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jeudi 20 novembre 2025

Complainte des landes perdues Cycle 4 T04 Lady O'Mara

À qui se méfie de tout le monde, il est toujours donné un traître à châtier.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 – La folie Seamus (2023). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993.


Il était tôt au matin mais déjà la rumeur se répandait : Sioban était de retour ! Elle avait demandé à être reçue par sa mère Lady O’Mara. Les nouvelles semblaient de mauvais augure, il était dit que certains clans se rebellaient contre l’autorité des Loups blancs, la famille de Sioban. La mère et la fille discutent ensemble. Lady O’Mara explique à Sioban que sa cousine Aylissa a pris la tête de la révolte, une Sudenne comme elles. La fille répond que sa cousine est très belle, très douce, qu’elle charme les hommes sans jamais s’attarder, elle reste légère même lorsqu’elle frappe à mort. Elle est dangereuse, comme tout ce qui séduit, l’envoûtement du venin. Et sa cousine est séduisante, même si une méchante blessure l’a marquée au visage. Dans sa salle de trône seigneurial, Aylissa reçoit une dizaine de chefs de clan. Ils lui expliquent qu’attaquer les Sudenne, sa famille, leur semble prématuré. Même s’ils sont déjà nombreux, ils ont encore besoin de temps pour s’organiser avant de… Elle interrompt son interlocuteur : est-ce que ses droits au trône ne leur semblent pas assez légitimes ? Il faut qu’ils frappent !



Lord Henry Gerfaut intervient dans la discussion : il estime que les craintes des chefs de clan sont justifiées, ils désirent tous que les couleurs d’Aylissa remportent un succès éclatant. Mais pour cela ils doivent mettre toutes les chances de leur côté. Il continue : certaines forces dorment qui appartiennent à l’histoire de cette île. Qui sait ce qu’elles pourraient révéler s’ils leur prêtaient plus d’attention. Il y a parfois dans l’ombre des mouvements qui ne demandent qu’à resurgir. Un autre chef intervient souhaitant savoir de quelles forces il parle, et Lord Henry répond qu’il ne peut préciser ses pensées qu’à la reine seule. Ce qu’il fait une fois qu’ils se retrouvent tous les deux seuls à l’extérieur. Après qu’ils se soient éloignés hors de portée des oreilles indiscrètes, il demande à la jeune femme si elle a entendu parler d’une étrange sculpture qui remonte, d’après certains documents, aux temps où les Moriganes régnaient sur l’Eruin Dulea. Elle représente celle que l’on nomme la Bien-Aimée. Elle paraît inaltérable. Les éléments et le temps ne semblent pas avoir de prise sur sa réelle beauté. D’après ce que racontait sa tante, il s’agirait d’une Morigane.


Après les événements du tome précédent, le lecteur se doutait bien que les deux cousines ne risquaient pas de se rabibocher, mais de là à imaginer l’ampleur de la discorde… L’intrigue continue de mêler lutte de clans et de seigneurs, histoire familiale et mythologie propre à la série. Dans les tomes précédents, les auteurs ont su faire exister Aylissa comme personnage autonome. Pourtant, elle partait avec une apparence de collection de clichés, peut-être un tantinet sexistes (ça se discute) : une jolie jeune femme blonde, pas farouche, couchant sans vergogne avec de beaux mâles pour son intérêt personnel, usant de ses charmes jusqu’à l’exhibitionnisme, n’hésitant pas à éliminer le beau mâle après avoir obtenu de lui ce qu’elle voulait, service ou bribe de pouvoir. Une belle preuve de leurs talents de conteurs d’avoir su en faire un être humain cohérent, avec des motivations crédibles (la soif du pouvoir, une forme de revanche), une absence d’empathie confinant à la sociopathie. Au travers de ses actions, le lecteur a pu observer son incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, sa tendance à tromper pour son profit personnel et aussi par plaisir, son mépris inconsidéré pour la sécurité des autres, son absence totale de remords. Elle sait parfaitement ce qu’elle veut, et elle est prête à user de tous les moyens à sa disposition. Elle le dit sans ambages à Henry Gerfaut quand il lui demande si elle a déjà fait usage de sorcellerie, en lui répondant qu’elle n’est qu’une pauvre femme, il lui faut bien chercher quelques avantages là où ils se trouvent. Elle en fait encore la preuve en acte en violant de manière abject un homme ayant fait vœu de chasteté. Une séquence crédible et répugnante où elle utilise son corps comme un outil qu’elle maîtrise à la perfection, en sachant pertinemment qu’elle souille et avilie sa victime. Le lecteur est le témoin impuissant de cet acte, tout comme les hommes de la troupe d’Aylissa ne résistant pas à la pulsion de se rincer l’œil, ce qui déchaîne une violence animale répugnante.



Face à cet individu sans scrupule, l’union fait la force entre Lady O’Mara, Sioban et Seamus. Le lecteur éprouve tout de suite un vrai plaisir à les retrouver, se souvenant des souffrances endurées par la première dans le cycle Sioban, voyant en la seconde la vraie héroïne tout en se souvenant qu’elle n’est pas parfaite, que le mal est au cœur du bien. À nouveau, le lecteur observe que les héroïnes ou les personnages principaux féminins se ressemblent un peu sur le plan physique, ce qui est cohérent avec le fait qu’elles soient parentes, même cheveux lisses pour Lady O’Mara et Sioban que pour Aylissa, même blondeur pour les deux premières (rehaussée de discrètes nuances par la coloriste), alors que les cheveux de la troisième sont déjà blancs. Il peut également apprécier leur changement de tenue d’une situation à une autre, non pas pour faire étalage de leur garde-robe respective, mais en adéquation avec leurs activités, avec des textures aussi discrètement apportées par les couleurs, entre robes et tuniques avec pantalons. Il remarque qu’il porte une même attention aux autres tenues vestimentaires y compris masculines et aux accessoires : cottes de maille et pièces d’armure, casques et chaussures, armes et boucliers, capes de différentes formes, bure, couronne fleurie de la mariée, longue robe avec col en fourrure pour le seigneur de Levonn, etc.


Le soin tant visuel que comportemental apporté à chaque personnage le fait exister et rend les querelles, les inimités et la haine franche palpables et habitées. La tragédie familiale qui se joue concerne de vrais êtres humains, avec chacun leur caractère, leurs valeurs et leur histoire personnelle. Le lecteur assiste aux intrigues, aux stratégies et aux coups bas, conscient des risques encourus par chacun, des enjeux, et des conséquences recherchées ou à craindre. Les auteurs montrent ainsi ces intrigues de palais, ces alliances de circonstances, et ces trahisons. Grâce à la mise en scène variée et aux plans de prise de vue élaborés, ils immergent le lecteur dans une salle où les chefs de clans écoutent debout avec respect une jeune femme assise, dans les chemins et rues du château fort avec son dallage et ses épais murs de pierre, dans des grandes étendues herbeuses sur des falaises en bordure de mer, en forêt, dans un grand camp de tentes, dans le sinistre château de lord Levonn, etc. À nouveau, il peut apprécier l’attention discrète portée aux détails en fond de case : un anneau dans une borne pour passer la longe de sa monture, les roues pleines en bois d’une charrette, des toits en chaume, un lourd présentoir supportant un livre massif à la lourde reliure, les ferrures des portes, les porte-bougies, les présentoirs des armes dans la salle d’armes, la paille au sol d’une hutte, etc.



Le lecteur retrouve avec plaisir les éléments de la mythologie spécifique à la série. Pas tous, car le fitchell n’apparaît pas dans ce tome. En revanche, il prend grand plaisir à voir que la statue de la jeune femme nue évoquée dans le cycle des Moriganes prend ici tout son sens. Cette sculpture livre son secret, au cœur de la série, littéralement un morceau de la complainte des landes perdues, dans un moment de destruction inattendu. Le scénariste va également jusqu’à évoquer l’arrivée de la première Morigane sur les terres de l’Eruin Dulea, mentionnant un personnage clé portant le nom de Lord Vivien, un seigneur qui avait aimé une Morigane. Il introduit un nouveau personnage féminin nommé Sedra Langg ayant un passé en commun avec Seamus, et… Le lecteur se demandait ce qu’il était advenu du petit frère de Sioban, Wulff ; il le voit réapparaitre, maintenant âgé de treize ans. Plusieurs pièces du puzzle semblent s’assembler pour commencer à former une image plus claire de l’histoire de ce territoire. Dans le même temps, le thème principal de la série alimente toujours la dynamique de l’intrigue : l’amour au cœur du mal, et le mal au cœur de l’amour. Les auteurs continuent de jouer avec cette dualité opposant amour et haine chez les individus, dépassant la dichotomie : le mal pouvant être la source de choses positives, et le bien de choses négatives. Alors que le dénouement de ce cycle approche, tout reste possible, y compris le fait que cette présence d’une force au sein de son contraire alimente un mouvement perpétuel.


