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lundi 5 octobre 2026

Undertaker T08 Le monde selon Oz

Elle craint plus le scandale que le martyre.


Ce tome fait suite à Undertaker T07 Mister Prairie (2023) qu’il est indispensable d’avoir lu avant car les deux tomes forment une histoire complète en diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend soixante-trois pages de bande dessinée.


Une bataille rangée de l’armée des Confédérés contre celle des Nordistes de l’Union. Les soldats sudistes se donnent du courage avec un chant exaltant le dieu d’amour et le bon pasteur. Parmi eux se trouve une très jeune femme, elle-même en uniforme militaire, avançant avec une bible à la main. Les hommes tombent sous la mitraille et doivent battre en retraite. Le civil, monsieur Hagan, qui tenait le drapeau est tombé à terre, grièvement blessé à la jambe. Esther Oz reprend le drapeau Stainless Banner en le tenant bien haut et elle entonne à nouveau le même chant. Un officier de l’Union s’est approché d’elle et lui pose son revolver sur la tempe en lui disant qu’elle chante faux, et que si elle recommence il l’envoie casser les oreilles de Saint Pierre. Elle recommence, il tire, mais il n’y a pas de balle à cet emplacement du barillet. Un instant après, il est lui-même abattu par un tir qui lui traverse le crâne. Oz y voit un signe du ciel, et elle ramasse le revolver de l’officier.



Au temps présent, elle appuie le canon de cette même arme à feu sur le front du docteur Randolph Prairie, le chien étant déjà relevé. Son geste est interrompu par cinq balles de revolver jetées vers elle, alors que Jonas Crow explique qu’il va s’amuser avec la sixième, et il place le canon contre la tempe d’Eleanor Winthorp. Oz lui répond qu’il n’osera pas. À son tour, il arme son revolver. La jeune femme ne cède pas d’un pouce et elle appuie sur la gâchette, le chien percutant une chambre vide. Elle déclare que par sa main, Dieu pardonne ses péchés à Randolph Prairie, la volonté du Seigneur est faite. Celle d’Oz est de protéger un bébé innocent, elle décide de se retirer avec son groupe. Des hommes se déploient dans les bâtiments alentour pour surveiller la maison des Prairie. À l’intérieur, Eleanor estime que Crow aurait dû l’échanger contre le mari de Rose. Celui-ci répond que la seconde d’après la foule les aurait lynchés, tous les trois. Il continue : on ne va pas s’emballer, ils n’ont gagné qu’un répit. Hier, il a vu où leur Torquemada en jupons avait laissé son église ambulante, ça ne l’étonnerait pas qu’elle y traine le bon docteur Prairie. Il va profiter de la nuit et de la rivière derrière la maison pour faire un tour en ville, et peut-être y prendre une assurance-vie. En attendant, il demande aux deux femmes de passer devant les rideaux, et de leur faire croire que le croque-mort cinglé est encore sur place, en plaçant son haut de forme sur la tête d’Eleanor. Elles doivent barricader les fenêtres avec tout ce qu’elles trouvent : meubles, planches, lattes de parquet.


Ça va mal finir ! Ça ne peut que mal finir… et le lecteur se retrouve complètement pris dans l’engrenage des situations, tout autant que les personnages eux-mêmes. Qui va survivre à ces confrontations et affrontements à répétition ? Le tome précédent a établi l’incroyable force de caractère de sœur Oz, son habileté experte à manipuler les foules, et son fanatisme absolu. Le rapport de force condamne Crow et son petit groupe (lui-même, Rose Prairie, Randolph Prairie, Eleanor Winthorp) à très courte échéance : quatre personnes contre une ville. En outre le tome précédent a également établi que la cavalerie n’arrivera pas, même pas au dernier moment, que le maire M. Scrooge et que le riche magnat Walter Winthorp sont dans la poche d’Oz. Les heures vont être longues dans la demeure des Prairie. Bien sûr, le lecteur a toute confiance dans Undertaker pour faire preuve d’inventivité et pour gagner la partie… mais à quel coût ? Comme dans le tome précédent, le lecteur se rend compte qu’il prête une attention accrue aux visages et postures des personnages. Cela commence dès la composition d’ouverture, en double page, où il peut voir Oz dans deux des quatre cases. Il y remarque sa jeunesse, et sa posture pouvant évoquer La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Dans les deux pages suivantes, il interprète les expressions de visage de la jeune femme en ayant en tête ce qu’il sait déjà d’elle. Il va ainsi scruter les visages et postures des personnages principaux, Jonas, Rose, Randolph, Eleanor, pour se faire une idée de leur état d’esprit, de leur vie intérieure.



