Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Octave Alban. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Octave Alban. Afficher tous les articles

mardi 17 janvier 2023

Carnets d'Orient T10 - Terre fatale

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. – Albert Camus


Ce tome est le dernier de la série initiale, le dernier du second cycle. Il vaut mieux avoir commencé par le premier tome Djemilah (1987). Ce tome a été publié pour la première fois en 2009. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Vient ensuite une introduction rédigée par Maïssa Bey, une écrivaine algérienne, intitulée Que la parole vienne. Elle loue l’impartialité de l’auteur : il ne propose pas de réponse, il ne juge, ni ne condamne. Il se fait l’écho des anonymes, de leur désarroi, de leurs faiblesses et de leurs contradictions, de leurs errements et de leur détresse si souvent exploitée pour les besoins d’une cause peu soucieuse d’apaisement. Elle termine en faisant le vœu que vienne la parole pour réconcilier les mémoires. Alors seulement les individus pourront regarder leur histoire en face. Alors seulement la guerre sera finie. Ce tome se termine avec une bibliographie d’une vingtaine d’ouvrages historiques ou biographies dont la lecture a contribué à la réalisation de cet album.


Le dix mars 1960, à cap Matifou près d’Alger, le colonel Lebreton arrête sa voiture, et en descend avec Octave Alban pour marcher tranquillement sur la plage. Il entame la conversation : il présente ses sincères condoléances car il sait que l’ex-capitaine vient d’enterrer son père. En réponse à une remarque de son interlocuteur, il passe au vif du sujet : lui proposer une mission. Octave explique que c’est hors de question : il ne reprendra pas du service pour un gouvernement qui s’apprête à abandonner tous les Algériens. Le colonel finit par lui dire qu’il lui propose une mission se déroulant sur le territoire où se trouve sa compagne Samia. Le choix d’Octave est vite fait, contre ses principes.



De son côté, Samia est de retour là où elle a grandi, chez les siens. Le seul endroit où elle peut revenir, et redevenir elle-même. Elle a retrouvé sa grand-mère. Celle-ci n’a pas aimé ce qu’elle est devenue, et après quelques semaines elle a détesté son ventre rond, au point de vouloir faire passer le bébé. Samia a dû se battre avec elle : cet enfant à naître est celui de l’amour. Mais pour sa grand-mère ce qui aurait dû être une journée de gloire est un jour de honte. Finalement elle accepte ce qui est et elle protège sa petite-fille. Elle lui coupe les cheveux et les passe au henné pour conjurer la malchance et éloigner les mauvais esprits. Octave Alban finit par arriver dans le village où se trouve Samia. À la descente de voiture, il est accueilli par Saïd qui a grandi. Ce dernier lui demande si l’armée va rester. Le capitaine qui a repris du service n’a pas de certitude pour le rassurer. Il demande où se trouve Samia. Assis devant elle, il lui demande pourquoi elle est partie. Elle répond qu’elle avait besoin de se retrouver. Elle a dû oublier ce qu’est son peuple, son pays aujourd’hui. Il n’est pas possible de construire ainsi un futur pour son bébé à venir.


Le lecteur entame ce dernier tome dans un état d’esprit bizarre. Il sait qu’il va devoir quitter ces personnages qu’il a accompagnés depuis le tome 6. Il connaît déjà le dénouement : le résultat du référendum sur l'autodétermination de l'Algérie du 8 janvier 1961, et le départ des Français du sol algérien. Il sait également que l’auteur va évoquer en arrière-plan les principaux événements historiques sans les développer, sans les présenter sous forme d’exposé : le principe de la série reste de vivre ces événements à hauteur d’être humain, au travers de différents personnages pour en faire apparaître la diversité des conséquences. Le lecteur sent son cœur se serrer car il a noué des liens très fort avec Samia et Octave Alban, avec le jeune Saïd, et même avec le colonel Lebreton ou Bouzid. Il découvre la citation d’Albert Camus en exergue : Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain. Il voit que c’est exactement le principe qui a guidé Jacques Ferrandez pour sa série : présenter l’Histoire de l’Algérie au travers de personnages auxquels il a insufflé une remarquable humanité. Le colonel Lebreton continue de faire son métier, ayant su adapter son point de vue à l’évolution de la situation. Octave fait passer sa compagne avant ses principes. Samia peut quitter physiquement son pays, mais elle ne peut pas extirper son pays de son histoire personnelle. Saïd, un Arabe adolescent ayant trouvé une situation dans l’armée française, a une conscience aigüe de la manière dont les autres Algériens vont le considérer si la France se retire du pays. Noémie, la mère d’Octave, voit tous ses biens lui échapper, que ce soit sa fortune personnelle, ou son exploitation viticole.