La bonne Sioban saura-t-elle triompher des machinations de la méchante Aylissa ? L’antagonisme qui les oppose entraîne d’autres personnes dans cette confrontation destructrice, dans un monde médiéval teinté d’éléments fantastiques. Dessinateur, coloriste et scénariste font exister ce monde et ces personnages avec consistance et plausibilité, entre tragédies et drames, bien au-delà d’une simple dualité entre bien et mal.



jeudi 6 novembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 - La Folie Seamus

Il est toujours temps de réclamer justice !


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa (2022). Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Dans ses appartements privés, Aylissa contemple l’objet qu’on lui a offert : un fitchell. Elle sent qu’il y a une puissance en lui. Elle le prend entre ses mains et en explore la surface avec les doigts : elle ne voit rien, ici peut-être, non rien ne bouge, et pourtant… Si elle ferme les yeux… Une voix… Ce n’est pas la sienne… Qui alors ? Une jeune femme blonde ordonne au fitchell : file, vil, file… La sphère file dans les airs à travers bois en tournant sur elle-même, pour s’immobiliser au-dessus d’une femme en train de pêcher à la lancer dans une rivière. Puis elle s’abat sur cette femme et la tue. La jeune fille récupère le fitchell, tout en commentant sur sa mère : on la disait jolie, aimable, douce, mais pour sa fille est laide, difforme, comme toutes les mamans. Elle ordonne au fitchell de se refermer, et continue de s’adresser à sa défunte mère dont le corps gît dans la rivière devant elle : elle remercie sa mère cependant de lui avoir donné ce gentil fitchelll, elle l’aime beaucoup, grâce à lui elle n’a plus à se plier à ses ordres. Au temps présent, Aylissa comprend que l’objet appartenait aux sorcières. Elle le range dans une étoffe et sort de la pièce, par une fenêtre elle voit le cheval de sa cousine. Elle en déduit qu’elle est rentrée ; et qu’elle a dû se précipiter dans la cellule de Seamus.



Dans la cellule, la torche à la main Sioban écoute Seamus. Ce dernier lui a tout raconté et il conclut qu’on l’accuse de meurtre et que lui n’y comprend rien. Sauf qu’il a l’impression de devenir fou. Elle répond qu’effectivement, il y a dans ce qu’il lui raconte un grand désordre. Mais ce qui effraie surtout Sioban, c’est le grand désir, ce désir qui s’est levé en lui pour sa cousine. Il se prend la tête dans les mains, et se lamente : Aylissa, la douce et tendre Aylissa, son image lui apparaît chaque nuit, et chaque nuit cette image le dévore. Elle le sait d’ailleurs, et il montre la marque qu’elle a gravée dans la peau de son torse. Sioban en éprouve de l’horreur : tout cela lui rappelle de bien mauvais souvenirs, car elle aussi, dans le passé, a été comme envoutée, par et pour un homme qu’elle croyait aimer, qu’elle a même épousé. Gerfaut. Ils en viennent à penser qu’il a été empoisonné : ils ne voient pas toujours le mal où il se trouve, mais lui oui, lui sait comment et où les prendre ! Dans la grande salle du château, Lord Heron a organisé la cérémonie de jugement du chevalier Seamus, pour déterminer s’ils le condamnent au bannissement à vie ou à la mort. Lord Miles s’approche le premier pour lancer le dé.


Est-ce que la situation peut encore empirer et s’aggraver ? Bien sûr, car il ne tient qu’à la fantaisie des auteurs qu’il en aille ainsi, et le lecteur a bien retenu sa leçon : le mal est cœur du bien. Comme à des moments précédents, il peut sentir les décisions arbitraires du scénariste, non pas des événements sortant du chapeau et arrivant comme un cheveu sur la soupe, plutôt des moments où une situation peut basculer d’un côté comme de l’autre en fonction de sa volonté. Par exemple, Aylissa aurait très bien pu ne jamais recevoir un fitchell en présent ou parvenir à s’en servir. Le vote sur le sort de Seamus aboutit à un nombre égal de votes pour le bannissement et pour l’exécution, et c’est le vote supplémentaire d’Aylissa qui décide. Les flèches se fichant dans le corps de Seamus peuvent aussi bien le terrasser que simplement le blesser. Sans oublier l’apparition fort opportune d’un mystérieux nouveau personnage. Pour un peu, le lecteur serait tenté de bâtir une théorie du complot, et d’y voir une autre puissance pas encore révélée agissant en coulisse sur les événements. Et puis la scène d’ouverture semble introduire ou souligner une forme de répétition : un jeune adulte assassinant sa mère ou son père, avec un fitchell. Le lecteur peut y voir comme une sorte de cycle qui se répèterait. Il se produit comme un écho de ce principe avec l’entrée en scène d’un membre du clan Gerfaut, puis le retour d’une forme du mal.



S’étant accoutumé aux qualités des dessins de ce cycle, le lecteur retrouve avec plaisir leurs caractéristiques. Il se félicite que la coloriste soit la même, et il comprend parfaitement le petit mot du dessinateur : en exergue, il remercie Bérengère Marquebreucq pour son travail sur les couleurs et les éclairages. De fait, de scène en scène, la qualité de la mise en couleurs reste discrète, venant nourrir les traits encrés des dessins, sans jamais les écraser. Pour autant, son apport se ressent inconsciemment à la lecture : les textures (celle du bois du meuble dans la première case de la première page), les impressions de verdure (un travail remarquable pour que chaque buisson, chaque feuillage se détache de celui d’à côté, avec une utilisation sophistiquée des nuances ajoutant également du relief), la manière de rehausser les variations de teintes d’une plaque de toit à une autre, les variations du luminosité en fonction du moment de la journée et du lieu avec une apparence parfaitement réaliste (et cependant de temps à autre un léger glissement vers l’expressionnisme), la qualité diaphane des lambeaux de brume sur la lande, le contraste total entre la dureté de la roche des falaises lors du duel entre Sioban et Seamus opposé à la douceur de la peau d’Aylissa, etc. Un travail d’orfèvre et de sensibilité, en retrait par rapport aux traits, en phase parfaite avec chaque situation, chaque intention du dessinateur.


Le dessin de couverture arrête l’œil par sa composition et la posture d’Aylissa, sans toutefois rendre compte de la qualité de la narration visuelle. D’une certaine manière, le lecteur peut avoir l’impression de dessins très classiques, et même dans la droite lignée de ceux de Grzegorz Rosiński pour certaines scènes avec des contours comme griffés, et des expressions de visage très marquées. D’un autre côté, Paul Teng continue de donner corps à chaque élément du récit, leur apportant une solide consistance découlant de son approche descriptive et réaliste, les faisant exister au point que le lecteur se dit qu’il pourrait les toucher. Il s’implique aussi bien pour les tenues vestimentaires, diversifiées tout en appartenant toutes à un même monde cohérent, que pour les accessoires, le mobilier et l’architecture. Le lecteur ressent bien que l’artiste ait pris le temps et le soin de se représenter chaque endroit comme un tout, et pas comme une suite de lieux imaginés au fur et à mesure que les personnages se déplacent. Par exemple, les différentes pièces du château s’imbriquent bien dans un tout cohérent, avec une architecture directrice. Il en va de même pour l’implantation des tentes du clan des Greenwald, leur position relative les unes par rapport aux autres, ainsi que les meubles et accessoires adaptés à un camp itinérant. L’intelligence de la mise en scène se constate aussi bien dans les discussions qui bénéficient d’un plan de prise de vue montrant les personnages dans leurs interactions, leurs gestes, et les décors en arrière-plan, que dans les scènes d’action lisibles et bien construites dans les déplacements, les attaques, les parades, l’incidence du lieu où elles se déroulent. Tous ces aspects concourent à rendre tangibles ces éléments, à faire exister les personnages et les environnements.



