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mardi 23 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Deuxième partie

Attention aux cadavres dans les placards.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient - Suites algériennes: Première partie - 1962-2019 (2021) ; il constitue la deuxième partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de cinq pages, rédigée par Kamel Daoud, écrivain et journaliste franco-algérien, prix Goncourt du premier roman en 2015 pour Meursault, contre-enquête. Il évoque le fait que toute l’histoire récente de l’Algérie est une histoire réelle, inspirée de faits de plus en plus imaginaires, que le souvenir de la guerre est un vaste théâtre pour les Algériens, surtout ceux nés bien après car cet avant est leur seule success-story, qu’à chaque rupture politique on recommence la guerre de la décolonisation, que les personnages du récit algérien sont interchangeables et se tuent les uns les autres, et enfin que ce deuxième volume des Suites algériennes relate avec intelligence ce genre d’histoires collectives algériennes.


Chapitre un : Saïd – Dans le massif de l’Ouarsenis, le quatre avril 1962, un détachement d’une demi-douzaine de soldats armés marchent et arrivent dans un petit village. Le responsable du détachement explique que leurs hommes ont lancé une attaque sur les diables de l’OAS qui croyaient trouver un appui dans leur massif. Les Français aussi. Ils ont le même objectif : détruire cette vermine de l’OAS. L’officier continue : Ils ont envoyé l’aviation, mais dans la confusion certains des leurs ont été touchés. Sur le bas-côté, ils repèrent un Moudjahid grièvement brûlé. Ils l’emmènent sur une civière jusqu’au village, et ils ordonnent que l’on s’occupe de cet homme grièvement blessé au visage et sur tout le corps. L’officier désigne d’autorité une vieille dame pour le prendre en charge.



Le blessé est amené dans la maison de la vieille femme et allongé sur le lit. Celle-ci se lamente : encore des blessés, encore des morts, encore des disparus. En regardant le blessé, elle se demande si cet homme pourrait être son fils Rachid. Elle se fait la réflexion : un fils chez les Français, un fils au maquis, qui a tort, qui a raison ? Aujourd’hui, c’est celui qui gagne la guerre qui a raison, les perdants ont toujours tort. Elle se sort de son soliloque, convaincue qu’il s’agit bien de son fils Rachid. Elle sort à l’extérieur, et annonce aux deux soldats que grâce aux onguents et aux plantes il vivra. Ensuite, elle les remercie de lui avoir rendu son fils, celui qui est parti au maquis il y a trois ans, et dont personne n’avait de nouvelles. Puis elle rentre dans sa demeure et s’occupe à nouveau du blessé. Dehors, les soldats ont ramené un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, qu’ils sont persuadés être des Harkis. À l’intérieur, elle entend les sévices qu’ils leur font subir et elle le raconte au brûlé : Bien sûr, c’étaient des traîtres, mais quelle mère peut regarder ce qu’ils ont subi sans pleurer ? Ils les ont promenés dans le village, déguisés en femmes sous les coups et les crachats. Et puis ils se sont déchainés. Yeux crevés… Langues arrachées, sexe coupé, empalés sur des fers à béton !


Deuxième moitié de cette saison couvrant plus de cinquante ans d’histoire de l’Algérie, entreprise fort ambitieuse. L’auteur a retenu une structure identique à celle du premier tome : un découpage en douze chapitres, chacun portant le nom d’un des personnages : Saïd, Bouzid, Serge, Mathilde, l’écrivain, Nour, Momo, Hakim, Octave, Salihafa, Samia Paul-Yanis. Le lecteur familier de la série initiale anticipe avec impatience les retrouvailles avec ceux qu’il connaît déjà, et s’interroge sur les nouveaux venus. Le lecteur découvrant la série se rend compte que le narrateur sait faire en sorte qu’il se sente bienvenu, qu’il comprenne les enjeux même s’il découvre ces personnages. La narration continue également de passer d’une époque à une autre, commençant en 1962, juste après la guerre d’indépendance, allant jusqu’en 2018 pour le dernier chapitre, tout en se concentrant sur les années 1992 à Paris et 1993 en Algérie. En auteur complet, Ferrandez conçoit des situations offrant une réelle variété visuelle. Une partie de la narration est dévolue aux discussions entre personnages, et à l’évocation de souvenirs, chacun ayant son histoire personnelle, et une situation différente, incarnant une facette différente de la nature protéiforme de la société algérienne et ses liens avec la France. Une autre partie montre des actions civiles ou militaires, des individus en train d’agir, de se déplacer, etc.



Du fait du projet de ce diptyque, dans ce tome, comme dans le précédent, l’auteur intègre de nombreux événements et de nombreuses références historiques. En auteur complet, il sait qu’il va illustrer chaque lieu, chaque action. Une fois encore, son amour de l’Algérie irradie de chaque page : le désert du massif de l’Ouarsenis avec son sol aride et la maigre végétation , la modeste demeure de la vieille femme avec son toit en tuiles et sa grande pièce principale (peut-être unique), la route en terre empruntée par la colonne de véhicules militaires, Alger la blanche sous différents points de vue, du combat de rue à une vue panoramique avec la baie en arrière-plan, la Casbah (vieille ville ou médina d’Alger), l’hôtel Saint George à Alger, une maison ancienne détruite par le souffle d’une explosion, et le retour à la manifestation du premier Hirak de 2019. Le récit emmène également certains personnages à Paris avec les toits de zinc immédiatement reconnaissables, et même à Manhattan sur un site tout aussi emblématique. L’auteur veille à maintenir la cohérence historique, ce que le lecteur peut percevoir, par exemple, dans l’évolution des modèles de voitures dans la rue.


Comme attendu, le récit présente une forte densité culturelle, en plus de sa dimension historique. Là encore, la narration visuelle prend en charge le gros des informations afférentes. Au travers des tenues vestimentaires, que ce soit la robe et les parures traditionnelles de la vieille femme dans le village, les différents uniformes militaires et les armes correspondantes, ou encore la tenue du garçon d’étage de l’hôtel Saint George et la tenue plus personnelle de Momo. Au travers d’événements historique, par exemple le festival panafricain à Alger en juillet-août 1969 : le lecteur identifie facilement Archie Shepp (1937-) et Nina Simone (1933-2003). Et plus tard, le portrait de Mohamed Fellag (1950-) est aussi ressemblant que l’affiche pour son spectacle Bled Runner (2016). En fonction de son âge, le lecteur peut également retrouver des images vues à la télévision, qui paraissent plus vraies que natures, que ce soit des revendications filmées, ou des images de destruction dans Alger. L’art de conteur visuel de l’auteur éclate également dans la direction d’acteurs et dans la mise en scène : le lecteur peut aussi bien ressentir la colère latente de Serge (ancien porteur de valises du réseau Jeanson, et insoumis), l’inquiétude et l’implication de Nour, l’acceptation remarquable de l’écrivain parfaitement conscient des dangers qu’il court, ou encore l’attitude totalement maîtrisée et inexpressive du général Salihafa.



Après le premier tome, le lecteur sait parfaitement à quoi s’attendre : des chapitres d’une longueur de six à dix-huit pages, ou chaque personnage tour à tour donne son point de vue, explicite ses prises de positions, permettant de comprendre à quel point chaque individu est tributaire de son histoire personnelle et de l’endroit où il se trouve. Dispositif qui fait apparaître de manière patente la complexité de la composition de la société algérienne, elle aussi tributaire de son passé. Le lecteur s’attend bien sûr à retrouver Saïd, Bouzid ou encore Nour, Octave, Samia, et Paul-Yanis. Il apprécie l’intégration de ce personnage uniquement appelé l’écrivain : dans les remerciements et hommages, l’auteur indique qu’il s’est inspiré de Rachid Mimouni (1945-1995). Dans la bibliographie, Ferrandez liste également des ouvrages de Azouz Begag, Kamel Daoud, Mohammed Dib, Alice Kaplan, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Smir Toumi, ainsi que des essais et documents. Ce récit choral montre comment la vie de chaque individu se trouve façonnée par les circonstances, jusqu’à des situations improbables. Le lecteur suppose que certains personnages ont été créés uniquement pour rester en second plan, car un peu caricaturaux. Il en va ainsi du général Salihafa, l’un des hommes les plus importants au Pouvoir. Or l’auteur s’aventure jusque-là, racontant son histoire personnelle, ce qui le rend pleinement humain pour le lecteur, générant une empathie sans forcément déclencher de la sympathie.


