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jeudi 23 avril 2026

Sang-de-Lune T06 Lise et le boucher

… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.


Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.


Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…



Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.


Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.


Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.


Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.


En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.



jeudi 9 avril 2026

Sang-de-Lune T05 Sang-Délire

Le jardin fut laissé à l’abandon. La porte étroite ne devait plus se rouvrir.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 4 : Rouge-Vent (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée.


Elles étaient trois à se retrouver dans le jardin du couvent après les heures de cours. Trois fillettes qui s’aimaient, trois fillettes qui n’avaient jamais passé la porte étroite. Cette porte donnait à l’extérieur sur un petit sentier qui s’enfonçait dans la plaine avant de mener à la plage. Elle était en bois, rouillée, condamnée par un verrou. Elle ne devait plus être employée depuis longtemps. Les fillettes étaient les seules pensionnaires du collège. Elles étaient toutes trois orphelines. Mais la vie ne pesait pas encore. Lise et Sophie couraient à perdre haleine jusqu’aux frontières de leur petit royaume. Et Clara fendait les airs comme si elle voulait se faire attraper par la main d’un ange. C’était le bonheur… Quand les grandes personnes ne s’intéressent pas encore à vous… Les saisons passaient. Les fillettes grandirent. Le monde extérieur semblait les ignorer. Sauf une fois, en hiver… Il neigeait. Un homme au manteau sombre s’était présenté au couvent. Il cherchait une enfant qui correspondait au signalement de Clara. On cacha la fillette qui jamais ne sut que quelqu’un la cherchait. Le visage de l’homme était dur, sans pitié. Ses petits yeux furetaient sans cesse derrières ses grosses lunettes. Il s’appelait Carcanpoix. L’homme repartit. Vint le printemps, et avec lui un nouveau petit pensionnaire qui montra son museau aux premiers beaux jours. Un adorable renardeau qui avait perdu, lui aussi, ses parents. Le supérieur du couvent décida qu’il pouvait rester. Il devint le meilleur compagnon de jeu des fillettes. Il semblait ne pas avoir peur d’elles. C’était l’été. Le dernier été avant que la porte ne s’ouvre…


Un vieil homme s’occupait du jardin. Il se faisait parfois aider par son fils. Le jeune Lechat avait dix-neuf ans. Il remarqua une silhouette sous une voûte, qui semblait l’observer. Sophie était la moins timide des trois. Et comme Lechat était le premier garçon qui s’offrait à son regard, elle laissa vagabonder sa curiosité, attentive aux gestes du garçon, à ses mines en coin qui la désarçonnaient parfois. Et par un matin d’été alors que trombes d’eau tombèrent subitement sur la région, elle se retrouva dans les bras du garçon. Sa robe lui collait à la peau. Lechat avait une lueur étrange dans les yeux, une lueur qui le perdait sur des sentiers qui lui faisaient peur autrefois… Chaque soir, le père et le fils devaient quitter le couvent. Les portes de l’immense bâtissent se refermaient derrière eux. Ils s’en retournaient vers leur misérable chaumière aux confins du village. C’est alors que naquit l’idée de rouvrir la porte étroite. La clé du verrou se trouvait glissé parmi d’autres à la ceinture de M. Malpropre, le concierge du couvent, un homme aigri par l’âge et qui faisait peur aux fillettes.



Le lecteur avait laissé Clara de Leyrac dans une mauvaise situation à l’issue du tome précédent : identifiée comme appartenant à la famille des Sang-de-Lune, dépossédé de son bébé et ayant perdu son chauffeur Guillaume. Il n’avait rien appris sur le Colonel, sur ses responsabilités, son lien avec la jeune femme, ou ses commanditaires. La mythologie interne de la série s’était épaissie avec des révélations sur la famille Sang-de-Lune, et la possibilité d’un lien de Clara avec elle. Le lecteur contemporain sait que la série compte six tomes et il se retrouve un peu surpris par l’apparition de nouveaux personnages à un tome de la fin : Lise et Sophie, le jeune homme Lechat, le frère Salvatien, tout en ayant été averti par le titre du tome du nouveau Sang-de-Lune : Sang-Délire. Il se trouve un peu déstabilisé par le mode narratif des dix premières planches : un texte copieux qui semble porter toutes les informations. En fait, les cases montrent les personnages et les lieux, leur donnant une consistance absente dudit texte. Le lecteur se dit alors que le point focal du récit s’est à nouveau déplacé : le premier rôle étai tenu par les Sang-de-Lune successifs dans les trois premiers tomes, puis par Carcanpoix dans le quatrième, et ici Clara de Leyrac devient le personnage principal. Sang-Délire est un savant fou archétypal, obsédé par les trépanations qui lui permettraient d’accéder au mécanisme premier, au rouage initial. Aucune nouvelle information sur le Colonel.   Un nouveau chauffeur s’offre fort opportunément pour conduire Clara. Et les auteurs lèvent le voile sur ce qu’il advint d’Éléonore d’Arcombe.


Dès la séquence d’ouverture, le lecteur se trouve immergé dans un endroit aux caractéristiques détaillées, décrit avec soin, reflétant un investissement conséquent pour le faire exister de manière plausible et descriptive. La grande propriété du couvent avec son mur d’enceinte en pierres sèches, son terrain colonisé par les herbes folles, le superbe arbre au premier plan avec son feuillage teinté de rose, et un oiseau de mer battant des ailes, indiquant la proximité de l’océan. Puis la petite porte de bois, la balançoire rudimentaire accrochée à une branche de l’arbre. L’évolution de la flore en fonction des saisons. Les réserves de bois de chauffage, l’appentis sous lequel se réfugient Sophie et Lechat pendant la pluie. L’aménagement spartiate de la chambre de M. Malpropre. Etc. Plus tard dans le récit, Clara de Leyrac se fait sciemment interner dans le couvent De Leyrac, qui remplit la fonction d’asile, une propriété beaucoup plus imposante. En suivant les personnages, le lecteur peut en visiter de nombreuses pièces, toutes avec une hauteur sous plafond imposante, et des murs en pierres de taille. La salle d’opération du docteur Korvo décorée de nombreux crânes humains. La chapelle avec ses colonnes et ses tableaux. Les couloirs souterrains voûtés et leur sol en terre. Une sorte de salon avec deux canapés, une table basse, un bel âtre, et des tentures en forme de rideau sur les murs pour couper le froid. Puis la gigantesque bibliothèque avec ses rayonnages s’élevant à plusieurs mètres de hauteur, avec ses échelles en bois pour accéder aux plus hauts, à nouveau dans une salle aux dimensions gigantesques avec des murs de pierres et des colonnes.


