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mercredi 28 janvier 2026

Périmée

En quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence.


Il s’agit d’une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Ce tome a été réalisé par Céline Gandner pour le scénario et par Joël Alessandra pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée. Il commence par un texte d’une page dans lequel la scénariste remercie les personnes qui l’ont encouragée et accompagnée dans la réalisation de cet ouvrage. Il se termine avec un extrait d’un article du Monde, rédigé par Mathilde Damgé et paru le vingt-neuf juin 2021, sur une décision relative à la conservation de ses gamètes pour réaliser une PMA ultérieurement, ainsi qu’une mise à jour par la scénariste sur la PMA et les nouveaux droits pour les enfants nés d’une PMA, où elle précise que cette bande dessinée a été écrite en mars 2020.


Épigénétique : Du grec ancien épi Au-dessus de et de Génétique est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence ADN. En résumé en quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence. Céline écoute une émission de RTL une intervention du docteur Michel Cymes. Il parle d’épigénétique : on a tous un patrimoine génétique mais on peut avoir de l’influence sur la toute-puissance de l’ADN. Prenons un exemple : une personne est sur le point de faire un dessert, la génétique, c’est sa recette. L’épigénétique : c’est le maître d’œuvre, donc vous. Il va choisir et définir la cuisson, l’ordre des ingrédients, la proportion, etc. Il est possible d’optimiser la génétique à travers son alimentation, le sport, le sommeil, les relations sociales, le plaisir… Les gènes nous en remercient !



Juliette effectue une balade en bord de mer, constatant que la vie est si imprévisible parfois. Sur France Inter, Édouard Philippe reprend le mot d’Emmanuel Macron disant que la France est en guerre. Le premier Ministre annonce que dès aujourd’hui douze heures, la France sera totalement confinée avec des mesures de sanctions pour les contrevenants. Le journaliste annonce 148 décès et 6.633 personnes contaminées. Quand Juliette est arrivée dans ce village proche d’Honfleur il y a une semaine, il y avait moins de soixante décès, c’est la petite grippette. Elle avait besoin de se retirer quelques jours. Ce fût, à sa grande joie, des semaines. Deux semaines plus tôt à Paris, elle faisait le constat que : C’est fini, elle est périmée. Et pas une larme. Sur la plage, elle se dit qu’elle ne ressent plus rien, un pas après l’autre, son corps est aussi lourd qu’une pierre. Endolori. Un boulet. Et toujours pas une larme. C’est donc cela la sidération ? Le trois mars 2020, elle avait reçu un courriel de la clinique De Tambre, lui disant que le laboratoire de génétique les avait informés que l’embryon n’était pas transférable, et ajoutant que le docteur lui expliquerait le lendemain en profondeur, et qu’ils enverraient le rapport dès que possible.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par plusieurs aspects. Pour commencer, l’introduction se trouve dans le texte de quatrième de couverture dont la lecture permet d’établir la situation de la narratrice en début de récit : Après le non-aboutissement d’un projet bébé avec son ami homo, l’héroïne se lance, à quarante-quatre ans, sur une PMA IAD en Belgique (don de sperme anonyme par insémination). Bien que son profil biologique soit ultra favorable pour son âge, elle vivra cinq inséminations sans suite. Juliette continue malgré tout d’espérer et tente une PMA à Madrid. Ensuite il s’agit d’un narratif à la première personne, intime, donnant la sensation que c’est la scénariste qui parle elle-même. Au travers de ses réflexions exposées dans les cartouches, Juliette (et pas Céline) expose aussi bien son état d’esprit sur sa volonté et son projet d’enfant, que les informations qu’elle assimile au fur et à mesure de ses recherches, sur l’épigénétique et sur les fonctions de la grossesse qui sont beaucoup plus importantes qu’un simple portage. Le lecteur peut se trouver déconcerté par les circonstances dans lesquelles ces réflexions se produisent : le premier confinement décrété lors de l’épidémie de la COVID-19. Cela induit la forme même de la narration : de longues promenades sur la plage, très peu d’autres personnages, l’importance donnée aux émissions de radio et aux lectures. Par la force des choses, une sorte de parallèle s’installe entre l’annonce du décompte des décès et le projet de vie.



Le récit est focalisé sur le personnage de Juliette, sur son projet bébé (comme elle le nomme), sur ses démarches et une forme d’apprentissage. Le dessinateur est ainsi amené à la représenter dans soixante-huit pages, dont trente-deux sont une illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette fréquence dans la représentation du personnage principal, souvent en gros plan confine à l’obsession, ou au contraire participe au fait d’en faire le point central, de rendre visible qu’il s’agit d’une démarche personnelle qui lui est spécifique, et qu’il s’agit de son point de vue, fatalement et légitimement autocentré. Comme le montre la couverture (il s’agit d’un dessin en pleine page figurant dans la bande dessinée), Juliette est une belle femme, svelte et souple (on assiste à une de ses séances de yoga en solo devant la mer), sans marque de l’âge, le récit précisant qu’elle a quarante-quatre ans, et le texte de la quatrième couverture évoquant plutôt quarante-six ans. Le dessinateur se tient à l’écart de tout voyeurisme, la montrant dans des poses naturelles, qui en disent un peu sur l’état d’esprit et les habitudes de cette femme. Elle s’habille de manière simple : jean et sweatshirt blanc ou vert, avec des baskets et un imperméable qui semble assez chaud. À une occasion, elle porte un chemisier, et elle revêt un legging avec une brassière de sport assortie. Une femme avenante et prenant soin d’elle, sans sexualisation particulière


Le dessinateur relève le défi d’apporter un intérêt visuel autre qu’un portrait de femme à cette réflexion et cette tranche de vie. Il commence par reprendre les images associées à la captation de l’émission de radio de Michel Cymes, en particulier le logo de la station de radio et la couleur rouge du décor. La deuxième planche montre une vague déferlant sur le sable, dans un dessin en pleine page. Le lecteur apprécie ces balades en bord de mer et la solitude qui s’en dégage, ainsi que le calme : les bosquets en arrière-plan, les longues étendues de sable à marée basse, l’écume des vagues proches du rivage et la mer étale au lointain, un tanker qui passe, l’ombre chinoise des installations portuaires indistinctes, les palissades en bois de guingois, quelques oiseaux dans le ciel, la silhouette du pont de Tancarville, de gros blocs de rochers formant une digue, les dalles du trottoir le long de la plage avec des réverbères caractéristiques, pour finir sur une illustration en pleine page de l’horizon dans une succession de bandes horizontales. Il retranscrit tout aussi bien les éléments pragmatiques du quotidien : l’examen devant la glace de la salle de bain, les agendas où figurent les nombreux rendez-vous pour le processus de fécondation in vitro (FIV), les accessoires du petit-déjeuner, la dégustation de verres de vin accompagnant des coquilles Saint-Jacques, la préparation d’un repas à deux, la lecture d’articles papier ou dématérialisées, etc. La banalité et l’unicité d’un quotidien.



