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mercredi 30 juillet 2025

Texas Jack

Ces grands horizons font perdre le sens des distances.


Ce tome contient une histoire complète, qui peut se lire comme indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Pierre Dubois pour le scénario, et par Dimitri Armand pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il fait suite à un premier album dont les événements se déroulent chronologiquement après : Sykes (2015) réalisé par les mêmes auteurs.


Dans une grande plaine du Wyoming, qui longe un cours d’eau, un groupe de bandits chevauche, avec à sa tête Gunsmoke. Il leur annonce qu’il est temps d’y aller. Dans le village à quelques centaines de mètres, devant l’église en bois, un groupe d’une vingtaine de colons s’est réuni pour fêter un baptême. À l’issue de la cérémonie, ils s’apprêtent à s’installer à la longue table qui a été dressée en plein air. Dans une grande salle à manger, le riche propriétaire terrien et homme politique Roy Passendale a pris la parole devant un groupe de ses pairs. Il utilise un ton ferme et péremptoire. Il déclare : Il faut frapper fort, frapper partout en même temps, semer la terreur. Chasser une fois pour toutes ces misérables colons de leurs terres ! Détruire les petites parcelles pour étendre des exploitations à grande échelle, et… Un des convives l’interrompt et demande : Mais… La loi ? Passendale reprend : La loi ?! Il est la loi ! On les couvre en haut lieu. Eux les barons ont la charge d’une mission : celle de valoriser au mieux les ressources de ce pays, pour l’enrichir, le moderniser… D’y amener le chemin de fer, la civilisation, d’y créer des villes… De faire prospérer une terre hier encore sauvage ! De bâtir un état !



Un autre homme l’interrompt : il suppose que leur hôte sera le gouverneur dudit état. Ce dernier le confirme : il y compte bien, et il compte aussi les enrichir tous. Y a-t-il une objection ? Un troisième prend la parole : Bien au contraire, ils sont tous avec Passendale, ils le suivront, ce qu’ils ont déjà prouvé en lui versant chacun leur fonds. Le riche propriétaire attire leur attention sur le fait qu’ils doivent considérer leurs fonds comme d’excellents placements. Il continue : on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. Il y a des frais, des gros frais, des pattes à graisser, des investissements, et pas des moins moindres, une milice de professionnels à gérer, à payer… Un autre prend la parole, estimant qu’il s’agit de tueurs qui se font payer très cher ! Passendale lui répond avec emportement : Qui d’autre son interlocuteur propose-t-il pour se taper le sale travail ? Pour chasser les fermiers, détruire leur bétail, incendier, ravager les cultures, tuer quand il le faut ? On ne sème pas la terreur rien qu’avec des grimaces… Mais si son interlocuteur les trouve trop chers, qu’il y aille lui-même. Le groupe le payera en conséquence, s’il ne craint pas la poudre et le sang, ni de s’enfoncer dans la boue jusqu’au cou ! Devant le recul de l’autre, il poursuit : Ils ont besoin de cette main d’œuvre, une armée efficace qu’ils peuvent diriger dans l’ombre pour parvenir à leurs fins. D’ailleurs leur chef viendra bientôt les rejoindre.


S’il a lu Sykes des mêmes auteurs, le lecteur découvre donc un personnage auquel il y est fait allusion, et il en retrouve les principaux personnages, jouant ici les seconds rôles. Ce tome peut également se lire sans avoir lu Sykes, et même en faisant comme si on ne l’a jamais lu. Le récit forme une histoire d’un seul tenant avec une fin propre, sans sensation de devoir lire une suite. Le lecteur se plonge dans un récit de genre, un western en bonne et due forme, avec les conventions de genre qui y sont associées. Il commence par être le témoin involontaire d’un massacre d’une poignée de colons, tués par des professionnels à la solde de riches propriétaires terriens. Il assiste ensuite à un spectacle de haute voltige dans un cirque, mettant en scène une attaque de diligence. Par la suite, il chevauche avec les personnages sur de longues distances à travers des plaines, en passant un défilé rocheux, en subissant même le passage d’une tornade, en s’arrêtant dans des saloons et auberges… jusqu’à même ce cliché éculé, ce deux ex machina éhonté qu’est la cavalerie qui arrive toujours à l’heure pour sauver tout le monde. L’artiste aime tout autant cette région du monde à cette époque. Son plaisir à représenter l’Ouest sauvage et les cowboys s’avère communicatif : les grandes étendues à perte de vue, les étroits chemins de montagne en surplomb, les modestes saloons comme les hôtels de plus grande ampleur, tout en bois, les tenues vestimentaires d’époque, et les armes à feu.



