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mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



mercredi 22 mai 2024

L'envers du divan ! Dans la vie de ma psy

Précontemplation, contemplation, détermination, action, maintien, chute ou rechute


Ce tome correspond à une présentation de la vie de psychothérapeute par une praticienne, ne nécessitant aucune connaissance préalable, ni d’être allé consulter un psy. Sa première parution date de 2024. Il a été réalisé par Delphine Py, psychologue spécialisée en thérapies cognitives et comportementales, pour le scénario, et par Juliette Mercier pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-cinquante-cinq pages de bande dessinée.


Delphine Py a ouvert sa porte, comme si elle s’apprêtait à faire entre le lecteur dans son cabinet. Elle se présente : psychologue passionnée qui en a un peu marre des clichés et qui a décidé de dévoiler l’envers du divan. Alors, si en ouvrant ce livre il s’attend à voir des personnes à tendance sadique avec des entonnoirs sur la tête, des camisoles et blouses blanches, il risque d’être déçu, mais il saura enfin ce que c’est vraiment de consulter. Elle évoque le psy comme on se l’imagine, un cinquantenaire confortablement calé dans son fauteuil, indiquant que tout est la faute de la mère du patient, ça fera trois cent cinquante euros. Quelques qualificatifs : s’en fiche de son patient, n’a aucun problème ni trouble psy, barbant, régule parfaitement ses émotions, analyse tout tout le temps, ne pense qu’à l’argent, soigne forcément des fous, écoute à moitié, est un parent parfait. Une psy dans la réalité : concernée et compatissante, impatiente et observatrice, TDAH, émotive, imparfaite/humaine, très bavarde, parfois débordée avec ses enfants, marrante (un peu ?).



Delphine Py se trouve dans sa salle d’attente et elle propose de commencer par le début, le triangle des Bermudes du patient : la salle d’attente. Les fauteuils sont confortables, même si, bien sûr, elle n’est jamais en retard ! Il y a des magazines, vive les derniers potins des stars ! Elle met à disposition des livres de psycho qui peuvent être empruntés par les patients et, souvent, eux lui laissent les leurs pour les autres. Elle a aussi des jeux pour occuper les enfants. Et, parfois, les plus grands. Et pour attirer encore plus de marins… Heu, de patients, elle met même de la musique. Dans la salle d’attente d’un psy, il y a plusieurs types de patients : celui qui n’assume pas. Celui qui est impatient. Celui qui est toujours à l’heure. Celui qui ne déconnecte pas. Celui qui se planque. Ou celui qui n’est pas venu. L’antre de la psy : on continue la visite avec son bureau, elle adore la jouer Valérie Damidot. Avec un bureau qui ne sert à rien car elle consulte toujours dans son fauteuil. Le fauteuil de la psy : il doit être hyper confortable, car elle y est assise plusieurs heures par jour. Le canapé des patients : avec la fameuse et indispensable boîte à mouchoirs, première cause de son découvert bancaire. La boîte à bidouilles : pleine de fidgets, d’antistress, de trucs à tripoter qui aident à parler, à focaliser son attention, à se détendre. Ils servent d’exutoire aux tensions ou à l’envie de bouger. Ici, les patients se confient, pleurent bien sûr, mais rient également et, surtout, apprennent à se connaître et à trouver des stratégies pour aller mieux. Là encore les patients sont tous différents.