Comme dans les tomes précédents, les personnages sont portés aux longues réparties, pas des soliloques, ni des tirades, mais ils prennent leur temps d’exposer leur état d’esprit, d’expliquer leur situation. Ils sont à la fois uniques en tant qu’individu, à la fois emblématiques d’une catégorie de la population. Par exemple, Octave Alban, ex parachutiste, en vient à dire à son colonel que, franchement, il ne sait plus où est son devoir, où sont ses convictions. Il ne sait qu’une chose : quand la vérité est introuvable, il ne reste plus qu’à faire ce que l’on croit juste. Pour lui, ce qui compte, c’est la fidélité à la parole donnée, la fidélité aux siens, la fidélité à la terre où sont enterrés ses morts. Il se fie à son instinct, celui de l’animal qui défend sa tanière, ou celui du premier homme qui défend sa tribu, sa famille. Dans le fil de la narration, ces moments apparaissent organiques, dépourvus de théâtralité : les individus ont besoin de pouvoir dire leur situation, dire leurs difficultés de compréhension, la disparition de leurs repères, leur colère qui peut les amener à prendre les armes et à commettre des actes atroces, leur espoir de pouvoir se raccrocher à une hypothétique compensation. La situation ne cesse de leur échapper, les événements les prennent au dépourvu et ils n’ont aucune prise dessus, ni pour les infléchir, ni pour les anticiper.


Comme dans les tomes précédents, la lecture révèle plus ses saveurs si le lecteur est un peu familier avec lesdits événements historiques. Par exemple, il vaut mieux avoir une idée de l’articulation entre le Front de Libération Nationale (FLN), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA). Dans ce tome, le lecteur voit se produire en premier plan ou en toile de fond la grève générale et la manifestation de décembre 1960 (des manifestations organisées dans la plupart des villes pour l’indépendance de l’Algérie), la formation de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) en février 1961, la fusillade de la grande poste (aussi appelé Massacre de la rue d’Isly à Alger) le 26 mars 1962, le putsch des généraux du 21 avril 1961 (Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller), les accords d’Évian (négociations entre le gouvernement de la République française et le GPRA) en 1962. À l’échelle des personnages, les massacres continuent : répression militaire des manifestations, exécutions sommaires en pleine rue d’Alger, ratonnades à Paris, attentats terroristes à la bombe.



Complètement absorbé par le déroulement des événements et les réactions des personnages, le lecteur en oublie d’apprécier les dessins, les tenant pour acquis. Pourtant, l’artiste ne se contente pas du minimum syndical. La narration visuelle reste de haut niveau. Il suffit que le lecteur songe un instant aux personnages pour qu’il se rende compte que les images expriment parfaitement leur personnalité et leur état d’esprit. Samia redevient radieuse en se retrouvant dans son village natal, éprouvant la satisfaction d’être chez elle, à sa place. Au contraire, le visage d’Octave Alban se fait de plus dur et fermé, toujours plus conscient d’être contraint et forcé de jouer un rôle qu’il n’a pas choisi et dont il ne veut pas. L’inquiétude visible sur le visage de Saïd sert le cœur du lecteur : il connaît le sort des harkis et lui non plus ne peut rien y changer. Il sourit un bref instant en découvrant les petits tortillons à proximité de la tête de Momo en train de déclamer de la poésie : il comprend qu’il est exalté, habité par l’inspiration. Il ne sourit pas en retrouvant les mêmes tortillons à proximité de la tête de Noémie, la mère d’Octave : elle aussi se trouve dans un état d’esprit déstabilisé par les événements, mais c’est parce qu’elle n’est plus capable de les assimiler, d’appréhender ce que signifie le départ des pieds noirs. L’Algérie reste un personnage visuel à part entière : la belle plage sauvage à Matifou, le désert à perte de vue au Djebel Amour, un salon de l’Élysée (Ah non, ce n’est pas en Algérie), les rues d’Alger envahies par les manifestants brandissant des drapeaux algériens et les forces de l’ordre, une autre propriété viticole, la librairie d’Edmond Charlot (1915-2004) éventrée par une bombe, les murs blancs souillés de slogans graphités, et pour finir le départ sur le port d’Alger.