Juliette continue d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent pour son projet de bébé, tout en se heurtant à l’échec d’une nouvelle tentative de FIV. Elle écoute Cymes évoquer le concept d’épigénétique et elle se renseigne sur le sujet, en même temps qu’elle apprend la possibilité du double don (féconder les ovocytes d'une donneuse avec le sperme d'un donneur), alors qu’en arrière-plan les informations donnent régulièrement les chiffres des malades de la COVID-19, ainsi que des décès. D’un côté, l’autrice évoque les possibilités offertes par la science et la technologie ; de l’autre Juliette s’interroge sur son projet, sur ses motivations, sur la manière dont les autres la jugeront. Elle se pose également des questions sur ce qu’elle pourra dire au futur potentiel enfant sur sa conception, sur la façon de conceptualiser l’identité de ses parents, entre deux donneurs anonymes et elle qui l’aura porté dans son ventre pendant la grossesse, sur l’éventualité d’une rencontre amoureuse ultérieure et la possibilité pour ce potentiel compagnon d’accepter ce fœtus dans son ventre comme son enfant à venir, d’envisager d’être son père et le sens de ce terme dans de telles conditions. Par la force des choses, la démarche inhabituelle de cette femme et sa détermination amènent le lecteur à se confronter à ses propres convictions quant à la parentalité. Il se remémore ses propres choix, sa propre démarche, sa relation avec ses enfants s’il en a : sa motivation à devenir parent (tout naturellement, ou de manière réfléchie), la forme de responsabilité qu’il éprouve vis-à-vis d’eux, et ce que cet enfant a apporté à ses parents. D’un côté, le récit se focalise entièrement sur Juliette et sa volonté d’être mère, de l’autre cela génère par effet miroir, une réflexion chez le lecteur. Ce dernier ressent que ce récit crée une sensation étrange : les auteurs ont réussi à faire exister Juliette de manière très intense, dépassant les lieux communs et une présentation respectant les règles implicites de la politesse et de la bienséance, pour toucher une intimité sincère et profonde, faisant sortir le lecteur de sa zone de confort.


Une femme souhaite avoir un enfant, par elle-même, bien qu’elle ait dépassé la quarantaine, contre la une forme de normalité sociale implicite. Les auteurs en brossent un portrait intime de manière incidente, avec des illustrations majoritairement focalisées sur Juliette, sa conviction intime qui se heurtent à la normalité sociale et la question de ce que ce potentiel enfant aura d’elle s’il est conçu à partir d’un processus de procréation médicalement assistée de type double don. Cette femme se retrouve encore plus acculée dans ses derniers retranchements par le contexte du confinement et de l’annonce régulière des morts de la pandémie. Un récit tout en douceur, et en même temps radical par son dispositif narratif. Questionnements.



mardi 27 janvier 2026

Les sentiers cimentés

Le gris est entré à l’intérieur des hommes.


Ce tome constitue un recueil de plusieurs histoires courtes d’un même auteur. Son édition originale date de 1981. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les dessins, avec des scénarios de Baudoin, Dominique Diani, Michel Gaudo, et Arthur Rimbaud. Il comprend neuf récit de deux à sept pages, pour un total de quarante-quatre pages.


Ville, cinq pages, d’après Arthur Rimbaud. Un jeune homme considère la ville autour de lui ; il est un éphémère et point trop mécontent. Autour de lui d’immenses cheminées d’usine, et des individus en robe noire indistincte également rasés. Citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici on ne signalerait les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue seront réduites à leur plus simple expression. Enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme de sa fenêtre, il voit des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon – leur ombre des bois, leur nuit d’été – des Erinnyes nouvelles devant son cottage qui est sa patrie et tout son cœur puisque tout ici ressemble à ceci. La mort sans pleurs, leur active fille et servante, un amour désespéré, et un joli crime piaulant dans la boue de la rue.


Éducation, texte de Dominique Diani, six pages. À la campagne, une vielle femme est adossée à un muret de pierre devant sa modeste maison, et un adolescent est assis dans l’herbe devant elle, l’écoutant. Il aimait parler avec elle, elle vivait seule. Elle avait peut-être cent ans, un regard jeune. Et ses paroles faisaient rêver. Il lui demande comment c’était l’amour. Elle le lui décrit : L’amour, c’est… C’est la mer qui caresse et qui enveloppe. La mer qui doucement l’envahit toute. Et soudain, violemment, elle est la mer. Ses vagues dans son ventre et dans sa tête. Ciel et terre roulant en vagues que rien ne peut arrêter, rien ni personne. Aucun de ces obstacles que les hommes tirent des fonds de leur bonne conscience. Mais au loin apparaissent des silhouettes toutes de noir vêtu. Elles se rapprochent et s’en prennent à la vieille qu’elles commencent à rouer de coups avec des bâtons. – Rencontre, trois pages : Une jeune femme se promène entre des rangées de hauts arbres. Dans la lumière finissante, l’odeur des arbres envahit l’air tiède : elle s’avance. La nuit gagne sur le jour et sa silhouette gracile est nimbée de l’or du soir. Belle, elle est belle. Les lignes des arbres se perdent derrière elle. L’ombre effaçant le jour, il sort du parc et il la rencontre de nouveau dans la foule. Elle parle à un jeune homme barbu, le narrateur sent monter en lui une bouffée de jalousie. Elle a mis son pull et la nuit tombant enfin, ils se quittent, ce qui rend sa joie au narrateur.