Au vu du texte qui court dans les premières pages, le lecteur éprouve la quasi-impression que les images en deviennent superfétatoires. En prenant un instant de pause, il se rend compte que l’interaction entre récitatif et images fonctionnent pleinement : les cases donnent à voir ce qui est implicite dans le récit, comme la réalité des lieux, ou le comportement des personnages. Le lecteur peut voir les émotions de la jeune Clara : le plaisir simple et premier degré de la balançoire, le trouble de Sophie et de Lechat se serrant l’un contre l’autre, le plaisir d’une toute autre nature de M. Malpropre à l’idée d’assouvir le désir ardent auquel il est en proie en se servant un verre de poire. Le regard vide de Clara adolescente alors qu’elle est sous l’emprise de Carcanpoix. Le comportement un peu théâtral du docteur Korvo, en phase avec ses obsessions qui lui valent le surnom de Sang-Délire. Etc. En outre, la narration visuelle sort rapidement de la succession de vignettes montrant un instant, pour passer régulièrement en mode séquence : Clara qui manque de se faire écraser par une voiture roulant à toute allure, frère Antoine recueillant les dernières paroles de frère Romuald tourmenté par la culpabilité, Clara caressant le renard Néan pour lui dire au revoir, le personnel de l’asile poursuivant un malade qui s’est évadé de sa cellule, dans les souterrains de l’asile, un vol de corbeaux s’abattant sur monsieur Loupe dans la bibliothèque, etc.



De temps à autre, le lecteur se rend compte que les ellipses du récit introduisent des solutions de continuité qui peuvent lui échapper. Ainsi il lui faut se montrer attentif pour bien distinguer Clara de Leyrac et Éléonore Arcombe, et ainsi en déduire à quelle époque du récit se situent les scènes afférentes. Il doit également faire preuve d’un peu plus de concentration pour bien distinguer certains personnages secondaires, comme le docteur Malepic, Lechat et monsieur Loupe. Les auteurs jouent avec les repères pour transcrire la sensation que les époques s’entremêlent, dans la continuité du thème du poids du passé, des répercussions inéluctables des actions des générations antérieures sur celle du temps présent. Le lecteur prend également conscience que devenue personnage principal, Clara de Leyrac conserve toute sa force de caractère. Elle était l’instrument de la chute des Sang-de-Lune dans les trois premiers tomes, et les événements du quatrième n’ont pas entamé sa combativité, elle se comporte en individu d’action, sa personnalité proscrivant le rôle de victime.


Les auteurs continuent également de filer d’autres thèmes dans leur série, de manière ponctuelle ou dans la longueur. Le lecteur ne s’attend pas forcément à une nouvelle référence littéraire, et pas dans le contexte de la chambre du responsable des clés du couvent : les poèmes de Sully Purdhomme (1839-1907), premier prix Nobel de littérature en 1901. En filigrane, est à nouveau évoquée la volonté des Sang-de-Lune d’instaurer une lignée pour leur famille à travers les dispositions prises par Sang-Premier. La malédiction de leur sang venant à se geler à l’approche de leur cinquante devenant alors une métaphore de la lignée qui risque de s’éteindre. Dans la force physique inattendue de Clara de Leyrac (elle neutralise à deux reprises un fou furieux armé d’un fin stylet), le lecteur est tenté d’y voir l’expression de sa motivation pour retrouver son fils, ce qui lui donne de la force. À nouveau, deux personnages plongent dans les archives pour comprendre ce qui se passe au temps présent, le passé configurant la vie des individus sur plusieurs générations. Plusieurs personnages sont tourmentés par la vérité : la volonté de la rétablir pour lutter contre les manipulations, et une forme de volonté morale de protéger l’innocente. Les auteurs donnent l’impression de vouloir établir une métaphore avec la porte fermée par laquelle passent les jeunes filles devenant sexualisées, abandonnant l’idée en cours de route.


La série continue d’évoluer de manière complexe. Certes un autre membre de la famille Sang-de-Lune passe de vie à trépas, pour partie du fait des actions de Clara de Leyrac, cependant il n’est pas possible de la rendre responsable de cette mort. La narration visuelle se montre descriptive et immersive à souhait : de magnifiques paysages et lieux, un dynamisme entraînant dans les scènes d’action, des personnages émouvants. L’intrigue progresse vers sa résolution dans le tome suivant qui est le dernier. Le scénariste continue de développer les thèmes de la série tels que la lignée familiale et les conséquences des actions des générations passées sur les vivants, tout en révélant progressivement d’autres fils de la trame de fond, semant parfois le trouble chez le lecteur. Intriguant.



jeudi 26 mars 2026

Sang-de-Lune T04 Rouge-Vent

En croyant défendre une cause juste, il a trahi la vérité.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 3 : Sang-désir (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


C’est pour demain !… Demain que retentira son premier cri !… L’évêque se penchera alors pour le prendre dans ses bras et le montrer au village… La liesse ne sera cependant pas immédiate. Il faudra connaître l’avis de l’aréopage. Les têtes de renard devront attendre pour sortir. Et puis, et puis, il est possible qu’ils envoient un des membres de leur famille. Ils ont encore le droit… Et leurs voix comptent double. Quelque part sur une côte déchiquetée, une église en haut d’une falaise, Blaise, l’assistant de M. Bérovald, pénètre à l’intérieur demandant avec hésitation s’il y a quelqu’un. Maître Carcanpoix lui répond qu’il est assis sur l’un des bancs, et qu’il commençait à s’inquiéter de ne pas le voir arriver. Blaise explique qu’il y avait des clients à la boutique, il est resté jusqu’à la fermeture pour ne pas éveiller les soupçons. Puis Blaise lui remet ce qui était convenu, ce qui satisfait entièrement son interlocuteur et il s’enquiert de sa commission et le notaire la lui remet comme convenu. Puis ce dernier demande au faussaire de se signer en sortant, car il veut croire que Dieu est de leur côté dans cette histoire, et il veut qu’Il le reste. Blaise obtempère, le regrettant immédiatement car l’eau dans le bénitier semble croupie. Il reprend son vélo pour rentrer en longeant le bord de la falaise. Il fait un malaise et tombe dans le vide vers une mort certaine.


