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mardi 18 novembre 2025

Charlotte impératrice T04 60 ans de solitude

C’est toujours facile de juger, après.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 3 - Adios, Carlotta (2023) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-quatorze pages de bande dessinée.


Lors de la traversée de retour depuis le Mexique vers l’Europe, Charlotte est en train de vomir dans sa cabine, au rythme des fortes vagues. Quelques mois plus tard, la comtesse de Zichy témoigne devant trois hauts responsables : L’impératrice est restée cloîtrée dans sa cabine pendant l’essentiel de la traversée. Même lors de l’escale à Cuba, elle a refusé de descendre à terre. Les trois hommes lui posent des questions : À quoi s’occupait-elle ? Pendant la traversée a-t-elle paru perturbée ou agressive ? Ses propos étaient-ils incohérents ? A-t-elle montré des signes de démences, quels qu’ils soient ? La comtesse répond que l’impératrice travaillait. Elle relisait ses dossiers, prenait des notes, elle préparait ses arguments pour convaincre Napoléon III de sa tragique erreur. Elle mangeait peu car elle avait des nausées. Le mal de mer, sans doute. Mais dans l’ensemble, elle paraissait raisonnable. Maussade oui, mais pas folle.



Lors de ladite traversée, dans sa cabine, Charlotte de Belgique plaque ses mains sur ses oreilles : le vacarme lui est insupportable ! Un officier descend dans la salle des machines pour demander aux mécaniciens de diminuer le bruit des machines. À part couper les machines, ils ne voient pas bien comment faire. Il remonte dans la cabine et de l’impératrice, et il lui propose d’en matelasser les murs, ce qu’elle accepte. Charles de Bombelles et la comtesse de Zichy se doutent bien que sa majesté va au-devant de sérieuses désillusions, mais qui sont-ils pour la détromper. C’est après leur arrivée en France que les ennuis commencent. À Saint-Nazaire, l’accueil est lamentable : en guise de bienvenue, ces idiots de Français hissent le drapeau… du Pérou. Le maire se décide tout de même à monter à bord avec un bouquet de fleurs. Il l’offre à l’impératrice qui le prend et lui jette à la figure. Elle exige de savoir où sont les troupes censées lui rendre honneur. Le maire explique tant bien que mal qu’ils n’avaient pas reçu de consignes officielles des Tuileries, mais qu’ils ont tout arrangé : sa majesté sera logée à l’hôtel Bely, une maison de qualité où elle pourra faire un bon dîner et passer une nuit. Charlotte rétorque qu’elle ne veut pas passer la nuit ici, car elle est attendue à Paris par l’empereur. Hélas il n’y a pas de train pour Paris avant le lendemain. À l’hôtel, elle refuse l’invitation du maire à dîner et s’enferme dans sa chambre. Elle a reçu une lettre de son frère Philippe, comte de Flandre. Celui-ci lui conseille de sortir au plus vite de la fatale entreprise qu’est la couronne mexicaine, et de réfléchir au proverbe vieux comme le monde : Malheur aux vaincus. Surtout quand ces vaincus sont allés volontairement s’exposer à la défaite, et cela sans la récompense d’un vrai devoir accompli.


Bon, c’est sûr que ça ne va pas être la joie ce tome, même si le lecteur ne dispose pas de connaissances historiques. Il n’y a qu’à regarder la couverture, ou à lire les premières pages pour le comprendre. Charlotte a basculé de l’autre côté. Cela peut sembler un peu étrange de prime abord. Les tomes précédents racontaient l’histoire de son point de vue, depuis sa rencontre avec Maximilien de Habsbourg-Lorraine (1832-1867), jusqu’à sa gouvernance en tant qu’impératrice du Mexique, avec une ligne politique tout à fait admirable. Certes, le lecteur avait assisté à l’événement traumatique du décès de Louise d'Orléans (1812-1850), ainsi qu’au retour de son mari empereur du Mexique ayant tenté de la ravaler au statut d’épouse destinée à lui donner une descendance. Toutefois, il n’avait pas forcément mesuré la portée de la maxime énoncée dans le premier tome : Lourde est la tête qui porte la couronne. Au cours de ce tome, un personnage fait également remarquer que : C’est toujours facile de juger, après. Enfin, même en sachant que les auteurs ont librement mélangé les incidents authentiques, les suppositions et l’invention pure, la découverte du destin de Charlotte n’en reste pas moins éprouvante.



Le lecteur se résigne à suivre l’héroïne dans sa déchéance inéluctable. Il n’en devient que plus sensible aux informations visuelles allant dans ce sens. Comme à son habitude, l’artiste réalise des dessins avec des aplats de noir gracieux venant donner du poids à chaque case. Le lecteur sent l’empathie l’emporter dès la deuxième case devant cette femme avec les larmes dans les yeux sous l’effet de la douleur des spasmes des haut-le-cœur. Il souffre avec Charlotte quand elle se plaque les mains sur les oreilles pour atténuer un vacarme insupportable, quand elle pleure de rage à la lecture de la lettre de son frère Philippe. La souffrance de cette jeune femme le submerge en voyant son angoisse irrépressible convaincue qu’on cherche à l’empoisonner, l’étrange ferveur maladive qui l’étreint devant une croix renversée accrochée au mur, la détresse insondable alors que la jeune Mathilde emporte le nouveau-né dans ses bras, etc. Les dessins montrent la même Charlotte que dans les tomes précédents : déterminée, pleine d’énergie et de volonté… Et il apparaît plus sur son visage, dans ses gestes et ses postures : une intensité émotionnelle hors de contrôle, un emportement sans plus de retenue, une agitation maniaque. L’artiste sait combiner à la fois la femme qu’elle a été, et celle qui ne perçoit plus le monde que par le prisme de son obsession.