Le texte de la quatrième de couverture s’avère très explicite : Delphine Py, vraie psy dans la vie, fait entrer le lecteur dans son cabinet, pour découvrir son quotidien et celui de ses patients. C’est très exactement ce qui attend le lecteur : il est accueilli par la psy sur le pas de la porte de son cabinet. Puis elle évoque un psy comme on l’imagine, et comment elle se présente dans la réalité. Les dessins s’inscrivent dans un registre simplifié, agréables à l’œil, avec une petite touche caricaturale dans les expressions de visage, des yeux plus grands que la normale. Les cases sont dépourvues de bordure, avec une l’alternance de fond sous forme de camaïeu, et de fond vide et blanc. Dans le même temps, chaque séquence, chaque dessin comporte des accessoires spécifiques. Cela commence avec le modèle de fauteuil du psy comme on l’imagine, puis celui de Delphine, tous deux étant différents reflétant leur personnalité. Puis viennent les fauteuils de la salle d’attente, à nouveau d’un modèle différent et les fauteuils pour les enfants. Au fil des séquences, le lecteur apprécie cette forme d’aménagement fait sur mesure pour chaque endroit, chaque patient, avec des accessoires divers et variés : un cactus en pot, des tables basses, un canapé, des bureaux, un lavabo avec son meuble, une table à repasser, une table de salle à manger, un boulier, un banc dans un jardin public, des ordinateurs portables, une machine à café, des étagères, une baignoire, des déguisements, et même un dinosaure pour le plaisir.



Le lecteur suit donc bien volontiers cette gentille psy qui lui montre son cabinet, qui lui présente quelques patients, sympathiques également, des individus très banals, un monsieur, une dame, un adolescent. La mise en couleurs montre plusieurs origines géographiques pour les personnages, sans qu’il soit possible de les nommer. Vient le moment d’établir la distinction entre psychologue, psychiatre, psychothérapeute, psychanalyste, psychopraticien, à l’aide d’un tableau à deux entrées, évoquant pour chacun leur titre, leurs études, le diplôme reconnu ou non par l’État, le remboursement des séances, la possibilité de prescriptions de médicaments et d’arrêt de travail. Il s’agit d’une page qui fonctionne sur la base de cellules de texte avec juste une minuscule illustration pour qualification. Deux pages plus loin, le lecteur découvre un portrait en pied en une unique illustration en pleine page : il fait la connaissance de Mick et de son starter pack, c’est-à-dire une présentation en deux phrases par lui-même et la liste de ses symptômes. En l’occurrence : masque sur le visage, déteste aller aux WC ; mains abîmées, propreté, est un grand fan de la série Monk, routine, dit regretter la belle époque du confinement, chiffre rassurant (le 5), gel hydroalcoolique, aime les parfums bon marché odeur javel, répétition de gestes et de phrases, danger, besoin de tout contrôler. Par la suite, le lecteur découvre également les starter packs d’Axel (adolescent fumant du cannabis), de Carole (jeune mère surmenée), de Léon (enfant hyperactif), Ella (jeune femme affligée d’une timidité maladive), Jean (quasi dépressif). Les uns et les autres vont revenir au fil des séquences, sans systématisme, pour évoquer les difficultés qu’ils rencontrent, la nature de la thérapie que la psy va mettre en œuvre.


Bien sûr, les personnages papotent beaucoup, essentiellement sous la forme d’échanges avec leur thérapeute, et cette dernière effectue des commentaires, et fournit des explications. Il s’agit d’un ouvrage didactique, qui aborde la consultation chez la psy sous plusieurs facettes, par le biais de mises en situation, les clients avec leur starter pack personnel. Après la présentation de son cabinet et des différents thérapeutes, l’autrice développe le cas de Mick : il a des obsessions de contamination et de responsabilité. Elle évoque les aspects de son comportement qui sortent de l’ordinaire. Elle s’en tient à ces éléments comportementaux, sans s’aventurer sur le terrain de la psychanalyse. Puis vient le cas d’Axel. L’autrice s’abstient de tout jugement de valeur, mettant en lumière en quoi le comportement de l’un ou de l’autre induit un problème. Elle a alors recours à une roue sur laquelle sont listés les cinq stades du changement : 1 précontemplation, 2 contemplation, 3 détermination (ou préparation), 4 action, 5 maintien, sans oublier le risque de chute ou de rechute. À nouveau, en fonction de la phase de l’exposé, le dosage de cases et de cellules de texte varie, et la roue constitue une forme de diagramme ou de schéma.



