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lundi 5 octobre 2026

Undertaker T08 Le monde selon Oz

Elle craint plus le scandale que le martyre.


Ce tome fait suite à Undertaker T07 Mister Prairie (2023) qu’il est indispensable d’avoir lu avant car les deux tomes forment une histoire complète en diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend soixante-trois pages de bande dessinée.


Une bataille rangée de l’armée des Confédérés contre celle des Nordistes de l’Union. Les soldats sudistes se donnent du courage avec un chant exaltant le dieu d’amour et le bon pasteur. Parmi eux se trouve une très jeune femme, elle-même en uniforme militaire, avançant avec une bible à la main. Les hommes tombent sous la mitraille et doivent battre en retraite. Le civil, monsieur Hagan, qui tenait le drapeau est tombé à terre, grièvement blessé à la jambe. Esther Oz reprend le drapeau Stainless Banner en le tenant bien haut et elle entonne à nouveau le même chant. Un officier de l’Union s’est approché d’elle et lui pose son revolver sur la tempe en lui disant qu’elle chante faux, et que si elle recommence il l’envoie casser les oreilles de Saint Pierre. Elle recommence, il tire, mais il n’y a pas de balle à cet emplacement du barillet. Un instant après, il est lui-même abattu par un tir qui lui traverse le crâne. Oz y voit un signe du ciel, et elle ramasse le revolver de l’officier.



Au temps présent, elle appuie le canon de cette même arme à feu sur le front du docteur Randolph Prairie, le chien étant déjà relevé. Son geste est interrompu par cinq balles de revolver jetées vers elle, alors que Jonas Crow explique qu’il va s’amuser avec la sixième, et il place le canon contre la tempe d’Eleanor Winthorp. Oz lui répond qu’il n’osera pas. À son tour, il arme son revolver. La jeune femme ne cède pas d’un pouce et elle appuie sur la gâchette, le chien percutant une chambre vide. Elle déclare que par sa main, Dieu pardonne ses péchés à Randolph Prairie, la volonté du Seigneur est faite. Celle d’Oz est de protéger un bébé innocent, elle décide de se retirer avec son groupe. Des hommes se déploient dans les bâtiments alentour pour surveiller la maison des Prairie. À l’intérieur, Eleanor estime que Crow aurait dû l’échanger contre le mari de Rose. Celui-ci répond que la seconde d’après la foule les aurait lynchés, tous les trois. Il continue : on ne va pas s’emballer, ils n’ont gagné qu’un répit. Hier, il a vu où leur Torquemada en jupons avait laissé son église ambulante, ça ne l’étonnerait pas qu’elle y traine le bon docteur Prairie. Il va profiter de la nuit et de la rivière derrière la maison pour faire un tour en ville, et peut-être y prendre une assurance-vie. En attendant, il demande aux deux femmes de passer devant les rideaux, et de leur faire croire que le croque-mort cinglé est encore sur place, en plaçant son haut de forme sur la tête d’Eleanor. Elles doivent barricader les fenêtres avec tout ce qu’elles trouvent : meubles, planches, lattes de parquet.


Ça va mal finir ! Ça ne peut que mal finir… et le lecteur se retrouve complètement pris dans l’engrenage des situations, tout autant que les personnages eux-mêmes. Qui va survivre à ces confrontations et affrontements à répétition ? Le tome précédent a établi l’incroyable force de caractère de sœur Oz, son habileté experte à manipuler les foules, et son fanatisme absolu. Le rapport de force condamne Crow et son petit groupe (lui-même, Rose Prairie, Randolph Prairie, Eleanor Winthorp) à très courte échéance : quatre personnes contre une ville. En outre le tome précédent a également établi que la cavalerie n’arrivera pas, même pas au dernier moment, que le maire M. Scrooge et que le riche magnat Walter Winthorp sont dans la poche d’Oz. Les heures vont être longues dans la demeure des Prairie. Bien sûr, le lecteur a toute confiance dans Undertaker pour faire preuve d’inventivité et pour gagner la partie… mais à quel coût ? Comme dans le tome précédent, le lecteur se rend compte qu’il prête une attention accrue aux visages et postures des personnages. Cela commence dès la composition d’ouverture, en double page, où il peut voir Oz dans deux des quatre cases. Il y remarque sa jeunesse, et sa posture pouvant évoquer La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Dans les deux pages suivantes, il interprète les expressions de visage de la jeune femme en ayant en tête ce qu’il sait déjà d’elle. Il va ainsi scruter les visages et postures des personnages principaux, Jonas, Rose, Randolph, Eleanor, pour se faire une idée de leur état d’esprit, de leur vie intérieure.



Nul doute que le scénariste fournit des informations au dessinateur sur ce que ressentent les personnages dans chaque situation, émotions et réactions. Les dessins prennent alors en charge la tâche de donner visuellement les informations correspondantes. Dans la mesure où l’intrigue repose sur un dilemme moral, celui de l’avortement dans une société qui le considère comme un crime, cet enjeu est vécu différemment par chaque protagoniste, ce qui influe sur ses décisions et son comportement. Ainsi il s’interroge sur ce qui se passe dans la tête d’Esther Oz, toujours surpris par son calme, ce qu’il rattache au traumatisme vécu sur le champ de bataille. Il observe le personnage principal, avec un visage souvent impassible et fermé, ce qui rend les changements d’autant plus significatifs. Son soupir quand Oz lève le camp indiquant qu’il a joué gros, en planche cinq. L’intensité de son regard quand il s’adresse à Oz pour exprimer son dégoût d’un dieu qui a pu créer une mouche qui pond ses yeux dans les enfants des gosses, en Louisiane, en planche vingt-sept. Et même un sourire chaleureux et empathique en planche vingt-trois. Le lecteur se montre tout aussi attentif vis-à-vis de Rose Prairie, en particulier quand elle réagit aux propos de Crow, ou à ceux de sœur Oz. Sans qu’il en prenne forcément conscience, cela induit qu’il fasse de même pour celle qui est le centre de tous les enjeux, et qui donne l’impression de subir du début à la fin, comme une victime s’en remettant à ses bienfaiteurs, dépourvue de tout moyen pour influer sur le cours des événements, à la merci des décisions d’autrui.


Outre cette dimension psychologique tout en nuances passant par les dessins, l’artiste continue à réaliser une reconstitution historique solide et très gratifiante pour le lecteur. Il prend plaisir à regarder les bâtiments, les tenues vestimentaires, les moyens de locomotion, les armes, les uniformes, les accessoires de toute nature, qu’il s’agisse des ustensiles de la vie quotidienne dans une maison, ou d’outils professionnels pour la grange du maréchal-ferrant. La narration visuelle regorge de cases formidables comme cette vue du dessus qui permet de voir trois hommes au travers d’une toiture détruite par un incendie, surveillant la maison des Prairie, Rose en train de clouer des lattes de parquet à la fenêtre et le sol éventré de la pièce, un homme avançant nu avec une main sur ses parties génitales et tirant un cheval derrière lui, les deux chevaux du corbillard s’écroulant morts sur la route en terre, la tête de Jed le vautour occupant une case en planche vingt-cinq (par automatisme, le lecteur se retrouve à essayer d’y lire une émotion ou un état d’esprit), la croix sur l’extrémité du faîte d’une maison rappelant la présence et l’importance de la religion, le contenu d’une assiette en écho d’un repas dans le tome précédent, Eleanor posant sa main sur son ventre comme si elle guettait un signe du fœtus, le sourire de Reginald Winthorp, etc. Comme depuis le début de la série, les scènes de foule et celles d’action brillent par leur lisibilité, leur clarté et leur plausibilité, un vrai régal de lecture, quelle que soit la complexité de la situation.