L’illustration de couverture fait dans le classique : un héros pistolets au poing, prêt à en découdre, et un grand méchant dans l’ombre, sans aucun décor. Il y a un peu de ça dans l’intrigue entre le héros au cœur vaillant, et le tueur assumant sa nature et ses actes, sans regrets ni état d’âme. De temps à autre, le lecteur se dit que l’artiste aime se reposer sur des constructions simples et des cases évidentes : succession de gros plans sur la tête de personnages en train de parler, illustration en pleine page ou en double page pour rendre un moment plus spectaculaire ou plus tragique, usage de très gros plans permettant de s’affranchir de dessiner un décor derrière, larges panoramiques avec les personnages de profil donnant l’impression de parcourir la case de gauche à droite, dans le sens de la lecture, pour accentuer le mouvement et la majesté du paysage naturel, etc. Le lecteur s’adapte à ces prises de vue attendues. Il se fait également la remarque que pour les discussions, les personnages sont assez bavards, le scénariste mettant ainsi le dessinateur dans l’obligation de recourir à de petites cases focalisées sur celui qui a la parole. Quant aux paysages en plan large : c’est ce que le lecteur attend et l’artiste les dose parfaitement, entre des petits personnages, le rapport en contours encrés et nature en couleur directe. Comme le fait observer un personnage : Ces grands horizons font perdre le sens des distances. En outre, il s’avère que le dosage de ces ingrédients fait ressortir la personnalité des auteurs, dans le choix de ce que représente l’artiste, dans la durée des séquences. Par exemple, la pluie diluvienne ne dure que le temps d’une page, les auteurs privilégiant le récit à la contemplation de ce qu’ils auraient pu faire durer sur plusieurs pages.


Rapidement, le lecteur apprécie à sa juste valeur la qualité narrative des planches. La quinzaine de colons réunit autour d’une grande table à l’extérieur devant l’église : une construction toute simple rappelant le peu de moyens de personnes qui viennent de s’installer, le naturel de cette occasion de fête, l’organisation concrète et pragmatique, tout ça en une page de sept cases. Il suffit d’une case dans la suivante pour constater le formalisme de cette dizaine d’hommes autour d’une table richement dressée dans une grande demeure. Cela dépasse l’effet de contraste : ça en dit beaucoup sur les individus, leur statut social, leurs motivations. Le lecteur se voit conforté dans son ressenti quand il se rend compte que la case avec les verres qui s’entrechoquent en page treize répond à celle en page six où deux colons font tinter leurs verres. Puis vient le massacre : une mise en scène factuelle et méthodique, pour montrer l’efficacité de ces meurtriers dont les actions dépourvues d’émotion finissent par soulever le cœur du lecteur. Vient alors le numéro de cirque sous un immense chapiteau : une leçon de narration visuelle, avec des découpages conçus spécifiquement pour chaque moment, jusqu’au numéro final dans une page muette, et deux cases en biseaux pour mieux mettre en relation la cause et la conséquence. La forte pagination fournit la place nécessaire pour raconter une histoire qui s’avère dense. Les nombreux visuels produisent également un effet cumulatif : le dessinateur approche chaque moment de manière prosaïque, ce qui apparaît au lecteur comme des descriptions factuelles, presque un reportage de faits et de comportements plausibles, un réalisme qui s’impose comme une évidence, qui nourrit chaque personnage au-delà de leurs simples faits et gestes.