Delphine Py utilise à plusieurs reprises des schémas, des diagrammes pour expliquer au patient, et donc au lecteur, comme fonctionne un cycle de type cercle vicieux, des tableaux également pour lister des comportements ou des réactions en notant les heures, l’activité, l’humeur, ou encore une matrice avec Urgent/Pas urgent et Important/Pas important. Le lecteur ressent ces moments comme une explication simple et pragmatique, l’utilisation d’un outil vulgarisateur, et en même temps une visualisation dont le patient va pouvoir se servir, entre auto-diagnostique, et fiche de suivi de progrès. Ainsi, sans donner de leçon, elle aborde différentes facettes de la thérapie : la différence entre motivation et décision, les stratégies pour créer l’alliance entre psy et patient, les larmes, les hésitations à prendre la décision de consulter, les cercles vicieux en particulier d’évitement, le cycle de la dépression, la nature de la compassion, l’activation comportementale, les patients qui lui posent des lapins, la pleine conscience, la cohérence cardiaque, le stress, les freins au changement, la petite déprime de l’hiver, la charge mentale, les théories comportementales et cognitives, le changement de point de vue, etc. Le lecteur se rend compte qu’il suit la psychothérapeute dans la démarche avec différents clients, sans jugement, sans caricature, sans baguette magique. Il se dit que ce n’est pas si difficile que ça, et en même temps il perçoit bien qu’il serait incapable de mettre en œuvre ces outils sans pratique, sans recul, sans formation.


Le titre promet de voir l’envers du décor d’un cabinet de consultation de psychothérapeute, de suivre une psy dans sa vie de tous les jours. La narration visuelle est très agréable, volontairement tout public, sans jugement de valeur sur les patients. Elle fonctionne sur la base d’échanges verbaux, laissant parfois plus de place aux cellules de texte, plus forcément de la bande dessinée, mais pas un exposé académique. L’autrice aborde son métier sous différentes facettes, très matérielles, également personnelles (elle n’est pas parfaite). Elle évoque une demi-douzaine de situations de patients, avec la mise en scène des techniques qu’elle utilise. Le lecteur voit comment elle écoute, comment elle catalyse les différentes étapes du changement, à chaque fois avec la participation du patient. Le lecteur éprouve la sensation d’accompagner la thérapeute dans sa journée de travail, tout assimilant des grandes notions sur la pratique psy, en voyant la mise en œuvre d’outils et de techniques thérapeutiques simples. Les promesses contenues dans le titre sont tenues avec simplicité, naturelle et avec une grande bienveillance.



vendredi 4 novembre 2022

Thérapie de groupe T03 La tristesse durera toujours

Ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin.


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe - Tome 2 - Ce qui se conçoit bien (2021). C’est le dernier de la trilogie, et il vaut mieux avoir commencé par le premier, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 54 planches et la première édition date de 2022.


Résumé des épisodes précédents. Jean-Eudes Cageot-Goujon était autrefois connu sous le pseudonyme de Manu Larcenet. Star de la BD, il était alors au sommet du monde. Il s’en souvient comme si c’était hier… Quand le monde allait mal, il lisait ses BD et hop ! C’était reparti pour un tour. Il était comme un phare dans la tempête. Tout ce que la civilisation comptait de sommités politiques, artistiques, scientifiques et philosophiques venait lui demander conseil. Il leur disait : La réponse est en toi. Cherche et tu trouveras. Ça n’a aucun sens mais quand on le dit avec un air mystérieux du type qui a roulé sa bosse, ça passe crème. Ce n’est pas pour se la péter, mais si le monde est dans l’état où il est aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. De rien. Mais tout ça, c’était avant. Aujourd’hui quand le monde va mal, il se débrouille tout seul, avec sa tempête. Il ne brille plus. Plus l’envie. Plus le courage. Le burn-out. Il est fini. L’étoile qui danse, indispensable à l’entreprise créatrice, avait désertée la voie lactée de son intellect. Il a donc dû se retirer dans un établissement spécialisé pour les personnes en désaccord profond avec la réalité. 