Pour être précis, il s’agit de la deuxième bande dessinée de l’auteur, après le recueil de récits de science-fiction Civilisation, publié par l’éditeur Glénat en 1981. À nouveau, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Pour cinq d’entre elles, le bédéaste collabore avec un scénariste : Dominique Diani pour le récit Éducation, Michel Gaudo pour trois histoires (La balle au bond, Georges Pourcellier, Charon le nocher), et avec Arthur Rimbaud (1854-1891), ou du moins il s’en inspire pour le premier récit. Au travers de ces neuf histoires, il raconte des sortes de fables, avec une touche poétique, onirique, fantastique, morbide, répressive, normalisatrice, et même mythologique. Le lecteur familier de l’auteur décèle dans ces premières œuvres, l’humanisme qui court tout au long de ses créations, la fascination et le respect pour les femmes et leur mystère, le plaisir du milieu naturel et le caractère oppressant de la ville et du béton. Il remarque plusieurs expressions d’une sensibilité Hippie : défiance vis-à-vis de la police et l’autorité, états de conscience alternatifs à défaut d’être chimiquement altérés, envie de liberté et de rapports humains plus authentiques, retour à la nature ou tout du moins connexion avec elle. Dans cette phase initiale de sa carrière, l’artiste utilise plus volontiers la plume que le pinceau. Cela donne une sensation plus griffée dans ses dessins, avec des aplats de noir présentant des irrégularités, une approche plus descriptive que par la suite, plus appliquée et moins déliée.


Le lecteur peut appréhender de se plonger dans des œuvres de jeunesse, quand bien même il s’agit d’un de ses créateurs préférés : les sensations seront différentes de celles engendrées par ses œuvres ultérieures des années, des décennies plus tard. En effet, les dessins présentent une apparence moins organique, plus sèche, plus acérée, parfois un peu maladroite. Le lecteur peut parfois s’interroger sur une proportion anatomique ou sur la taille d’un élément en comparaison avec celle d’un autre avec lequel il est en rapport dans la même case. Dans le même temps, il se trouve vite impressionné par l’inventivité visuelle déjà déployée par un artiste dont l’originalité transparaît. Dès la première planche : le jeu sur le contraste entre le personnage fortement encré et les zones laissées blanches dans chaque case, puis le jeu géométrique avec les canalisations et tuyaux de fort diamètre. Dans la deuxième histoire, il joue avec la masse noire des robes des villageois, et les cases aérées et claires où évolue la vieille femme redevenue jeune. Dans Rencontre, il met à profit l’expressivité du visage de la jeune femme. Dans Une vie inutile, il réalise une magnifique illustration : un homme pêchant un poisson à main nue dans un cours d’eau impétueux. Dans nombreuses d’entre elles, il joue avec les hachures courtes et sèches pour réaliser des fonds de case expressionnistes.


En passant à Immigration, le lecteur découvre une histoire en deux pages, seize cases, trois courtes bulles : poignante. Dans la deuxième planche de La maladie, la dernière case relève d’une composition quasi abstraite, les façades des immeubles ayant été comme surexposées pour aboutir à un assemblage géométrique de triangles, de rectangles et de segments, contrastant totalement avec les traits plus souples pour l’herbe qui ondule, ou l’entrelacs de traits fins pour la complexité des houppiers des arbres, et les courbes d’un corps féminin dénudé. Alors même qu’il n’a pas encore adopté le pinceau ou acquis cette élégance extraordinaire dans la représentation des environnements naturels et dans l’expressivité de la personnalité des êtres humains, l’artiste fait déjà preuve de sa propre personnalité graphique, faisant apparaître ses influences, à savoir d’autres bédéastes de l’époque, et son originalité dans sa capacité à mettre à profit ces techniques en noir & blanc pour exprimer son monde intérieur. Le lecteur ressent à la fois l’oppression de la concentration urbaine, et le plaisir des milieux naturels, ainsi que la complexité de la relation à l’autre, et la sensation de l’oppression générée par la foule indistincte.


Tout seul ou avec un scénariste, le créateur réalise de courtes histoires, avec une fin bien claire, abordant des sujets divers. Au cours de ces neuf récits, il fait ressentir l’anonymat insupportable et angoissant de l’individu face à la foule urbaine, la répression normative que la société fait peser sur l’individu, l’élan amoureux pour une inconnue qui n’est pas libre, la question fondamentale sur le sens de la vie ou la raison de l’existence. Puis il met en scène une veuve qui s’émancipe, l’ordre bourgeois qui finit par triompher, un pilote d’avion militaire face à la mort, un étranger interpellant un habitant dans une ville, la grisaille omniprésente à l’œuvre dans la ville. Le lecteur sent bien l’influence des préoccupations soixante-huitardes : le thème de la vie urbaine qui aliène l’individu, qui rend les uns étrangers aux autres, qui oppresse et opprime l’individu. Dans le même temps, le récit mettant en scène des individus nommés Georges Pourcellier de génération en génération évoque le fait que dans une bonne famille, les membres de la famille se conforment aux diktats de la bonne éducation, et que les quelques excentriques sont confinés à des épiphénomènes bien vite oubliés avec le retour à la normale, ou dans le droit chemin de la génération suivante.


Une partie de ces récits mettent en scène personnage féminin, dans un rôle secondaire. L’auteur met à chaque fois en scène un jeu de séduction, explicite ou implicite, sans être forcément amoureux. Dans le premier récit, il est possible d’interpréter la dernière case comme une femme tenant un couteau ensanglanté, le texte évoquant : Un joli crime piaulant dans la boue de la rue, une image de femme fatale. Dans la seconde, la vieille femme semble accueillir avec plaisir la compagnie d’un jeune homme, puis évoquer sa folle jeunesse à elle, et la répression qu’elle a subie, tout en tournant en dérision l’impulsion du jeune homme à se voir en sauveur comme un chevalier sur sa monture. L’histoire suivante surprend par ce jeune acceptant que la jeune femme qui le fascine et qu’il a abordée, ne soit pas libre. Vient une veuve qui s’épanouit après le décès de son mari, en profitant de la vie, des femmes servant de muse. Et enfin une femme gagnée par la grisaille, pour le plus grand chagrin de son compagnon. Déjà cet auteur se démarque totalement des autres bédéastes de l’époque et des suivantes par la singularité de son rapport aux femmes, basé sur le respect et le consentement, de manière authentiquement naturelle.


