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jeudi 22 décembre 2022

Carnets d'Orient T08 La fille du Djebel Amour

Mais le pire est le crime contre l’espoir.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe (2004) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2005, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation de Mouloud Feraoun (1913-1962) : Il arrivera un moment où l’armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté, les uns au nom d’une liberté difficile à conquérir, l’autre au nom d’un système périmé qu’elle s’acharne à défendre. Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Vient ensuite une introduction de quatre pages, rédigée par Michel Pierre, agrégé d’histoire, spécialiste, entre autres, de l’histoire coloniale. Il évoque la situation du gouvernement français et sa politique en Algérie, en 1957 et 1958. Il en présente plusieurs facettes : les Détachements Opérationnels de Protection, les Unités Opérationnelles de Recherche (UOR), les noms du cynisme et de la dérision pour désigner les tortures (brasse coulée, gégène, rock’n’roll, manivelle, corvée de bois), les termes lumineux et anodins pour désigner les grandes opérations militaires du général Challe (Étincelles, Jumelles, Pierres précieuses), la bleuite, les Sections Administratives Spécialisées (SAS), les wilayas, l’Armée de Libération Nationale, la force K (pour désigner les Kabyles et leur antagonisme envers les Arabes), l’Armée Nationale du Peuple Algérien (ANPA), les Moghaznis, l’opération Oiseau Bleu, etc.


Dans une zone montagneuse désertique de l’Algérie, à l’été 1957, Samia ligotée nue sur une couverture dans une petite maison de pierre voit Bouzid s’encadrer dans l’embrasure de la porte. Peu de temps après, Bouzid se rend dans l’autre petite maison de pierre qui abrite Ali, un autre prisonnier, lui aussi entravé. Il lui dit que Samia a commencé à parler. Ali ne veut pas le croire. Le premier défend le patriotisme découlant de la religion. Le second se bat pour sa dignité et celle de son peuple et il estime que si la foi anime nombre de combattants, c’est que la plupart sont analphabètes. Là où il y a la religion, c’est qu’il n’y a rien d’autre.



Non loin de là, Octave Alban et quatre soldats cheminent à pied, avec des mules chargées d’armes, sous la pluie. Ils arrivent devant une mechta et toquent à la porte. Un Arabe âgé leur ouvre et Octave prononce le début de la phrase de reconnaissance, l’autre, la seconde partie. Il leur indique que le poste de commandement a changé de place : il se trouve à une heure d’ici et les moudjahidines attendent les armes avec impatience. En réponse à une question, il confirme qu’ils ont bien deux prisonniers avec eux. Le petit groupe reprend sa marche. La pluie a cessé.


Depuis le tome 6, c’est-à-dire le début du deuxième cycle, les introductions se font plus denses, plus fournies. En fonction de son appétence, le lecteur peut préférer rentrer dans le vif du sujet et commencer par lire la bande dessinée, ce pour quoi il a fait l’acquisition de cet ouvrage. Ou bien il peut avoir pris l’habitude de jeter d’abord un coup d’œil à l’introduction pour savoir qui l’a écrite, qui apporte sa caution à cette œuvre, et la lire pour savoir quel est le point de vue du commentaire développé. Dans le cas du présent tome, l’historien se livre à une contextualisation avec plusieurs mises en perspective très édifiantes. La position du gouvernement français qui ne peut pas envisager de qualifier les conflits de guerre civile, au point que cette reconnaissance ne survienne qu’en 1999, avec une nouvelle plaque sous l’Arc de Triomphe comprenant le terme de Guerre d’Algérie. La mise en pratique de techniques de guerre psychologique apprises pendant la guerre d’Indochine par l’armée française. La mise à profit de l’antagonisme Kabyles-Arabes par l’armée française. L’importance de Mohammed Bellounis (1912-1958), militant du Mouvement national algérien (MNA). Un développement sur les Sections Administratives Spécialisées, et leurs officiers au képi bleu. Après coup, il s’avère que ce texte fournit une profondeur de champ au récit en bande dessinée, qu’il permet de mieux saisir certaines phrases qui font allusion à ces organisations, à ces opérations, sans avoir la place de les détailler.