Dans le château de la ville voisine, frère Antoine est appelé par un autre moine car la naissance vient d’avoir lieu. Clara de Leyrac vient d’accoucher d’un bébé, qu’elle nomme Mathias. La dizaine de personnes présentes dans la pièce semblent satisfaites et le père du monastère demande à monsieur Loupe d’écrire : L’enfant est né au sept de ce mois à sept heures sept. De Clara de Leyrac et de père inconnu. Le prêtre confie l’enfant à sa mère, alors que le frère indique qu’il représente les Sang-de-Lune auprès de l’aréopage qui doit statuer sur le sort de l’enfant. Le lendemain, un moine encapuchonné rencontre monsieur Bérovald qui lui remet un parchemin. Ce dernier explique qu’il a pu retrouver la même qualité de papier, la même encre. Et il s’est arrangé pour foncer certains symboles afin qu’ils se distinguent à peine du fond. Il a gratté certains mots, mais il a récrit dessus, ça ne devrait pas trop se voir. Le moine constate que l’encre a pâli à certains endroits et il demande à Bérovald de reprendre son travail, il lui reste un jour, puis il brûle page mal contrefaite. Après leur départ, un individu récupère cette page à demi-consumée. Dans l’abbaye, les moines se préparent à l’audition. L’un d’eux explique qu’il lui faut trois semaines, c’est le temps nécessaire pour réunir les documents indispensables à l’instruction. Un autre répond que c’est parfait, qu’il inscrira la première réunion de l’assemblée au début du mois prochain. L’aréopage comprendra six membres…



La dernière page du précédent tome introduisait une rupture avec le statu quo : à l’évidence, Clara de Leyrac allait procéder d’une manière différente pour la seconde moitié de la série. Effectivement, le titre du présent tome porte le nom d’une autre famille que celle des Sang-de-Lune, et fait référence à une autre famille. Après une séquence introductive de trois pages des plus cryptiques (le lecteur reconnaît une nouvelle itération de maître Carcanpoix, et apprécie les paysages côtiers de plus en plus réussis de la dessinatrice, cependant l’autre personnage n’est pas nommé et on ne sait pas ce qu’il remet au notaire), un nouveau-né est présenté au lecteur tenu par les pieds et la tête en bas, dans une chambre où une dizaine de personnes ont assisté à l’accouchement. Plusieurs moments mémorables sortant de l’ordinaire se succèdent : un rendez-vous secret dans une habitation rudimentaire en pierre, la présentation du nouveau-né à un groupe de renards de nuit dans la montagne, un moine effectuant des recherches dans une immense bibliothèque, un rendez-vous encore mystérieux dans une maison à deux étages dans un état de délabrement avancé isolée dans les dunes, un repas de fête en extérieur à l’occasion d’une communion, un combat avec un crochet de boucher sur la plage, une nuée très dense de corbeau empêchant la visibilité d’un conducteur, une audition devant un aréopage, etc.


Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans une véritable aventure, avec des séquences surprenantes, bien mises en scène. La dessinatrice fait preuve de plus d’aisance dans sa mise en page et dans ses prises de vue. Le lecteur sent bien que le scénariste lui accorde un bon niveau de confiance pour raconter l’histoire, que les cases racontent par elles-mêmes. Prises une par une, certaines images établissent un paysage ou une situation : le belle côte avec un soleil couchant, le minuscule corps en train de chuter le long d’une falaise avec les mouettes tourbillonnant, la voiture de marque Citroën s’arrêtant à l’extrémité d’un chemin de terre devant un court ponton de bois au-dessus de l’eau, la foule de villageois en rang d’oignon venus accueillir les voyageurs, le petit groupe de renards pointant leur museau par curiosité, les lourds rayonnages de la bibliothèque, le cerf-volant haut dans le ciel, la longue jetée au-dessus de la plage et de l’eau menant à un pavillon sur pilotis, la grande salle du monastère avec ses stalles de bois pour accueillir les moines, un discret dolmen, etc. Dans le même temps, le lecteur apprécie également la qualité de la narration visuelle proprement dite, le naturel avec lequel la bédéaste découpe ses prises de vue pour une grande évidence à la lecture. Le malaise soudain du cycliste, le positionnement et le déplacement respectif des différents témoins de l’accouchement, le cheminement de Clara dans les montagnes pour aller présenter son fils, l’activité dans la grande rue de la bourgade pendant que le chauffeur Guillaume se fait aborder par un jeune garçon qui veut lui remettre un billet, la discussion attablée sur la jetée, les prises de parole successives dans la grande salle commune du monastère, etc.



La dessinatrice a également fort à faire pour la direction d’acteurs, avec un nombre de personnages principaux d’une dizaine, pas toujours immédiatement nommés, et qu’il s’agit donc d’identifier visuellement avec aisance pour les reconnaître d’une séquence à leur apparition suivante. Le lecteur peut s’amuser à regarder le visage des hommes notables ou moines apparaissant, et à apprécier les différences, dans les coiffures, les moustaches ou non, les plis du visage, la forme des sourcils, etc. Il éprouve l’impression répétée que Guillaume le chauffeur doit ses traits pour partie à Humphrey Bogart (1899-1957). Il s’immerge dans cet environnement de côte sauvage, de village isolé et bien développé, de monastère dont il n’a que quelques aperçus partiels, d’atmosphère de mystères dans ce début du vingtième siècle. Il continue de relever les éléments récurrents de la série : Clara de Leyrac elle-même (même si elle ne précipite pas la fin d’un membre de la famille Sang-de-Lune dans ce tome), maître Carcanpoix, la présence d’un renard (et même de toute une famille), une archive rédigée avec l’écriture des Sang-de-Lune, et l’histoire de la lignée des Sang-de-Lune avec l’apparition d’un nouveau membre. Il comprend que le Colonel est destiné à être un nouveau personnage récurrent dans la série. Dans la dernière case de la planche onze, il note qu’un moine fait observer que Quelqu’un a dû se blesser, il y a du sang dans son assiette… Habituellement il s’agit d’un symptôme indiquant qu’un Sang-de-Lune est train de faire l’usage de son pouvoir, mais là… ?


