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mardi 18 novembre 2025

Charlotte impératrice T04 60 ans de solitude

C’est toujours facile de juger, après.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 3 - Adios, Carlotta (2023) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-quatorze pages de bande dessinée.


Lors de la traversée de retour depuis le Mexique vers l’Europe, Charlotte est en train de vomir dans sa cabine, au rythme des fortes vagues. Quelques mois plus tard, la comtesse de Zichy témoigne devant trois hauts responsables : L’impératrice est restée cloîtrée dans sa cabine pendant l’essentiel de la traversée. Même lors de l’escale à Cuba, elle a refusé de descendre à terre. Les trois hommes lui posent des questions : À quoi s’occupait-elle ? Pendant la traversée a-t-elle paru perturbée ou agressive ? Ses propos étaient-ils incohérents ? A-t-elle montré des signes de démences, quels qu’ils soient ? La comtesse répond que l’impératrice travaillait. Elle relisait ses dossiers, prenait des notes, elle préparait ses arguments pour convaincre Napoléon III de sa tragique erreur. Elle mangeait peu car elle avait des nausées. Le mal de mer, sans doute. Mais dans l’ensemble, elle paraissait raisonnable. Maussade oui, mais pas folle.



Lors de ladite traversée, dans sa cabine, Charlotte de Belgique plaque ses mains sur ses oreilles : le vacarme lui est insupportable ! Un officier descend dans la salle des machines pour demander aux mécaniciens de diminuer le bruit des machines. À part couper les machines, ils ne voient pas bien comment faire. Il remonte dans la cabine et de l’impératrice, et il lui propose d’en matelasser les murs, ce qu’elle accepte. Charles de Bombelles et la comtesse de Zichy se doutent bien que sa majesté va au-devant de sérieuses désillusions, mais qui sont-ils pour la détromper. C’est après leur arrivée en France que les ennuis commencent. À Saint-Nazaire, l’accueil est lamentable : en guise de bienvenue, ces idiots de Français hissent le drapeau… du Pérou. Le maire se décide tout de même à monter à bord avec un bouquet de fleurs. Il l’offre à l’impératrice qui le prend et lui jette à la figure. Elle exige de savoir où sont les troupes censées lui rendre honneur. Le maire explique tant bien que mal qu’ils n’avaient pas reçu de consignes officielles des Tuileries, mais qu’ils ont tout arrangé : sa majesté sera logée à l’hôtel Bely, une maison de qualité où elle pourra faire un bon dîner et passer une nuit. Charlotte rétorque qu’elle ne veut pas passer la nuit ici, car elle est attendue à Paris par l’empereur. Hélas il n’y a pas de train pour Paris avant le lendemain. À l’hôtel, elle refuse l’invitation du maire à dîner et s’enferme dans sa chambre. Elle a reçu une lettre de son frère Philippe, comte de Flandre. Celui-ci lui conseille de sortir au plus vite de la fatale entreprise qu’est la couronne mexicaine, et de réfléchir au proverbe vieux comme le monde : Malheur aux vaincus. Surtout quand ces vaincus sont allés volontairement s’exposer à la défaite, et cela sans la récompense d’un vrai devoir accompli.


Bon, c’est sûr que ça ne va pas être la joie ce tome, même si le lecteur ne dispose pas de connaissances historiques. Il n’y a qu’à regarder la couverture, ou à lire les premières pages pour le comprendre. Charlotte a basculé de l’autre côté. Cela peut sembler un peu étrange de prime abord. Les tomes précédents racontaient l’histoire de son point de vue, depuis sa rencontre avec Maximilien de Habsbourg-Lorraine (1832-1867), jusqu’à sa gouvernance en tant qu’impératrice du Mexique, avec une ligne politique tout à fait admirable. Certes, le lecteur avait assisté à l’événement traumatique du décès de Louise d'Orléans (1812-1850), ainsi qu’au retour de son mari empereur du Mexique ayant tenté de la ravaler au statut d’épouse destinée à lui donner une descendance. Toutefois, il n’avait pas forcément mesuré la portée de la maxime énoncée dans le premier tome : Lourde est la tête qui porte la couronne. Au cours de ce tome, un personnage fait également remarquer que : C’est toujours facile de juger, après. Enfin, même en sachant que les auteurs ont librement mélangé les incidents authentiques, les suppositions et l’invention pure, la découverte du destin de Charlotte n’en reste pas moins éprouvante.



Le lecteur se résigne à suivre l’héroïne dans sa déchéance inéluctable. Il n’en devient que plus sensible aux informations visuelles allant dans ce sens. Comme à son habitude, l’artiste réalise des dessins avec des aplats de noir gracieux venant donner du poids à chaque case. Le lecteur sent l’empathie l’emporter dès la deuxième case devant cette femme avec les larmes dans les yeux sous l’effet de la douleur des spasmes des haut-le-cœur. Il souffre avec Charlotte quand elle se plaque les mains sur les oreilles pour atténuer un vacarme insupportable, quand elle pleure de rage à la lecture de la lettre de son frère Philippe. La souffrance de cette jeune femme le submerge en voyant son angoisse irrépressible convaincue qu’on cherche à l’empoisonner, l’étrange ferveur maladive qui l’étreint devant une croix renversée accrochée au mur, la détresse insondable alors que la jeune Mathilde emporte le nouveau-né dans ses bras, etc. Les dessins montrent la même Charlotte que dans les tomes précédents : déterminée, pleine d’énergie et de volonté… Et il apparaît plus sur son visage, dans ses gestes et ses postures : une intensité émotionnelle hors de contrôle, un emportement sans plus de retenue, une agitation maniaque. L’artiste sait combiner à la fois la femme qu’elle a été, et celle qui ne perçoit plus le monde que par le prisme de son obsession.


Le registre narratif change, passant de l’ascension de l’empereur et de l’impératrice du Mexique, à leur chute. Outre le plus grand nombre de visages arborant des expressions graves, sombres, animées de sentiments négatifs, et parfois torturées, le lecteur peut voir la gravité pesante s’infiltrer dans les cases, par la mise en scène. Il y a cette forme officieuse de tribunal avec les trois personnages chargés de recueillir les témoignages, dont les sièges sont en hauteur, dominant les personnes venant exposer le comportement de l’impératrice, les intimidant. La détermination des quatre ouvriers enfournant du charbon dans les machines du transatlantique comme si leur vie en dépendait. Le sérieux et premier degré de Dame Almonte, qui contrastent d’ailleurs avec son comportement vulgaire. La compassion miséricordieuse du pape Pie IX (1792-1878), la dignité mêlée de résignation de Maximilien allant devant le peloton d’exécution, la terreur de la servante Mathilde face au comportement erratique et agressif de Charlotte, la nausée provoquée par la cuisse de poulet brandie sous son nez, la gloutonnerie fatale de la comtesse de Zichy, la déchéance progressive de l’impératrice. L’artiste sait doser à la perfection l’équilibre entre les décors et les personnages, la reconstitution historique et le drame humain, la tragédie personnelle.



En fonction de sa familiarité avec l’Histoire, le lecteur focalise plus son attention sur la découverte du destin de Charlotte de Belgique, ou sur l’interprétation qu’en donnent les auteurs. Il est possible qu’il lui faille un temps d’adaptation pour accepter l’évolution de cette femme. Il se rappelle que le récit brosse en creux sa personnalité, ayant établi ses convictions et son esprit de ressource. Avec cette idée en tête, il considère autrement la progression de son état mental, en particulier il repense aux épreuves qu’elle a dû affronter, aux nombreux traumatismes auxquels elle a été soumise. La découverte de la vie dissolue de son époux, les avances répugnantes de son meilleur ami, la charge écrasante d’être responsable d’un peuple, l’immersion dans la vie des citoyens les plus pauvres du Mexique, la réalité concrète des atrocités de la guerre, la double contrainte d’engendrer l’héritier de la couronne et la maladie sexuellement transmissible de son époux, l’absence de toute maîtrise sur la situation de son empire.


Ce dernier tome n’épargne en rien l’impératrice dans sa fonction. Elle se heurte de plein fouet aux forces réelles du pouvoir. Elle fait l’expérience des limites de son titre, à commencer par le fait qu’elle règne sur un pays lointain, jouissant de peu de considération en Europe, n’ayant qu’une valeur tactique, déconnectée de l’intérêt de son peuple. En filigrane, les auteurs mettent en scène avec adresse des stratégies de politique internationale, avec des paramètres comme les intérêts des nations, et les caprices des grands du monde. Elle se heurte aussi bien au mépris du pouvoir temporel que du pouvoir spirituel. Elle interprète ces rebuffades comme une atteinte à la fonction qu’elle incarne, qu’elle personnifie. Elle l’intériorise comme une attaque physique, ce qui la mène sur la pente de la paranoïa, et aussi de l’incompétence, ce pour quoi elle doit être punie, d’une manière inattendue. Le lecteur la suit jusqu’à la fin de sa vie. Les auteurs ont la prévenance de montrer au lecteur ce que sont devenus d’autres personnages majeurs comme la comtesse de Zichy, Charles de Bombelles, le général Alfred van der Smissen, sans oublier Félix Éloin.


