Elle craint plus le scandale que le martyre.
Ce tome fait suite à Undertaker T07 Mister Prairie (2023) qu’il est indispensable d’avoir lu avant car les deux tomes forment une histoire complète en diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend soixante-trois pages de bande dessinée.
Une bataille rangée de l’armée des Confédérés contre celle des Nordistes de l’Union. Les soldats sudistes se donnent du courage avec un chant exaltant le dieu d’amour et le bon pasteur. Parmi eux se trouve une très jeune femme, elle-même en uniforme militaire, avançant avec une bible à la main. Les hommes tombent sous la mitraille et doivent battre en retraite. Le civil, monsieur Hagan, qui tenait le drapeau est tombé à terre, grièvement blessé à la jambe. Esther Oz reprend le drapeau Stainless Banner en le tenant bien haut et elle entonne à nouveau le même chant. Un officier de l’Union s’est approché d’elle et lui pose son revolver sur la tempe en lui disant qu’elle chante faux, et que si elle recommence il l’envoie casser les oreilles de Saint Pierre. Elle recommence, il tire, mais il n’y a pas de balle à cet emplacement du barillet. Un instant après, il est lui-même abattu par un tir qui lui traverse le crâne. Oz y voit un signe du ciel, et elle ramasse le revolver de l’officier.
Au temps présent, elle appuie le canon de cette même arme à feu sur le front du docteur Randolph Prairie, le chien étant déjà relevé. Son geste est interrompu par cinq balles de revolver jetées vers elle, alors que Jonas Crow explique qu’il va s’amuser avec la sixième, et il place le canon contre la tempe d’Eleanor Winthorp. Oz lui répond qu’il n’osera pas. À son tour, il arme son revolver. La jeune femme ne cède pas d’un pouce et elle appuie sur la gâchette, le chien percutant une chambre vide. Elle déclare que par sa main, Dieu pardonne ses péchés à Randolph Prairie, la volonté du Seigneur est faite. Celle d’Oz est de protéger un bébé innocent, elle décide de se retirer avec son groupe. Des hommes se déploient dans les bâtiments alentour pour surveiller la maison des Prairie. À l’intérieur, Eleanor estime que Crow aurait dû l’échanger contre le mari de Rose. Celui-ci répond que la seconde d’après la foule les aurait lynchés, tous les trois. Il continue : on ne va pas s’emballer, ils n’ont gagné qu’un répit. Hier, il a vu où leur Torquemada en jupons avait laissé son église ambulante, ça ne l’étonnerait pas qu’elle y traine le bon docteur Prairie. Il va profiter de la nuit et de la rivière derrière la maison pour faire un tour en ville, et peut-être y prendre une assurance-vie. En attendant, il demande aux deux femmes de passer devant les rideaux, et de leur faire croire que le croque-mort cinglé est encore sur place, en plaçant son haut de forme sur la tête d’Eleanor. Elles doivent barricader les fenêtres avec tout ce qu’elles trouvent : meubles, planches, lattes de parquet.
Ça va mal finir ! Ça ne peut que mal finir… et le lecteur se retrouve complètement pris dans l’engrenage des situations, tout autant que les personnages eux-mêmes. Qui va survivre à ces confrontations et affrontements à répétition ? Le tome précédent a établi l’incroyable force de caractère de sœur Oz, son habileté experte à manipuler les foules, et son fanatisme absolu. Le rapport de force condamne Crow et son petit groupe (lui-même, Rose Prairie, Randolph Prairie, Eleanor Winthorp) à très courte échéance : quatre personnes contre une ville. En outre le tome précédent a également établi que la cavalerie n’arrivera pas, même pas au dernier moment, que le maire M. Scrooge et que le riche magnat Walter Winthorp sont dans la poche d’Oz. Les heures vont être longues dans la demeure des Prairie. Bien sûr, le lecteur a toute confiance dans Undertaker pour faire preuve d’inventivité et pour gagner la partie… mais à quel coût ? Comme dans le tome précédent, le lecteur se rend compte qu’il prête une attention accrue aux visages et postures des personnages. Cela commence dès la composition d’ouverture, en double page, où il peut voir Oz dans deux des quatre cases. Il y remarque sa jeunesse, et sa posture pouvant évoquer La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Dans les deux pages suivantes, il interprète les expressions de visage de la jeune femme en ayant en tête ce qu’il sait déjà d’elle. Il va ainsi scruter les visages et postures des personnages principaux, Jonas, Rose, Randolph, Eleanor, pour se faire une idée de leur état d’esprit, de leur vie intérieure.