Le registre narratif change, passant de l’ascension de l’empereur et de l’impératrice du Mexique, à leur chute. Outre le plus grand nombre de visages arborant des expressions graves, sombres, animées de sentiments négatifs, et parfois torturées, le lecteur peut voir la gravité pesante s’infiltrer dans les cases, par la mise en scène. Il y a cette forme officieuse de tribunal avec les trois personnages chargés de recueillir les témoignages, dont les sièges sont en hauteur, dominant les personnes venant exposer le comportement de l’impératrice, les intimidant. La détermination des quatre ouvriers enfournant du charbon dans les machines du transatlantique comme si leur vie en dépendait. Le sérieux et premier degré de Dame Almonte, qui contrastent d’ailleurs avec son comportement vulgaire. La compassion miséricordieuse du pape Pie IX (1792-1878), la dignité mêlée de résignation de Maximilien allant devant le peloton d’exécution, la terreur de la servante Mathilde face au comportement erratique et agressif de Charlotte, la nausée provoquée par la cuisse de poulet brandie sous son nez, la gloutonnerie fatale de la comtesse de Zichy, la déchéance progressive de l’impératrice. L’artiste sait doser à la perfection l’équilibre entre les décors et les personnages, la reconstitution historique et le drame humain, la tragédie personnelle.



En fonction de sa familiarité avec l’Histoire, le lecteur focalise plus son attention sur la découverte du destin de Charlotte de Belgique, ou sur l’interprétation qu’en donnent les auteurs. Il est possible qu’il lui faille un temps d’adaptation pour accepter l’évolution de cette femme. Il se rappelle que le récit brosse en creux sa personnalité, ayant établi ses convictions et son esprit de ressource. Avec cette idée en tête, il considère autrement la progression de son état mental, en particulier il repense aux épreuves qu’elle a dû affronter, aux nombreux traumatismes auxquels elle a été soumise. La découverte de la vie dissolue de son époux, les avances répugnantes de son meilleur ami, la charge écrasante d’être responsable d’un peuple, l’immersion dans la vie des citoyens les plus pauvres du Mexique, la réalité concrète des atrocités de la guerre, la double contrainte d’engendrer l’héritier de la couronne et la maladie sexuellement transmissible de son époux, l’absence de toute maîtrise sur la situation de son empire.


Ce dernier tome n’épargne en rien l’impératrice dans sa fonction. Elle se heurte de plein fouet aux forces réelles du pouvoir. Elle fait l’expérience des limites de son titre, à commencer par le fait qu’elle règne sur un pays lointain, jouissant de peu de considération en Europe, n’ayant qu’une valeur tactique, déconnectée de l’intérêt de son peuple. En filigrane, les auteurs mettent en scène avec adresse des stratégies de politique internationale, avec des paramètres comme les intérêts des nations, et les caprices des grands du monde. Elle se heurte aussi bien au mépris du pouvoir temporel que du pouvoir spirituel. Elle interprète ces rebuffades comme une atteinte à la fonction qu’elle incarne, qu’elle personnifie. Elle l’intériorise comme une attaque physique, ce qui la mène sur la pente de la paranoïa, et aussi de l’incompétence, ce pour quoi elle doit être punie, d’une manière inattendue. Le lecteur la suit jusqu’à la fin de sa vie. Les auteurs ont la prévenance de montrer au lecteur ce que sont devenus d’autres personnages majeurs comme la comtesse de Zichy, Charles de Bombelles, le général Alfred van der Smissen, sans oublier Félix Éloin.


Un drame, une tragédie, tout ce qui monte doit redescendre. Le lecteur retrouve la haute qualité de la narration, aussi bien visuelle que structurelle. Il ne peut pas échapper au sort de Charlotte de Belgique qu’il accompagne jusqu’au bout, appréciant à sa juste valeur le sort de ceux qu’elle a côtoyés, avec l’expression d’une sorte de justice immanente. Il s’interroge sur la morale de cette histoire, entre couronne trop lourde à porter, hubris, colonialisme, volonté de réformer, gouverner avec la conviction de savoir ce qui est bon pour le peuple, impossibilité d’appréhender toute l’ampleur de l’exercice du pouvoir, etc. Accablant.



mardi 11 novembre 2025

Le destin d'Amrak

Mais du coup, qui sont les gentils, qui sont les méchants ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Olivier Gay pour le scénario, par Geyser pour les dessins, et par Alicia Scima pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Dans le grand temple de la ville d’Amadis, un triumvirat de dieux est apparu au grand prêtre dans la grande salle de prières, au milieu des cierges éteints, au-dessus de la plateforme au milieu du bassin. Lorsque les dieux sont mécontents, les mortels tremblent. Même le grand prêtre Na-Routef, chef suprême du clergé, grand commandeur des templiers, l’homme le plus puissant de l’empire. Des milliers de soldats à son service, des coffres remplis d’or, des concubines par dizaines. Et pourtant, il tremble. Les dieux lui demandent ce qu’est cette guerre qu’il mène en leur nom. Le grand prêtre explique qu’il n’avait pas le choix : l’empereur les a provoqués, ils vont mettre ses armées en déroute et installer une théocratie pour la plus grande gloire des dieux. La trinité répond que ce sera certainement également pour la gloire du grand prêtre. Peu importe, car ils sont venus en ce temple pour une autre raison : ils ont une mission à lui confier, et il a intérêt à ne pas les décevoir. Le prélat promet tout ce qu’ils veulent : s’agit-il de leur ériger un temple, de brûler des mécréants ? Ils répondent : rien de tout ça, il devra juste éliminer quelqu’un pour eux. Un templier.



Sur un champ de bataille, un templier reprend conscience. Il repousse le cadavre imposant du guerrier qui s’est écroulé en travers sur lui. Il enlève le morceau de lance fiché dans son flanc, et il se rend compte qu’il n’a pas été blessé car la pointe de la lance a été arrêté par sa flasque métallique d’alcool : il faut croire qu’il y a un dieu pour les ivrognes. Il se redresse, tout en ramassant son épée, et en se demandant où il se trouve et si la bataille est finie. Il appelle pour voir s’il y a quelqu’un. Il sort du large bâtiment dans lequel il a repris connaissance et il découvre un immense champ de bataille, avec des bâtiments dont une église encore en flammes, et de nombreux cadavres en armure. Il commence à se parler à haute voix, tout en commentant ce qu’il découvre : Pour une bataille, c’était une sacrée bataille, mais qui a gagné ? Eux ? Et qui sont-ils ? Quel est son propre camp ? Qui est-il ? Il se rend compte qu’il ne se souvient de rien. Il a beau se concentrer, seul son nom lui revient en tête : Amrak. Il suppose qu’il a dû se prendre un sacré coup sur la tête. Quoi qu’il en soit, tant qu’il ne saura pas quel camp a gagné, il vaudrait mieux qu’il se montre discret. Soudain, quelqu’un l’interpelle, et lui demande pourquoi il n’est pas reparti avec les autres. Il s’agit d’un groupe de trois pillards, des détrousseurs de cadavres. Leur chef engage la conversation avec le templier. Mais Amrak marche malencontreusement sur le crâne d’un mort, et il tombe à la renverse… alors qu’une flèche vient se planter dans l’arbre à côté, à la hauteur de l’endroit où se trouvait sa tête encore une seconde auparavant. Le combat s’engage entre le templier et les détrousseurs.