Au travers de cette douzaine de personnages, l’auteur sait brosser le portrait partiel d’une nation en devenir. Il met à nu les mécanismes de perpétuation de la violence, sans généraliser une condamnation morale de sa part. Très lucide, Paul-Yanis énonce ledit mécanisme : Chaque nouvel occupant s’appuie sur ceux qui ont eu à souffrir du pouvoir en place, c’est une loi absolue. Nour expose sa conviction intime : Il n’est pas possible de laisser deux monstres gouverner le pays, l’État par une dictature militaire et la société par les islamistes ! Il faut résister, sinon qui le fera ?! Plus loin Paul-Yanis établit le constat suivant : La corruption, le népotisme, le pillage des ressources du pays et le mépris du peuple par une clique de profiteurs. Un soldat regrette amèrement que le Pouvoir ait été saisi par des individus qui n’ont pas combattu pendant la guerre d’Algérie. Un général se félicite que les Islamistes n’aient pas pris le pouvoir, tout en reconnaissant les morts au nom de la répression. Le lecteur se doute de quel côté balance le cœur de l’auteur, tout en appréciant qu’il donne la voix à toutes les parties prenantes. Et ce n’est pas tout… Le lecteur se rend compte que s’étant conforté dans ses propres certitudes, il est passé à côté de… l’intrigue ! Alors que l’auteur a joué franc jeu en montrant tout, obnubilé par la dimension historique et politique de l’œuvre, le lecteur n’a même pas vu ce qui se jouait sous son nez.


Une seconde partie d’aussi haute volée que la première, autant sur le plan de la narration visuelle, que sur la mise en lumière des tensions dans une jeune république indépendante, que pour une intrigue sous-jacente. Le lecteur ressort des Suites algériennes, fort ému par les épreuves bien réelles traversées par les personnages, ayant acquis une meilleure compréhension des tensions et des forces à l’œuvre en Algérie, et de leurs origines dans l’Histoire de ce pays. Parfait.



mardi 9 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Première partie

En révolution le pouvoir reste toujours aux mains des plus scélérats, c’est Danton qui a dit ça.


Ce tome constitue la première partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de Jean-Paul Mari, grand reporter, écrivain, réalisateur, dans laquelle il évoque : Toute une histoire politiquement très incorrecte, si souvent mais si mal racontée, deux fois taboue, étouffée en Algérie et ignorée en France. Une histoire finalement tue et qui ressurgit aujourd’hui, portée par la jeunesse révoltée du Hirak, le 1er novembre 2019, jour anniversaire – quel symbole ! – de l’insurrection fondatrice du FLN en 1954. Il évoque également : Cette volonté de l’auteur de dire et de montrer, sans juger, sans parti pris idéologique, un récit, un modeste récit, qui traque l’exactitude dans le moindre détail, en toute sincérité, […] avec une ambition simple et démesurée : apporter de la lumière là où les individus en manquent si cruellement. Le tome se termine par une bibliographie recensant sept romans d’auteurs diverses (Maïssa Bey, Gérard Grimaud, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Rachid Mimouni, Frédéric Paulin, Djawad Rostom Touati), vingt-quatre essais et documents, un film documentaire (Histoire secrète de l’antiterrorisme, de Patrick Rotman), trois adresses de ressources en ligne.


Alger, vendredi 1er novembre 2019. Le Hirak, trente-septième vendredi consécutif de manifestations depuis le vingt-deux février. Ce jour-là, la manifestation est énorme dans tout le pays. Elle est associée à la commémoration du premier novembre 1654, début de l’insurrection qui mena à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Place des martyrs, Paul Yanis Alban, le fils d'Octave et Samia, traverse la foule de manifestants dont certains brandissent des pancartes. Il s’engage dans une ruelle et marche d’un pas décidé. Il passe devant une petite échoppe où un homme et plusieurs femmes confectionnent des drapeaux algériens, comportant en son milieu le croissant rouge et une étoile à cinq branches.



Paul-Yanis Alban parvient au cimetière chrétien et il y pénètre. Il entre dans le bureau d’accueil et il présente le document d’inhumation : il s’agit de sa grand-mère, qui est décédée en 1965, c’est-à-dire après l’indépendance. Le fonctionnaire indique qu’il voit que le caveau a été créé en 1927, une concession valable cent ans. À la question du visiteur, il répond que le renouvellement de la concession se fait automatiquement, sans démarche. À ses côtés, son fils repère la référence de la concession : carré quarante-trois, concession 32. Il s’y rend en scooter pour vérifier. Il revient et il informe Alban que la pierre est tombée sur le côté, à cause du tremblement de terre de 2004, vraisemblablement. Arrivé devant la tombe, Alban constate qu’elle est grande ouverte. Les deux autres hommes l’aident à remettre le couvercle, et ils lui expliquent que ça peut arriver que des jeunes s’introduisent dans le cimetière la nuit. C’est gardé, mais le cimetière fait plus de quatorze hectares. Alors il y a des trafiquants qui cachent leur marchandise dans les tombes. Pendant le terrorisme, le GIA planquait des armes, aujourd’hui c’est plutôt de la drogue. Toutefois, le caveau sous la dalle et le cercueil n’ont pas été touchés.


Le lecteur découvre que l’auteur a donné une suite à sa série sur l’histoire de l’Algérie en dix tomes : Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954 (1987 à 1995) & Carnets d’Algérie – Intégrale 2 : 1954-1962 (2003 à 2009). Il se rue sur ce premier tome d’un diptyque qui évoque l’histoire du pays de 1962 à 2019. Comme l’indique le texte de l’introduction, l’auteur reprend son dispositif initial : raconter ces événements au travers de différents personnages, une forme chorale du récit, permettant de présenter plusieurs points de vue, de les incarner au travers d’histoires personnelles. Tout commence par un mouvement populaire pour protester contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet de se maintenir au pouvoir dans le cadre d'une transition pour mettre en œuvre des réformes, puis pour réclamer la mise en place d'une Deuxième République. Par la suite, le récit passe en 1998, pour les événements d’octobre, au cours desquels l’armée prend le contrôle pendant cette crise. Puis en 1965, pour le coup d'État du 19 juin mené par le colonel Houari Boumédiène (1932-1978), ministre de la Défense. Et enfin en 1991 pour élections législatives algériennes organisées par le président Chadli Bendjedid.



Comme dans les deux cycles précédents, l’amour de l’auteur pour se pays irradie littéralement de chaque page. Bien évidemment, le lecteur attend de lui une reconstitution historique rigoureuse et impeccable : son horizon d’attente se trouve comblé. Pour chaque époque, l’artiste effectue une reconstitution historique soignée : les tenues vestimentaires, les marques et modèles de véhicules, les décorations intérieures différentes en Algérie et en France, les uniformes militaires, les armes, etc. Il représente les rues d’Alger, les allées du cimetière chrétien, la grande esplanade de l’école militaire Cherchell, les montagnes de l’Afghanistan, le port d’Oran, la grande propriété des Alban, les côtes de l’Esterel, etc. Sa connaissance de la ville d’Alger et le lien affectif qu’il entretient avec elle transparaît dans le choix de ses décors, dans sa mise en couleurs transcrivant les ambiances lumineuses spécifiques, dans la manière dont les personnages habitent réellement ces lieux, que ce soient des logements ou des cafés, en temps de paix ou lorsque l’armée fait régner l’ordre.


Ces suites algériennes évoquent de nombreuses facettes de l’identité algérienne, au travers des divers personnages, dont certains ont dû quitter l’Algérie pour s’installer en France, exerçant diverses professions. Ainsi, le lecteur se retrouve dans des endroits inattendus, allant du musée des beaux-arts algérois et son magnifique parc, aux bidonvilles de Nanterre, en passant par Montmartre. Immédiatement, il ressent l’apport de la bande dessinée comme forme de narration. Les personnages se retrouvent incarnés : une direction d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation ou effet de manche. Le lecteur absorbe de manière organique les éléments visuels qui portent de nombreuses informations informelles : la tenue du fils du responsable de l’accueil au cimetière (avec sa casquette à l’envers), la présence de policiers en tenue anti-émeute, des barbus en tenue traditionnelle en fond de case, la réalité du bidonville de Nanterre et sa boue qui colle aux chaussures et aux bas de pantalon, la façon de se tenir au comptoir d’un café, la détresse de Noémie Alban incapable de s’adapter aux changements, la terrible chaleur du Kanoun posé à même le sol pour servir d’instrument de torture, la vitalité des jeunes femmes Mathilde et Juliette, ou encore les très belles côtes de l’Estérel.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur anticipe ses retrouvailles avec certains personnages, ou au contraire craint d’être perdu avec des références à des histoires personnelles passées. L’auteur a opté pour un juste milieu : le lecteur ayant un investissement affectif dans Noémie Alban ou Nour éprouve bien une émotion à les retrouver. Celui qui découvre la série ressent que ces personnages ont une histoire antérieure, un passé, sans se sentir tenu à l’écart. La structure chorale du récit fonctionne parfaitement : le journaliste revenant en Algérie des années après l’indépendance, la vieille dame pied-noir entre regret d’une époque révolue où elle bénéficiait d’une position dominante et jugement de valeur condescendant sur ce qu’est devenu le pays, les combattants pour l’Indépendance redevenus simples soldats dans une armée au service d’individus ayant trahi leurs idéaux, rêvant pour certains d’un Islam plus radical, des Algériens ayant connu Alger et les paysages ouverts du pays, se retrouvant dans un bidonville à l’écart de Paris, une nouvelle génération de Français venant participer en Algérie à une forme de réparation des crimes commis pendant la période coloniale, un officiel français défendant les intérêts de son pays et luttant contre un rapprochement de l’Algérie avec l’URSS, des militaires algériens inquiet de la montée en puissance du Front islamique du salut, des êtres humains ayant une histoire personnelle incarnant chacun une facette différente et complémentaire de la pluralité de l’Algérie, de son histoire.