La narration assez dense du scénariste génère le même effet. Il peut ainsi se permettre d’utiliser des clichés éculés, car l’épaisseur des personnages et le détail des circonstances leur rendent de la plausibilité, et ils font sens. Même ce dispositif de la cavalerie qui arrive au dernier moment, juste à temps pour sauver les uns et les autres fonctionne : avec deux phrases, l’auteur rétablit la concordance des fils temporels, et toutes les circonstances banales et normales vues précédemment concourent à montrer que cette arrivée providentielle découle logiquement de ce qui a précédé, plutôt que de sortir d’un chapeau et de survenir comme un cheveu dans la soupe. Il en va de même pour cet acte de vengeance survenant des dizaines de pages plus tard car c’est un plat qui se mange froid (un autre cliché). Le lecteur suit avec grand plaisir cette mission improbable pour Texas Jack : faire fructifier sa notoriété pour galvaniser la populace et lui insuffler le courage de se rebeller contre les pillards qui terrorisent la région.


De temps à autre, le lecteur se surprend à s’interroger sur un rapport entre deux éléments, ou sur une situation à la portée symbolique. À l’évidence, l’expérience de la réalité concrète des territoires sauvages du Wyoming s’oppose à la pratique de spectacle artificiel sous le chapiteau d’un cirque, entre le vécu des colons, et la mise en scène des artistes. Le lecteur peut voir un écho de ce contraste également lorsque la petite équipe de Texas Jack (Amy O’Hara, Ryan Greed, Kwakengoo et lui-même) se retrouve sous une pluie battante, par comparaison à la protection de la toile du chapiteau. Le scénariste développe ce thème de manière plus subtile et plus iconoclaste quand l’Amérindien Renard Gris et l’Afro-américain Kwakengoo constatent qu’ils accordent des valeurs très différentes aux pratiques de leurs ancêtres. Ces moments fugaces font également réfléchir le lecteur à la valeur à accorder, ou l’interprétation à donner à la présence du Marshal Sykes (homme mû par un profond besoin de justice véritable, ou héros trop beau arrivant au bon moment), Saül Gunsmoke en méchant d’opérette ou en individu animé par un mélange de besoin de revanche et de désir de réussite à faire légitimer par la société ? Le lecteur voit également comment la réalité se nourrit de la fiction (la légende de Texas Jack pour galvaniser les colons), et la fiction se nourrit de la réalité (le spectacle racontant de manière édulcorée et flatteuse sa mission contre Gunsmoke). Il se dit qu’il peut aussi y voir un récit aux accents psychologiques, avec le réflexe conditionné de Texas Jack de tirer sur des cibles mouvantes, mais aussi son blocage face à des cibles humaines. Ainsi de réflexions en idées, il prend conscience de la nature polymorphe des interprétations de ce récit.


Fallait-il vraiment une extension au récit ayant constitué la première collaboration de ces auteurs, avec des personnages récurrents ? Cette question quitte bien vite l’esprit du lecteur qui profite des paysages naturels, du grand Ouest, des codes Western bien mis en scène et retrouvant du sens, de la narration visuelle à la fois iconique, à la fois personnelle. Il se laisse donc troubler par ces grands horizons, ressentant peu à peu que les événements se prêtent bien à une comparaison entre réalité de la vie des colons et artifice des spectacles de Texas Jack, puis à d’autres réflexions plus élaborées sur l’ambition, les valeurs, le code moral, le sens. Épique et intime.



mardi 20 mai 2025

Un été indien

Et les fous sont sacrés car ils rêvent les yeux ouverts…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1987. Il a été réalisé par Hugo Pratt pour le scénario, et Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux auteurs, qui sera suivi d’une seconde : El Gaucho (1995). Il comprend cent-quarante-quatre pages de bande dessinée. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman en 1987, les planches paraissent dans les numéros 1 à 5, puis 7 à 10 de la revue Corto Maltese entre mai 1985 et juillet 1986. Cette bande dessinée a reçu le prix du Meilleur album étranger du festival international de la bande dessinée d’Angoulême 1987.


