus. Du fait de la pagination, ils ont dû faire des choix : en particulier, ils ne s’appesantissent pas les rappels historiques, ils ne développent ni le contexte de la seconde guerre mondiale, ni celui de la guerre d’Algérie (1954-1962) dont il vaut mieux disposer d’une connaissance basique pour apprécier et comprendre la position de l’écrivain. De la même manière, ils évoquent les titres des ouvrages de l’écrivain, sans les présenter que ce soit leur intrigue, ou leur contenu philosophique. Là encore, une connaissance superficielle ajoute à la richesse de cette lecture. Ils ont choisi le point de vue familial et celui du contexte géographique, social et historique. Ils se tiennent à l’écart d’une narration de type Moments clés ayant défini à tout jamais la trajectoire de vie d’Albert Camus, se positionnant plutôt dans une optique montrant les conditions dans lesquelles se sont opérées son enfance et sa trajectoire de vie jusqu’à l’âge adulte, le lecteur étant libre d’en déduire comment se sont forgées ses convictions morales, et comment il a été conduit à s’engager dans certaines causes.


Impossible de présenter Albert Camus de façon complète dans un ouvrage de moins de cent-cinquante pages. Aussi, il apparaît que les auteurs ont choisi sciemment un point de vue, celui d’un ancien camarade de classe de l’écrivain, pour évoquer des composantes précises de la vie de l’auteur. La narration visuelle s’avère très agréable, avec des émotions portées par des compositions de couleurs, et une mise à profit de solutions visuelles variées. Le lecteur découvre la singularité du parcours de vie d’Albert Camus, en tant qu’homme de son temps, avec des origines qui lui sont propres, l’amenant à mieux comprendre ses choix d’auteur. Enrichissant.



mercredi 6 décembre 2023

Bourdieu - Une enquête algérienne

Le dessein du sociologue n’est pas de juger, mais de comprendre.


Ce tome contient une biographie partielle de Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue, entremêlé de la propre histoire de la relation de Pascal Génot avec l’Algérie. Sa parution date de 2023. Le scénario a été réalisé par Pascal Génot, docteur en sciences de l’information et de la communication, ayant été chargé d’enseignement en sociologie des publics, d’après une enquête documentaire réalisée avec Saadi Chikhi. Les dessins ont été réalisés par Olivier Thomas. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc qui compte deux-cent-quarante-deux pages. L’ouvrage se termine par un dossier de quatre pages dont une de photographies sur les approches et les sources documentaires, deux pages de bibliographie, une page de remerciements.


Alger en 2023, le souvenir de nombreuses manifestations : les rassemblements pro-démocratiques de janvier-mars en 2011, les mobilisations contre un projet d’exploitation du gaz de schiste à In Salah en janvier 2015, la répression des émeutes populaires des 4-10 octobre 1988 à Alger, la marche kabyle contre les répressions policières aux portes d’Alger le 14 juin 2001, les manifestations pour la paix et l’indépendance en décembre 1960 dans plusieurs quartiers populaires d’Alger, le Hirak issu à partir de mars 2019 d’un refus d’un cinquième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika, les manifestations du printemps berbère en Kabylie à Tizi-Ouzou en mars-avril 1980, la première fête de l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962. Chapitre un : un aller pour l’Algérie. Paris en juillet 2015, Pascal Génot retrouve Mohand devant la station de métro Barbès-Rochechouart. Ils échangent des nouvelles sur les membres de leur famille respective. Ils se connaissent depuis 2011.