De courts récits mêlant poésie et fantastique, avec une fibre sociale et rebelle. Une collection fascinante à la fois par ses dessins déjà très personnels, par le positionnement de l’auteur et de ses collaborateurs dans leur époque, par sa sensibilité humaniste en développement et par son rapport singulier aux femmes. Séduisant.



lundi 26 janvier 2026

La Bataille de Sinope

Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois.


Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion.


Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse.



Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris.


Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence.



Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans.


En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréments (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat.



L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte.


Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs.


Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.



jeudi 22 janvier 2026

Le pouvoir des innocents Cycle II Car l'enfer est ici T01 508 statues souriantes

La haine n’est pas le meilleur ciment pour bâtir un monde qui se veut meilleur.


Ce tome est le premier du second cycle d’une série qui en compte trois. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn pour les dessins, avec une mise en couleurs de David Nouhaud. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, cinq tomes parus de 1992 à 2002.


Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997, une cérémonie de recueillement se tient devant leurs tombes. À cette occasion, la maire de New York, Jessica Ruppert, dépose une rose au pied du monument consacré à Consuela Farez, Isaac Romero et Martha Coolidge, puis une autre au pied de la statue de Steven Providence. À l’occasion de ces hommages, Larry Olsen reçoit mademoiselle Twist, infirmière à l’hôpital Bellevue à New York. Il commence par un éditorial introductif : Bien des choses ont été dites sur l’attentat du 4 novembre dernier. Son ampleur inédite ! Son horreur absolue ! La façon méticuleuse dont il a été organisé et mené à bien ! Il continue : Cependant, rares ont été les témoignages sur l’homme que les enquêteurs considèrent toujours comme suspect dans cette affaire. Le présentateur veut parler de l’ancien soldat des Forces spéciales de la Marine américaine : le sergent Joshua Patrick Logan. Il se tourne vers son invitée, lui demande de se présenter, puis il rappelle que, le dix-huit octobre 1997, soit très exactement dix-sept jours avant les événements, elle a vu arriver Logan dans son service. Il lui demande, sans trahir le sacro-saint secret médical, de lui dire dans quel état il était. Elle prend la parole pour répondre : Il était dans un profond état de choc, incapable de la moindre réaction physique ou intellectuelle. Elle continue : Il venait de vivre un événement personnel, particulièrement traumatisant, c’était la mort de son petit garçon.



Au même instant, messieurs Bishop et Lee demandent à l’employé de la réception de l’hôtel, leur clé pour la chambre double qu’ils ont réservée. Alors que le jeune homme cherche la clé, Bishop prend un appareil photographique jetable sur le comptoir et demande à ce qu’il soit rajouté sur sa note. L’entretien télévisé continue : Olsen demande à son invitée ce qu’elle a pensé en apprenant qu’on avait retrouvé les empreintes de Logan sur le lieu de l’attentat du quatre novembre 1997. Elle répond que cela ne l’a pas vraiment surprise, que c’est une évolution assez classique chez une personne en état de choc. Elle développe : Du jour au lendemain, elle peut sortir de sa prostration et reprendre une vie qui semble normale à tout le monde… sauf que son comportement est tout sauf normal, la personne n’agit plus que de façon mécanique, en réponse aux conditionnements sociaux et professionnels qu’elle a reçus. Olsen souhaite savoir si cela veut dire que la personne se met en pilotage automatique, qu’elle agit comme une sorte de robot. Ce à quoi mademoiselle Twist acquiesce.


Indépendamment des aléas d’édition des cycles II & III, le lecteur apprécie de pouvoir découvrir ce qu’il s’est passé après les révélations du dernier tome du premier cycle, les résultats de l’élection du maire de New York, et évidemment ce qu’il va arriver aux personnages encore en vie. Comme dans le premier cycle, tout commence avec Joshua Logan… jute après la commémoration avec la nouvelle maire. Décidément, ce personnage défie ce que le lecteur attend de lui. Une fois de plus, le voilà contrarié dans ses intentions, empêché dans la mise à profit de ses capacités, stoppé net dans tout espoir d’accéder au rôle de héros. Le lecteur ne peut qu’être ému en le retrouvant, impressionné par son courage de se livrer à la police, tout en ressentant une pointe d’irritation en songeant aux conséquences d’un tel acte… Et ça ne rate pas : rien ne se passe comme il l’espérait. Parti pour faire triompher la vérité au péril de sa vie, sacrifiant un bonheur marital inespéré, préparé à payer chèrement ses révélations y compris dans sa chair, il se trouve dépossédé de sa démarche. Les dessins montrent un homme ayant passé la quarantaine, bien conservé, digne en toute circonstance, attentionné avec son épouse. Il apparaît durant seize pages, et régulièrement en noir & blanc avec des nuances de gris, par écran de télévision interposé, sans expression sur le visage. Encore une fois, il semble être ravalé au rôle de figurant dans sa propre vie, de victime impuissante.



Le lecteur remarque que le rendu des dessins et des couleurs a évolué au cours des neuf ans écoulés entre le tome cinq de la saison Un et celui-ci. La mise en couleurs est la première chose qui lui saute aux yeux : les aplats ont été délaissés au profit d’un rendu évoquant la peinture, dans un registre réaliste, avec de discrètes touches expressionnistes. Ainsi dans la séquence d’ouverture, le feuillage des arbres lui-même prend une teinte grisâtre à l’unisson de celle de la pierre des statues commémoratives des cinq cent huit. Par la suite, le lecteur peut relever d’autres effets de couleurs participant à l’installation d’une ambiance : le motif géométrique de carrés sur la moquette du lobby de l’hôtel, le vert eau de la salle de bain, les brillantes tâches de couleurs pour les enseignes lumineuses, l’ambiance entre violet et rose de la boîte de nuit Prince of New York, la teinte grisâtre noyant tout un immense plateau en open-space, le magnifique rose du tablier d’Adam Füreman pour son barbecue contrastant avec le beau vert de la pelouse du pavillon, les couleurs un peu ternies de l’appartement de la très âgée madame Beauvais, la blancheur blafarde de la salle d’urgence et de réanimation de l’hôpital, etc. le lecteur se sent immergé dans un monde dense et intense.