Un drame, une tragédie, tout ce qui monte doit redescendre. Le lecteur retrouve la haute qualité de la narration, aussi bien visuelle que structurelle. Il ne peut pas échapper au sort de Charlotte de Belgique qu’il accompagne jusqu’au bout, appréciant à sa juste valeur le sort de ceux qu’elle a côtoyés, avec l’expression d’une sorte de justice immanente. Il s’interroge sur la morale de cette histoire, entre couronne trop lourde à porter, hubris, colonialisme, volonté de réformer, gouverner avec la conviction de savoir ce qui est bon pour le peuple, impossibilité d’appréhender toute l’ampleur de l’exercice du pouvoir, etc. Accablant.



mardi 4 novembre 2025

Charlotte impératrice T03 Adios, Carlotta

Certaines terres sont stériles. Une graine ou mille, peu importe !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 2 - L'Empire (2020) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-quatorze pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec poème de 1866, écrit par Vicente Riva Palacio (1832-1896), où se répète le vers Adieu, Mama Carlotta.


Il y a bien des siècles vivait une vieille femme solitaire, qui habitait une minuscule hutte. Elle n’avait pas d’enfants. Et personne ne se souciait d’elle. La vieille femme pleurait nuit et jour pour avoir un enfant. Mais bien sûr, sans résultat. Un jour elle prit un œuf, l’enveloppa dans un tissu de coton et le mit dans un coin de sa hutte. La vieille femme veillait sans relâche sur l’œuf dans l’espoir qu’il lui donnerait peut-être un enfant. Mais rien ne se passai et chaque jour la femme devenait plus malheureuse. Un matin, alors qu’elle venait examiner l’œuf, elle trouva sa coquille brisée et à l’intérieur était assis le plus petit et le plus joli nouveau-né qu’on puisse imaginer. C’était un garçon. La vieille femme était bouleversée. C’était enfin l’enfant qu’elle avait tant désiré. La vieille femme aima l’enfant comme une mère. Mais pour une étrange raison, il cessa de grandir et on commença à l’appeler Le Nain. La vieille femme n’en avait cure. Tu seras un grand roi, un jour ! Disait-elle persuadée que l’enfant était destiné à de grandes choses. Un jour, la vieille femme dit au nain : Va au palais du roi et défie-le de mesurer sa force à la tienne. Le nain protesta : Mais le roi est bien plus fort et plus grand que moi. La vieille femme insista et le nain fut forcé d’obéir. Il partit voir le roi et le défia.



L’impératrice Charlotte a mobilisé toute la garde pour un rendez-vous avec son mari, et le colonel Alfred van der Smissen l’interroge sur ce choix, tout en chevauchant. Elle lui répond que c’est pour la protéger, comme son père lui a dit de le faire. Elle continue : Il sera dorénavant sous ses ordres directs, et il devra passer du temps à Mexico, s’il est capable de réfréner ses instincts barbares. Il répond qu’il est à ses ordres et il explique que l’empereur fait route vers Puebla, et qu’ils y seront avant lui. Elle répond qu’elle sait : c’est un trait de caractère de son mari, il n’est jamais pressé. Cela fait un mois qu’elle l’attend à Mexico, et elle a décidé de venir à sa rencontre, pour qu’il cesse de lambiner en route. Alors qu’elle a mis pied à terre avec le colonel, Charlotte voit arriver vers elle, un individu vêtu d’un large poncho aux couleurs passées, un sombrero à large bord, qui la prend dans ses bras et l’embrasse à pleine bouche, sous le regard insondable du colonel, et le regard amusé de Charles de Bombelles. L’empereur l’emmène pour lui montrer un autel consacré à la Madone de Guadalupe, avec un tapis de roses : les jeunes Mexicaines lui déposent des offrandes pour qu’elle favorise leur fertilité. L’empereur se recueille devant la statuette, et il félicite son épouse pour l’excellent travail qu’elle a accompli.


Fin de la récréation ? Il y a de cela, et en même temps le ressenti du lecteur se trouve plus proche de la tristesse et de la frustration, en phase avec Charlotte. Il s’était déjà retrouvé prostré avec elle, avachie sur le trône à l’annonce du retour de l’empereur à Mexico à la fin du tome précédent. D’une certaine manière, la parenthèse enchantée arrive à son terme : Charlotte a pu assumer les charges d’impératrice, elle a gouverné et implémenté des réformes dans une vision politique constructive et progressiste… enfin pour un empire colonisateur. Plutôt que de se morfondre dans une posture de victime attendant que tombe le couperet, elle fait le choix courageux d’aller à la rencontre de son mari, pour passer à la phase suivante. Le lecteur sent son cœur fondre de commisération quand les premiers mots de l’empereur sont pour évoquer la question de la fertilité. Par cette seule phrase, il remet son épouse à sa place : celle qui a la responsabilité de lui donner une descendance, d’être une matrice reproductrice. Il l’humiliera sans pitié devant tous ses ministres, en sa présence, quand il évoque son infertilité de manière publique : Certaines terres sont stériles, une graine ou mille, peu importe ! Il souhaite également lui imposer des rapports sexuels, à la fois au titre de ses devoirs conjugaux, à la foi comme obligation de donner le jour à un héritier. Le pincement au cœur gagne encore en intensité quand il reprend sa place de chef du gouvernement, pour mettre en œuvre sa politique sans prendre en compte celle mise en œuvre par son épouse. Mais…



En entamant ce tome, le lecteur craint justement cette humiliation pour Charlotte : le retour de l’empereur Maximilien qui va la remettre à sa place d’épouse et de génitrice de la lignée, sous l’influence néfaste de Charles de Bombelles, et en cohérence avec la place de la femme à cette époque. D’ailleurs les dessins montrent bien les humiliations sciemment infligées par l’empereur : le recueillement devant la Madone de Guadalupe pour le culte de la fertilité, l’accès d’autoritarisme dans la chambre à coucher pour imposer une relation sexuelle, le plaisir évident à humilier Charlotte en abordant de manière explicite son infertilité devant tous les membres du gouvernement, en sa présence, avec un petit geste pour se friser les moustaches, la tranquille assurance avec laquelle il annonce le voyage en Europe à l’occasion de l’exposition universelle… sans oublier deux petits sourires en coin abjects au dernier degré de Bombelles. Mais Charlotte fait preuve de plus de ressources que ça : elle ne se voit pas comme une victime, encore moins une potiche. Elle sait, elle aussi, prendre conseil auprès de personnes bien avisées, dont la surprenante comtesse de Zichy. Ainsi l’impératrice reprend l’initiative quant à la conception d’un héritier, quant à la connaissance du territoire, avec une vision politique très claire.


Comme dans les deux tomes précédents, le lecteur se régale de la narration visuelle. Tout commence avec trois planches construites avec des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’immensité du paysage, de la taille à la fois imposante de la garde de l’impératrice, et de son insignifiance dans un environnement d’une telle échelle. Par la suite, le lecteur ressent l’intelligence visuelle de la construction de différents passages : le recueillement de l’empereur devant la Madone de Guadalupe, le face-à-face entre lui et son épouse dans la tente maritale faisant apparaître qui a l’ascendant sur l’autre, et comment cette position évolue, les hésitations de séduction malhabile de Charlotte vis-à-vis d’Alfred van der Smissen, la domination patriarcale à couper au couteau dans la salle du gouvernement, l’étonnante intimité humaine entre elle et le père Rafael Miranda dans une cellule de prison, etc. L’artiste sait aussi bien établir un décor et montrer comment les personnages y évoluent, l’incidence qu’il a sur eux, que faire ressentir un état d’esprit d’un personnage dans une scène.



La narration visuelle transporte le lecteur également dans des moments inattendus et consistants. La présence de l’iguane en contrepoint de la chevauchée de la garde, l’apparition portée par une gaité artificielle de l’empereur dans son accoutrement improbable avec son poncho bigarré, Maximillien touchant la main de Charlotte en planche sept ce dont se souvient le lecteur en assistant à leur étreinte chaleureuse en planche soixante-quatre, Sebastian Scherzenlechner élégamment humilié par un simple regard de l’impératrice et de la comtesse de Zichy, la magnifique verdure autour d’un étang avec son saule pleureur et ses nénuphars, les indéchiffrables statues mayas du palais Uxmal, la procession funéraire pour Léopold premier, van der Smissen remettant un officier français à sa place en lui faisant mordre la poussière, l’incroyable crédibilité et entrain de Maximillien lorsqu’il prononce un discours de motivation qui lui a été inspiré par son épouse, la condescendance de Charles de Bombelles vis-à-vis de van der Smissen, etc. L’artiste sait aussi bien immerger le lecteur dans chaque lieu, que lui faire ressentir les émotions et les intentions des personnages, avec une mise en couleurs élégante qui vient renforcer l’ambiance de chaque scène, entre naturalisme et expressionnisme.


