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mardi 18 novembre 2025

Charlotte impératrice T04 60 ans de solitude

C’est toujours facile de juger, après.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 3 - Adios, Carlotta (2023) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-quatorze pages de bande dessinée.


Lors de la traversée de retour depuis le Mexique vers l’Europe, Charlotte est en train de vomir dans sa cabine, au rythme des fortes vagues. Quelques mois plus tard, la comtesse de Zichy témoigne devant trois hauts responsables : L’impératrice est restée cloîtrée dans sa cabine pendant l’essentiel de la traversée. Même lors de l’escale à Cuba, elle a refusé de descendre à terre. Les trois hommes lui posent des questions : À quoi s’occupait-elle ? Pendant la traversée a-t-elle paru perturbée ou agressive ? Ses propos étaient-ils incohérents ? A-t-elle montré des signes de démences, quels qu’ils soient ? La comtesse répond que l’impératrice travaillait. Elle relisait ses dossiers, prenait des notes, elle préparait ses arguments pour convaincre Napoléon III de sa tragique erreur. Elle mangeait peu car elle avait des nausées. Le mal de mer, sans doute. Mais dans l’ensemble, elle paraissait raisonnable. Maussade oui, mais pas folle.



Lors de ladite traversée, dans sa cabine, Charlotte de Belgique plaque ses mains sur ses oreilles : le vacarme lui est insupportable ! Un officier descend dans la salle des machines pour demander aux mécaniciens de diminuer le bruit des machines. À part couper les machines, ils ne voient pas bien comment faire. Il remonte dans la cabine et de l’impératrice, et il lui propose d’en matelasser les murs, ce qu’elle accepte. Charles de Bombelles et la comtesse de Zichy se doutent bien que sa majesté va au-devant de sérieuses désillusions, mais qui sont-ils pour la détromper. C’est après leur arrivée en France que les ennuis commencent. À Saint-Nazaire, l’accueil est lamentable : en guise de bienvenue, ces idiots de Français hissent le drapeau… du Pérou. Le maire se décide tout de même à monter à bord avec un bouquet de fleurs. Il l’offre à l’impératrice qui le prend et lui jette à la figure. Elle exige de savoir où sont les troupes censées lui rendre honneur. Le maire explique tant bien que mal qu’ils n’avaient pas reçu de consignes officielles des Tuileries, mais qu’ils ont tout arrangé : sa majesté sera logée à l’hôtel Bely, une maison de qualité où elle pourra faire un bon dîner et passer une nuit. Charlotte rétorque qu’elle ne veut pas passer la nuit ici, car elle est attendue à Paris par l’empereur. Hélas il n’y a pas de train pour Paris avant le lendemain. À l’hôtel, elle refuse l’invitation du maire à dîner et s’enferme dans sa chambre. Elle a reçu une lettre de son frère Philippe, comte de Flandre. Celui-ci lui conseille de sortir au plus vite de la fatale entreprise qu’est la couronne mexicaine, et de réfléchir au proverbe vieux comme le monde : Malheur aux vaincus. Surtout quand ces vaincus sont allés volontairement s’exposer à la défaite, et cela sans la récompense d’un vrai devoir accompli.


Bon, c’est sûr que ça ne va pas être la joie ce tome, même si le lecteur ne dispose pas de connaissances historiques. Il n’y a qu’à regarder la couverture, ou à lire les premières pages pour le comprendre. Charlotte a basculé de l’autre côté. Cela peut sembler un peu étrange de prime abord. Les tomes précédents racontaient l’histoire de son point de vue, depuis sa rencontre avec Maximilien de Habsbourg-Lorraine (1832-1867), jusqu’à sa gouvernance en tant qu’impératrice du Mexique, avec une ligne politique tout à fait admirable. Certes, le lecteur avait assisté à l’événement traumatique du décès de Louise d'Orléans (1812-1850), ainsi qu’au retour de son mari empereur du Mexique ayant tenté de la ravaler au statut d’épouse destinée à lui donner une descendance. Toutefois, il n’avait pas forcément mesuré la portée de la maxime énoncée dans le premier tome : Lourde est la tête qui porte la couronne. Au cours de ce tome, un personnage fait également remarquer que : C’est toujours facile de juger, après. Enfin, même en sachant que les auteurs ont librement mélangé les incidents authentiques, les suppositions et l’invention pure, la découverte du destin de Charlotte n’en reste pas moins éprouvante.