Alors que le temps des Moriganes semble bel et bien révolu, l’influence de leur existence passée continue de se faire sentir. Le fitchell incarne à lui seul cet héritage, puisque le Harfingg a été détruit. Quoi qu’en y regardant bien, il subsiste d’autres artefacts : les feuilles de l’arbre de Vérité, le don de sorcellerie d’Aylissa, et cet étrange individu inattendu qualifié de Skyblood. Auxquels il convient d’ajouter la prophétie finale de retour d’un monstre mythologique. Finalement, le merveilleux et son double l’horreur continuent d’exister sous différentes formes dans ce monde, comme une sorte de métaphore pour établir qu’ils ne peuvent pas être annihilés, qu’ils subsisteront de tout temps, y compris à l’époque contemporaine. Dans le même temps, la dynamique de l’intrigue reste nourrie par l’ambition pour le pouvoir de certains, en l’occurrence Aylissa, une soif de domination, et tous les moyens sont bons. Cette jeune femme a eu recours à la séduction et au mariage ayant pour objectif une alliance, à la manipulation mentale sur Seamus, à l’emprise sur son père, à la tentative de meurtre sur sa cousine, et maintenant envisageant la conquête par la guerre. La méchante de l’histoire… et aussi une personnalité très forte, un profil psychologique très cohérent, et finalement plausible. Face à elle, les autres personnages éprouvent des difficultés à se rendre compte de sa détermination qui l’amène à utiliser tous les moyens à sa disposition, à pourvoir appréhender son degré de dangerosité. Ils se retrouvent soit manipulés, soit acculés à user des mêmes moyens qu’elle, ce qui corrompt irrémédiablement leurs valeurs, ce qui installe ou fait renaître le mal au cœur du bien.


Une simple histoire de médiéval fantastique, avec des guerriers, des royaumes, et quelques éléments surnaturels, le tout menant à une confrontation, un schéma classique. Oui, il y a de cela car les auteurs assument de raconter une histoire relevant de ce genre, et ils mettent en scène les conventions de genre attenantes. Également un monde très palpable, montré de manière concrète et consistante, une narration visuelle (dessins et couleurs) très solide, de grande qualité. Un scénario exhale des images, des métaphores, propres à diverses interprétations et réflexions sur la soif de pouvoir, la corruption de la pureté, le fait que la perfection n’est pas de ce monde, que le mythe du héros au cœur pur ne résiste pas aux contingences de la réalité. Dramatique.



jeudi 23 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa

Régner par la violence et la contrainte n’amène que révoltes et haines.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 1 - Lord Heron (2021). Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Ayant appris la mort de leur chef, Sobold, le clan des Greenwald envoya une délégation au château de Lord Heron. La colère grondait au sein du clan, on ne s’expliquait pas cette mort subite, certaines circonstances paraissaient douteuses, qui donnaient à l’événement une couleur sombre, propice aux soupçons. Ils étaient attendus. Dans l’enceinte du château, Lord Heron indique à sa fille que les membres du clan demanderont des explications, car la mort brutale de l’époux d’Aylissa quasiment dans ses bras, leur paraîtra pour le moins suspecte. Il ajoute qu’ils voudront voir le corps. Dans une robe de deuil, la jeune femme répond qu’ils arrivent trop tard, car le corps vient d’être brûlé lors de la cérémonie des adieux. Pendant ladite cérémonie, le père conseille à sa fille de se montrer plus affligée. De leur côté, Seamus et Sobian échangent sur la situation. Elle lui indique que les cendres enfouissent tous les secrets, ils ne connaîtront jamais les véritables causes de la mort de Sobold, même s’ils ont une petite idée à ce sujet. Elle enjoint son interlocuteur qu’en attendant, ils respectent le chagrin de sa cousine.



Un peu plus tard, le clan des Greenwald vient se présenter devant Lord Heron assis sur le trône, avec des soldats postés, et sa fille à ses côtés. Previan, le chef de clan, s’avance pour faire sa déclaration. Par le mariage de Sobold à Aylissa, leur clan était acquis aux Sudenne, maintenant qu’il n’est plus, qui les oblige à respecter sa volonté ? Derrière lui, un guerrier ajoute un avis non sollicité : Jamais une femme ne commandera le Greenwald. Il continue : Les femmelettes aux cuisines, les hommes sur les champs de bataille, ça s’est toujours passé ainsi, ça se passera toujours ainsi ! Sioban intervient : elle lui demande s’il oublie qui se trouve à la tête des Sudenne, c’est-à-dire elle-même. Est-ce qu’il oublie qui a vaincu le mage Bedlam sur le champ de bataille ? Une femme justement ! Previan reprend la parole : il salue Sioban, fille du Loup Blanc, et lui déclare qu’il respecte le rang qui est celui de Sioban, mais ce n’est pas à elle que les tribus du Greenwald doivent allégeance. Il reconnaît que c’est bien joué de la part de la reine d’assister sa cousine Aylissa. Cette dernière intervient à son tour et elle déclare qu’elle peut très bien se débrouiller toute seule. Elle se tourne alors vers le guerrier à la hache qui s’est montré misogyne pour lui dire qu’elle n’a pas sa force, mais qu’elle peut être très rapide. Elle joint le geste à la parole et l’égorge d’un coup de dague bien placé. Sioban conseille à Previan de ne pas intervenir et de dire à ses hommes de reculer.


L’affaire semblait pliée en fin du tome précédent : Sioban avait découvert le repère du dragon Niddhog, et elle s’était rendue maîtresse de la bête, d’une manière la rendant légitime aux yeux des différentes factions. Fin de l’histoire : elle et Seamus peuvent reprendre la route. Le titre de ce tome remet immédiatement les idées en place dans la tête du lecteur. De fait, en un seul tome, Aylissa a volé la vedette, et s’est imposée comme le personnage principal. Une jeune femme très attirante, qui n’a pas froid aux yeux, qui se sert de ses atouts féminins pour séduire les hommes et prendre le dessus sur ceux qui contribuent à sa quête de pouvoir, les faisant succomber d’abord à ses charmes, puis à un assassinat maquillé. À l’évidence, le dessinateur est également sous le charme : une mince silhouette à l’apparence gracile et fragile, un regard clair et des yeux qui ne clignent jamais, un physique parfait qu’elle n’hésite pas à montrer, avec une touche d’exhibitionnisme, une femme fatale dans tous les sens du terme, une tueuse de sang-froid, aussi bien par personne interposée, que se salissant les mains elle-même. Le lecteur se sent gagné par le même effroi que Seamus, la terreur même, quand il se retrouve enchaîné dans une cellule, face à elle, sans aucun témoin. Traumatisant.



Sioban et Seamus subissant un contretemps pour reprendre la route, le lecteur comprend petit à petit le sens du titre de ce cycle : les Sudenne. Il était parti avec l’a priori que le terme renvoie à Sioban et à ses démarches pour rétablir une dynastie. Or la voilà coincée au château de Lord Heron, sans bien mesurer le degré d’ambition de sa cousine, pour laquelle la fin justifie tous les moyens. Le récit commence alors par l’arrivée du clan du défunt Sobold. Le dessinateur se montre toujours aussi naturaliste et juste dans ce registre : les pierres des murailles et des murs, les éléments architecturaux dont les arches avec leur clé de voûte, le volume et les aménagements des pièces intérieures en fonction de leur usage avec des détails bien choisis (un tapis, un motif mural, des tentures), etc. Après une longue scène de bataille, le lecteur revient finalement bien volontiers au château, malgré le départ encore une fois contrarié. Il savoure une vue éloignée différente depuis un marais, une lanterne allongée accrochée dans un couloir, les victuailles très particulières dans la pièce réservée aux expériences d’Aylissa, l’énorme chandelier suspendu au plafond dans l’immense salle des négociations, les escaliers couverts extérieurs en bois, les pièces de ferronnerie sur les portes massives, la herse métallique de la porte principale, les casiers pour ranger les livres, les anneaux dans le mur de la cellule pour faire passer les chaînes des prisonniers, etc. À l’évidence, l’artiste a consacré un temps considérable à se documenter pour donner corps à ce château.


Dès la première case, le lecteur s’immerge également dans les extérieurs, en l’occurrence, en voyant passer des hommes en arme, ceux du clan des Greenwald, se dirigeant vers le château de Lord Heron. Il y a la route en terre avec la poussière soulevée par les sabots, les bosquets d’arbres de la campagne, les zones herbues, quelques pierres regroupées ensemble, la plus grande portant des glyphes. Après cette séquence au château, Sioban, en tenue de combat, se joint au détachement des Greenwald pour aller se confronter au clan des Sacrifiés dont les intentions ne sont pas claires. À nouveau, le dessinateur effectue un travail d’une rare consistance dans la représentation réaliste et les détails, en toute discrétion. À nouveau le lecteur se rend compte que son regard ralentit insensiblement, et inconsciemment, attiré par un élément ou un autre. Un tapis de selle en fourrure, le mode d’attache du bâton Harfingg sur le dos de Sioban, les petites plaques d’armure fixées une à une sur une tunique, la diversité et la cohérence des formations rocheuses perceptibles sur le terrain, le mode de fixation de la tête d’une hache de combat sur son manche, la courbure d’une lame de poignard, etc. Ou encore quelques jours après la bataille, au village qui fut ravagé par les Sacrifiés, pour montrer les hommes au travail pour reconstruire une charpente. La coloriste fait à nouveau des merveilles pour nourrir les dessins, sans supplanter ou écraser les traits encrés, avec un adoucissement de la brillance des couleurs, pour un effet plus naturel. En fonction de ses goûts, le lecteur apprécie la manière de souligner les variations de teinte dans les pierres taillées des bâtiments, le rendu à la fois organique et sophistiqué des variations de vert dans la lande. Éventuellement, il peut s’interroger sur les produis de beauté ou la génétique qui permettent à Aylissa d’avoir une teinte de peau aussi changeante à la lumière.



