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lundi 5 janvier 2026

Le Nécronomickey: Le Livre des destins maudits

Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire.


Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant.


Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants !



Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !!


Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme.



Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances.


Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc.



Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables.


La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter.


Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.



mercredi 24 décembre 2025

La vérité est au fond des rêves

Le sommeil vint. Et avec le sommeil l’illumination…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre… mais pas de la démarche ésotérique du scénariste. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Jean-Jacques Chaubin pour les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une introduction de deux pages, écrite par le scénariste en août 1992, à Vincennes. Il explique les circonstances dans lesquelles il a rencontré le dessinateur qui lui a déclaré qu’il était prêt à lui donner son âme pour une histoire. Fatigué d’écrire des histoires pour son soixantième anniversaire, l’auteur s’est dit : On dessine généralement une aventure, pourquoi ne pas publier pour une fois l’aventure du dessin ? Il décide alors de donner cinq thèmes au dessinateur, autant d’exercice que l’artiste devait garder à l’esprit en permanence, jusqu’au rêve qui lui donnerait la solution.


Un jeune homme est étendu nu sur les draps du lit, assis sur son séant, les jambes repliées vers lui. De gros insectes parcourent son corps. Il se souvient que son ami lui avait prêté sa chambre, et lui avait demandé de prendre soin de ses insectes tropicaux. Ceux-ci aimaient dormir dans le lit avec lui. Le jeune homme aimait bien ça. Ils étaient si beaux et si gentils. Surtout les gros brillants aux longues mandibules. Il faisait très attention à ne pas leur faire mal. Au fil des nuits leur présence se faisait de plus en plus insistante et pour dormir. Il essayait de les sortir du lit. Mais il s’aperçut bien vite qu’ils aimaient la chaleur de son corps et surtout le creux de ses cuisses. Une nuit il fut tiré du sommeil par un plaisir interdit. Il les sentit agrippés à ses fesses, titillant son anus avec insistance. Il supposait que l’odeur les avait attirés et il serra l’anus en pensant qu’ils pourraient s’y introduire. Et comme à chaque fois qu’il les repoussait ils revenaient au galop, il finit par se lever. Il remarquait dans la chambre quelques vivariums abandonnés. Lorsqu’il ouvrit le plus gros, une puanteur lui monta aux narines, sur la mousse humide pourrissaient du soja et un serpent mort. Malgré l’envie, il ne put se résoudre à les mettre là-dedans.



Les chiens. Un jeune garçon est dominé par la silhouette de trois adultes lui disant qu’il ne peut pas venir avec eux, car il n’y a plus de place dans l’avion, il viendra au prochain voyage. L’enfant se met à pleurer car il ne veut pas rester seul. Lorsqu’il rouvre les yeux après se les être frottés, il est devenu un adulte, au sommet d’un bloc béton de deux mètres et des chiens accourent vers lui. Il sent sa mâchoire se transformer jusqu’à ce que d’immenses crocs lui poussent. Les chiens commencent à bondir sur le bloc et il s’apprête à les déchiqueter. Puis finalement il s’oblige à fermer sa propre bouche avec un geste de la main. Les chiens sautent sur lui. - Révélation. Dans une pièce avec une grande baie vitrée, un homme parle avec son jeune fils, tous les deux assis sur une chaise. Un autre attend son tour. Enfin, c’est à lui et l’homme lui parle du Yin et du Yang, lui tient des propos qui ont trait à la divination.


Le lecteur peut se retrouver un peu déconcerté après avoir terminé cet album : pas très sûr de ce qu’il a lu. Une sorte de suite de sketchs, le premier une forme de sexualité déviante avec des insectes (exotiques, qui plus est) en quatre pages, le second une forme de rite de passage à l’adulte avec le choix de la défiance et de l’agressivité ou de la bienveillance en quatre pages, le troisième une révélation restant tue en trois pages, le quatrième entre religion et perte d’identité, le cinquième une confrontation avec la mort en cinq pages, puis une étrange promenade onirique dans quatre monuments emblématiques de Paris en dix pages, et enfin un voyage dans l’océan, l’antichambre de la mort, un village dans des collines vertes, un vol dans l’espace en treize pages. Pas facile de savoir quoi retirer de ces séquences, si ce n’est que le voyage semble plus important que la destination. La narration visuelle s’avère plutôt agréable, avec une évolution des techniques entre le début et la fin, partant de formes détourées par un trait de contour qui rehausse également les reliefs, également accentués par une technique de couleur directe. Au fur et à mesure, les dessins gagnent en substance, et en précision. Les arrière-plans passent de camaïeux travaillés à des décors en trois dimensions consistants, versant régulièrement dans l’expressionnisme pour renforcer l’évolution de l’état psychique des personnages.



Sous réserve qu’il ait lu l’introduction, le lecteur peut retirer plus de ces lectures que le premier degré des histoires, et la sensibilité psychologique ou mystique. Le scénariste explique que la réalisation de cet album est une expérience qui a duré trois ans. Ayant été sollicité par le dessinateur, il raconte que : Chaque page de cet album a été rêvée. Premier exercice : Rentre chez toi et souviens-toi du premier rêve sexuel que tu feras. C’est l’histoire des insectes. Second exercice : Dessine une angoisse qui mette en jeu tes émotions. C’est celle des Chiens. Troisième exercice : Traiter un sujet intellectuel sans énoncer aucune idée. C’est le livre du Yin et du Yang. Quatrième exercice : Dessine un cauchemar purement digestif. C’est le rêve des Monstres et du Chocolat. Avec lui s’est achevé le premier stade de l’expérience. Jean-Jacques avait donné corps à ses fantasmes sexuels, émotionnels, physiologiques et intellectuels. Le moment était venu de faire le point sur la liberté qu’il avait acquise. Je lui dis donc qu’il n’y aurait pas de cinquième thème. Il pouvait dessiner ce qu’il voulait. Chaubin confronté à l’angoisse de l’homme libre ! De cette angoisse est née la lentille qu’il met dans son œil, le cinquième rêve de l’album. […] Extrait de l’introduction d’Alejandro Jodorowsky.


Ainsi à l’occasion de son anniversaire pour ses soixante ans en 1989, l’auteur décide d’accéder à la demande pressante d’un jeune artiste, tout en la transformant en une expérience d’écriture pour lui, une expérience de création pour les deux, et une expérience de vie pour l’artiste. Le lecteur peut alors envisager cet album comme l’aventure du dessin, ou plutôt l’aventure de leur collaboration, c’est-à-dire entre un mentor et un novice, ou au moins un homme plus jeune et moins expérimenté. Sous cet angle, la première histoire devient une métaphore de leur relation. Sans grande surprise, Jodorowsky motive l’apprenti avec une histoire sexuelle, et celui-ci répond en se montrant provocateur, avec ces insectes, ce plaisir physique entre déviance et marginalité, en tout cas transgressif. Il se montre explicite avec cette image mémorable des insectes cherchant à s’introduire dans le corps de l’homme par son anus, il se montre également sans fard en représentant la nudité masculine sans hypocrisie. Pour clore ce rêve, un mystérieux personnage intervient, s’occupe des insectes, sans se montrer le moins du monde gêné par la nudité de son hôte. Le jeune artiste s’est mis à nu devant le sage expérimenté et a tout fait pour l’épater avec une situation provocatrice et honnête.