Le lecteur se résigne à suivre l’héroïne dans sa déchéance inéluctable. Il n’en devient que plus sensible aux informations visuelles allant dans ce sens. Comme à son habitude, l’artiste réalise des dessins avec des aplats de noir gracieux venant donner du poids à chaque case. Le lecteur sent l’empathie l’emporter dès la deuxième case devant cette femme avec les larmes dans les yeux sous l’effet de la douleur des spasmes des haut-le-cœur. Il souffre avec Charlotte quand elle se plaque les mains sur les oreilles pour atténuer un vacarme insupportable, quand elle pleure de rage à la lecture de la lettre de son frère Philippe. La souffrance de cette jeune femme le submerge en voyant son angoisse irrépressible convaincue qu’on cherche à l’empoisonner, l’étrange ferveur maladive qui l’étreint devant une croix renversée accrochée au mur, la détresse insondable alors que la jeune Mathilde emporte le nouveau-né dans ses bras, etc. Les dessins montrent la même Charlotte que dans les tomes précédents : déterminée, pleine d’énergie et de volonté… Et il apparaît plus sur son visage, dans ses gestes et ses postures : une intensité émotionnelle hors de contrôle, un emportement sans plus de retenue, une agitation maniaque. L’artiste sait combiner à la fois la femme qu’elle a été, et celle qui ne perçoit plus le monde que par le prisme de son obsession.


Le registre narratif change, passant de l’ascension de l’empereur et de l’impératrice du Mexique, à leur chute. Outre le plus grand nombre de visages arborant des expressions graves, sombres, animées de sentiments négatifs, et parfois torturées, le lecteur peut voir la gravité pesante s’infiltrer dans les cases, par la mise en scène. Il y a cette forme officieuse de tribunal avec les trois personnages chargés de recueillir les témoignages, dont les sièges sont en hauteur, dominant les personnes venant exposer le comportement de l’impératrice, les intimidant. La détermination des quatre ouvriers enfournant du charbon dans les machines du transatlantique comme si leur vie en dépendait. Le sérieux et premier degré de Dame Almonte, qui contrastent d’ailleurs avec son comportement vulgaire. La compassion miséricordieuse du pape Pie IX (1792-1878), la dignité mêlée de résignation de Maximilien allant devant le peloton d’exécution, la terreur de la servante Mathilde face au comportement erratique et agressif de Charlotte, la nausée provoquée par la cuisse de poulet brandie sous son nez, la gloutonnerie fatale de la comtesse de Zichy, la déchéance progressive de l’impératrice. L’artiste sait doser à la perfection l’équilibre entre les décors et les personnages, la reconstitution historique et le drame humain, la tragédie personnelle.



En fonction de sa familiarité avec l’Histoire, le lecteur focalise plus son attention sur la découverte du destin de Charlotte de Belgique, ou sur l’interprétation qu’en donnent les auteurs. Il est possible qu’il lui faille un temps d’adaptation pour accepter l’évolution de cette femme. Il se rappelle que le récit brosse en creux sa personnalité, ayant établi ses convictions et son esprit de ressource. Avec cette idée en tête, il considère autrement la progression de son état mental, en particulier il repense aux épreuves qu’elle a dû affronter, aux nombreux traumatismes auxquels elle a été soumise. La découverte de la vie dissolue de son époux, les avances répugnantes de son meilleur ami, la charge écrasante d’être responsable d’un peuple, l’immersion dans la vie des citoyens les plus pauvres du Mexique, la réalité concrète des atrocités de la guerre, la double contrainte d’engendrer l’héritier de la couronne et la maladie sexuellement transmissible de son époux, l’absence de toute maîtrise sur la situation de son empire.