Le lecteur s’adapte rapidement à l’évolution de l’apparence des dessins par rapport au premier cycle. La narration visuelle a conservé ce naturel très fluide : chaque scène apparaît évidente, baignant dans des environnements concrets et crédibles. Le monument hommage aux 508 semble avoir trouvé tout naturellement sa place dans un grand espace vert, peut-être Central Park. Bishop & Lee descendent dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus normal et banal, tout en présentant quelques spécificités comme le motif des moquettes ou les écrans de caméras de contrôle, une chambre on ne peut plus fonctionnelle. Le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour prendre le temps de s’imprégner de la sensation multicolore des enseignes lumineuses. Il apprécie la taille gigantesque de la salle principale de la boîte de nuit, sa hauteur sous plafond, la foule compacte. Il se dit qu’il s'assoirait sur ce banc à l’ombre du feuillage d’un arbre, au côté de Xuan-Mai et de l’avocat maître Cyrus Chapelle. Et pourquoi pas s’inviter au barbecue dans le jardin de ce dernier, ou prendre un petit gâteau avec le thé dans l’appartement newyorkais de madame Beauvais. Autant de plans de prise de vue sonnant juste, mettant en scène des êtres humains normaux. Ce qui fait ressortir avec d’autant plus de force les moments brutaux, ou sortant de la normalité.



L’intrigue semble emmener le lecteur sur un chemin tout tracé : Joshua Logan va rétablir la vérité sur cet attentat, les conséquences irrémédiables s’abattront sur la nouvelle maire, et enfin il sera révélé comme le héros qu’il mérite d’être… Et bien sûr que non. Joshua Logan continue d’être d’empêché, son destin ne devant pas s’accomplir. Ce tome comprend trois chapitres : Vendredi 8 mai 1998 (quatorze pages), Lundi 3 août 1998 (quinze pages), Vendredi 3 septembre 1999 (dix-neuf pages). Le premier se termine avec le retour du personnage clairement moralement corrompu, sans espoir de rédemption, s’en sortant toujours. Le second chapitre introduit donc l’avocat, maître Cyrus Chapelle ainsi que son compagnon Adam Füreman journaliste avec son joli tablier. Les auteurs prennent la peine de les faire exister au-delà d’un simple artifice narratif d’avocat. Dans le troisième chapitre, ils lâchent une révélation sur le passé de Logan, et de manière tout aussi inopinée ils montrent que Frazzy ne s’est pas rangé des voitures agissant toujours comme un prédateur de la pire espèce. Le lecteur sent que ce deuxième cycle sera tout aussi consistant que le premier avec une intrigue différente. Ils continuent de mettre en œuvre des clins d’œil à la culture américaine, comme cet intervieweur avec de belles bretelles, en hommage à Larry King (1933-2021).


Dans le même temps, le traitement du témoignage de Joshua Logan sur la réalité du déroulement des événements de la nuit du quatre novembre 1997 sort des clichés d’une révélation sensationnelle, pour une approche plus réaliste. À l’évidence, le jugement populaire a déjà été rendu sur ce meurtrier de plus cinq cents êtres humains, dont la personnalité favorite des newyorkais : le boxeur Steven Providence. Le lecteur se rappelle que cette série dépasse le simple divertissement, avec une structure sophistiquée et un commentaire sur une ou deux facettes de la société. Ici, la réception des révélations de Logan se heurte à ladite opinion publique, ainsi qu’à leur énormité, au passé dépressif du sujet, et peut-être d’autres choses encore à découvrir dans son histoire personnelle. Or le lecteur a assisté aux événements de l’intérieur et il sait ce qu’il en est de la vérité… À moins bien sûr que les auteurs ne l’aient mené en bateau. D’un autre côté, le doute est bien normal, voire salutaire, pour accueillir de telles déclarations : quelle fiabilité accorder à ce vétéran souffrant de syndrome de stress post traumatique ? Qu’est-ce que son histoire personnelle dit sur ses convictions intimes ? Quelles pourraient être ses motivations ? Et d’ailleurs son épouse elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Du coup, comment vérifier les faits ? Comment reconstruire la succession des événements ? Hé bien tout cela n’a rien d’une évidence, car après tout la tentation de la théorie du complot est toute proche…


Après le résultat des élections à la fin du premier cycle, la suite semblait toute tracée : Jessica Ruppert met sa politique en œuvre et ses convictions à l’épreuve de la réalité, et Joshua Logan se fait oublier dans l’intérêt commun. Le dessinateur a conservé toute la fluidité et le naturel de sa narration visuelle, tout en adoptant un détourage plus sophistiqué et moins appliqué, bénéficiant d’un metteur en couleurs mariant naturalisme et touches discrètes d’expressionnisme. L’intrigue s’étoffe rapidement, rappelant que Joshua Logan est condamné à être une victime de multiples façons, et abordant le questionnement sur les témoignages et la possibilité de rétablir les faits. Un complot advenu aux répercussions implacables.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



mardi 20 janvier 2026

Voyage aux îles de la Désolation

Qu’apprennent-ils de l’île, qu’apprennent-ils des autres, qu’apprennent-ils d’eux-mêmes ?


Ce tome contient une histoire complète, un reportage réalisé par l’auteur, à l’occasion d’un voyage dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée. Après ce voyage effectué en 2010, il en réalisera un autres aux îles Kerguelen en 2022/23, qui donnera lieu à un second ouvrage : Danser avec le vent (2025).


Jour 1. Onze heures. Le Boeing 777 d’Air France en provenance de Paris-Orly se pose à l’aéroport de Roland -Garros de Saint-Denis de la Réunion. Cette fois, c’est sûr, Emmanuel va embarquer. Choisir d’arriver trois heures seulement avant l’appareillage du navire n’était pas très malin. Ça faisait deux jours qu’il ne dormait plus à l’idée de louper l’embarquement. D’autres avaient fait ce choix : les chercheurs de l’IPEV. Il se renseigne auprès d’une voyageuse. L’IPEV : l’Institut Paul Émile Victor, c’est-à-dire l’institut polaire français. C’est eux qui coordonnent les recherches scientifiques sur les îles, lui explique la jeune femme en lui retournant la question pour qu’il se présente. Il explique qu’il est auteur de bandes dessinées, il aimerait raconter cette rotation australe. Trois jours plus tôt en février 2010, un jour de départ en vacances, il reçoit un appel de son frère François qui lui demande si ça lui dirait toujours de partir aux Kerguelen, une place à bord du bateau vient de se libérer, ils voyageraient ensemble. Il faut qu’il se décide dans la demi-heure et qu’il appelle les TAAF tout de suite, sinon ils vont donner la place à quelqu’un d’autre.