Quelques années auparavant, le scénariste avait coécrit une BD qui se déroule entre Marseille et l’Algérie. L’idéal aurait été d’aller sur place faire des repérages, s’imprégner des lieux pour mieux les ré-imaginer ensuite… Mais depuis la guerre civile des années 1990, l’Algérie reste un pays relativement fermé. Le visa ne s’obtient pas facilement et la circulation hors d’Alger et d’Oran, les grandes villes du nord, est fortement déconseillée aux voyageurs étrangers. L’occasion s’est finalement présentée en mars 2011. Il venait de terminer une thèse sur les minorités culturelles au cinéma, une recherche qu’il avait faite à partir de la Corse, sa région natale. Grâce à une amie, le festival du film Amazigh (berbère) l’a alors invité pour faire une conférence. Mohand filait un coup de main. Il était venu les chercher à l’aéroport, lui et d’autres invités. Alger en mars 2011, Pascal a voyagé depuis Marseille, avec Danièle l’amie qui lui avait proposé ce séjour. Poète militante antiraciste, elle n’avait jamais cessé de venir en Algérie, même dans les années les plus dures. Mohand les attend en compagnie d’un second chauffeur, Nasser, et d’autres invités du festival, une réalisatrice et une actrice venues de Tunis. Danièle présente Pascal à Mohand, en tant que scénariste de BD, et ce dernier lui demande de revenir six mois plus tard à l’occasion du festival de BD à Alger pour animer une formation sur le scénario. Pascal accepte.


À la découverte du titre, le lecteur comprend qu’il va être question de la période de la vie du sociologue qu’il a passé en Algérie, c’est-à-dire de 1956 à 1960, d’abord au titre de son service militaire, puis pour des enquêtes et études de terrain. Mais le récit ne commence pas avec le sociologue : il débute avec l‘évocation de huit grandes manifestations de protestation en Algérie. Puis il passe à la mise en scène du scénariste : sa rencontre fortuite en 2015 avec un Algérien qui fut son guide, suivi par un retour dans le passé en 2011. Pierre Bourdieu est évoqué pour la première fois en page vingt-huit dans une photographie où il discute avec l’écrivain instituteur Mouloud Feraoun (1913-1962). Dans ces quelques pages, l’artiste impressionne déjà fortement le lecteur : le soin apporté à cette vue de la ville d’Alger depuis un balcon où aucun détail ne manque, la foule composée d’individus tous distincts avec les marques de l’époque correspondante, les forces policières, la station Barbès-Rochechouart avec le métro aérien immédiatement identifiable, la foule bigarrée, le marchand de journaux, l’architecture caractéristique de la station avec ses escaliers menant au quai, puis l’évocation de l’aéroport d’Alger, une scène d’émeute en janvier 2011, le trajet à travers la ville d’Alger avec chaque quartier représenté conformément à la réalité. Du travail d’orfèvre avec un soin remarquable apporté à l’exactitude géographique et temporelle.



La rigueur des auteurs lui ayant donné entièrement confiance, le lecteur continue. Il découvre qu’ils alternent donc entre des scènes du passé proche au cours desquelles l’artiste illustre les démarches du scénariste pour reconstituer le déroulement historique du séjour du sociologue en Algérie, et la reconstitution proprement dite de ce séjour également raconté sous forme de bande dessinée. Le travail de représentation continue avec la même qualité élevée et le même souci d’exactitude et de précision. Le lecteur ressent bien que la narration est conduite par la démarche de recherche du scénariste et que le dessinateur doit se mettre à son service. Pour autant, il ne s’agit pas d’un texte livré clé en main, charge au dessinateur de trouver comment apporter des informations visuelles. Par exemple, de nombreuses séquences relèvent d’une scène représentée en plusieurs cases. Le lecteur découvre également des pages muettes, c’est-à-dire dépourvues de texte, où toute la narration est réalisée par le biais des seules images. En outre, le dessinateur varie les constructions de page en fonction de la nature de ce qui est raconté ou exposé, mettant à profit la grande variété offerte par la bande dessinée : facsimilé de carte géographique, reproduction de unes de journal, reprise d’une photographie en dessin, forme de case en trapèze pour opposer deux personnes (par exemple Albert Camus et Jean-Paul Sartre en page quarante-six), dessin en pleine page pour un paysage remarquable (l’assemblée populaire nationale en page soixante-quinze), cases de la largeur de la page pour un trajet en voiture, dessin en double page et en ombre chinoise pour un bâtiment (pages cent-quatre et cent-cinq), reprise de couverture de livres, portrait d’après photographie de personnalités (l’extraordinaire portrait de Raymond Aron et de Germaine Tillion en page cent-vingt, un photoréalisme aussi réussi que complexe à réaliser), vignettes rectangulaires disposées en pourtour d’une double page pour encadrer un texte d’exposition sur la proto-sociologie, schéma en organigramme pour illustrer le concept de Champ, diagramme pour les différentes formes de patrimoine, reprise de slogans dans des graphies variées, etc. S’il y prête attention, le lecteur se retrouve fortement impressionné par l’intelligence et la pertinence graphique du récit.