La baie de Massachusetts, début du XVIIe siècle, sur la côte de l’océan, des mouettes dans un ciel avec des nuages. Deux jeunes indiens, un Hollandais et le neveu de Squando, repèrent une jeune femme en contemplation immobile devant l’océan. Ils s’en approchent. Le Hollandais la plaque au sol, elle se débat. Ils finissent par la maîtriser et ils la violent. Ils vont ensuite s’ébattre dans l’eau, également pour se laver. Un coup de fusil retentit : le Hollandais est stoppé net dans son mouvement, et il s’écroule dans les bras de son ami. Dans l’eau, l’Indien se tient immobile, interdit. Sur la plage, la jeune femme s’est relevée et n’ose pas bouger, se demandant ce qui vient de se passer. Les mouettes volent toujours dans le ciel. Abner a rechargé son fils et un deuxième coup de feu retentit : l’Indien s’écroule dans les flots à son tour. Sortant de l’abri des dunes, Abner se montre à découvert. Il tire le corps du Hollandais des flots et il le scalpe sous les yeux de Shevah. Il lui remet le scalp et elle se met à hurler sans fin. Il la gifle pour qu’elle se calme et il l’emmène. Elle finit par dire qu’elle ne peut pas retourner au village. Il la regarde à nouveau, et il finit par lui dire d’avancer. Elle reste immobile. Il retourne sur ses pas et il l’embrasse à pleine bouche, elle lui rend son baiser alors que les mouettes virevoltent autour d’eux. Elle perd conscience, il la porte dans ses bras et l’emmène.



Toujours portant Shevah, Abner parvient à la demeure isolée de la famille Lewis. La mère Abigail Lewis les voit arriver depuis la fenêtre. Elle se précipite pour ouvrir la porte. Abner indique à sa mère que des Indiens ont violé la jeune femme toujours inconsciente qu’il porte dans ses bras. Il ajoute qu’il s’agit de leurs voisins, la tribu de Squano. Elle réagit immédiatement : elle ordonne à Abner de faire chauffer de l’eau en quantité, puis de courir chercher sa sœur Phillis, pour lui demander de rapporter de la corne d’élan, il faut aussi qu’il prévienne ses frères. Il obéit promptement, après avoir déposé Shevah sur un lit. Puis il sort en courant à travers champ, faisant s’envoler les corbeaux. Il parvient au champ où Eliah appuie sur la charrue pendant que Jérémie tire le bœuf pour qu’il avance. Il leur annonce que leur mère leur demande de rentrer à la maison, et il continue en annonçant qu’il a tué deux Indiens pour défendre une fille du village, et qu’elle est à la maison. Eliah rétorque que le Hollandais lui devait deux peaux de renard, il veut savoir comment il va les récupérer maintenant.


L’association de deux créateurs de très grand renom, une bande dessinée créée en plein dans une phase de maturation de ce médium, confirmant son accession à l’âge adulte, tant dans la façon de s’exprimer que pour son lectorat. Le lecteur peut partir avec l’a priori que cette œuvre va cumuler les caractéristiques caricaturales de l’un et l’autre auteur : une forme de poésie hermétique sur fond de faits historiques pointus et des jeunes femmes dans des poses lascives pour un oui pour un non. Il découvre la première séquence, enchanté : neuf pages dépourvues de tout mot, d’une lecture facile, avec des dessins magnifiques et une narration visuelle impeccable. Le lecteur est le témoin des violences physiques faites à Shevah, sans voyeurisme, le viol restant masqué par les dunes. Indubitablement, le récit est inscrit dans une époque et un lieu très précis : il est question de cohabitation entre les colons et les Amérindiens, de tensions entre les Yankees et les Britanniques, et de chasse aux sorcières. Abigail Lewis raconte à ses enfants le procès en sorcellerie de Dorothy Talbye, avec l’épreuve de vérité (le supplice) d’être immergée ligotée dans une rivière, puis d’être menée à la potence. Ils mettent également en scène les pasteurs puritains en habit noir, et la pratique de marquer au fer rouge, le visage d’une femme d’une lettre infâmante comme Hester Pryne dans La Lettre écarlate (1850) de Nathaniel Hawthorne (1804-1864).