L’idée d’un voyage dans les TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises, était venue de Caroline, journaliste à l’hebdomadaire Le Marin. Elle avait proposé à François, photographe, de monter un dossier auprès de l’administration des TAAF afin d’embarquer à bord du navire ravitailleur des terres australes. Les terres australes, Crozet, Amsterdam, Saint-Paul… Kerguelen, enfin jadis surnommées les îles de la Désolation. Des confettis d’empire, égarés dans l’immensité bleue, à cheval entre les quarantième et cinquantième parallèles. Non loin de cette bande blanche qui court en bas des cartes comme pour lester le monde. Enfant Emmanuel se perdait dans la contemplation des cartes que ses parents avaient judicieusement placées. Ker-Gue-Len. Un mot qui râcle la gorge puis se couche sur le palais. Ker-Gue-Len. Un nom breton égaré en Antarctique. Il n’imaginait terres plus perdues, plus lointaines. C’était le monde du bout du monde. Et voilà qu’on lui proposait de s’y rendre. Il allait affronter une mer que les marins qualifient de rugissante, de hurlante même. La mer qu’il ne connait que de la côte, la mer qu’il contemple chaque matin, sans jamais l’avoir prise pourtant. Il allait pouvoir la sentir, la ressentir, la vivre tel que l’ont fait ces peintres qui le nourrissent : Marin-Marie, Joubert, Brenet… Peut-être, enfin, la comprendre… Et savoir la dessiner à son tour.


La première séquence expose clairement la nature du projet : un voyage dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises, à bord d’un vaisseau en mission scientifique et de ravitaillement, raconté par les bédéaste que ces îles ont fait rêver depuis son enfance. C’est-à-dire naviguer et se rendre dans l’archipel Crozet, les îles Kerguelen et les Îles Saint-Paul et Amsterdam, la plus grande réserve naturelle de France. L’horizon d’attente d’un tel récit de voyage comprend de belles descriptions au travers des dessins ou des illustrations, la confrontation de l’image qu’Emmanuel s’est bâtie de cette destination avec l’expérience de la réalité, et bien sûr des rencontres avec les résidents, et peut-être les autres voyageurs. L’artiste a choisi un mode narratif visuel mêlant des cases en noir & blanc avec des nuances de gris dans des cases rectangulaire avec bordure sagement alignées en bande, et des illustrations en couleurs réalisées à la peinture, ces dernières étant pour la majorité réalisées sur le vif, et le plus souvent sans bordure… avec quelques exceptions. L’expérience de la navigation, des séjours à terre et des rencontres est racontée à la première personne avec la sensibilité de l’auteur, ses connaissances préalables, ses nombreuses découvertes, et à plusieurs reprises son goût pour l’histoire des découvertes par les grands explorateurs de cette région.



Le lecteur répond à l’invitation au voyage et il monte à bord du Marion Dufresne, suivant bien volontiers Emmanuel. Un rapide retour en arrière pour évoquer sa fascination pour cette région du globe et son caractère quasi mythique à ses yeux, la vision du navire que l’auteur présente en ces termes : Un navire conçu spécialement pour ravitailler les bases scientifiques subantarctiques, à la fois paquebot, pétrolier, porte-conteneurs et navire océanographe. […] Le Marion, en plus d’être multiple, est tout simplement beau. Le lecteur se demande qui était cette dame prénommée Marion, et il va effectuer une recherche en ligne pour découvrir qu’il s’agit de Marc Joseph Marion du Fresne (1724-1772), dit Marion-Dufresne, un corsaire, capitaine de la Compagnie des Indes, et explorateur français du XVIIIe siècle. Au fil des commentaires et des découvertes de l’auteur, sa curiosité peut l’amener à lui-même explorer d’autres références comme Paul Émile Victor (1907-1995, explorateur polaire, scientifique, ethnologue, écrivain français,), le roman Moonfleet (1898) de John Meade Falkner (1858-1932), la tradition maritime qui amène à utiliser la périphrase Bête à grandes oreilles pour ne pas prononcer le mot […], le passage à la postérité de Alfred Faure (1925-1968, météorologue), les différences entre le skua (Labbe antarctique) et le pétrel, etc. À d’autres moments, l’auteur se montre didactique, par exemple quand il explicite la différence entre manchot et pingouin.


Dans le cours du récit, le bédéaste laisse parler sa curiosité historique à plusieurs reprises. Ainsi le lecteur commence par découvrir le drame appelé les Naufragés de Tromelin, en référence à l’île du même nom, s’étant déroulé en 1761 : une flûte de la Compagnie des Indes, qui transportait des esclaves de Madagascar à l’île de France (aujourd’hui Maurice), s’est échouée sur l’île de sable. Quatre images sépia racontant un drame qui contrastent fortement avec le bleu et le vert de l’illustration suivant, et l’écume blanche de la mer. À la page quatre-vingt-quatorze commence l’histoire de Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec (1734-1797), le découvreur des îles… qui ne les vit jamais. La couleur sépia reprend ses droits, pour des images conjuguant les traits de visages effacés par les décennies passées, et les lignes d’écumes et de vagues d’une blancheur éclatante. Dernière séquence en sépia : les oubliés de l’île Saint-Paul, dont l’auteur apprît l’existence par le livre (1982) portant ce nom de Daniel Floc’h, un ami de son père. Trois pages retraçant ce drame avec des images mémorables et respectueuses, débouchant sur une illustration lumineuse qui occupe les deux tiers d’une double page avec de magnifiques couleurs.