De fait, les différents personnages exposent régulièrement leur point de vue sur la situation, sur leur ressenti, sur la manière dont ils sentent qu’ils incarnent un type d’Algérien ou un autre, ou en tout cas un individu habitant et vivant en Algérie, chacun avec son origine, son histoire personnelle. De temps à autre, le lecteur peut voir que l’auteur utilise tel personnage pour exprimer telle opinion. C’est flagrant quand Ali écrit une citation d’Albert Camus (1913-1960) sur un mur : Bientôt l‘Algérie ne sera plus peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents. Ça l’est aussi quand Octave se considère en tant que militaire français sur le sol algérien, ou quand Samia évoque sa participation à un mouvement terroriste arabe. Mais à chaque fois, ledit personnage apparaît beaucoup plus complexe : il ne peut pas être réduit à un stéréotype, à une unique composante. Ali a choisi de rejoindre le Front National de Libération, pour autant l’idéologie du mouvement, ses valeurs, ses modes d’action ne correspondent pas à 100% à ses propres convictions. De même, l’histoire personnelle du capitaine Octave l’a conduit à écrire un article qui a été publié dans un grand quotidien algérois dénonçant les pratiques de torture par l’armée française. Samia a suivi des études de médecine : elle refuse de continuer à tuer, elle souhaite exercer sa profession et elle a une conscience aigüe du fait que les hommes arabes ne sont pas prêts à accepter de se faire soigner par une femme.


Ouvrir un tome de cette série, c’est donc s’immerger dans la société de cette époque, mais aussi voyager en Algérie, par les yeux d’un artiste amoureux de ses paysages. Dans la première planche, le lecteur peut admirer un petit groupe de maison sur un flanc de coteau, avec des contours discrètement détourés au crayon, et un rendu à l’aquarelle transcrivant avec bonheur l’ambiance lumineuse. À sept reprises, le lecteur retrouve cette mise en page particulière initiée par l’artiste au début du cycle un paysage représenté sans bordure s’étalant sur une partie de la page de gauche et une partie de la page de droite, ainsi qu’au niveau de la pliure centrale, établissant ainsi l’environnement et disposant de place pour avoir de la consistance. Le lecteur admire ainsi à deux reprises la région montagneuse et désertique dans laquelle progressent le petit groupe d’Octave Alban, en plein soleil, puis une zone un peu plus éloignée de nuit. Viennent ensuite des plateaux désertiques, une zone de désert de sable, une anfractuosité rocheuse servant d’abri à un commando militaire, une scène de foule à Alger à l’occasion du discours du 4 juin 1958 du général de Gaulle. Au fil des mises en page plus classiques, le lecteur peut également découvrir les petites maisons en pierre, l’aire de décollage des hélicoptères du bastion 23 à Alger, plusieurs vues de la ville d’Alger, le système d’irrigation d’un village dans une oasis.



Comme dans les tomes précédents, Jacques Ferrandez utilise l’aquarelle pour rendre la luminosité de chaque paysage. Alors qu’il pourrait craindre une forme de pauvreté visuelle quand les personnages discutent dans le désert, le lecteur se rend compte que ces scènes dégagent un réel charme, qu’elles l’attirent dans cet environnement à la lumière changeante, à la chaleur douce. Il en va de même pour les scènes nocturnes, avec une lumière bleutée très séduisante. Encore une fois l’amour de l’auteur pour ce pays transparaît à chaque page. Celui pour ses personnages également. Éventuellement, le lecteur peut tiquer pour la féminité délicate de la menue Samia, et sa nudité en tant que prisonnière. Pour autant ce n’est pas une image voyeuriste pour le plaisir de se rincer l’œil, mais plutôt l’évidence de la beauté humaine contrastée avec le comportement inhumain du geôlier. Samia mise à part, l’artiste ne cherche pas à embellir ses personnages d’une manière romanesque, ou à les enlaidir s’ils se trouvent du mauvais côté de la morale ou de l’Histoire. Il reste dans un registre naturaliste ce qui atteste du fait que chacun est un être humain, imparfait, avec ses contradictions. Octave Alban reste un soldat dont le métier est celui de la guerre, même s’il dénonce les tortures. Le commandant Loizeau reste un individu mu par le devoir, même s’il cautionne l’usage de la torture et de la manipulation.