Un récit de Fantasy, avec des phénomènes surnaturels et une mythologie : un panthéon sur lequel le lecteur en apprendra plus au cours du récit, et un héros qui semble bénéficier d’une chance surnaturelle. Le lecteur reconnaît peut-être le nom du scénariste, qui a déjà travaillé avec Christophe Arleston, en particulier sur la trilogie Danthrakon (2019-2020), et sur les deux récits de la série Les maléfices du Danthrakon, dont l’excellent Succès damné (2023). En fonction de sa familiarité avec les univers d’Arleston, le lecteur peut identifier un certain nombre de similitude. Tout d’abord dans la tonalité narrative : il règne une forme douce d’humour qui dédramatise les péripéties, entre remarques taquines voire insolentes, et des marques d’autodérision chez certains personnages. Ensuite, il s’agit d’un récit qui met à profit les conventions du genre Fantasy, comme des éléments prêts à l’emploi, ne nécessitant pas d’être détaillés ou étoffés. En une phrase, le conflit entre l’Empire et les Templiers est établi, sur la base d’un intérêt économique, sans plus d’information sur l’empereur, ou sur la création de l’ordre des Templiers. Avec cette petite touche iconoclaste : le déclencheur du conflit est d’ordre économique, et pas idéologique. Autre grand classique dans les récits d’Arleston : la présence d’une jeune femme combative qui n’a pas froid aux yeux, dans tous les sens du terme.



La prise de contact avec ce tome s’effectue par la couverture très réussie : les cadavres et les débris du champ de bataille, les colonnes ouvragées pour encadrer et mettre en valeur le personnage, la monture carapaçonnée, le détail des accessoires de la selle, et la quantité de flèches dont une partie brisée, le nombre exagéré introduisant une petite touche de dérision. L’artiste manie très bien cette dimension visuelle, un comique discret qui tient à distance le sérieux, le risque de prétention et les potentiels moments ridicules découlant du caractère stéréotypé et étriqué des conventions de ce genre. Dès la première page, le lecteur sourit en captant le regard fourbe du grand prêtre, qui rend évident qu’il travaille surtout pour son intérêt personnel, et sous la contrainte de la peur que lui inspirent les dieux. Cette capacité a faire apparaître l’émotion qui trahit un état d’esprit pas forcément flatteur : le regard très calculateur du chef des détrousseurs estimant la manière dont il peut escroquer Amrak, la concentration de Taina avec le petit bout de langue qui dépasse de la bouche pour bien lancer son grappin, le regard fixe d’Amrak sur le postérieur de la jeune femme alors qu’elle monte avant lui, le regard fixe et fermé du père de Taina répondant à un soldat, l’expression tout en retenue d’Amrak travesti en femme, les récriminations irrésistibles des dieux, etc. Le dessinateur fait un usage tout aussi opportun et parlant des postures et des mouvements des personnages, en termes de langage corporel, sans systématisation, à bon escient.


Le dessinateur s’investit également pour donner à voir un environnement pleinement réalisé, concret et cohérent, une qualité indispensable pour donner de la personnalité à un récit de genre. Par exemple, il a travaillé les éléments de l’armure des templiers, et donc d’Amrak pour la rendre spécifique. Il s’est bien amusé avec les tenues hétéroclites de bric et de broc des détrousseurs. Taina est bien sûr à son avantage dans ses tenues, sans pour autant que cela ne vire à l’exhibitionnisme, mettant en valeur son ventre plat, sa belle chevelure, sa façon très particulière d’envisager le côté utilitariste de sa robe de soirée, autant de détails qui rehaussent son caractère. Le lecteur se rend compte qu’il est sensible aux grandes cases établissant le décor en début de scène : la monumentale salle du temple, la découverte du champ de bataille encore ravagé par des incendies, la vue générale de la ville d’Amadis, construite au pied de la montagne des dieux, avec tous ses temples, les toits de forme très variés de cette même ville, l’escalier du sentier divin qui serpente le long de la montagne pour desservir les temples (plus le dieu est puissant, plus le temple est haut), la grande salle du casino digne de Las Vegas, etc. Scénariste et artiste se sont bien coordonnés pour des moments inoubliables : le pied botté d’Amrak glissant sur le crâne d’un cadavre en en arrachant un œil, les superbes acrobaties de Taina passant de toit en toit, la mère de Taina lui reprochant ses écarts de conduite, la plantureuse poitrine d’Amrak, etc.



L’intrigue repose sur un mystère et une forme de course-poursuite, deux dispositifs assurant une bonne dynamique au récit. Le lecteur s’interroge également sur la véritable nature d’Amrak, et sur la source de sa chance insolite. Il en vient à se demander si Taina ne serait pas sous le coup d’une force similaire mais avec un effet de malchance, s’il s’agit d’un principe régissant ce monde. Il s’interroge sur un possible dénouement opposant l’empereur et le grand prêtre, sur le niveau d’intervention des dieux dans la réalité, sur l’éventualité d’un autre niveau de réalité, etc. Le scénariste s’amuse bien avec l’enchaînement de péripéties et de tribulations, pour une narration sans temps mort, un divertissement sympathique. Avec un dénouement tenant les promesses sous-jacentes des remarques incidentes.