Le lecteur referme ce dernier tome, le cœur serré par cette forme d’abandon, ce vivre ensemble qui n’a pas été possible, et la perspective peu rassurante des années à venir. Bien sûr, l’auteur insuffle sa connaissance des événements à venir dans sa manière de présenter la situation, pour autant la seule condamnation porte sur l’usage de la violence. À l’issue de ces dix tomes, de ces deux saisons, le lecteur a acquis une vision tout autre de cette période de l’Histoire de l’Algérie, des attaches d’êtres humains à leur terre, à leur pays, avec des points de vue très différents entre les pieds noirs et les musulmans, mais jamais caricaturaux. Une lecture rendue exceptionnelle également par la proximité avec les personnages et les paysages. Il ne reste plus qu’à passer à la suite la suite : Suites algériennes T01.



mercredi 4 janvier 2023

Carnets d'Orient T09 Dernière demeure

Il ne s’agit pas de préférer sa mère à la justice, il s’agit d’aimer la justice autant que sa propre mère. – Jules Roy


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 8 : La fille du djebel Amour (2005) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2007. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) et la réponse de Jules Roy. Vient ensuite une introduction de trois pages, intitulée Le miroir de la mémoire commune, écrite par Fellag (Mohand Fellag de son nom complet), acteur, humoriste et écrivain algérien. Il commence par évoquer ce jour de l’hiver 1956, à six heures du matin où des parachutistes défoncent à coups de pied la porte de la maison de ses parents, et éjectent toute la famille dans la cour, puis les poussent à coups de pied et de crosse vers la place du village, comme tous les autres habitants. Il évoque sa jeunesse, parce que cette partie de sa vie ressemble à l’univers décrit par Jacques Ferrandez. Il se retrouve dans la lumière, les paysages, les personnages […]. Ferrandez et lui sont deux frères reliés à la même matrice mémorielle. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son cours ou de glisser un grain de sable pour en arrêter les rouages. Ce tome se termine à nouveau par une bibliographie listant une vingtaine d’ouvrages d’historiens.


Le 23 octobre 1958, le général Charles de Gaulle s’adresse aux Français dans une allocution télévisée. Il en appelle à la paix des braves : La vielle sagesse guerrière utilise depuis longtemps, quand on veut que se taisent les armes, le drapeau blanc des parlementaires. Et il répond que dans ce cas, les hommes seraient reçus et traités honorablement. Quand la voie démocratique est ouverte, quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur volonté, il n’y en a pas d’autre qui soit acceptable. Or cette voie est ouverte en Algérie. Le commandant Loizeau et le colonel Lebreton ont des avis divergents : le premier estime que c’est une trahison, le second que c’est une bonne chose et qu’il faut faire confiance au général. À Bab el Oued, les frères d’Octave prennent la déclaration du général comme une trahison envers les pieds-noirs.



Dans son exploitation viticole dans la campagne algérienne, Noémie veille sur son mari Casimir qui est dans le coma, et repense au déroulement de sa vie : son amour pour Paul, le départ de son fils Octave avec une Arabe. Dans la province du Québec, Octave Alban rentre chez lui dans son pick-up, en ramenant Jean qui s’arrête pour prendre un verre, avec Samia. Ils évoquent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les guerres coloniales, le sort des indigènes du Canada, le fait qu’une nation est une colonisation qui a réussi, l’échec de la guerre de conquête de l’Algérie, le droit à la dignité des Algériens et à la justice. À Alger, le colonel Lebreton rend visite à Bouzid dans sa cellule pour lui offrir un marché.