Le titre de ce tome donne l’orientation du récit. De manière cohérente, il s’ouvre avec un souvenir traumatique d’Esther Oz sur le champ de bataille. Plus tard, elle se confie à Eleanore, sur les conditions de pauvreté extrême de sa jeunesse, sur les actes qu’elle a dû accomplir pour survivre, aux dépends souvent de nouveau-nés. Le scénariste donne ainsi une profondeur psychologique au personnage, expliquant ses actes d’adulte en apparence irrationnels, comme le recours régulier à la roulette russe ou son obsession compulsive pour les bébés, et sa défiance vis-à-vis des Yankees de tout poil. Il en fait un personnage complexe motivé par plusieurs expériences traumatiques, ayant bâti son système de valeurs personnel, cohérent au vu de ce qu’elle a vécu et enduré. En filigrane, le lecteur voit comment certains de ces traumatismes sont partagés par les habitants de Eaden en particulier les traumatismes de la guerre et l’humiliation de l’avoir perdue, d’être gouverné par leurs ennemis. Les syndromes de stress port traumatique prennent différentes formes en fonction des individus, tout en leur donnant une valeur commune, celle de la haine des vainqueurs considérés comme des oppresseurs. Les auteurs rendent compte de la complexité de cette configuration, avec les Sudistes s’étant retrouvés à travailler pour les Nordistes par le hasard des circonstances, perçus comme des traîtres, et souhaitant réparer leurs torts dans la mesure du possible. Au milieu de cette situation exploitée à leurs fins par les politiciens et les hommes d’affaires, ils font apparaître l’intérêt du peuple : manger à sa faim et vivre dans une paix retrouvée. Ils s’occupent également de leurs personnages, de leur sort, des conséquences de ce qu’ils vivent à la fois dans leur vie, à la fois dans leur esprit. Ils montrent à nouveau l’abjection du comportement d’un groupe imposant sa loi à une personne, un rapport de force inéquitable, et la conséquence inéluctable quand l’individu se trouve acculé, accusant lui aussi le coup de traumatismes successifs, d’actions agressives perpétrées à son encontre. Accablant.


Une seconde partie de très haute volée. Les auteurs maîtrisent leur narration avec brio, aussi bien visuelle que sur le plan de l’intrigue. La reconstitution historique est impeccable. Les personnages présentent des caractères complexes, subissent de plein fouet les conséquences de leurs actes et des situations dans lesquelles ils se retrouvent. L’intrigue tient le lecteur en haleine, le fanatisme de l’ennemie reste toujours aussi terrifiant alors que le lecteur commence à éprouver de l’empathie pour elle. La diversité des situations tisse un contexte complexe où chaque être humain éprouve des difficultés plus ou moins grandes pour s’adapter, en fonction de ses capacités. Du grand art.



lundi 21 septembre 2026

Undertaker T07 Mister Prairie

Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.



Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.


Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.



D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.


Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, pas encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Strikland. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.


Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.



mercredi 9 septembre 2026

La langue des vipères

Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juliette Brocal pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt planches de bande dessinée.


Dans la grande abbaye de Réol, la jeune Iodis, treize ans, est en habit de novice, présentée à son éminence, lors d’une cérémonie dans la grande église. Celui-ci demande comment il se trouve qu’elle ne soit pas encore entrée en initiation. La responsable l’informe qu’elle le sera l’année prochaine, et qu’elle étudie d’ores et déjà la grammaire avec les doctes, elle démontre une aisance remarquable avec la langue. Le cardinal Palamède d’Aurance demande une démonstration. Docile, Iodis réalise une divination et en exprime le résultat à haute voix : Ce matin, les ambassadeurs longitans sont arrivés avec dix cavaliers. À la basilique de grande Madone, le cardinal a adressé une harangue pour la Saint Sàvi. Elle continue : Ensuite, à la seizième heure, il les a menés dans la seconde chambre, ils sont restés jusqu’à vêpres sonnées. Le soir, il a rejoint sa majesté le prince, et ils ont soupé des tourtes. Le cardinal est impressionné : la syntaxe est un peu paresseuse, mais l’intonation est remarquable. Il ne s’attendait pas à inculquer grand-chose à cette enfant-là. La sœur lui fait observer que c’est le sang de l’éminence qui parle. Il ordonne que Iodis entre en initiation rapidement. La sœur acquiesce.



Dix ans plus tard, dans la Cité-État de Masséa, une longue procession funéraire s’avance vers la basilique. Parmi elle, des religieux portent le lourd cercueil du cardinal Palamède d’Aurance. Devant la foule assemblée, le nouveau cardinal prend la parole, avec le souffle court, prononçant un discours haché : Ils sont réunis ce jour… pour rendre hommage à son éminence… le cardinal Palamède d’Aurance… seigneur de la très noble maison princière de Masséa… haut prélat de leur sainte Église… et magistrat…Hum… de la chambre méridienne. Après de grands services rendus… à la grande principauté… son parlement… et ses monarques… Son âme est retournée au divin… et à la très sainte madone… mère, et… Ahem… Mère et souveraine, hum, de tous. Pair de sang des Aurentides… comme des Malamaure et de Casteldoble… Vainqueur des hérésies d’Oranie et de Garona… À un balcon en étage, les novices se moquent de son élocution : C’est rude de faire dire un palmarès aussi long à un bonhomme qui le souffle aussi court. Avec son éminence, il y a de quoi tenir jusqu’aux vêpres, etc. Césaire fait remarquer à Iodis que le défunt est son portrait tout craché. Cette dernière décide de s’esquiver, et elle saute par-dessus la rambarde, bientôt suivie par son ami qui prend l’escalier. Ils décident d’aller manger un gâteau assis sur un quai du port. Césaire raconte qu’il a pu parler de sa thèse au bibliothécaire du collège des doctes : avec un peu de chance il aura une permission pour sortir voir les archives le mois prochain.


Une couverture très attirante : deux jeunes personnages (le lecteur apprend en cours d’histoire qu’il s’agit de deux jeunes femmes au début de leur vingtaine), une grande peinture en arrière-plan d’un chevalier terrassant un serpent (avec bel effet de jaune soutenu pour les yeux de ce dernier) et se devinent des portraits plus petits en arrière-plan dans le tiers inférieur de l’illustration. Un prologue rapide de trois pages établissant l’environnement du récit, une forme de haut moyen-âge dans un milieu religieux, une Église organisée avec une hiérarchie formalisée, et l’usage d’une langue enseignée dans cet ordre qui permet d’effectuer des divinations sur le passé ou sur le temps présent. La première partie, intitulée Iodis, s’ouvre avec un magnifique dessin occupant les deux tiers supérieurs de la page : la basilique vue de l’extérieur avec la procession qui commence à y pénétrer. Le lecteur apprécie immédiatement la finesse des traits, la délicatesse des formes détourées, la solidité des couleurs qui leur donnent de la consistance, l’habile dosage entre les éléments familiers et les détails particuliers, ce qui le place entre un monde qu’il connaît et des spécificités qui attestent de sa nature fictionnelle, en cohérence avec la pratique de la divination. Le lecteur apprécie la luminosité et les détails qui établissent un climat de nature méditerranéen. Alors que le récit progresse, il constate l’investissement de l’autrice pour concevoir et réaliser un monde concret et tangible avec une cohérence interne irréprochable.



