Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !
Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.
Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.
Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.
Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.
La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).
D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.
Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.
Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.


