Ce dernier tome n’épargne en rien l’impératrice dans sa fonction. Elle se heurte de plein fouet aux forces réelles du pouvoir. Elle fait l’expérience des limites de son titre, à commencer par le fait qu’elle règne sur un pays lointain, jouissant de peu de considération en Europe, n’ayant qu’une valeur tactique, déconnectée de l’intérêt de son peuple. En filigrane, les auteurs mettent en scène avec adresse des stratégies de politique internationale, avec des paramètres comme les intérêts des nations, et les caprices des grands du monde. Elle se heurte aussi bien au mépris du pouvoir temporel que du pouvoir spirituel. Elle interprète ces rebuffades comme une atteinte à la fonction qu’elle incarne, qu’elle personnifie. Elle l’intériorise comme une attaque physique, ce qui la mène sur la pente de la paranoïa, et aussi de l’incompétence, ce pour quoi elle doit être punie, d’une manière inattendue. Le lecteur la suit jusqu’à la fin de sa vie. Les auteurs ont la prévenance de montrer au lecteur ce que sont devenus d’autres personnages majeurs comme la comtesse de Zichy, Charles de Bombelles, le général Alfred van der Smissen, sans oublier Félix Éloin.


Un drame, une tragédie, tout ce qui monte doit redescendre. Le lecteur retrouve la haute qualité de la narration, aussi bien visuelle que structurelle. Il ne peut pas échapper au sort de Charlotte de Belgique qu’il accompagne jusqu’au bout, appréciant à sa juste valeur le sort de ceux qu’elle a côtoyés, avec l’expression d’une sorte de justice immanente. Il s’interroge sur la morale de cette histoire, entre couronne trop lourde à porter, hubris, colonialisme, volonté de réformer, gouverner avec la conviction de savoir ce qui est bon pour le peuple, impossibilité d’appréhender toute l’ampleur de l’exercice du pouvoir, etc. Accablant.



mardi 4 novembre 2025

Charlotte impératrice T03 Adios, Carlotta

Certaines terres sont stériles. Une graine ou mille, peu importe !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 2 - L'Empire (2020) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-quatorze pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec poème de 1866, écrit par Vicente Riva Palacio (1832-1896), où se répète le vers Adieu, Mama Carlotta.


Il y a bien des siècles vivait une vieille femme solitaire, qui habitait une minuscule hutte. Elle n’avait pas d’enfants. Et personne ne se souciait d’elle. La vieille femme pleurait nuit et jour pour avoir un enfant. Mais bien sûr, sans résultat. Un jour elle prit un œuf, l’enveloppa dans un tissu de coton et le mit dans un coin de sa hutte. La vieille femme veillait sans relâche sur l’œuf dans l’espoir qu’il lui donnerait peut-être un enfant. Mais rien ne se passai et chaque jour la femme devenait plus malheureuse. Un matin, alors qu’elle venait examiner l’œuf, elle trouva sa coquille brisée et à l’intérieur était assis le plus petit et le plus joli nouveau-né qu’on puisse imaginer. C’était un garçon. La vieille femme était bouleversée. C’était enfin l’enfant qu’elle avait tant désiré. La vieille femme aima l’enfant comme une mère. Mais pour une étrange raison, il cessa de grandir et on commença à l’appeler Le Nain. La vieille femme n’en avait cure. Tu seras un grand roi, un jour ! Disait-elle persuadée que l’enfant était destiné à de grandes choses. Un jour, la vieille femme dit au nain : Va au palais du roi et défie-le de mesurer sa force à la tienne. Le nain protesta : Mais le roi est bien plus fort et plus grand que moi. La vieille femme insista et le nain fut forcé d’obéir. Il partit voir le roi et le défia.