En entamant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de sa forte pagination, sans toutefois savoir à l’avance, comment l’histoire sera racontée et quel en sera l’enjeu. L’introduction compte trois pages : elle expose rapidement la situation du personnage principal, c’est-à-dire une adolescente issue d’une union non reconnue, placée dans l’institution de l’Église, avec toutefois une marque physique, une tâche lie de vin, qui ne laisse aucun doute quant à l’identité de son père. Passage de dix années, et le premier chapitre la montre étudiante, avec un avenir dépendant entièrement d’être choisie par les abbés pour pouvoir devenir doctorante. Le récit la montre avec son ami Césaire, et en compétition avec Halcyon, une jeune femme de son âge, ne se mêlant pas au groupe d’étudiants, et parfois surprise en discussion avec l’abbesse. La narration visuelle montre cette situation de manière prosaïque et descriptive : les discussions entre amis, les études pour apprendre la grammaire et l’hagiographie (les deux points faibles d’Iodis), les différents lieux de l’abbaye, de la bibliothèque au port, en passant par l’atelier de peinture, la grande salle d’honneur, l’église, avec les tenues religieuses, les statues des saints, la belle architecture des bâtiments, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que l’autrice prend son temps, ou qu’elle l’installe dans un roman avec une dimension naturaliste qui prend corps grâce à ces moments du quotidien. Quoi qu’il en soit, il se trouve immergé dans ce monde, dans son quotidien, sans d’autre indice sur le fil directeur de l’intrigue que le choix de la doctorante dans quelques jours.


Le lecteur se laisse alors porter par la narration, et profite de ce séjour dans un endroit si pleinement réalisé. Il observe les tenues vestimentaires, entre celle unisexe des étudiants constituée d’une robe vert olive, de collants et d’un bonnet, sans oublier la coupe de cheveux courts, celle des religieux blanche et plus longue, avec un couvre-chef plus sophistiqué et rouge, l’amure des chevaliers-pèlerins, les habits plus luxueux du prince-électeur Sàvi IX, de la princesse Séfia sa sœur jumelle, et des princes Léodric, Théodore, Fréonand, Cléonore et Héliopore, et les habits plus simples des paysans et de pécheurs de Sainte-Madone. Il observe les accessoires du quotidien comme les paniers à vendange, les tonneaux, les bouteilles de vin avec leur panier en osier tressé, les lourds tomes de la bibliothèque et les parchemins, les statuettes à l’effigie des saints et les simples bougies, les lanternes de verre, les bassines pour laver le linge, les nasses pour la pêche des homards et des cigales de mer, etc. L’artiste conçoit des prises de vue et des directions d’acteur adaptées à la nature de la scène : entre les réactions émotionnelles forts compréhensibles d’Iodis à l’injustice des circonstances, le comportement moins expressif de Halcyon, celui très maîtrisé des religieuses et des religieux, les discussions se faisant tout naturellement pendant les occupations banales, les moments plus dramatiques tels que la découverte du saccage du retable avec la châsse brisée de la relique, ou les magnifiques pages de divination à la frontière de l’onirisme.



Le lecteur s’adapte au rythme empreint de quotidien du récit, attentif à toutes ses composantes, qu’il s’agisse des particularités des rites religieux, de ce qu’il apprend lors des activités quotidiennes, des enjeux de financement de l’abbaye, des soupçons qu’Iodis entretient sur ce qu’elle perçoit comme les manigances de Halcyon, et l’enquête sur la disparition du frère peintre Marius. Il découvre que le récit se compose de la courte introduction, d’un chapitre consacré à Iodis, d’un autre à Halcyon, et d’un troisième à la fête de la Sainte Hermente. Il sent la curiosité le gagner sur les dissimulations de Halcyon, réelles ou imaginées par Iodis. Il sourit quand un des autres étudiants lui fait remarque qu’elle est un peu fâchée de s’être fait détrônée et qu’elle voit des rapports là où il n’y en a pas. Il prend bonne note de l’avertissement proféré par un autre : Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence. Il relève des jugements de valeurs portant sur d’autres facettes de la vie, comme Parfois on est mieux les uns sans les autres, c’est tout, ou L’élève est le reflet du maître. Alors qu’Iodis finit par comprendre les raisons des comportements de Halcyon qu’elle juge suspecte, et qu’elles doivent prendre une décision sur leur avenir, il prend conscience de ce que lui a raconté l’histoire. Sous ses yeux, il a pu voir comment l’une et l’autre de ces jeunes femmes s’adaptent et s’accommodent plus ou moins bien des règles de l’abbaye, et l’ordre social dans lequel elles évoluent. Chacune à sa manière vient d’une situation familiale en décalage avec ces règles et cet ordre. Habilement et élégamment, l’autrice met en scène l’effet qu’ils produisent sur elles, leur manière de réagir consciemment et inconsciemment, ce qui révèle des facettes de leur caractère et de leur personnalité profonde.


Langue de vipère, la langue des vipères, il y a des nuances entre ces deux formulations. Deux jeunes femmes ont la possibilité d’accéder aux études de doctorant dans la langue de l’Église, celle qui permet de faire des divinations. Les circonstances les ont mises en compétition l’une contre l’autre, et il se produit une disparition mystérieuse d’un des frères de l’abbaye. Une narration visuelle solide, aux couleurs ensoleillées, qui donne à voir cette vie d’étudiantes, le milieu religieux dans lequel elles évoluent, leurs efforts et leur curiosité bien naturelle, leurs motivations. Entre enquête et préparation d’un concours, un véritable roman qui plonge le lecteur dans un monde très abouti, qui fait vivre ces deux personnages avec élégance et habileté, montrant comment se forment leurs choix, en fonction de leur personnalité et des circonstances. Très belle réussite.



mercredi 22 juillet 2026

Les fils d'El Topo

La boue ne souille pas la pureté de la fleur.


Ce récit constitue la suite du film El Topo, datant de 1970, réalisé par Alejandro Jodorowsky, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir visionné avant. Il est initialement paru sous la forme de trois tomes : Caïn en 2016, Abel en 2019, AbelCaïn en 2022. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par José Ladrönn pour les dessins et les couleurs. L’intégrale compte deux cent vingt-six planches de bande dessinée.


Un homme d’une soixantaine d’années, d’allure pauvre, conduit trois enfants dans un défilé rocheux très étroit, en les appelant ses crabes. Il leur raconte l’histoire d’El Topo : il fut un bandit qui, ouvrant les portes de son cœur, devint un saint, à même d’accomplir de grands miracles. À son époque obscure, il eut un fils Caïn qu’il abandonna enfant. Devenu adulte, Caïn chercha El Topo. Le trouva. Voulut le tuer. Mais comme son père était devenu un saint, il ne le put. Faisant face à son père, il lui indiqua qu’il Il ne peut pas tuer son maître, mais il peut tuer son fils, et le père ne pourra pas l’en empêcher, alors que le saint a fini de creuser le tunnel pour délivrer les monstres, ceux-ci vont l’écraser. Dans le petit village d’à côté, les monstres, des individus handicapés, arrivent dans la grande rue, où ils sont attendus par les habitants bien décidés à les tuer. En effet, ils ouvrent le feu, faisant un massacre, sauf pour le Saint. Celui-ci se fait tirer dessus, ce qui n’a aucun effet, et il énonce : Œil pour œil, dent pour dent. Il se saisit d’une arme à feu sur le sol et commence à tirer à son tour. Une fois tout le monde mort, il dit : Que la richesse revienne aux seuls saints ! Qu’explose ce monde imparfait ! Alors, pour châtier ces porcs, le Saint provoqua un cataclysme qui recouvrit le pays d’une croûte aride.



