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jeudi 22 septembre 2022

Le Démon d'après-midi

Elles sont vivantes.


D’un point de vue thématique, ce récit fait suite à Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux" (1996). Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2005. Elle a été rééditée avec la précédente et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013) dans Les Démons de l'existence.


Noémie et ses deux copines France et Monique ont réussi à s’organiser un week-end au bord de la mer, dans la maison de la première. Pas de chance : il pleut. Elles en profitent pour papoter. Monique est en jogging et elle se plaint que les deux adolescents de Noémie, Sébastien et Laura soient présents, ce qui diminue d’autant la qualité d’entre copines. Leur mère répond qu’il est midi et qu’ils ne sont pas encore levés. Et puis leur père Georges est parti en séjour amoureux avec sa fée, donc dans l’impossibilité de les garder. En réponse à France, elle indique qu’ils sont partis à Venise, un vrai cliché. Elle et Robert n’auraient jamais effectué un séjour à Venise sur une gondole : comble de la ringardise ! Et puis, elle ajoute au profit de France qu’elle n’a pas à l’énerver avec ses ados : elle est venue avec ses deux chiens et son chat. Sa copine répond qu’elle n’entretient plus le moindre espoir d’avoir un homme pour se le garder. Elle en a fini avec les relations amoureuses et elle s’en trouve très contente. Des hommes et de belles histoires d’amour, elle en a eu cent fois plus qu’elles deux. Et puis dépassé les cinquante ans, elle arrête de rêver.



France s’oppose à cette façon d’envisager la cinquantaine. Elle se bat comme une lionne pour faire durer son couple ; le sauver, corrige Monique. Un lien très fort unit encore France et son mari Robert, et ils font encore l’amour avec assiduité. Monique éprouve des difficultés à la croire : Robert est quand même très canapé-télé, très toujours parti pour repas le soir, très foot, potes, bistro et troisième mi-temps, bref très comme ça l’arrange. Elle demande à sa copine s’il a toujours son assistante la toute jolie Amélie. France ne se laisse pas faire. Elle sait qu’ils ont eu une liaison, mais elle sent que c’est fini, car il travaille autour, et ils en ont beaucoup discuté. Ils ont fait une thérapie de couple, une thérapie analytique. Qi-gong, reiki, shiatsu sympathicothérapie, magnétothérapie, hypnose… Une thérapie de couple en Auvergne et un accompagnement de soi dans les Pyrénées. Elle a réussi à ne plus être la belle-mère de Blanche Neige. C’est génial, non ? Et surtout ils restent ensemble pour notre fille. Monique réagit : Élisa a vingt-cinq ans ! France continue : justement ils doivent préserver l’image du couple-procréation. Noémie intervient : elle propose d’ouvrir une petite bouteille de blanc, accompagné par bulots-mayo, tourteaux-mayo, crevettes-mayo, et des huîtres. France s’occupe de préparer la salade. Elle a encore un kilo à perdre. Monique ressent des bouffées de chaleur. France n’y croit pas : elle n’a pas de traitement hormonal de substitution ? Non, Monique laisse faire la nature : plus de ragnagnas, non débarras. Et puis elle n’a pas envie de choper le crabe avec son THS-chose.


Après la crise de la quarantaine dans le Démon de midi, voici la ménopause, et l’évolution de la relation de couple. L’autrice évoque donc les changements physiologiques, à commencer par les bouffées de chaleur (le temps d’une case), la possibilité d’un traitement hormonal de substitution, et bien sûr la fin des règles, avec une liste assez savoureuse de termes imagés. Les ragnagnas, les ours. Les Anglais ont débarqué. Menstrues, périodes. Et certainement la plus élégante : être à cheval sur le torchon (d’ailleurs Monique se fait reprendre par ses deux copines quand elle l’énonce). Cestac évoque ensuite les premières règles, l’avortement clandestin dans les années 1970, la majorité à vingt-et-un ans, la mise sur le marché de la pilule contraceptive, la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, les souvenirs de comment aguicher un mâle, la chirurgie esthétique, être la plus ancienne au boulot, les enfants qui entament leur propre vie sexuelle et amoureuse. Il y a à la fois un mélange de situation physiologique présente, et de regard en arrière sur le déroulement de la vie. L’autrice dépeint trois femmes de la même tranche d’âge, mais avec une situation différente : Noémie femme divorcée, France toujours mariée mais avec un homme peu impliqué dans le couple, et Monique qui a été une grande séductrice et qui est passée à autre chose.