Nul doute que le scénariste fournit des informations au dessinateur sur ce que ressentent les personnages dans chaque situation, émotions et réactions. Les dessins prennent alors en charge la tâche de donner visuellement les informations correspondantes. Dans la mesure où l’intrigue repose sur un dilemme moral, celui de l’avortement dans une société qui le considère comme un crime, cet enjeu est vécu différemment par chaque protagoniste, ce qui influe sur ses décisions et son comportement. Ainsi il s’interroge sur ce qui se passe dans la tête d’Esther Oz, toujours surpris par son calme, ce qu’il rattache au traumatisme vécu sur le champ de bataille. Il observe le personnage principal, avec un visage souvent impassible et fermé, ce qui rend les changements d’autant plus significatifs. Son soupir quand Oz lève le camp indiquant qu’il a joué gros, en planche cinq. L’intensité de son regard quand il s’adresse à Oz pour exprimer son dégoût d’un dieu qui a pu créer une mouche qui pond ses yeux dans les enfants des gosses, en Louisiane, en planche vingt-sept. Et même un sourire chaleureux et empathique en planche vingt-trois. Le lecteur se montre tout aussi attentif vis-à-vis de Rose Prairie, en particulier quand elle réagit aux propos de Crow, ou à ceux de sœur Oz. Sans qu’il en prenne forcément conscience, cela induit qu’il fasse de même pour celle qui est le centre de tous les enjeux, et qui donne l’impression de subir du début à la fin, comme une victime s’en remettant à ses bienfaiteurs, dépourvue de tout moyen pour influer sur le cours des événements, à la merci des décisions d’autrui.


Outre cette dimension psychologique tout en nuances passant par les dessins, l’artiste continue à réaliser une reconstitution historique solide et très gratifiante pour le lecteur. Il prend plaisir à regarder les bâtiments, les tenues vestimentaires, les moyens de locomotion, les armes, les uniformes, les accessoires de toute nature, qu’il s’agisse des ustensiles de la vie quotidienne dans une maison, ou d’outils professionnels pour la grange du maréchal-ferrant. La narration visuelle regorge de cases formidables comme cette vue du dessus qui permet de voir trois hommes au travers d’une toiture détruite par un incendie, surveillant la maison des Prairie, Rose en train de clouer des lattes de parquet à la fenêtre et le sol éventré de la pièce, un homme avançant nu avec une main sur ses parties génitales et tirant un cheval derrière lui, les deux chevaux du corbillard s’écroulant morts sur la route en terre, la tête de Jed le vautour occupant une case en planche vingt-cinq (par automatisme, le lecteur se retrouve à essayer d’y lire une émotion ou un état d’esprit), la croix sur l’extrémité du faîte d’une maison rappelant la présence et l’importance de la religion, le contenu d’une assiette en écho d’un repas dans le tome précédent, Eleanor posant sa main sur son ventre comme si elle guettait un signe du fœtus, le sourire de Reginald Winthorp, etc. Comme depuis le début de la série, les scènes de foule et celles d’action brillent par leur lisibilité, leur clarté et leur plausibilité, un vrai régal de lecture, quelle que soit la complexité de la situation.