En gardant à l’esprit que chaque séquence a été réalisée l’une après l’autre, avec plusieurs mois s’écoulant entre, le lecteur se dit qu’il peut les envisager comme une progression dans le développement de la relation créatrice unissant les deux auteurs. La deuxième histoire semble plus accessible : une angoisse qui mette en jeu les émotions, l’enfant se retrouvant dans une position où il est seul sans la tutelle de ses parents, envahi par le sentiment d’inquiétude et même de terreur face au monde inconnu qu’il perçoit comme étant hostile, et réagissant pour s’y adapter afin d’y faire face. La narration visuelle raconte à elle seule l’histoire dépourvue de parole, avec seulement quelques grondements. Un beau conte sur le choix donné à l’individu quant à son attitude face aux autres. La troisième histoire a dû donner du fil à retordre à l’artiste avec un point de départ paradoxal : une histoire intellectuelle sans énoncer aucune idée (pas loin du sadisme comme exigence), l’artiste s’en tire admirablement bien, avec des images centrées sur le personnage, soulignant que tout est perçu à partir de lui, de manière égocentrée. L’artiste continue de progresser avec l’histoire suivante, alors que l’idée du scénariste apparaît plus nébuleuse, et sa concrétisation plus cryptique. Enfin, le dessinateur raconte sa découverte de sa mortalité, dans une histoire métaphorique, véhiculant une ou deux images religieuses, s’achevant par une chute permettant d’inscrire le récit dans un mouvement cyclique, une très belle maîtrise des volumes, des effets de perspective et d’un visage démoniaque.


Les deux histoires finales apparaissent plus ambitieuses en termes de pagination, et d’approche conceptuelle. Le lecteur apprécie le voyage onirique qui l’emmène depuis l’Hôtel-Dieu au ministère des Finances à Paris, en passant par le Panthéon et les Catacombes. Il ne s’attendait pas à croiser Batman avec ses oreilles pointues et sa cape gothique, ou à assister à un don de sperme dans le détail. Il retrouve l’inclination du scénariste pour l’alchimie (l’or sous le mercure) et pour le tarot (une séance avec les cartes de la Tempérance, du Diable, du Vit, et d’autres encore plus explicitement sexuelles, pas présentes dans tous les tarots), avec des dessins jouant à glisser du réalisme vers l’abstraction géométrique pour une balade étrange. La dernière histoire prend la forme d’un voyage, une élévation spirituelle classique dans ses étapes, parsemée de références alchimiques et ésotériques avec une touche de science-fiction, et de nécessité pour l’individu d’embrasser son côté obscur afin de pouvoir grandir, du pur Jodorowsky.


Le lecteur découvre au fil de huit séquences en quoi la vérité se trouve au fond des rêves. Il voit sous ses yeux, l’artiste grandir en termes de techniques et de qualité narrative, ce qui correspond à l’ambition du scénariste de mettre en scène l’aventure du dessin, plutôt que de lui faire dessiner des aventures. Il retrouve certains thèmes favoris du scénariste comme la spiritualité et la sexualité, ainsi que la transgression pour pouvoir progresser mentalement. Une lecture déroutante, plus intelligible à la lumière de la nature de l’intention du scénariste, plus facile d’accès au lecteur familier du scénariste, exotique et étrange, avec des visuels empruntant à une imagerie entre le fantastique et la science-fiction. Pour les complétistes de l’œuvre de Jodorowsky.



mercredi 19 juillet 2023

Le Club des anxieux qui se soignent - Comment combattre l'anxiété

Souvent les indécis surestiment les conséquences d’un mauvais choix.


Ce tome contient une présentation complète, ne nécessitant pas de lecture préalable pour être comprise. Sa première édition date de 2023. L’exposé a été réalisé par le docteur Frédéric Fanget, médecin psychiatre, enseignant à l‘université de Lyon I, expert de l’anxiété, et Catherine Meyer, scénariste et éditrice dans le domaine de la psychologie depuis près de trente ans. Les dessins et les couleurs ont été réalisés par la bédéiste Pauline Aubry.


Chapitre 1. Avec la silhouette de Lyon en arrière-plan et une quinzaine de personnes debout, le docteur Frédéric Fanget se tient au premier plan et se présente face au lecteur : médecin psychiatre, depuis trente ans, il soigne toutes sortes de personnes souffrant d’anxiété. Il commence par donner quelques exemples : les grands anxieux qui se font des films (catastrophe) en permanence, les anxieux paniqueurs (dans les moments d’angoisse, ils ont l’impression qu’il va leur arriver quelque chose de grave, ils pensent qu’ils ne seront pas secourus ; d’autres déclenchent des crises d’angoisse sans raison, n’importe où, n’importe quand), des anxieux agoraphobes, ceux qui ont peur d’être seuls, les phobiques, les anxieux contrôlants, ceux qui ont une mauvaise estime de soi, les insécures, etc. Chapitre 2 : des clés pour comprendre. La mécanique du cerveau est complexe. Derrière tous ces visages (grand anxieux, paniqueuse, agoraphobe, anxieuse contrôlante), il y a cependant des mécanismes communs.



Le psychiatre commence d’abord par donner quelques clés pour aider à comprendre ce qui se passe. Les patients viennent le voir et lui demandent : est-ce qu’il peut les débarrasser de cette chose pas normale qui les fait souffrir ? L’anxiété, c’est normal, et c’est aussi très utile. S’il les débarrasse de l’anxiété, ils se feraient écraser sur la quatre-voies devant son cabinet. Tout est une question de réglage. L’anxiété, ça sert à se protéger, du danger comme une alarme qui prévient l’individu. Si le lecteur a besoin de lire cet ouvrage, c’est qu’il y a un problème. Le problème, c’est sans doute que le système d’alarme est déréglé. Exactement comme si l’alarme d’une maison se mettait en marche dès qu’une mouche vole. Alors qu’elle doit se mobiliser seulement en cas d’effraction d’un cambrioleur. Une mouche, ce n’est pas un danger. Sans compter qu’elle risque de déclencher l’alarme toutes les deux secondes. On a tous un système d’alarme intérieur. Le problème, c’est quand il se déclenche trop souvent et trop fort. Provoquant une anxiété disproportionnée qui prend toute la place. Une maladie de l’anticipation et de la rumination. Outre ce mécanisme biologique, il y a des facteurs psychologiques qui varient selon les cas. On peut vivre sa vie plusieurs fois. Avant : l’anxieux anticipe tout. Lorsqu’il a un rendez-vous médical, il imagine le pire. Pendant : l’anxieux continue à angoisser. Réaliser des examens confirme qu’il doit avoir quelque chose. Après : l’anxieux n’est toujours pas rassuré. Même après des bons résultats, l’anxieux recommence à être persuadé qu’il doit avoir une pathologie grave, voire très grave.


Le texte de la quatrième de couverture explicite la nature de l’ouvrage : Cette BD permet de dédramatiser et de comprendre en quoi consiste la thérapie de l’anxiété. Les auteurs ont construit un ouvrage en sept parties : Les visages de l’anxiété, les clés pour comprendre, les films de l’anxiété, les causes de l’anxiété, en thérapie, le club des anxieux, pour aller plus loin. La narration se présente sous la forme d’un exposé réalisé par un avatar dessiné du psychiatre. Dans chaque chapitre, il utilise des mises en situation, des exemples très concrets de la vie de tous les jours, ainsi que des exemples relevant d’une pathologie plus lourde. Dans le chapitre cinq, le plus long (quarante-quatre pages), il prend trois exemples fictifs : Ismaël petit anxieux, Mona paniqueuse, François souffrant d’un Trouble Anxieux Généralisé (TAG). Pour chacun d’entre eux il expose comment se manifeste leur anxiété, les faits concrets, ainsi que les conséquences dans la vie de tous les jours, puis l’analyse de la manifestation de l’emballement de cette alarme psychique, et les outils mis en place pour permettre au patient de reprendre le dessus, de vivre avec, de devenir capable de ramener les symptômes à un niveau vivable. Le psychiatre souligne qu’il explique essentiellement des méthodes relevant de thérapies cognitives et comportementales.