Ach Paris ! Jean-Eudes Cageot de Goujon est de retour dans la capitale pour participer à une émission de télévision où il est l’unique invité de Jean-Jacques le présentateur. Celui-ci l’interroge : après sa longue absence, le bruit court que le bédéiste travaille sur un nouveau projet. Les Français veulent savoir. Larcenet répond : c’est un projet dont l’idée lui est venu après son séjour en psych… vacances. À cette occasion, il a compris que sa vie de star de la bédé n’était qu’une vaste blague et que le temps était venu pour lui de s’investir dans quelque chose de plus productif. La contemplation. Jean-Jacques suppose que l’auteur va faire une bédé de son intention d’entrer dans un musée pour y contempler les chefs d’œuvre des authentiques génies. Larcenet le détrompe : il ne va faire ni bédé, ni film, ni exposition rétrospective, ni spectacle de stand-up, ni podcast : il ne va rien faire, juste s’adonner à la contemplation. C’est conceptuel. Le lendemain le journal titre : Manu Larcenet est toujours aussi fini. Il rentre chez lui et annonce son projet à sa famille qui est dans le canapé, sa femme avec son ordinateur portable sur les genoux qui lui demande s’il a ramené le pain, sa fille en train de surfer sur les réseaux, et son fils également. Il va dans sa chambre et prépare son sac, essentiellement avec des barres chocolatées au beurre de cacahuète, et des médicaments pour la digestion. Son fils Pepito entre et lui demande quelle est cette nouvelle lubie.


Si des fois que le lecteur avait un petit trou de mémoire, ou lu beaucoup d’autres choses entre ce tome et le précédent, l’auteur lui rafraîchit la mémoire d’entrée de jeu avec un gag en une case, placé avant la page de titre. Jean-Jacques et Bruno, tous les deux en costume-cravate, papotent l’un demandant à l’autre si c’est vrai qu’il démissionne. L’autre répondant qu’il est un homme de challenges et qu’il s’ennuie ici : du coup, il a décidé de rejoindre l’état islamique. Humour corrosif et forme très particulière : deux silhouettes sans visage, sans arrière-plan. Par la suite, le lecteur retrouve des échappées dans des esthétiques visuelles différentes du ton général de cette bande dessinée : la planche de résumé montre les personnages de profil dans des tenues de l’Égypte antique, avec des décorations évoquant des hauts reliefs et des hiéroglyphes, en page 9 se trouvent des facsimilés de tableaux d’époque différente. Par la suite, l’artiste réalise un magnifique mandala tibétain en page 13, quatre pages en noir & blanc en mode manga évoquant Katsuhiro Ōtomo. La page 28 évoque une publicité ou une bande dessinée à visée éducative des années 1950. Les dessins de la planche 40 appartiennent au registre de l’autodérision : des croquis pris sur le vif s’apparentant à des gribouillis pour indiquer que le dessinateur est incapable de faire un croquis rapide pour saisir le moment. Pages 42 à 44, Larcenet réalise des illustrations à l’encre avec des formes intriquées, comme une composition élaborée au fil des impulsions de son inconscient. Planche 48, les paysages sont représentés en s’inspirant de la technique de Vincent van Gogh (1853-1890). La page suivante a été réalisée comme celle d’un livre d’heure, avec des enluminures sophistiquées. Le lecteur en a pour son argent : l’auteur se montre généreux, inventif, éclectique, très exigeant envers lui-même pour montrer le bouillonnement créatif de son esprit.



L’horizon d’attente du lecteur relève du paradoxe : à la fois très élevé (la suite de la quête de l’idée du siècle, l’évolution de la dépression, les réflexions sur la valeur d’une bédé au regard des chefs d’œuvre de la peinture), à la fois il est prêt à prendre ce qui vient tellement il accorde une pleine et entière confiance à l’auteur. Il découvre bien la suite de la quête de Jean-Eudes Cageot-Goujon : la décision de se consacrer à la contemplation du monde, puis un retour à la bédé passant par le constat de son obsolescence, comparé à la jeune génération, et ses tentatives de s’essayer à d’autres registres de cet art. Cette quête pour retrouver son étoile qui danse aboutit bien à une résolution de l’intrigue. Tout du long, l’auteur fait preuve d’une autodérision, sans tomber dans l’apitoiement, appliquant la maxime qui veut que l’humour soit la politesse du désespoir. Le ton s’avère d’ailleurs plutôt positif, voire optimiste, puisque cette dernière partie aboutit à un renouvellement de la motivation de l’auteur. Jean-Eudes reste l’avatar de Larcenet : un individu en surpoids ayant abandonné le sport depuis longtemps, peu impliqué dans la vie de sa famille, n’accordant que le strict minimum d’attention à ses enfants (avec quand même un peu culpabilité, ce qui l’amène à cette réflexion : Qu’est-ce que c’est fatiguant d’être un père médiocre !), faisant passer son art avant tout et faisant le nécessaire pour le promouvoir car il souhaite retrouver le statut social qui fut le sien lorsqu’il était célèbre.