L’intrigue semble prendre le lecteur à contrepied en s’attardant sur des événements qui semblaient réglés, ou pouvoir attendre : que ce soient les manigances d’Aylissa, ou le sort du Niddhog. En fait le scénariste maintient un bon rythme pour son récit : à peine Aylissa a-t-elle établi le ralliement du clan des Greenwald aux Sudenne, qu’elle passe au clan suivant, et le Niddhog repasse à l’action dès ce tome. À quelques reprises, le lecteur se dit que Dufaux use de son droit de licence artistique sans ménagement : il fait surgir un événement ou une action d’une manière qui peut sembler arbitraire : l’égorgement d’un guerrier Greenwald de sang-froid devant toute l’assistance, l’entrée en scène du clan des Sacrifiés et toute leur histoire, la révélation ou la confirmation de la nature du Niddhog, le sort du Harfingg, ou encore un marchand proposant un objet récurrent de la série, comme s’il sortait de nulle part. D’un autre côté…


Le scénariste continue de développer sa saga, par cycle, comme il l’a annoncé dans l’introduction du cycle deux. Au fur et à mesure des tomes, il prend conscience des possibilités qu’offre ce monde, qu’il découvre comme si elles existaient par elles-mêmes. Le lecteur accro à la série retrouve avec toujours le même plaisir les éléments récurrents et leurs évolutions : la confirmation sur la nature du Niddhog (pouvant être anticipée s’il a lu le cycle Les sorcières), celle sur l’héritage de Sioban, et bien sûr l’acquisition d’un Fitchell (les connaisseurs apprécieront). Bien évidemment le principe du Yin et du Yang reste au cœur de la dynamique du récit : le Mal au cœur du Bien, et réciproquement. Le poids du passé s’impose aux jeunes générations, l’Histoire modèle leurs vies, ce que l’on peut désigner également du terme de Destin, donnant incidemment à s’interroger sur la part de libre arbitre chez les personnages. La série met également en scène une famille, avec ses liens biaisés par les rivalités, les obligations de fidélité, les ambitions personnelles et les ressentiments justifiés ou non. En considérant le comportement d’Aylissa vis-à-vis de son père et de Lord Heron vis-à-vis de sa nièce, apparaît également une mise en scène de l’amour paternel, malgré les exactions de sa fille naturelle, avec un transfert possible sur une autre jeune femme du même âge, malgré un conflit d’intérêt.


Le lecteur n’est pas prêt pour ce que les auteurs lui ont réservé dans ce tome. L’artiste se montre d’une minutie toute naturelle et discrète, donnant une consistance et plausibilité extraordinaire à ce que montrent et racontent les dessins. Le scénariste semble développer et intégrer beaucoup plus de choses que dans une série progressant tranquillement. Le spectacle d’un récit médiéval fantastique fait son œuvre grâce à la consistance de la narration visuelle et la densité de l’intrigue. Les thèmes des différents cycles continuent de bénéficier de nouveaux éclairages, avec des questionnements aussi bien philosophiques que qu’affectifs au sein de la famille. Du grand art.



jeudi 9 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - T01 Lord Heron

Voler n’est pas recevoir.


Ce tome est le premier d’un cycle en cinq tomes. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-huit planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. Ce tome comprend un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste, évoquant les origines de la série, les différents cycles, son voyage en Écosse, l’influence du personnage Sioban : Elle avait pris vie comme tous ces personnages que l’on croit inventer et qui se sont, en fait, simplement durablement imposés à nous. Que devenait Sioban ? Avait-elle su vaincre ce Mal qui se loge au cœur de l’amour ? Avait-elle gardé à ses côtés son fidèle Seamus ? Tant d’autres questions dont je commençais à entrevoir les réponses, encore fallait-il trouver le dessinateur capable de se confronter à ce monde perdu aux résonnances si contemporaines cependant par ses déchirements, cette fatalité qui veut que jamais rien n’est vraiment défini, ni ombre, ni lumière, ni mal, ni bien. Il faut des rencontres heureuses dans ce métier, sinon l’on n’y survit pas.


Alors qu’ils arrivaient au terme de leur voyage, Sioban, voulut passer par le lac de Nortfangh, Seamus s’en étonna. Elle lui explique qu’elle veut se rendre à la porte des Gardiens. Avant que son oncle Lord Heron ne lui parle, elle tient à vérifier par elle-même, et s’ils pressent le pas de leurs montures ils seront au château en fin de journée. Les deux voyageurs approchent de la porte des Gardiens. Sioban ne l’imaginait pas aussi impressionnante. Depuis la nuit des temps, elle ne s’est plus ouverte, les gardiens veillent. Alors qu’ils ne sont plus qu’à quelques mètres de la porte, ils constatent qu’ils ne sont pas seuls. Seamus commente sur ce misérable orgueil qui pousse les hommes et les femmes à se croire investis d’une mission sacrée, d’un dessein exceptionnel.



Bien campé devant le gardien, les mains sur les hanches, le guerrier Sobold indique qu’il veut tenter sa chance pour ouvrir la porte, car celui qui ouvrira cette porte sera maître de ce qui se cache derrière, maître d’une force qui dominera les landes perdues. Le gardien exige un mois de l’existence de Sobold pour le laisser passer. Le guerrier accepte et il s’avance vers la porte, sur laquelle il abat de vigoureux coups avec sa hache. Sioban et Seamus en profitent pour aborder le gardien. Celui-ci demande à lire les lignes de la main de la jeune femme. Elle accepte, et il découvre dans son déchiffrage qu’elle n’est pas qu’une Sudenne, qu’il y a sur sa peau un autre goût. Il ajoute que le mal est tapi en elle, car il y a un monstre qui s’est tapi au cœur de sa famille, au cœur de l’amour. Sobold les interrompt car il s’est heurté à un échec, et il exige que le gardien lui rende son mois de vie. Il le menace même avec sa hache. Sioban intervient.


Le scénariste aguerri explique en introduction que le personnage de Sioban s’est imposé à lui, qu’il ne fait que raconter la vie qui lui vient à l’esprit par bribes d’informations. Le lecteur en est ravi, car il avait bien perçu que le dénouement du cycle portant le nom de cette jeune femme avait le goût d’un chapitre dans une histoire plus grande. Le lien de ce cycle avec le précédent coule de source puisqu’il met en scène deux personnages identiques : Sioban et Seamus. Le lecteur guette les autres éléments récurrents de la série : le territoire de l’Eruin Dulea bien sûr, et aussi la mention de Wulf le Loup Blanc (le père de Sioban), également Cryptos même si son apparence n’a plus rien à voir avec celles de autres cycles, le Niddhog qui n’est autre que la forme qui apparaissait au-dessus de Bedlam dans le cycle initial. Il est à nouveau question de la présence du Bien au cœur du Mal et réciproquement, du rite du sang mêlé lors de la cérémonie de mariage, et du sort du clan O’Kallan. Éventuellement, le lecteur peut se trouver un peu déçu de l’absence de tout fitchell, du moindre ouki et de l’absence apparente de toute Morigane. En revanche il semble bien impossible qu’un mariage puisse connaître une issue heureuse dans cette série. De son côté, le dessinateur se coule dans le moule des dessins s’inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, bien aidé par la coloriste qui a également œuvrée sur les deux derniers tomes du cycle II.