Dans le même temps, scénariste et dessinateur restent cohérents dans leur mode narratif. Ils ont choisi le registre du divertissement, avec des éléments comiques désamorçant les situations dramatiques. Par exemple, la mort des parents de Taina intervient de manière très soudaine, sans aucun signe annonciateur. Cela donne lieu à une scène d’action d’une page, totalement muette constituée de six cases de la largeur de la page, et à une vive réaction émotionnelle de la part de leur fille. Puis tout repart comme si rien ne s’était passé, ou plutôt comme s’il s’agissait d’un événement fort opportun pour le déroulement de l’intrigue, créé artificiellement uniquement dans ce but. Incidemment, le lecteur absorbe inconsciemment les remarques sur le pouvoir de l’argent, l’obéissance aveugle à des déités, la réalité du carnage de la guerre avec un nombre de morts révulsant, l’intelligence limitée de la soldatesque lorsqu’ils obéissent sans chercher à comprendre, le pouvoir de la chance (ou bien son rôle dans la vie d’un individu, alors qu’il n’en a aucune maîtrise), et la mesquinerie des dieux à l’image du commun des mortels.


Une aventure tout public, bien troussée, avec des auteurs professionnels. Le dessinateur sait donner corps à un monde imaginaire, permettant au lecteur de s’y immerger et d’y croire, avec un vrai talent pour donner vie aux personnages, pour faire apparaître leur caractère, et leur faillibilité d’êtres humains. Un scénario inventif et direct, prenant en compte le nombre de pages réduit ne leur permettant pas de développer plus avant leur monde. Cette dernière caractéristique contraint les créateurs, consignant le récit à un divertissement efficace.



jeudi 25 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 3 - Regina obscura

Une enfant pure qui croit que l’amour est au cœur du mal…


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Une grande bataille avait opposé les forces du nouveau maître du royaume, Elgar prince des marches, au bâtard, Vivien des Aguries, qui lui disputait le pouvoir. Le sort des armes avait tranché en faveur de ce dernier. Aussi, rien ne semblait devoir arrêter sa marche victorieuse vers le trône. N’étaient certaines rumeurs qui se propageaient autour d’un obstacle inattendu, une apparition comme surgie des enfers, et qui était sujette à diverses interprétations. De cela, il était question partout, même sous la tente royale… Messire Destours de France résume la situation : Après leur victoire, s’emparer du trône devenait une formalité. Il continue : Il semble que cela devienne plus compliqué, s’agit-il de cette Tête Noire dont on leur rabat les oreilles depuis deux jours ? Il souhaite savoir de qui il s’agit : d’un sorcier, ou simplement d’une légende ? Un général lui répond qu’ici il est sur des terres où les légendes façonnent les hommes et leur destin. Il ajoute qu’une personne saura peut-être le convaincre de la réalité des menaces qui pèsent sur leurs armées. Il demande à Vivien de laisser entrer Dame Ceylan. Celle-ci pénètre seule dans la tente, sa fille Oriane préférant atteindre dehors.



Vivien rejoint Oriane à l’extérieur, et il constate qu’elle a coupé ses cheveux. Elle lui explique que c’était le prix à payer pour retrouver Tête Noire, mais que, hélas, il leur a échappé, à sa mère et elle. Sous la tente, Dame Ceylan raconte qui est Tête Noire : Une sorcière tendit un piège à Tête Noire. Elle se sacrifia, l’entraînant dans la mort. Ils furent enterrés ensemble, noués l’un à l’autre. C’était une erreur. Elles auraient dû brûler son corps. Il aurait disparu définitivement. En réponse à une question, elle reconnait qu’elle a partagé la vie de Tête Noire pendant un moment, elle était sa victime consentante, elle a eu la faiblesse de l’aimer. Elle l’ajoute qu’il l’a épargnée, il y avait une circonstance particulière à cela, elle était enceinte… d’une fille nommée Oriane. À l’extérieur, celle-ci continue de raconter ce qui s’est passé à Vivien : un démon a ramené Tête Noire à la vie, et ce démon il le connaît : c’est la reine Jamaniel. Il se souvient qu’elle était également présente quand la folie s’est emparée de sa tête, le poussant à tuer le roi Brendam. Oriane continue : la reine veille sur son fils, Elgar, et si Tête Noire se trouve à leur côté pour les combattre, la jeune fille craint que de nombreux sacrifices soient encore nécessaires.


Mine de rien la situation s’est complexifiée en un rien de temps (enfin, en deux tomes) : certes Vivien est clairement le héros de ce cycle, avec Oriane qui est également un personnage principal, mais dont il est difficile de dire si elle se situe dans le camp du bien ou du mal. Car les auteurs conservent cette dichotomie morale, Vivien dans le camp du bien, et la sorcière dragon (ou le démon) Mour y Gahnn dans le camp du mal, manipulant de manière sadique la reine Jamaniel, prenant plaisir à faire mourir des êtres humains, rêvant de revanche contre les Moriganes. Dans le même temps, il semblait évident que Tête Noire serait dans le camp des méchants, surtout au vu de son apparence, et de l’absence de toute empathie lorsqu’il fait tuer des êtres humains. Mais… De même, il est évident que le roi Elgar est prêt à sacrifier de nombreux êtres humains pour régner, même s’il doit s’en prendre à sa propre mère. Mais… À nouveau, un personnage, le démon Cryptos, énonce cette maxime présente dans chaque cycle de la série : L’amour est au cœur du mal… Et il ajoute : Alors que c’est le contraire. Le mal est au cœur de l’amour. Et le mal a plusieurs visages. De fait, à plusieurs reprises des personnages, ceux de la jeune génération, refusent de mettre à mort leur ennemi, convaincus de la présence de l’amour au cœur du mal. En prenant un peu de recul ou en constatant les conséquences de ces choix, le lecteur peut voir que le Mal est au cœur du bien.