En fonction de sa familiarité avec l’Histoire, le lecteur découvre l’intrigue du tout au tout, ou bien il en retrouve les grandes lignes, certaines aménagées dans le cadre de cette fiction assumée et voulue par les auteurs. Sa sympathie pour Charlotte reste pleine et entière, son admiration allant même grandissant en constatant sa capacité d’adaptation pour continuer à participer au gouvernement, reprendre l’initiative sur les manœuvres de son époux pour bénéficier à nouveau de ses faveurs sexuelles, malgré son état de santé à lui. Le lecteur sent que derrière la reconstitution historique et les aménagements, les auteurs poursuivent leur étude de caractère, avec une habileté tout en nuance et en élégance. Il voit Maximilien faire de son mieux, malgré ses défauts de caractère. Il observe avec respect la manière dont l’héroïne fait preuve d’une intelligence politique et d’une perspicacité vive, sachant analyser les situations et mobiliser les ressources nécessaires, à commencer par les bons conseils, pour établir des stratégies de préservation de sa personne, et des manœuvres lui conservant sa liberté d’action. Les personnages secondaires (De Bombelles, van der Missen, Rafael Miranda) apparaissent eux aussi complexes, plausibles, humains. En parallèle court donc ce conte sur une vieille femme rêvant d’avoir un enfant. Le lecteur comprend bien la dimension mythologique et il identifie au fur et à mesure sa dimension métaphorique, changeante en fonction des situations : entre le désir d’enfant de la vieille femme et le devoir d’enfant imposé à Charlotte, la volonté de devenir roi pour son fils et le devoir d’être empereur pour Maximilien, les épreuves imposées à l’enfant et celles imposées au peuple du Mexique, etc.


Quel que soit son niveau de connaissance en histoire, le lecteur s’y était préparé : le début de la fin. Cela n’obère en rien le plaisir de lecture. Les auteurs continuent de faire exister leurs personnages de manière remarquable et sensible, leur conférant une complexité très humaine. La narration visuelle atteint une élégance formidable, aussi bien par ses mises en scène, sa direction d’acteurs, son équilibre entre exotisme et son caractère pragmatique. Un drame poignant.



mardi 21 octobre 2025

Charlotte impératrice T02 L'Empire

Équité dans la justice


Ce tome est le second d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 1 - La Princesse et l'Archiduc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-dix pages de bande dessinée. Ce tome s’ouvre avec la proclamation du vingt-neuf avril 1864, à Mexico, instaurant une monarchie tempérée et héréditaire sous un prince catholique au Mexique, le titre d’Empereur du Mexique pour le souverain, et Maximilien d’Autriche comme premier empereur, avec Charlotte de Belgique comme régente en cas du décès de Maximilien ou pour tout autre motif l’empêchant de régner.


Allongés nus sur la pelouse, sous une nuée de pétale, Charlotte éprouve un plaisir intense dans une étreinte passionnée avec un homme. L’appel de ses trois demoiselles de compagnie la tire de ce rêve. Elle se lève de son lit dans sa cabine, et se laisse habiller et coiffer par elles. Une d’elles lui fait observer qu’elle a beaucoup maigri. Elles vont devoir ajuster toute sa garde-robe, il est urgent qu’elle se remplume un peu. La fille du roi des Belges répond qu’elle ne voit pas ce qu’il y a de mal à perdre un peu de poids. Elle a passé cinq années de sa vie à s’engraisser à Miramar, elle préfère sa forme actuelle. Elle sort enfin de sa cabine, apprêtée comme son rang l’exige, et indique à Félix Éloin qu’on ne presse pas une impératrice lorsqu’elle s’habille même si elle a du retard. Il lui répond respectueusement qu’elle ne lui aurait jamais pardonné s’il l’avait laissé dormir : certains jours de l’existence valent bien un réveil matinal. Tout le monde sort sur le pont pour rejoindre l’empereur : les côtes du Mexique sont en vue. Maximilien indique à son épouse qu’il ne sait pas quoi dire. Il faudrait qu’il trouve une formule marquante, historique, mais rien ne lui vient, des clichés, il a la tête vide. Charlotte lui demande simplement ce qu’il ressent. Il répond : de l’excitation, de l’espoir et de la peur.



Le navire a accosté. Les dockers font descendre le carrosse impérial. Cinq heures pour débarquer, avant de pouvoir entamer le voyage vers Mexico. Un commandant indique qu’ils auront une centaine de lanciers pour escorte, triés sur le volet. Enfin l’empereur met pied à terre : il s’agenouille et prend de la terre dans les mains. Le voyage en train commence : Maximilien indique à Charlotte qu’ils avaient organisé un banquet pour eux, il a décliné, il y a une épidémie de fièvre jaune en ville. Plus vite ils auront quitté Veracruz, mieux il se portera. Le commandant informe Félix Éloin qu’il a des bonnes nouvelles ils n’ont qu’une heure et demie de retard et la délégation mexicaine les attend à Doblada, une collation a été prévue pour leurs altesses impériales. Éloin souhaite savoir pourquoi la délégation ne pouvait pas venir jusqu’à Veracruz, cela leur fait faire une halte supplémentaire. Le commandant répond que c’est la fin de la voie ferrée, et qu’ils sont obligés de s’y arrêter. Dans leur wagon, l’empereur prépare son discours, avec l’aide de son épouse.


Les personnages sont maintenant à pied d’œuvre, et la série entame la phase annoncée par son titre : l’empire mexicain, gouverné par Maximilien et par Charlotte. Comme dans le tome précédent, les références historiques sont intégrées dans le récit. Il est bien sûr question de Benito Juarez (1806-1872), président de la République du Mexique, à plusieurs reprises, entre 1858 et 1871, responsable de la guérilla au début de ce tome, Juan Nepomuceno Almonte (1803-1869), régent du second empire mexicain, François Achille Bazaine (1811-1888) général commandant le corps expéditionnaire français au Mexique, le cardinal Pier Francesco Meglia (1810-1883) également en poste au Mexique, Alfred van der Smissen (1823-1895) un général belge en mission au Mexique. Une connaissance préalable superficielle des événements permet au lecteur de resituer chaque personnage historique. En cours de route, Bazaine explique au nouvel empereur la force des guérillas dans ce pays : En Europe, on ignore tout des guérillas et de ce qu’on peut obtenir par leur moyen. Dans un pays comme le Mexique, montagneux, désert, le climat permet de camper en plein air toute l’année, les chevaux abondent. Les rebelles rencontrent partout ce qui leur est nécessaire pour subvenir à leurs besoins très limités. Pour toutes ces raisons, la guérilla est presque indestructible. Elle est d’autant plus terrible que son pouvoir est latent et trompeur. Le retrait, l’humiliation, la défaite ne font que la renforcer. Elle arrive au triomphe à force de déroutes, laissant longtemps croire à son ennemi qu’il tient la victoire tandis qu’il court à sa ruine.



L’illustration de couverture apparaît vraiment impériale mettant en scène Charlotte comme commandante des forces armées. De fait la dimension politique de l’intrigue prend le dessus. Il y a la question du moment historique alors que l’empereur Maximilien s’apprête à mettre le pied sur la terre de son empire, avec un geste symbolique, la question de sa sécurité alors qu’il pénètre dans un territoire où il a été parachuté par des manœuvres diplomatiques, le premier contact avec une culture différente, la possibilité très concrète que la population massacre ces étrangers, le principe de la guérilla, la teneur du discours de prise officielle de pouvoir, la place de l’Église et de l’armée dans cette nouvelle gouvernance, la réalité de la vie des citoyens mexicains et celle des Indiens, et le poids de l’exercice du pouvoir sur l’empereur lui-même. Les auteurs montrent un empereur qui souhaite installer une véritable monarchie tempérée : un gouvernement qui instaure des lois, les fait évoluer, les fait respecter, pour l’intérêt du peuple. Il s’agit de principes de gouvernance, reprenant ceux des pays d’Europe de l’époque. De son côté, Charlotte a accordé sa confiance au père Rafael qui l’emmène dans des quartiers populaires, la mettant au contact du quotidien ordinaire, de la pauvreté, de la misère, du concret des abus de pouvoir. Il se produit alors par moment un effet de résonnance avec certaines situations contemporaines, en particulier sur l’intérêt du peuple comme priorité d’un gouvernement, et son importance par rapport à la légitimité d’un gouvernement.


La narration visuelle rend très concrète la réalité de l’époque dans cette région du monde et les situations observées et vécues. De manière très naturelle et intégrée, l’artiste sait saisir et montrer les moments clés dans leur intensité dramatique : Maximilien contemplant Veracruz qui se rapproche, Maximilien laissant le sable mexicain s’écouler de ses mains, la présence de vautours sur le toit d’une maison, l’impossibilité de deviner le type d’accueil des habitants d’Orizaba alors que seule se distingue la lueur de leurs torches dans la nuit, le carrosse avançant en grande pompe pour la parade de la prise de pouvoir, des cadavres laissés à pourrir dans la campagne, etc. Inconsciemment, le lecteur absorbe la haute qualité de coordination entre scénariste et dessinateur, grâce à de nombreux détails très parlants, symboliques ou métaphoriques. Le sable qui s’écoule des mains de l’empereur comme si cela annonçait que le Mexique finira par échapper à son emprise, les vautours comme autant de factions ou d’individus n’attendant que l’échec des hommes pour s’en nourrir, ces points jaunes dans le noir comme autant de feux incontrôlables et imprévisibles prêts à consumer les étrangers, le cardinal Meglia en train de se gaver de pâtisseries symbole de l’Église vivant sur le dos des pauvres, un gros plans sur les bottes des soldats symbolisant l’usage de la force, etc. Autant d’images se lisant aussi bien au premier degré comme la narration d’un événement ou d’une action, et auxquelles leur cadrage apporte un deuxième niveau de lecture, symbolique ou métaphorique.