Le lecteur découvre avec curiosité les dessins de l’artiste de ce cycle. Il commence par retrouver la mise en couleurs naturaliste, très sophistiquée. Elle vient compléter et nourrir les formes détourées par des traits encrés, et rehaussées par des petites zones noires et des griffures à l’intérieur. Dès la première page, le talent de la coloriste apparaît : la teinte grisée de l’eau pour évoquer l’ambiance lumineuse, les camaïeux de vert pour transcrire les reliefs des montagnes, les volumes changeant avec le vent des prairies, l’estompage de certaines couleurs pour évoquer un discret banc de brume, l’usage de variation de teintes pour accentuer discrètement le modelé d’un visage, un premier plan plus foncé pour augmenter la profondeur de champ, etc. L’effet naturaliste fonctionne parfaitement. Régulièrement, les sensations du lecteur se trouvent amplifiées par la mise en couleurs : le vert de la végétation, le brun mordoré d’un repas dans une grande salle de château avec le feu de la grande cheminée, le blanc des oiseaux dans le ciel dans une vue en plongée profonde vers les oubliettes d’Asfar, le rouge brun du feuillage de l’arbre de Vérité, l’immense dragon dont les écailles se fondent avec la couleur de la roche des cavernes, etc.


Dans un premier temps, les dessins apparaissent moins énergiques que ceux de Rosiński, moins mythologiques que ceux de Delaby, moins romantiques que ceux de Tillier, plus prosaïques. Cette caractéristique fait toute leur qualité, dans ce côté plausible et commun de quotidien. Inconsciemment, le lecteur absorbe ces détails concrets : les cailloux qui dépassent du chemin détrempé par la pluie, la présence d’un cerf dans le paysage, les écailles ternies de la représentation du dragon sur la porte des Gardiens, la ceinture de Sobold maintenant le tissu drapé sur sa cuirasse, la motte de beurre sur la table du dîner, les chiens présents dans la grande salle du château, les éléments de fer forgé sur les lourdes portes, une courte échelle laissée contre un mur, des grimoires empilés sur une table, la délicate couronne de fleurs de la mariée, les crânes de cerfs avec leurs bois accrochés sur la hotte monumentale de la cheminée, une discrète frise de décoration au mur, etc. L’artiste sait ancrer la narration visuelle dans un réel concret et plausible, de manière discrète et très palpable, attestant d’une solide documentation et d’un important travail préalable de recherches. Ainsi les moments d’action ou les éléments fantastiques s’intègrent de manière organique au récit et apparaissent tout autant naturels.



Après les événements du premier cycle, Sioban décide de rendre visite à un de ses oncles : Lord Heron. Sur la route avec Seamus (un chevalier du Pardon), elle fait un petit crochet pour voir par elle-même la porte des Gardiens. Le scénariste reste fidèle au principe de la série : des aventures dans le genre médiéval fantastique, sur la base d’une intrigue de pouvoir dans une famille noble, voire royale. L’héroïne manie les armes avec dextérité et elle a gagné en maturité par suite des épreuves du cycle précédent. Comme dans les autres cycles, la conquête du pouvoir constitue le moteur de l’intrigue, avec traîtrise et combats physiques pour pouvant mobiliser des dizaines d’individus. Sans doute possible, Sioban lutte pour le camp du Bien, ce qui fait de ses opposants des agents du Mal. Comme dans les cycles précédents, le Mal se loge au cœur de l’Amour : le scénariste brouille ainsi la dichotomie simpliste, reprenant le concept de Yin et de Yang.


Au fur et à mesure, le lecteur constate que ce cycle s’éloigne des thèmes du quatrième tome du Cycle Sioban. D’un côté, il reste le thème de la famille puissante et des machinations, les actions de Sioban en toute indépendance. De l’autre côté, la libération des petites créatures noires qui ont emporté avec elles les mots sacrés, le langage des grands Anciens semblent bien avoir délivré la génération de Sioban du poids du passé, elle ne semble pas condamnée à reproduire les erreurs du passé. Seul Seamus l’accompagne, le petit frère Wulff n’apparaît pas dans ces pages. Cependant… Les légendes anciennes n’ont pas complètement disparu, puisqu’il est question d’un Cryptos, et d’un dragon. Puis il est question d’une action passée de Wulff Loup Blanc, le père de Sioban, et l’échange du sang lors de la cérémonie des noces ramène aux cérémonies identiques dans les autres cycles. Et le scénariste ne se prive pas de susciter la curiosité du lecteur en mentionnant l’image de Sioban qui se reflète à la surface des yeux du Niddhog qui se déforme jusqu’à présenter une autre vérité… qui n’est pas montrée au lecteur. Finalement, les thèmes de ce tome reviennent sur le poids du passé sur les jeunes générations, la soif de pouvoir, les forces souterraines métaphores de l’inconscient qui modèlent la vie des individus.


Revenir sur le personnage central du premier cycle pour raconter le chapitre suivant de sa vie ? D’un côté, c’est faire revenir la série dans une succession de saisons classique et permettre au lecteur de retrouver cette jeune femme qui a déjà surmonté de terribles épreuves. De l’autre côté, l’artiste apporte sa propre personnalité à la narration visuelle, très solide et riche, admirablement complétée par la mise en couleurs. Les auteurs savent s’inscrire dans la continuité des autres cycles, tout en questionnant l’inéluctabilité de la rémanence des forces issues de l’héritage du passé. Se renouveler.



jeudi 25 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 3 - Regina obscura

Une enfant pure qui croit que l’amour est au cœur du mal…


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Une grande bataille avait opposé les forces du nouveau maître du royaume, Elgar prince des marches, au bâtard, Vivien des Aguries, qui lui disputait le pouvoir. Le sort des armes avait tranché en faveur de ce dernier. Aussi, rien ne semblait devoir arrêter sa marche victorieuse vers le trône. N’étaient certaines rumeurs qui se propageaient autour d’un obstacle inattendu, une apparition comme surgie des enfers, et qui était sujette à diverses interprétations. De cela, il était question partout, même sous la tente royale… Messire Destours de France résume la situation : Après leur victoire, s’emparer du trône devenait une formalité. Il continue : Il semble que cela devienne plus compliqué, s’agit-il de cette Tête Noire dont on leur rabat les oreilles depuis deux jours ? Il souhaite savoir de qui il s’agit : d’un sorcier, ou simplement d’une légende ? Un général lui répond qu’ici il est sur des terres où les légendes façonnent les hommes et leur destin. Il ajoute qu’une personne saura peut-être le convaincre de la réalité des menaces qui pèsent sur leurs armées. Il demande à Vivien de laisser entrer Dame Ceylan. Celle-ci pénètre seule dans la tente, sa fille Oriane préférant atteindre dehors.



Vivien rejoint Oriane à l’extérieur, et il constate qu’elle a coupé ses cheveux. Elle lui explique que c’était le prix à payer pour retrouver Tête Noire, mais que, hélas, il leur a échappé, à sa mère et elle. Sous la tente, Dame Ceylan raconte qui est Tête Noire : Une sorcière tendit un piège à Tête Noire. Elle se sacrifia, l’entraînant dans la mort. Ils furent enterrés ensemble, noués l’un à l’autre. C’était une erreur. Elles auraient dû brûler son corps. Il aurait disparu définitivement. En réponse à une question, elle reconnait qu’elle a partagé la vie de Tête Noire pendant un moment, elle était sa victime consentante, elle a eu la faiblesse de l’aimer. Elle l’ajoute qu’il l’a épargnée, il y avait une circonstance particulière à cela, elle était enceinte… d’une fille nommée Oriane. À l’extérieur, celle-ci continue de raconter ce qui s’est passé à Vivien : un démon a ramené Tête Noire à la vie, et ce démon il le connaît : c’est la reine Jamaniel. Il se souvient qu’elle était également présente quand la folie s’est emparée de sa tête, le poussant à tuer le roi Brendam. Oriane continue : la reine veille sur son fils, Elgar, et si Tête Noire se trouve à leur côté pour les combattre, la jeune fille craint que de nombreux sacrifices soient encore nécessaires.


Mine de rien la situation s’est complexifiée en un rien de temps (enfin, en deux tomes) : certes Vivien est clairement le héros de ce cycle, avec Oriane qui est également un personnage principal, mais dont il est difficile de dire si elle se situe dans le camp du bien ou du mal. Car les auteurs conservent cette dichotomie morale, Vivien dans le camp du bien, et la sorcière dragon (ou le démon) Mour y Gahnn dans le camp du mal, manipulant de manière sadique la reine Jamaniel, prenant plaisir à faire mourir des êtres humains, rêvant de revanche contre les Moriganes. Dans le même temps, il semblait évident que Tête Noire serait dans le camp des méchants, surtout au vu de son apparence, et de l’absence de toute empathie lorsqu’il fait tuer des êtres humains. Mais… De même, il est évident que le roi Elgar est prêt à sacrifier de nombreux êtres humains pour régner, même s’il doit s’en prendre à sa propre mère. Mais… À nouveau, un personnage, le démon Cryptos, énonce cette maxime présente dans chaque cycle de la série : L’amour est au cœur du mal… Et il ajoute : Alors que c’est le contraire. Le mal est au cœur de l’amour. Et le mal a plusieurs visages. De fait, à plusieurs reprises des personnages, ceux de la jeune génération, refusent de mettre à mort leur ennemi, convaincus de la présence de l’amour au cœur du mal. En prenant un peu de recul ou en constatant les conséquences de ces choix, le lecteur peut voir que le Mal est au cœur du bien.