En effet, la narration visuelle est enchanteresse de bout en bout, et l’artiste restreint son inclination à dénuder les femmes dans des pratiques avilissantes. Il s’investit dans la reconstitution historique et le lecteur en savoure chaque détail. Cela commence doucement avec la tenue des Amérindiens, puis la robe et les bas de Shevah, la tenue de pionnier d’Abner Lewis et le modèle de son fusil. Puis le lecteur pénètre dans la maison des Lewis, : il en regarde son architecture, les poutres, l’âtre en pierre, le mobilier simple en bois, les ustensiles de cuisine, etc. Il fait de même dans les autres intérieurs : les fortifications de New Canaan avec les canons sur les tours, la demeure de Black père, la demeure de Pilgrim Black, la maison dans laquelle se sont réfugiés les Lewis pour se défendre contre l’attaque des Amérindiens, etc. Il prête la même attention aux costumes, c’est-à-dire les tenues vestimentaires aussi bien des Lewis, que des soldats à New Canaan, et celles des Amérindiens, y compris leurs parures. Ou encore le mécanisme des fusils. Manara semble prendre un grand plaisir à représenter chaque détail, avec son trait fin et élégant.


Les paysages réjouissent tout autant la rétine du lecteur. D’abord, les dunes, les vagues calmes de l’océan, la rare végétation, et le vol des mouettes. Puis les champs de maïs avec les corbeaux, l’étendue d’eau en pleine forêt avec l’écorce marquée des arbres, les racines apparentes, les feuilles tombant doucement, les champignons abondants et mêmes un cygne. Une prairie avec des papillons. Une nouvelle séquence en forêt dense, sur la rive d’une rivière, avec une vue du ciel sur les méandres du cours d’eau et la cime des arbres. Les flammes qui ravagent le champ de maïs. Le magnifique arbre à l’intérieur du mur d’enceinte de New Canaan. Bon, c’est vrai, les personnages féminins sont superbes comme à l’habitude de cet artiste, leurs expressions de visage peuvent paraître décalées quand elles sont soumises à la contrainte et la violence sous toutes ses formes. D’un autre côté, la nudité se trouve restreinte à un minimum, deux séquences faisant ressortir le regard masculin qui considère d’une part Phillis, de l’autre Shevah, comme des objets de plaisir. Comme à son habitude, il joue sur l’ambiguïté de montrer tout en condamnant ou en mettant en avant la perversité éhontée du personnage masculin. C’est d’ailleurs plutôt cette façon de voir que retient le lecteur dans le contexte d’un récit avec des personnages au comportement malsain, et des scènes complexes et impressionnantes. Le dessinateur parvient à donner à voir des scènes d’affrontement avec plusieurs points de vue des événements ponctuels, avec une clarté exemplaire.



Des personnages malsains : le scénariste s’attache à une cellule familiale assez déconcertante. Dans un premier temps, l’empathie du lecteur est tout acquise à la jeune femme violée, également à son sauveur Abner, toutefois dans une moindre mesure. Pour quelle raison a-t-il scalpé les deux violeurs après les avoir tués ? Côté de la famille des Lewis, une aide inconditionnelle est apportée à la victime. Côté village de New Canaan, le capitaine Brewster a l’air normal et animé de bonnes intentions, surtout par opposition au pasteur Pilgrim Black pervers assouvissant ses pulsions sur sa nièce, en toute impunité. Rapidement, les auteurs laissent sous-entendre des secrets par des paroles chargées d’implicite, par des attitudes légèrement décalées par rapport à la normale. En effet, le comportement d’Abner acquiert une dimension obsessionnelle, et il est révélé qu’il a eu des relations avec un autre membre de la famille. Suite à l’assaut donné par les Amérindiens, Abigail Lewis révèle l’histoire de famille à ses enfants, dévoilant ses aspects sordides. C’est pas mal non plus dans la famille Black.