Le dessinateur met en scène les personnages avec la même dextérité et la même sensibilité. Ne serait-ce que du fait du titre de la série, l’attention du lecteur se focalise sur Charlotte, sa beauté corporelle mise en avant dans la scène d’ébats dans l’herbe, son maintien apparent dans tout moment officiel de représentation, avec cette scène où elle revêt corset et crinoline pour sa robe, comme une armure avant d’assumer ses fonctions de représentation. Il remarque comment elle contient de plus en plus ses émotions au fur et à mesure, à nouveau comme une armure pour s’endurcir face aux horreurs auxquelles elle se confronte volontairement. En tant qu’impératrice, elle veut connaître la réalité de la vie des citoyens, y compris les plus pauvres, y compris le carnage de la guerre, avec toutes les souffrances humaines que cela génère. Progressivement, bien épaulée par Félix Eloin, elle assume les responsabilités de la charge du gouvernement, que ce soient les décisions difficiles, les positions de confrontation avec l’Église et l’Armée, la mise en œuvre de réforme dans l’intérêt du peuple, qui par conséquent vont à l’encontre des intérêts économiques de certains qui ne voient qu’un pays à exploiter qu’il s’agisse de sa population ou de ses ressources. Le lecteur se trouve vite fasciné par la situation de cette femme courageuse et allant de l’avant, et totalement à la merci d’enjeux géopolitiques dépendant des cours royales européennes. En parallèle, le lecteur regarde Maximilien lui aussi venu avec des intentions nobles et constructives, perdre pied petit à petit. Il s’interroge sur ce qui fait la différence entre lui et son épouse, ce qu’il lui manque en termes de motivation. Il apparaît que l’un a recours à des distractions pour supporter les horreurs et les souffrances du peuple, alors que l’autre s’y confronte et y trouve le sens à son exercice du pouvoir.


Un premier tome sympathique à la narration visuelle remarquable, qui ne préparait pas à la force de ce second tome. Le scénario prend une ampleur insoupçonnable aussi bien historique et politique que sociale, dans l’exercice concret du pouvoir. La symbiose entre scénariste et dessinateur s’avère d’une qualité exceptionnelle dans la narration premier degré, et dans la création de dessins induisant un second degré symbolique ou métaphorique. Le personnage de Charlotte acquiert une profondeur et une complexité psychologique extraordinaire. L’Histoire est en marche, et le lecteur se débat avec les personnages pour lutter contre l’injustice abjecte.



mardi 7 octobre 2025

Charlotte impératrice T01 La princesse et l'archiduc

La vie d’adulte est un exercice solitaire parfois pénible.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-huit pages de bande dessinée.


En octobre 1850, la reine Louise d’Orléans, première reine de Belgique, vient de rendre son dernier soupir. Philippe et Léopold viennent chercher leur jeune sœur Charlotte dans cuisine, là où elle s’est cachée derrière un immense panier. Le premier la prend par la main en lui assurant qu’ils seront avec elle : leur père a besoin d’eux, a besoin d’elle. Ils sortent de la cuisine par le grand escalier, et Léopold indique au personnel de maison qu’ils doivent reprendre le travail. Les enfants se rendent jusqu’au bureau du roi des Belges, Léopold premier, passant entre deux rangées de personnes bien alignées, leur jetant un regard attristé. Charlotte entre seule dans le bureau et son père affalé dans un fauteuil la prend dans ses bas. Il la réconforte en lui disant qu’elle doit voir sa mère, il le faut. Il continue : il aurait aimé que tout cela arrive plus tard, qu’elle soit plus grande. Mais tous les enfants doivent un jour voir leurs parents morts. Car la seule alternative serait que les parents voient leurs enfants morts. Et ce n’est pas ce que voudrait le Seigneur. Il l’embrasse sur le front et lui dit d’y aller, ses frères sont avec elle. Elle se rend dans la chambre mortuaire, et elle a le courage d’embrasser sa mère une dernière fois. C’est ensuite au tour de Philippe et Léopold.



En mai 1856, Charlotte fait la connaissance de Maximilien d’Autriche : ils se promènent ensemble dans l’immense serre. Chacun semble sur son quant-à-soi, et la jeune fille demande au jeune homme s’il n’est pas censé lui faire la cour. Il répond gentiment : À quoi bon ? Il s’explique : Charlotte est séduisante, bien sûr, il ajoute qu’elle est même très belle. Il est certain que sa famille à lui s’est assurée que Charlotte a de grandes qualités humaines et morales. Mais d’après ce qu’il sait, elle a un autre prétendant, le futur roi Pierre V de Portugal. Elle lui assure qu’il s’agit juste d’un ami. Il reprend : Elle est jeune et naïve, les princesses de seize ans n’ont pas d’amis. Il lui assure : C’est son prétendant, c’est un roi, et lui n’est qu’un archiduc. Voilà. Fin de partie. Elle lui demande pourquoi il est ici alors ? Il explique gentiment, tout en gardant une allure très droite, que c’est parce que c’est ce qu’on attend de lui, il doit sauver les apparences. Mais il n’empêche qu’à Lisbonne, ils ont déjà commencé à négocier la dot. Il dit qu’elle ne doit pas se sentir vexée, c’est très flatteur, il y a bien des princesses en Europe qui ne suscitent pas tant de convoitises. Il en connaît une que son père essaye de caser depuis qu’elle a douze ans. Aujourd’hui elle en a vingt-quatre, presque une grand-mère. Charlotte s’étonne que Pedro ait ce genre d’idées, car il s’en est toujours défendu pourtant, il a même juré le contraire. Maximilien lui conseille de ne pas en vouloir au jeune roi : il ne dit pas ce qu’il veut, il fait simplement ce qu’on attend de lui. Comme le disait Shakespeare : Lourde est la tête qui porte la couronne.


Les auteurs prennent gentiment la main du lecteur pour le placer aux côtés de la jeune Charlotte à dix ans, ce qui permet de prendre pied facilement dans l’époque, dans cette région du monde. Puis six ans plus tard, la discussion entre elle et Maximilien est de nature explicative, permettant de comprendre l’enjeu des prétendants dans l’union des familles. La suite du récit est tout autant chargée d’Histoire, généralement en arrière-plan. Par exemple, la bataille de Solférino est évoquée en passant, le temps de deux pages, sans détail sur les forces en présence (France et Autriche) ou sur le coût en vies humaines. Le lecteur est tenté de rapprocher ces deux pages, des deux beaucoup plus fastueuses consacrées au mariage de Charlotte et Maximilien, pour l’effet de contraste. Les auteurs n’évoquent pas non plus l’historique de la maison Habsbourg-Lorraine, laissant le lecteur curieux aller se renseigner, et le lecteur connaisseur du sujet apprécier comment l’incidence de l’histoire de cette maison est intégrée à la fois dans le sort réservé à Ferdinand Maximilien de Habsbourg-Lorraine, à la fois dans les alliances. En revanche, Félix Eloin expose à Charlotte et son époux, la situation contemporaine du Mexique pendant six pages : en particulier l’arrivée au pouvoir de Benito Juárez (1806-1872), et l’intervention de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre, et son exil en 1864. Par curiosité, le lecteur se renseigne également sur deux autres personnages historiques : Charles de Bombelles (1832-1889, Karl Graf von Bombelles, le fils du précepteur de Maximilien) et Félix Eloin (1819-1888, Édouard Joseph Félix Éloin)



Le récit se révèle être donc profondément enraciné dans l’histoire, sans se transformer en un cours d’histoire. Pour autant, l’artiste se livre à une reconstitution historique ambitieuse et remarquable. À l’évidence, il a effectué de solides recherches pour les tenues vestimentaires. Le regard du lecteur commence par s’attarder sur les toilettes de Charlotte : ses robes, les rubans, les couvre-chefs, un éventail, un voile, un nœud dans les cheveux, une ombrelle, un camé, les rangs d’un collier de perle, la forme de ses cols, etc. Cela l’incite à accorder également une attention particulière aux costumes plus stricts de Maximilien : chemises, redingotes, nœud au col, magnifique costume d’apparat pour son mariage, et son bicorne, jusqu’à la parure munificente portée sur sa veste lors de sa cérémonie de prise de pouvoir au Mexique. Le lecteur oublie toute retenue et se délecte tout autant des décors : depuis la hauteur sous plafond impossible dans le palais du roi des Belges, jusqu’à la muraille depuis laquelle Maximilien s’adresse à son nouveau peuple, en passant par la serre royale (que le lecteur aimerait bien visiter), la chapelle dans laquelle Charlotte va se confesser (encore une hauteur sous plafond rendant insignifiante les êtres humains), la salle de bal, le large lit du couple, la décoration du palais autrichien, les façades le long des canaux de Venise, la Scala de Milan, les différentes phases de la construction du palais de Miramar, etc.