Avec Béatrice Tellier, c’est l’assurance de voyager dans un monde merveilleux, des lieux réenchantés, quel que soit l’âge ou le cynisme du lecteur. Ce phénomène de réenchantement du monde se produit grâce à deux caractéristiques. La première saute aux yeux dans chaque case : la minutie de la représentation de chaque élément. Il ne fait nul doute que l’artiste les a vus, a eu tout loisir de les observer, vraisemblablement de les toucher. Le lecteur peut lire cette bande dessinée uniquement pour le plaisir de regarder et de détailler les costumes : les tuniques des soldats autour des feux de camps au-dessus desquels sont suspendues les marmites, la tunique plus ouvragée de Vivien avec les broderie, la cape très enveloppante avec capuche d’Oriane, la fine ceinture de Dame Ceylan, l’épaisse cape de Tête Noire avec sa fourrure noire sur les épaules et le liseré noir en bas, la petite tête métallique de bouc pour tenir en place la pointe de la barbe d’un serviteur, la somptueuse robe verte de la reine Jamaniel, les gantelets matelassés d’Odric, les coiffes matelassées des chevaliers, le collier fin et élégant d’Oriane, les casques et les gorgerons des soldats de la reine, la tenue d’apparat de Tobias alors qu’il est sacré roi, etc. Et quelle couronne soit dit en passant.


Le lecteur peut refaire une nouvelle lecture pour prêter attention aux accessoires. Il prend le temps de s’immerger dans chaque lieu et de s’y promener. Se tenir près des soldats autour de la chaleur des braséros et de leur lumière dispersant l’humidité. Le dallage humide de la route menant à l’entrée du château de Dame Ceylan, avec la pierre suintante du cénotaphe érigée en mémoire de Tête Noire. L’immense nef de la cathédrale où se trouve Mour y Gahnn, avec les toiles de larmes et la lumière verdâtre. La sorte de puits autour duquel se tiennent les sorcières. L’escalier en colimaçon dans lequel Tête Noire et Oriane affrontent les gardes de la reine. L’inoubliable chevauchée calme dans la lande jaunie, avec cette nuée de feuilles de sang indiquant le chemin, jusqu’au dolmen. Parce que ces planches ne se limitent pas à une merveilleuse collection de jolis dessins, elles racontent également l’histoire avec des moments et des mises en scène mémorables. Vivien découvrant qu’Oriane a sacrifié sa chevelure, à la lueur d’une nuée étirée de minuscules fées lumineuses, Odric passant par le fil de l’épée la demi-douzaine de serviteurs restés au château de Dame Ceylan sous l’emprise de Tête Noire, un moment proprement révulsant. Le même Tête Noire pulvérisant le cénotaphe qui lui est consacré pour y plonger la main, prendre le cœur qui s’y trouve et l’écraser dans son poing (alors qu’il s’agit du sien). Oriane découvrant le cadavre des enfants placés sous la protection des chevaliers, et qui ont été massacrés. L’inoubliable couronnement funeste. Etc. Ainsi que des moments fugaces d’une grande sensibilité, tel le jeune garçon Arawann réconfortant Oriane en lui tenant la main, et en lui disant que : Rien n’est facile, pour personne.



Totalement sous le charme formidable de la narration visuelle, l’horizon d’attente du lecteur se satisferait d’un scénario solide et classique. D’ailleurs, au début, il se dit que le scénariste joue beaucoup avec le caractère arbitraire des événements, ce qui induit des conséquences renversantes pour certains personnages, et des retournements de positionnement soudains et radicaux. Dans le même temps, il perçoit que ces changements de situations découlent de manière organique de ce principe de Yin et de Yang : le bien au cœur du mal et le mal au cœur du bien. Et puis… Le récit charrie bien d’autres considérations ou thématiques dans son intrigue même, plutôt que dans de longs discours ou dans des dialogues d’exposition. À l’évidence, il y a la soif de pouvoir d’Elgar, prêt à tout pour régner sans égal ni obstacle, quel que soit le prix à payer. De manière plus incidente, il y a la relation Mère / Enfant : entre Oriane et Dame Ceylan, entre Elgar et la reine Jamaniel. Et d’autres relations familiales comme Père / Fille (Tête Noire & Oriane), frères (Elgar & Vivien). Et peut-être même incestueuse.


Au-delà de ces thèmes apparents, le lecteur discerne également celui des générations qui se succèdent. Le scénariste avait annoncé dans l’introduction du Cycle Les chevaliers du Pardon, que la série avait évolué : À l’origine il était dans ses intentions de raconter une histoire de famille, une lutte tout intérieure entre le bien et le mal. Puis il découvrit avec étonnement qu’une autre carte se déployait devant lui et que, dans chacun de ses plis, se cachait une légende, un conte noir et or. La carte était celle des landes perdues, chaque pli un cycle. Ainsi au sein du présent cycle, le lecteur peut voir se déployer plusieurs générations, chacune avec ses réactions propres. Les grands adultes apparaissent figés dans leur objectif propre, avec un comportement cristallisé. Les plus jeunes (la génération d’Oriane et Vivien) agissent conformément à leurs idéaux, dérogeant aux idées préétablies, avec la fluidité de l’adaptation. De ce point de vue, la réaction du jeune garçon Arawann marque le lecteur : la future génération voit les précédentes à l’œuvre et elle apprend d’elles, d’abord par imitation, puis par réaction. Dans le même temps, le rôle joué par le démon Cryptos montre également que certaines choses ne changent jamais, qu’il y a une continuité d’une époque à l‘autre.


Deux créateurs au summum de leur art : une intrigue aussi manichéenne que complexe, une narration visuelle qui réenchante le monde, riche, élégante, sophistiquée et immédiatement accessible. Une aventure merveilleuse et cruelle, une épopée de genre Médiéval fantastique, insufflant une vie et une originalité comme jamais dans les conventions. Le bien est cœur du mal ; le mal est au cœur du bien.



jeudi 11 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno

Ne tombe jamais amoureux d’une apparence.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire (2015) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Brynia les avait convoqués. Et toutes les sorcières répondirent à son appel car elles devinaient qu’entre nuit et jour, une lueur nouvelle venait de naître, une lueur qui changeait certaines prédictions. Alors Brynia les mit en garde, reconnaissant qu’elle perdait de son influence à la cour du roi Brendam. Ses pouvoirs diminuaient, une force nouvelle se levait, une force contre laquelle elle serait bientôt incapable de résister. Une solution radicale s’imposait, qui demandait de rompre le pacte ancien afin de le ramener à la vie. Dans les ruines de ce château, à l’extrémité d’un promontoire, dans une ambiance lumineuse cramoisie, les sorcières poussent les hauts cris, s’opposant au projet de ramener Tête Noire à la vie, cette abomination. Parmi elle, une jeune prend la parole : elle estime que Brynia ne leur dit pas toute la vérité. Elle continue : plusieurs d’entre elles ont pu vérifier qu’un jeune chevalier vient de rejoindre la cour et que ce chevalier possède l’image sacrée, l’Inferno Flamina. Celui qui porte cette image sera leur guide, leur champion. Elle termine : peut-être que ce n’est pas à lui que Brynia songeait. Si c’est le cas, la jeune sorcière craint que l’ancienne n’aille au-devant de grandes déceptions.



Brynia et la jeune sorcière continuent de s’opposer. Finalement elle annonce son nom et elle explique que quand elle était enfant, sa mère, qui était laide et difforme la craignait déjà. Pour amadouer sa fille, la mère déposa au pied de son lit, un jouet merveilleux qu’avait créé pour elle l’enfant Pip, l’esprit malin des jeux et des divertissements. Un jouet dont elle s’empara aussitôt ! Un fitchell. Et le fitchell lui obéit. Elle en saisit un dans le feu et le déchaîne contre Brynia. Une enfant s’avance vers la jeune sorcière pour lui indiquer que Brynia a une sœur dont elles peuvent craindre la vengeance. Le temps passa. Et puis un matin, un grand cri de douleur éclata dans les parties secrètes, souterraines du château. On venait de trouver le corps de Brynia, la sorcière. La reine Jamaniel se rend dans la chambre de la sorcière qui a maintenant l’apparence d’un grand dragon. Elle demande à ce dernier qui a osé tuer Brynia. La sorcière répond qu’il s’agit de ses propres semblables, les sorcières. Elle explique que ces dernières ne veulent pas du fils de Jamaniel sur le trône. C’est l’autre, le bâtard qu’elles suivent, qu’elles espèrent placer sur le trône. C’est lui qui portera leurs couleurs, la marque, l’Inferno Flamina ! Il continue en lui demandant si elle est prête à prendre de grands risques pour que le roi se détourne de son fils illégitime et redonne sa préférence à Elgar.