Le dessinateur s’avère d’autant plus méritant que le scénariste a conçu un ouvrage ambitieux et sophistiqué. Le lecteur comprend que les séquences se déroulant de 2011 à 2015 servent au moins deux objectifs. Le premier est de donner au lecteur les éléments lui permettant de prendre du recul, de situer l’origine social du scénariste, la manière dont lui est venu l’idée de retracer le parcours de Bourdieu en Algérie, l’objectif poursuivi et la méthodologie mise en œuvre. En cela, l’auteur affiche que cette démarche est personnelle et que sa manière d’aborder et d’exposer le sujet est également personnelle. Le second est de montrer des facettes de la société algérienne dans les années 2010 de manière à fournir un point de comparaison aux observations de Bourdieu fin des années 1950, début des années 1960, faisant ainsi ressortir les éléments spécifiques de sa période d’observation. Incidemment, ce dispositif fait également ressortir les effets durables des travaux de Bourdieu dans son analyse sociologique de cette société, et lors des interviews avec les personnes qui l’ont rencontré ou côtoyé à l’époque. Ces séquences permettent de prendre du recul pour considérer le parcours de Bourdieu, ses démarches et la pérennité de ses analyses.



La forte pagination de l’ouvrage permet aux auteurs d’approfondir de nombreuses facettes de leur propos. Le scénariste fait œuvre de vulgarisation et même d’histoire en évoquant l’évolution de la situation en Algérie, pendant la guerre d’indépendance et après, les missions confiées au soldat Bourdieu, les différentes positions d’intellectuels comme Francis Fanon (1925-1961), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Albert Camus (1913-1960), Raymond Aron (1905-1983), Germaine Tillion (1907-2008), Mouloud Feraoun (1913-1962). Il aborde la situation de l’Algérie sous l’angle sociologique, mais aussi historique, économique, culturel, politique. L’ouvrage est découpé en six chapitres : Un aller pour l’Algérie, Seconde classe, La guerre moderne, Un nouveau regard, Entre-deux, Maintenir l’ordre. Au fil de ces chapitres, l’auteur commence par retracer la vie de Pierre Bourdieu pendant son service militaire, s’interrogeant à la fois sur la genèse de son intérêt pour ce pays, et sur le rôle qu’il a joué en tant que militaire dans ladite guerre d’indépendance, au sein de la force armée du pays colonisateur. Par la suite, il ne se contente pas d’une biographie inscrite dans l’Histoire, il réalise une introduction vulgarisatrice sur la sociologie en évoquant rapidement Emmanuel Joseph dit l’abbé Sieyès (1748-1836), Claude-Henri de Rouvroi de Saint-Simon (1760-1825), Auguste Comte (1798-1857), Karl Marx (1818-1883), Émile Durkheim (1858-1917), Max Weber (1864-1920). Il explique de manière synthétique les principaux apports théoriques de Pierre Bourdieu : les champs, le capital et l’habitus, et bien sûr les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Il s’attache également à mettre en lumière l’importance essentielle de la collaboration entre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (1933-1998), le lecteur souriant au parallèle avec le scénariste et son guide et ami Mohand.