L’artiste compose également de somptueuses scènes visuelles : la luxuriance de la végétation dans la serre, l’attelage de la voiture transportant les nouveaux mariés, une entrevue très formelle et quelque peu cruelle dans les jardins du palais entre Charlotte et la reine d’Autriche, les cadavres sur le champ de bataille de Solférino, la hauteur impossible de l’escalier dans le palais des Tuileries avec le tapis rouge sur les marches, etc. Le lecteur se rend compte qu’il est tout aussi captivé par des moments personnels montrant un personnage ou un autre dans une situation mémorable. Grâce à sa direction d’acteur et son talent de mise en scène, le dessinateur sait faire exprimer la singularité d’un comportement : la tristesse insondable de la petite fille subissant le protocole formel à l’occasion du décès de sa mère sans pouvoir laisser éclater son chagrin, la connivence amicale entre Charlotte et Maximilien se promenant dans la serre, la timidité de la jeune femme lors de sa nuit de noces, la joie exubérante de Maximilien lorsqu’il lui annonce que son frère vient officiellement de le nommer gouverneur de Lombardie-Vénétie, l’application démesurée avec laquelle Maximilien épingle un papillon sur un tableau, l’onctuosité doucereuse avec laquelle Charles de Bombelles propose des relations perverses à Charlotte, le calme implacable avec lequel Philippe remet à sa place Sebastian Scherzenlechner qu’il fait cingler de coup de ceinturon, etc.



Progressivement, le lecteur, qu’il soit familier de l’histoire de Charlotte de Belgique ou non, prend conscience que les auteurs réalisent une étude de caractère fouillée. A priori, elle semble être une enfant inexpérimentée dans les choses de la vie : confiante dans le fait que les hommes puissent entretenir une véritable amitié avec elle (sans avoir conscience du jeu de pouvoir constitué par chacune de ces rencontres arrangées), confiante dans l’amour de son époux, dans l’honnêteté de son meilleur ami Charles de Bombelles, dans les promesses des uns et des autres, dans le respect mutuel qu’elle est en droit d’attendre. Pour autant les auteurs n’en font pas une oie blanche : elle comprend parfaitement le comportement infidèle de son mari et l’accepte, elle fait montre d’une compréhension politique et diplomatique, elle s’adapte aux circonstances défavorables de la vie sans se complaire dans le rôle de victime. De séquence en séquence, elle se révèle comme un individu complexe, à la fois le fruit de son éducation, à la fois capable d’autonomie. Le lecteur revient en arrière pour apprécier et évaluer certains visuels symboliques : le traumatisme du rôle que les adultes lui font jouer lors de la mort de sa mère, la fascination pour l’étrangeté et la fragilité des papillons, ainsi que la passion que Maximilien entretient pour eux, le motif de la plume qui commence par celle de la cuisine gardée précieusement.


En creux, apparaît le portrait d’autres personnages. L’ignoble Charles de Bombelles, répugnant à plus d’un titre. Le manque de toute empathie de Sebastian Scherzenlechner qui fait son devoir obéissant sans hésitation, sans questionnement. La droiture de Félix Eloin qui obéit avec la même implication, tout en faisant montre d’empathie. Et bien sûr, Maximilien lui-même. Les auteurs ont pris le parti de le montrer sous le jour de sa vie privée, sans évoquer ses convictions politiques, par exemple son libéralisme en Lombardie-Vénétie. Le lecteur lui accorde immédiatement toute sa sympathie pour sa franchise vis-à-vis de Charlotte, concernant l’inutilité de la courtiser en se sachant en concurrence avec un roi, pour sa passion pour les papillons, pour son amitié véritable vis-à-vis d’elle, conduisant à un beau mariage d’amour. La suite le révèle sous un autre jour, à la fois quant à sa recherche de plaisir, à la fois quant à sa conscience de passer en second en tout après son frère aîné François-Joseph (1830-1916). Les auteurs brodent un peu sur la vérité historique de sa relation avec Napoléon III pour dramatiser leur rencontre en 1864, et accentuer une forme de faiblesse de caractère. Le lecteur voit ce que cela peut laisser augurer pour la suite au Mexique.


Le titre annonce clairement une série consacrée à Charlotte de Belgique (1840-1927), et ce premier tome à son mariage avec l’archiduc. Le lecteur s’immerge dans une reconstitution historique soignée et même léchée, avec une sensibilité élégante dans la mise en scène, et des visuels mémorables. Il assiste à l’appréhension progressive de la réalité par la jeune Charlotte, son adaptation révélant et forgeant son caractère et en parallèle une interprétation finement ouvragée de la personnalité de Maximilien de Habsbourg-Lorraine. Une étude de caractère pénétrante dans un contexte historique hors norme.



mardi 13 mai 2025

L'homme du Mexique

On ne change pas les choses avec la générosité.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1979 en Italie. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour les dessins, et par Decio Canzio pour le scénario. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée, en noir & blanc. Ce tome s’ouvre avec un court paragraphe intitulé : Un homme, une aventure. L’éditeur explique qu’il s’agit d’une collection lancée par l’éditeur italien Sergio Bonelli en 1976. Il ajoute : Les auteurs ont une très grande liberté créative dans cette série innovante qui comptera trente albums. Elle est inaugurée par Sergio Toppi avec L’homme du Nil (1978, réalisé avec Decio Canzio). Les plus grands auteurs italiens et internationaux de l’époque ont apporté leur talent à cette aventure éditoriale : Dino Battaglia (1923-1983), Guido Buzzelli (1927-1992), Guido Crepax (1933-2003), Robert Gigi (1926-2007), Milo Manara (1945-), Attilio Micheluzzi (1930-1990), Hugo Pratt (1927-1995)… Puis vient un texte de deux pages, rédigé par Marc-Antoine Jans, contextualisant la révolution mexicaine entre 1910 et1920, évoquant en particulier le rôle du président Porfirio Díaz (1830-1915), Francisco I Madero (1873-1913), Victoriano Huerta (1850-1916), Pancho Villa (1878-1923), Emiliano Zapata (1879-1919), Álvaro Obregón (1880–1928), Venustiano Carranza (1859 - 1920).


Par une fraîche matinée de mai 1914. La guerre fait rage au Mexique depuis quatre années. Le long du rio Teozongo, sur les derniers contreforts de la Cordillère, un petit convoi ferroviaire suit la voie Ferrocarril Interoceanico. La locomotive ne tire qu’un tender et un wagon armé d’une mitrailleuse. À bord, il n’y a qu’un officier et une douzaine de soldats de l’usurpateur Victoriano Huerta, l’ennemi de la révolution. Pistolet à la main, Pancho Villa s’élance vers la locomotive : sur sa trajectoire se trouve Holly McAllister en train de le filmer. Le premier peste contre le second, mais le caméraman explique que le général ne doit pas se mettre en colère : McAllister vient de tourner une magnifique séquence avec Villa en train de se précipiter sur lui en brandissant fièrement un colt : un sacré bon coup, toutes les salles de cinéma vont se battre pour louer ce film.



Pancho Villa revient à son attaque de train et il lance ses hommes à l’assaut. Ceux-ci s’élancent en criant : Mort aux Huertistes ! C’est alors que du wagon s’abat un feu effrayant sur les assaillants. Les soldats se défendent avec acharnement, les révolutionnaires tombent au sol. En bas du terre-plein de la voie ferrée, confiant, le général attend avec une prostituée à son bras. Un homme vient le prévenir du massacre : il ordonne de faire venir les dynamiteurs. Ceux-ci s’élancent à leur tour. Le premier tombe sous les balles de la mitrailleuse, le second atteint son but. Les révolutionnaires terminent leur œuvre : ni les prisonniers, ni les blessés ne sont épargnés, ils sont abattus froidement d’une balle dans la nuque. Plus tard, un homme américain se présente au général. Jimmy Nolan est venu dans le Morelos pour entrer en contact avec Pancho Villa et avec Zapata, mais les hommes de Huerta l’ont capturé. Il tend à Villa la lettre qui l’identifie comme un agent des services secrets américains. Il vient proposer des armes et des munitions au nom des États-Unis.