Avec Béatrice Tellier, c’est l’assurance de voyager dans un monde merveilleux, des lieux réenchantés, quel que soit l’âge ou le cynisme du lecteur. Ce phénomène de réenchantement du monde se produit grâce à deux caractéristiques. La première saute aux yeux dans chaque case : la minutie de la représentation de chaque élément. Il ne fait nul doute que l’artiste les a vus, a eu tout loisir de les observer, vraisemblablement de les toucher. Le lecteur peut lire cette bande dessinée uniquement pour le plaisir de regarder et de détailler les costumes : les tuniques des soldats autour des feux de camps au-dessus desquels sont suspendues les marmites, la tunique plus ouvragée de Vivien avec les broderie, la cape très enveloppante avec capuche d’Oriane, la fine ceinture de Dame Ceylan, l’épaisse cape de Tête Noire avec sa fourrure noire sur les épaules et le liseré noir en bas, la petite tête métallique de bouc pour tenir en place la pointe de la barbe d’un serviteur, la somptueuse robe verte de la reine Jamaniel, les gantelets matelassés d’Odric, les coiffes matelassées des chevaliers, le collier fin et élégant d’Oriane, les casques et les gorgerons des soldats de la reine, la tenue d’apparat de Tobias alors qu’il est sacré roi, etc. Et quelle couronne soit dit en passant.


Le lecteur peut refaire une nouvelle lecture pour prêter attention aux accessoires. Il prend le temps de s’immerger dans chaque lieu et de s’y promener. Se tenir près des soldats autour de la chaleur des braséros et de leur lumière dispersant l’humidité. Le dallage humide de la route menant à l’entrée du château de Dame Ceylan, avec la pierre suintante du cénotaphe érigée en mémoire de Tête Noire. L’immense nef de la cathédrale où se trouve Mour y Gahnn, avec les toiles de larmes et la lumière verdâtre. La sorte de puits autour duquel se tiennent les sorcières. L’escalier en colimaçon dans lequel Tête Noire et Oriane affrontent les gardes de la reine. L’inoubliable chevauchée calme dans la lande jaunie, avec cette nuée de feuilles de sang indiquant le chemin, jusqu’au dolmen. Parce que ces planches ne se limitent pas à une merveilleuse collection de jolis dessins, elles racontent également l’histoire avec des moments et des mises en scène mémorables. Vivien découvrant qu’Oriane a sacrifié sa chevelure, à la lueur d’une nuée étirée de minuscules fées lumineuses, Odric passant par le fil de l’épée la demi-douzaine de serviteurs restés au château de Dame Ceylan sous l’emprise de Tête Noire, un moment proprement révulsant. Le même Tête Noire pulvérisant le cénotaphe qui lui est consacré pour y plonger la main, prendre le cœur qui s’y trouve et l’écraser dans son poing (alors qu’il s’agit du sien). Oriane découvrant le cadavre des enfants placés sous la protection des chevaliers, et qui ont été massacrés. L’inoubliable couronnement funeste. Etc. Ainsi que des moments fugaces d’une grande sensibilité, tel le jeune garçon Arawann réconfortant Oriane en lui tenant la main, et en lui disant que : Rien n’est facile, pour personne.



Totalement sous le charme formidable de la narration visuelle, l’horizon d’attente du lecteur se satisferait d’un scénario solide et classique. D’ailleurs, au début, il se dit que le scénariste joue beaucoup avec le caractère arbitraire des événements, ce qui induit des conséquences renversantes pour certains personnages, et des retournements de positionnement soudains et radicaux. Dans le même temps, il perçoit que ces changements de situations découlent de manière organique de ce principe de Yin et de Yang : le bien au cœur du mal et le mal au cœur du bien. Et puis… Le récit charrie bien d’autres considérations ou thématiques dans son intrigue même, plutôt que dans de longs discours ou dans des dialogues d’exposition. À l’évidence, il y a la soif de pouvoir d’Elgar, prêt à tout pour régner sans égal ni obstacle, quel que soit le prix à payer. De manière plus incidente, il y a la relation Mère / Enfant : entre Oriane et Dame Ceylan, entre Elgar et la reine Jamaniel. Et d’autres relations familiales comme Père / Fille (Tête Noire & Oriane), frères (Elgar & Vivien). Et peut-être même incestueuse.


Au-delà de ces thèmes apparents, le lecteur discerne également celui des générations qui se succèdent. Le scénariste avait annoncé dans l’introduction du Cycle Les chevaliers du Pardon, que la série avait évolué : À l’origine il était dans ses intentions de raconter une histoire de famille, une lutte tout intérieure entre le bien et le mal. Puis il découvrit avec étonnement qu’une autre carte se déployait devant lui et que, dans chacun de ses plis, se cachait une légende, un conte noir et or. La carte était celle des landes perdues, chaque pli un cycle. Ainsi au sein du présent cycle, le lecteur peut voir se déployer plusieurs générations, chacune avec ses réactions propres. Les grands adultes apparaissent figés dans leur objectif propre, avec un comportement cristallisé. Les plus jeunes (la génération d’Oriane et Vivien) agissent conformément à leurs idéaux, dérogeant aux idées préétablies, avec la fluidité de l’adaptation. De ce point de vue, la réaction du jeune garçon Arawann marque le lecteur : la future génération voit les précédentes à l’œuvre et elle apprend d’elles, d’abord par imitation, puis par réaction. Dans le même temps, le rôle joué par le démon Cryptos montre également que certaines choses ne changent jamais, qu’il y a une continuité d’une époque à l‘autre.


Deux créateurs au summum de leur art : une intrigue aussi manichéenne que complexe, une narration visuelle qui réenchante le monde, riche, élégante, sophistiquée et immédiatement accessible. Une aventure merveilleuse et cruelle, une épopée de genre Médiéval fantastique, insufflant une vie et une originalité comme jamais dans les conventions. Le bien est cœur du mal ; le mal est au cœur du bien.



jeudi 11 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno

Ne tombe jamais amoureux d’une apparence.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire (2015) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Brynia les avait convoqués. Et toutes les sorcières répondirent à son appel car elles devinaient qu’entre nuit et jour, une lueur nouvelle venait de naître, une lueur qui changeait certaines prédictions. Alors Brynia les mit en garde, reconnaissant qu’elle perdait de son influence à la cour du roi Brendam. Ses pouvoirs diminuaient, une force nouvelle se levait, une force contre laquelle elle serait bientôt incapable de résister. Une solution radicale s’imposait, qui demandait de rompre le pacte ancien afin de le ramener à la vie. Dans les ruines de ce château, à l’extrémité d’un promontoire, dans une ambiance lumineuse cramoisie, les sorcières poussent les hauts cris, s’opposant au projet de ramener Tête Noire à la vie, cette abomination. Parmi elle, une jeune prend la parole : elle estime que Brynia ne leur dit pas toute la vérité. Elle continue : plusieurs d’entre elles ont pu vérifier qu’un jeune chevalier vient de rejoindre la cour et que ce chevalier possède l’image sacrée, l’Inferno Flamina. Celui qui porte cette image sera leur guide, leur champion. Elle termine : peut-être que ce n’est pas à lui que Brynia songeait. Si c’est le cas, la jeune sorcière craint que l’ancienne n’aille au-devant de grandes déceptions.