Les événements historiques majeurs continuent de survenir au cours de cette année et demie, du 23 octobre 1958 au premier février 1960. Comme dans les tomes précédents, l’auteur conserve sa narration à hauteur d’êtres humains, par le truchement de ses personnages, sans essayer de faire un cours d’histoire. Par voie de conséquence, en fonction de sa culture et de sa curiosité pour cette période de l’Histoire à cet endroit du monde, le lecteur peut trouver ces références trop intangibles, voire absconses. Ou il eut les prendre comme une invitation à poursuivre sa lecture en allant se renseigner sur ces sujets : l’évolution d’une proposition de Paix des Braves vers l’autodétermination, le plan Constantine (1958-1961, un programme économique élaboré par le gouvernement français, et annoncé par le général De Gaulle devant la préfecture de Constantinople le 03/10/58), le décret Crémieux (du nom de l’avocat et homme politique Adolphe Crémieux, qui attribuait la citoyenneté française aux Israélites indigènes d’Algérie), le plan Challe (du nom du général Maurice Challe, 1905-1979, série d'opérations menées par l'armée française), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le général Raoul Salan (1899-1984), le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) installé au Caire, etc. L’auteur intègre différentes unes de journaux d’époque, permettant d’afficher les événements les plus marquants pendant cette phase de la guerre d’Algérie.



Après la première page consacrée à l’allocution sur la Paix des Braves du général De Gaulle, il tarde au lecteur de retrouver les personnages. À la suite d’un décès dans la famille, Octave et sa compagne Samia doivent revenir en Algérie, avec la conscience qu’ils peuvent craindre des actions pour attenter à leur vie. Les dessins montrent un ex-militaire toujours aussi droit, avec un visage de plus en plus fermé, au fur et à mesure qu’il voit ses options se réduire, et qu’il prend conscience que les événements historiques le cantonnent à un rôle, un destin. Le petit minois de Samia a conservé toute sa séduction, encore augmentée avec sa nouvelle couleur de cheveux. Elle continue à toucher le cœur du lecteur, par son apparente fragilité générée par sa mince silhouette, par sa gentillesse, et également par le terrible dilemme moral : a-t-elle trahi son pays, sa communauté ? Le lecteur retrouve avec plaisir Jacky Tobalem, Juif algérien d’une cinquantaine d’années : léger embonpoint, grosses lunettes, en costume-cravate. Octave Alban retourne voir sa mère Noémie : une femme âgée aux cheveux blancs, au visage peu amène, au caractère marqué par l’amertume du déroulement de sa vie, de la tournure qu’elle prend en ces périodes troublées. L’artiste insuffle autant de vie et de personnalité aux deux gradés militaires, l’un arcbouté sur une victoire militaire en Algérie, l’autre assimilant la nécessité d’aller vers une résolution du conflit. La vie continue et de nouveaux personnages apparaissent, en particulier deux militaires, des soldats, un engagé d’une trentaine d’années, et un appelé d’une vingtaine d’années. Là encore, les dessins montrent deux individus très différents, par la morphologie, les expressions de visage, les postures.


Le lecteur retrouve avec le même plaisir les différents paysages d’Algérie représentés par l’artiste. Du fait de la densité des événements, celui-ci a renoncé aux illustrations en milieu de double planche pour pouvoir construire plus de cases, et ainsi intégrer plus de dialogues qui sont régulièrement d’exposition. Toutefois, cela n’empêche l’artiste d’offrir de très belles vues, à commencer par celle d’Alger en bord de mer, puis une grande artère de Bab el Oued (une des communes de la wilaya d’Alger). Première exception à la gestion resserrée des doubles pages : une magnifique vue du ciel inclinée de l’exploitation viticole des Alban. Deuxième exception, une case panoramique de la largeur de deux pages montrant les érables commençant à rougeoyer au Québec. Troisième et dernière exception, une zone désertique et montagneuse d’Algérie. Au fil des séquences, il est donné au lecteur d’admirer les bâtiments de la prison Barberousse à Alger, des routes de campagne, la place d’armes d’un fort militaire, un superbe cèdre, la zone de parking à l’extérieur de l’aéroport d’Alger Maison Blanche avec des voitures d’époque, le bar de Baraka, un ex-compagnon d’armes d’Octave.