L’impératrice Charlotte a mobilisé toute la garde pour un rendez-vous avec son mari, et le colonel Alfred van der Smissen l’interroge sur ce choix, tout en chevauchant. Elle lui répond que c’est pour la protéger, comme son père lui a dit de le faire. Elle continue : Il sera dorénavant sous ses ordres directs, et il devra passer du temps à Mexico, s’il est capable de réfréner ses instincts barbares. Il répond qu’il est à ses ordres et il explique que l’empereur fait route vers Puebla, et qu’ils y seront avant lui. Elle répond qu’elle sait : c’est un trait de caractère de son mari, il n’est jamais pressé. Cela fait un mois qu’elle l’attend à Mexico, et elle a décidé de venir à sa rencontre, pour qu’il cesse de lambiner en route. Alors qu’elle a mis pied à terre avec le colonel, Charlotte voit arriver vers elle, un individu vêtu d’un large poncho aux couleurs passées, un sombrero à large bord, qui la prend dans ses bras et l’embrasse à pleine bouche, sous le regard insondable du colonel, et le regard amusé de Charles de Bombelles. L’empereur l’emmène pour lui montrer un autel consacré à la Madone de Guadalupe, avec un tapis de roses : les jeunes Mexicaines lui déposent des offrandes pour qu’elle favorise leur fertilité. L’empereur se recueille devant la statuette, et il félicite son épouse pour l’excellent travail qu’elle a accompli.


Fin de la récréation ? Il y a de cela, et en même temps le ressenti du lecteur se trouve plus proche de la tristesse et de la frustration, en phase avec Charlotte. Il s’était déjà retrouvé prostré avec elle, avachie sur le trône à l’annonce du retour de l’empereur à Mexico à la fin du tome précédent. D’une certaine manière, la parenthèse enchantée arrive à son terme : Charlotte a pu assumer les charges d’impératrice, elle a gouverné et implémenté des réformes dans une vision politique constructive et progressiste… enfin pour un empire colonisateur. Plutôt que de se morfondre dans une posture de victime attendant que tombe le couperet, elle fait le choix courageux d’aller à la rencontre de son mari, pour passer à la phase suivante. Le lecteur sent son cœur fondre de commisération quand les premiers mots de l’empereur sont pour évoquer la question de la fertilité. Par cette seule phrase, il remet son épouse à sa place : celle qui a la responsabilité de lui donner une descendance, d’être une matrice reproductrice. Il l’humiliera sans pitié devant tous ses ministres, en sa présence, quand il évoque son infertilité de manière publique : Certaines terres sont stériles, une graine ou mille, peu importe ! Il souhaite également lui imposer des rapports sexuels, à la fois au titre de ses devoirs conjugaux, à la foi comme obligation de donner le jour à un héritier. Le pincement au cœur gagne encore en intensité quand il reprend sa place de chef du gouvernement, pour mettre en œuvre sa politique sans prendre en compte celle mise en œuvre par son épouse. Mais…



En entamant ce tome, le lecteur craint justement cette humiliation pour Charlotte : le retour de l’empereur Maximilien qui va la remettre à sa place d’épouse et de génitrice de la lignée, sous l’influence néfaste de Charles de Bombelles, et en cohérence avec la place de la femme à cette époque. D’ailleurs les dessins montrent bien les humiliations sciemment infligées par l’empereur : le recueillement devant la Madone de Guadalupe pour le culte de la fertilité, l’accès d’autoritarisme dans la chambre à coucher pour imposer une relation sexuelle, le plaisir évident à humilier Charlotte en abordant de manière explicite son infertilité devant tous les membres du gouvernement, en sa présence, avec un petit geste pour se friser les moustaches, la tranquille assurance avec laquelle il annonce le voyage en Europe à l’occasion de l’exposition universelle… sans oublier deux petits sourires en coin abjects au dernier degré de Bombelles. Mais Charlotte fait preuve de plus de ressources que ça : elle ne se voit pas comme une victime, encore moins une potiche. Elle sait, elle aussi, prendre conseil auprès de personnes bien avisées, dont la surprenante comtesse de Zichy. Ainsi l’impératrice reprend l’initiative quant à la conception d’un héritier, quant à la connaissance du territoire, avec une vision politique très claire.