Au cours de cette aventure de grande ampleur, avec attaque d’Amérindiens, incendie, charge contre le village fortifié, les auteurs mettent en scène la violence de la société faite aux femmes, souvent utilisées comme étant soumises à la volonté et aux caprices des hommes. Or cet asservissement occasionne des contrecoups pour tous : la maltraitance et les viols marquent durablement les femmes et leurs familles, sans oublier ceux qui les commettent. D’un côté, les hommes trouvent que c’est la voie de la nature que d’assouvir leurs envies printanières, de l’autre le consentement est inexistant. D’un côté le désir sexuel est mis en scène comme une pulsion irrépressible ; de l’autre côté la violence provoque des dommages irréparables et durables, brisant les individus. Le lecteur finit par mettre en parallèle cette violence des rapports imposés par les hommes aux femmes, avec la violence des affrontements entre les colons et les Amérindiens, comme deux expressions d’une unique force de destruction. Dans le même temps, il se souvient de son sourire en découvrant un Amérindien déclarer que : L‘amitié dure tant qu’on ne la brise pas. Une phrase faussement profonde qui semble contenir une dose d’autodérision, comme si les auteurs ne prenaient pas entièrement leur récit au sérieux, et qu’ils suggéraient qu’il s’agit avant tout d’une aventure.


L’union d’Hugo Pratt et Milo Manara fait hésiter le lecteur : va-t-il trouver deux puissances créatrices qui se neutralisent, ou un récit tellement ambitieux que le sens risque de lui en échapper ou que la forme soit trop absconse ? La première séquence le rassure d’entrée : une dizaine de pages muettes et magnifiques, et un acte immonde. Il s’immerge dans un récit historique, un conflit entre colons et Amérindiens, une narration visuelle formidable, superbe. L’association de ces deux créateurs semble avoir neutralisé leurs tendances les plus idiosyncrasiques, au profit d’un récit d’aventure élégant, et de thèmes sous-jacents adultes et provocateurs. Belle réussite.



mardi 27 septembre 2022

Carnets d'Orient T02 L'année de feu

Lorsqu’on sème l’injustice, on récolte la haine.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 1 (1987). Il a été publié pour la première fois en 1989, après une prépublication la même année dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 60 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Jean-Claude Carrière (1931-2021), écrivain, scénariste, parolier, metteur en scène, ayant également écrit sur l’Algérie. Il évoque le jeu que constitue cette bande dessinée historique, une reconstitution d’une réalité évanouie, que l’auteur n’a pas connue, à la fois un récit qui semble pris sur le vif, à la fois des illusions artificielles, et en même temps un jeu avec le temps, un chevauchement d’illusions successives.


Nice, le 2 juin 1871, Amélie, une jeune femme, travaille comme domestique chez une riche bourgeoise. Elle contemple un magnifique tableau orientalisant, une vue plongeante selon un angle incliné dans un café. Dans ses mains, elle porte un grand pot avec une plante. Elle entend sa patronne qui crie son prénom à plusieurs reprises. Elle la retrouve assise dans son fauteuil au salon. La dame âgée se plaint de ne pas savoir ce qu’elle a fait de sa sonnette. Elle lui indique qu’elle a reçu une lettre pour elle, et lui prie de bien vouloir prendre ses dispositions pour que dorénavant son courrier n’arrive pas sur son bureau. Elle lui remet la lettre et indique à son employée de vaquer à ses tâches, et de lui ramener sa sonnette si elle la retrouve. Amélie sort de la pièce avec sa lettre et retire la sonnette de sa robe pour la mettre dans un pot de fleur d’ornement. Elle va prendre le linge à laver et sort pour rejoindre le Var où de nombreuses femmes sont déjà l’œuvre pour laver.



Amélie pose son panier, s’assoit et ouvre la lettre. Elle émane de son amoureux Victor Barthélémy. Il lui écrit depuis Paris. La missive commence ainsi : aujourd’hui, le 4 septembre 1870, l’Empire est tombé à Sedan. La République est proclamée ! Au moment où l’incapacité des uns et la trahison des autres, livrent les frontières aux Prussiens, le peuple de France doit se battre pour soutenir le gouvernement de la défense nationale. On aime la liberté dans le pays de Garibaldi. Il faut constituer des corps francs de volontaires. Il faut défendre la Patrie en danger. Et la République. La place Napoléon vient d’être rebaptisée place Garibaldi. On dit qu’il a quitté l’Italie et doit arriver à Marseille pour se battre en France avec ses chemises rouges. Les bourgeois hésitent : la défaite va rendre Nice à l’Italie, la Savoie à la Suisse, ou Garibaldi vient mettre son épée au service de la France, et les Niçois aiment mieux voir Nice dans la France républicaine que dans l’Italie Monarchiste. En novembre, le lieutenant Barthélémy est appelé par le capitaine Broussaud pour porter une missive dans Paris intramuros, en traversant les lignes prussiennes.