En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier du sociologue Pierre Bourdieu et de ses œuvres, de la guerre d’indépendance de l’Algérie, ou non. Olivier Thomas et Pascal Géno, avec Saadi Chikhi, ont réalisé un ouvrage remarquable, dense et accessible. La narration visuelle s’avère dense elle aussi, d’une qualité supérieure pour la reconstitution historique, pour la description des lieux, et pour la pertinence des mises en page et en scène pour raconter chaque séquence. Le scénariste s’avère tout aussi rigoureux dans son approche, approfondissant avec une rigueur pénétrante chaque facette de son enquête algérienne, et une prise de recul sophistiquée pour que le lecteur puisse se faire sa propre opinion en ayant pris connaissance des éléments nécessaires. Remarquable.



mardi 17 janvier 2023

Carnets d'Orient T10 - Terre fatale

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. – Albert Camus


Ce tome est le dernier de la série initiale, le dernier du second cycle. Il vaut mieux avoir commencé par le premier tome Djemilah (1987). Ce tome a été publié pour la première fois en 2009. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Vient ensuite une introduction rédigée par Maïssa Bey, une écrivaine algérienne, intitulée Que la parole vienne. Elle loue l’impartialité de l’auteur : il ne propose pas de réponse, il ne juge, ni ne condamne. Il se fait l’écho des anonymes, de leur désarroi, de leurs faiblesses et de leurs contradictions, de leurs errements et de leur détresse si souvent exploitée pour les besoins d’une cause peu soucieuse d’apaisement. Elle termine en faisant le vœu que vienne la parole pour réconcilier les mémoires. Alors seulement les individus pourront regarder leur histoire en face. Alors seulement la guerre sera finie. Ce tome se termine avec une bibliographie d’une vingtaine d’ouvrages historiques ou biographies dont la lecture a contribué à la réalisation de cet album.


Le dix mars 1960, à cap Matifou près d’Alger, le colonel Lebreton arrête sa voiture, et en descend avec Octave Alban pour marcher tranquillement sur la plage. Il entame la conversation : il présente ses sincères condoléances car il sait que l’ex-capitaine vient d’enterrer son père. En réponse à une remarque de son interlocuteur, il passe au vif du sujet : lui proposer une mission. Octave explique que c’est hors de question : il ne reprendra pas du service pour un gouvernement qui s’apprête à abandonner tous les Algériens. Le colonel finit par lui dire qu’il lui propose une mission se déroulant sur le territoire où se trouve sa compagne Samia. Le choix d’Octave est vite fait, contre ses principes.



De son côté, Samia est de retour là où elle a grandi, chez les siens. Le seul endroit où elle peut revenir, et redevenir elle-même. Elle a retrouvé sa grand-mère. Celle-ci n’a pas aimé ce qu’elle est devenue, et après quelques semaines elle a détesté son ventre rond, au point de vouloir faire passer le bébé. Samia a dû se battre avec elle : cet enfant à naître est celui de l’amour. Mais pour sa grand-mère ce qui aurait dû être une journée de gloire est un jour de honte. Finalement elle accepte ce qui est et elle protège sa petite-fille. Elle lui coupe les cheveux et les passe au henné pour conjurer la malchance et éloigner les mauvais esprits. Octave Alban finit par arriver dans le village où se trouve Samia. À la descente de voiture, il est accueilli par Saïd qui a grandi. Ce dernier lui demande si l’armée va rester. Le capitaine qui a repris du service n’a pas de certitude pour le rassurer. Il demande où se trouve Samia. Assis devant elle, il lui demande pourquoi elle est partie. Elle répond qu’elle avait besoin de se retrouver. Elle a dû oublier ce qu’est son peuple, son pays aujourd’hui. Il n’est pas possible de construire ainsi un futur pour son bébé à venir.