L’auteur sait maintenir le bon équilibre entre personnages attachants et incarnation de convictions idéologiques. Au fur et à mesure des chapitres, le lecteur se souvient de l’histoire de ce pays, ou la découvre en partie ou en totalité. Il lui prend souvent l’envie d’aller se renseigner plus avant sur tel ou tel événement, tel ou tel contexte. Il prend progressivement conscience de l’ampleur de la complexité de la situation de la population, des enjeux de tout gouvernement algérien. Il se rend compte que lesdits enjeux correspondent à ceux d’une démocratie qui s’établit après une révolution, devant composer avec des intérêts hétéroclites, une population composite, des conflits entre citoyens dont les plaies n’ont pas encore guéri, des dérives autoritaristes, des élites faisant passer leur intérêt personnel avant tout, une corruption bien implantée, des gouvernants qui font passer l’intérêt du peuple après le leur, le risque d’ingérences étrangères, etc. La démarche de l’auteur est de décrire, de rendre compte de la complexité. Au travers de ces neuf chapitres, il ne dresse pas un portrait à charge d’une nation corrompue : il montre les difficultés auxquelles cette jeune démocratie se heurte, devant assimiler et accepter son passé conflictuel, lutter contre les dérives autoritaires et la radicalisation, trouver son chemin vers l’épanouissement de sa population. Cette histoire agit également comme un révélateur des dangers qui minent le fonctionnement et les valeurs d’une démocratie.


Revenir en Algérie pour regarder son histoire depuis 1962, dans toute sa complexité, quelle gageure ! L’auteur réalise un tour de force, tant sur le plan de la narration visuelle, que sur l’intelligence de la structure de son récit. Le lecteur ressent les difficultés à surmonter par ce peuple composite, au travers des événements historiques, sous le regard bienveillant et aimant de l’auteur. Formidable.



mardi 17 janvier 2023

Carnets d'Orient T10 - Terre fatale

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. – Albert Camus


Ce tome est le dernier de la série initiale, le dernier du second cycle. Il vaut mieux avoir commencé par le premier tome Djemilah (1987). Ce tome a été publié pour la première fois en 2009. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Vient ensuite une introduction rédigée par Maïssa Bey, une écrivaine algérienne, intitulée Que la parole vienne. Elle loue l’impartialité de l’auteur : il ne propose pas de réponse, il ne juge, ni ne condamne. Il se fait l’écho des anonymes, de leur désarroi, de leurs faiblesses et de leurs contradictions, de leurs errements et de leur détresse si souvent exploitée pour les besoins d’une cause peu soucieuse d’apaisement. Elle termine en faisant le vœu que vienne la parole pour réconcilier les mémoires. Alors seulement les individus pourront regarder leur histoire en face. Alors seulement la guerre sera finie. Ce tome se termine avec une bibliographie d’une vingtaine d’ouvrages historiques ou biographies dont la lecture a contribué à la réalisation de cet album.


Le dix mars 1960, à cap Matifou près d’Alger, le colonel Lebreton arrête sa voiture, et en descend avec Octave Alban pour marcher tranquillement sur la plage. Il entame la conversation : il présente ses sincères condoléances car il sait que l’ex-capitaine vient d’enterrer son père. En réponse à une remarque de son interlocuteur, il passe au vif du sujet : lui proposer une mission. Octave explique que c’est hors de question : il ne reprendra pas du service pour un gouvernement qui s’apprête à abandonner tous les Algériens. Le colonel finit par lui dire qu’il lui propose une mission se déroulant sur le territoire où se trouve sa compagne Samia. Le choix d’Octave est vite fait, contre ses principes.



De son côté, Samia est de retour là où elle a grandi, chez les siens. Le seul endroit où elle peut revenir, et redevenir elle-même. Elle a retrouvé sa grand-mère. Celle-ci n’a pas aimé ce qu’elle est devenue, et après quelques semaines elle a détesté son ventre rond, au point de vouloir faire passer le bébé. Samia a dû se battre avec elle : cet enfant à naître est celui de l’amour. Mais pour sa grand-mère ce qui aurait dû être une journée de gloire est un jour de honte. Finalement elle accepte ce qui est et elle protège sa petite-fille. Elle lui coupe les cheveux et les passe au henné pour conjurer la malchance et éloigner les mauvais esprits. Octave Alban finit par arriver dans le village où se trouve Samia. À la descente de voiture, il est accueilli par Saïd qui a grandi. Ce dernier lui demande si l’armée va rester. Le capitaine qui a repris du service n’a pas de certitude pour le rassurer. Il demande où se trouve Samia. Assis devant elle, il lui demande pourquoi elle est partie. Elle répond qu’elle avait besoin de se retrouver. Elle a dû oublier ce qu’est son peuple, son pays aujourd’hui. Il n’est pas possible de construire ainsi un futur pour son bébé à venir.


Le lecteur entame ce dernier tome dans un état d’esprit bizarre. Il sait qu’il va devoir quitter ces personnages qu’il a accompagnés depuis le tome 6. Il connaît déjà le dénouement : le résultat du référendum sur l'autodétermination de l'Algérie du 8 janvier 1961, et le départ des Français du sol algérien. Il sait également que l’auteur va évoquer en arrière-plan les principaux événements historiques sans les développer, sans les présenter sous forme d’exposé : le principe de la série reste de vivre ces événements à hauteur d’être humain, au travers de différents personnages pour en faire apparaître la diversité des conséquences. Le lecteur sent son cœur se serrer car il a noué des liens très fort avec Samia et Octave Alban, avec le jeune Saïd, et même avec le colonel Lebreton ou Bouzid. Il découvre la citation d’Albert Camus en exergue : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Il voit que c’est exactement le principe qui a guidé Jacques Ferrandez pour sa série : présenter l’Histoire de l’Algérie au travers de personnages auxquels il a insufflé une remarquable humanité. Le colonel Lebreton continue de faire son métier, ayant su adapter son point de vue à l’évolution de la situation. Octave fait passer sa compagne avant ses principes. Samia peut quitter physiquement son pays, mais elle ne peut pas extirper son pays de son histoire personnelle. Saïd, un Arabe adolescent ayant trouvé une situation dans l’armée française, a une conscience aigüe de la manière dont les autres Algériens vont le considérer si la France se retire du pays. Noémie, la mère d’Octave, voit tous ses biens lui échapper, que ce soit sa fortune personnelle, ou son exploitation viticole.



Comme dans les tomes précédents, les personnages sont portés aux longues réparties, pas des soliloques, ni des tirades, mais ils prennent leur temps d’exposer leur état d’esprit, d’expliquer leur situation. Ils sont à la fois uniques en tant qu’individu, à la fois emblématiques d’une catégorie de la population. Par exemple, Octave Alban, ex parachutiste, en vient à dire à son colonel que, franchement, il ne sait plus où est son devoir, où sont ses convictions. Il ne sait qu’une chose : quand la vérité est introuvable, il ne reste plus qu’à faire ce que l’on croit juste. Pour lui, ce qui compte, c’est la fidélité à la parole donnée, la fidélité aux siens, la fidélité à la terre où sont enterrés ses morts. Il se fie à son instinct, celui de l’animal qui défend sa tanière, ou celui du premier homme qui défend sa tribu, sa famille. Dans le fil de la narration, ces moments apparaissent organiques, dépourvus de théâtralité : les individus ont besoin de pouvoir dire leur situation, dire leurs difficultés de compréhension, la disparition de leurs repères, leur colère qui peut les amener à prendre les armes et à commettre des actes atroces, leur espoir de pouvoir se raccrocher à une hypothétique compensation. La situation ne cesse de leur échapper, les événements les prennent au dépourvu et ils n’ont aucune prise dessus, ni pour les infléchir, ni pour les anticiper.