Comme dans les deux tomes précédents, le lecteur se régale de la narration visuelle. Tout commence avec trois planches construites avec des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’immensité du paysage, de la taille à la fois imposante de la garde de l’impératrice, et de son insignifiance dans un environnement d’une telle échelle. Par la suite, le lecteur ressent l’intelligence visuelle de la construction de différents passages : le recueillement de l’empereur devant la Madone de Guadalupe, le face-à-face entre lui et son épouse dans la tente maritale faisant apparaître qui a l’ascendant sur l’autre, et comment cette position évolue, les hésitations de séduction malhabile de Charlotte vis-à-vis d’Alfred van der Smissen, la domination patriarcale à couper au couteau dans la salle du gouvernement, l’étonnante intimité humaine entre elle et le père Rafael Miranda dans une cellule de prison, etc. L’artiste sait aussi bien établir un décor et montrer comment les personnages y évoluent, l’incidence qu’il a sur eux, que faire ressentir un état d’esprit d’un personnage dans une scène.



La narration visuelle transporte le lecteur également dans des moments inattendus et consistants. La présence de l’iguane en contrepoint de la chevauchée de la garde, l’apparition portée par une gaité artificielle de l’empereur dans son accoutrement improbable avec son poncho bigarré, Maximillien touchant la main de Charlotte en planche sept ce dont se souvient le lecteur en assistant à leur étreinte chaleureuse en planche soixante-quatre, Sebastian Scherzenlechner élégamment humilié par un simple regard de l’impératrice et de la comtesse de Zichy, la magnifique verdure autour d’un étang avec son saule pleureur et ses nénuphars, les indéchiffrables statues mayas du palais Uxmal, la procession funéraire pour Léopold premier, van der Smissen remettant un officier français à sa place en lui faisant mordre la poussière, l’incroyable crédibilité et entrain de Maximillien lorsqu’il prononce un discours de motivation qui lui a été inspiré par son épouse, la condescendance de Charles de Bombelles vis-à-vis de van der Smissen, etc. L’artiste sait aussi bien immerger le lecteur dans chaque lieu, que lui faire ressentir les émotions et les intentions des personnages, avec une mise en couleurs élégante qui vient renforcer l’ambiance de chaque scène, entre naturalisme et expressionnisme.


En fonction de sa familiarité avec l’Histoire, le lecteur découvre l’intrigue du tout au tout, ou bien il en retrouve les grandes lignes, certaines aménagées dans le cadre de cette fiction assumée et voulue par les auteurs. Sa sympathie pour Charlotte reste pleine et entière, son admiration allant même grandissant en constatant sa capacité d’adaptation pour continuer à participer au gouvernement, reprendre l’initiative sur les manœuvres de son époux pour bénéficier à nouveau de ses faveurs sexuelles, malgré son état de santé à lui. Le lecteur sent que derrière la reconstitution historique et les aménagements, les auteurs poursuivent leur étude de caractère, avec une habileté tout en nuance et en élégance. Il voit Maximilien faire de son mieux, malgré ses défauts de caractère. Il observe avec respect la manière dont l’héroïne fait preuve d’une intelligence politique et d’une perspicacité vive, sachant analyser les situations et mobiliser les ressources nécessaires, à commencer par les bons conseils, pour établir des stratégies de préservation de sa personne, et des manœuvres lui conservant sa liberté d’action. Les personnages secondaires (De Bombelles, van der Missen, Rafael Miranda) apparaissent eux aussi complexes, plausibles, humains. En parallèle court donc ce conte sur une vieille femme rêvant d’avoir un enfant. Le lecteur comprend bien la dimension mythologique et il identifie au fur et à mesure sa dimension métaphorique, changeante en fonction des situations : entre le désir d’enfant de la vieille femme et le devoir d’enfant imposé à Charlotte, la volonté de devenir roi pour son fils et le devoir d’être empereur pour Maximilien, les épreuves imposées à l’enfant et celles imposées au peuple du Mexique, etc.