Le vieil homme continue à raconter l’histoire du saint au bénéfice des enfants, tout en cheminant : Il proscrit ensuite toutes les armes à feu, tolérant seulement les armes blanches. Quand naquit Abel, son second fils. Pour empêcher que Caïn n’assassine son demi-frère, il interdit à quiconque de lui parler et de le regarder sous peine de mort. Ainsi condamné à ne pas exister, Caïn devint un paria. Enfin, le Saint s’assit en position du lotus et s’immola par le feu, en disant : Mourir n’est pas mourir, je reviendrai. Une fois son corps enterré et recouvert de pierres, des abeilles vinrent s’y installer et y produisirent du miel. Autour de la tombe d’El Topo, couverte du miel de milliers d’abeilles, des menhirs d’or surgirent des entrailles de la terre, et un profond fossé se forma autour. Restés en hauteur le vieil homme et les enfants observent des bandits hypocrites déguisés en maîtres spirituels venir rendre hommage au Saint, car c’est aujourd’hui son anniversaire. Il ajoute : rendre hommage non pas au Saint, mais à l’or. Il mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. Genèse IV-151. Plusieurs processions convergent vers l’île aux menhirs d’or, avec les étendards respectifs de leur religion, et des statues du Saint. Après plusieurs essais, c’est au tour d’un prêtre barbu portant une aube blanche, une cape et une mitre violettes de tenter le passage sur un chemin de pierres flottant dans le vide. Il échoue, car personne ne trompe le Saint, et il chute plusieurs dizaines de mètres plus bas dans l’acide.


C’est du Jodorowsky pur jus, avec violences, cruauté, épreuves sadiques, avilissement… et un excellent dessinateur. Le lecteur se rend compte que la présentation d’El Topo fait par le vieil homme fournit toutes les informations nécessaires pour comprendre l’intrigue, pour ceux qui n’ont pas vu le film, et qui se sont contentés de la lecture d’une synthèse de son synopsis dans un site en ligne. Au vu de l’ambiance de début du récit, le lecteur pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec une autre série du même scénariste : Juan Solo, quatre tomes parus de 1995 à 1999, illustrés par Georges Bess. Une histoire avec cette imagerie de pistolero dans une région montagneuse d’Amérique Centrale, de rédemption, et d’accession à une forme (exotique) de sainteté. L’humanité exprime avec force toute sa bassesse, que ce soit l’esprit de vengeance qui anime le Saint, la manière dont sa colère s’exprime, et la vénalité des différentes congrégations attirées par l’or. Le dessinateur impressionne dès les premières pages par un trait clair, des couleurs naturalistes, une forte implication visible dans les décors très tangibles et les tenues vestimentaires. Un investissement dans les scènes de foule avec la volonté de représenter tout le monde, un symbole différent pour chaque religion, et un découpage en trois bandes comme exigé par le scénariste.



C’est du pur Jodorowsky : il faut avoir le cœur bien accroché et se préparer aux outrances en tout genre. Transposer le mythe d’Abel & Caïn dans une zone désertique, peut-être du Mexique ou d’Amérique centrale à la fin XIXe siècle ou début XXe, et l’adapter à sa sauce, en y ajoutant ses idiosyncrasies, pourquoi pas. C’est donc parti pour une version très personnelle avec le Saint (père des deux frères) à l’allure de bonze chinois, et Caïn tout habillé de cuir noir. Dès la planche quatre, c’est une hécatombe, une boucherie sanguinolente, avec du sang rouge et pas orange, le massacre d’un groupe d’infirmes ! Puis on passe à règlement de compte à OK Corral, avec le Saint transpercé par les balles qui abat tous les habitants avec un fusil, et force effusion de sang, pour finir par une sorte d’explosion de grande ampleur qui pulvérise la roche. Planche six, un mini éclair provenant du Saint zèbre l’air pour imprimer la marque infâmante sur le front de Caïn. Page sept une immolation par le feu, le dessinateur montrant un homme assis en tailleur renversant le contenu d’un calice sur sa tête et mettant le feu à l’huile. Quelques pages plus loin, un crâne entièrement nettoyé par l’acide flotte en grimaçant. Plus loin encore, l’avant-bras droit d’un homme se pétrifie, puis tout son corps se change en statue. Le premier viol survient avant la page trente. Les horreurs vont crescendo en cruauté et en nombre dans les deux tomes suivants. Le dessinateur a leur cœur bien accroché et il représente tout de manière descriptive et explicite, sans intention voyeuriste, plutôt une volonté de rendre compte sans ciller, de regarder les horreurs en face, pour représenter du concret, dans tout ce que ces événements présentent d’outrancier.


Au cours de ces trois albums, le scénariste intègre de nombreux thèmes et une riche imagerie hétérogène, dans une intrigue facile à suivre, qui peut paraître délirante par moments. Le dessinateur épate de bout en bout également par sa capacité à tout représenter. Caïn et Abel vont chacun traverser leurs propres épreuves, se croiser à plusieurs reprises. L’artiste transcrit avec le même naturel la ferveur religieuse bien simulée, l’étranger qui arrive dans un village dans un style western des plus purs, un spectacle de marionnettes, un jeu de piñata en forme de vache, une traversée du désert avec une roulotte en suivant un rapace, un desperado régalé par quatre aveugles en plein désert également, des individus évoquant des Mormons essayant de déflorer une vierge sur la place publique devant le village réuni, la traversée d’une forêt dont les arbres sont tous morts évoquant le bois dormant du conte, des nuées de papillons blancs, le passage par un temple-casino, les flammes de l’enfer se déchaînant sur Terre, etc. Il donne aussi bien à voir les exactions les plus cruelles que les moments à forte teneur en spiritualité, en représentant tout au premier degré et en faisant en sorte que chacun de ces éléments hétéroclites existent sans solution de continuité. Régulièrement le scénariste lui fait entièrement confiance lors de planches dépourvues de texte et de mots, laissant la narration visuelle raconter à elle seule.



Régulièrement le lecteur marque une pause dans sa lecture en disant que ça fait beaucoup, c’est trop même. Les auteurs mettent en scène les pires facettes de l’humanité : la colère, l’hypocrisie, la convoitise, l’appât de l’or, la violence, des viols immondes, des mutilations, des tortures, la cruauté, le sadisme, l’addiction au jeu, la vengeance, etc. Il relève également les symboles et les références mythologiques et ésotériques : le chiffre sept (pour le sept menhirs d’or), la pétrification, une vierge déposée sur un autel, la marque de Caïn dans une causalité inversée (elle est apposée sur front avant qu’il n’ait commis le crime de fratricide), un visage sur un linge évoquant le suaire de Turin, des papillons blancs évoquant la sainteté de la défunte, un personnage s’appelant Lilith (mais elle mange des bananes, pas des pommes, ah non aucun rapport), traverser une forêt d’épines, déchaîner les flammes de l’enfer, Abel se battant en duel contre un géant comme David contre Goliath, Abel endossant la tenue en cuir de Caïn, Caïn soignant des malades ce qui revêt le caractère de miracle pour la foule, et plein d’autres encore. Que faire de tout ça ?


On peut s’offusquer du rôle dévolu aux femmes, entre vierge et péripatéticienne, et on peut constater que les hommes ne sont pas mieux lotis. Le Saint apparaît comme particulièrement intransigeant, un père imposant sa loi. Caïn fait preuve d’un égocentrisme exemplaire, dépourvu de toute empathie… ce qui peut également se voir comme la conséquence de sa malédiction qui le prive de tout contact avec autrui. Abel apparaît comme un saint… très vite déchu de sa position morale supérieure. Lilith est mue par la vénalité. La Vierge est aveuglée par l’amour. Les seconds rôles sont au mieux des victimes, au pire des individus sous l’emprise de leurs pulsions. Mais… Il y a bien une intrigue qui dépasse le seul suspense de savoir si Caïn tuera Abel ou non. Chacun à leur manière, les deux frères baignent dans le tourbillon de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire et violent. Leur cheminement les entraîne entre déchéance et rédemption. Le récit aboutit à une conclusion déstabilisante, quant à qui survit, comment, en ayant réalisé les efforts nécessaires pour progresser sur le plan spirituel. Le lecteur peut y voir un jugement personnel sur l’inanité de la vie moralement irréprochable, sur la nécessité d’avoir fait l’expérience des pires turpides de la condition humaine, sur la compréhension nécessaire pour accepter l’héritage du père.