Ce deuxième tome n’est pas la continuation directe du premier, puisque le personnage principal change, passant du peintre Joseph Constant et de son ami Mario Puzzo, à un couple Amélie & Victor Barthélémy. De même, le récit est passé de l’année 1836 aux années 1870 et 1871. Il existe un lien puisque Amélie a posé pour le peintre. L’Algérie constitue un deuxième lien évident puisque le récit présente un nouveau moment choisi de son histoire. Le récit débute à Nice, dans une grande maison bourgeoisie. Il se poursuit à Paris en mai 1871, après la bataille de Sedan, après la chute du second empire. Il reprend en fait le 29 mai 1871, juste après le dernier jour de la Commune de Paris, une insurrection qui dura soixante-douze jours, du 18 mars à la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871. Il se produit alors un court retour en arrière : Victor évoque la présence des Prussiens sur le sol français. Le lecteur fait immédiatement le parallèle avec la présence des Français sur le sol algérien, une forme d’occupation tout aussi caractérisée. Comme pour le premier tome, l’auteur enracine sa bande dessinée dans l’Histoire : la Commune de Paris, l’installation des colons dans leurs concessions, les Kabyles, Boumezrag El Mokrani (1836-1905), les Berbères ou Imazighen, les bureaux arabes. Victor est même présenté à deux écrivains français : Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890) en Kabylie, une évocation de leur séjour qui aboutira à leur ouvrage Une campagne en Kabylie (1873). Le fil directeur du récit reste également de nature romantique : un jeune couple ayant décidé de quitter la France et une vie sans avenir, cantonnés à être asservis à une bourgeoisie à laquelle ils n’accèderont jamais. Ils vont s’installer dans un autre pays où ils pourront construire une vie plus juste, à la force de leurs bras.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir la narration visuelle : des dessins descriptifs avec un trait de contour net et précis, fin et assuré, rehaussés par une mise en couleurs de type aquarelle apportant reliefs et ambiances lumineuses, de manière élégante et harmonieuse. Il commence par admirer la toile de Joseph Constant (une très belle scène dans un grand salon, avec de magnifiques tapis). Puis il découvre la tenue de domestique d’Amélie avec son tablier blanc, la lourde robe de la propriétaire âgée, les uniformes des soldats français, les habits des tribus kabyles, les tenues plus simples des colons. Il se régale des paysages : une foule rassemblée sur un pont parisien, la campagne enneigée dans la grande banlieue parisienne, la vue d’Alger depuis la mer Méditerranée, les magnifiques montagnes de Kabylie, un village fortifié. L’artiste semble avoir gagné en assurance pour le repérage de ses prises de vue : il est devenu un chef décorateur très habile pour développer la dimension esthétique engendrée par les environnements.


Conscient de la nature de l’entreprise dans laquelle s’est lancé l’auteur, l’horizon d’attente du lecteur comprend des moments d’exposition sur la situation géopolitique. Il n’est pas surpris que dans sa lettre Victor évoque les espoirs des communards et l’horreur de la semaine sanglante (même si c’est de manière un peu rapide), ou que le capitaine Broussaud se lance dans une explication sur ce qu’étaient les bureaux arabes. Il constate que ces moments d’exposition s’avèrent même plutôt digestes par rapport à d’autres séries de nature historique, et qu’ils s’intègrent de manière organique aux différentes étapes de l’installation du jeune couple en tant que colons. L’auteur ne développe que les points dont il a absolument besoin dans son intrigue, laissant la liberté au lecteur de se renseigner plus avant sur des événements ou sur des personnages historiques qui ne sont qu’évoqués. Ladite intrigue progresse rapidement. Elle comprend des moments d’action : le franchissement des lignes prussiennes par le messager, une démonstration d’adresse par la troupe du caïd Sidi Ali Ben Zouira, le siège d’une petite ville fortifiée, une poursuite à cheval. Dans le même temps, le dosage a été réalisé avec une précision extraordinaire, de manière à rester dans un registre naturaliste, sans exploit impossible ou trop spectaculaire.