Le précédent tome révélait que Clara de Leyrac est l’agent d’une organisation mystérieuse, dont le Colonel est le représentant, sans qu’il soit vraiment clair du niveau de responsabilité ou de pouvoir qu’il y détient. Les recherches du moine Antoine sur cette femme l’amènent à des archives de deux ordres. Dans l’une, il découvre l’histoire de la famille des Sang-de-Lune, ce qui fournit au lecteur, une synthèse d’éléments évoqués de manière éparse dans la première moitié de la série. Dans une autre, il lit le résumé des trois premières missions de la jeune femme, telles que racontées dans les trois premiers tomes. Cela permet au lecteur distrait de reprendre pied dans l’intrigue au long cours de la série. Cela repositionne également Clara de Leyrac au sein de cette malédiction familiale, et d’une machination de grande envergure à l’échelle de plusieurs générations. Une prise de recul conduit à considérer ce récit comme celui d’une femme essayant de se construire une vie en résistant à son instrumentalisation et à celle de son fils, par des groupes d’hommes aux intentions indéterminées. Les différentes itérations de maître Carcanpoix deviennent une métaphore d’un archétype d’individus au service d’autres, toujours prêt à obéir aveuglément pour atteindre leurs objectifs, sans considération pour les autres individus qui ne sont que des pions ou des obstacles, des personnes à manipuler, à contraindre, ou même à éliminer, sans aucune empathie ou considération pour la vie humaine. Le lecteur se rend compte que Carcanpoix a acquis la stature d’un rôle aussi important que celui de Clara, se demandant quels peuvent être ses objectifs personnels.


Comme dans toute série, le lecteur commence par éprouver le plaisir de se glisser dans une intrigue au long cours, de retrouver des personnages qu’il a appris à connaître, et des éléments narratifs récurrents. La bédéaste réalise des planches de plus en plus réussies, à la fois sur le plan des environnements, des situations, et des séquences, racontant par les images, avec de nombreux passages relevant de l’aventure. L’intrigue prend une nouvelle ampleur en quittant le format du sort d’un Sang-de-Lune par tome pour s’enfoncer plus dans la mythologie propre de la série. Envoûtant.



jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.



jeudi 26 février 2026

Sang-de-Lune T02 Sang-Marelle

Il a instauré une sorte de jeu où tous perdent et lui doivent un tribut…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 1 (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part dans le nord du Royaume-Uni, quatre tout jeunes adolescents jouent à la marelle dans la cour de leur collège, un internat. C’est Alfie qui lance le palet qui saute à cloche-pied de case en case. Le palet vient de tomber sur la case quatre, il y saute. Un autre enfant explique qu’il doit passer directement sur le cinq, en un seul coup. Il relance le palet qui atterrit sur la case cinq. Puis il demande comme il la rejoint, cette case qui n’est pas contigüe à celle sur laquelle il se trouve. Le rouquin estime qu’il peut y arriver. Arcombe sort une cigarette d’un étui et lui en propose une. Soap lui fait observer que La Carcasse doit être dans les parages. Arcombe lui répond que si le surveillant les surprend, ils seront punis. L’autre lui rétorque qu’il se demande parfois si ce n’est pas ce qu’il recherche, la punition, le fait d’être puni. Alfie a enfin effectué son saut : il est sur la case cinq, puis sur la six. Il relance le palet, et celui-ci mord sur le bord de la case sept. Les autres le constatent : à deux centimètres près. Logan fait observer qu’il leur doit un gage. Soap demande ce qu’il choisit : la plongée ou le scaphandre. Il choisit le premier. La Carcasse arrive sur ces entrefaites : il surprend Arcombe avec la cigarette au bec. Il lui ordonne de la jeter car elle empuantit l’atmosphère, et de le suivre chez le principal, car ils ne se trompent pas à ses faux airs innocents.



Dans son bureau, le recteur est en train de consulter un parchemin couvert de symboles en forme de Lune, qui semblent évoquer un alphabet. Monsieur Patch explique qu’il a surpris l’élève en train de fumer. Le recteur lui indique qu’il prendra les mesures qui s’imposent, et lui demande de les laisser. Il parle ensuite directement à Arcombe : les vacances se terminent, la nouvelle saison académique commence d’ici peu. Il continue : au sept du mois prochain, il y aura pleine Lune, ce sera la première fois depuis que le jeune homme est ici. Il explique qu’il a bien essayé de reculer la date de la rentrée, mais ce genre de décision appartient au conseil d’administration seul, il n’a malheureusement pas pu les faire changer d’avis à ce sujet. Abercombe demande ce qu’il a à craindre. Le recteur répond : Rien encore, mais il préfèrerait que le garçon garde sa chambre ce jour-là, ne pas se montrer, éviter les rencontres. Alors que l’élève va pour sortir de son bureau, il l’informe d’une dernière chose : le collège va accueillir un nouveau professeur de français, une femme, elle doit se présenter d’ici peu. À la demande d’Abercombe, il répond qu’elle s’appelle Clara de Leyrac. Celle-ci s’est arrêtée sur la plage, devant l’épave d’un navire en bois. Elle descend sur le sable, puis monte sur le pont du bateau car elle a entendu un bruit. Elle pénètre à l’intérieur et y découvre Alfie assis en tailleur, l’air morose.


À l’issue du premier tome, le lecteur avait compris qu’il pèse une malédiction sur les membres mâles de la famille Sang-de-Lune depuis deux siècles, lors du mariage de l’aïeul Ludovic d’Abercombe avec Éléonore Rouge-Vent par suite de la mort du renard Nean de cette dernière. Il en avait également déduit l’importance de la présence d’un renard dans l’environnement des Sang-de-Lune et il avait identifié le rôle de catalyseur d’une belle femme rousse avec un chauffeur, dont il apprend ici les noms : Clara de Leyrac et Guillaume. Il recherche donc les éléments qui apparaissent comme récurrents d’un tome à l’autre, ceux qui participent à l’identité de la série : Clara de Leyrac et Guillaume sont présents, un autre Sang-de-Lune (affublé du surnom de Sang-Marelle) également disposant peut-être d’un pouvoir surnaturel, le renard Nean parcourt la lande à nouveau pris en chasse. Et encore : la date du sept du mois, un serviteur du nom de Carcanpoix. En revanche, il n’est pas question de mariage avant cinquante ans, de l’historique de la malédiction ou de toucher qui gèle tout ce qui vient à son contact. Cette fois, c’est Clara de Leyrac qui semble faire montre d’une capacité surnaturelle, à moins que ce ne soit Nean, le lecteur ayant bien noté que l’une et l’autre apparaissent en même temps dans une même case, et qu’ils semblent donc constituer deux personnages distincts.