Comme dans les tomes précédents, la lecture révèle plus ses saveurs si le lecteur est un peu familier avec lesdits événements historiques. Par exemple, il vaut mieux avoir une idée de l’articulation entre le Front de Libération Nationale (FLN), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA). Dans ce tome, le lecteur voit se produire en premier plan ou en toile de fond la grève générale et la manifestation de décembre 1960 (des manifestations organisées dans la plupart des villes pour l’indépendance de l’Algérie), la formation de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) en février 1961, la fusillade de la grande poste (aussi appelé Massacre de la rue d’Isly à Alger) le 26 mars 1962, le putsch des généraux du 21 avril 1961 (Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller), les accords d’Évian (négociations entre le gouvernement de la République française et le GPRA) en 1962. À l’échelle des personnages, les massacres continuent : répression militaire des manifestations, exécutions sommaires en pleine rue d’Alger, ratonnades à Paris, attentats terroristes à la bombe.



Complètement absorbé par le déroulement des événements et les réactions des personnages, le lecteur en oublie d’apprécier les dessins, les tenant pour acquis. Pourtant, l’artiste ne se contente pas du minimum syndical. La narration visuelle reste de haut niveau. Il suffit que le lecteur songe un instant aux personnages pour qu’il se rende compte que les images expriment parfaitement leur personnalité et leur état d’esprit. Samia redevient radieuse en se retrouvant dans son village natal, éprouvant la satisfaction d’être chez elle, à sa place. Au contraire, le visage d’Octave Alban se fait de plus dur et fermé, toujours plus conscient d’être contraint et forcé de jouer un rôle qu’il n’a pas choisi et dont il ne veut pas. L’inquiétude visible sur le visage de Saïd sert le cœur du lecteur : il connaît le sort des harkis et lui non plus ne peut rien y changer. Il sourit un bref instant en découvrant les petits tortillons à proximité de la tête de Momo en train de déclamer de la poésie : il comprend qu’il est exalté, habité par l’inspiration. Il ne sourit pas en retrouvant les mêmes tortillons à proximité de la tête de Noémie, la mère d’Octave : elle aussi se trouve dans un état d’esprit déstabilisé par les événements, mais c’est parce qu’elle n’est plus capable de les assimiler, d’appréhender ce que signifie le départ des pieds noirs. L’Algérie reste un personnage visuel à part entière : la belle plage sauvage à Matifou, le désert à perte de vue au Djebel Amour, un salon de l’Élysée (Ah non, ce n’est pas en Algérie), les rues d’Alger envahies par les manifestants brandissant des drapeaux algériens et les forces de l’ordre, une autre propriété viticole, la librairie d’Edmond Charlot (1915-2004) éventrée par une bombe, les murs blancs souillés de slogans graphités, et pour finir le départ sur le port d’Alger.


Le lecteur referme ce dernier tome, le cœur serré par cette forme d’abandon, ce vivre ensemble qui n’a pas été possible, et la perspective peu rassurante des années à venir. Bien sûr, l’auteur insuffle sa connaissance des événements à venir dans sa manière de présenter la situation, pour autant la seule condamnation porte sur l’usage de la violence. À l’issue de ces dix tomes, de ces deux saisons, le lecteur a acquis une vision tout autre de cette période de l’Histoire de l’Algérie, des attaches d’êtres humains à leur terre, à leur pays, avec des points de vue très différents entre les pieds noirs et les musulmans, mais jamais caricaturaux. Une lecture rendue exceptionnelle également par la proximité avec les personnages et les paysages. Il ne reste plus qu’à passer à la suite la suite : Suites algériennes T01.



mercredi 4 janvier 2023

Carnets d'Orient T09 Dernière demeure

Il ne s’agit pas de préférer sa mère à la justice, il s’agit d’aimer la justice autant que sa propre mère. – Jules Roy


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 8 : La fille du djebel Amour (2005) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2007. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) et la réponse de Jules Roy. Vient ensuite une introduction de trois pages, intitulée Le miroir de la mémoire commune, écrite par Fellag (Mohand Fellag de son nom complet), acteur, humoriste et écrivain algérien. Il commence par évoquer ce jour de l’hiver 1956, à six heures du matin où des parachutistes défoncent à coups de pied la porte de la maison de ses parents, et éjectent toute la famille dans la cour, puis les poussent à coups de pied et de crosse vers la place du village, comme tous les autres habitants. Il évoque sa jeunesse, parce que cette partie de sa vie ressemble à l’univers décrit par Jacques Ferrandez. Il se retrouve dans la lumière, les paysages, les personnages […]. Ferrandez et lui sont deux frères reliés à la même matrice mémorielle. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son cours ou de glisser un grain de sable pour en arrêter les rouages. Ce tome se termine à nouveau par une bibliographie listant une vingtaine d’ouvrages d’historiens.


Le 23 octobre 1958, le général Charles de Gaulle s’adresse aux Français dans une allocution télévisée. Il en appelle à la paix des braves : La vielle sagesse guerrière utilise depuis longtemps, quand on veut que se taisent les armes, le drapeau blanc des parlementaires. Et il répond que dans ce cas, les hommes seraient reçus et traités honorablement. Quand la voie démocratique est ouverte, quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur volonté, il n’y en a pas d’autre qui soit acceptable. Or cette voie est ouverte en Algérie. Le commandant Loizeau et le colonel Lebreton ont des avis divergents : le premier estime que c’est une trahison, le second que c’est une bonne chose et qu’il faut faire confiance au général. À Bab el Oued, les frères d’Octave prennent la déclaration du général comme une trahison envers les pieds-noirs.



Dans son exploitation viticole dans la campagne algérienne, Noémie veille sur son mari Casimir qui est dans le coma, et repense au déroulement de sa vie : son amour pour Paul, le départ de son fils Octave avec une Arabe. Dans la province du Québec, Octave Alban rentre chez lui dans son pick-up, en ramenant Jean qui s’arrête pour prendre un verre, avec Samia. Ils évoquent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les guerres coloniales, le sort des indigènes du Canada, le fait qu’une nation est une colonisation qui a réussi, l’échec de la guerre de conquête de l’Algérie, le droit à la dignité des Algériens et à la justice. À Alger, le colonel Lebreton rend visite à Bouzid dans sa cellule pour lui offrir un marché.


Les événements historiques majeurs continuent de survenir au cours de cette année et demie, du 23 octobre 1958 au premier février 1960. Comme dans les tomes précédents, l’auteur conserve sa narration à hauteur d’êtres humains, par le truchement de ses personnages, sans essayer de faire un cours d’histoire. Par voie de conséquence, en fonction de sa culture et de sa curiosité pour cette période de l’Histoire à cet endroit du monde, le lecteur peut trouver ces références trop intangibles, voire absconses. Ou il eut les prendre comme une invitation à poursuivre sa lecture en allant se renseigner sur ces sujets : l’évolution d’une proposition de Paix des Braves vers l’autodétermination, le plan Constantine (1958-1961, un programme économique élaboré par le gouvernement français, et annoncé par le général De Gaulle devant la préfecture de Constantinople le 03/10/58), le décret Crémieux (du nom de l’avocat et homme politique Adolphe Crémieux, qui attribuait la citoyenneté française aux Israélites indigènes d’Algérie), le plan Challe (du nom du général Maurice Challe, 1905-1979, série d'opérations menées par l'armée française), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le général Raoul Salan (1899-1984), le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) installé au Caire, etc. L’auteur intègre différentes unes de journaux d’époque, permettant d’afficher les événements les plus marquants pendant cette phase de la guerre d’Algérie.



Après la première page consacrée à l’allocution sur la Paix des Braves du général De Gaulle, il tarde au lecteur de retrouver les personnages. À la suite d’un décès dans la famille, Octave et sa compagne Samia doivent revenir en Algérie, avec la conscience qu’ils peuvent craindre des actions pour attenter à leur vie. Les dessins montrent un ex-militaire toujours aussi droit, avec un visage de plus en plus fermé, au fur et à mesure qu’il voit ses options se réduire, et qu’il prend conscience que les événements historiques le cantonnent à un rôle, un destin. Le petit minois de Samia a conservé toute sa séduction, encore augmentée avec sa nouvelle couleur de cheveux. Elle continue à toucher le cœur du lecteur, par son apparente fragilité générée par sa mince silhouette, par sa gentillesse, et également par le terrible dilemme moral : a-t-elle trahi son pays, sa communauté ? Le lecteur retrouve avec plaisir Jacky Tobalem, Juif algérien d’une cinquantaine d’années : léger embonpoint, grosses lunettes, en costume-cravate. Octave Alban retourne voir sa mère Noémie : une femme âgée aux cheveux blancs, au visage peu amène, au caractère marqué par l’amertume du déroulement de sa vie, de la tournure qu’elle prend en ces périodes troublées. L’artiste insuffle autant de vie et de personnalité aux deux gradés militaires, l’un arcbouté sur une victoire militaire en Algérie, l’autre assimilant la nécessité d’aller vers une résolution du conflit. La vie continue et de nouveaux personnages apparaissent, en particulier deux militaires, des soldats, un engagé d’une trentaine d’années, et un appelé d’une vingtaine d’années. Là encore, les dessins montrent deux individus très différents, par la morphologie, les expressions de visage, les postures.