Quel que soit son niveau de connaissance en histoire, le lecteur s’y était préparé : le début de la fin. Cela n’obère en rien le plaisir de lecture. Les auteurs continuent de faire exister leurs personnages de manière remarquable et sensible, leur conférant une complexité très humaine. La narration visuelle atteint une élégance formidable, aussi bien par ses mises en scène, sa direction d’acteurs, son équilibre entre exotisme et son caractère pragmatique. Un drame poignant.



mardi 21 octobre 2025

Charlotte impératrice T02 L'Empire

Équité dans la justice


Ce tome est le second d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Charlotte impératrice - Tome 1 - La Princesse et l'Archiduc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Fabien Nury pour le scénario, par Matthieu Bonhomme pour les dessins, et Delphine Chedru pour les couleurs. Il comporte soixante-dix pages de bande dessinée. Ce tome s’ouvre avec la proclamation du vingt-neuf avril 1864, à Mexico, instaurant une monarchie tempérée et héréditaire sous un prince catholique au Mexique, le titre d’Empereur du Mexique pour le souverain, et Maximilien d’Autriche comme premier empereur, avec Charlotte de Belgique comme régente en cas du décès de Maximilien ou pour tout autre motif l’empêchant de régner.


Allongés nus sur la pelouse, sous une nuée de pétale, Charlotte éprouve un plaisir intense dans une étreinte passionnée avec un homme. L’appel de ses trois demoiselles de compagnie la tire de ce rêve. Elle se lève de son lit dans sa cabine, et se laisse habiller et coiffer par elles. Une d’elles lui fait observer qu’elle a beaucoup maigri. Elles vont devoir ajuster toute sa garde-robe, il est urgent qu’elle se remplume un peu. La fille du roi des Belges répond qu’elle ne voit pas ce qu’il y a de mal à perdre un peu de poids. Elle a passé cinq années de sa vie à s’engraisser à Miramar, elle préfère sa forme actuelle. Elle sort enfin de sa cabine, apprêtée comme son rang l’exige, et indique à Félix Éloin qu’on ne presse pas une impératrice lorsqu’elle s’habille même si elle a du retard. Il lui répond respectueusement qu’elle ne lui aurait jamais pardonné s’il l’avait laissé dormir : certains jours de l’existence valent bien un réveil matinal. Tout le monde sort sur le pont pour rejoindre l’empereur : les côtes du Mexique sont en vue. Maximilien indique à son épouse qu’il ne sait pas quoi dire. Il faudrait qu’il trouve une formule marquante, historique, mais rien ne lui vient, des clichés, il a la tête vide. Charlotte lui demande simplement ce qu’il ressent. Il répond : de l’excitation, de l’espoir et de la peur.