En finissant la dernière page, le lecteur repense à la citation de Mouloud Feraoun mise en exergue : Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Chaque personnage fait les frais de cette guerre. De temps à autre, le lecteur se rend compte que l’auteur écrit cette histoire avec la connaissance de ce qui va advenir par la suite, avec des thèmes qui deviendront plus prégnants par la suite, comme le rôle des femmes poseuses de bombe et destinées à retourner à leur fourneau par la suite. Jacques Ferrandez parvient à réaliser une reconstitution de cette période historique en Algérie, sans se montrer exhaustif car c’est impossible avec sa pagination, mais sans rien sacrifier de la complexité de chaque situation individuelle, de l’horreur de ces conflits armés, des exactions commises par des êtres humains contre d’autres êtres humains pour des idéaux et des idéologies, par le biais de personnages très attachants pour certains, simplement humains pour d’autres, avec toujours cet amour pour ce pays qui transparaît à chaque page. Ce tome se termine avec discours du 4 juin 1958 de Charles de Gaulle à Alger, devant une foule assemblée sur la place du Forum, et le fameux Je vous ai compris.



mardi 27 septembre 2022

Carnets d'Orient T02 L'année de feu

Lorsqu’on sème l’injustice, on récolte la haine.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 1 (1987). Il a été publié pour la première fois en 1989, après une prépublication la même année dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 60 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Jean-Claude Carrière (1931-2021), écrivain, scénariste, parolier, metteur en scène, ayant également écrit sur l’Algérie. Il évoque le jeu que constitue cette bande dessinée historique, une reconstitution d’une réalité évanouie, que l’auteur n’a pas connue, à la fois un récit qui semble pris sur le vif, à la fois des illusions artificielles, et en même temps un jeu avec le temps, un chevauchement d’illusions successives.


Nice, le 2 juin 1871, Amélie, une jeune femme, travaille comme domestique chez une riche bourgeoise. Elle contemple un magnifique tableau orientalisant, une vue plongeante selon un angle incliné dans un café. Dans ses mains, elle porte un grand pot avec une plante. Elle entend sa patronne qui crie son prénom à plusieurs reprises. Elle la retrouve assise dans son fauteuil au salon. La dame âgée se plaint de ne pas savoir ce qu’elle a fait de sa sonnette. Elle lui indique qu’elle a reçu une lettre pour elle, et lui prie de bien vouloir prendre ses dispositions pour que dorénavant son courrier n’arrive pas sur son bureau. Elle lui remet la lettre et indique à son employée de vaquer à ses tâches, et de lui ramener sa sonnette si elle la retrouve. Amélie sort de la pièce avec sa lettre et retire la sonnette de sa robe pour la mettre dans un pot de fleur d’ornement. Elle va prendre le linge à laver et sort pour rejoindre le Var où de nombreuses femmes sont déjà l’œuvre pour laver.



Amélie pose son panier, s’assoit et ouvre la lettre. Elle émane de son amoureux Victor Barthélémy. Il lui écrit depuis Paris. La missive commence ainsi : aujourd’hui, le 4 septembre 1870, l’Empire est tombé à Sedan. La République est proclamée ! Au moment où l’incapacité des uns et la trahison des autres, livrent les frontières aux Prussiens, le peuple de France doit se battre pour soutenir le gouvernement de la défense nationale. On aime la liberté dans le pays de Garibaldi. Il faut constituer des corps francs de volontaires. Il faut défendre la Patrie en danger. Et la République. La place Napoléon vient d’être rebaptisée place Garibaldi. On dit qu’il a quitté l’Italie et doit arriver à Marseille pour se battre en France avec ses chemises rouges. Les bourgeois hésitent : la défaite va rendre Nice à l’Italie, la Savoie à la Suisse, ou Garibaldi vient mettre son épée au service de la France, et les Niçois aiment mieux voir Nice dans la France républicaine que dans l’Italie Monarchiste. En novembre, le lieutenant Barthélémy est appelé par le capitaine Broussaud pour porter une missive dans Paris intramuros, en traversant les lignes prussiennes.