La première page propose un résumé des deux tomes précédents dans une forme originale, avec une densité d’informations qui ne génère ni une sensation de lourdeur, ni une impression pénible, grâce à des visuels inventifs, et une exagération humoristique à la fois dans les situations, à la fois dans l’expression des émotions ou des sentiments. Impossible de ne pas sourire en voyant la caricature de Jean-Eudes sur la barque de Ra, ou Anubis en train de déposer des gouttes d’un médicament à l’aide d’un compte-goutte dans la bouche de Jean-Eudes qui est embaumé. La séquence suivante se compose de deux pages : essentiellement un plan fixe sur le présentateur Jean-Jacques et Jean-Eudes en train de discuter sur un plateau télé, derrière un bureau. L’exagération des expressions de visage fonctionne à plein pour montrer la suffisance de Jean-Eudes, sa candeur, son assurance, son étonnement, son énervement. L’auteur ne se contente pas de l’humour se dégageant des personnages : le dialogue s’avère savoureux, exprimant bien la personnalité de Jean-Eudes, et la retenue du présentateur Jean-Jacques dans ses questions et observations, ainsi que sa détresse quand il ne comprend pas ce que veut dire son invité et qu’il ne sait pas comment relancer. En plus, Larcenet s’amuse bien avec les messages qui apparaissent sur le petit bandeau en bas de case, comme s’il défilait en bas de l’écran télé. Page 9, l’artiste réalise des facsimilés de tableaux célèbres avec des petits détournements dont il a le secret. Le lecteur se rend compte par la suite que celui au milieu (un visage d’homme à la bouche édentée) va évoluer vers une représentation en peinture de celui de Jean-Eudes.



Ainsi chaque séquence s’avère visuellement très riche, servant de support à la narration, et lui apportant des informations supplémentaires. Lors du premier plateau télé, le lecteur peut se dire que le dessinateur ne se fatigue pas trop : juste représenter les personnages en plan fixe. Mais par la suite, il se rend compte que même cette mise en scène statique un peu pauvre car sans arrière-plan apporte de nombreuses informations supplémentaires par rapport au dialogue. Il y a bien sûr les mimiques des interlocuteurs qui viennent indiquer le ton avec lequel ils prononcent leurs phrases, mais aussi l’éventuel décalage avec leurs propos, et la différence de comportement entre eux. C’est flagrant quand Jean-Eudes s’invite sur le même plateau et que se trouvent déjà deux autres bédéistes : Emma Gloogloo (ces femmes qui en ont), et un bédéiste Alexis Duterrier (Des nourrissons et des hommes). Les dessins en racontent beaucoup sur chaque invité, sur le présentateur, avec une qualité de caricaturiste patente. Au-delà des séquences dessinées à la manière de…, l’artiste intègre toute forme d’information visuelle appropriée : une sorte de tatouage de papillon à la gloire de Paris, des fausses coupures de journaux, une représentation naïve d’un tigre en mode hindou, un autre gag avec des silhouettes simplifiées, de magnifiques camaïeux orangés pour une séquence automnale, une représentation schématique de l’hélice d’ADN, un détournement de la Cène (1495-1498) de Léonard de Vinci (1452-1519), avec des auteurs de bédé en lieu et place des apôtres, de fausses affiches d’hommes de foire, un schéma anatomique du cœur, etc. Il met à profit les possibilités du dessin pour servir son propos.