Le navire a accosté. Les dockers font descendre le carrosse impérial. Cinq heures pour débarquer, avant de pouvoir entamer le voyage vers Mexico. Un commandant indique qu’ils auront une centaine de lanciers pour escorte, triés sur le volet. Enfin l’empereur met pied à terre : il s’agenouille et prend de la terre dans les mains. Le voyage en train commence : Maximilien indique à Charlotte qu’ils avaient organisé un banquet pour eux, il a décliné, il y a une épidémie de fièvre jaune en ville. Plus vite ils auront quitté Veracruz, mieux il se portera. Le commandant informe Félix Éloin qu’il a des bonnes nouvelles ils n’ont qu’une heure et demie de retard et la délégation mexicaine les attend à Doblada, une collation a été prévue pour leurs altesses impériales. Éloin souhaite savoir pourquoi la délégation ne pouvait pas venir jusqu’à Veracruz, cela leur fait faire une halte supplémentaire. Le commandant répond que c’est la fin de la voie ferrée, et qu’ils sont obligés de s’y arrêter. Dans leur wagon, l’empereur prépare son discours, avec l’aide de son épouse.


Les personnages sont maintenant à pied d’œuvre, et la série entame la phase annoncée par son titre : l’empire mexicain, gouverné par Maximilien et par Charlotte. Comme dans le tome précédent, les références historiques sont intégrées dans le récit. Il est bien sûr question de Benito Juarez (1806-1872), président de la République du Mexique, à plusieurs reprises, entre 1858 et 1871, responsable de la guérilla au début de ce tome, Juan Nepomuceno Almonte (1803-1869), régent du second empire mexicain, François Achille Bazaine (1811-1888) général commandant le corps expéditionnaire français au Mexique, le cardinal Pier Francesco Meglia (1810-1883) également en poste au Mexique, Alfred van der Smissen (1823-1895) un général belge en mission au Mexique. Une connaissance préalable superficielle des événements permet au lecteur de resituer chaque personnage historique. En cours de route, Bazaine explique au nouvel empereur la force des guérillas dans ce pays : En Europe, on ignore tout des guérillas et de ce qu’on peut obtenir par leur moyen. Dans un pays comme le Mexique, montagneux, désert, le climat permet de camper en plein air toute l’année, les chevaux abondent. Les rebelles rencontrent partout ce qui leur est nécessaire pour subvenir à leurs besoins très limités. Pour toutes ces raisons, la guérilla est presque indestructible. Elle est d’autant plus terrible que son pouvoir est latent et trompeur. Le retrait, l’humiliation, la défaite ne font que la renforcer. Elle arrive au triomphe à force de déroutes, laissant longtemps croire à son ennemi qu’il tient la victoire tandis qu’il court à sa ruine.



L’illustration de couverture apparaît vraiment impériale mettant en scène Charlotte comme commandante des forces armées. De fait la dimension politique de l’intrigue prend le dessus. Il y a la question du moment historique alors que l’empereur Maximilien s’apprête à mettre le pied sur la terre de son empire, avec un geste symbolique, la question de sa sécurité alors qu’il pénètre dans un territoire où il a été parachuté par des manœuvres diplomatiques, le premier contact avec une culture différente, la possibilité très concrète que la population massacre ces étrangers, le principe de la guérilla, la teneur du discours de prise officielle de pouvoir, la place de l’Église et de l’armée dans cette nouvelle gouvernance, la réalité de la vie des citoyens mexicains et celle des Indiens, et le poids de l’exercice du pouvoir sur l’empereur lui-même. Les auteurs montrent un empereur qui souhaite installer une véritable monarchie tempérée : un gouvernement qui instaure des lois, les fait évoluer, les fait respecter, pour l’intérêt du peuple. Il s’agit de principes de gouvernance, reprenant ceux des pays d’Europe de l’époque. De son côté, Charlotte a accordé sa confiance au père Rafael qui l’emmène dans des quartiers populaires, la mettant au contact du quotidien ordinaire, de la pauvreté, de la misère, du concret des abus de pouvoir. Il se produit alors par moment un effet de résonnance avec certaines situations contemporaines, en particulier sur l’intérêt du peuple comme priorité d’un gouvernement, et son importance par rapport à la légitimité d’un gouvernement.