Ce deuxième tome n’est pas la continuation directe du premier, puisque le personnage principal change, passant du peintre Joseph Constant et de son ami Mario Puzzo, à un couple Amélie & Victor Barthélémy. De même, le récit est passé de l’année 1836 aux années 1870 et 1871. Il existe un lien puisque Amélie a posé pour le peintre. L’Algérie constitue un deuxième lien évident puisque le récit présente un nouveau moment choisi de son histoire. Le récit débute à Nice, dans une grande maison bourgeoisie. Il se poursuit à Paris en mai 1871, après la bataille de Sedan, après la chute du second empire. Il reprend en fait le 29 mai 1871, juste après le dernier jour de la Commune de Paris, une insurrection qui dura soixante-douze jours, du 18 mars à la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871. Il se produit alors un court retour en arrière : Victor évoque la présence des Prussiens sur le sol français. Le lecteur fait immédiatement le parallèle avec la présence des Français sur le sol algérien, une forme d’occupation tout aussi caractérisée. Comme pour le premier tome, l’auteur enracine sa bande dessinée dans l’Histoire : la Commune de Paris, l’installation des colons dans leurs concessions, les Kabyles, Boumezrag El Mokrani (1836-1905), les Berbères ou Imazighen, les bureaux arabes. Victor est même présenté à deux écrivains français : Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890) en Kabylie, une évocation de leur séjour qui aboutira à leur ouvrage Une campagne en Kabylie (1873). Le fil directeur du récit reste également de nature romantique : un jeune couple ayant décidé de quitter la France et une vie sans avenir, cantonnés à être asservis à une bourgeoisie à laquelle ils n’accèderont jamais. Ils vont s’installer dans un autre pays où ils pourront construire une vie plus juste, à la force de leurs bras.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir la narration visuelle : des dessins descriptifs avec un trait de contour net et précis, fin et assuré, rehaussés par une mise en couleurs de type aquarelle apportant reliefs et ambiances lumineuses, de manière élégante et harmonieuse. Il commence par admirer la toile de Joseph Constant (une très belle scène dans un grand salon, avec de magnifiques tapis). Puis il découvre la tenue de domestique d’Amélie avec son tablier blanc, la lourde robe de la propriétaire âgée, les uniformes des soldats français, les habits des tribus kabyles, les tenues plus simples des colons. Il se régale des paysages : une foule rassemblée sur un pont parisien, la campagne enneigée dans la grande banlieue parisienne, la vue d’Alger depuis la mer Méditerranée, les magnifiques montagnes de Kabylie, un village fortifié. L’artiste semble avoir gagné en assurance pour le repérage de ses prises de vue : il est devenu un chef décorateur très habile pour développer la dimension esthétique engendrée par les environnements.


Conscient de la nature de l’entreprise dans laquelle s’est lancé l’auteur, l’horizon d’attente du lecteur comprend des moments d’exposition sur la situation géopolitique. Il n’est pas surpris que dans sa lettre Victor évoque les espoirs des communards et l’horreur de la semaine sanglante (même si c’est de manière un peu rapide), ou que le capitaine Broussaud se lance dans une explication sur ce qu’étaient les bureaux arabes. Il constate que ces moments d’exposition s’avèrent même plutôt digestes par rapport à d’autres séries de nature historique, et qu’ils s’intègrent de manière organique aux différentes étapes de l’installation du jeune couple en tant que colons. L’auteur ne développe que les points dont il a absolument besoin dans son intrigue, laissant la liberté au lecteur de se renseigner plus avant sur des événements ou sur des personnages historiques qui ne sont qu’évoqués. Ladite intrigue progresse rapidement. Elle comprend des moments d’action : le franchissement des lignes prussiennes par le messager, une démonstration d’adresse par la troupe du caïd Sidi Ali Ben Zouira, le siège d’une petite ville fortifiée, une poursuite à cheval. Dans le même temps, le dosage a été réalisé avec une précision extraordinaire, de manière à rester dans un registre naturaliste, sans exploit impossible ou trop spectaculaire.