Comme dans le tome précédent, les personnages échangent régulièrement leur point de vue, en le développant souvent de manière étoffée. Ils expliquent ainsi leur situation, leurs convictions ou leur histoire personnelle en Algérie. Par exemple, Jacky Tobalem rappelle qu’en 1940, les lois de Vichy ont été appliquées en Algérie. Le décret Crémieux a été abrogé, et les Juifs d’ici ont été renvoyés à leur condition d’indigènes. Ils ont perdu la citoyenneté française et le droit d’exercer leurs professions. Les fonctionnaires juifs ont été révoqués, les professions libérales leur ont été interdites, du jour au lendemain. Juif lui-même, il avait fait la guerre de 14-18. Il avait été médaillé. Il était à ce moment-là avocat depuis une dizaine d’années. Ses enfants ont été chassés de l’école laïque et républicaine. Nombre d’entre eux auraient fini à Auschwitz sans le débarquement en novembre 42. Les listes étaient prêtes, la police et la légion auraient fait le sale boulot. Le lecteur retrouve également les personnages principaux : il a bien en tête l’histoire personnelle de chacun d’entre eux. Il constate comment les événements, la guerre en Algérie influent sur leur vie. Ils ne sont que des fétus de paille, sans aucune prise sur ces affrontements. Ils ne peuvent que subir et faire avec, plus ou moins accepter, ou se révolter, se battre, s’élever contre l’injustice. Le lecteur ressent bien que le parti pris de l’auteur fait sens : il ne s’agit pas de réaliser un cours d’Histoire, mais de montrer des êtres humains dont la vie est modelée par les circonstances sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils n’ont pas choisi de naître Algérien ou pied-noir, pas choisi leur communauté, pas pu anticiper les conséquences de leur métier, militaire ou médecin. Ils se retrouvent placés devant des choix impossibles : renoncer à leur propriété pour les pieds-noirs, à leurs relations pour les couples mixtes, à leur communauté pour les Algériens qui souhaitent une vie en bonne intelligence avec les Français.


L’introduction de deux nouveaux soldats amène un point de vue différent : ils viennent de France et sont plus jeunes que les personnages principaux. Ils ont déjà une appréhension très différente de la situation, pas d’attache à cette terre. L’un d’eux est un militaire de carrière appréciant la rude vie au grand air pendant les manœuvres et les opérations, fréquentant les prostituées et les jeunes femmes peu farouches. L’autre est plus jeune, opposé à cette guerre, découvrant progressivement la réalité des atrocités commises par les deux camps. Ils sont eux aussi le jouet des forces historiques en mouvement.


Arrivé au neuvième tome, le lecteur sait que Jacques Ferrandez ne peut pas le décevoir : des dessins faisant passer l’amour de l’artiste pour les paysages de l’Algérie, des personnages ayant chacun une vie différente, un attachement à l’Algérie façonné par leur milieu d’origine et par leur parcours, incarnant par moment une des communautés, une expérience de l’Histoire à hauteur d’hommes, l’incidence des faits historiques sur ces individus. Dans le même temps, la narration nourrit aussi un vrai roman : le lecteur s’inquiète dès qu’il prend connaissance du titre. Il craint que ce chapitre ne soit fatal à l’un ou à l’autre, qu’ils n’y trouvent leur dernière demeure.





jeudi 22 décembre 2022

Carnets d'Orient T08 La fille du Djebel Amour

Mais le pire est le crime contre l’espoir.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe (2004) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2005, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation de Mouloud Feraoun (1913-1962) : Il arrivera un moment où l’armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté, les uns au nom d’une liberté difficile à conquérir, l’autre au nom d’un système périmé qu’elle s’acharne à défendre. Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Vient ensuite une introduction de quatre pages, rédigée par Michel Pierre, agrégé d’histoire, spécialiste, entre autres, de l’histoire coloniale. Il évoque la situation du gouvernement français et sa politique en Algérie, en 1957 et 1958. Il en présente plusieurs facettes : les Détachements Opérationnels de Protection, les Unités Opérationnelles de Recherche (UOR), les noms du cynisme et de la dérision pour désigner les tortures (brasse coulée, gégène, rock’n’roll, manivelle, corvée de bois), les termes lumineux et anodins pour désigner les grandes opérations militaires du général Challe (Étincelles, Jumelles, Pierres précieuses), la bleuite, les Sections Administratives Spécialisées (SAS), les wilayas, l’Armée de Libération Nationale, la force K (pour désigner les Kabyles et leur antagonisme envers les Arabes), l’Armée Nationale du Peuple Algérien (ANPA), les Moghaznis, l’opération Oiseau Bleu, etc.