La narration visuelle rend très concrète la réalité de l’époque dans cette région du monde et les situations observées et vécues. De manière très naturelle et intégrée, l’artiste sait saisir et montrer les moments clés dans leur intensité dramatique : Maximilien contemplant Veracruz qui se rapproche, Maximilien laissant le sable mexicain s’écouler de ses mains, la présence de vautours sur le toit d’une maison, l’impossibilité de deviner le type d’accueil des habitants d’Orizaba alors que seule se distingue la lueur de leurs torches dans la nuit, le carrosse avançant en grande pompe pour la parade de la prise de pouvoir, des cadavres laissés à pourrir dans la campagne, etc. Inconsciemment, le lecteur absorbe la haute qualité de coordination entre scénariste et dessinateur, grâce à de nombreux détails très parlants, symboliques ou métaphoriques. Le sable qui s’écoule des mains de l’empereur comme si cela annonçait que le Mexique finira par échapper à son emprise, les vautours comme autant de factions ou d’individus n’attendant que l’échec des hommes pour s’en nourrir, ces points jaunes dans le noir comme autant de feux incontrôlables et imprévisibles prêts à consumer les étrangers, le cardinal Meglia en train de se gaver de pâtisseries symbole de l’Église vivant sur le dos des pauvres, un gros plans sur les bottes des soldats symbolisant l’usage de la force, etc. Autant d’images se lisant aussi bien au premier degré comme la narration d’un événement ou d’une action, et auxquelles leur cadrage apporte un deuxième niveau de lecture, symbolique ou métaphorique.



Le dessinateur met en scène les personnages avec la même dextérité et la même sensibilité. Ne serait-ce que du fait du titre de la série, l’attention du lecteur se focalise sur Charlotte, sa beauté corporelle mise en avant dans la scène d’ébats dans l’herbe, son maintien apparent dans tout moment officiel de représentation, avec cette scène où elle revêt corset et crinoline pour sa robe, comme une armure avant d’assumer ses fonctions de représentation. Il remarque comment elle contient de plus en plus ses émotions au fur et à mesure, à nouveau comme une armure pour s’endurcir face aux horreurs auxquelles elle se confronte volontairement. En tant qu’impératrice, elle veut connaître la réalité de la vie des citoyens, y compris les plus pauvres, y compris le carnage de la guerre, avec toutes les souffrances humaines que cela génère. Progressivement, bien épaulée par Félix Eloin, elle assume les responsabilités de la charge du gouvernement, que ce soient les décisions difficiles, les positions de confrontation avec l’Église et l’Armée, la mise en œuvre de réforme dans l’intérêt du peuple, qui par conséquent vont à l’encontre des intérêts économiques de certains qui ne voient qu’un pays à exploiter qu’il s’agisse de sa population ou de ses ressources. Le lecteur se trouve vite fasciné par la situation de cette femme courageuse et allant de l’avant, et totalement à la merci d’enjeux géopolitiques dépendant des cours royales européennes. En parallèle, le lecteur regarde Maximilien lui aussi venu avec des intentions nobles et constructives, perdre pied petit à petit. Il s’interroge sur ce qui fait la différence entre lui et son épouse, ce qu’il lui manque en termes de motivation. Il apparaît que l’un a recours à des distractions pour supporter les horreurs et les souffrances du peuple, alors que l’autre s’y confronte et y trouve le sens à son exercice du pouvoir.


Un premier tome sympathique à la narration visuelle remarquable, qui ne préparait pas à la force de ce second tome. Le scénario prend une ampleur insoupçonnable aussi bien historique et politique que sociale, dans l’exercice concret du pouvoir. La symbiose entre scénariste et dessinateur s’avère d’une qualité exceptionnelle dans la narration premier degré, et dans la création de dessins induisant un second degré symbolique ou métaphorique. Le personnage de Charlotte acquiert une profondeur et une complexité psychologique extraordinaire. L’Histoire est en marche, et le lecteur se débat avec les personnages pour lutter contre l’injustice abjecte.