Il suffit au lecteur d’ouvrir l’ouvrage à une page au hasard, pour se faire une idée juste de type de bande dessinée dont il s’agit, et plus particulièrement du rôle de la narration visuelle. À l’évidence, il s’agit d’un exposé construit par un expert sur son domaine d’activité. De ce point de vue, la mise en images ne peut se concevoir que comme entièrement asservie au discours, c’est-à-dire venant l’illustrer. L’artiste ne recourt pas à des plans séquences ou à des prises de vue sophistiquées, mais il vient montrer ce que dit le texte, et beaucoup plus. Le lecteur voit rapidement qu’il ne s’agit pas d’un exposé sous format texte qui aurait été confié à une dessinatrice courageuse, et bonne chance à elle pour apporter des éléments supplémentaires sous forme visuelle. L’ouvrage a bien été conçu avec le principe d’utiliser les images pour montrer des choses supplémentaires par rapport au texte. C’est visible dès la deuxième page avec une série de six affiches de films catastrophes fictifs (Supercondriaque attention c’est psychosomatique, Métro le Koh-Lanta quotidien, Tunnel de la perte de contrôle, Panique attacks, Serez-vous prêts à affronter Le Supermarché, Survivre en réunion), une utilisation amusante des images.


L’artiste réalise des dessins avec des formes simplifiés afin d’éviter d’ajouter des sens non voulus, de rendre des personnages trop spécifiques au risque que le lecteur ne s’y reconnaisse pas, voire quand elle représente des personnes connues (Freddie Mercury ou Gloria Gaynor) il n’est pas certain que le lecteur les aurait reconnus s’ils n’avaient pas été nommés. Cette réserve mineure mise à part, elle fait preuve d’une grande inventivité pour montrer les situations et les principes développés par le psychiatre et la scénariste : outre les affiches de films fictifs, des schémas avec des flèches, l’anxiété sous la forme d’un spectre, des roues dentées pour un mécanisme, le détournement du tableau La liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix (1798-1863), des mats avec des panneaux de direction, des jeux sur les bordures de phylactère (avec petites fleurs, un fond de couleur, une forme différente), l’inclusion de tableau avec des colonnes de chiffres, des facsimilés de photographies, l’usage de métaphores visuelles, etc. Même si la majorité des pages présente des personnes en train de parler, le lecteur n’éprouve jamais de sensation d’uniformité ou de facilité.



En page quatorze, le psychiatre déclare que si le lecteur a besoin de lire ce livre, c’est qu’il y a un problème. Mais sur la page juste avant il indique que l’anxiété, c’est normal et qu’il vaut mieux être capable de la ressentir pour simplement survivre (l’exemple de percevoir le danger qu’il y a à traverser une quatre-voies). Quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut trouver de l’intérêt à cet ouvrage. Outre une lecture plaisante grâce à des dessins vivants et portant leur part d’humour, il bénéficie d’un tour d’horizon qui dépasse un peu la simple vulgarisation. La dimension pédagogique apparaît en creux, quand le lecteur se rend compte que l’exposé apporte les réponses à ces interrogations : les différentes formes d’anxiété et d’anxieux, les critères pour déterminer quand l’anxiété relève de la pathologie, les différentes formes de techniques que le psychiatre propose à ses patients en fonction de leur situation personnelle. Le choix des exemples, depuis l’angoisse qui empêche de dormir un jeune étudiant à l’incapacité de prendre le métro du fait de crises d’angoisse, jusqu’à l’obsession de tout prévoir avant de se lancer dans quelque action que ce soit, même la décision la plus anodine.


Dans le chapitre suivant, le psychiatre montre concrètement les possibilités d’intervention pour Ismaël, puis Mona, puis François. Le réglage de la radio mentale du premier : repérer sa radio mentale, prendre conscience des conséquences néfastes de cette radio mentale, dire Stop à cette radio mentale, essayer d’être son meilleur ami, arrêter de lutter, ne pas rester seul avec sa radio mentale, essayer de vivre dans le moment présent. Pour Mona : qualifier la crise d’angoisse et l’hyperventilation, décatastropher les pensées, apprendre le contrôle respiratoire et corporel, affronter les manifestations physiques de l’angoisse, affronter les situations angoissantes. Pour François qui souffre de la forme la plus grave (TAG), le thérapeute choisit une des trois portes d’entrée : les émotions ou les pensées ou le comportement. Puis il propose un premier outil : un tableau à cinq colonnes, à savoir la situation, les émotions qu’elle génère, les pensées automatiques (générées par l’angoisse), les pensées alternatives (avec une prise de recul). Ainsi quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut se situer par rapport à ces trois exemples, et repérer par lui-même s’il a recours de manière consciente (il a déjà construit des embryons de stratégie mentale) ou inconsciente (en s’inspirant de l’exemple du comportement de ses parents) à ces méthodes ou une variante. Le dernier chapitre se présente sous forme de texte et il développe plusieurs notions complémentaires. Que retenir de cette BD ? En savoir plus sur l’anxiété, une présentation de douze troubles anxieux différents. À partir de quel moment l’anxiété devient-elle pathologique ? Les médicaments : quand, quoi et quels sont les risques ? Comment choisir le bon psy ? Comment trouver le bon psy ? Les questions sur les psychothérapies.


Une bande dessinée de nature pédagogique pour comprendre et combattre l’anxiété. Les auteurs ont pris le parti classique de mettre en scène un avatar du sachant, un psychiatre, pour dispenser les explications au lecteur. La narration visuelle s’inscrit dans un registre avec des formes un peu simplifiées, et par la force des choses des personnages en train de parler. Le lecteur se rend vite compte que la narration visuelle s’avère beaucoup plus riche que juste des discussions, avec l’usage de nombreuses possibilités visuelles. L’exposé est à la fois très clair et très vivant grâce à l’étude de trois cas particuliers. Les auteurs expliquent les différents types d’anxiété, la frontière avec l’anxiété ordinaire et l’anxiété qui relève d’une pathologie, montrent trois possibilités d’intervention dans le registre de thérapies cognitives et comportementales, et répondent franchement aux questions directes comme le recours aux médicaments, ou le choix d’une thérapie et d’un thérapeute.



vendredi 4 novembre 2022

Thérapie de groupe T03 La tristesse durera toujours

Ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin.


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe - Tome 2 - Ce qui se conçoit bien (2021). C’est le dernier de la trilogie, et il vaut mieux avoir commencé par le premier, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 54 planches et la première édition date de 2022.


Résumé des épisodes précédents. Jean-Eudes Cageot-Goujon était autrefois connu sous le pseudonyme de Manu Larcenet. Star de la BD, il était alors au sommet du monde. Il s’en souvient comme si c’était hier… Quand le monde allait mal, il lisait ses BD et hop ! C’était reparti pour un tour. Il était comme un phare dans la tempête. Tout ce que la civilisation comptait de sommités politiques, artistiques, scientifiques et philosophiques venait lui demander conseil. Il leur disait : La réponse est en toi. Cherche et tu trouveras. Ça n’a aucun sens mais quand on le dit avec un air mystérieux du type qui a roulé sa bosse, ça passe crème. Ce n’est pas pour se la péter, mais si le monde est dans l’état où il est aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. De rien. Mais tout ça, c’était avant. Aujourd’hui quand le monde va mal, il se débrouille tout seul, avec sa tempête. Il ne brille plus. Plus l’envie. Plus le courage. Le burn-out. Il est fini. L’étoile qui danse, indispensable à l’entreprise créatrice, avait désertée la voie lactée de son intellect. Il a donc dû se retirer dans un établissement spécialisé pour les personnes en désaccord profond avec la réalité. 