Le lecteur entame ce deuxième tome du cycle et il se rend compte qu’il attend tout : la narration visuelle extraordinaire, l’intrigue à la fois pleine de convention du genre fantastique médiéval avec un roi et une reine à la fois originale dans les rapports de force mis en jeu et les personnages à la fois ballottés par des antagonismes séculaires à la fois désirant une vie propre. Et puis, il y a la mythologie de la série. Par la force des choses, le cycle portant leur nom, il sait qu’il va retrouver les sorcières, c’est-à-dire les Moriganes. À la réflexion, il n’en a pas tant vue que ça dans les deux autres cycles, et pas plus de deux à la fois. Voilà que dans la première scène, il assiste à une réunion de sorcières, un coven qui en réunit huit, et il y en a encore une autre, celle qui conseille la reine Jamaniel, étant sous sa forme de dragon. Le lecteur ne s’attend pas forcément à la présence d’un personnage majeur du cycle Les chevaliers du pardon : cela donne immédiatement une très grande profondeur à l’intrigue. Il se souvient du positionnement de ce personnage singulier par rapport au bien et au mal dans le cycle précédent, et il en est réduit à échafauder des conjectures quant à ses motivations dans le temps présent du récit, à essayer de concilier ses actions avec ce qu’elle deviendra par la suite. Enfin, il retrouve également avec grand plaisir un artefact apparu dans le cycle précédent : le fitchell, utilisé ici avec libéralité et une efficacité mortelle.



Une étrange silhouette qui sort de décombres rocheux ou en bois, au milieu de roches gravées de symboles : nul doute qu’il s’agit de Tête Noire, annoncé par le titre du premier tome du présent cycle, sur le plan visuel peut-être des excroissances crâniennes un peu trop spectaculaires, mais peut-être aussi qu’elles seront explicitées dans le récit. Il est en effet beaucoup question de cet individu mystérieux à la légende effrayante ; cependant il n’apparaît que tardivement dans le tome. Le lecteur peut donc laisser son apparence de côté, et savourer tout à loisir la beauté exquise des planches. Il est saisi par l’ambiance lumineuse très particulière de la scène d’ouverture : des teintes de rouge corail, rouge coquelicot, pourpre, rouille, Tomette, rehaussées par une lumière d’abord orangée, puis jaune venant du brasero autour duquel sont rassemblées les Moriganes, une ambiance surnaturelle mettant en valeur les pouvoirs des sorcières. La scène suivante est teintée de bleu-vert et de jaune : la première couleur assortie à la robe de Jamaniel, la seconde rappelant la lueur émanant des sorcières. Puis vient un vert plus clair pour l’herbe et les frondaisons, complémentant les teintes mordorées de la chevelure d’Oriane. Etc. De prime abord, la mise en couleur semble principalement naturaliste, avec une réflexion sophistiquée quant à la conception de chaque scène pour qu’elle bénéficie de sa propre palette. Inconsciemment, le lecteur se rend compte que plusieurs teintes se répondent d’une séquence à une autre, instaurant ainsi un lien thématique entre différents éléments, puis il perçoit que certains couleurs recèlent également une composante symbolique.


Le lecteur sait par avance qu’il va découvrir des visuels splendides, des compositions à couper le souffle par leur propriété quasi tactile, par la qualité tangible de ce qui est représenté. Il a conscience du niveau d’exigence que cela induit sur son horizon d’attente, et dans le même temps il a toute confiance que l’artiste dépassera ses espérances., et… Les planches le comblent. Il anticipe le plaisir de tourner chaque page pour faire une nouvelle découverte qui lui en mettra plein les yeux, ou plutôt qui lui laissera des souvenirs impérissables. Les arabesques crépitantes décrites lors de la première utilisation du fitchell, la forme de dragon de la sorcière qui emprunte élégamment à l’esthétique japonaise, le dallage hexagonale de la grande salle du château de dame Ceylan, les boucles d’oreille finement ouvragées de cette dernière, la manière dont Jamaniel s’essuie la commissure des lèvres après avoir vomi un flot de matière immonde sur Odrix, la forme torturée des arbres dans la forêt, la longue cape rouge du roi Elgar, la marmite sur le foyer au centre de la pièce unique de la cabane du passeur Irié, les énormes néréals évoluant juste sous la surface de l’eau, les vaguelettes autour des rochers émergeant de l’eau, la délicatesse du tressage du panier et les lanières en cuir pour le porter, etc. Chaque case a bénéficié d’un investissement méticuleux, chaque page porte la narration grâce à de savantes compositions, chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage présente une des détails lui donnant une identité propre et une matérialité telle que le lecteur pourrait le toucher. Un délice de lecture de bout en bout.



Totalement transporté par la narration visuelle, le lecteur retrouve les conventions d’un récit de type médiéval fantastique, tout en ayant conscience de l’originalité de l’intrigue, à la fois opposition du bien contre le mal, manigances pour écarter un héritier du trône, en faveur d’un tyran manipulé par sa mère, elle-même manipulée par une sorcière impitoyable la considérant comme un simple pion sur un échiquier. Le scénariste continue de jouer avec le principe du Yin et du Yang, c’est-à-dire la présence de l’un à l’intérieur de l’autre et réciproquement. Alors que les stéréotypes de ce genre voudraient que les camps du bien et du mal soient clairement identifiés dans une dichotomie nette, le lecteur se retrouve vite à douter. Il comprend facilement que Oriane et Vivien sont les héros, au sens positif du terme, et qu’ils sont pris dans un jeu de pouvoir qui les dépasse, entre les sorcières, le clan du roi Brendam, ou plutôt de son épouse Jamaniel, ou plutôt celui de cette Morigane ayant atteint le stade de dragon… Mais au sein même de chaque communauté différentes stratégies se confrontent, au point qu’une partie des sorcières mettent en œuvre la même que celle de Jamaniel et de son maître. La fin justifie les moyens : les unes comme les autres voient en la résurrection du terrible Tête Noire la possibilité de prendre le dessus sur l’autre camp, avec la conscience aigüe que cet individu échappera selon toute vraisemblance à leur contrôle et se montrera à nouveau impitoyable et sanguinaire. Les auteurs montrent avec clarté qu’il ne saurait être question de légitimité quand chacun ne défend que ses intérêts personnels alimentés par une soif de pouvoir, où les autres vivants deviennent des pions ou des dommages collatéraux dont la vie est dépourvue de valeur.


Béatrice Tillier et Jean Dufaux se montrent extraordinaires pour raconter une histoire de fantastique médiéval, mettant en œuvre toutes les conventions du genre, avec une élégance et une créativité hors pair. La narration visuelle immerge le lecteur dans un monde pleinement réalisé, enchanteur et inquiétant. L’intrique continue de développer la mythologie de la série, tout en jouant sur l’ambiguïté des moyens d’action des uns et des autres, pour ceux qui sont en position choisir. Magistral.



jeudi 28 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire

Les manants se taisent quand les rois décident.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue le premier cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le deuxième et le troisième. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Au royaume de Tête Noire se trouve une forêt qu’il vaut mieux éviter. Certes, si on la traverse, on gagne une journée de marche vers le château du roi Brendam. C’est du moins ce qui se disait, mais rien ne semblait moins sûr quand on se retrouve devant les eaux trompeuses d’un marécage qu’il semble impossible de contourner. Le jeune Vivien et son serviteur Gus ont ignoré la sagesse populaire et préféré gagner une journée de marche. Ils s’arrêtent devant une mare plus importante, et un sifflement se fait entendre. Vivien se rend compte qu’une flèche vient de se planter dans sa cuisse gauche. Son cheval se cabre et le jeune homme tombe dans l’eau. Il demande l’aide de Gus et il relève la tête pour voir celui-ci brandir son épée au-dessus de sa tête, et le tuer. Deux hommes bien mis s’approchent et félicitent Gus. Celui vêtu d’une tenue cramoisie fait observer qu’il ne devait pas y avoir de témoin à l’assassinat, et il enfonce sa propre lame dans le ventre de Gus qui s’effondre à son tour dans l’eau du marais : les corps disparaissent très vite dans ces eaux traîtresses.