Une trilogie formant une histoire qui se lit d’une traite, pouvant s’appréhender comme une lecture idiosyncrasique de l’histoire de Caïn & Abel. Une narration visuelle épatante de bout en bout, parfaitement au service du scénario, sachant lui donner forme dans toutes ses exubérances les plus outrancières, et tous ces détails les plus baroques. Une intrigue facile à suivre qui exhale toutes ses fragrances sous réserve que le lecteur se prête au jeu du thème de la spiritualité et de l’ésotérisme. Une profession de foi du scénariste, jusque dans la confiance qu’il accorde à un artiste remarquable.



mercredi 24 décembre 2025

La vérité est au fond des rêves

Le sommeil vint. Et avec le sommeil l’illumination…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre… mais pas de la démarche ésotérique du scénariste. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Jean-Jacques Chaubin pour les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une introduction de deux pages, écrite par le scénariste en août 1992, à Vincennes. Il explique les circonstances dans lesquelles il a rencontré le dessinateur qui lui a déclaré qu’il était prêt à lui donner son âme pour une histoire. Fatigué d’écrire des histoires pour son soixantième anniversaire, l’auteur s’est dit : On dessine généralement une aventure, pourquoi ne pas publier pour une fois l’aventure du dessin ? Il décide alors de donner cinq thèmes au dessinateur, autant d’exercice que l’artiste devait garder à l’esprit en permanence, jusqu’au rêve qui lui donnerait la solution.


Un jeune homme est étendu nu sur les draps du lit, assis sur son séant, les jambes repliées vers lui. De gros insectes parcourent son corps. Il se souvient que son ami lui avait prêté sa chambre, et lui avait demandé de prendre soin de ses insectes tropicaux. Ceux-ci aimaient dormir dans le lit avec lui. Le jeune homme aimait bien ça. Ils étaient si beaux et si gentils. Surtout les gros brillants aux longues mandibules. Il faisait très attention à ne pas leur faire mal. Au fil des nuits leur présence se faisait de plus en plus insistante et pour dormir. Il essayait de les sortir du lit. Mais il s’aperçut bien vite qu’ils aimaient la chaleur de son corps et surtout le creux de ses cuisses. Une nuit il fut tiré du sommeil par un plaisir interdit. Il les sentit agrippés à ses fesses, titillant son anus avec insistance. Il supposait que l’odeur les avait attirés et il serra l’anus en pensant qu’ils pourraient s’y introduire. Et comme à chaque fois qu’il les repoussait ils revenaient au galop, il finit par se lever. Il remarquait dans la chambre quelques vivariums abandonnés. Lorsqu’il ouvrit le plus gros, une puanteur lui monta aux narines, sur la mousse humide pourrissaient du soja et un serpent mort. Malgré l’envie, il ne put se résoudre à les mettre là-dedans.



Les chiens. Un jeune garçon est dominé par la silhouette de trois adultes lui disant qu’il ne peut pas venir avec eux, car il n’y a plus de place dans l’avion, il viendra au prochain voyage. L’enfant se met à pleurer car il ne veut pas rester seul. Lorsqu’il rouvre les yeux après se les être frottés, il est devenu un adulte, au sommet d’un bloc béton de deux mètres et des chiens accourent vers lui. Il sent sa mâchoire se transformer jusqu’à ce que d’immenses crocs lui poussent. Les chiens commencent à bondir sur le bloc et il s’apprête à les déchiqueter. Puis finalement il s’oblige à fermer sa propre bouche avec un geste de la main. Les chiens sautent sur lui. - Révélation. Dans une pièce avec une grande baie vitrée, un homme parle avec son jeune fils, tous les deux assis sur une chaise. Un autre attend son tour. Enfin, c’est à lui et l’homme lui parle du Yin et du Yang, lui tient des propos qui ont trait à la divination.


Le lecteur peut se retrouver un peu déconcerté après avoir terminé cet album : pas très sûr de ce qu’il a lu. Une sorte de suite de sketchs, le premier une forme de sexualité déviante avec des insectes (exotiques, qui plus est) en quatre pages, le second une forme de rite de passage à l’adulte avec le choix de la défiance et de l’agressivité ou de la bienveillance en quatre pages, le troisième une révélation restant tue en trois pages, le quatrième entre religion et perte d’identité, le cinquième une confrontation avec la mort en cinq pages, puis une étrange promenade onirique dans quatre monuments emblématiques de Paris en dix pages, et enfin un voyage dans l’océan, l’antichambre de la mort, un village dans des collines vertes, un vol dans l’espace en treize pages. Pas facile de savoir quoi retirer de ces séquences, si ce n’est que le voyage semble plus important que la destination. La narration visuelle s’avère plutôt agréable, avec une évolution des techniques entre le début et la fin, partant de formes détourées par un trait de contour qui rehausse également les reliefs, également accentués par une technique de couleur directe. Au fur et à mesure, les dessins gagnent en substance, et en précision. Les arrière-plans passent de camaïeux travaillés à des décors en trois dimensions consistants, versant régulièrement dans l’expressionnisme pour renforcer l’évolution de l’état psychique des personnages.



Sous réserve qu’il ait lu l’introduction, le lecteur peut retirer plus de ces lectures que le premier degré des histoires, et la sensibilité psychologique ou mystique. Le scénariste explique que la réalisation de cet album est une expérience qui a duré trois ans. Ayant été sollicité par le dessinateur, il raconte que : Chaque page de cet album a été rêvée. Premier exercice : Rentre chez toi et souviens-toi du premier rêve sexuel que tu feras. C’est l’histoire des insectes. Second exercice : Dessine une angoisse qui mette en jeu tes émotions. C’est celle des Chiens. Troisième exercice : Traiter un sujet intellectuel sans énoncer aucune idée. C’est le livre du Yin et du Yang. Quatrième exercice : Dessine un cauchemar purement digestif. C’est le rêve des Monstres et du Chocolat. Avec lui s’est achevé le premier stade de l’expérience. Jean-Jacques avait donné corps à ses fantasmes sexuels, émotionnels, physiologiques et intellectuels. Le moment était venu de faire le point sur la liberté qu’il avait acquise. Je lui dis donc qu’il n’y aurait pas de cinquième thème. Il pouvait dessiner ce qu’il voulait. Chaubin confronté à l’angoisse de l’homme libre ! De cette angoisse est née la lentille qu’il met dans son œil, le cinquième rêve de l’album. […] Extrait de l’introduction d’Alejandro Jodorowsky.


Ainsi à l’occasion de son anniversaire pour ses soixante ans en 1989, l’auteur décide d’accéder à la demande pressante d’un jeune artiste, tout en la transformant en une expérience d’écriture pour lui, une expérience de création pour les deux, et une expérience de vie pour l’artiste. Le lecteur peut alors envisager cet album comme l’aventure du dessin, ou plutôt l’aventure de leur collaboration, c’est-à-dire entre un mentor et un novice, ou au moins un homme plus jeune et moins expérimenté. Sous cet angle, la première histoire devient une métaphore de leur relation. Sans grande surprise, Jodorowsky motive l’apprenti avec une histoire sexuelle, et celui-ci répond en se montrant provocateur, avec ces insectes, ce plaisir physique entre déviance et marginalité, en tout cas transgressif. Il se montre explicite avec cette image mémorable des insectes cherchant à s’introduire dans le corps de l’homme par son anus, il se montre également sans fard en représentant la nudité masculine sans hypocrisie. Pour clore ce rêve, un mystérieux personnage intervient, s’occupe des insectes, sans se montrer le moins du monde gêné par la nudité de son hôte. Le jeune artiste s’est mis à nu devant le sage expérimenté et a tout fait pour l’épater avec une situation provocatrice et honnête.