Ach Paris ! Jean-Eudes Cageot de Goujon est de retour dans la capitale pour participer à une émission de télévision où il est l’unique invité de Jean-Jacques le présentateur. Celui-ci l’interroge : après sa longue absence, le bruit court que le bédéiste travaille sur un nouveau projet. Les Français veulent savoir. Larcenet répond : c’est un projet dont l’idée lui est venu après son séjour en psych… vacances. À cette occasion, il a compris que sa vie de star de la bédé n’était qu’une vaste blague et que le temps était venu pour lui de s’investir dans quelque chose de plus productif. La contemplation. Jean-Jacques suppose que l’auteur va faire une bédé de son intention d’entrer dans un musée pour y contempler les chefs d’œuvre des authentiques génies. Larcenet le détrompe : il ne va faire ni bédé, ni film, ni exposition rétrospective, ni spectacle de stand-up, ni podcast : il ne va rien faire, juste s’adonner à la contemplation. C’est conceptuel. Le lendemain le journal titre : Manu Larcenet est toujours aussi fini. Il rentre chez lui et annonce son projet à sa famille qui est dans le canapé, sa femme avec son ordinateur portable sur les genoux qui lui demande s’il a ramené le pain, sa fille en train de surfer sur les réseaux, et son fils également. Il va dans sa chambre et prépare son sac, essentiellement avec des barres chocolatées au beurre de cacahuète, et des médicaments pour la digestion. Son fils Pepito entre et lui demande quelle est cette nouvelle lubie.


Si des fois que le lecteur avait un petit trou de mémoire, ou lu beaucoup d’autres choses entre ce tome et le précédent, l’auteur lui rafraîchit la mémoire d’entrée de jeu avec un gag en une case, placé avant la page de titre. Jean-Jacques et Bruno, tous les deux en costume-cravate, papotent l’un demandant à l’autre si c’est vrai qu’il démissionne. L’autre répondant qu’il est un homme de challenges et qu’il s’ennuie ici : du coup, il a décidé de rejoindre l’état islamique. Humour corrosif et forme très particulière : deux silhouettes sans visage, sans arrière-plan. Par la suite, le lecteur retrouve des échappées dans des esthétiques visuelles différentes du ton général de cette bande dessinée : la planche de résumé montre les personnages de profil dans des tenues de l’Égypte antique, avec des décorations évoquant des hauts reliefs et des hiéroglyphes, en page 9 se trouvent des facsimilés de tableaux d’époque différente. Par la suite, l’artiste réalise un magnifique mandala tibétain en page 13, quatre pages en noir & blanc en mode manga évoquant Katsuhiro Ōtomo. La page 28 évoque une publicité ou une bande dessinée à visée éducative des années 1950. Les dessins de la planche 40 appartiennent au registre de l’autodérision : des croquis pris sur le vif s’apparentant à des gribouillis pour indiquer que le dessinateur est incapable de faire un croquis rapide pour saisir le moment. Pages 42 à 44, Larcenet réalise des illustrations à l’encre avec des formes intriquées, comme une composition élaborée au fil des impulsions de son inconscient. Planche 48, les paysages sont représentés en s’inspirant de la technique de Vincent van Gogh (1853-1890). La page suivante a été réalisée comme celle d’un livre d’heure, avec des enluminures sophistiquées. Le lecteur en a pour son argent : l’auteur se montre généreux, inventif, éclectique, très exigeant envers lui-même pour montrer le bouillonnement créatif de son esprit.



L’horizon d’attente du lecteur relève du paradoxe : à la fois très élevé (la suite de la quête de l’idée du siècle, l’évolution de la dépression, les réflexions sur la valeur d’une bédé au regard des chefs d’œuvre de la peinture), à la fois il est prêt à prendre ce qui vient tellement il accorde une pleine et entière confiance à l’auteur. Il découvre bien la suite de la quête de Jean-Eudes Cageot-Goujon : la décision de se consacrer à la contemplation du monde, puis un retour à la bédé passant par le constat de son obsolescence, comparé à la jeune génération, et ses tentatives de s’essayer à d’autres registres de cet art. Cette quête pour retrouver son étoile qui danse aboutit bien à une résolution de l’intrigue. Tout du long, l’auteur fait preuve d’une autodérision, sans tomber dans l’apitoiement, appliquant la maxime qui veut que l’humour soit la politesse du désespoir. Le ton s’avère d’ailleurs plutôt positif, voire optimiste, puisque cette dernière partie aboutit à un renouvellement de la motivation de l’auteur. Jean-Eudes reste l’avatar de Larcenet : un individu en surpoids ayant abandonné le sport depuis longtemps, peu impliqué dans la vie de sa famille, n’accordant que le strict minimum d’attention à ses enfants (avec quand même un peu culpabilité, ce qui l’amène à cette réflexion : Qu’est-ce que c’est fatiguant d’être un père médiocre !), faisant passer son art avant tout et faisant le nécessaire pour le promouvoir car il souhaite retrouver le statut social qui fut le sien lorsqu’il était célèbre.


La première page propose un résumé des deux tomes précédents dans une forme originale, avec une densité d’informations qui ne génère ni une sensation de lourdeur, ni une impression pénible, grâce à des visuels inventifs, et une exagération humoristique à la fois dans les situations, à la fois dans l’expression des émotions ou des sentiments. Impossible de ne pas sourire en voyant la caricature de Jean-Eudes sur la barque de Ra, ou Anubis en train de déposer des gouttes d’un médicament à l’aide d’un compte-goutte dans la bouche de Jean-Eudes qui est embaumé. La séquence suivante se compose de deux pages : essentiellement un plan fixe sur le présentateur Jean-Jacques et Jean-Eudes en train de discuter sur un plateau télé, derrière un bureau. L’exagération des expressions de visage fonctionne à plein pour montrer la suffisance de Jean-Eudes, sa candeur, son assurance, son étonnement, son énervement. L’auteur ne se contente pas de l’humour se dégageant des personnages : le dialogue s’avère savoureux, exprimant bien la personnalité de Jean-Eudes, et la retenue du présentateur Jean-Jacques dans ses questions et observations, ainsi que sa détresse quand il ne comprend pas ce que veut dire son invité et qu’il ne sait pas comment relancer. En plus, Larcenet s’amuse bien avec les messages qui apparaissent sur le petit bandeau en bas de case, comme s’il défilait en bas de l’écran télé. Page 9, l’artiste réalise des facsimilés de tableaux célèbres avec des petits détournements dont il a le secret. Le lecteur se rend compte par la suite que celui au milieu (un visage d’homme à la bouche édentée) va évoluer vers une représentation en peinture de celui de Jean-Eudes.



Ainsi chaque séquence s’avère visuellement très riche, servant de support à la narration, et lui apportant des informations supplémentaires. Lors du premier plateau télé, le lecteur peut se dire que le dessinateur ne se fatigue pas trop : juste représenter les personnages en plan fixe. Mais par la suite, il se rend compte que même cette mise en scène statique un peu pauvre car sans arrière-plan apporte de nombreuses informations supplémentaires par rapport au dialogue. Il y a bien sûr les mimiques des interlocuteurs qui viennent indiquer le ton avec lequel ils prononcent leurs phrases, mais aussi l’éventuel décalage avec leurs propos, et la différence de comportement entre eux. C’est flagrant quand Jean-Eudes s’invite sur le même plateau et que se trouvent déjà deux autres bédéistes : Emma Gloogloo (ces femmes qui en ont), et un bédéiste Alexis Duterrier (Des nourrissons et des hommes). Les dessins en racontent beaucoup sur chaque invité, sur le présentateur, avec une qualité de caricaturiste patente. Au-delà des séquences dessinées à la manière de…, l’artiste intègre toute forme d’information visuelle appropriée : une sorte de tatouage de papillon à la gloire de Paris, des fausses coupures de journaux, une représentation naïve d’un tigre en mode hindou, un autre gag avec des silhouettes simplifiées, de magnifiques camaïeux orangés pour une séquence automnale, une représentation schématique de l’hélice d’ADN, un détournement de la Cène (1495-1498) de Léonard de Vinci (1452-1519), avec des auteurs de bédé en lieu et place des apôtres, de fausses affiches d’hommes de foire, un schéma anatomique du cœur, etc. Il met à profit les possibilités du dessin pour servir son propos.