Une fois ce dernier tome refermé, le lecteur reste abasourdi par la richesse de cette œuvre, et l’élégance de sa narration. Manu Larcenet a réalisé à la fois une bédé comique très drôle, une forme de journal intime évoquant ses doutes de créateur, ses accès de déprime, voire de dépression, un credo évoquant ses aspirations (créer un chef d’œuvre) et sa conscience de se mesurer au génie et à la postérité des grands peintres classiques dont la postérité se mesure en siècles. Sa narration visuelle foisonne de trouvailles, d’éléments comiques, de diversité, dans un élan vital communicatif, malgré ses angoisses existentielles. Merveilleux.



mercredi 5 mai 2021

Thérapie de groupe, Tome 2 : Ce qui se conçoit bien

L'excision de la pierre de folie


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe tome 1 - L'étoile qui danse (2020) qu'il vaut mieux avoir lu avant, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 49 planches.


Jean-Eudes Cageot-Goujon avance dans une jungle au feuillage particulière dense, évoquant les événements passés qui l'ont amené là où il en est, faisant le résumé du tome précédent, tout en taillant dans la végétation avec son coupe-coupe, fuyant face à un énorme serpent, trébuchant et finissant empalé sur son coupe-coupe. En fait il se trouve assis sur un banc dans le parc de de la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, en train de penser qu'il n'est plus qu'un vulgaire homme comme les autres, et qu'il ferait mieux d'arrêter de chercher l'idée du siècle. Il se remémore les vers de Charles Baudelaire : le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l'archer. Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Le bédéaste sent les larmes lui monter aux yeux en pensant à la beauté intemporelle de ces vers. Il est illusoire pour lui de penser un jour égaler un tel sommet. Il rentre à l'intérieur de l'établissement psychiatrique, mange dans la salle commune, prend ses médicaments et se met à imaginer un nouveau superhéros. Albatrosman était Jean-Jacques Prunier qui lors d'un voyage en Bretagne, s'est pris une fiente d'albatros en pleine poire. Cet incident en apparence anodin a bouleversé le cours de sa vie, le transformant en une créature mi-homme, mi-albatros, qui, la nuit, lutte contre le crime.



Jean-Eudes Cageot Goujon déroule les aventures de Albatrosman dans son esprit, mais ça se finit mal : son héros est tabassé par trois marins pécheurs, incapable de fuir à cause de ses ailes qui l'empêche de marcher et donc de courir pour fuir. Il met fin à cette séance de création et va reprendre des médicaments pour anesthésier son sentiment écrasant de finitude. Il se met à traîner dans les couloirs, l'œil vitreux, l'esprit en plein état de fugue. Il repense à sa rencontre avec le dessin, quand il avait 10 ans, l'année d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, et de la mort de Sid Vicious. Leur relation a toujours été dysfonctionnelle : le dessin ne lui sert qu'à s'exprimer, comme il n'a plus rien à dire, il n'a plus de raison de dessiner. Un peu plus tard, il se rend à sa séance avec le psychiatre. Il résume sa situation : trop de chaos au-dedans de lui, l'incapacité d'enfanter des étoiles qui dansent, de marcher sur des gouffres amers à cause de ses ailes de géant. Il est fini comme artiste et comme homme, faisant trop de voyages initiatiques et finissant comme un albatros crevé sur de carrelage de la salle de bain, ce qui est dégoûtant. Le psychiatre n'a rien compris à ce qu'il vient de raconter.