Le lecteur entame ce dernier tome dans un état d’esprit bizarre. Il sait qu’il va devoir quitter ces personnages qu’il a accompagnés depuis le tome 6. Il connaît déjà le dénouement : le résultat du référendum sur l'autodétermination de l'Algérie du 8 janvier 1961, et le départ des Français du sol algérien. Il sait également que l’auteur va évoquer en arrière-plan les principaux événements historiques sans les développer, sans les présenter sous forme d’exposé : le principe de la série reste de vivre ces événements à hauteur d’être humain, au travers de différents personnages pour en faire apparaître la diversité des conséquences. Le lecteur sent son cœur se serrer car il a noué des liens très fort avec Samia et Octave Alban, avec le jeune Saïd, et même avec le colonel Lebreton ou Bouzid. Il découvre la citation d’Albert Camus en exergue : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Il voit que c’est exactement le principe qui a guidé Jacques Ferrandez pour sa série : présenter l’Histoire de l’Algérie au travers de personnages auxquels il a insufflé une remarquable humanité. Le colonel Lebreton continue de faire son métier, ayant su adapter son point de vue à l’évolution de la situation. Octave fait passer sa compagne avant ses principes. Samia peut quitter physiquement son pays, mais elle ne peut pas extirper son pays de son histoire personnelle. Saïd, un Arabe adolescent ayant trouvé une situation dans l’armée française, a une conscience aigüe de la manière dont les autres Algériens vont le considérer si la France se retire du pays. Noémie, la mère d’Octave, voit tous ses biens lui échapper, que ce soit sa fortune personnelle, ou son exploitation viticole.



Comme dans les tomes précédents, les personnages sont portés aux longues réparties, pas des soliloques, ni des tirades, mais ils prennent leur temps d’exposer leur état d’esprit, d’expliquer leur situation. Ils sont à la fois uniques en tant qu’individu, à la fois emblématiques d’une catégorie de la population. Par exemple, Octave Alban, ex parachutiste, en vient à dire à son colonel que, franchement, il ne sait plus où est son devoir, où sont ses convictions. Il ne sait qu’une chose : quand la vérité est introuvable, il ne reste plus qu’à faire ce que l’on croit juste. Pour lui, ce qui compte, c’est la fidélité à la parole donnée, la fidélité aux siens, la fidélité à la terre où sont enterrés ses morts. Il se fie à son instinct, celui de l’animal qui défend sa tanière, ou celui du premier homme qui défend sa tribu, sa famille. Dans le fil de la narration, ces moments apparaissent organiques, dépourvus de théâtralité : les individus ont besoin de pouvoir dire leur situation, dire leurs difficultés de compréhension, la disparition de leurs repères, leur colère qui peut les amener à prendre les armes et à commettre des actes atroces, leur espoir de pouvoir se raccrocher à une hypothétique compensation. La situation ne cesse de leur échapper, les événements les prennent au dépourvu et ils n’ont aucune prise dessus, ni pour les infléchir, ni pour les anticiper.


Comme dans les tomes précédents, la lecture révèle plus ses saveurs si le lecteur est un peu familier avec lesdits événements historiques. Par exemple, il vaut mieux avoir une idée de l’articulation entre le Front de Libération Nationale (FLN), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA). Dans ce tome, le lecteur voit se produire en premier plan ou en toile de fond la grève générale et la manifestation de décembre 1960 (des manifestations organisées dans la plupart des villes pour l’indépendance de l’Algérie), la formation de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) en février 1961, la fusillade de la grande poste (aussi appelé Massacre de la rue d’Isly à Alger) le 26 mars 1962, le putsch des généraux du 21 avril 1961 (Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller), les accords d’Évian (négociations entre le gouvernement de la République française et le GPRA) en 1962. À l’échelle des personnages, les massacres continuent : répression militaire des manifestations, exécutions sommaires en pleine rue d’Alger, ratonnades à Paris, attentats terroristes à la bombe.