Tout naturellement le lecteur se retrouve curieux de découvrir l’intrigue, de savoir quelle est la position de Sang-Marelle, quel genre d’actes répréhensibles ou malfaisants il commet, de comprendre pourquoi il y a un deuxième Carcanpoix, d’en apprendre plus sur Clara de Leyrac, sur la nature de la vengeance qu’elle souhaite accomplir, peut-être sur Guillaume, sur la famille des Sang-de-Lune, sur l’enjeu final de la série. Il s’enfonce dans une histoire assez glauque de groupe d’enfants en maltraitant un autre, d’un surveillant qui fait régner l’ordre par des punitions physiques, d’un recteur ressemblant trait pour trait à un personnage du premier tome pourtant laissé comme définitivement perdu, de gages sadiques et même barbares mettant en jeu l’intégrité physique de ceux qui les subissent, d’un rituel sous forme de marelle… Bizarre, dérangeant et même malsain. Chaque personnage semble disposer de ses propres motivations, par le fait de circonstances qui restent inconnues au lecteur. Le péril risquant de se manifester le sept du mois à l’occasion de la pleine lune reste indéterminé. Le scénariste joue sur ces non-dits, incitant le lecteur à laisser son imagination échafauder des hypothèses et des explications, entremêlant savamment les fils narratifs pour faire surgir une forme de justice immanente déroutante.



La narration visuelle porte elle aussi cette double approche. Le lecteur sourit en voyant cette sorte de parchemin couvert de symboles à base de quartiers de Lune évoquant un alphabet. Il identifie Clara de Leyrac au premier coup d’œil, ainsi que se belle voiture avec chauffeur, et le renard sur ses genoux. Il note en passant que la plaque minéralogique est lisible : HF-26-DR en se demandant s’il se cache là une information codée. Il éprouve un moment de surprise en découvrant le visage du recteur de l’établissement. Il fait l’expérience que le scénariste écrit avec les spécificités de la bande dessinée en tête, en particulier le principe de montrer plutôt que d’écrire dans des cartouches de texte. L’investissement de la dessinatrice se voit dans chaque planche, à commencer par les décors : la grande cour dallée du collège entourée par les bâtiments à trois étages formant comme les murs d’une prison, la petite plage avec l’épave, une croix au loin, des rochers et des mouettes, les moutons sur la lande alors que la voiture avec chauffeur passe en arrière-plan, les longs couloirs vides du collège, la chambre mansardée de La Carcasse, les poutres dans les greniers, les croix celtiques sculptées dans le cimetière, les fourneaux et les plans de travail dans la cuisine, avec les volailles pendues à un anneau, un chemin de terre à travers la lande, et bien sûr la marelle dessinée sur le sol pavé de la cour.


L’artiste apporte la même attention aux accessoires divers et aux tenues vestimentaires : les uniformes des collégiens, la longue badine de Patch pour donner des coups, la boîte à pilules du recteur finement ouvragée, une cheminée avec un beau manteau, les étais pour maintenir l’épave en place, une statue en pied dans un couloir, une toile d’araignée entre deux poutres, le casque d’un scaphandre, les rambardes ouvragées des escaliers, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être transporté dans chaque lieu, que ceux-ci existent au-delà de la bordure de la case. Les personnages se comportent normalement, sans exagération de leurs postures. Leur langage corporel et les expressions de visage font apparaître leur état d’esprit, comme l’exaspération inquiète de Patch ne parvenant par à briser le calme d’Arcombe, le petit sourire de celui-ci en sachant qu’il a eu le dessus tout en subissant les coups de badine, la résignation craintive d’Alfie se soumettant au gage de la plongée, le visage impénétrable de De Leyrac, l’assurance pleine de vie de la jeune fille rousse dans la dernière scène, etc.


Finalement l’intrigue se déroule de manière linéaire, jusqu’à la fin attendue, c’est-à-dire le sort de Sang-de-Marelle. Le lecteur repense à ce qu’il vient de lire. Les auteurs ont pris de la distance avec les termes de la malédiction et son accomplissement. Celle-ci touche visiblement tous les membres de la famille dite Sang-de-Lune : chacun d’entre eux doit payer pour le crime passé d’un de leurs aïeux, une forme d’héritage psychologique qui s’impose à eux. Le jeune adolescent Abercombe impose ses propres règles à ses camarades, en abusant de sa domination, car il est évident qu’il ne se soumet pas aux épreuves qu’il leur impose qu’il ne court aucun risque de devoir passer l’épreuve d’un gage, une forme de domination par son statut social, découlant de celui de sa famille.


Le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’une série, avec des éléments récurrents qui ont bien été posés dans le premier tome, autant pour l’intrigue que sur le plan visuel. Les auteurs présentent un deuxième membre de la famille Sang-de-Lune, plus jeune, dans un collège, avec des valeurs morales corrompues, du sadisme et de la cruauté. Son destin s’apparente à une certitude. Le récit et les dessins emmènent le lecteur dans des lieux aux fortes caractéristiques, avec une narration solide et prenante. La justice immanente fait son œuvre, et bien des mystères restent à découvrir. Intriguant.



jeudi 25 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 3 - Regina obscura

Une enfant pure qui croit que l’amour est au cœur du mal…


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Une grande bataille avait opposé les forces du nouveau maître du royaume, Elgar prince des marches, au bâtard, Vivien des Aguries, qui lui disputait le pouvoir. Le sort des armes avait tranché en faveur de ce dernier. Aussi, rien ne semblait devoir arrêter sa marche victorieuse vers le trône. N’étaient certaines rumeurs qui se propageaient autour d’un obstacle inattendu, une apparition comme surgie des enfers, et qui était sujette à diverses interprétations. De cela, il était question partout, même sous la tente royale… Messire Destours de France résume la situation : Après leur victoire, s’emparer du trône devenait une formalité. Il continue : Il semble que cela devienne plus compliqué, s’agit-il de cette Tête Noire dont on leur rabat les oreilles depuis deux jours ? Il souhaite savoir de qui il s’agit : d’un sorcier, ou simplement d’une légende ? Un général lui répond qu’ici il est sur des terres où les légendes façonnent les hommes et leur destin. Il ajoute qu’une personne saura peut-être le convaincre de la réalité des menaces qui pèsent sur leurs armées. Il demande à Vivien de laisser entrer Dame Ceylan. Celle-ci pénètre seule dans la tente, sa fille Oriane préférant atteindre dehors.