Le lecteur retrouve avec le même plaisir les différents paysages d’Algérie représentés par l’artiste. Du fait de la densité des événements, celui-ci a renoncé aux illustrations en milieu de double planche pour pouvoir construire plus de cases, et ainsi intégrer plus de dialogues qui sont régulièrement d’exposition. Toutefois, cela n’empêche l’artiste d’offrir de très belles vues, à commencer par celle d’Alger en bord de mer, puis une grande artère de Bab el Oued (une des communes de la wilaya d’Alger). Première exception à la gestion resserrée des doubles pages : une magnifique vue du ciel inclinée de l’exploitation viticole des Alban. Deuxième exception, une case panoramique de la largeur de deux pages montrant les érables commençant à rougeoyer au Québec. Troisième et dernière exception, une zone désertique et montagneuse d’Algérie. Au fil des séquences, il est donné au lecteur d’admirer les bâtiments de la prison Barberousse à Alger, des routes de campagne, la place d’armes d’un fort militaire, un superbe cèdre, la zone de parking à l’extérieur de l’aéroport d’Alger Maison Blanche avec des voitures d’époque, le bar de Baraka, un ex-compagnon d’armes d’Octave.



Comme dans le tome précédent, les personnages échangent régulièrement leur point de vue, en le développant souvent de manière étoffée. Ils expliquent ainsi leur situation, leurs convictions ou leur histoire personnelle en Algérie. Par exemple, Jacky Tobalem rappelle qu’en 1940, les lois de Vichy ont été appliquées en Algérie. Le décret Crémieux a été abrogé, et les Juifs d’ici ont été renvoyés à leur condition d’indigènes. Ils ont perdu la citoyenneté française et le droit d’exercer leurs professions. Les fonctionnaires juifs ont été révoqués, les professions libérales leur ont été interdites, du jour au lendemain. Juif lui-même, il avait fait la guerre de 14-18. Il avait été médaillé. Il était à ce moment-là avocat depuis une dizaine d’années. Ses enfants ont été chassés de l’école laïque et républicaine. Nombre d’entre eux auraient fini à Auschwitz sans le débarquement en novembre 42. Les listes étaient prêtes, la police et la légion auraient fait le sale boulot. Le lecteur retrouve également les personnages principaux : il a bien en tête l’histoire personnelle de chacun d’entre eux. Il constate comment les événements, la guerre en Algérie influent sur leur vie. Ils ne sont que des fétus de paille, sans aucune prise sur ces affrontements. Ils ne peuvent que subir et faire avec, plus ou moins accepter, ou se révolter, se battre, s’élever contre l’injustice. Le lecteur ressent bien que le parti pris de l’auteur fait sens : il ne s’agit pas de réaliser un cours d’Histoire, mais de montrer des êtres humains dont la vie est modelée par les circonstances sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils n’ont pas choisi de naître Algérien ou pied-noir, pas choisi leur communauté, pas pu anticiper les conséquences de leur métier, militaire ou médecin. Ils se retrouvent placés devant des choix impossibles : renoncer à leur propriété pour les pieds-noirs, à leurs relations pour les couples mixtes, à leur communauté pour les Algériens qui souhaitent une vie en bonne intelligence avec les Français.


L’introduction de deux nouveaux soldats amène un point de vue différent : ils viennent de France et sont plus jeunes que les personnages principaux. Ils ont déjà une appréhension très différente de la situation, pas d’attache à cette terre. L’un d’eux est un militaire de carrière appréciant la rude vie au grand air pendant les manœuvres et les opérations, fréquentant les prostituées et les jeunes femmes peu farouches. L’autre est plus jeune, opposé à cette guerre, découvrant progressivement la réalité des atrocités commises par les deux camps. Ils sont eux aussi le jouet des forces historiques en mouvement.


Arrivé au neuvième tome, le lecteur sait que Jacques Ferrandez ne peut pas le décevoir : des dessins faisant passer l’amour de l’artiste pour les paysages de l’Algérie, des personnages ayant chacun une vie différente, un attachement à l’Algérie façonné par leur milieu d’origine et par leur parcours, incarnant par moment une des communautés, une expérience de l’Histoire à hauteur d’hommes, l’incidence des faits historiques sur ces individus. Dans le même temps, la narration nourrit aussi un vrai roman : le lecteur s’inquiète dès qu’il prend connaissance du titre. Il craint que ce chapitre ne soit fatal à l’un ou à l’autre, qu’ils n’y trouvent leur dernière demeure.





jeudi 22 décembre 2022

Carnets d'Orient T08 La fille du Djebel Amour

Mais le pire est le crime contre l’espoir.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe (2004) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2005, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation de Mouloud Feraoun (1913-1962) : Il arrivera un moment où l’armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté, les uns au nom d’une liberté difficile à conquérir, l’autre au nom d’un système périmé qu’elle s’acharne à défendre. Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Vient ensuite une introduction de quatre pages, rédigée par Michel Pierre, agrégé d’histoire, spécialiste, entre autres, de l’histoire coloniale. Il évoque la situation du gouvernement français et sa politique en Algérie, en 1957 et 1958. Il en présente plusieurs facettes : les Détachements Opérationnels de Protection, les Unités Opérationnelles de Recherche (UOR), les noms du cynisme et de la dérision pour désigner les tortures (brasse coulée, gégène, rock’n’roll, manivelle, corvée de bois), les termes lumineux et anodins pour désigner les grandes opérations militaires du général Challe (Étincelles, Jumelles, Pierres précieuses), la bleuite, les Sections Administratives Spécialisées (SAS), les wilayas, l’Armée de Libération Nationale, la force K (pour désigner les Kabyles et leur antagonisme envers les Arabes), l’Armée Nationale du Peuple Algérien (ANPA), les Moghaznis, l’opération Oiseau Bleu, etc.


Dans une zone montagneuse désertique de l’Algérie, à l’été 1957, Samia ligotée nue sur une couverture dans une petite maison de pierre voit Bouzid s’encadrer dans l’embrasure de la porte. Peu de temps après, Bouzid se rend dans l’autre petite maison de pierre qui abrite Ali, un autre prisonnier, lui aussi entravé. Il lui dit que Samia a commencé à parler. Ali ne veut pas le croire. Le premier défend le patriotisme découlant de la religion. Le second se bat pour sa dignité et celle de son peuple et il estime que si la foi anime nombre de combattants, c’est que la plupart sont analphabètes. Là où il y a la religion, c’est qu’il n’y a rien d’autre.



Non loin de là, Octave Alban et quatre soldats cheminent à pied, avec des mules chargées d’armes, sous la pluie. Ils arrivent devant une mechta et toquent à la porte. Un Arabe âgé leur ouvre et Octave prononce le début de la phrase de reconnaissance, l’autre, la seconde partie. Il leur indique que le poste de commandement a changé de place : il se trouve à une heure d’ici et les moudjahidines attendent les armes avec impatience. En réponse à une question, il confirme qu’ils ont bien deux prisonniers avec eux. Le petit groupe reprend sa marche. La pluie a cessé.


Depuis le tome 6, c’est-à-dire le début du deuxième cycle, les introductions se font plus denses, plus fournies. En fonction de son appétence, le lecteur peut préférer rentrer dans le vif du sujet et commencer par lire la bande dessinée, ce pour quoi il a fait l’acquisition de cet ouvrage. Ou bien il peut avoir pris l’habitude de jeter d’abord un coup d’œil à l’introduction pour savoir qui l’a écrite, qui apporte sa caution à cette œuvre, et la lire pour savoir quel est le point de vue du commentaire développé. Dans le cas du présent tome, l’historien se livre à une contextualisation avec plusieurs mises en perspective très édifiantes. La position du gouvernement français qui ne peut pas envisager de qualifier les conflits de guerre civile, au point que cette reconnaissance ne survienne qu’en 1999, avec une nouvelle plaque sous l’Arc de Triomphe comprenant le terme de Guerre d’Algérie. La mise en pratique de techniques de guerre psychologique apprises pendant la guerre d’Indochine par l’armée française. La mise à profit de l’antagonisme Kabyles-Arabes par l’armée française. L’importance de Mohammed Bellounis (1912-1958), militant du Mouvement national algérien (MNA). Un développement sur les Sections Administratives Spécialisées, et leurs officiers au képi bleu. Après coup, il s’avère que ce texte fournit une profondeur de champ au récit en bande dessinée, qu’il permet de mieux saisir certaines phrases qui font allusion à ces organisations, à ces opérations, sans avoir la place de les détailler.