Brynia et la jeune sorcière continuent de s’opposer. Finalement elle annonce son nom et elle explique que quand elle était enfant, sa mère, qui était laide et difforme la craignait déjà. Pour amadouer sa fille, la mère déposa au pied de son lit, un jouet merveilleux qu’avait créé pour elle l’enfant Pip, l’esprit malin des jeux et des divertissements. Un jouet dont elle s’empara aussitôt ! Un fitchell. Et le fitchell lui obéit. Elle en saisit un dans le feu et le déchaîne contre Brynia. Une enfant s’avance vers la jeune sorcière pour lui indiquer que Brynia a une sœur dont elles peuvent craindre la vengeance. Le temps passa. Et puis un matin, un grand cri de douleur éclata dans les parties secrètes, souterraines du château. On venait de trouver le corps de Brynia, la sorcière. La reine Jamaniel se rend dans la chambre de la sorcière qui a maintenant l’apparence d’un grand dragon. Elle demande à ce dernier qui a osé tuer Brynia. La sorcière répond qu’il s’agit de ses propres semblables, les sorcières. Elle explique que ces dernières ne veulent pas du fils de Jamaniel sur le trône. C’est l’autre, le bâtard qu’elles suivent, qu’elles espèrent placer sur le trône. C’est lui qui portera leurs couleurs, la marque, l’Inferno Flamina ! Il continue en lui demandant si elle est prête à prendre de grands risques pour que le roi se détourne de son fils illégitime et redonne sa préférence à Elgar.


Le lecteur entame ce deuxième tome du cycle et il se rend compte qu’il attend tout : la narration visuelle extraordinaire, l’intrigue à la fois pleine de convention du genre fantastique médiéval avec un roi et une reine à la fois originale dans les rapports de force mis en jeu et les personnages à la fois ballottés par des antagonismes séculaires à la fois désirant une vie propre. Et puis, il y a la mythologie de la série. Par la force des choses, le cycle portant leur nom, il sait qu’il va retrouver les sorcières, c’est-à-dire les Moriganes. À la réflexion, il n’en a pas tant vue que ça dans les deux autres cycles, et pas plus de deux à la fois. Voilà que dans la première scène, il assiste à une réunion de sorcières, un coven qui en réunit huit, et il y en a encore une autre, celle qui conseille la reine Jamaniel, étant sous sa forme de dragon. Le lecteur ne s’attend pas forcément à la présence d’un personnage majeur du cycle Les chevaliers du pardon : cela donne immédiatement une très grande profondeur à l’intrigue. Il se souvient du positionnement de ce personnage singulier par rapport au bien et au mal dans le cycle précédent, et il en est réduit à échafauder des conjectures quant à ses motivations dans le temps présent du récit, à essayer de concilier ses actions avec ce qu’elle deviendra par la suite. Enfin, il retrouve également avec grand plaisir un artefact apparu dans le cycle précédent : le fitchell, utilisé ici avec libéralité et une efficacité mortelle.



Une étrange silhouette qui sort de décombres rocheux ou en bois, au milieu de roches gravées de symboles : nul doute qu’il s’agit de Tête Noire, annoncé par le titre du premier tome du présent cycle, sur le plan visuel peut-être des excroissances crâniennes un peu trop spectaculaires, mais peut-être aussi qu’elles seront explicitées dans le récit. Il est en effet beaucoup question de cet individu mystérieux à la légende effrayante ; cependant il n’apparaît que tardivement dans le tome. Le lecteur peut donc laisser son apparence de côté, et savourer tout à loisir la beauté exquise des planches. Il est saisi par l’ambiance lumineuse très particulière de la scène d’ouverture : des teintes de rouge corail, rouge coquelicot, pourpre, rouille, Tomette, rehaussées par une lumière d’abord orangée, puis jaune venant du brasero autour duquel sont rassemblées les Moriganes, une ambiance surnaturelle mettant en valeur les pouvoirs des sorcières. La scène suivante est teintée de bleu-vert et de jaune : la première couleur assortie à la robe de Jamaniel, la seconde rappelant la lueur émanant des sorcières. Puis vient un vert plus clair pour l’herbe et les frondaisons, complémentant les teintes mordorées de la chevelure d’Oriane. Etc. De prime abord, la mise en couleur semble principalement naturaliste, avec une réflexion sophistiquée quant à la conception de chaque scène pour qu’elle bénéficie de sa propre palette. Inconsciemment, le lecteur se rend compte que plusieurs teintes se répondent d’une séquence à une autre, instaurant ainsi un lien thématique entre différents éléments, puis il perçoit que certains couleurs recèlent également une composante symbolique.


Le lecteur sait par avance qu’il va découvrir des visuels splendides, des compositions à couper le souffle par leur propriété quasi tactile, par la qualité tangible de ce qui est représenté. Il a conscience du niveau d’exigence que cela induit sur son horizon d’attente, et dans le même temps il a toute confiance que l’artiste dépassera ses espérances., et… Les planches le comblent. Il anticipe le plaisir de tourner chaque page pour faire une nouvelle découverte qui lui en mettra plein les yeux, ou plutôt qui lui laissera des souvenirs impérissables. Les arabesques crépitantes décrites lors de la première utilisation du fitchell, la forme de dragon de la sorcière qui emprunte élégamment à l’esthétique japonaise, le dallage hexagonale de la grande salle du château de dame Ceylan, les boucles d’oreille finement ouvragées de cette dernière, la manière dont Jamaniel s’essuie la commissure des lèvres après avoir vomi un flot de matière immonde sur Odrix, la forme torturée des arbres dans la forêt, la longue cape rouge du roi Elgar, la marmite sur le foyer au centre de la pièce unique de la cabane du passeur Irié, les énormes néréals évoluant juste sous la surface de l’eau, les vaguelettes autour des rochers émergeant de l’eau, la délicatesse du tressage du panier et les lanières en cuir pour le porter, etc. Chaque case a bénéficié d’un investissement méticuleux, chaque page porte la narration grâce à de savantes compositions, chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage présente une des détails lui donnant une identité propre et une matérialité telle que le lecteur pourrait le toucher. Un délice de lecture de bout en bout.