Dans une zone montagneuse désertique de l’Algérie, à l’été 1957, Samia ligotée nue sur une couverture dans une petite maison de pierre voit Bouzid s’encadrer dans l’embrasure de la porte. Peu de temps après, Bouzid se rend dans l’autre petite maison de pierre qui abrite Ali, un autre prisonnier, lui aussi entravé. Il lui dit que Samia a commencé à parler. Ali ne veut pas le croire. Le premier défend le patriotisme découlant de la religion. Le second se bat pour sa dignité et celle de son peuple et il estime que si la foi anime nombre de combattants, c’est que la plupart sont analphabètes. Là où il y a la religion, c’est qu’il n’y a rien d’autre.



Non loin de là, Octave Alban et quatre soldats cheminent à pied, avec des mules chargées d’armes, sous la pluie. Ils arrivent devant une mechta et toquent à la porte. Un Arabe âgé leur ouvre et Octave prononce le début de la phrase de reconnaissance, l’autre, la seconde partie. Il leur indique que le poste de commandement a changé de place : il se trouve à une heure d’ici et les moudjahidines attendent les armes avec impatience. En réponse à une question, il confirme qu’ils ont bien deux prisonniers avec eux. Le petit groupe reprend sa marche. La pluie a cessé.


Depuis le tome 6, c’est-à-dire le début du deuxième cycle, les introductions se font plus denses, plus fournies. En fonction de son appétence, le lecteur peut préférer rentrer dans le vif du sujet et commencer par lire la bande dessinée, ce pour quoi il a fait l’acquisition de cet ouvrage. Ou bien il peut avoir pris l’habitude de jeter d’abord un coup d’œil à l’introduction pour savoir qui l’a écrite, qui apporte sa caution à cette œuvre, et la lire pour savoir quel est le point de vue du commentaire développé. Dans le cas du présent tome, l’historien se livre à une contextualisation avec plusieurs mises en perspective très édifiantes. La position du gouvernement français qui ne peut pas envisager de qualifier les conflits de guerre civile, au point que cette reconnaissance ne survienne qu’en 1999, avec une nouvelle plaque sous l’Arc de Triomphe comprenant le terme de Guerre d’Algérie. La mise en pratique de techniques de guerre psychologique apprises pendant la guerre d’Indochine par l’armée française. La mise à profit de l’antagonisme Kabyles-Arabes par l’armée française. L’importance de Mohammed Bellounis (1912-1958), militant du Mouvement national algérien (MNA). Un développement sur les Sections Administratives Spécialisées, et leurs officiers au képi bleu. Après coup, il s’avère que ce texte fournit une profondeur de champ au récit en bande dessinée, qu’il permet de mieux saisir certaines phrases qui font allusion à ces organisations, à ces opérations, sans avoir la place de les détailler.



De fait, les différents personnages exposent régulièrement leur point de vue sur la situation, sur leur ressenti, sur la manière dont ils sentent qu’ils incarnent un type d’Algérien ou un autre, ou en tout cas un individu habitant et vivant en Algérie, chacun avec son origine, son histoire personnelle. De temps à autre, le lecteur peut voir que l’auteur utilise tel personnage pour exprimer telle opinion. C’est flagrant quand Ali écrit une citation d’Albert Camus (1913-1960) sur un mur : Bientôt l‘Algérie ne sera plus peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents. Ça l’est aussi quand Octave se considère en tant que militaire français sur le sol algérien, ou quand Samia évoque sa participation à un mouvement terroriste arabe. Mais à chaque fois, ledit personnage apparaît beaucoup plus complexe : il ne peut pas être réduit à un stéréotype, à une unique composante. Ali a choisi de rejoindre le Front National de Libération, pour autant l’idéologie du mouvement, ses valeurs, ses modes d’action ne correspondent pas à 100% à ses propres convictions. De même, l’histoire personnelle du capitaine Octave l’a conduit à écrire un article qui a été publié dans un grand quotidien algérois dénonçant les pratiques de torture par l’armée française. Samia a suivi des études de médecine : elle refuse de continuer à tuer, elle souhaite exercer sa profession et elle a une conscience aigüe du fait que les hommes arabes ne sont pas prêts à accepter de se faire soigner par une femme.