Complètement absorbé par le déroulement des événements et les réactions des personnages, le lecteur en oublie d’apprécier les dessins, les tenant pour acquis. Pourtant, l’artiste ne se contente pas du minimum syndical. La narration visuelle reste de haut niveau. Il suffit que le lecteur songe un instant aux personnages pour qu’il se rende compte que les images expriment parfaitement leur personnalité et leur état d’esprit. Samia redevient radieuse en se retrouvant dans son village natal, éprouvant la satisfaction d’être chez elle, à sa place. Au contraire, le visage d’Octave Alban se fait de plus dur et fermé, toujours plus conscient d’être contraint et forcé de jouer un rôle qu’il n’a pas choisi et dont il ne veut pas. L’inquiétude visible sur le visage de Saïd sert le cœur du lecteur : il connaît le sort des harkis et lui non plus ne peut rien y changer. Il sourit un bref instant en découvrant les petits tortillons à proximité de la tête de Momo en train de déclamer de la poésie : il comprend qu’il est exalté, habité par l’inspiration. Il ne sourit pas en retrouvant les mêmes tortillons à proximité de la tête de Noémie, la mère d’Octave : elle aussi se trouve dans un état d’esprit déstabilisé par les événements, mais c’est parce qu’elle n’est plus capable de les assimiler, d’appréhender ce que signifie le départ des pieds noirs. L’Algérie reste un personnage visuel à part entière : la belle plage sauvage à Matifou, le désert à perte de vue au Djebel Amour, un salon de l’Élysée (Ah non, ce n’est pas en Algérie), les rues d’Alger envahies par les manifestants brandissant des drapeaux algériens et les forces de l’ordre, une autre propriété viticole, la librairie d’Edmond Charlot (1915-2004) éventrée par une bombe, les murs blancs souillés de slogans graphités, et pour finir le départ sur le port d’Alger.


Le lecteur referme ce dernier tome, le cœur serré par cette forme d’abandon, ce vivre ensemble qui n’a pas été possible, et la perspective peu rassurante des années à venir. Bien sûr, l’auteur insuffle sa connaissance des événements à venir dans sa manière de présenter la situation, pour autant la seule condamnation porte sur l’usage de la violence. À l’issue de ces dix tomes, de ces deux saisons, le lecteur a acquis une vision tout autre de cette période de l’Histoire de l’Algérie, des attaches d’êtres humains à leur terre, à leur pays, avec des points de vue très différents entre les pieds noirs et les musulmans, mais jamais caricaturaux. Une lecture rendue exceptionnelle également par la proximité avec les personnages et les paysages. Il ne reste plus qu’à passer à la suite la suite : Suites algériennes T01.



mercredi 4 janvier 2023

Carnets d'Orient T09 Dernière demeure

Il ne s’agit pas de préférer sa mère à la justice, il s’agit d’aimer la justice autant que sa propre mère. – Jules Roy


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 8 : La fille du djebel Amour (2005) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2007. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) et la réponse de Jules Roy. Vient ensuite une introduction de trois pages, intitulée Le miroir de la mémoire commune, écrite par Fellag (Mohand Fellag de son nom complet), acteur, humoriste et écrivain algérien. Il commence par évoquer ce jour de l’hiver 1956, à six heures du matin où des parachutistes défoncent à coups de pied la porte de la maison de ses parents, et éjectent toute la famille dans la cour, puis les poussent à coups de pied et de crosse vers la place du village, comme tous les autres habitants. Il évoque sa jeunesse, parce que cette partie de sa vie ressemble à l’univers décrit par Jacques Ferrandez. Il se retrouve dans la lumière, les paysages, les personnages […]. Ferrandez et lui sont deux frères reliés à la même matrice mémorielle. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son cours ou de glisser un grain de sable pour en arrêter les rouages. Ce tome se termine à nouveau par une bibliographie listant une vingtaine d’ouvrages d’historiens.


Le 23 octobre 1958, le général Charles de Gaulle s’adresse aux Français dans une allocution télévisée. Il en appelle à la paix des braves : La vielle sagesse guerrière utilise depuis longtemps, quand on veut que se taisent les armes, le drapeau blanc des parlementaires. Et il répond que dans ce cas, les hommes seraient reçus et traités honorablement. Quand la voie démocratique est ouverte, quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur volonté, il n’y en a pas d’autre qui soit acceptable. Or cette voie est ouverte en Algérie. Le commandant Loizeau et le colonel Lebreton ont des avis divergents : le premier estime que c’est une trahison, le second que c’est une bonne chose et qu’il faut faire confiance au général. À Bab el Oued, les frères d’Octave prennent la déclaration du général comme une trahison envers les pieds-noirs.