L’introduction de Marc-Antoine Jans constitue une bonne indication de la teneur en faits historiques de cette bande dessinée : elle ne s’inscrit pas dans le genre historique à proprement parler, plutôt elle met à profit des éléments historiques sans les développer pour évoquer le cheminement d’une troupe de révolutionnaires, dans un registre qui évoque un western. L’introduction apporte donc les éléments nécessaires au lecteur qui ne serait pas familier de la révolution mexicaine pour comprendre l’importance et le rôle des personnages, ainsi que ce qui se joue quant au destin du pays. Pas de rappel sur la manière dont Villa fut recruté, sur sa stature nationale et ses faits d’armes, ou encore le contrat passé avec la compagnie cinématographique Mutual Film Corporation, pour l’exclusivité de filmer ses combats (ce qui explique la présence d’un caméraman dans son entourage). Par ailleurs, les auteurs mettent en scène une rencontre entre Villa et Zapata en 1914 dans la ville de Guernavaca, alors qu’historiquement ils se retrouvent le 4 décembre 1914 à Xochimilco. De même, ils ne développent pas l’histoire personnelle de Zapata, ou ses convictions politiques et en quoi elles diffèrent de celles de Villa, même s’il se produit un face à face savoureux dans ce tome.



Le récit débute avec un superbe paysage sauvage, une plaine à perte de vue, un fleuve et ses méandres, des cactus, et le passage d’un train : tout est en place pour l’attaque du train, même le caméraman pour immortaliser la scène, et la faire diffuser aux États-Unis. Le scénariste rend compte de l’absence de pitié de part et d’autre, avec pour finir l’exécution sommaire des prisonniers et des blessés. Puis la colonne des guérilleros reprend la marche vers Guernavaca, à travers de nouveaux paysages sauvages magnifiques. Il introduit également un agent des services secrets des États-Unis venu négocier des intérêts économiques, se sachant dans une position de force en tant que fournisseur d’armes et de munitions. Puis le reporter et l’agent suivent Zapata, et ils assistent à l’expropriation des terres d’une hacienda. La séquence est tout aussi sanglante que celle de l’attaque du train, un massacre sans pitié. L’affrontement se termine par l’effondrement brutal de la résistance des Rurales. Les quelques survivants tombent sous les balles des Zapatistes. Ils ne font pas de prisonniers. Le récit se termine avec une tentative d’assassinat, dont la véracité historique n’est pas documentée, dans un site exceptionnel, Teotihuacan, la demeure de Quetzalcoatl le serpent à plumes, un lieu sacré. Aussi, plutôt qu’un récit à proprement parler historique, le lecteur participe à une fiction qui met à profit les zones naturelles, les individus armés qui s’affrontent, et les particularités de ce territoire.


Vraisemblablement venu pour le dessinateur, le lecteur accompagne bien volontiers le caméraman reporter américain pour côtoyer ces personnages historiques, tout en se demandant quelle sera la nature de l’intrigue. Il note l’écart par rapport à la vérité historique, et il constate que le face à face entre Zapata et Villa dure tout juste deux pages : le thème principal du récit se trouve donc ailleurs. Il prend un peu de recul par rapport à ce qu’il a lu : deux confrontations sanglantes, l’une contre l’armée du président du Mexique Victoriano Huerta, l’autre opposant les révolutionnaires à des paysans. L’ingérence des États-Unis dans le conflit sous la forme d’une offre très intéressée d’armes et de munitions. Le questionnement de McAllister sur les révolutionnaires, car leurs actions lui font plus penser à des bandits de grand chemin. Le comportement des révolutionnaires lorsqu’ils arrivent et s’installent dans une ville ou un village. La mésentente immédiate entre les deux meneurs révolutionnaires, sans que cela ne dégénère en un affrontement, la dernière séquence dans laquelle Zapata affirme au reporter qu’on ne change pas les choses avec la générosité. Et l’épilogue cinq ans plus tard revient sur le sort d’un des révolutionnaires. Il apparaît que le récit est fermement ancré dans le contexte de la révolution mexicaine, qu’il en choisit des éléments pour mettre en scène des actions concrètes de ladite révolution, pour évoquer ces actions telles qu’elles se déroulent, plutôt que telles qu’elles figureront dans les livres d’Histoire.



Dès la première page, la rétine du lecteur est à la fête : il retrouve les caractéristiques des dessins de Sergio Toppi : des traits de contours fins et discrètement irréguliers, des hachures parfois très fines et très denses, des cases généralement rectangulaires qui ne sont pas toujours disposées en bande, qui peuvent disposer d’une bordure ou non, dont certains éléments peuvent déborder sur une case adjacente. En fonction de ses inclinations, il va s’attacher plus à telle ou telle composante de la narration visuelle. Cette manière très particulière de parfois faire poser les personnages pour leur conférer plus d’allure, ou une fibre romanesque. Le traitement des décors :la mise en avant des cactus, les textures des roches, le remblai de la voie ferrée, la chaîne de montagne dans le lointain, la végétation, la magnifique tour en pierre dans le premier village, les arbres, l’arrivée dans la grand-rue de Guernavaca, le champ de cannes à sucre, encore des cactus, et la représentation extraordinaire de la pyramide à degrés de Teotihuacan. L’artiste fait des merveilles avec des traits à demi estompés pour sa première apparition, une tête sculptée à la façon gargouille, la perspective créée par les degrés, les sculptures sur ses flancs, et la rue plus classique en front de mer à Long Island.


Le lecteur peut également se focaliser plus sur les personnages. Il se sent impressionné par le sérieux et la sévérité des soldats de l’armée gouvernementale, postés derrière la mitrailleuse à bord du train, avec leurs uniformes officiels. Il peut apprécier le contraste avec la tenue moins formelle des Guérilleros, même s’ils portent tous le sombrero à très large bord, et au moins deux cartouchières, une ou plus à la ceinture et une ou plus en bandoulière. Au milieu de ces individus, il soupire en voyant le sourire enjôleur du caméraman, et sa tenue civile. Il comprend juste en le voyant qu’il ne faut pas accorder sa confiance à Jimmy Nolan, malgré son costume complet avec gilet. Il ne peut pas se retenir de sourire en voyant les deux prostituées qui attendent les clients à la maison close, acquiesçant au jugement de valeur de Villa qui les trouve vieilles et sales. Il voit la différence de prestance entre Villa et Zapata, le premier dans des vêtements ordinaires de paysan, le second dans un très beau costume noir élégant. Après s’être renseigné, il se rend compte que l’artiste a respecté la réalité historique sur ce point. Il revient quelques pages en arrière et a la confirmation que les auteurs ont également respecté et mis en scène le fait que Villa ne buvait pas d’alcool. Le dessinateur impressionne par sa capacité à reproduire les clichés visuels associés aux révolutionnaires mexicains, mine patibulaire, grosse moustache, sombreros surdimensionnés, et dans le même temps il parvient à leur insuffler assez de personnalité pour qu’ils apparaissent comme de vrais individus, et pas juste un empilement de clichés.


Une plongée dans la Révolution mexicaine, nécessitant de disposer des très grandes lignes de ce conflit, en particulier sur le rôle de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, et dans le même temps une fantaisie historique ne respectant pas à la lettre les événements. La personnalité graphique de Toppi irradie à chaque page : les magnifiques paysages, les individus à la fois très humains et plus grands que nature, l’expressionnisme sous-jacent et enchanteur. L’intrigue suit un reporter filmant les révolutionnaires, tout en parlant de la réalité des actes révolutionnaires dans ce qu’ils ont de plus concret et violent. Vénéneux.



lundi 2 septembre 2024

Chapungo

Ce qui arrivera et ce qui se passera ne le sera que par ta volonté.


Il s’agit d’un recueil qui regroupe trois récits indépendants du même auteur. L’édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour les scénarios et les dessins. Il s’agit de bandes dessinées en noir & blanc.


Tzoacotlan 1521, initialement paru en 1976, douze pages - Ils arrivaient… sur leurs effrayants animaux, les étrangers à la peau claire étaient toujours plus proches comme monte une marée mortelle. Noctezuma était tombé. Avant lui, ses cités et ses grandes armées. Le chef de la tribu qui les commandait, il nourrissait les plus grandes inquiétudes pour leur peuple. Il se rendit alors chez leur grand-prêtre, il était très vieux, c’était un saint homme, il parlait aux dieux. Mais lui, il était le chef, il pensait à leur peuple, à ceux qui vivaient, à ceux qui commençaient à peine à vivre, à ceux qui vivraient plus tard et il était en grande peine pour eux. Il était jeune, de haute lignée et il était un guerrier. Il voulait que les dieux les aident. Pour finir Quématzin céda à ses prières. Puis il parla, son regard était tranchant comme une lame obsidienne.



San Isidro Maxtlacingo 1850, initialement paru en 1978, vingt pages – Dans un petit village au Mexique, un beau señor habillé de blanc séjourne pour du tourisme, sur les conseils de son ami Catherwood qui lui avait conseillé de se rendre dans ce pays. Tous les autochtones qu’il croise lui donnent le même conseil : aller à Sans Isidro. Lui en a plein les bottes de ce Mexique, chaleur, fatigue et jungle d’où émergent des visages de pierre hallucinés, des vestiges incompréhensibles, la soif et la sueur toujours. Et maintenant à cause des conseils de cet exalté, il se retrouve dans ce coin misérable et perdu, où il ne pleut pas depuis des mois. Il est écœuré de soleil, de vieilles pierres baroques, de routes poussiéreuses, et désertes. Il lui faut à tout prix repartir le lendemain avec la diligence. Ils commencent à lui courir sur les nerfs, les gens du coin avec leur air sournois et leur harcèlement de cigales. Du fait des conséquences de la sécheresse, la diligence ne part pas, et le Señor finit par se décider d’aller visiter San Isidro pour échapper à ce bled et aux villageois.