Vivien rejoint Oriane à l’extérieur, et il constate qu’elle a coupé ses cheveux. Elle lui explique que c’était le prix à payer pour retrouver Tête Noire, mais que, hélas, il leur a échappé, à sa mère et elle. Sous la tente, Dame Ceylan raconte qui est Tête Noire : Une sorcière tendit un piège à Tête Noire. Elle se sacrifia, l’entraînant dans la mort. Ils furent enterrés ensemble, noués l’un à l’autre. C’était une erreur. Elles auraient dû brûler son corps. Il aurait disparu définitivement. En réponse à une question, elle reconnait qu’elle a partagé la vie de Tête Noire pendant un moment, elle était sa victime consentante, elle a eu la faiblesse de l’aimer. Elle l’ajoute qu’il l’a épargnée, il y avait une circonstance particulière à cela, elle était enceinte… d’une fille nommée Oriane. À l’extérieur, celle-ci continue de raconter ce qui s’est passé à Vivien : un démon a ramené Tête Noire à la vie, et ce démon il le connaît : c’est la reine Jamaniel. Il se souvient qu’elle était également présente quand la folie s’est emparée de sa tête, le poussant à tuer le roi Brendam. Oriane continue : la reine veille sur son fils, Elgar, et si Tête Noire se trouve à leur côté pour les combattre, la jeune fille craint que de nombreux sacrifices soient encore nécessaires.


Mine de rien la situation s’est complexifiée en un rien de temps (enfin, en deux tomes) : certes Vivien est clairement le héros de ce cycle, avec Oriane qui est également un personnage principal, mais dont il est difficile de dire si elle se situe dans le camp du bien ou du mal. Car les auteurs conservent cette dichotomie morale, Vivien dans le camp du bien, et la sorcière dragon (ou le démon) Mour y Gahnn dans le camp du mal, manipulant de manière sadique la reine Jamaniel, prenant plaisir à faire mourir des êtres humains, rêvant de revanche contre les Moriganes. Dans le même temps, il semblait évident que Tête Noire serait dans le camp des méchants, surtout au vu de son apparence, et de l’absence de toute empathie lorsqu’il fait tuer des êtres humains. Mais… De même, il est évident que le roi Elgar est prêt à sacrifier de nombreux êtres humains pour régner, même s’il doit s’en prendre à sa propre mère. Mais… À nouveau, un personnage, le démon Cryptos, énonce cette maxime présente dans chaque cycle de la série : L’amour est au cœur du mal… Et il ajoute : Alors que c’est le contraire. Le mal est au cœur de l’amour. Et le mal a plusieurs visages. De fait, à plusieurs reprises des personnages, ceux de la jeune génération, refusent de mettre à mort leur ennemi, convaincus de la présence de l’amour au cœur du mal. En prenant un peu de recul ou en constatant les conséquences de ces choix, le lecteur peut voir que le Mal est au cœur du bien.



Avec Béatrice Tellier, c’est l’assurance de voyager dans un monde merveilleux, des lieux réenchantés, quel que soit l’âge ou le cynisme du lecteur. Ce phénomène de réenchantement du monde se produit grâce à deux caractéristiques. La première saute aux yeux dans chaque case : la minutie de la représentation de chaque élément. Il ne fait nul doute que l’artiste les a vus, a eu tout loisir de les observer, vraisemblablement de les toucher. Le lecteur peut lire cette bande dessinée uniquement pour le plaisir de regarder et de détailler les costumes : les tuniques des soldats autour des feux de camps au-dessus desquels sont suspendues les marmites, la tunique plus ouvragée de Vivien avec les broderie, la cape très enveloppante avec capuche d’Oriane, la fine ceinture de Dame Ceylan, l’épaisse cape de Tête Noire avec sa fourrure noire sur les épaules et le liseré noir en bas, la petite tête métallique de bouc pour tenir en place la pointe de la barbe d’un serviteur, la somptueuse robe verte de la reine Jamaniel, les gantelets matelassés d’Odric, les coiffes matelassées des chevaliers, le collier fin et élégant d’Oriane, les casques et les gorgerons des soldats de la reine, la tenue d’apparat de Tobias alors qu’il est sacré roi, etc. Et quelle couronne soit dit en passant.


Le lecteur peut refaire une nouvelle lecture pour prêter attention aux accessoires. Il prend le temps de s’immerger dans chaque lieu et de s’y promener. Se tenir près des soldats autour de la chaleur des braséros et de leur lumière dispersant l’humidité. Le dallage humide de la route menant à l’entrée du château de Dame Ceylan, avec la pierre suintante du cénotaphe érigée en mémoire de Tête Noire. L’immense nef de la cathédrale où se trouve Mour y Gahnn, avec les toiles de larmes et la lumière verdâtre. La sorte de puits autour duquel se tiennent les sorcières. L’escalier en colimaçon dans lequel Tête Noire et Oriane affrontent les gardes de la reine. L’inoubliable chevauchée calme dans la lande jaunie, avec cette nuée de feuilles de sang indiquant le chemin, jusqu’au dolmen. Parce que ces planches ne se limitent pas à une merveilleuse collection de jolis dessins, elles racontent également l’histoire avec des moments et des mises en scène mémorables. Vivien découvrant qu’Oriane a sacrifié sa chevelure, à la lueur d’une nuée étirée de minuscules fées lumineuses, Odric passant par le fil de l’épée la demi-douzaine de serviteurs restés au château de Dame Ceylan sous l’emprise de Tête Noire, un moment proprement révulsant. Le même Tête Noire pulvérisant le cénotaphe qui lui est consacré pour y plonger la main, prendre le cœur qui s’y trouve et l’écraser dans son poing (alors qu’il s’agit du sien). Oriane découvrant le cadavre des enfants placés sous la protection des chevaliers, et qui ont été massacrés. L’inoubliable couronnement funeste. Etc. Ainsi que des moments fugaces d’une grande sensibilité, tel le jeune garçon Arawann réconfortant Oriane en lui tenant la main, et en lui disant que : Rien n’est facile, pour personne.