En gardant à l’esprit que chaque séquence a été réalisée l’une après l’autre, avec plusieurs mois s’écoulant entre, le lecteur se dit qu’il peut les envisager comme une progression dans le développement de la relation créatrice unissant les deux auteurs. La deuxième histoire semble plus accessible : une angoisse qui mette en jeu les émotions, l’enfant se retrouvant dans une position où il est seul sans la tutelle de ses parents, envahi par le sentiment d’inquiétude et même de terreur face au monde inconnu qu’il perçoit comme étant hostile, et réagissant pour s’y adapter afin d’y faire face. La narration visuelle raconte à elle seule l’histoire dépourvue de parole, avec seulement quelques grondements. Un beau conte sur le choix donné à l’individu quant à son attitude face aux autres. La troisième histoire a dû donner du fil à retordre à l’artiste avec un point de départ paradoxal : une histoire intellectuelle sans énoncer aucune idée (pas loin du sadisme comme exigence), l’artiste s’en tire admirablement bien, avec des images centrées sur le personnage, soulignant que tout est perçu à partir de lui, de manière égocentrée. L’artiste continue de progresser avec l’histoire suivante, alors que l’idée du scénariste apparaît plus nébuleuse, et sa concrétisation plus cryptique. Enfin, le dessinateur raconte sa découverte de sa mortalité, dans une histoire métaphorique, véhiculant une ou deux images religieuses, s’achevant par une chute permettant d’inscrire le récit dans un mouvement cyclique, une très belle maîtrise des volumes, des effets de perspective et d’un visage démoniaque.


Les deux histoires finales apparaissent plus ambitieuses en termes de pagination, et d’approche conceptuelle. Le lecteur apprécie le voyage onirique qui l’emmène depuis l’Hôtel-Dieu au ministère des Finances à Paris, en passant par le Panthéon et les Catacombes. Il ne s’attendait pas à croiser Batman avec ses oreilles pointues et sa cape gothique, ou à assister à un don de sperme dans le détail. Il retrouve l’inclination du scénariste pour l’alchimie (l’or sous le mercure) et pour le tarot (une séance avec les cartes de la Tempérance, du Diable, du Vit, et d’autres encore plus explicitement sexuelles, pas présentes dans tous les tarots), avec des dessins jouant à glisser du réalisme vers l’abstraction géométrique pour une balade étrange. La dernière histoire prend la forme d’un voyage, une élévation spirituelle classique dans ses étapes, parsemée de références alchimiques et ésotériques avec une touche de science-fiction, et de nécessité pour l’individu d’embrasser son côté obscur afin de pouvoir grandir, du pur Jodorowsky.


Le lecteur découvre au fil de huit séquences en quoi la vérité se trouve au fond des rêves. Il voit sous ses yeux, l’artiste grandir en termes de techniques et de qualité narrative, ce qui correspond à l’ambition du scénariste de mettre en scène l’aventure du dessin, plutôt que de lui faire dessiner des aventures. Il retrouve certains thèmes favoris du scénariste comme la spiritualité et la sexualité, ainsi que la transgression pour pouvoir progresser mentalement. Une lecture déroutante, plus intelligible à la lumière de la nature de l’intention du scénariste, plus facile d’accès au lecteur familier du scénariste, exotique et étrange, avec des visuels empruntant à une imagerie entre le fantastique et la science-fiction. Pour les complétistes de l’œuvre de Jodorowsky.



mercredi 14 mai 2025

Le pape terrible T04 L'amour est aveugle

Et lui, il donne sa préférence à cet Italien avaleur de nouilles !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T03: La pernicieuse vertu (20013). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Luca Merli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le 21 février 1513, un nuage lugubre passe dans le ciel de Rome. Église San Pietro in Vincoli, sous la coupe de la famille Della Rovere, la grande cloche peinte en noir sonne le glas. Toute la ville prie pour l’âme de Jules II. Dix gardes suisses, ainsi que les peintres Michel-Ange et Raphaël, portent le vicaire de Dieu vers sa tombe. Placés à l’avant du cercueil, les deux artistes sont en train de se lancer des invectives, le second mettant en avant qu’il été le préféré du pape, traitant l’autre d’ivrogne pestilentiel, alors que le premier estime que lui était le préféré pour son talent. Raphael fait remarquer que lui au moins termine ses œuvres, alors que ça fait des années que Michel-Ange sculpte les quarante statues du tombeau du pape et qu’il n’en a terminé que quelques-unes. Son interlocuteur rétorque que oui, dont un Moïse si grandiose qu’il vaut bien tous les vains princes de Raphael, que ce dernier n’est pas un peintre, qu’il n’est qu’un marchant d’écume. Ils commencent à s’insulter et à se porter un coup de pied. Les gardes suisses mettent vite un terme à ce comportement, en menaçant de les castrer. De son côté, Nicolas Machiavel se rend dans l’établissement de Madame Imperia, mais il trouve porte close, et une voix lui répond que c’est fermé aujourd’hui, car ce sont les funérailles du saint père, jeûne sexuel. Il explique qu’il ne vient pas forniquer, qu’il apporte un trésor à la patronne.



Nicolas Machiavel est introduit à l’intérieur, et il trouve les prostituées en train de prier autour d’un autel improvisé devant une statue de la Vierge. Il parvient devant Madame Imperia qui est assise à l’écart, et il lui demande son nom véritable. Un peu décontenancée, elle répond qu’il y a des années qu’elle ne l’a pas prononcé : Marietta Corsini. Il s’agenouille devant elle et lui déclare qu’elle n’est pas une prostituée, mais une reine. Il lui déclare qu’il l’aime, et lui demande qu’elle soit sa femme. Elle rétorque qu’elle n’épousera qu’une montagne d’or. Il vide devant elle le sac qu’il a apporté : quatre kilos d’or. Il indique qu’il ne l’a pas volé, c’est Jules II qui le lui a donné. Il est le dernier accompagné d’une ombre à l’avoir vu vivant. Et il raconte. Il a été accueilli par le pape lui-même dans ses appartements privés. Jules II l’a convié à boire une coupe de marc, et il lui a confié une nouvelle d’importance. Alors que Machiavel boit, le pape lui annonce qu’il va mourir cette nuit. Il confirme : lui Jules II sera mort le lendemain matin. Et il lui remet un sac contenant quatre kilos d’or. Il explique qu’il ne ment qu’à ses ennemis, qu’il a restauré le saint pouvoir du Vatican, et qu’il peut maintenant quitter ce monde cruel et demeurer auprès de Dieu qu’il aime.


Dernier tome : le pape meurt le 21 février 1513 (conformément à la réalité historique), il est enterré, et Nicolas Machiavel (1469-1527) racontent les dernières semaines de cet individu hors du commun. C’est plié… Enfin… Pas tout à fait… Déjà parce que le scénariste a pris des libertés avec la véracité historique dans les tomes précédents, qu’il peut raconter ce qu’il veut, ensuite parce que l’élan vital de Giuliano Della Rovere a été ravivé dans le tome précédent, et que cet individu en impose par sa démesure. Alors même que son décès est acté dans la première planche, le lecteur se demande ce que lui réserve l’intrigue. De fait, ça démarre très fort avec une version très personnelle du Ve concile du Latran, et de son ouverture le trois mai 1512, en présence de quinze cardinaux et de soixante-quinze évêques. Puis vient la campagne militaire de Gaston de Foix (1489-1512) avec la progression très rapide de son armée. Enfin Machiavel part avec son épouse s’installer à la campagne. Le lecteur découvre surprise après surprise, parce que l’auteur continue de réarranger les faits historiques à sa sauce. Par exemple, le sermon spectaculaire de Latran est prononcé par Jules II, au lieu de Gilles de Viterbe (1469-1532) dans la réalité. L’attaque finale de Gaston de Foix se produit à Rome, sur la place du Vatican, au lieu de Ravenne. Aussi, Machiavel épouse Marietta Corsini en 1513, au lieu de 1501.