Une fois ce dernier tome refermé, le lecteur reste abasourdi par la richesse de cette œuvre, et l’élégance de sa narration. Manu Larcenet a réalisé à la fois une bédé comique très drôle, une forme de journal intime évoquant ses doutes de créateur, ses accès de déprime, voire de dépression, un credo évoquant ses aspirations (créer un chef d’œuvre) et sa conscience de se mesurer au génie et à la postérité des grands peintres classiques dont la postérité se mesure en siècles. Sa narration visuelle foisonne de trouvailles, d’éléments comiques, de diversité, dans un élan vital communicatif, malgré ses angoisses existentielles. Merveilleux.



mercredi 5 mai 2021

Thérapie de groupe, Tome 2 : Ce qui se conçoit bien

L'excision de la pierre de folie


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe tome 1 - L'étoile qui danse (2020) qu'il vaut mieux avoir lu avant, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 49 planches.


Jean-Eudes Cageot-Goujon avance dans une jungle au feuillage particulière dense, évoquant les événements passés qui l'ont amené là où il en est, faisant le résumé du tome précédent, tout en taillant dans la végétation avec son coupe-coupe, fuyant face à un énorme serpent, trébuchant et finissant empalé sur son coupe-coupe. En fait il se trouve assis sur un banc dans le parc de de la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, en train de penser qu'il n'est plus qu'un vulgaire homme comme les autres, et qu'il ferait mieux d'arrêter de chercher l'idée du siècle. Il se remémore les vers de Charles Baudelaire : le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l'archer. Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Le bédéaste sent les larmes lui monter aux yeux en pensant à la beauté intemporelle de ces vers. Il est illusoire pour lui de penser un jour égaler un tel sommet. Il rentre à l'intérieur de l'établissement psychiatrique, mange dans la salle commune, prend ses médicaments et se met à imaginer un nouveau superhéros. Albatrosman était Jean-Jacques Prunier qui lors d'un voyage en Bretagne, s'est pris une fiente d'albatros en pleine poire. Cet incident en apparence anodin a bouleversé le cours de sa vie, le transformant en une créature mi-homme, mi-albatros, qui, la nuit, lutte contre le crime.



Jean-Eudes Cageot Goujon déroule les aventures de Albatrosman dans son esprit, mais ça se finit mal : son héros est tabassé par trois marins pécheurs, incapable de fuir à cause de ses ailes qui l'empêche de marcher et donc de courir pour fuir. Il met fin à cette séance de création et va reprendre des médicaments pour anesthésier son sentiment écrasant de finitude. Il se met à traîner dans les couloirs, l'œil vitreux, l'esprit en plein état de fugue. Il repense à sa rencontre avec le dessin, quand il avait 10 ans, l'année d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, et de la mort de Sid Vicious. Leur relation a toujours été dysfonctionnelle : le dessin ne lui sert qu'à s'exprimer, comme il n'a plus rien à dire, il n'a plus de raison de dessiner. Un peu plus tard, il se rend à sa séance avec le psychiatre. Il résume sa situation : trop de chaos au-dedans de lui, l'incapacité d'enfanter des étoiles qui dansent, de marcher sur des gouffres amers à cause de ses ailes de géant. Il est fini comme artiste et comme homme, faisant trop de voyages initiatiques et finissant comme un albatros crevé sur de carrelage de la salle de bain, ce qui est dégoûtant. Le psychiatre n'a rien compris à ce qu'il vient de raconter.


La fin du tome 1 laissait supposer un tome 2 entendu d'avance : une narration qui part dans tous les sens, sur la base d'un fil directeur très simple (retrouver un équilibre mental pour revenir à la normale), avec une narration visuelle adaptant des formes différentes au gré de la fantaisie de l'auteur. C'est exactement ça : le lecteur observe Jean-Eudes Cageot-Goujon durant son séjour à la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, ses tentatives pour retrouver une inspiration qui le satisfasse, sa relation avec les médicaments, avec son voisin à l'atelier de thérapie par l'art, ses entretiens avec le psychiatre de l'établissement, les périodes où il semble retrouver le chemin de la création. C'est exactement ça : l'artiste se lâche tout autant que dans le tome 1 reprenant l'idée de dessiner à la manière de certains genres. Le lecteur retrouve quelques séquences avec des silhouettes en noir & blanc avec des nuances de gris en train de parler, des pages avec une narration plus dramatisée pour l'évocation d'un superhéros (Albatrosman), des pages de 16 cases en plan fixe quand Cageot-Goujon essaye de se remettre à la bédé, des décors spatiaux psychédéliques de type science-fiction délirante, ou encore un western en noir & blanc sur un effet de papier jauni. S'il y prête attention, il peut voir deux clins d'œil au Pokémon Pikachu, et quelques œuvres d'art classique détournées. Le fil directeur étant très basique (l'état mental du personnage principal), il ne se produit pas d'effet de désarticulation, ou de mélange insensé de styles au petit bonheur la chance. Il est même vraisemblable que si le lecteur n'y porte pas une attention particulière, il ne voit pas passer tous les clins d'œil que l'auteur a glissés dans ces pages.



Il est donc possible de lire ce deuxième tome d'un point de vue d'une histoire, celle racontant les tourments de intérieurs d'un auteur en proie à la dépression. Jean-Eudes Cageot-Goujon est convaincu de l'inutilité de ses efforts de création de l'inanité d'ambitionner de révolutionner son art, d'y apporter quelque chose de neuf, après tous les génies qui y ont déjà œuvré. Du coup, à quoi bon même essayer ? Cela crée une bizarre situation réflexive avec la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Au premier niveau, il est possible d'y voir les lamentations d'un auteur, ayant opté pour réaliser un ouvrage nombriliste sur ses propres affres, ses propres interrogations. Le lecteur peut donc la lire comme une interrogation personnelle sur la vanité. Finalement Larcenet aimerait bien être considéré comme un créateur majeur, tout en sachant qu'il œuvre dans un art considéré comme mineur, avec des illustres prédécesseurs dans la littérature, et qu'il sait pertinemment qu'il n'aura jamais la puissance créative et littéraire d'un auteur comme Charles Baudelaire (1821-1867). Il peut aussi estimer que les différentes approches picturales utilisées dans cette bédé reflètent l'envie de retrouver l'inspiration en s'essayant à d'autres genres. D'ailleurs, l'amateur de bande dessinée constate à cette occasion que l'artiste sait de quoi il parle, qu'il maitrise les conventions de genre, et qu'il sait les mettre en œuvre dans ses dessins, jusqu'à la composition même de ses pages.


Il est également possible de voir une forme d'autodérision dans ce deuxième chapitre. Manu Larcenet se moque de lui-même et de ses prétentions, en mettant en lumière les mécanismes en jeu, sa prétention artistique. Certes, le sujet du récit fait penser à une œuvre nombriliste, mais l'auteur, ou plutôt son avatar Jean-Eudes Cageot-Goujon n'y tient pas le beau rôle, et en plus il fait preuve de la politesse des gens désespérés : l'humour. Ça commence dès la page avant le titre, un dessin des silhouettes de Jean-Jacques et Bruno en costard-cravate, évoquant le séminaire de motivation qu'ils ont trouvé Bof. Tout au long de l'ouvrage, l'humour peut aussi bien passer par les dialogues que par les visuels. Le lecteur retrouve la réaction exagérée de Jean-Eudes en train de déchirer ses vêtements, déchirer ses pages, et se mettre à courir tout nu comme un fou. Il retrouve sa morphologie disgracieuse avec son gros nez, ses yeux ronds sans pupilles quand son cerveau ne parvient plus à aligner deux idées cohérentes, les couleurs psychédéliques marquant l'effet psychotrope des médicaments, les unes de journal farfelues, les bandeaux de nouvelles absurdes et très drôles qui défilent en bas des écrans de télévision lors des débats, les caricatures très justes de Baudelaire et Nietzsche, l'appropriation de références culturelles comme Pikachu ou les moaïs de l'Île de Pâques, le détournement de tableaux classiques (Van Gogh, Mondrain, Munsch, etc.). L'humour passe également par des petites piques bien senties qui parleront plus aux lecteurs de bande dessinée, comme l'auteur qui a perdu l'inspiration et qui se laisse aller à la facilité en faisant un album de blagues sur les blondes, ou une biographie de féministe. Le lecteur a donc le sourire aux lèvres du début à la fin, grâce à des éléments comiques très diversifiés présents à chaque page.