Ouvrir un tome de cette série, c’est donc s’immerger dans la société de cette époque, mais aussi voyager en Algérie, par les yeux d’un artiste amoureux de ses paysages. Dans la première planche, le lecteur peut admirer un petit groupe de maison sur un flanc de coteau, avec des contours discrètement détourés au crayon, et un rendu à l’aquarelle transcrivant avec bonheur l’ambiance lumineuse. À sept reprises, le lecteur retrouve cette mise en page particulière initiée par l’artiste au début du cycle un paysage représenté sans bordure s’étalant sur une partie de la page de gauche et une partie de la page de droite, ainsi qu’au niveau de la pliure centrale, établissant ainsi l’environnement et disposant de place pour avoir de la consistance. Le lecteur admire ainsi à deux reprises la région montagneuse et désertique dans laquelle progressent le petit groupe d’Octave Alban, en plein soleil, puis une zone un peu plus éloignée de nuit. Viennent ensuite des plateaux désertiques, une zone de désert de sable, une anfractuosité rocheuse servant d’abri à un commando militaire, une scène de foule à Alger à l’occasion du discours du 4 juin 1958 du général de Gaulle. Au fil des mises en page plus classiques, le lecteur peut également découvrir les petites maisons en pierre, l’aire de décollage des hélicoptères du bastion 23 à Alger, plusieurs vues de la ville d’Alger, le système d’irrigation d’un village dans une oasis.



Comme dans les tomes précédents, Jacques Ferrandez utilise l’aquarelle pour rendre la luminosité de chaque paysage. Alors qu’il pourrait craindre une forme de pauvreté visuelle quand les personnages discutent dans le désert, le lecteur se rend compte que ces scènes dégagent un réel charme, qu’elles l’attirent dans cet environnement à la lumière changeante, à la chaleur douce. Il en va de même pour les scènes nocturnes, avec une lumière bleutée très séduisante. Encore une fois l’amour de l’auteur pour ce pays transparaît à chaque page. Celui pour ses personnages également. Éventuellement, le lecteur peut tiquer pour la féminité délicate de la menue Samia, et sa nudité en tant que prisonnière. Pour autant ce n’est pas une image voyeuriste pour le plaisir de se rincer l’œil, mais plutôt l’évidence de la beauté humaine contrastée avec le comportement inhumain du geôlier. Samia mise à part, l’artiste ne cherche pas à embellir ses personnages d’une manière romanesque, ou à les enlaidir s’ils se trouvent du mauvais côté de la morale ou de l’Histoire. Il reste dans un registre naturaliste ce qui atteste du fait que chacun est un être humain, imparfait, avec ses contradictions. Octave Alban reste un soldat dont le métier est celui de la guerre, même s’il dénonce les tortures. Le commandant Loizeau reste un individu mu par le devoir, même s’il cautionne l’usage de la torture et de la manipulation.


En finissant la dernière page, le lecteur repense à la citation de Mouloud Feraoun mise en exergue : Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Chaque personnage fait les frais de cette guerre. De temps à autre, le lecteur se rend compte que l’auteur écrit cette histoire avec la connaissance de ce qui va advenir par la suite, avec des thèmes qui deviendront plus prégnants par la suite, comme le rôle des femmes poseuses de bombe et destinées à retourner à leur fourneau par la suite. Jacques Ferrandez parvient à réaliser une reconstitution de cette période historique en Algérie, sans se montrer exhaustif car c’est impossible avec sa pagination, mais sans rien sacrifier de la complexité de chaque situation individuelle, de l’horreur de ces conflits armés, des exactions commises par des êtres humains contre d’autres êtres humains pour des idéaux et des idéologies, par le biais de personnages très attachants pour certains, simplement humains pour d’autres, avec toujours cet amour pour ce pays qui transparaît à chaque page. Ce tome se termine avec discours du 4 juin 1958 de Charles de Gaulle à Alger, devant une foule assemblée sur la place du Forum, et le fameux Je vous ai compris.