Chapungo, initialement paru en 1985, quatorze pages – Deux pilotes à bord d’un avion à hélice survolent une chaîne de montagnes. L’un des deux est inquiet, il demande à l’autre si le moteur droit perd des tours. Son collègue le rassure : tout va bien, mais c’est vraiment un sale coin. Il se souvient du pilote mexicain, c’est justement par ici qu’il est tombé, il y a quelques années, avec un beau chargement, un sacré paquet de dollars en or à ce qui se disait. L’avion a disparu dans les montagnes et n’a jamais été retrouvé malgré les recherches. Au sol, deux frères, Chapungo et Hindalecio voient passer le petit avion. Le premier est convaincu qu’il en aura un comme ça un jour. Le second le morigène : son petit frère ne fait rien pour l’aider.



Une couverture des plus énigmatiques qui frappe par sa composition : les deux tiers de blanc pour la partie supérieure, ce personnage à la tête composite entre un visage de personne âgée à la forme de nez très particulière, une coiffure ou une excroissance qui pourrait aussi bien être un couvre-chef que de nature organique, entre développement tératologique et augmentation corporelle de type science-fiction, sans oublier la superbe mise en couleur, avec ces nuances de vert entre profondeur marine et jungle. Puis vient l’illustration en double page sur la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : un groupe de quatre personnes dans la grand-rue d’un village, de dos, tournées vers le fleuve ou passe un navire à vapeur équipé d’une roue à aube, deux murs de pierre de part et d’autre de la voie, avec une maison modeste à gauche, et une magnifique demeure munie d’une tourelle à droite. Le rendu apparaît très sophistiqué, un noir é blanc, dans lequel l’artiste utilise aussi bien des traits de contour traditionnels, que des hachures irrégulières, des petits traits de textures, du mouchetis pour les montagnes en arrière-plan, des aplats de noir aux contours irréguliers, pour une sensation extraordinaire de chaleur, de pierre, de cours d’eau totalement au repos, de végétation luxuriante. Le lecteur comprend qu’il s’agit de deux illustrations sans rapport avec les trois histoires courtes, mais totalement envoûtantes et pleines de promesses.


Dans ces trois récits, le lecteur est frappé par la liberté de la narration visuelle. L’artiste ne se sent pas tenu par le format de cases rectangulaires alignées en bande. Dans la première page de la première histoire, deux personnages font face au lecteur dans une posture assise, alors que le dialogue laisse à penser qu’ils se font face, le tout étant agrémenté d’un texte en commentaire dont la bordure serait plutôt celle de l’illustration puisqu’il est écrit sur fond blanc sans bordure à gauche ni en haut, et enfin un phylactère pour le chef s’adressant au chaman. La construction des deux pages suivantes se rapproche de cases sans forcément de bordure, avec quand même les personnages qui débordent soit sur la case supérieure, soit sur celle de droite. Pour la planche suivante, c’est à nouveau une illustration unique : le chaman en train de parler dans un double phylactère, avec deux têtes dans l’ombre de son corps à droite, venant illustrer la personne dont il parle. Les deuxième et troisième planches de San Isidiro Maxtlacingo s’apparentent plus à une illustration chacune accompagnée d’un court texte. Dans la cinquième planche, quatre chevaux tirant une carriole occupent l’équivalent de la case en haut à droite de la page et celle en bas à gauche dans un unique dessin suivant cette diagonale, pour un effet narratif clair et remarquable. Deux pages plus loin, un morceau de végétation apparaît en colonne sur toute la hauteur de la page, les cases horizontales étant accrochées comme des panneaux sur ce mât. Le dernier récit retrouve un format de cases disposées en bande, plus classique même si certaines cases sont comme en insert, et si certains personnages débordent sur plusieurs cases.



Les représentations elles-mêmes mettent à profit de nombreuses possibilités du dessin : de petits traits de textures pouvant évoquer les techniques de gravure de Gustave Doré (1832-1883), de solides aplats de noir donnant du poids à un élément visuel, des traits fins courant en parallèle par exemple pour les chevelures, des mosaïques de petits motifs variés pour la décoration d’un manche de poignard sacrificiel, des surfaces blanches se confondant avec le blanc de la page, des mouchetis de noir ou des mouchetis de blanc, des griffures sur une surface noire, des cercles parfaits pour le soleil, des zones ou des traits partiellement effacés, des traits enchevêtrés jusqu’à former des figures abstraites ne prenant leur sens que dans le contexte du reste de la case ou de la planche. Le lecteur peut très bien ne pas prêter attention à toutes ces techniques, et ne ressentir que les impressions très diverses qu’elles produisent. Il se rend compte également qu’il ralentit parfois sa lecture, voire qu’il s’arrête, le temps d’une image saisissante : le chef portant ses armes et ses signes de pouvoir, une cascade dans une formation géologique singulière, une mitrailleuse lourde crachant la mort, des visages de pierre hallucinés émergeant de la jungle dense, des cactus, un modèle réduit d’avion à base de bouts de bois bruts, un chapeau très fatigué pour Hindalecio le frère de Chapungo, etc. Tous ces éléments visuels participent à transformer chaque environnement en une fantasmagorie.


Chaque nouvelle raconte une histoire simple et directe : l’asservissement des populations autochtones par l’envahisseur espagnol en 1521 au Mexique, le racisme ordinaire d’un Espagnol effectuant une forme d’ancêtre du tourisme au Mexique, et l’obsession d’un paysan souhaitant retrouver la carcasse d’un avion dans les montagnes, qu’aurait vu son défunt père. Toutefois l’aspect fantasmagorique de ces récits incite le lecteur à les aborder comme des contes. Dans le premier, une intervention divine, ou l’illumination du chaman couplée à coïncidence trop belle pour être vraie, met en avant le prix à payer pour voir sa volonté se réaliser (un sacrifice humain rituel), ainsi que l’inéluctabilité du destin, ou de l’Histoire en marche. Le chef aura beau eu se battre pour son peuple, et sacrifier ce qu’il a de plus cher, cela ne changera rien à l’avancée des conquistadors. La deuxième nouvelle peut faire penser à une atmosphère à la Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), avec cet homme qui succombe à un rituel surnaturel du peuple autochtone. Enfin la dernière met en scène le comportement monomaniaque d’un individu qui ne voit le monde qu’au travers de ce prisme, avec une tendance paranoïaque affirmée. Ainsi, tout étranger devient un individu ayant pour seul objectif de contrarier sa progression vers le but obsessionnel qu’il s’est fixé, et doit être éliminé. Dans un moment ironique, l’obsession du frère pour l’or ne rivalise pas d’intensité avec celle de Chapungo, qui de fait prévaut une nouvelle fois.


Pour un lecteur néophyte, ce recueil de trois histoires courtes constitue une belle opportunité de découvrir l’art singulier de conteur de Sergio Toppi, sa liberté dans la narration visuelle, sa maîtrise du récit court pour raconter une histoire au premier degré, avec un second niveau de lecture comme un conte. Pour le lecteur appréciateur de ce créateur, il retrouve toute sa maîtrise des techniques de dessins, de construction de pages, de capacité à générer un léger décalage fantastique, aussi séduisant que fatal.



mardi 26 septembre 2023

Hollywoodland T02

La célébrité, ça s’attrape en couchant, comme la syphilis.


Ce tome fait suite à Hollywoodland 1 (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition initiale date de 2023. Il a été réalisé par Éric Maltaite pour les dessins et les couleurs, et par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


En 1923, Thomas Fisk Gof (1890-1984) a arrêté son véhicule sur la route et il montre les supports en bois sur une colline à quelques centaines de mètres de là, aux deux passagers : sa compagne Hazel et Dvorak, le preneur de vue avec sa caméra. H O L L Y W O O D L A N D : il voit déjà ces treize lettres de cinquante pieds de haut, sur trente pieds de large chacune, une enseigne publicitaire pour des promoteurs immobiliers, réalisée par son entreprise Crescent Sign Compagny. Chaque tronçon s’éclairera en alternance : d’abord HOLLY, puis WOOD, LAND ensuite. Ils reprennent la route et arrivent en bas des montants en bois destinés à recevoir les lettres ; les ouvriers sont déjà pied d’œuvre. Fisk Gof enjoint à Dvorak d’installer sa caméra : celui-ci obtempère, mais il signale un problème, les boucles de Latham dysfonctionnent. En clair, la caméra est en panne. Le publicitaire s’énerve et exige que le caméraman aille immédiatement redescendre à pied jusqu’à L.A., et lui remonte sur son dos une autre caméra en état de marche. Hazel lui indique que c’est peine perdue : son meilleur coup publicitaire est déjà en marche, les treize mules, chacune portant une lettre, arrivent déjà au pied de la colline Lee.