Les cases montrent des personnages à gros nez, avec des visages dont les blancs d’œil peuvent se toucher pour ne former qu’une seule surface, ou au contraire être réduit à de simples traits. La bouche peut être dessinée en fer à cheval d’un côté ou de l’autre du nez, ou au contraire être complètement masquée par lui. Les mains ne comprennent que quatre doigts. Les corps présentent une très légère exagération élastique. Les postures et les expressions de visage peuvent être caricaturales, ou en tout cas très appuyées comme dans une pantomime pour une expressivité des émotions maximale. L’empathie fonctionne ainsi à plein, sans pour autant tomber dans le vulgaire ou le cynisme artificiel. Le lecteur ressent bien l’agacement de France et Noémie vis-à-vis de Monique dont le pragmatisme s’avère un véritable tue l’amour, ou en tout cas totalement incompatible avec toute forme de romantisme, tout en ressentant également l’amitié inconditionnelle sous-jacente. Lorsqu’une case dépeint Noémie jeune adolescente avec des gouttes de sang glissant le long de ses jambes, le lecteur y voit à la fois la panique de la demoiselle qui ne sait ce que sont des règles, à la fois un regard amusé avec le recul des années. Il est également impossible de résister au portrait des quelques mâles qui apparaissent. Le très pépère Robert, avec ses demi-lunes, sa posture avachie, son pull sans manche très confortable. Chris, l’ancien copain de Sandra (l’une des filles de Noémie) est irrésistible : un Clint Eastwood du pauvre, en plus chiffonné, surtout en beaucoup plus petit, avec la mine renfrognée. Georges, le mari séparé de Noémie, s’avère tout aussi touchant dans ses contradictions pitoyables : en costume cravate, en train d’appeler son ex pour lui dire qu’il vient de se faire larguer, d’abord tout triste sur ce pont de Venise, avec des touristes autour de lui, puis colérique alors qu’il parle de ses enfants. Le lecteur sent monter le mépris vis-à-vis de lui, mais sans pouvoir se départir d’une profonde sympathie pour cet homme aux défauts très humains, à la frustration normale. Elle réussit également très bien Sébastien, l’adolescent qui se lève à quatorze heures pour s’enfiler des tartines de pâte à la noisette.


Rapidement, la présence et l’épaisseur des personnages étant tellement tangibles, le lecteur éprouve l’impression de lire une suite de discussion. Effectivement, l’artiste insuffle une vie et une personnalité incroyable à chacune et à chacun. Pour autant, il ne s’agit pas d’une suite de scènes de théâtre où les personnages ne se tiendraient juste devant un décor en toile de fond. S’il prend un peu de recul, le lecteur constate que les décors sont bien présents et représentés : le salon de la villa au bord de la mer, le bistrot, la cuisine, le wagon de voyageurs pour se rendre à Londres, un bureau, une gondole dans un canal de Venise, le bord de mer, la chambre d’une adolescente, etc. Il suffit d’une case à l’artiste pour créer une ambiance et un personnage. Par exemple, les différents individus auxquels recourir pour un avortement clandestin : madame Michu faiseuse d’anges, le docteur Machin rayé de l’ordre des médecins, monsieur Guiliguili grand marabout : autant de personnages bien croqués sur la base de stéréotypes agrémentés d’une touche d’humour. Sans oublier la séquence au cours de laquelle France a l’impression de se faire draguer par un jeune homme au bureau, ou l’apparition juste en culotte de Laura à son lever devant les trois copines. Effectivement ce qui ajoute encore à la sympathie pour elles, réside dans le fait qu’elles ne sont pas tournées vers le passé à ressasser leur jeunesse perdue.



Pour un lecteur des années 2020, Florence Cestac semble enfoncer pas mal de portes ouvertes et parler de choses qui ne sont plus tabou depuis bien longtemps. En outre, elle ne dit pas grand-chose de la situation sociale et économique de ces dames, mais elles ont à l’air à l’aise, sans grand souci professionnel. D’un autre côté, ce n’est pas une évocation passéiste. Il est également question de leurs enfants, adolescents ou jeunes adultes, ce qui fournit un point de comparaison avec ce qu’elles ont vécu. Le lecteur mesure toute la portée de l’IVG ou de la pilule. Le propos n’est pas si convenu que ça non plus. Pour commencer, l’autrice ne porte pas de jugement sur Noémie, Monique ou France, chacune dans un parcours de vie sentimental et amoureux différent, ni même finalement sur leurs hommes, malgré leurs lâchetés ordinaires, ou plutôt leur simple faillibilité. Ensuite, ces dames sont elles aussi très humaines, se trouvant à des degrés différents d’acceptation de leur âge, gérant plus ou moins bien leurs difficultés relationnelles avec la famille. Ce dernier point donne lieu à deux séquences très touchantes : Noémie devenant de plus en plus déprimée au fur et à mesure d’une conversation téléphonique avec sa mère, Monique expliquant que ses liens avec sa propre famille se sont distendus au point d’en devenir inexistants. En planche 18, l’autrice donne une vision sans fard du désir sexuel, dépendant de la disparité phallique, exposant le fait que l’envie du phallus est inhérente à la vie de la femme, une affirmation pas forcément consensuelle ou politiquement correcte.


Trois femmes qui évoquent leur ménopause et leur vie amoureuse pendant une quarantaine de pages : pas forcément palpitant. Florence Cestac leur confère une telle présence et une telle vitalité, que le lecteur a tôt fait d’éprouver une grande sympathie pour elles, et de se sentir privilégié de pouvoir être inclus dans leurs échanges. Peut-être que les discussions sont moins novatrices qu’elles pouvaient l’être en 1996, mais elles n’ont rien perdu de leur pertinence, et sont même par certains aspects très modernes, en particulier dans l’absence de jugement porté. La lectrice et le lecteur ne voient pas passer le temps en compagnie de France, Monique et Noémie, et se retrouvent ravis d’avoir ainsi fait le point avec elles, arrivé à la ménopause.



samedi 8 août 2020

Il fallait que je vous le dise

Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco.

 Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler.

À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu Le Chœur des femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégoût prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle.

Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre Le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. Le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. Le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre.

Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l'œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. Le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée.

Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc.

Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Laëtitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. Le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations.


Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. Le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de Le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. Le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée Le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier.

Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. Le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.