Habitué à cette réécriture de l’Histoire, le lecteur s’en accommode fort bien, d’autant qu’il s’est attaché à cette version plus grande que nature de Jules II et des autres, plutôt qu’une vie de pape officielle. Il ouvre le tome, et il découvre une première planche saisissante, évoquant la première du premier tome, avec un jeu de lumières dans les nuages. Il vérifie : il y a eu un changement de coloriste par rapport aux deux tomes précédents. Le travail du nouveau venu, Luca Merli, évoque celui de Sébastien Gerard dans le premier tome… en encore plus sophistiqué. La mise en couleurs vient nourrir les formes détourées, apporter des ambiances lumineuses, rehausser les reliefs, allant parfois jusqu’à représenter des éléments visuels complémentaires, comme en couleur directe. Le lecteur ralentit sciemment sa lecture pour savourer des visuels magnifiques : le crâne dans le ciel d’orage, la procession funéraire et les coups de pied que se donnent Raphael et Michel-Ange, les magnifiques appartements de Jules II avec les peintures réalisées par Raphael, la somptueuse tiare portée par le pape au concile, Louis XII en train de vitupérer contre trois conseillers de petite taille effrayés, les ébats de Machiavel et de la voluptueuse Marietta, les verdoyants jardins papaux, et le ciel comme habité par un visage en nuages dans la dernière page. Un régal à chaque page.


Sans oublier que Jodorowsky est égal à lui-même : il excelle dans le dosage de sa narration, entre texte et images, et dans la création moments spectaculaires à la tension paroxystique. Le lecteur n’est pas près d’oublier des moments chocs et visuels : l’hostie déversant du sang entre grand guignol et horreur mystique, le duel dans le bassin entre Gaston de Foix et Jules II pendant sept pages de sauvagerie et de pulsion animale, et la mort (totalement inventée) du même Gaston de Foix dans des circonstances frappant l’imagination. Dessinateur et coloriste réalisent des planches habitées par un souffle entre élan vital débridé et démence intérieure : le regard fou de Jules II alors que le sang dégouline sur son visage, le dénouement d’une vigueur débridée et pénétrante pour le corps à corps dans le bassin aquatique, la foudre frappant un cavalier et sa monture. Le lecteur ressent pleinement le déchaînement d’intenses émotions brutes et jubilatoires, parfois jouissives. Il en mesure encore mieux la puissance, lorsqu’il tourne la page et découvre un paysage bucolique et apaisé, ou toute la sensualité de la relation sexuelle entre Marietta & Nicolas.



Le lecteur se rend compte qu’il se trouve sous la coupe du suspense de l’intrigue, alors même qu’il en connaît l’issue… ou du moins le croit-il car le scénariste le manipule avec élégance, jouant sur sa propension à anticiper des événements annoncés. Il n’hésite pas non plus à introduire des coups de théâtre, entre réécriture assumée de l’Histoire et autres inventions comme un frère de Giuliano Della Rovere et son fils. Le lecteur retrouve les thèmes des précédents tomes : à commencer par l’homosexualité généralisée dans les rangs des hommes d’Église au Vatican, et la vitalité hors du commun du pape lui-même, avec une préférence affichée pour les jeunes hommes, ses choix ayant évolué depuis le premier tome. Mais voilà, même si le rôle de Machiavel a gagné en importance de tome en tome, Jules II reste bien le personnage principal. Le lecteur se rend compte qu’il s’est attaché à cet homme d’âge mur, qui a conservé toute sa vigueur dans la force de l’âge, un stratège remarquable, un fin tacticien, traversé de véritables transports émotionnels, de l’amitié à l’amour. Certes il est moralement condamnable : exercice du pouvoir uniquement pour assouvir ses pulsions de conquête et ses passions physiques… encore qu’il s’enorgueillisse d’avoir rendu toute sa gloire à l’Église. Il est doublement condamnable en tant que chef spirituel suprême de l’Église catholique, dont les actions en bafouent à chaque instant les croyances et les valeurs. Mais quand même…


L’appétit de vivre de Della Rovere, sa rouerie et ses victoires le rendent attachant : tenir tête aux cardinaux et aux armées de Louis XII, retourner leur allégeance par des ruses hors du commun. Quelle intelligence ! Quel panache ! À côté, Nicolas Machiavel apparaît comme terne et timoré, en tout cas pas à la hauteur d’un tel individu hors norme. En plus, il trouve son bonheur dans une banale relation hétérosexuelle, trouvant son épanouissement dans la normalité conventionnelle du mariage… Bon, pas tout à fait, puisque son amour a pour objet une voluptueuse mère maquerelle dont il fréquentait l’établissement : là encore les valeurs morales sont mises à mal. La scène finale met à nouveau en scène l’appétit de vivre du personnage principal : son énergie illimitée, sa capacité de dévoration (un peu domptée), son charisme magnétique. Quel homme ! Quel comédien ! Et quel monstre !


Tout est joué d’avance, et le scénariste commence par le port du cercueil. Pourtant l’intrigue s’avère pleine de surprise, de moments spectaculaires hors norme, portée par une narration visuelle riche et pleine d’emphase, une merveille. Impossible de résister à l’emprise monstrueuse de ce pape véritable force de la nature, à son plaisir de vivre et de triompher aussi bien de ses ennemis que de ses tragédies, avec une vision claire de ce qu’il veut, qui n’exclut pas une forme d’évolution. Une interprétation très libre et habitée de ce pape.



mercredi 30 avril 2025

Le pape terrible T03 La pernicieuse vertu

Le triomphe de Jules II fut non seulement militaire, mais aussi commercial…


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T02: Jules II (2011). Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Maison close de Madame Imperia, en 1511, Nicolas Machiavel revient au Vatican, et il se fait déposer devant cet établissement. Il est accueilli par la Madame en personne. Elle lui indique que quatre diablesses l’attendent, les plus grosses qu’elle ait pu dénicher : quelques cinq cents kilos de chair. Il a tôt fait de se retrouver au lit avec elle : il s’ébat avec elles, les surnommant Jules II, Venise, France et Espagne. Après avoir assouvi ses désirs, il leur explique que ce fut une rude campagne de laquelle Jules est sorti vainqueur, malgré les violentes fièvres qui l’ont assailli. C’est peut-être à cause de celles-ci qu’il a eu tant d’amourettes… Pendant que leurs lèvres l’avalent, il leur raconte ça… Alphonse d’Este qui était à la tête d’une grande armée dotée d’une puissante artillerie, était un collaborateur fanatique de Louis XII. Il avait une sœur, Isabelle, dont l’époux, le marquis de Gonzague, fut capturé par les Vénitiens. Comme le pape avait signé un traité de paix avec Venise, Isabelle lui envoya une délégation de moins bénédictins, chargés de lui offrir de riches présents en échange de son aide.



Dans sa salle d’audience, le pape Jules II reçoit la délégation d’Isabelle d’Este. Il indique aux représentants de la marquise, qu’il la remercie, pour ses calices et ses chandeliers en or massif, mais ils ne compenseront pas le grave danger qu’il courrait à libérer son mari. Cet oiseau de malheur irait immédiatement se poser sur le bras de l’odieux Alphonse d’Este duc de Ferrare, ex-époux de Lucrèce Borgia, qu’il est sur le point d’excommunier. Le pape leur jette son calice à la tête, en leur criant de garder leur camelote. Il ajoute : Que François de Gonzague pourrisse dans les geôles vénitiennes ! L’un des émissaires se relève lentement en répondant calmement qu’avec tout le respect dû au représentant de Dieu sur Terre, la marquise a ajouté un autre présent : soixante-dix mille ducats d’or, qu’un autre émissaire dévoile en ouvrant une cassette. Le pape change de comportement : il reconnait que les arguments d’Isabelle sont persuasifs, et qu’ils l’ont convaincu. Il accepte ses présents, il fera libérer son mari… cependant, afin d’empêcher qu’il le trahisse à nouveau et prête main-forte à son beau-frère, il exige de recevoir en otage son fils Frédéric, dont on lui a dit qu’il venait d’avoir dix ans. Un mois plus tard, le jeune Frédéric arrive au Vatican, et il se présente devant le pape. Et à la vue de l’enfant, Jules II s’effondre sur son trône, foudroyé par l’amour.