Lincoln Heights jail, sept pages : un bel homme musclé est en train de descendre un whisky dans une grande piscine privée, avec une vue imprenable sur Los Angeles. Une femme un peu plus âgée que lui surgit hors de l’eau devant lui, avec une posture aguicheuse. Il songe à sa situation : quand il a débarqué à L.A., il avait d’autres rêves en tête. Il se voyait –qui l‘eut cru ? – devenir acteur, un acteur célèbre comme il se doit. Mais contrairement aux meilleurs whiskies, les rêves, eux, vieillissent mal. Lorsqu’il est arrivé à L.A. il était plutôt bien fichu : un losange sur deux solides guiboles. Belle gueule de rebelle, yeux bruns, sourire carnassier. … On le confondait souvent avec Robert Mitchum, excusez du peu ! Le hic, c’était que le rôle de Robert Mitchum était déjà pris… par Robert Charles Durman Mitchum himself. Mais bon, comme lui l’a dit la première femme avec laquelle il a couché, avec laquelle il a couché pour du pognon : quand on est armé comme il l’est, on n’a pas peur de se faire dévaliser en pleine rue. Buisson ardent, comme il l’avait surnommée, était la femme d’un producteur de séries B. Quand il évoquait avec elle sa carrière en lui demandant si son producteur de mari ne pourrait pas, par hasard… Elle coupait court, en lui demandant pourquoi il irait user sa salive sur les plateaux de tournage. Alors qu’il y a une manière autrement plus agréable d’en faire usage, répondait-elle, tout en se remettant à le chevaucher au lit. Buisson ardent aurait pu être ma mère. Elle avait tourné avec Chaplin à la Keystone, c’est dire !



Les auteurs conservent la même structure que pour le premier tome : une introduction, ici de six pages) sur le les lettres elles-mêmes du signe Hollywoodland, puis sept histoires courtes, deux de sept pages, et les cinq autres de cinq pages, toutes consacrés à des personnages différents, sans lien entre elles, sauf une exception sur un rôle de Katherine Hepburn dans un film fictif (un écho de la deuxième histoire, dans la septième), avec point commun de se dérouler à Los Angeles et d’être en lien direct avec l’industrie cinématographique. Dans le premier tome, l’introduction mettait en scène le raccourcissement de treize à neuf lettres. Ici, il s’agit de l‘installation originelle des treize lettres. Le scénariste reprend les principaux éléments : treize lettres, une agence de communication, tout en prenant la liberté de préférer des lettres en métal, plutôt que des lettres en bois, leur matériau d’origine. À Hollywood, tout est spectacle et l’origine du mot sur la colline en relève : ce n’est pas la bonne entente entre époux, la grande mise en scène pour l’arrivée des lettres à dos de mulet est mise à mal par leur libido, l’immortalisation de la scène ne se fera pas car la caméra ne fonctionne pas. Et pourtant, le spectacle doit continuer : les lettres seront installées comme prévu, et la séquence se termine par un retour en 1949, avec l’oncle Abner Elijah Washington et son neveu Ray, les deux principaux personnages de la scène introductive du premier tome. Le dessinateur a l’air de prendre grand plaisir à évoquer les collines, à représenter la voiture décapotable, à mettre en scène ces personnages aux sensibilités diverses, de l’entrepreneur ayant imaginé ce dispositif, à sa femme très premier degré, sans oublier les mulets très actifs, et les afro-américains détendus avec un naturel remarquable.


Comme le promet le titre, le lecteur trouve des références au cinéma hollywoodien : une affiche du film Ça commence à Vera Cruz (The big steal, 1950) film réalisé par Don Siegel avec Robert Mitchum, l’évocation d’autres acteurs comme Charlie Chaplin (1889-1977), Katharine Hepburn (1907-2003), Spencer Tracy (1900-1967), la mention de Bwana Devil (1952, réalisé par Arch Oboler) premier film en 3D, Un Américain à Paris (1951) réalisé par Vincente Minnelli (1903-1986), African Queen (1951) réalisé par John Huston (1906-1987). Les auteurs intègrent quelques marqueurs de l’époque, comme les lunettes 3D, ou une belle voiture Duesenberg. Outre les éléments relevant de l’industrie du cinéma et du lieu Hollywood, le lecteur perçoit d’autres caractéristiques : le métier de gigolo pour occuper les riches épouses prenant de l’âge, la motivation d’être actrice ou acteur pour se sortir de sa condition sociale d’origine, le racisme ouvert envers les minorités ethniques comme les Japonais, les Chinois, les afro-américains, les Mexicains, les Chicanos, l’artiste peintre réalisant des affiches de film. La dernière histoire montre deux journalistes du magazine Movie Life se déplaçant au Mexique pour visiter un pueblo ayant adopté le nom de Los Angeles, avec une enseigne sur une colline OLÉWOOD, et des noms de rue reprenant ceux de célèbres artères d’Hollywood.



Chaque nouvelle propose au lecteur de suivre le chemin de vie d’un personnage, ou un moment dans la vie d’un groupe de personnes. Le premier s’avère irrésistible : les auteurs mettent en scène un bel homme d’une trentaine d’années que les circonstances de la vie ont amené à satisfaire de riches épouses oisives et plus âgées que lui : un gigolo. Certes, il voulait être acteur, comme la plupart des gens venant à Hollywood. À l’exception d’un court dialogue dans une demi-page, le scénariste adopte une narration tout en voix intérieure, le gigolo commentant ses choix et sa vie, évoquant un détective privé commentant son enquête dans un polar de type hardboiled. Le ton mêle une forme de cynisme mesuré avec une forme d’autodérision, aboutissant à des sentences qui font mouche comme : Le synopsis du film ? Toujours le même : plus les organes des épouses descendent (avec l’âge), plus le sien doit monter. Le dessinateur se montre épatant dans sa mise en scène, efficace et nourrie par les images de film, devenues des stéréotypes : le luxe des villas (avec grande piscine et vue imprenable), la vue de nuit sur les lumières de Los Angeles depuis un point de vue de route en lacet, la scène de prison, les hommes défavorisés et désœuvrés sur le trottoir, les belles carrosseries, le petit village mexicain avec son maire débonnaire.


Comme dans le premier tome, l’artiste sait insuffler une vie dans chacun de ses personnages : l’assurance virile du gigolo mais aussi la conscience qu’il ne sera jamais acteur, ses différentes conquêtes prenant leur pied chacune à sa manière, le calme plein de détermination de Consuelo refusant la résignation de sa mère Abuela, les postures très différentes des cinq hommes attendant pour une audition, la révolte calme et déterminée de la caissière à l’entrée du cinéma dans sa guérite vitrée, la concentration professionnelle de l’amérindien peignant une affiche, l’assurance de la journaliste du magazine Movie Life, le grand sourire du maire de Los Angeles au Mexique, sans oublier sa fine moustache encore plus grande. Il donne à voir des environnements spécifiques et particuliers, des êtres humains différents par leur morphologie, leur âge, leur origine, leur tenue vestimentaire, etc. Il donne vie à chacun d’entre eux, en phase avec leur histoire personnelle. Le lecteur côtoie des individus pleinement incarnés, confrontés à un milieu socio-économique bien défini, en 1951 / 1952, années repérables grâce aux films référencés. Il ressent aussi bien la résignation du gigolo pour qui le rêve américain n’adviendra pas, que le racisme ordinaire et explicite s’exerçant à l’encontre des citoyens de couleur, de fait des êtres humains de second ordre pas vraiment égaux en droit dans une société qui privilégie les individus à la peau blanche. Dans le même chapitre, ces individus font l’expérience de la vie, sans rancœur qui les rongerait, sans haine de cette forme sous-jacente d’oppression systémique. Le gigolo profite de la vie et des richesses de ces dames fortunées qui ont recours à ses services. L’aspirante actrice mexicaine s’installe avec sa mère sur une plage à leur disposition pour elles toutes seules. Les employés exploités par un patron de cinéma profiteur se serrent les coudes dans une solidarité enviable. Le responsable du pueblo jouit d’une forme du rêve américain plus authentique avec une fin de film ouverte. Chacun a su trouver ou construire son alternative au système qui ne leur offre pas de place. Il y a une façon d’accepter la réalité des choses sans aigreur qui rappelle par moment l’humanisme de Will Eisner.


Étrangement, les auteurs ont abandonné le dispositif de donner un prénom commençant par une lettre du mot Hollywoodland au personnage principal de chaque histoire. Ils ont conservé le principe d’une introduction consacré à l’histoire des lettres Hollywoodland, ainsi que de chapitres avec autant de situation différente d’un être humain dans son rapport avec l’industrie cinématographique hollywoodienne. La narration visuelle d’Éric Maltaite semble plus organique que dans le premier tome : elle semble avoir gagné en authenticité dans les environnements, en empathie avec les personnages. Zidrou met tout son talent de scénariste dans la création de personnages et d’histoires aussi banales qu’uniques, aussi classiques que baignant dans une sensibilité rare et juste, avec l’art et la manière de convoquer les références justes pour recréer cette époque et cette société.