Ce voyage est donc l’occasion de fouler la terre, ou le sable, de ces différentes îles, l’artiste donnant à voir de magnifiques spectacles diurne ou nocturne, terrestre ou maritime, le lecteur se mettant à rêver à son tour d’accomplir ce voyage. Il souhaite pouvoir contempler par lui-même ces rudes paysages, et cette faune spécifique à cette région du monde, en particulier les différents oiseaux, et aussi les bernard-l’ermite de Tromelin, et ses frégates, ses fous à pieds rouges et fous masqués, les manchots, les éléphants de mer, les skuas et les pétrels, les albatros, etc. Dans le même temps, il décrit également la vie à bord, les conditions matérielles d’existence, et les missions de ravitaillement, des opérations très concrètes. Dans ces cases en noir & blanc, le lecteur peut voir l’auteur se mettre en scène, en particulier lors de ses accès aggravés de mal de mer. Il découvre avec lui les autres passagers, dont les scientifiques qui suscitent en lui une forte admiration, à la fois pour la banalité de leur apparence de vulgum pecus, à la fois par les connaissances, leurs compétences, et leur qualité de vulgarisateurs.


La lecture révèle de nombreuses richesses dans la narration. Le voyage, l’exotisme, les compétences des scientifiques, et aussi des ressentis émotionnels. L’auteur embrasse pleinement la mission à réaliser par le navire et par son équipage : chaque jour qui passe à terre avant de pouvoir partir est un jour perdu. Il observe comment se comportent les différents groupes d’êtres humains, réunis pour une période déterminée, que ce soient ceux du voyage, ou ceux effectuant une mission pour plusieurs mois, comment se manifeste cet esprit de groupe, comment le langage et en particulier les termes spécifiques (les pafiens, les Pilods, etc.) participent à la cohésion de groupe, etc. Il évoque comment le sentiment d’isolement s’empare de lui alors qu’il n’y a plus de liaison par téléphone portable, que la journée s’organise autour des appels de la cloche pour le repas, qu’ils voient des hommes et des femmes entièrement dévoués à leur mission ou à leur tâche, etc. Le lecteur fait bien partie de ce voyage, éprouvant les sensations d’Emmanuel, faisant l’expérience de cette vie détachée des contingences matérielles habituelles (pas d’argent, pas de courses à faire, pas de responsabilités familiales à assumer).


Embarquer pour les terres australes et antarctiques françaises, y découvrir leur géographie et la faune, jusqu’à enfin contempler une aurore australe. Le bédéaste raconte son voyage avec un beau coup de crayon et de pinceau, une sensibilité pour ces terres dont il a rêvé depuis qu’il était tout petit, une attention particulière aux autres sur le navire et à terre, un regard humaniste sur les drames historiques dont ces îles ont été le témoin. Un voyage de découverte, une coupure du quotidien urbain et métropolitain. Une invitation au voyage.



lundi 19 janvier 2026

La vallée des oubliées

La justice et la vengeance sont des choses différentes, petit…

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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Pierre Dubois pour le scénario Alain Henriet pour les dessins, et Usagi (Patricia Tilkin) pour la mise en couleurs. Il comprend cent-quarante-deux pages de bande dessinée.


Quand, à travers les vallées perdues, on voit au loin chevaucher deux cavaliers, l’un derrière l’autre, on sait que l’un poursuit l’autre. À moins qu’il ne soit qu’une ombre, un fantôme que le premier veut fuir… Sur un large chemin dans une vallée arborée, un jeune cavalier avance à une allure tranquille. Il passe au milieu d’un troupeau de paisibles vaches Highland. Il finit par entrer dans Sabbath City, une petite ville avec sa rue principale en terre et les bâtiments en bois. Il remarque les trois montures attachées à la barre devant le saloon. Il y attache la sienne et y pénètre. Il se rend au comptoir et demande un whisky qu’il boit tranquillement, tout en examinant le reflet de la salle dans le grand miroir. Il repère un individu bien portant en train de lever son verre et tenant une dame de petite vertu par la taille, il se vante d’être en train de gagner aux cartes, et il offre sa tournée. Clark pose son verre et dirige vers sa table. Il salue Hart en lui demandant s’il triche toujours. Son interlocuteur ne se démonte pas, reste tranquillement assis et lui rappelle les faits : le fait que Clark ait déçu Winter, leur employeur, qu’il a récolté ce qu’il a semé, œil pour œil et dent pour dent, vengeance sur vengeance. Le jeune cowboy répond qu’il y a eu des coups de trop, et que ce n’était plus la guerre ; il veut savoir où se trouve Winter. Hart se lève et propose de conclure la discussion, tout en mettant sa main sur la crosse de son revolver. Soudain Wells, un autre membre de la bande, fait irruption en disant qu’il est temps de partir. Clark abat Hart et tire sur Wells sans le toucher, ce dernier ressortant.



Lorsqu’il se retrouve à l’extérieur, Clark voit la bande s’enfuir en galopant. Une personne leur tire dessus en disant qu’ils ont pillé la banque. Avec fracas, l’attelage de quatre chevaux blancs passe, en tirant la diligence couchée sur le côté. Le shérif arrive à cheval en expliquant qu’il a envoyé Harvey chercher du renfort, et qu’il fait appel aux volontaires : il faut faire vite ou ils les perdront. Mais les fuyards ont mis le feu à une cariole et des caisses en bois, qui forment un barrage au milieu de la grand-rue et l’incendie menace déjà de se propager aux bâtiments : il faut s’en occuper de toute urgence. Clark décide de fausser compagnie à la foule en prenant une ruelle transversale, partant en passant par le cimetière. Il finit par rejoindre la route et il remarque un foulard rouge attaché à un arbre : il comprend que Winter a laissé ce souvenir à son attention. Il avance tranquillement sur le chemin, et se rend compte que les habitants de Sabbath City sont déjà aux trousses des pillards. Il quitte la route principale pour prendre de la hauteur et il comprend que la bande a laissé quelques gars derrière en guet-apens pour couvrir la retraite. Les villageois vont tomber dans le piège.


Un beau jeune homme, Clark, au passé condamnable, s’étant révolté contre Winter un chef d’une bande de pillards, sanguinaire, sans foi ni loi, habile avec une arme à feu, et solitaire dans sa quête de vengeance, le lecteur comprenant que sa famille a été massacrée sur les ordres de Winter. C’est parti pour une histoire de vengeance avec un héros mâle et fringuant, téméraire et plus futé que les autres. Au bout d’un trentaine de pages, il sauve un Amérindien, Shee-Ke-Ah, grièvement blessé, et au bout d’une quarantaine de pages, il est lui-même grièvement blessé. Et recueilli par un groupe de femmes vivant à l’écart dans la vallée des oubliées. Une trame classique avec un personnage principal tenant un premier rôle tout aussi classique. La première planche offre un spectacle très sympathique au lecteur : superbe paysage, avec le relief particulier de cet endroit, une végétation identifiable, une succession de paysages invitant à la promenade, ou à la balade à cheval, ce très beau relief vallonné, le large chemin dans la forêt clairsemée, le troupeau de vaches avec ces longues cornes si caractéristiques, le village de l’Ouest avec ses baraques en bois. Par la suite, les auteurs vont encore offrir de belles promenades au lecteur : le cimetière aux tombes très sommaires, de nouvelles chevauchées dans d’autres paysages naturels, la découverte du village fortifié de la vallée des oubliées, etc.