À la fin du tome deux, Giuliano Della Rovere (1443-1513) promet à Nicolas Machiavel qu’il saura manipuler deux armées ennemies pour l’aider à expulser les Vénitiens. Il rappelle à son conseiller ses propres paroles : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Ses émissaires ont promis en France de collaborer avec Louis XII, à condition que le roi lui envoie encore soixante mille soldats, en échange Jules II l’aidera à conquérir le reste de l’Italie en expulsant larmée de Ferdinand d’Aragon. De l’autre côté, ils ont promis de collaborer avec le roi d’Espagne sous réserve que sa majesté envoie quatre-vingt mille soldats au pape, en échange de quoi le pape aidera Fernando le catholique à expulser l’armée française. À l’instar de Machiavel, le lecteur se demande comment Jules II va s’y prendre. Les prémices de cette phase sont narrées à posteriori par Machiavel aux quatre prostituées mises à sa disposition dans la maison de Madame Imperia. Le scénariste nourrit son récit d’éléments historiques : Louis XII (1462-1515), Isabelle d'Este (1474-1539) et son époux François II Gonzague (1466-1519) duc de Mantoue, leur fils Frédéric de Mantoue (1500-1540), Alphonse d’Este (1476-1534) frère d’Isabelle Il qui évoque le cinquième concile de Latran (1512-1517). Le lecteur retrouve également Michel-Ange (1475-1564) et il voit l’arrivée de Raphael (1483-1520, Raffaello Sanzio), l’un peignant le plafond de la chapelle Sixtine (1508-12) et l’autre la décoration des salles des appartements de Jules II (1508-11).



Comme pour le tome précédent, le lecteur constate rapidement que le scénariste accommode la véracité historique à sa sauce pour augmenter l’intensité dramatique de sa narration. Ainsi, le lecteur assiste à la mort d’Isabelle d’Este, victime d’une mauvaise araignée en 1511, alors que dans la réalité elle est décédée à Mantoue en 1539. En outre les auteurs ont interprété de manière très libérale sa description : physiquement attirante, bien que dodue, en particulier le deuxième qualificatif. D’un autre côté, certains faits sont attestés comme la concomitance du travail de Michel-Ange et de Raphael au Vatican, en revanche le lecteur peut s’interroger sur la réalité de leur rivalité, sur la séquence de sept pages au cours de laquelle le premier reproche au second, tout en le menaçant physiquement, de s’être rendu dans la chapelle Sixtine pour copier, ou plutôt piller ses nouvelles idées. En effet, le scénariste donne également une version très personnelle, une interprétation plus qu’orientée du pape Jules II. Les motivations de celui-ci résident dans la conquête guerrière et les relations homosexuelles, avec emprise et sans limite ou presque, le petit Frédéric de dix ans faisant partie des envies du pape. D’une certaine manière, en amour comme à la guerre (et en politique), tous les coups sont permis : assassinat, traquenards, chantage, manipulations, extorsions, etc. Avec le sort réservé aux membres de sa famille dans le tome précédent, la stratégie du pape entre dans une nouvelle phase, avec toujours le même objectif : l’accroissement de son pouvoir, sa corruption s’accroissant en conséquence. Cela se concrétise dans un cauchemar durant lequel Jules II atteint de fièvre lutte contre une femme constituant une allégorie de l’Église. Elle l’accuse : ce pape indigne ne prêche que mort, sang et ruine, il a fait de sa sainte Église une catin assoiffée de richesses. À vouloir s’emparer du monde, il le plonge dans le désordre. Il pense avoir plus de pouvoir que Dieu, il n’est pas un saint, il est un démon, il porte l’enfer dans sa chair !


Dès la première planche, le lecteur relève la meilleure complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs. Sans reproduire la démarche de Sébastien Gérard dans le premier tome, le coloriste a augmenté la proportion de dégradés lissés, rehaussant ainsi le relief de chaque surface détourée, tout en respectant les traits de contour. Les ambiances instaurées par les couleurs apparaissent plus organiques, moins appliquées scolairement dans les contours. Le rendu bleu-gris de l’arrivée nocturne de Machiavel à la maison close, dans une case occupant les deux tiers de la page, donne une sensation de nuit tombée, encore un peu claire, avec le rai de lumière de la porte d’entrée, et les zones moins fortement éclairées des fenêtres, ainsi que des zones plus ou moins éclairées dans la rue. Puis Florent Bossard réalise un travail remarquable sur la peau de ces dames, à la fois en termes de texture, de relief, de zones plus sombres ou plus claires en fonction de l’éclairage. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier plutôt l’ambiance ombragée de la forêt pendant la chasse, les reflets sur l’eau du bassin privé du pape, les reflets sur le marbre de ses appartements, la sensation de terre sur le grand panorama montrant les deux armées se faisant face sur le champ de bataille, les nuances cramoisies apparaissant au fur et à mesure des affrontements et de la boucherie, les taches sur le tablier de Michel-Ange allongé peignant le plafond, les couleurs des costume des jouvenceaux accueillant les cinq cardinaux, etc.



Dans un même ordre d’idées, le lecteur se rend compte que le scénariste sait doser les phases d’exposition, et laisser les dessins raconter. L’artiste est maintenant parfaitement à l’aise avec les personnages et le travail de reconstitution historique. Il réalise des cases magnifiques pour mettre en valeur les situations imaginées par Jodorowsky : le frêle Machiavel chevauchant les imposantes prostituées avec leurs replis de chair, Jules II intraitable recevant les émissaires de la marquise Isabelle d’Este, le tête-à-tête à haut risque entre le pape et le jeune Frédéric, la même Isabelle dans les soubresauts de l’agonie sur son lit dans une case occupant les deux tiers de la page, la bataille entre les armées du pape et celle d’Alphonse d’Este et la boucherie qui en découle, le jeune Raphael ridiculisant le vieux Michel-Ange, le combat à main nue entre le pape nu et l’allégorie de l’Église tout aussi dévêtue, la soirée de débauche des cinq cardinaux, le triomphe rayonnant de Jules II au matin, etc. À l’évidence, Theo a trouvé ses marques et il prend grand plaisir à mettre en scène cette vision dégénérée de ce pape. Le scénariste continue à imaginer ce qu’un simple être humain peut ressentir à disposer d’un tel pouvoir entre ses mains, avec la possibilité de rationnaliser la satisfaction de ses plaisirs personnels, l’assouvissement de ses pulsions sans retenue, l’exultation de commander à des armées et de disposer aussi bien de la vie de ses soldats que de celle de l’ennemi. Il y a là un tel niveau de pouvoir, une telle possibilité de modeler le monde selon sa volonté, que cette démesure induit tout naturellement une forme de démence, de monstruosité dans le comportement de celui qui le manipule.


Sous réserve qu’il accepte que les auteurs tordent la réalité historique aux besoins de leur récit, le lecteur plonge dans l’exercice d’un pouvoir quasi omnipotent pour l’époque, avec la démesure que celui induit, aussi bien dans les événements que dans la manière de penser. Il a le plaisir de constater que la narration visuelle porte ce récit avec le spectaculaire nécessaire, dans la luxure et la violence, au travers de séquences et d’images mémorables (celle de la mort d’Isabelle d’Este reste longtemps en mémoire). Désinhibé.