À la phase de conquête du pays évoquée dans le premier tome, succède la phase de colonisation. Celle-ci est abordée sous l’angle d’un jeune homme métropolitain amené à quitter la France pour s’installer dans un autre pays où il lui a été promis des terres. Jacques Ferrandez s’en tient à son principe de départ : pas de bons ou de méchants, mais des êtres humains avec chacun leur histoire, leurs aspirations, leur culture, leurs valeurs. Le lecteur découvre Victor Barthélémy au travers de ses actes : engagé dans l’armée, militaire courageux, refusant de tirer sur le peuple, dur à la tâche quand il comprend qu’il n’y a pas de concession à son arrivée et qu’il doit réaliser des tâches de manutention mal rémunérées. Amélie est faite de la même étoffe : refusant d’être cantonnée au rôle de domestique, tentant sa chance avec un homme qu’elle connaît peu dans un pays dont elle ne sait rien. Le capitaine Broussaud apparaît comme un militaire droit dans ses bottes, près à charger l’ennemi et à le tuer, à engager ses hommes dans un combat qu’il sait meurtrier, mais aussi convaincu de la nécessité de dialoguer avec les autochtones, tout en conservant une position d’autorité. Aucun d’eux ne sont des profiteurs sans morale, ou des prédateurs sanguinaires.


Dans un premier temps, la narration semble se tenir un peu éloignée du point de vue algérien. L’arrivée dans ce pays ne se fait qu’en planche 15. Il n’y a pas de personnage indigène de premier plan. Leurs us et coutumes ne sont décrits qu’au travers de la vision française, rarement sous un jour positif. D’un autre côté, cette façon de faire met en évidence que les métropolitains s’expriment avec le point de vue que leur donne leur culture et leur position de conquérants et d’occupants. Le lecteur en prend rapidement conscience et relève plusieurs observations sur la situation d’occupation et sur les conflits armés. Pour commencer, les militaires ne sont pas si bien accueillis que ça en Algérie par les civils français eux-mêmes qui voient en eux des capitulards. Le capitaine Broussaud fait le constat que les français doivent s’occuper des arabes et respecter leurs coutumes, et leur religion. Il faut être patient et modeste. Au lieu d’apporter la civilisation, on a cantonné les indigènes en leur prenant leurs terres. Le militaire déclare qu’il ne croit pas à la colonisation terrienne. Ce que veulent les colons et les aventuriers de tout poil, c’est repousser toute la population indigène au désert comme l’ont fait les pionniers américains avec les Indiens. Les Européens doivent se contenter des villes pour l’industrie et le commerce. Il faut laisser la terre aux indigènes pour la culture et l’élevage. Mais on les a déjà largement dépossédés. Ce tome se termine avec Victor agitant ses documents de propriété de sa concession sous le nez des Algériens qu’il emploie comme ouvriers agricoles en déclarant que c’est maintenant ici chez lui. Le constat est accablant : c’est l’Histoire des Indiens qui se répètent et la stratégie qui entérine déjà l’échec et les conflits. En creux, l’auteur a brossé le portrait d’un peuple spolié de ses terres.


Après la conquête, la colonisation. La narration visuelle reste impeccable dans sa capacité à projeter le lecteur dans les paysages de l’Algérie, au milieu des Européens et des Arabes. L’écriture est formidable montrant des êtres humains dont les comportements sont façonnés par leur histoire, par celle de leur société, ni bons, ni mauvais. Certains colons ont été envoyés d’autorité en Algérie, sans choix. Certains viennent pour travailler et se faire une vie de dur labeur, en toute bonne foi. Pour autant, leurs bonnes intentions se concrétisent par des actes d’oppression, même s’ils ne les considèrent pas comme tels.