Le titre de ce tome donne l’orientation du récit. De manière cohérente, il s’ouvre avec un souvenir traumatique d’Esther Oz sur le champ de bataille. Plus tard, elle se confie à Eleanore, sur les conditions de pauvreté extrême de sa jeunesse, sur les actes qu’elle a dû accomplir pour survivre, aux dépends souvent de nouveau-nés. Le scénariste donne ainsi une profondeur psychologique au personnage, expliquant ses actes d’adulte en apparence irrationnels, comme le recours régulier à la roulette russe ou son obsession compulsive pour les bébés, et sa défiance vis-à-vis des Yankees de tout poil. Il en fait un personnage complexe motivé par plusieurs expériences traumatiques, ayant bâti son système de valeurs personnel, cohérent au vu de ce qu’elle a vécu et enduré. En filigrane, le lecteur voit comment certains de ces traumatismes sont partagés par les habitants de Eaden en particulier les traumatismes de la guerre et l’humiliation de l’avoir perdue, d’être gouverné par leurs ennemis. Les syndromes de stress port traumatique prennent différentes formes en fonction des individus, tout en leur donnant une valeur commune, celle de la haine des vainqueurs considérés comme des oppresseurs. Les auteurs rendent compte de la complexité de cette configuration, avec les Sudistes s’étant retrouvés à travailler pour les Nordistes par le hasard des circonstances, perçus comme des traîtres, et souhaitant réparer leurs torts dans la mesure du possible. Au milieu de cette situation exploitée à leurs fins par les politiciens et les hommes d’affaires, ils font apparaître l’intérêt du peuple : manger à sa faim et vivre dans une paix retrouvée. Ils s’occupent également de leurs personnages, de leur sort, des conséquences de ce qu’ils vivent à la fois dans leur vie, à la fois dans leur esprit. Ils montrent à nouveau l’abjection du comportement d’un groupe imposant sa loi à une personne, un rapport de force inéquitable, et la conséquence inéluctable quand l’individu se trouve acculé, accusant lui aussi le coup de traumatismes successifs, d’actions agressives perpétrées à son encontre. Accablant.


Une seconde partie de très haute volée. Les auteurs maîtrisent leur narration avec brio, aussi bien visuelle que sur le plan de l’intrigue. La reconstitution historique est impeccable. Les personnages présentent des caractères complexes, subissent de plein fouet les conséquences de leurs actes et des situations dans lesquelles ils se retrouvent. L’intrigue tient le lecteur en haleine, le fanatisme de l’ennemie reste toujours aussi terrifiant alors que le lecteur commence à éprouver de l’empathie pour elle. La diversité des situations tisse un contexte complexe où chaque être humain éprouve des difficultés plus ou moins grandes pour s’adapter, en fonction de ses capacités. Du grand art.



lundi 21 septembre 2026

Undertaker T07 Mister Prairie

Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.



Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.


Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.



D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.


Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, pas encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Strikland. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.


Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.



mardi 28 mai 2024

Bobigny 1972

C'est votre loi qui est coupable.


Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, qui ne nécessite pas de connaissance préalable sur le procès de Bobigny, contre l'avortement, en octobre et novembre 1972 à Bobigny. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Marie Bardiaux-Vaïente pour le scénario, et Carole Maurel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-quatre-vingt-cinq pages de bande dessinée. Il se termine avec une page de remerciements et une page de bibliographie, ainsi que les coordonnées de l’association Choisir.


Dans les rues de Bobigny, une nuit de janvier 1972, une voiture rouge fonce à toute allure, poursuivie par une voiture de police, sirène hurlante. Coincé dans une impasse, le conducteur doit sortir les mains levées, sous la menace de l’arme de service d’un policier. Il est emmené au commissariat et accusé de vol de voiture, refus d’obtempérer, délit de fuite, mise en danger de la vie d’autrui : Daniel P. va prendre cher. Conscient de ce qu’il risque, le jeune homme déclare vouloir négocier, ce qui fait rire de bon cœur les deux policiers. Quelques jours plus tard, un matin à six heures, une voiture de police se stationne en bas d’un petit immeuble, trois policiers dont un en uniforme montent dans les étages et sonnent à la porte de Mme Chevalier. La voisine ouvre sa porte, mais les policiers lui intiment de rentrer dans son appartement. Michèle Chevalier ouvre sa porte, les policiers entrent et ils procèdent à une perquisition de son appartement. Leur entrée a réveillé les trois filles, dont Marie-Claire adolescente. Les policiers dérangent tous les placards, les armoires, la commode, les matelas et finissent par trouver un objet suspect. Ils embarquent Michèle Chevalier et ses trois filles au commissariat. La voisine Nicole ressort sur le palier avec son nourrisson, et elle prend en charge les deux plus jeunes filles.