Certes, il est question de violence, des coups de feu sont échangés, des hommes meurent, des victimes innocentes sont abattues sans état d’âme. D’un autre côté, la narration visuelle apparaît très propre sur elle : traits de contour précis et réguliers, rehaussés par des traits tout aussi propres pour marquer les textures et renforcer le relief à l’intérieur des formes délimitées. L’artiste montre les choses de manière factuelle, sans verser dans l’expressionnisme ou l’impressionnisme, des représentations descriptives minutieuses et détaillées. Le lecteur peut ainsi s’attarder sur la végétation et les plantes, les poches sur la selle du cheval, la forme des bouteilles au comptoir, les différences de morphologie des troncs d’arbre, la variété des robes de ces dames oubliées à l’exception de la salopette pour la jeune adolescente Do, les accessoires et outils visibles au fur et à mesure de la découverte du village fortifié, le bardas du colporteur Scurly et sa toque de fourrure, la nourriture du petit-déjeuner à la table de Ma Joe, l’ameublement sommaire de la chambre d’hôtel à Warlock, etc. Ce rendu graphique donne l’impression que tout est propre, neuf même si parfois rustique, et souvent bien rangé, bien ordonné. Toutefois…


Toutefois, cette bande dessinée raconte et montre des moments durs dont l’apparence propre des dessins n’atténuent pas la brutalité. Certes, en page treize quand Clark abat Hart, il est en état de légitime défense, et la petite touche rouge qui apparaît dans le dos du pillard semble plus une convention visuelle qu’une description factuelle. De même l’incendie en pleine rue impressionne par la hauteur des flammes, sans vraiment dégager une chaleur intense ou donner la sensation d’être menaçant au point de se propager rapidement. Le ressenti du lecteur se trouve modifié en page vingt-deux quand il voit de manière toute aussi factuelle une balle traverser la tempe droite d’un homme et le sang gicler de l’autre côté du visage. L’extraction, sans anesthésie bien sûr, de la balle dans le torse de Shee-Ke-Ah, conscient tout du long, s’avère également visuellement éprouvante. Quand les bushwhackers à cheval tirent calmement sur deux femmes puis un enfant à quelques mètres, leur cruauté et leur manque d’empathie frappent le lecteur de plein fouet : la violence a perdu son caractère aseptisé et propre, pour devenir des actes ignominieux sur des individus sans défense, la manifestation immonde de l’exercice de la force par des individus dépourvus de toute considération pour n’importe quel autre être humain, une abomination abjecte.



Le lecteur prend ainsi conscience de la qualité d’une narration visuelle impeccable. L’artiste dessine avec un souci des éléments concrets, de montrer chaque environnement de manière détaillée, qu’il s’agisse d’un moment bucolique ou poétique, ou d’actes barbares dans une lutte sans merci, ou une action d’extermination. Il n’y a qu’à voir la quarantaine de pillards chargeant à cheval sur le village fortifié de Ladies’ Valley, chacun différent de l’autre, tous positionnés de manière à ce que les autres disposent d’assez de place pour évoluer : une vraie composition prenant en compte les paramètres concrets d’une telle situation. Dans le même ordre d’idée, l’assaut sur Ladies’ Valley se déroule pendant une vingtaine de pages, et la conception du plan de prise de vues intègre la disposition relative de chaque bâtiment, le déplacement de chacun, la progression du groupe, la formation de poches de résistance, les modalités d’attaque en fonction des constructions et de leur fonction. Une séquence qui doit sa qualité narrative aussi bien au scénariste qu’au dessinateur.


Rapidement, le lecteur se rend compte que l’intrigue présente des caractéristiques qui la différencie d’un récit classique d’un héros viril prompt à sauver la veuve et l’orphelin, et à châtier les prédateurs. Clark se révèle incapable de tout arrêter tout seul, voire il sait quand son intervention sera inefficace, et il évite alors de se mettre en danger. Alors qu’il vient de faire la preuve qu’il connaît bien la stratégie habituelle de Winter et de ses bushwhackers, il se fait quand même avoir dans un guet-apens similaire en tout point. Il ne doit son salut qu’à l’intervention des femmes de Ladies’ Valley, entre autres à une adolescente et une squaw âgée. Il découvre même qu’elles tirent à l’arme à feu, aussi bien que lui. Il se fait avoir une autre fois par une femme qui l’a mené par le bout du nez. Il a également beaucoup de choses à apprendre de Scurly, aventurier chevronné. Il se montre impitoyable et agressif, qualités qui lui permettent de survivre et de mener sa vengeance à son terme, et même d’envisager sa poursuite… pas tout à fait le héros au cœur pur et aux valeurs morales irréprochables. Le lecteur familier du scénariste remarque qu’en toile de fonds, il reprend le principe du riche propriétaire terrien (ici il s’appelle Henry Adams Martineau) qui harcèle les petits fermiers, jusqu’à les éliminer si nécessaire pour agrandir son exploitation, intrigue similaire à celle de Texas Jack (2018) avec Dimitri Armand.


Un western dont les dessins clairs et propres donnent l’impression d’une lecture tout public, pour une intrigue linéaire mettant en scène un héros au cœur pur. À la lecture, le récit prend plus de saveurs, apparaît plus adulte, entre ce jeune homme vaillant et intrépide, animé par un solide désir de vengeance, ne devant sa survie qu’à un groupe de femmes et un mentor plus âgé, des dessins qui montrent toute l’horreur des tueries et des exécutions sommaires, contrastant avec la beauté et la richesse des paysages. Une chevauchée mouvementée, conflictuelle, sous l’emprise de la loi du plus fort.