Il est aussi possible de prendre au sérieux la réflexion en toile de fond développée par l’auteur : l'ambition artistique. Il est écrasé par la conscience des chefs d'œuvre de ceux qui l'ont précédé. Il sait s'y prendre avec humour pour rattacher la bande dessinée à la littérature, en évoquant les bandes dessinées réalisées par Boileau ou Nietzsche, les plaçant ainsi au même niveau que son mode d'expression à lui. Il fait également le lien avec les grands maîtres du genre en parodiant discrètement des personnages célèbres comme le capitaine Archibald Haddock, Popeye et Corto Maltese. Dans sa quête de l'idée géniale qui révolutionnera la bande dessinée, il se met à exploser les codes de la bédé traditionnelle en faisant n'importe quoi, du chaos intérieur illisible et barbouillé à la truelle. Il a conscience que la qualité de ses propres œuvres ne lui permet pas d'espérer une immortalité similaire au poème L'albatros de Baudelaire qui est d'un autre niveau. Il évoque le syndrome de Stendhal, c’est-à-dire des de troubles psychosomatiques chez une personne exposée à une surcharge d’œuvres d’art. au cours de son séjour en clinique psychiatrique, Jean-Eudes fait également l'expérience de la découverte d'une bande dessinée d'une qualité bien supérieure aux siennes, réalisée par son voisin dans l'atelier de thérapie par l'art. Au cours d'une des séances avec le psychiatre, il essaye d'avancer dans le cheminement du processus du deuil en 5 étapes, développé par Elizabeth Kübler-Ross, adapté à sa sauce en 9 étapes (déni, colère, marchandage, dépression, consternation, léger mieux, lamentations, confusion, fond du trou). Le lecteur prend graduellement conscience que cette bande dessinée n'est pas qu'un récit semi-biographique, ou un ouvrage humoristique, mais également une réflexion pénétrante d'un créateur ayant réfléchi à son art (sa capacité à mettre en œuvre différents styles) et à la progression de la qualité de ses œuvres dans l'histoire de l'art et de la littérature. À l'opposé d'une bande dessinée nombriliste, c'est une plongée dans une analyse fine et enlevée de l'ambition artistique, des créateurs qui l'ont précédé et dont les œuvres sont passées à la postérité, les rendant immortels.


Ce deuxième tome s'avère encore meilleur que le premier : plus dense, plus drôle, avec plus d'humilité. Le lecteur est emporté par un tourbillon de créativité, dans une réflexion humble sur la place de l'auteur, avec une narration visuelle inventive et bouillonnant d'énergie, des visuels spectaculaires, une culture BD discrète et pénétrante. Il découvre la dernière page qui ouvre la porte sur la possibilité d'un troisième tome, et il espère de tout cœur qu'il verra le jour dans un avenir proche.



samedi 3 avril 2021

De surprise en surprise

Sourire, c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gamma GT.


Ce tome est le onzième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il est publié pour la première fois en 2020. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch).


Dans un immense pôle d'échange de gare, une centaine de personnes sont tous en train de regarder l'écran de leur smartphone, totalement oublieux des individus autour d'eux, totalement étrangers les uns aux autres, une forme d'absence au lieu présent. L'infirmière accueille le fils quinquagénaire et sa mère à la porte de la chambre du père en leur demandant ne pas y rentrer car il désire être seul quelques instants pour faire son dernier selfie. Le serveur vient prendre la commande d'un couple au restaurant en leur signalant que c'est la journée sans plaisir, en solidarité avec toutes les personnes malheureuses dans le monde, et en leur demandant ce qui les tenterait le moins. Un homme se promène dans un parc et un chat se jette sur lui et le griffe. Il n'hésite pas un seul instant. Il sort son smartphone, trouve l'appli qui convient et répond aux questions : si le chat du voisin vous attaqué sans raison alors que vous passiez sous un arbre, que vous ne savez pas quoi faire pour vous en débarrasser et que vous souffrez atrocement, tapez 4. Un couple cinquantenaire ou sexagénaire est en train d'effectuer du ski de fond, et le mari consulte son téléphone qui lui propose pour la cinquième fois une publicité personnalisée pour un monte-escalier électrique. Il en déduit qu'il ferait peut-être mieux de foncer à l'hôpital pour faire un bilan motricité complet.


À bord d'un navire de guerre, le second vient trouver l'amiral pour l'informer que l'offensive suit son cours et qu'ils viennent de recevoir un message du commandant en chef des forces armées hostiles qui souhaite devenir de toute urgence son ami sur Facebook. À la porte d'entrée de leur pavillon, une quinquagénaire se tourne vers son époux pour savoir s'ils souhaitent intégrer l'a communauté des gens qui se schtroumpfent en schtroumpfs le week-end, alors que deux personnes déguisées en schtroumpfs se tiennent sur le pas de la porte. Dans un arbre de grande hauteur, un homme et une femme se tiennent suspendus par les pieds à une branche tout en dégustant un sandwich, le monsieur se félicitant d'avoir fait la connaissance de la dame sur un site de rencontre spécialisé. Une famille se trouve à bord d'un sous-marin amarré dans une rade, la dame faisant observer à son époux que même si c'était l'affaire du siècle sur eBay, leur camping-car était plus pratique. Dans les toilettes d'un immeuble de bureaux, deux cadres en chemise blanche et cravate rayée papotent, l'un recommandant à l'autre un produit pour la peau spécial entretien annuel d'évaluation. Un dirigeant reçoit un cadre dans une immense salle de réunion, très tard le soir. Il lui explique que sa philosophie est de sourire car c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gammas GT, et excellent contre l'oxydation cellulaire et le diabète. Alors, son conseil, c'est de tout prendre avec le sourire, même ce qu'il va lui annoncer.



Quand il entame la découverte de nouveaux gags par Voutch, le lecteur sait qu'il va pouvoir se projeter dans des décors spacieux, s'y promener, profiter de l'espace, aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Cela commence avec cet énorme pôle d'échange aux murs si éloignés qu'il n'y en a qu'un seul de visible, et que chaque individu dispose d'un à deux mètres de libre autour de lui. Par la suite, le lecteur ressent une liberté de mouvement dans le couloir haut de plafond de l'hôpital, les larges tables au restaurant, le grand hall d'entrée du pavillon recevant l'invitation à schtroumpher, les toilettes de l'entreprise, la grande salle de réunion vide, les très longs couloirs du musée avec une hauteur sous plafond incroyable, la très grande cuisine vide d'un célibataire, la largeur du lit dans lequel discute la dame avec son gigolo, etc. Il ressent la même liberté de mouvement dans les scènes d'extérieur : la grande allée du parc sans personne d'autre, la piste de ski de fond où le couple est seul, les montagnes dans le lointain derrière l'étendue d'eau de la rade, la page de sable blanc, la plage au coucher du soleil, le grand jardin potager, la forêt dans laquelle il n'y a pas de champignon, etc. Ces décors constituent une invitation à flâner, à savourer le calme. Comme d'habitude, la dimension des espaces intérieurs comme extérieurs produit un effet de relativisation de l'importance des personnages qui sont assez petits par rapport au décor. Ils ne deviennent pas insignifiants. Leurs actions et leurs propos sont bien au centre du gag, mais en même temps ils n'occupent pas tout l'espace, le monde ne tourne pas autour d'eux, ils ne définissent pas l'instant par leur présence, ils ne font que l'habiter temporairement, en n'étant pas tout à fait à la hauteur.