Au commissariat, la mère et la fille sont interrogées séparément. L’adolescente reconnait qu’elle a avorté, et sa mère reconnaît l’avoir aidée. Les policiers leur posent la même question : Sont-elles conscientes qu’il s’agit d’un crime, relevant de l’article 317 du Code Pénal ? Ils en font la lecture : Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, manœuvres, violences ou par tout autre moyen aura procédé ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte ou supposée enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans, et d’une amende de mille huit cents francs à cent mille francs. Elles sortent du commissariat sous le coup de cette accusation. En juin 1971, plusieurs amies sont réunies : Gisèle Halimi, Christiane Rochefort, Simone Veil, Delphine Seyrig. Elles évoquent l’appel des trois cent quarante-trois femmes, publié dans l’hebdomadaire Le nouvel observateur. Certaines des signataires ont été convoquées par leur employeur. Elles décident de créer une association : Choisir la cause des femmes.


Il est possible que le lecteur parte avec un a priori : une bande dessinée retraçant un fait historique et un événement social majeur, ça risque d’être pesant en informations. Il éprouve la surprise de découvrir que la bande dessinée commence par une rapide course-poursuite nocturne en voiture, puis par une effrayante arrestation avec une perquisition sans ménagement. Même s’il connaît le déroulement des faits dans les grandes lignes, ainsi que l’importance du procès de Bobigny menant à la loi du 17 janvier 1975 relative à l'interruption volontaire de grossesse, le lecteur est pris dans la tension des enjeux de ce procès, par la terrible pression qui pèse sur l’adolescente et sur sa mère, par la conviction inébranlable de l’avocate, par l’implication de nombreuses célébrités, par le calme et la patience du juge, et par-dessus tout par chaque injustice, les unes après les autres. Les scènes de prétoire sont bien présentes, mais pas majoritaires : les autrices mettent en scène plusieurs femmes, et elles racontent leur histoire personnelle : le viol et l’avortement de Marie-Claire, aussi éprouvants l’un que l’autre, d’autres avortements, le quotidien modeste de la famille monoparentale Chevalier, la relation mère-fille, l’entraide de la voisine, quelques éléments de médiatisation. Il apparaît également que ce procès devient le point de rencontre de sphères sociales généralement dissociées : une employée du métropolitain, un juge, un procureur, une avocate renommée, une femme politique à l’envergure nationale, une actrice féministe, un médecin, pour finir à l’Assemblée nationale.



Avant tout, il s’agit de l’histoire d’une adolescente, violée. Le lecteur assiste à la scène : le jeune homme Daniel P. qui emmène la jeune fille dans sa chambre, en voiture, expliquant d’abord qu’il y aura ses copains, puis qu’ils ne peuvent pas venir mais qu’il y aura sa mère, les dessins mêlent une dimension descriptive pour les décors, et une approche émotionnelle pour les personnages. Le lecteur peut reconnaître la voiture (une DS), regarder la façade des immeubles de banlieue, faire le tour de ce qui se trouve dans l’appartement du violeur (le lit, le désordre, la petite table ronde, les plaques de cuisson, une ou deux bouteilles, etc.), puis la mise en couleur passe d’un mode naturaliste à un mode en noir & blanc avec des nuances de gris, des plans serrés rendant compte des impressions, des sensations, jusqu’à une illustration en double page, sans un mot, Daniel allongé sur sa victime, en vue de dessus ce qui ajoute encore à la force du placage, à l’abjection de cet acte où la victime n’est plus qu’un objet, et le criminel un individu sans empathie aucune. Suit une séquence toute aussi accablante alors que Marie-Claire revient chez elle, toujours dans des tons noir & blanc et gris, montrant le retour au monde quotidien qui n’a plus rien de normal après la sidération du traumatisme. Trente pages plus loin, l’aveu sort de la bouche de la fille face à sa mère, une simple phrase, un constat accablant : Il m’a forcée ! Il n’y a aucun sensationnalisme, aucun voyeurisme : l’adolescente doit vivre avec la double peine de l’inculpation et du traumatisme. Elle doit également faire face au procès, aux questions posées par des hommes, aux interventions de son avocate dont la portée et le contexte sont à l’échelle nationale et s’inscrivent dans une démarche avec un historique et un enjeu sans commune mesure.