Juste après leur départ, la jeune Oriane et son garde sortent de leur cachette dans les bois. Elle s’empresse de tirer Vivien de l’eau, avec l’aide de l’homme. Elle le trouve beau, trop beau pour mourir aussi misérablement. Elle l’embrasse sur la bouche, sous le regard réprobateur de son serviteur. Vivien revient à la vie, et crache l’eau présente dans ses poumons. Puis les deux sauveteurs emmènent le jeune homme car il a besoin de soins. Il y avait au cœur de la forêt, une demeure où nul ne pouvait se vanter de s’y être arrêter, même quelques instants. Et c’était probablement mieux ainsi. À découvrir l’apparition macabre qui se pressait à l’entrée du domaine, on pouvait deviner que personne n’y était le bienvenu. Les habitants des lieux ne semblaient guère s’en soucier. Par ailleurs, leur attention se portait sur un événement imprévu qui paraissait fortement inquiéter la maîtresse des lieux… Dame Ceylan écoute ce que lui raconte le garde et demande si Oriane sait au moins qui est ce garçon. Son interlocuteur lui répond qu’elle finira bien par l’apprendre car elle ne quitte pas sa chambre, elle lui administre ses maudites potions que sa mère lui a appris à concocter. Le jeune homme a repris conscience, et allongé sur le lit, il accepte bien volontiers le breuvage que lui tend Oriane, qui explique qu’elle est fille de sorcière. Elle lui demande s’il souffre encore et il répond que oui à la cuisse là où la flèche l’a frappé. Elle enlève les draps pour le soigner.


Nouveau cycle de la série, même environnement, personnages différents. Le scénariste a conçu chaque cycle en les situant à une époque différente. Le lecteur éprouve la sensation de se lancer dans une lecture complètement différente, sans personnages connus au préalable, avec quelques éléments déjà présents dans les cycles Sioban et Les chevaliers du Pardon. En découvrant le nom du présent cycle, il sait sans aucun doute possible que les Sorcières en question sont les Moriganes présentes dans les deux autres. Il retrouve également les conventions propres au genre Médiéval fantastique : l’époque, les tenues, évoquant le bas moyen-âge. Et dans le registre fantastique : des pouvoirs aux contours indéfinis pour les sorcières. Pour le reste, du fait de l’époque du récit, il ne saurait être question des Sudenne ou des autres personnages déjà connus puisqu’ils ne sont pas encore nés. En fonction des composantes qui lui ont plu ou qui l’ont marqué, le lecteur peut regretter de ne pas tomber au détour d’une case sur un fitchell ou un masque de Vysald. En revanche, il retrouve la propension du scénariste à égrainer les noms des personnages comme bon lui semble, c’est-à-dire que le lecteur doit se fier à sa mémoire visuelle pour les identifier, car ils ne sont que très rarement nommés, et souvent assez loin dans la pagination. Enfin, il retrouve une intrigue liée au pouvoir temporel et à des relations familiales.



Béatrice Tillier !!! Le lecteur éprouve une hâte intense de retrouver ses planches, en collaboration avec Dufaux, au souvenir de leur trilogie Le bois des vierges (2008 à 2013). La magie opère dès la première page : des dessins finement ouvragés, d’une grande richesse. L’artiste utilise un trait de détourage des plus fins et délicats, d’une grande précision. Réalisant elle-même ses couleurs, elle entremêle les traits de contour et la couleur directe aboutissant à des dessins enchanteurs. Dès la première case, le lecteur tombe sous le charme : une forêt, des silhouettes en contrejour, une lumière blafarde, des troncs d’arbres dénudés, un sol incroyablement moussu, une eau totalement immobile. C’est à la fois une transcription de la beauté de la nature, et une vision personnelle. Avec l’intervention de la jeune femme, le lecteur note inconsciemment que l’herbe est devenue imperceptiblement plus verte. Puis dans une case de la hauteur de la page, il visualise à la fois la forêt, le chemin que le trio doit parcourir pour retourner au château, qu’il devine au fond de la partie supérieure de la case. Il se rend compte que la composition est ainsi faite que les personnages montent du bas sombre de la case pour se diriger vers le haut plus lumineux. Une demi-douzaine de planches plus loin, il prend conscience qu’il peut comparer avec le château du roi Brendam : pas tout à fait la même qualité de brume, des abords plus rocheux, une forêt avec une faune plus présente. Chaque lieu devient un enchantement, un paysage exhalant sa personnalité propre : la campagne verdoyante où se trouve une auberge, le lac à proximité d’un plus petit château avec ses nénuphars, la grève étroite au pied d’une falaise, avec un port constitué de quelques habitations, etc. Il se souvient que le scénariste avait déclaré vouloir rendre hommage à l’Écosse, et il comprend qu’il en découvre l’interprétation de cette artiste, habitée par le fluide des contes et légendes.


En milieu de tome, le lecteur se retrouve spectateur d’une scène saisissante : des villageois en procession sur un chemin, se rendent à l’extrémité d’une falaise et se laissent choir dans le vide. D’un côté, cela lui rappelle la mise en scène d’une procession funéraire dans le dernier tome du cycle Sioban. De l’autre côté, il prend conscience que ce sombre événement se déroule en fonction de la géographie du lieu, le comportement des villageois découlant pour partie de leur environnement. Par ailleurs, l’artiste fait preuve de la même minutie pour les scènes d’intérieur : le lecteur éprouve la sensation de voir s’exprimer la personnalité des habitants des lieux dans la manière dont ils les ont aménagés. La chambre chaude d’Oriane, la chambre maritale froide de la reine et du roi, l’auberge plus impersonnelle dans laquelle s’arrête Vivien, les pièces du château de Tobias un peu trop grandes pour le peu de personnes qui y vivent, la petite chaumière sur la grève plus familiale. Le lecteur apprécie tout autant l’investissement de l’artiste dans la création et la représentation des vêtements, avec des tenues très différentes entre les nobles et les simples paysans ou pêcheurs. C’est un rare délice que de pouvoir ainsi se projeter dans un monde pleinement réalisé, dans des endroits concrets qui donnent l’assurance de se poursuivre au-delà de la bordure de la case, de côtoyer et de faire la connaissance d’êtres humains avec chacun leur propre personnalité, tant par leur physionomie, leur tenue, leurs gestes.



Bien sûr, le scénario embrasse les conventions de genre : une jeune sorcière très mignonne et pleine de vie qui sauve un beau jeune homme qui s’avère être le fils caché du roi, le fils légitime qui cherche à protéger sa position par tous les moyens… Et il les dépasse d’entrée de jeu : le jeune homme a pleinement conscience que l’amulette que lui a remis son père constitue un signe de reconnaissance, mais implique également un changement de statut qu’il ne souhaite pas forcément. Le roi Brendam comprend immédiatement qui est le jeune homme, et il n’éprouve aucune envie de devoir renouer avec des éléments de son passé qu’il a sciemment laissés derrière lui. La reine qui nourrit ses propres ambitions et poursuit des objectifs personnels, tout en instrumentalisant son fils. La construction du scénario s’avère élégante et habile : un savant équilibre entre le candide en la personne de Vivien, des séquences permettant au lecteur de picorer des éléments du passé de ci de là. Tout cela fait que les schémas de confrontation classiques dépassent la dichotomie entre le bien et le mal, et le lecteur sent bien qu’il doit voir chaque personnage autrement que dans une opposition binaire. Il ressent pleinement que chacun a ses envies et ses projets, et que tout autant chacun est façonné par le passé, le sien, comme celui de sa famille ou de sa communauté. En fonction de sa sensibilité, il peut y percevoir comme un écho d’un des thèmes majeurs du cycle de Sioban : le principe du Yin et du Yang, le bien est cœur du mal et réciproquement. Il retrouve des questionnements similaires. Emprise ? Répétition des schémas familiaux ? Déterminisme sans échappatoire ? Destin plus fort que les sentiments et les émotions ? Haine et amour sont comme pelures d’oignon qui se détachent mal l’une de l’autre.


Une couverture splendide, les pages intérieures étant du même niveau exquis de qualité graphique. L’artiste soigne chaque case, méticuleusement, donnant à voir et même à toucher un monde quasi tactile. Le lecteur se retrouve en immersion totale aux côtés des personnages qui existent comme rarement. Le scénariste repart sur un récit entièrement nouveau, conté avec une rare élégance. En filigrane, les thèmes récurrents des autres cycles courent et pèsent sur les personnages. Fascinant.