Totalement transporté par la narration visuelle, le lecteur retrouve les conventions d’un récit de type médiéval fantastique, tout en ayant conscience de l’originalité de l’intrigue, à la fois opposition du bien contre le mal, manigances pour écarter un héritier du trône, en faveur d’un tyran manipulé par sa mère, elle-même manipulée par une sorcière impitoyable la considérant comme un simple pion sur un échiquier. Le scénariste continue de jouer avec le principe du Yin et du Yang, c’est-à-dire la présence de l’un à l’intérieur de l’autre et réciproquement. Alors que les stéréotypes de ce genre voudraient que les camps du bien et du mal soient clairement identifiés dans une dichotomie nette, le lecteur se retrouve vite à douter. Il comprend facilement que Oriane et Vivien sont les héros, au sens positif du terme, et qu’ils sont pris dans un jeu de pouvoir qui les dépasse, entre les sorcières, le clan du roi Brendam, ou plutôt de son épouse Jamaniel, ou plutôt celui de cette Morigane ayant atteint le stade de dragon… Mais au sein même de chaque communauté différentes stratégies se confrontent, au point qu’une partie des sorcières mettent en œuvre la même que celle de Jamaniel et de son maître. La fin justifie les moyens : les unes comme les autres voient en la résurrection du terrible Tête Noire la possibilité de prendre le dessus sur l’autre camp, avec la conscience aigüe que cet individu échappera selon toute vraisemblance à leur contrôle et se montrera à nouveau impitoyable et sanguinaire. Les auteurs montrent avec clarté qu’il ne saurait être question de légitimité quand chacun ne défend que ses intérêts personnels alimentés par une soif de pouvoir, où les autres vivants deviennent des pions ou des dommages collatéraux dont la vie est dépourvue de valeur.


Béatrice Tillier et Jean Dufaux se montrent extraordinaires pour raconter une histoire de fantastique médiéval, mettant en œuvre toutes les conventions du genre, avec une élégance et une créativité hors pair. La narration visuelle immerge le lecteur dans un monde pleinement réalisé, enchanteur et inquiétant. L’intrique continue de développer la mythologie de la série, tout en jouant sur l’ambiguïté des moyens d’action des uns et des autres, pour ceux qui sont en position choisir. Magistral.



jeudi 28 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire

Les manants se taisent quand les rois décident.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue le premier cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le deuxième et le troisième. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Au royaume de Tête Noire se trouve une forêt qu’il vaut mieux éviter. Certes, si on la traverse, on gagne une journée de marche vers le château du roi Brendam. C’est du moins ce qui se disait, mais rien ne semblait moins sûr quand on se retrouve devant les eaux trompeuses d’un marécage qu’il semble impossible de contourner. Le jeune Vivien et son serviteur Gus ont ignoré la sagesse populaire et préféré gagner une journée de marche. Ils s’arrêtent devant une mare plus importante, et un sifflement se fait entendre. Vivien se rend compte qu’une flèche vient de se planter dans sa cuisse gauche. Son cheval se cabre et le jeune homme tombe dans l’eau. Il demande l’aide de Gus et il relève la tête pour voir celui-ci brandir son épée au-dessus de sa tête, et le tuer. Deux hommes bien mis s’approchent et félicitent Gus. Celui vêtu d’une tenue cramoisie fait observer qu’il ne devait pas y avoir de témoin à l’assassinat, et il enfonce sa propre lame dans le ventre de Gus qui s’effondre à son tour dans l’eau du marais : les corps disparaissent très vite dans ces eaux traîtresses.



Juste après leur départ, la jeune Oriane et son garde sortent de leur cachette dans les bois. Elle s’empresse de tirer Vivien de l’eau, avec l’aide de l’homme. Elle le trouve beau, trop beau pour mourir aussi misérablement. Elle l’embrasse sur la bouche, sous le regard réprobateur de son serviteur. Vivien revient à la vie, et crache l’eau présente dans ses poumons. Puis les deux sauveteurs emmènent le jeune homme car il a besoin de soins. Il y avait au cœur de la forêt, une demeure où nul ne pouvait se vanter de s’y être arrêter, même quelques instants. Et c’était probablement mieux ainsi. À découvrir l’apparition macabre qui se pressait à l’entrée du domaine, on pouvait deviner que personne n’y était le bienvenu. Les habitants des lieux ne semblaient guère s’en soucier. Par ailleurs, leur attention se portait sur un événement imprévu qui paraissait fortement inquiéter la maîtresse des lieux… Dame Ceylan écoute ce que lui raconte le garde et demande si Oriane sait au moins qui est ce garçon. Son interlocuteur lui répond qu’elle finira bien par l’apprendre car elle ne quitte pas sa chambre, elle lui administre ses maudites potions que sa mère lui a appris à concocter. Le jeune homme a repris conscience, et allongé sur le lit, il accepte bien volontiers le breuvage que lui tend Oriane, qui explique qu’elle est fille de sorcière. Elle lui demande s’il souffre encore et il répond que oui à la cuisse là où la flèche l’a frappé. Elle enlève les draps pour le soigner.


Nouveau cycle de la série, même environnement, personnages différents. Le scénariste a conçu chaque cycle en les situant à une époque différente. Le lecteur éprouve la sensation de se lancer dans une lecture complètement différente, sans personnages connus au préalable, avec quelques éléments déjà présents dans les cycles Sioban et Les chevaliers du Pardon. En découvrant le nom du présent cycle, il sait sans aucun doute possible que les Sorcières en question sont les Moriganes présentes dans les deux autres. Il retrouve également les conventions propres au genre Médiéval fantastique : l’époque, les tenues, évoquant le bas moyen-âge. Et dans le registre fantastique : des pouvoirs aux contours indéfinis pour les sorcières. Pour le reste, du fait de l’époque du récit, il ne saurait être question des Sudenne ou des autres personnages déjà connus puisqu’ils ne sont pas encore nés. En fonction des composantes qui lui ont plu ou qui l’ont marqué, le lecteur peut regretter de ne pas tomber au détour d’une case sur un fitchell ou un masque de Vysald. En revanche, il retrouve la propension du scénariste à égrainer les noms des personnages comme bon lui semble, c’est-à-dire que le lecteur doit se fier à sa mémoire visuelle pour les identifier, car ils ne sont que très rarement nommés, et souvent assez loin dans la pagination. Enfin, il retrouve une intrigue liée au pouvoir temporel et à des relations familiales.