De fait, les différents personnages exposent régulièrement leur point de vue sur la situation, sur leur ressenti, sur la manière dont ils sentent qu’ils incarnent un type d’Algérien ou un autre, ou en tout cas un individu habitant et vivant en Algérie, chacun avec son origine, son histoire personnelle. De temps à autre, le lecteur peut voir que l’auteur utilise tel personnage pour exprimer telle opinion. C’est flagrant quand Ali écrit une citation d’Albert Camus (1913-1960) sur un mur : Bientôt l‘Algérie ne sera plus peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents. Ça l’est aussi quand Octave se considère en tant que militaire français sur le sol algérien, ou quand Samia évoque sa participation à un mouvement terroriste arabe. Mais à chaque fois, ledit personnage apparaît beaucoup plus complexe : il ne peut pas être réduit à un stéréotype, à une unique composante. Ali a choisi de rejoindre le Front National de Libération, pour autant l’idéologie du mouvement, ses valeurs, ses modes d’action ne correspondent pas à 100% à ses propres convictions. De même, l’histoire personnelle du capitaine Octave l’a conduit à écrire un article qui a été publié dans un grand quotidien algérois dénonçant les pratiques de torture par l’armée française. Samia a suivi des études de médecine : elle refuse de continuer à tuer, elle souhaite exercer sa profession et elle a une conscience aigüe du fait que les hommes arabes ne sont pas prêts à accepter de se faire soigner par une femme.


Ouvrir un tome de cette série, c’est donc s’immerger dans la société de cette époque, mais aussi voyager en Algérie, par les yeux d’un artiste amoureux de ses paysages. Dans la première planche, le lecteur peut admirer un petit groupe de maison sur un flanc de coteau, avec des contours discrètement détourés au crayon, et un rendu à l’aquarelle transcrivant avec bonheur l’ambiance lumineuse. À sept reprises, le lecteur retrouve cette mise en page particulière initiée par l’artiste au début du cycle un paysage représenté sans bordure s’étalant sur une partie de la page de gauche et une partie de la page de droite, ainsi qu’au niveau de la pliure centrale, établissant ainsi l’environnement et disposant de place pour avoir de la consistance. Le lecteur admire ainsi à deux reprises la région montagneuse et désertique dans laquelle progressent le petit groupe d’Octave Alban, en plein soleil, puis une zone un peu plus éloignée de nuit. Viennent ensuite des plateaux désertiques, une zone de désert de sable, une anfractuosité rocheuse servant d’abri à un commando militaire, une scène de foule à Alger à l’occasion du discours du 4 juin 1958 du général de Gaulle. Au fil des mises en page plus classiques, le lecteur peut également découvrir les petites maisons en pierre, l’aire de décollage des hélicoptères du bastion 23 à Alger, plusieurs vues de la ville d’Alger, le système d’irrigation d’un village dans une oasis.



Comme dans les tomes précédents, Jacques Ferrandez utilise l’aquarelle pour rendre la luminosité de chaque paysage. Alors qu’il pourrait craindre une forme de pauvreté visuelle quand les personnages discutent dans le désert, le lecteur se rend compte que ces scènes dégagent un réel charme, qu’elles l’attirent dans cet environnement à la lumière changeante, à la chaleur douce. Il en va de même pour les scènes nocturnes, avec une lumière bleutée très séduisante. Encore une fois l’amour de l’auteur pour ce pays transparaît à chaque page. Celui pour ses personnages également. Éventuellement, le lecteur peut tiquer pour la féminité délicate de la menue Samia, et sa nudité en tant que prisonnière. Pour autant ce n’est pas une image voyeuriste pour le plaisir de se rincer l’œil, mais plutôt l’évidence de la beauté humaine contrastée avec le comportement inhumain du geôlier. Samia mise à part, l’artiste ne cherche pas à embellir ses personnages d’une manière romanesque, ou à les enlaidir s’ils se trouvent du mauvais côté de la morale ou de l’Histoire. Il reste dans un registre naturaliste ce qui atteste du fait que chacun est un être humain, imparfait, avec ses contradictions. Octave Alban reste un soldat dont le métier est celui de la guerre, même s’il dénonce les tortures. Le commandant Loizeau reste un individu mu par le devoir, même s’il cautionne l’usage de la torture et de la manipulation.


En finissant la dernière page, le lecteur repense à la citation de Mouloud Feraoun mise en exergue : Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Chaque personnage fait les frais de cette guerre. De temps à autre, le lecteur se rend compte que l’auteur écrit cette histoire avec la connaissance de ce qui va advenir par la suite, avec des thèmes qui deviendront plus prégnants par la suite, comme le rôle des femmes poseuses de bombe et destinées à retourner à leur fourneau par la suite. Jacques Ferrandez parvient à réaliser une reconstitution de cette période historique en Algérie, sans se montrer exhaustif car c’est impossible avec sa pagination, mais sans rien sacrifier de la complexité de chaque situation individuelle, de l’horreur de ces conflits armés, des exactions commises par des êtres humains contre d’autres êtres humains pour des idéaux et des idéologies, par le biais de personnages très attachants pour certains, simplement humains pour d’autres, avec toujours cet amour pour ce pays qui transparaît à chaque page. Ce tome se termine avec discours du 4 juin 1958 de Charles de Gaulle à Alger, devant une foule assemblée sur la place du Forum, et le fameux Je vous ai compris.



jeudi 8 décembre 2022

Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe

Si l’Histoire que nous sommes en train d’écrire est entachée du meurtre d’innocents, quel sera notre avenir ?


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T06 La Guerre fantôme (2002) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre l’histoire des carnets récupérés par Saïd, et ce qu’ils représentent. Ce tome a été publié pour la première fois en 2004, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation d’Albert Camus (1913-1960) : l’éditorial du journal Combat, paru lors de la libération de Paris en août 1944. Et une seconde citation de Jean-Paul Sartre, dans son introduction pour le livre La question (1958), de Henri Alleg (1921-2013), un ouvrage dénonçant l’usage de la torture en Algérie. Si rien ne protège une nation contre elle-même, ni son passé, ni ses fidélités, ni ses propres lois, s’il suffit de quinze ans pour changer les bourreaux en victime, c’est que l’occasion décide seule : selon l’occasion, n’importe qui, n’importe quand, deviendra victime ou bourreau. Il s’en suit une introduction de quatre pages, rédigée par Bruno Étienne, sociologue et politologue français spécialiste de l’Algérie, de l’islam et de l’anthropologie du fait religieux. Dans cette introduction intitulée Amère Algérie, il évoque le bon usage de la mémoire collective, le besoin d’anamnèse, c’est-à-dire une recherche historique fondée sur des travaux qui remettent en question l’idéologie et en cause les faits, même les plus choquants, la distinction entre Amnésie et Amnistie, et l’anamnèse de la violence, en évoquant l’initiative de l’Afrique du Sud, à savoir l’aveu vaut pardon. En fin d’ouvrage l’auteur précise que ce récit bien qu’imaginaire est librement inspirés de faits tels qu’ils ont été relatés par les acteurs et les témoins de la guerre d’Algérie, ainsi que par le travail des historiens, avec une liste sélective de vingt-neuf ouvrages (dont La question, et ceux de Bruno Étienne) dont la lecture a contribué à la réalisation de cet ouvrage.



Alger, le 3 août 1956, à 23h30, le commissaire arrive en ville avec un passager à ses côtés. Il se présente devant un barrage où il est contrôlé : les gendarmes le laissent passer après l’avoir reconnu. Le commissaire donne ses consignes à son ami : descendre par la rue de la gazelle. Il dispose d’un quart d’heure pour poser la bombe puis revenir. Elle est réglée pour exploser à minuit. Son acolyte s’exécute et la bombe explose à l’heure dite. Il est temps que la peur change de camp.


Le lendemain, les Algérois prêtent main forte à l’armée pour sortir les cadavres et les blessés des décombres. Le commissaire est présent et donne son avis : avec toutes ces bombes cachées dans la casbah, les terroristes auront fait une erreur de manipulation et se seront fait sauter. Un gradé estime que c’est plutôt le fait des ultras, des Européens, comme acte de contre-terrorisme. Dans une maison du quartier, Samia et deux autres écoutent le chef de la cellule du FLN : ils savent que c’est un coup des ultras. Elle ne supporte plus de tuer des innocents. Les bombes continuent de faire des morts. Le 22 octobre 1956, l’armée française détourne un avion de la compagnie Air Atlas-Air Maroc et capturent cinq dirigeants du Front de Libération Nationale, dont Ahmed Ben Bella (1916-2012).