Le lecteur note bien que les environnements choisis par l'auteur sont donc tous de type propre et souvent luxueux, une représentation sciemment très partiale de la réalité, plutôt confortable et aisée. Comme dans les albums précédents, il remarque également qu'il s'agit de personnages blancs, et que les figurants ne reflètent pas la diversité. L'artiste n'a rien changé dans sa manière de représenter les individus : essentiellement des individus filiformes, avec une silhouette un peu trop longue, et un nez particulièrement trop long. Même s'ils ont l'air un peu mou et résigné à leur sort, ils conservent tous leur dignité, et pour quelques-uns leur suffisance, y compris les personnes âgées ridées et flétries. Même leur appendice nasal hypertrophié ne les rend pas ridicules. Le lecteur relève également que les quelques personnes en surcharge pondérale et les très riches ont quasiment systématiquement le mauvais rôle, sur le plan moral. Les personnages ont tous des attitudes adultes et posées, dépourvues de toute trace d'hystérie, d'agitation inutile. Ils sont habités par une forme de calme qui découle de la conscience de leur situation, de leurs limites, du fait qu'ils doivent faire face à une adversité sur laquelle ils n'ont pas de prise, leurs actions ou leurs émotions n'y changeront rien.



Dès la première image, le lecteur comprend que l'auteur s'en prend à l'omniprésence du téléphone portable, isolant les individus encore plus qu'avant. L'homme est totalement accaparé par son écran de portable dans la foule. Il faut qu'il fasse un ultime seflie avant de rendre l'âme plutôt que de voir ses proches. Il le consulte dans la rue, sur la plage, en faisant l'amour pour profiter d'une forme d'augmentation de la réalité, n'étant plus jamais complètement là dans l'instant présent. Impossible de résister à la dame en levrette consultant en même temps le temps moyen d'un premier rapport en Europe sur son téléphone, ni au monsieur griffé par le chat qui recours à son portable pour une marche à suivre, passant de l'assistance à l'assistanat, tout en s'en remettant à 100% à des avis anonymes, sans chercher à prendre une initiative par lui-même. Mais dans le même temps, l'hyperconnectivité permet de rencontrer des individus aux passions aussi bizarres que les siennes (le couple avec la tête en bas). Le lecteur est tenté de voir là une critique déguisée sur le phénomène des chambres d'écho qui permettent d'entretenir ses marottes envers et contre tout. Voutch continue également à mettre en scène la cruauté des rapports professionnels, le cynisme sans borne du capitalisme. Impossible de ne pas rire jaune en voyant le patron conseiller à un collaborateur de tout prendre avec le sourire alors qu'il se prépare à lui annoncer son licenciement, en entendant un autre patron expliquer que les résultats de l'année de son collaborateur sont de vrais records, mais que ce n'est pas pour autant qu'il en satisfait, ou encore la journaliste interrogeant un multimilliardaire qui a fait fortune en vendant des téléphones défectueux couplés à un réseau ne fonctionnant pas. Toute ressemblance avec la réalité est voulue, et rend l'humour très acide.



Sous des dehors très policés, l'humoriste montre la cruauté systémique du capitalisme. En particulier dans ce thème, il pointe du doigt les effets pervers de la compétitivité et les systèmes de notation. Un hôpital doit se séparer d'un patient parce qu'il est atteint d'une maladie incurable, ce qui va faire chuter le taux de guérison trimestriel de cet établissement. Un avocat intègre à sa plaidoirie qu'il a déjà perdu 4 procès et qu'un nouveau verdict défavorable serait désastreux pour sa carrière. Une responsable de chaîne télé explique à deux auteurs qu'elle ne peut pas accepter leur projet parce qu'il est à la fois drôle et intelligent, ce qui ne correspond pas du tout aux normes de qualité pour les programmes de la chaîne. Lors d'une promenade dans les bois pour ramasser les champignons où ils n'en trouvent aucun, le mari prend son épouse pour que leur sortie ne soit pas un échec, ne soit pas du temps gaspillé.


Le lecteur ressort de ces gags, à la fois ravi par les lieux agréables, avec e sourire aux lèvres du fait d'un humour taillé sur mesure, et avec un début de malaise généré par les travers d'une humanité dans laquelle il se reconnaît sans peine.



mardi 23 mars 2021

Chaque jour est une fête

Il y a quand même une bonne nouvelle…

Ce tome est le sixième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch) et publié pour la première fois en 2014.


Dans le hall d'un aéroport, les voyageurs ont débarqué et récupéré leurs bagages, et ils se dirigent vers la sortie. Un homme et une femme attendent avec un écriteau sur lequel est marqué le mot Maman. Au troisième siècle, les astronomes d'Alexandrie ont classé les sept jours de la semaine d'après le temps que mettaient les astres qui leur sont associés pour retrouver la même place dans le ciel, du plus rapide (la Lune), au plus lent (Saturne). Une secrétaire de direction est assise derrière son bureau avec le combiné téléphonique dans la main, et tenu en joue par un individu avec un fusil. Elle lui demande son non, son numéro de téléphone, ainsi que la raison pour laquelle il désire tirer à bout portant une balle mdoum-mdoum dans la tête de monsieur Duvernois. Un cadre supérieur est assis à son bureau dans une vaste pièce avec 3 panières devant lui portant chacune étiquette : Pas très important, Pas du tout important, Aucune importance. Dans une immense salle de réunion, très haute de plafond, le PDG s'adresse à ses cadres en leur tenant le discours suivant : Oui, il nous est possible de dominer notre peur, même dans des conditions d'extrême danger, et ce stage l'a prouvé. Et maintenant, nous allons faire une minute de silence à la mémoire de Gomez, Martineau et Vanderboghen.


À l'époque de l'antiquité romaine, un conseiller s'adresse à l'empereur en commentant un schéma sur un petit tableau : le peuple aime les tyrans cruels et implacables, or vous êtes un tyran cruel et implacable, malheureusement le peuple vous perçoit à 94,7% comme un gros patapouf sympa. Deux détenus avec des tatouages tribaux discutent dans la cour de la prison, l'un d'eux expliquant qu'il n'a été vraiment été lui-même que 3 petites minutes dans toute sa vie. Bilan : 5 morts et 14 blessés dont 2 graves. Le gardien vient voir un prisonnier dans sa cellule en lui indiquant qu'il est trop tard pour réorienter sa vie, mais qu'il doit lui indiquer ce qu'il veut pour son dernier dîner. Un homme des cavernes explique à un autre que ce n'est pas un vrai bison, mais la représentation d'un vrai bison et que c'est pour ça qu'on ne peut pas le manger. Un mécène vient trouver un des peintres qu'il parraine pour lui faire observer que son choix de réaliser des œuvres s'inscrivant dans le néoconstructivisme allemand n'est pas des plus heureux en pleine Renaissance Italienne. En pleine nature, un scribe a installé son écritoire pour mettre au propre ses idées : les voix, le roi de France, les anglais, tout est bon, mais il reste un problème : Jeanne Darkowski. Faute d'images de l'épouvantable catastrophe, deux présentateurs s'apprêtent à mimer la tragédie du crash d'un avion l'avion avec à son bord 268 passagers moldaves inconscients du danger.