Béatrice Tillier !!! Le lecteur éprouve une hâte intense de retrouver ses planches, en collaboration avec Dufaux, au souvenir de leur trilogie Le bois des vierges (2008 à 2013). La magie opère dès la première page : des dessins finement ouvragés, d’une grande richesse. L’artiste utilise un trait de détourage des plus fins et délicats, d’une grande précision. Réalisant elle-même ses couleurs, elle entremêle les traits de contour et la couleur directe aboutissant à des dessins enchanteurs. Dès la première case, le lecteur tombe sous le charme : une forêt, des silhouettes en contrejour, une lumière blafarde, des troncs d’arbres dénudés, un sol incroyablement moussu, une eau totalement immobile. C’est à la fois une transcription de la beauté de la nature, et une vision personnelle. Avec l’intervention de la jeune femme, le lecteur note inconsciemment que l’herbe est devenue imperceptiblement plus verte. Puis dans une case de la hauteur de la page, il visualise à la fois la forêt, le chemin que le trio doit parcourir pour retourner au château, qu’il devine au fond de la partie supérieure de la case. Il se rend compte que la composition est ainsi faite que les personnages montent du bas sombre de la case pour se diriger vers le haut plus lumineux. Une demi-douzaine de planches plus loin, il prend conscience qu’il peut comparer avec le château du roi Brendam : pas tout à fait la même qualité de brume, des abords plus rocheux, une forêt avec une faune plus présente. Chaque lieu devient un enchantement, un paysage exhalant sa personnalité propre : la campagne verdoyante où se trouve une auberge, le lac à proximité d’un plus petit château avec ses nénuphars, la grève étroite au pied d’une falaise, avec un port constitué de quelques habitations, etc. Il se souvient que le scénariste avait déclaré vouloir rendre hommage à l’Écosse, et il comprend qu’il en découvre l’interprétation de cette artiste, habitée par le fluide des contes et légendes.


En milieu de tome, le lecteur se retrouve spectateur d’une scène saisissante : des villageois en procession sur un chemin, se rendent à l’extrémité d’une falaise et se laissent choir dans le vide. D’un côté, cela lui rappelle la mise en scène d’une procession funéraire dans le dernier tome du cycle Sioban. De l’autre côté, il prend conscience que ce sombre événement se déroule en fonction de la géographie du lieu, le comportement des villageois découlant pour partie de leur environnement. Par ailleurs, l’artiste fait preuve de la même minutie pour les scènes d’intérieur : le lecteur éprouve la sensation de voir s’exprimer la personnalité des habitants des lieux dans la manière dont ils les ont aménagés. La chambre chaude d’Oriane, la chambre maritale froide de la reine et du roi, l’auberge plus impersonnelle dans laquelle s’arrête Vivien, les pièces du château de Tobias un peu trop grandes pour le peu de personnes qui y vivent, la petite chaumière sur la grève plus familiale. Le lecteur apprécie tout autant l’investissement de l’artiste dans la création et la représentation des vêtements, avec des tenues très différentes entre les nobles et les simples paysans ou pêcheurs. C’est un rare délice que de pouvoir ainsi se projeter dans un monde pleinement réalisé, dans des endroits concrets qui donnent l’assurance de se poursuivre au-delà de la bordure de la case, de côtoyer et de faire la connaissance d’êtres humains avec chacun leur propre personnalité, tant par leur physionomie, leur tenue, leurs gestes.



Bien sûr, le scénario embrasse les conventions de genre : une jeune sorcière très mignonne et pleine de vie qui sauve un beau jeune homme qui s’avère être le fils caché du roi, le fils légitime qui cherche à protéger sa position par tous les moyens… Et il les dépasse d’entrée de jeu : le jeune homme a pleinement conscience que l’amulette que lui a remis son père constitue un signe de reconnaissance, mais implique également un changement de statut qu’il ne souhaite pas forcément. Le roi Brendam comprend immédiatement qui est le jeune homme, et il n’éprouve aucune envie de devoir renouer avec des éléments de son passé qu’il a sciemment laissés derrière lui. La reine qui nourrit ses propres ambitions et poursuit des objectifs personnels, tout en instrumentalisant son fils. La construction du scénario s’avère élégante et habile : un savant équilibre entre le candide en la personne de Vivien, des séquences permettant au lecteur de picorer des éléments du passé de ci de là. Tout cela fait que les schémas de confrontation classiques dépassent la dichotomie entre le bien et le mal, et le lecteur sent bien qu’il doit voir chaque personnage autrement que dans une opposition binaire. Il ressent pleinement que chacun a ses envies et ses projets, et que tout autant chacun est façonné par le passé, le sien, comme celui de sa famille ou de sa communauté. En fonction de sa sensibilité, il peut y percevoir comme un écho d’un des thèmes majeurs du cycle de Sioban : le principe du Yin et du Yang, le bien est cœur du mal et réciproquement. Il retrouve des questionnements similaires. Emprise ? Répétition des schémas familiaux ? Déterminisme sans échappatoire ? Destin plus fort que les sentiments et les émotions ? Haine et amour sont comme pelures d’oignon qui se détachent mal l’une de l’autre.


Une couverture splendide, les pages intérieures étant du même niveau exquis de qualité graphique. L’artiste soigne chaque case, méticuleusement, donnant à voir et même à toucher un monde quasi tactile. Le lecteur se retrouve en immersion totale aux côtés des personnages qui existent comme rarement. Le scénariste repart sur un récit entièrement nouveau, conté avec une rare élégance. En filigrane, les thèmes récurrents des autres cycles courent et pèsent sur les personnages. Fascinant.