Nul doute que le scénariste fournit des informations au dessinateur sur ce que ressentent les personnages dans chaque situation, émotions et réactions. Les dessins prennent alors en charge la tâche de donner visuellement les informations correspondantes. Dans la mesure où l’intrigue repose sur un dilemme moral, celui de l’avortement dans une société qui le considère comme un crime, cet enjeu est vécu différemment par chaque protagoniste, ce qui influe sur ses décisions et son comportement. Ainsi il s’interroge sur ce qui se passe dans la tête d’Esther Oz, toujours surpris par son calme, ce qu’il rattache au traumatisme vécu sur le champ de bataille. Il observe le personnage principal, avec un visage souvent impassible et fermé, ce qui rend les changements d’autant plus significatifs. Son soupir quand Oz lève le camp indiquant qu’il a joué gros, en planche cinq. L’intensité de son regard quand il s’adresse à Oz pour exprimer son dégoût d’un dieu qui a pu créer une mouche qui pond ses yeux dans les enfants des gosses, en Louisiane, en planche vingt-sept. Et même un sourire chaleureux et empathique en planche vingt-trois. Le lecteur se montre tout aussi attentif vis-à-vis de Rose Prairie, en particulier quand elle réagit aux propos de Crow, ou à ceux de sœur Oz. Sans qu’il en prenne forcément conscience, cela induit qu’il fasse de même pour celle qui est le centre de tous les enjeux, et qui donne l’impression de subir du début à la fin, comme une victime s’en remettant à ses bienfaiteurs, dépourvue de tout moyen pour influer sur le cours des événements, à la merci des décisions d’autrui.
Outre cette dimension psychologique tout en nuances passant par les dessins, l’artiste continue à réaliser une reconstitution historique solide et très gratifiante pour le lecteur. Il prend plaisir à regarder les bâtiments, les tenues vestimentaires, les moyens de locomotion, les armes, les uniformes, les accessoires de toute nature, qu’il s’agisse des ustensiles de la vie quotidienne dans une maison, ou d’outils professionnels pour la grange du maréchal-ferrant. La narration visuelle regorge de cases formidables comme cette vue du dessus qui permet de voir trois hommes au travers d’une toiture détruite par un incendie, surveillant la maison des Prairie, Rose en train de clouer des lattes de parquet à la fenêtre et le sol éventré de la pièce, un homme avançant nu avec une main sur ses parties génitales et tirant un cheval derrière lui, les deux chevaux du corbillard s’écroulant morts sur la route en terre, la tête de Jed le vautour occupant une case en planche vingt-cinq (par automatisme, le lecteur se retrouve à essayer d’y lire une émotion ou un état d’esprit), la croix sur l’extrémité du faîte d’une maison rappelant la présence et l’importance de la religion, le contenu d’une assiette en écho d’un repas dans le tome précédent, Eleanor posant sa main sur son ventre comme si elle guettait un signe du fœtus, le sourire de Reginald Winthorp, etc. Comme depuis le début de la série, les scènes de foule et celles d’action brillent par leur lisibilité, leur clarté et leur plausibilité, un vrai régal de lecture, quelle que soit la complexité de la situation.
Le titre de ce tome donne l’orientation du récit. De manière cohérente, il s’ouvre avec un souvenir traumatique d’Esther Oz sur le champ de bataille. Plus tard, elle se confie à Eleanore, sur les conditions de pauvreté extrême de sa jeunesse, sur les actes qu’elle a dû accomplir pour survivre, aux dépends souvent de nouveau-nés. Le scénariste donne ainsi une profondeur psychologique au personnage, expliquant ses actes d’adulte en apparence irrationnels, comme le recours régulier à la roulette russe ou son obsession compulsive pour les bébés, et sa défiance vis-à-vis des Yankees de tout poil. Il en fait un personnage complexe motivé par plusieurs expériences traumatiques, ayant bâti son système de valeurs personnel, cohérent au vu de ce qu’elle a vécu et enduré. En filigrane, le lecteur voit comment certains de ces traumatismes sont partagés par les habitants de Eaden en particulier les traumatismes de la guerre et l’humiliation de l’avoir perdue, d’être gouverné par leurs ennemis. Les syndromes de stress port traumatique prennent différentes formes en fonction des individus, tout en leur donnant une valeur commune, celle de la haine des vainqueurs considérés comme des oppresseurs. Les auteurs rendent compte de la complexité de cette configuration, avec les Sudistes s’étant retrouvés à travailler pour les Nordistes par le hasard des circonstances, perçus comme des traîtres, et souhaitant réparer leurs torts dans la mesure du possible. Au milieu de cette situation exploitée à leurs fins par les politiciens et les hommes d’affaires, ils font apparaître l’intérêt du peuple : manger à sa faim et vivre dans une paix retrouvée. Ils s’occupent également de leurs personnages, de leur sort, des conséquences de ce qu’ils vivent à la fois dans leur vie, à la fois dans leur esprit. Ils montrent à nouveau l’abjection du comportement d’un groupe imposant sa loi à une personne, un rapport de force inéquitable, et la conséquence inéluctable quand l’individu se trouve acculé, accusant lui aussi le coup de traumatismes successifs, d’actions agressives perpétrées à son encontre. Accablant.
Une seconde partie de très haute volée. Les auteurs maîtrisent leur narration avec brio, aussi bien visuelle que sur le plan de l’intrigue. La reconstitution historique est impeccable. Les personnages présentent des caractères complexes, subissent de plein fouet les conséquences de leurs actes et des situations dans lesquelles ils se retrouvent. L’intrigue tient le lecteur en haleine, le fanatisme de l’ennemie reste toujours aussi terrifiant alors que le lecteur commence à éprouver de l’empathie pour elle. La diversité des situations tisse un contexte complexe où chaque être humain éprouve des difficultés plus ou moins grandes pour s’adapter, en fonction de ses capacités. Du grand art.