Deuxième tome consacré à la guerre d'indépendance algérienne : la première séquence montre des officiels de la police en train de poser une bombe de nuit dans la casbah d’Alger, et peu de pages après, c’est au tour d’un membre du Front de Libération Nationale (FLN) de faire de même dans un café européen. Fidèle à son principe de départ, l’auteur se tient à l‘écart de tout manichéisme. Chaque personnage présente une apparence, des gestes qui lui sont propres, ainsi qu’une situation et une histoire personnelles qui le nourrissent pour une réelle épaisseur et qui le rendent unique. Même si Marianne et Samia sont deux jeunes femmes sveltes et alertes, d’origine similaire, il est impossible de les confondre. Certes, c’est facile car elles n’ont pas la même coiffure, mais aussi elles n’évoluent pas dans les mêmes cercles sociaux, elles se vêtissent en fonction de ces derniers. Leurs convictions s’expriment dans des milieux différents ce qui induit qu’elles les présentent différemment, et qu’elles se comportent en fonction. Du même point de vue, le lecteur retrouve plusieurs personnages en se rendant compte qu’il éprouve une affection pour eux. Saïd, bien sûr, très jeune adolescent pris en charge par l’armée française et se retrouvant à participer à l’entraînement militaire, et aux exercices. Bouzid, le jeune homme qui a rejoint le FLN avec la volonté de tuer des oppresseurs le plus vite possible : oui, c’est étrange, malgré sa colère, malgré une forme de fanatisme, il n’est pas possible de faire fi de son indignation et d’éprouver de l’empathie pour lui..



Le premier tome mettait en scène des atrocités physiques telles que des mutilations commises par des membres du FLN sur des maghrébins qu’ils jugeaient être des collabos. Ce second tome s’ouvre avec un attentat à la bombe perpétré par des Français. Deux personnages se trouvent pris au milieu de la ratonnade du 29 décembre 1956 dans les rues d’Alger, à la suite de l’assassinat de Amédée Froger la veille (1882-1956), maire de Boufarik. Il y a encore un autre attentat à la bombe avec des morts et des blessés, une séance de torture, une séance d’intimidation psychologique d’un commandant sur une jeune algéroise. Le choix de l’artiste est de ne pas se montrer trop graphique : un juste équilibre entre représenter les violences pour qu’elles ne restent pas des concepts abstraits, et une absence de gros plans pour ne pas tomber dans un voyeurisme abject. Première explosion dans la casbah : des maisons éventrées, des murs détruits, deux cadavres sous les décombres dont un nourrisson, et des victimes mortes emportées sur des civières sous un drap. La ratonnade : des matraques qui s’abattent avec force. La deuxième bombe : l’éditeur de Camus qui se retrouve moucheté du sang d’une victime. La séance de torture : un homme ligoté et tuméfié. Ce n’est pas insoutenable, mais ça arrive à des individus dont les dessins savent mettre en évidence l’humanité. Le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux en voyant Momo ainsi entravé et frappé. Il bout d’indignation en voyant le commandant Loizeau abuser de son ascendant psychologique sur Samia, ou encore Bouzid l’accuser de manière ignoble.



Arrivé à la fin de ce tome, le lecteur en ressort fort impressionné de tout ce que l’auteur a su raconter, avec une fluidité remarquable. Il est possible de séparer les différentes composantes : l’Histoire de l’Algérie, l’histoire des personnages, la narration visuelle. La première est effectuée de manière chorale afin de rendre compte de la complexité de la situation. La seconde commence à s’éloigner d’un récit romanesque un peu gentil pour mettre en scène des adultes complexes. Les pages sont toujours aussi agréables à l’œil, même pour un lecteur qui ne fait pas l’effort conscient de s’y attarder, de regarder d’un peu plus près. Outre les éléments évidents comme les membres du FLN et les militaires professionnels de l’armée française, Ferrandez sait montrer les composantes sociales qui façonnent un individu. Le jeune magrébin Saïd se retrouve pris en charge par l’armée française, subissant l’entraînement, côtoyant des soldats de métier avec leur cynisme, le racisme insécure de certains, la droiture d’autres. Comme dans le tome précédent, le lecteur voit un jeune adolescent à la fois curieux et confiant, à la fois un être humain qui apprend par mimétisme, et il ne peut s’empêcher de se demander ce que peut devenir un garçon subissant autant d’exemples contradictoires dans ses années cruciales de développement. Il est tout autant touché par la situation de Samia, maghrébine étudiante en médecine, attachée à sa famille, intimidée par un cousin, mais déchirée par le fait d’être utilisée pour poser des bombes. La situation du capitaine Octave Alban est tout aussi complexe : un vrai professionnel qui aime son métier, qui l’exerce avec rigueur, mais aussi un combattant cherchant du sens à son métier à la suite d’une défaite, un homme avec des convictions et une histoire personnelle qui ne peut pas lui faire accepter tous les ordres. Il n’y a pas de manichéisme dans ces personnages.


Toujours aussi impressionnant, cette histoire est avant tout une bonne bande dessinée. Elle s’ouvre avec une séquence nocturne, une belle vision d’Alger vue du ciel, avec un rendu à la peinture. Des formes détourées par un trait de crayon fin et élégant, une mise en couleurs chaude, sachant nourrir les formes détourées. Des bandes de cases rectangulaires, mais aussi une poignée de photographies (des unes de journaux) intégrées sur une page, quatre images de télévision sur une autre. Le lecteur voit avec plaisir le retour à sept reprises de cette disposition si particulière : à l’échelle de deux pages en vis-à-vis, un dessin à l’aquarelle au milieu de la double page, et une série de cases sur la partie gauche de la page de gauche, et sur la partie droite de la page de droite. Cette structure particulière donne à voir l’environnement par cette image réalisée au milieu, souvent à l’aquarelle, tout en poursuivant la narration en bandes et en cases. Le bédéaste sait raconter son histoire et l’Histoire sous la forme d’une vraie bande dessinée, et non pas d’images statiques illustrant un exposé qui les écraserait.


Ce deuxième tome du deuxième cycle constitue une lecture aussi extraordinaire que le précédent. Jacques Ferrandez fait vivre des personnages complexes et touchants, leur histoire personnelle façonnée par l’Histoire, avec une narration visuelle de haute volée, tout en exposant la rhétorique des différents combattants, sans jamais tomber dans l’angélisme, la diabolisation, ou la simplification.



mercredi 30 novembre 2022

Carnets d'Orient T06 La Guerre fantôme

Il vaut mieux convaincre que contraindre.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T05 Le cimetière des princesses (1995) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre l’histoire des carnets récupérés par Saïd, et ce qu’ils représentent. Ce tome a été publié pour la première fois en 2002, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il s’ouvre avec une citation d’Albert Camus (1913-1960) : Bientôt, l’Algérie ne sera peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt, les morts seuls y seront innocents. Vient ensuite une introduction de trois pages, rédigée par Gilles Kennel, spécialiste du monde musulman professeur à l’université Paris Sciences et Lettres, et directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’École Normale Supérieure. Il évoque le choix du bédéaste de tout dire, en particulier les violences et les tortures, et le fait qu’il n’y a ici nul jugement sur le tort des uns ou des autres, mais simplement cette remarquable mise à plat que permet la bande dessinée. Puis se trouve un résumé en une colonne succincte présentant Marianne et les carnets d’Orient de Joseph Constant, rappelant que les cinq premiers tomes, regroupés sous le titre des carnets d’Orient recouvraient la période allant de 1830 à 1954. Ces tomes 6 à 10 forment un deuxième cycle titré Carnets d’Algérie et couvrant la période de 1954 à 1962. Ce tome a reçu le prix Maurice-Petitdidier en 2003, et le Prix France Info de la Bande dessinée d’actualité et de reportage 2003.


En pleine campagne algérienne, la voiture d’Adrien Marnier fait des tonneaux en quittant la route. Sauveur s’arrête à hauteur de l’accident et se précipite pour sortir Marianne de la voiture, puis Marnier. Saïd, un jeune garçon paysan, accourt sans être vu et il ramasse un des carnets de Joseph Constant qui est tombé hors de la voiture pendant les tonneaux. Il le conserve précieusement, alors que les trois blancs regagnent le véhicule de Sauveur. Il rejoint ses chèvres et repart dans la montagne. Il regarde le contenu des carnets, à la lueur de la bougie : il s’agit du journal du peintre, accompagné d’études à la peinture, et de croquis de nu. Il est appelé par son père pour revenir garder les chèvres. Sur le chemin, il croise Si Mahmoud, le garde-champêtre. Dans le massif de l’Ouarsenis en octobre 1954, Mahmoud aide Saïd à lire les carnets, pour apprendre le français.