Dans le même temps, d’autres femmes évoquent leur cas personnel. Le lecteur voit Gisèle en Tunisie en 1938, tenir tête à sa mère, en lui disant que ses frères peuvent faire leurs lits tout seuls et aider à mettre la table, rejetant l’ordre établi que lui énonce sa mère, que les garçons ça ne compte pas pareil, que le rôle d’une fille est de servir les hommes. Il voit une jeune fille s’exprimer avec la fougue de son âge, dans un environnement tunisien, avec les couleurs chaudes du soleil. La séquence se termine par l’avocate en robe, et son credo : elle a décidé que ses mots, cette arme absolue pour défendre, expliquer, convaincre, se prononceraient toujours dans la plus absolue des libertés, et dans l’irrespect de toute institution. Le témoignage de Micheline Bambuck, la faiseuse d’anges, décrit les conditions de son intervention pour Marie-Claire, dans le petit appartement des Chevalier, son déchirement entre ses actes et ses convictions religieuses. La narration visuelle reste très prosaïque, sans pathos ni effet dramatique : la réalité du petit appartement, les instruments, l’adolescente allongée sur le canapé, rien de misérable ou de glauque, mais aucun encadrement médical, des mesures d’hygiène artisanales sans comparaison possible avec l’environnement d’une clinique ou d’un hôpital. D’un côté, le constat d’une sororité dans la prise de risques ; de l’autre côté, une situation insupportable et inique engendrée par une loi qui est coupable, comme le formule Michèle Chevalier pendant les audiences. Lors de son audition, l’actrice Delphine Seyrig (1932-1990) explique qu’elle est complice d’avortements, quotidiennement. S’en suit une autre séquence d’avortement, pratiquée par un médecin, toujours dans un appartement.



En pleine empathie avec la victime, sa mère, l’avocate, le lecteur découvre le déroulement du procès : la prise de contact de Michèle Chevalier auprès de l’association Choisir, la demande d’approbation de l’avocate auprès de Marie-Claire dont l’affaire va être médiatisée à l’échelle nationale, plusieurs audiences et plaidoiries. Sans effets de manche, avec quelques expressions de visage légèrement appuyées, l’avocate prend la parole, la victime raconte son histoire, la mère explique comment elle a aidé sa fille, la faiseuse d’anges évoque ses pratiques et leurs conditions d’exercice, le juge écoute, le procureur et plusieurs personnalités se succèdent à la barre. De manière très organique, les enjeux du procès gagnent en ampleur, en contexte, en finalité. En fonction de sa familiarité avec ces années-là, avec l’histoire de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, avec les mouvements féministes de l’époque, le lecteur identifie et situe ces différents intervenants : Gisèle Halimi, Simone Veil, Christiane Rochefort (1917-1998), Jean Rostand (1894-1977), Jacques Monod (1910-1976), c’est-à-dire les cinq fondateurs de l’association Choisir la cause des femmes, Delphine Seyrig (1932-1990), Simone Veil (1927-2017), Claude Servan-Schreiber (1937-). Il peut également relever le livre de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi consacré à Djamila Boupacha (1938-). Il est frappé de stupeur par l’injustice de l’article 317 du Code Pénal, par l’évidence pointée par l’avocate que ce sont des femmes jugées par des hommes, par l’absence de connaissances biologiques du procureur, par l’aplomb de Delphine Seyrig sur la réalité de la pratique de l’avortement en France, par l’intervention de Simone Veil contextualisant la place de la femme dans la société française de l’époque. Les autrices prennent soin également de rendre compte de la question de classe sociale, la différence de traitement entre les Chevalier et les femmes connues.


Un procès de plus pour avortement, un procès unique de par sa médiatisation et sa place symbolique vers la dépénalisation de l’avortement. Un moment symbolique dans l’histoire des droits des femmes. Les autrices reconstituent le cheminement de Marie-Claire Chevalier et de sa mère, ainsi que de la faiseuse d’anges, à hauteur humaine, l’histoire malheureusement banale d’une adolescente violée, et la médiatisation de son procès. La narration visuelle transcrit parfaitement la banalité du quotidien, la force de faire face de ces femmes, l’aide apportée par l’association Choisir et par l’avocate Gisèle Halimi à l’échelle humaine et individuelle, dans un récit poignant. Elles se montrent tout aussi habiles à faire apparaître les injustices systémiques, que ce soit l’iniquité de la loi, ou le décalage entre les classes privilégiées et le prolétariat. Irrésistible d’humanité et d’humanisme.



samedi 8 août 2020

Il fallait que je vous le dise

Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco.

 Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler.

À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu Le Chœur des femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégoût prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle.

Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre Le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. Le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. Le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre.

Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l'œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. Le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée.

Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc.

Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Laëtitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. Le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations.


Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. Le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de Le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. Le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée Le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier.

Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. Le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.