Dans son exploitation viticole dans la campagne algérienne, Noémie veille sur son mari Casimir qui est dans le coma, et repense au déroulement de sa vie : son amour pour Paul, le départ de son fils Octave avec une Arabe. Dans la province du Québec, Octave Alban rentre chez lui dans son pick-up, en ramenant Jean qui s’arrête pour prendre un verre, avec Samia. Ils évoquent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les guerres coloniales, le sort des indigènes du Canada, le fait qu’une nation est une colonisation qui a réussi, l’échec de la guerre de conquête de l’Algérie, le droit à la dignité des Algériens et à la justice. À Alger, le colonel Lebreton rend visite à Bouzid dans sa cellule pour lui offrir un marché.


Les événements historiques majeurs continuent de survenir au cours de cette année et demie, du 23 octobre 1958 au premier février 1960. Comme dans les tomes précédents, l’auteur conserve sa narration à hauteur d’êtres humains, par le truchement de ses personnages, sans essayer de faire un cours d’histoire. Par voie de conséquence, en fonction de sa culture et de sa curiosité pour cette période de l’Histoire à cet endroit du monde, le lecteur peut trouver ces références trop intangibles, voire absconses. Ou il eut les prendre comme une invitation à poursuivre sa lecture en allant se renseigner sur ces sujets : l’évolution d’une proposition de Paix des Braves vers l’autodétermination, le plan Constantine (1958-1961, un programme économique élaboré par le gouvernement français, et annoncé par le général De Gaulle devant la préfecture de Constantinople le 03/10/58), le décret Crémieux (du nom de l’avocat et homme politique Adolphe Crémieux, qui attribuait la citoyenneté française aux Israélites indigènes d’Algérie), le plan Challe (du nom du général Maurice Challe, 1905-1979, série d'opérations menées par l'armée française), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le général Raoul Salan (1899-1984), le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) installé au Caire, etc. L’auteur intègre différentes unes de journaux d’époque, permettant d’afficher les événements les plus marquants pendant cette phase de la guerre d’Algérie.



Après la première page consacrée à l’allocution sur la Paix des Braves du général De Gaulle, il tarde au lecteur de retrouver les personnages. À la suite d’un décès dans la famille, Octave et sa compagne Samia doivent revenir en Algérie, avec la conscience qu’ils peuvent craindre des actions pour attenter à leur vie. Les dessins montrent un ex-militaire toujours aussi droit, avec un visage de plus en plus fermé, au fur et à mesure qu’il voit ses options se réduire, et qu’il prend conscience que les événements historiques le cantonnent à un rôle, un destin. Le petit minois de Samia a conservé toute sa séduction, encore augmentée avec sa nouvelle couleur de cheveux. Elle continue à toucher le cœur du lecteur, par son apparente fragilité générée par sa mince silhouette, par sa gentillesse, et également par le terrible dilemme moral : a-t-elle trahi son pays, sa communauté ? Le lecteur retrouve avec plaisir Jacky Tobalem, Juif algérien d’une cinquantaine d’années : léger embonpoint, grosses lunettes, en costume-cravate. Octave Alban retourne voir sa mère Noémie : une femme âgée aux cheveux blancs, au visage peu amène, au caractère marqué par l’amertume du déroulement de sa vie, de la tournure qu’elle prend en ces périodes troublées. L’artiste insuffle autant de vie et de personnalité aux deux gradés militaires, l’un arcbouté sur une victoire militaire en Algérie, l’autre assimilant la nécessité d’aller vers une résolution du conflit. La vie continue et de nouveaux personnages apparaissent, en particulier deux militaires, des soldats, un engagé d’une trentaine d’années, et un appelé d’une vingtaine d’années. Là encore, les dessins montrent deux individus très différents, par la morphologie, les expressions de visage, les postures.