À la fin de la journée, Mahmoud raccompagne Saïd au village : un homme est en train de commenter les écritures saintes. Le garde-champêtre essaye de convaincre le père de Saïd de le laisser aller à l’école française, gratuite. La discussion s’anime, entre le garde-champêtre prônant les bienfaits de la France, le père et le religieux rappelant les préceptes de la Foi, évoquant le fait que les Français ne seront pas toujours là. Le premier novembre 1954 à Tipasa, une demi-douzaine de jeunes adultes se détendent à la plage, loin de la ville. Parmi eux, Sauveur étudiant en médecine, Samia étudiante en médecine également, son cousin Ali, Marianne, et deux copains Roro et Mimi. Ils vont se baigner.


Le tome précédent date de 1995, et l’auteur a choisi de prendre du temps avant d’entamer son second cycle, se déroulant dans des années plus récentes, débutant avec l’année de création du Front de Libération Nationale (FLN). Le lecteur a bien conscience que l’enjeu de ce cycle est dans la continuité du premier cycle : mettre en scène l’Histoire du pays. Dès la scène d’ouverture, il note une première différence : le personnage est un jeune garçon algérien, enfant de paysans, pas un blanc ou un descendant de colons français. Par la suite, d’autres personnages d’origine maghrébine jouent un premier rôle, par différence avec le premier cycle où les personnages principaux étaient d’origine française de métropole, ou en descendaient directement. Il y a donc Saïd, entrant tout juste dans l’adolescence et gardien de chèvres, son père également éleveur, le garde-champêtre de la génération avant celle du père, le prêcheur, Samia algéroise étudiante en médecine et son cousin, Ali, Mourad qui va prendre le nom de Bouzid alors qu’il entre en tant que nouvelle recrue dans l’organisation du FLN, ainsi que des rôles secondaires également magrébins.



La seconde évolution réside dans le fait que le lecteur a plus conscience qu’une partie significative des interventions des personnages a pour objet et pour fonction d’exposer la situation politique et sociale, ainsi que les convictions des uns et des autres. C’est la raison d’être de cette série, le lecteur sait ce qu’il en est. Le présent tome commence en octobre 1954, et il se termine fin octobre 1956, soit une période assez courte. Pour autant les informations nécessaires à la compréhension de la situation représentent une quantité importante. La situation est complexe et la lecture reste très agréable, sans impression de faire face à des pavés d’exposition magistraux, ou des dialogues n’étant qu’un discours dogmatique. Cette sensation agréable de lecture provient de la narration visuelle qui est d’une qualité remarquable. Les premières pages se présentent sous la forme de cases rectangulaires sagement alignées en bande. La planche 2b est composée d’un facsimilé des pages du carnet que Said est en train de lire : des croquis, une peinture, les notes du journal de Joseph Constant, des factures.


La narration en bandes classiques reprend en planche trois. Les planches quatre et cinq sont en vis-à-vis avec le premier tiers supérieur occupé par une case sans bordure s’étalant sur les deux planches, un superbe paysage du massif de l’Ouarsenis. Avec les planches huit & neuf, le lecteur voit apparaître une structure de double page, réutilisée à sept reprises par la suite. L’artiste établit un paysage naturel ou urbain en toile de fond sur les deux pages en vis-à-vis, et apparent dans la partie centrale de la double page. Il appose des cases à gauche de la page de gauche, et à droite de la page de droite, pour une narration en case et en bande, ces dernières par forcément toutes de la même largeur. Ce dispositif fonctionne très bien pour présenter le lieu, en augmentant également l’intérêt visuel d’une séquence qui peut être essentiellement composée de dialogues.



Fort heureusement, les personnages ont conservé leur épaisseur de caractère, ne se résumant pas à une coquille vide pour porter un point de vue. Le lecteur voit le jeune garçon Saïd courir vers la voiture qui commence à être la proie des flammes : il peut observer son entrain sans retenue, sa curiosité, son plaisir d’avoir trouvé les carnets, un vrai trésor à ses yeux. Par la suite, il réapparait au cours d’une demi-douzaine de pages dans ce tome. Sa vie dépend entièrement d’événements arbitraires sur lesquels il n’a aucune prise, en particulier l’arrivée des militaires français dans son village et l’emprisonnement de son père considéré comme complice des attentats. Le lecteur regarde cet enfant, et les images lui font comprendre que les événements que vit le garçon s’impriment dans son esprit comme autant d’exemples de comportement des adultes, des exemples à suivre par mimétisme car c’est la normalité de son quotidien. Le garde-champêtre apparaît tout aussi vivant aux yeux du lecteur, très digne dans sa fonction, convaincu des bienfaits de l’apport de la colonisation pour un Algérien comme lui, anticipant le déchaînement de violence que génèrerait une rébellion. Le lecteur fait également connaissance avec Bouzid, ouvrier dans une usine propriété d’un pied-noir. Il le regarde et voit un homme qui a conscience des inégalités sociales qu’il subit, du décalage entre sa culture et celle qui lui est imposée. Ses postures et ses expressions montrent quelqu’un qui souhaite en découdre, qui souhaite pouvoir se battre contre cet ordre établi en s’en prenant aux individus qui l’incarnent. Les personnages principaux issus de la France présentent tout autant de personnalité par leur représentation dans les cases, par leurs gestes, par les expressions de leur visage.


Le lecteur est tout aussi aise que le personnage principal soit bien présent dans ces pages : l’Algérie. Tout commence dans le massif de l’Ouarsenis, avec un trait de crayon sec et fin pour détourer discrètement le relief, et des couleurs à l’aquarelle pour rendre compte de la couleur du sol, du vert des quelques arbres, de l’ambiance lumineuse. Puis, le lecteur s’intègre à un groupe mixte en train de jouer au foot, de pique-niquer, de se baigner dans une crique à Tipasa. L’artiste ne résiste pas à dessiner la poitrine nue de Samia, une jeune femme. Toutefois, il ne s’agit pas d’une titillation gratuite, mais plutôt du paradoxe entre la douceur de vivre de ce moment, et le poids de la tradition musulmane qui va revenir. Quelques pages plus loin, le lecteur découvre un aperçu en légère surélévation des toits de la casbah d’Alger, alors que le soleil finit de se coucher. Il marche un peu dans les rues de ce quartier d’Alger à la nuit tombée, puis dans les couloirs d’un hôpital très éclairé en pleine journée. Il voit Alger depuis la mer, telle que la découvrent les militaires revenant de mission. Il marche à côté des moudjahidines dans une zone désertique pour gagner un petit village de paysans. Il progresse à côté des soldats français dans une zone de basse montagne pour aller déloger des terroristes dans une grotte. L’amour ou au moins l’affection de l‘artiste pour ce pays transparaît dans ces représentations faisant ressortir la beauté de ces lieux.


D’un côté, la volonté d’un auteur de dire l’histoire d’un pays dans lequel il est né et a grandi, pour lequel il conserve une profonde affection. De l’autre côté, la difficulté de rendre compte de l’Histoire récente, et du combat d’un peuple luttant pour regagner sa liberté. En fin d’ouvrage se trouve une bibliographie recensant trente-cinq ouvrages lus par l’auteur. Albert Camus (1913-1960) fait une apparition le temps d’une page, pour une conférence donnée à Alger, ainsi que son éditeur Edmond Charlot (1915-2004). Dès les premières séquences, le lecteur constate que Jacques Ferrandez évoque les événements par le biais de plusieurs points de vue dans un récit choral dans lequel chaque personnage est unique et bien incarné. Il ne prétend pas réaliser une reconstitution exhaustive : il rend compte de la complexité de la situation, de l’unicité de chaque situation personnelle en mettant en scène des individus complexes. Il n’est pas possible d’attribuer un rôle de méchant au capitaine Octave Alban, parachutiste de retour de la guerre d’Indochine, ni à Bouzid, Algérien ayant fait la démarche de s’intégrer au Front de Libération Nationale, avec l’intention de tuer des Français pieds-noirs le plus vite possible. Ces deux hommes ont une histoire individuelle qui les a conduits à cette position. Le parachutiste a conscience qu’il va continuer à exercer le seul métier qu’il sait faire, les armes, et que le départ sans honneur d’Indochine pèse lourdement sur lui, comme une incitation à prouver la valeur de l’armée avec une vraie victoire en Algérie. Bouzid a pleinement conscience qu’il lutte pour se libérer du joug français, tout en acceptant d’autres contraintes, en particulier les actions meurtrières. Les atrocités commises par les deux forces en présence apparaissent tout autant barbares dans ce tome, que la torture soit pratiquée par l’armée française, ou les mutilations pratiquées par le FLN. Un devoir de mémoire de grande qualité, une anamnèse empathique et émouvante.