À la phase de conquête du pays évoquée dans le premier tome, succède la phase de colonisation. Celle-ci est abordée sous l’angle d’un jeune homme métropolitain amené à quitter la France pour s’installer dans un autre pays où il lui a été promis des terres. Jacques Ferrandez s’en tient à son principe de départ : pas de bons ou de méchants, mais des êtres humains avec chacun leur histoire, leurs aspirations, leur culture, leurs valeurs. Le lecteur découvre Victor Barthélémy au travers de ses actes : engagé dans l’armée, militaire courageux, refusant de tirer sur le peuple, dur à la tâche quand il comprend qu’il n’y a pas de concession à son arrivée et qu’il doit réaliser des tâches de manutention mal rémunérées. Amélie est faite de la même étoffe : refusant d’être cantonnée au rôle de domestique, tentant sa chance avec un homme qu’elle connaît peu dans un pays dont elle ne sait rien. Le capitaine Broussaud apparaît comme un militaire droit dans ses bottes, près à charger l’ennemi et à le tuer, à engager ses hommes dans un combat qu’il sait meurtrier, mais aussi convaincu de la nécessité de dialoguer avec les autochtones, tout en conservant une position d’autorité. Aucun d’eux ne sont des profiteurs sans morale, ou des prédateurs sanguinaires.


Dans un premier temps, la narration semble se tenir un peu éloignée du point de vue algérien. L’arrivée dans ce pays ne se fait qu’en planche 15. Il n’y a pas de personnage indigène de premier plan. Leurs us et coutumes ne sont décrits qu’au travers de la vision française, rarement sous un jour positif. D’un autre côté, cette façon de faire met en évidence que les métropolitains s’expriment avec le point de vue que leur donne leur culture et leur position de conquérants et d’occupants. Le lecteur en prend rapidement conscience et relève plusieurs observations sur la situation d’occupation et sur les conflits armés. Pour commencer, les militaires ne sont pas si bien accueillis que ça en Algérie par les civils français eux-mêmes qui voient en eux des capitulards. Le capitaine Broussaud fait le constat que les français doivent s’occuper des arabes et respecter leurs coutumes, et leur religion. Il faut être patient et modeste. Au lieu d’apporter la civilisation, on a cantonné les indigènes en leur prenant leurs terres. Le militaire déclare qu’il ne croit pas à la colonisation terrienne. Ce que veulent les colons et les aventuriers de tout poil, c’est repousser toute la population indigène au désert comme l’ont fait les pionniers américains avec les Indiens. Les Européens doivent se contenter des villes pour l’industrie et le commerce. Il faut laisser la terre aux indigènes pour la culture et l’élevage. Mais on les a déjà largement dépossédés. Ce tome se termine avec Victor agitant ses documents de propriété de sa concession sous le nez des Algériens qu’il emploie comme ouvriers agricoles en déclarant que c’est maintenant ici chez lui. Le constat est accablant : c’est l’Histoire des Indiens qui se répètent et la stratégie qui entérine déjà l’échec et les conflits. En creux, l’auteur a brossé le portrait d’un peuple spolié de ses terres.


Après la conquête, la colonisation. La narration visuelle reste impeccable dans sa capacité à projeter le lecteur dans les paysages de l’Algérie, au milieu des Européens et des Arabes. L’écriture est formidable montrant des êtres humains dont les comportements sont façonnés par leur histoire, par celle de leur société, ni bons, ni mauvais. Certains colons ont été envoyés d’autorité en Algérie, sans choix. Certains viennent pour travailler et se faire une vie de dur labeur, en toute bonne foi. Pour autant, leurs bonnes intentions se concrétisent par des actes d’oppression, même s’ils ne les considèrent pas comme tels.