Totalement sous le charme formidable de la narration visuelle, l’horizon d’attente du lecteur se satisferait d’un scénario solide et classique. D’ailleurs, au début, il se dit que le scénariste joue beaucoup avec le caractère arbitraire des événements, ce qui induit des conséquences renversantes pour certains personnages, et des retournements de positionnement soudains et radicaux. Dans le même temps, il perçoit que ces changements de situations découlent de manière organique de ce principe de Yin et de Yang : le bien au cœur du mal et le mal au cœur du bien. Et puis… Le récit charrie bien d’autres considérations ou thématiques dans son intrigue même, plutôt que dans de longs discours ou dans des dialogues d’exposition. À l’évidence, il y a la soif de pouvoir d’Elgar, prêt à tout pour régner sans égal ni obstacle, quel que soit le prix à payer. De manière plus incidente, il y a la relation Mère / Enfant : entre Oriane et Dame Ceylan, entre Elgar et la reine Jamaniel. Et d’autres relations familiales comme Père / Fille (Tête Noire & Oriane), frères (Elgar & Vivien). Et peut-être même incestueuse.


Au-delà de ces thèmes apparents, le lecteur discerne également celui des générations qui se succèdent. Le scénariste avait annoncé dans l’introduction du Cycle Les chevaliers du Pardon, que la série avait évolué : À l’origine il était dans ses intentions de raconter une histoire de famille, une lutte tout intérieure entre le bien et le mal. Puis il découvrit avec étonnement qu’une autre carte se déployait devant lui et que, dans chacun de ses plis, se cachait une légende, un conte noir et or. La carte était celle des landes perdues, chaque pli un cycle. Ainsi au sein du présent cycle, le lecteur peut voir se déployer plusieurs générations, chacune avec ses réactions propres. Les grands adultes apparaissent figés dans leur objectif propre, avec un comportement cristallisé. Les plus jeunes (la génération d’Oriane et Vivien) agissent conformément à leurs idéaux, dérogeant aux idées préétablies, avec la fluidité de l’adaptation. De ce point de vue, la réaction du jeune garçon Arawann marque le lecteur : la future génération voit les précédentes à l’œuvre et elle apprend d’elles, d’abord par imitation, puis par réaction. Dans le même temps, le rôle joué par le démon Cryptos montre également que certaines choses ne changent jamais, qu’il y a une continuité d’une époque à l‘autre.


Deux créateurs au summum de leur art : une intrigue aussi manichéenne que complexe, une narration visuelle qui réenchante le monde, riche, élégante, sophistiquée et immédiatement accessible. Une aventure merveilleuse et cruelle, une épopée de genre Médiéval fantastique, insufflant une vie et une originalité comme jamais dans les conventions. Le bien est cœur du mal ; le mal est au cœur du bien.



jeudi 11 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno

Ne tombe jamais amoureux d’une apparence.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire (2015) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Brynia les avait convoqués. Et toutes les sorcières répondirent à son appel car elles devinaient qu’entre nuit et jour, une lueur nouvelle venait de naître, une lueur qui changeait certaines prédictions. Alors Brynia les mit en garde, reconnaissant qu’elle perdait de son influence à la cour du roi Brendam. Ses pouvoirs diminuaient, une force nouvelle se levait, une force contre laquelle elle serait bientôt incapable de résister. Une solution radicale s’imposait, qui demandait de rompre le pacte ancien afin de le ramener à la vie. Dans les ruines de ce château, à l’extrémité d’un promontoire, dans une ambiance lumineuse cramoisie, les sorcières poussent les hauts cris, s’opposant au projet de ramener Tête Noire à la vie, cette abomination. Parmi elle, une jeune prend la parole : elle estime que Brynia ne leur dit pas toute la vérité. Elle continue : plusieurs d’entre elles ont pu vérifier qu’un jeune chevalier vient de rejoindre la cour et que ce chevalier possède l’image sacrée, l’Inferno Flamina. Celui qui porte cette image sera leur guide, leur champion. Elle termine : peut-être que ce n’est pas à lui que Brynia songeait. Si c’est le cas, la jeune sorcière craint que l’ancienne n’aille au-devant de grandes déceptions.



Brynia et la jeune sorcière continuent de s’opposer. Finalement elle annonce son nom et elle explique que quand elle était enfant, sa mère, qui était laide et difforme la craignait déjà. Pour amadouer sa fille, la mère déposa au pied de son lit, un jouet merveilleux qu’avait créé pour elle l’enfant Pip, l’esprit malin des jeux et des divertissements. Un jouet dont elle s’empara aussitôt ! Un fitchell. Et le fitchell lui obéit. Elle en saisit un dans le feu et le déchaîne contre Brynia. Une enfant s’avance vers la jeune sorcière pour lui indiquer que Brynia a une sœur dont elles peuvent craindre la vengeance. Le temps passa. Et puis un matin, un grand cri de douleur éclata dans les parties secrètes, souterraines du château. On venait de trouver le corps de Brynia, la sorcière. La reine Jamaniel se rend dans la chambre de la sorcière qui a maintenant l’apparence d’un grand dragon. Elle demande à ce dernier qui a osé tuer Brynia. La sorcière répond qu’il s’agit de ses propres semblables, les sorcières. Elle explique que ces dernières ne veulent pas du fils de Jamaniel sur le trône. C’est l’autre, le bâtard qu’elles suivent, qu’elles espèrent placer sur le trône. C’est lui qui portera leurs couleurs, la marque, l’Inferno Flamina ! Il continue en lui demandant si elle est prête à prendre de grands risques pour que le roi se détourne de son fils illégitime et redonne sa préférence à Elgar.