Il ne s'agit donc pas d'une bande dessinée, car il n'y a pas de narration séquentielle d'un dessin à l'autre, mais d'une collection d'illustrations humoristiques autonomes. La couverture donne une bonne idée de l'intérieur : une peinture à la gouache, avec une situation représentée dans le détail, et un décalage comique dans le comportement de l'individu. La résignation de ce monsieur qui essaye de trouver une bonne chose dans cette catastrophe peut faire penser à l'attitude apaisée des personnages de Jean-Jacques Sempé qui font contre mauvaise fortune bon cœur. Le lecteur remarque que ce peintre a une silhouette longiligne avec un cou étrangement long et courbé, les épaules tombantes. C'est une constante quasi systématique dans les illustrations de chaque gag. Les personnages donnent l'impression d'être peu présents, l'étirement de leur silhouette leur donnant une allure de brindille légère, un fétu conscient de ne pas peser lourd face à l'adversité, au fait qu'ils doivent se plier à l'existence d'un monde sur lequel ils ne pèsent rien. Le cou allongé donne l'impression d'une oie en train de regarder autour d'elle en essayant de rechercher un élément dans son environnement qui donnera du sens à ce qu'elle perçoit. Le dessinateur s'amuse également avec la forme de la tête : très allongée, avec un nez proéminent dont la longueur correspond au moins à deux tiers de la hauteur de la tête parfois plus. Il apparaît que ces moments ne sont habités que par des individus blancs. En revanche, il y en a de différents âges : des jeunes, des trentenaires, des quadragénaires, des retraités. Il arrive parfois qu'un personnage porte un embonpoint marqué, ou soit affligé d'un double menton, ou d'une peau distendue sous le menton du fait de l'âge. Le visage des personnes âgées est marqué par des rides profondes. La plupart des personnages dont un effort de toilette que ce soit les robes des dames ou les costumes des messieurs.


En regardant les personnages, le lecteur ne peut pas s'empêcher de penser à d'autres dessins humoristiques paraissant dans les mêmes magazines, il y a quelque chose de la sophistication des parisiennes longilignes de Kiraz, mais sans leur ingénuité, ni leur élégance parisienne. En regardant les personnages de Voutch, le lecteur voit sur leur visage et dans leur posture qu'ils ont conscience de l'imperfection de la vie, de la finitude de leur personne : ils y sont résignés. Ils se savent imparfaits, physiquement ou moralement. Ils savent que c'est le lot de tout individu, que c'est consubstantiel de la condition humaine et que personne ne peut rien y changer. Le lecteur y reconnaît sa propre limite à agir sur le cours des choses.



À partir du troisième gag, le lecteur observe que l'illustrateur aime beaucoup placer ses personnages dans un décor qui les écrase par sa taille. Un jeune cadre en costume cravate dans un bureau immaculé très haut de plafond, 6 cadres autour d'une table de réunion de la taille d'un demi-terrain de football, un empereur assis dans une cour aux colonnades hautes de plusieurs mètres, deux détenus au pied d'un mur d'enceinte très haut, un auteur assis sur une chaise avec un écritoire au milieu d'une prairie s'étalant à perte de vue, une mère et sa fille prenant le thé dans un établissement avec une verrière haute d'une dizaine de mètres, etc. Le lecteur est ravi de pouvoir se projeter dans ces lieux souvent magnifiques : une terrasse ouverte donnant sur l'océan, une forêt enneigée, une immense pelouse devant une demeure luxueuse, un magnifique salon à la décoration minimaliste avec une terrasse donnant sur les toits de New York, une immense salle de concert classique, une longue piscine devant une villa, une salle d'audience gigantesque dans une tribunal, etc. Il est tellement impressionné par ces lieux qu'il se demande s'il n'est pas en train d'attraper un torticolis tellement il doit lever les yeux pour apprécier la volumétrie de chaque endroit. Du coup, il ne fait plus forcément attention au fait qu'à intervalle régulier un gag place ses personnages dans un endroit aux dimensions plus normales.


De page en page, le lecteur est frappé par la variété des situations : des relations professionnelles au bureau, la Rome antique, la cour d'un centre de détention, la Renaissance italienne, un plateau de journal télé, le quai d'une gare de banlieue, le hall d'un aéroport, une chambre de torture médiévale, une cuisine, une grotte avec des peintures rupestres, un champ de bataille au vingtième siècle, une poissonnerie, une forêt préhistorique, la savane, etc. La curiosité du lecteur est donc constante : découvrir un nouveau lieu, parfois une nouvelle époque, une nouvelle situation et rire de l'absurdité d'une réflexion ou d'une réaction. Ces gags ne sont jamais agressifs, les personnages étant plutôt placides et un peu coincés, rendus très humains du fait de leur importance rendue très relative par le peu de place qu'ils prennent dans des environnements beaucoup plus impressionnants qu'eux. L'auteur joue alors sur le décalage entre les présupposés d'une situation et la réalité de son déroulement.



À chaque page, le lecteur commence par voir l'illustration dans son ensemble, puis il lit le texte en dessous, et il revient à l'illustration pour apprécier l'interaction entre les deux. Il y a peu de gags qui soient de nature visuelle. Le lecteur se projette donc dans un monde à l'apparence plutôt douce, aux côtés d'individus bien élevés et fréquentables, généralement dans le milieu de la bourgeoisie, voire de la haute bourgeoisie. Le texte associé à l'illustration fait apparaître un profond malaise, un comique absurde reposant une inadéquation, un décalage entre le statut et la position sociale du personnage, et son ressenti. Cela commence par ces deux quinquagénaires qui tiennent un panneau Maman à l'aéroport, évoquant le fait qu'ils seront incapables de la reconnaître. Il y a la violence latente de cet individu avec un fusil qui vient pour tuer un patron dans son bureau (mais en respectant l'autorité de la secrétaire particulière), le monsieur à son bureau à traiter des dossiers sans importance, le patron actant la mort de 2 cadres pendant un stage, le tyran cruel à l'image de marque pas assez cruelle, le pianiste qui a raté sa vocation, le couple qui divorce après 60 ans de mariage, le monsieur qui choisit sa compagne uniquement sur des critères utilitaires, le rhinocéros qui ne parvient pas à se mettre en position du lotus, etc. Le décalage naît également de la calme résignation des individus qui ont complètement intégré que les choses sont comme ça, et qu'ils n'y peuvent rien changer. Ils n'ont aucune maîtrise sur leur destin, ils le subissent. Leur placidité est en apparente contradiction avec l'énormité qu'ils énoncent si calmement, si factuellement, rien ne pouvant remettre en cause leur constat, ou entamer leur résolution, ou modifier le cours des choses. En creux, le lecteur peut voir transparaître des réalités sociales comme le carriérisme, les modes de management en entreprise, l'argent qui ne fait pas le bonheur, la vie inutile, la violence physique ou psychologique entre êtres humains, la frustration sexuelle, l'angoisse de l'avenir, l'incommunicabilité, la perte de contrôle sur son environnement, le conformisme bridant l'individualisation, l'inaccessibilité du bonheur, et peut-être tout simplement son inexistence.


Au vu des magnifiques illustrations et des personnages bon chic bon genre, voire bien nantis, ainsi que l'absence de diversité, le lecteur pourrait s'attendre à un humour inoffensif et consensuel. Il découvre rapidement qu'il n'en est rien. Ces individus se sont résignés à vivre avec leurs imperfections, leurs limites dont ils ont une conscience aigüe, subissant la cruauté inhérente à la condition humaine et l'acceptant comme étant inéluctable, souvent la répercutant sur leurs proches dans des comportements civils mais implacables. Le lecteur rit de ces situations rendues cocasses par la beauté des lieux et l'insignifiance de ces vies étriquées, futiles, pouvant facilement identifier certains de ses comportements les moins reluisants.