Le lecteur retrouve avec le même plaisir les différents paysages d’Algérie représentés par l’artiste. Du fait de la densité des événements, celui-ci a renoncé aux illustrations en milieu de double planche pour pouvoir construire plus de cases, et ainsi intégrer plus de dialogues qui sont régulièrement d’exposition. Toutefois, cela n’empêche l’artiste d’offrir de très belles vues, à commencer par celle d’Alger en bord de mer, puis une grande artère de Bab el Oued (une des communes de la wilaya d’Alger). Première exception à la gestion resserrée des doubles pages : une magnifique vue du ciel inclinée de l’exploitation viticole des Alban. Deuxième exception, une case panoramique de la largeur de deux pages montrant les érables commençant à rougeoyer au Québec. Troisième et dernière exception, une zone désertique et montagneuse d’Algérie. Au fil des séquences, il est donné au lecteur d’admirer les bâtiments de la prison Barberousse à Alger, des routes de campagne, la place d’armes d’un fort militaire, un superbe cèdre, la zone de parking à l’extérieur de l’aéroport d’Alger Maison Blanche avec des voitures d’époque, le bar de Baraka, un ex-compagnon d’armes d’Octave.



Comme dans le tome précédent, les personnages échangent régulièrement leur point de vue, en le développant souvent de manière étoffée. Ils expliquent ainsi leur situation, leurs convictions ou leur histoire personnelle en Algérie. Par exemple, Jacky Tobalem rappelle qu’en 1940, les lois de Vichy ont été appliquées en Algérie. Le décret Crémieux a été abrogé, et les Juifs d’ici ont été renvoyés à leur condition d’indigènes. Ils ont perdu la citoyenneté française et le droit d’exercer leurs professions. Les fonctionnaires juifs ont été révoqués, les professions libérales leur ont été interdites, du jour au lendemain. Juif lui-même, il avait fait la guerre de 14-18. Il avait été médaillé. Il était à ce moment-là avocat depuis une dizaine d’années. Ses enfants ont été chassés de l’école laïque et républicaine. Nombre d’entre eux auraient fini à Auschwitz sans le débarquement en novembre 42. Les listes étaient prêtes, la police et la légion auraient fait le sale boulot. Le lecteur retrouve également les personnages principaux : il a bien en tête l’histoire personnelle de chacun d’entre eux. Il constate comment les événements, la guerre en Algérie influent sur leur vie. Ils ne sont que des fétus de paille, sans aucune prise sur ces affrontements. Ils ne peuvent que subir et faire avec, plus ou moins accepter, ou se révolter, se battre, s’élever contre l’injustice. Le lecteur ressent bien que le parti pris de l’auteur fait sens : il ne s’agit pas de réaliser un cours d’Histoire, mais de montrer des êtres humains dont la vie est modelée par les circonstances sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils n’ont pas choisi de naître Algérien ou pied-noir, pas choisi leur communauté, pas pu anticiper les conséquences de leur métier, militaire ou médecin. Ils se retrouvent placés devant des choix impossibles : renoncer à leur propriété pour les pieds-noirs, à leurs relations pour les couples mixtes, à leur communauté pour les Algériens qui souhaitent une vie en bonne intelligence avec les Français.


L’introduction de deux nouveaux soldats amène un point de vue différent : ils viennent de France et sont plus jeunes que les personnages principaux. Ils ont déjà une appréhension très différente de la situation, pas d’attache à cette terre. L’un d’eux est un militaire de carrière appréciant la rude vie au grand air pendant les manœuvres et les opérations, fréquentant les prostituées et les jeunes femmes peu farouches. L’autre est plus jeune, opposé à cette guerre, découvrant progressivement la réalité des atrocités commises par les deux camps. Ils sont eux aussi le jouet des forces historiques en mouvement.


Arrivé au neuvième tome, le lecteur sait que Jacques Ferrandez ne peut pas le décevoir : des dessins faisant passer l’amour de l’artiste pour les paysages de l’Algérie, des personnages ayant chacun une vie différente, un attachement à l’Algérie façonné par leur milieu d’origine et par leur parcours, incarnant par moment une des communautés, une expérience de l’Histoire à hauteur d’hommes, l’incidence des faits historiques sur ces individus. Dans le même temps, la narration nourrit aussi un vrai roman : le lecteur s’inquiète dès qu’il prend connaissance du titre. Il craint que ce chapitre ne soit fatal à l’un ou à l’autre, qu’ils n’y trouvent leur dernière demeure.