Le lecteur entame ce deuxième tome du cycle et il se rend compte qu’il attend tout : la narration visuelle extraordinaire, l’intrigue à la fois pleine de convention du genre fantastique médiéval avec un roi et une reine à la fois originale dans les rapports de force mis en jeu et les personnages à la fois ballottés par des antagonismes séculaires à la fois désirant une vie propre. Et puis, il y a la mythologie de la série. Par la force des choses, le cycle portant leur nom, il sait qu’il va retrouver les sorcières, c’est-à-dire les Moriganes. À la réflexion, il n’en a pas tant vue que ça dans les deux autres cycles, et pas plus de deux à la fois. Voilà que dans la première scène, il assiste à une réunion de sorcières, un coven qui en réunit huit, et il y en a encore une autre, celle qui conseille la reine Jamaniel, étant sous sa forme de dragon. Le lecteur ne s’attend pas forcément à la présence d’un personnage majeur du cycle Les chevaliers du pardon : cela donne immédiatement une très grande profondeur à l’intrigue. Il se souvient du positionnement de ce personnage singulier par rapport au bien et au mal dans le cycle précédent, et il en est réduit à échafauder des conjectures quant à ses motivations dans le temps présent du récit, à essayer de concilier ses actions avec ce qu’elle deviendra par la suite. Enfin, il retrouve également avec grand plaisir un artefact apparu dans le cycle précédent : le fitchell, utilisé ici avec libéralité et une efficacité mortelle.



Une étrange silhouette qui sort de décombres rocheux ou en bois, au milieu de roches gravées de symboles : nul doute qu’il s’agit de Tête Noire, annoncé par le titre du premier tome du présent cycle, sur le plan visuel peut-être des excroissances crâniennes un peu trop spectaculaires, mais peut-être aussi qu’elles seront explicitées dans le récit. Il est en effet beaucoup question de cet individu mystérieux à la légende effrayante ; cependant il n’apparaît que tardivement dans le tome. Le lecteur peut donc laisser son apparence de côté, et savourer tout à loisir la beauté exquise des planches. Il est saisi par l’ambiance lumineuse très particulière de la scène d’ouverture : des teintes de rouge corail, rouge coquelicot, pourpre, rouille, Tomette, rehaussées par une lumière d’abord orangée, puis jaune venant du brasero autour duquel sont rassemblées les Moriganes, une ambiance surnaturelle mettant en valeur les pouvoirs des sorcières. La scène suivante est teintée de bleu-vert et de jaune : la première couleur assortie à la robe de Jamaniel, la seconde rappelant la lueur émanant des sorcières. Puis vient un vert plus clair pour l’herbe et les frondaisons, complémentant les teintes mordorées de la chevelure d’Oriane. Etc. De prime abord, la mise en couleur semble principalement naturaliste, avec une réflexion sophistiquée quant à la conception de chaque scène pour qu’elle bénéficie de sa propre palette. Inconsciemment, le lecteur se rend compte que plusieurs teintes se répondent d’une séquence à une autre, instaurant ainsi un lien thématique entre différents éléments, puis il perçoit que certains couleurs recèlent également une composante symbolique.


Le lecteur sait par avance qu’il va découvrir des visuels splendides, des compositions à couper le souffle par leur propriété quasi tactile, par la qualité tangible de ce qui est représenté. Il a conscience du niveau d’exigence que cela induit sur son horizon d’attente, et dans le même temps il a toute confiance que l’artiste dépassera ses espérances., et… Les planches le comblent. Il anticipe le plaisir de tourner chaque page pour faire une nouvelle découverte qui lui en mettra plein les yeux, ou plutôt qui lui laissera des souvenirs impérissables. Les arabesques crépitantes décrites lors de la première utilisation du fitchell, la forme de dragon de la sorcière qui emprunte élégamment à l’esthétique japonaise, le dallage hexagonale de la grande salle du château de dame Ceylan, les boucles d’oreille finement ouvragées de cette dernière, la manière dont Jamaniel s’essuie la commissure des lèvres après avoir vomi un flot de matière immonde sur Odrix, la forme torturée des arbres dans la forêt, la longue cape rouge du roi Elgar, la marmite sur le foyer au centre de la pièce unique de la cabane du passeur Irié, les énormes néréals évoluant juste sous la surface de l’eau, les vaguelettes autour des rochers émergeant de l’eau, la délicatesse du tressage du panier et les lanières en cuir pour le porter, etc. Chaque case a bénéficié d’un investissement méticuleux, chaque page porte la narration grâce à de savantes compositions, chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage présente une des détails lui donnant une identité propre et une matérialité telle que le lecteur pourrait le toucher. Un délice de lecture de bout en bout.



Totalement transporté par la narration visuelle, le lecteur retrouve les conventions d’un récit de type médiéval fantastique, tout en ayant conscience de l’originalité de l’intrigue, à la fois opposition du bien contre le mal, manigances pour écarter un héritier du trône, en faveur d’un tyran manipulé par sa mère, elle-même manipulée par une sorcière impitoyable la considérant comme un simple pion sur un échiquier. Le scénariste continue de jouer avec le principe du Yin et du Yang, c’est-à-dire la présence de l’un à l’intérieur de l’autre et réciproquement. Alors que les stéréotypes de ce genre voudraient que les camps du bien et du mal soient clairement identifiés dans une dichotomie nette, le lecteur se retrouve vite à douter. Il comprend facilement que Oriane et Vivien sont les héros, au sens positif du terme, et qu’ils sont pris dans un jeu de pouvoir qui les dépasse, entre les sorcières, le clan du roi Brendam, ou plutôt de son épouse Jamaniel, ou plutôt celui de cette Morigane ayant atteint le stade de dragon… Mais au sein même de chaque communauté différentes stratégies se confrontent, au point qu’une partie des sorcières mettent en œuvre la même que celle de Jamaniel et de son maître. La fin justifie les moyens : les unes comme les autres voient en la résurrection du terrible Tête Noire la possibilité de prendre le dessus sur l’autre camp, avec la conscience aigüe que cet individu échappera selon toute vraisemblance à leur contrôle et se montrera à nouveau impitoyable et sanguinaire. Les auteurs montrent avec clarté qu’il ne saurait être question de légitimité quand chacun ne défend que ses intérêts personnels alimentés par une soif de pouvoir, où les autres vivants deviennent des pions ou des dommages collatéraux dont la vie est dépourvue de valeur.


Béatrice Tillier et Jean Dufaux se montrent extraordinaires pour raconter une histoire de fantastique médiéval, mettant en œuvre toutes les conventions du genre, avec une élégance et une créativité hors pair. La narration visuelle immerge le lecteur dans un monde pleinement réalisé, enchanteur et inquiétant. L’intrique continue de développer la mythologie de la série, tout en jouant sur l’ambiguïté des moyens d’action des uns et des autres, pour ceux qui sont en position choisir. Magistral.