La fin du tome 1 laissait supposer un tome 2 entendu d'avance : une narration qui part dans tous les sens, sur la base d'un fil directeur très simple (retrouver un équilibre mental pour revenir à la normale), avec une narration visuelle adaptant des formes différentes au gré de la fantaisie de l'auteur. C'est exactement ça : le lecteur observe Jean-Eudes Cageot-Goujon durant son séjour à la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, ses tentatives pour retrouver une inspiration qui le satisfasse, sa relation avec les médicaments, avec son voisin à l'atelier de thérapie par l'art, ses entretiens avec le psychiatre de l'établissement, les périodes où il semble retrouver le chemin de la création. C'est exactement ça : l'artiste se lâche tout autant que dans le tome 1 reprenant l'idée de dessiner à la manière de certains genres. Le lecteur retrouve quelques séquences avec des silhouettes en noir & blanc avec des nuances de gris en train de parler, des pages avec une narration plus dramatisée pour l'évocation d'un superhéros (Albatrosman), des pages de 16 cases en plan fixe quand Cageot-Goujon essaye de se remettre à la bédé, des décors spatiaux psychédéliques de type science-fiction délirante, ou encore un western en noir & blanc sur un effet de papier jauni. S'il y prête attention, il peut voir deux clins d'œil au Pokémon Pikachu, et quelques œuvres d'art classique détournées. Le fil directeur étant très basique (l'état mental du personnage principal), il ne se produit pas d'effet de désarticulation, ou de mélange insensé de styles au petit bonheur la chance. Il est même vraisemblable que si le lecteur n'y porte pas une attention particulière, il ne voit pas passer tous les clins d'œil que l'auteur a glissés dans ces pages.



Il est donc possible de lire ce deuxième tome d'un point de vue d'une histoire, celle racontant les tourments de intérieurs d'un auteur en proie à la dépression. Jean-Eudes Cageot-Goujon est convaincu de l'inutilité de ses efforts de création de l'inanité d'ambitionner de révolutionner son art, d'y apporter quelque chose de neuf, après tous les génies qui y ont déjà œuvré. Du coup, à quoi bon même essayer ? Cela crée une bizarre situation réflexive avec la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Au premier niveau, il est possible d'y voir les lamentations d'un auteur, ayant opté pour réaliser un ouvrage nombriliste sur ses propres affres, ses propres interrogations. Le lecteur peut donc la lire comme une interrogation personnelle sur la vanité. Finalement Larcenet aimerait bien être considéré comme un créateur majeur, tout en sachant qu'il œuvre dans un art considéré comme mineur, avec des illustres prédécesseurs dans la littérature, et qu'il sait pertinemment qu'il n'aura jamais la puissance créative et littéraire d'un auteur comme Charles Baudelaire (1821-1867). Il peut aussi estimer que les différentes approches picturales utilisées dans cette bédé reflètent l'envie de retrouver l'inspiration en s'essayant à d'autres genres. D'ailleurs, l'amateur de bande dessinée constate à cette occasion que l'artiste sait de quoi il parle, qu'il maitrise les conventions de genre, et qu'il sait les mettre en œuvre dans ses dessins, jusqu'à la composition même de ses pages.


Il est également possible de voir une forme d'autodérision dans ce deuxième chapitre. Manu Larcenet se moque de lui-même et de ses prétentions, en mettant en lumière les mécanismes en jeu, sa prétention artistique. Certes, le sujet du récit fait penser à une œuvre nombriliste, mais l'auteur, ou plutôt son avatar Jean-Eudes Cageot-Goujon n'y tient pas le beau rôle, et en plus il fait preuve de la politesse des gens désespérés : l'humour. Ça commence dès la page avant le titre, un dessin des silhouettes de Jean-Jacques et Bruno en costard-cravate, évoquant le séminaire de motivation qu'ils ont trouvé Bof. Tout au long de l'ouvrage, l'humour peut aussi bien passer par les dialogues que par les visuels. Le lecteur retrouve la réaction exagérée de Jean-Eudes en train de déchirer ses vêtements, déchirer ses pages, et se mettre à courir tout nu comme un fou. Il retrouve sa morphologie disgracieuse avec son gros nez, ses yeux ronds sans pupilles quand son cerveau ne parvient plus à aligner deux idées cohérentes, les couleurs psychédéliques marquant l'effet psychotrope des médicaments, les unes de journal farfelues, les bandeaux de nouvelles absurdes et très drôles qui défilent en bas des écrans de télévision lors des débats, les caricatures très justes de Baudelaire et Nietzsche, l'appropriation de références culturelles comme Pikachu ou les moaïs de l'Île de Pâques, le détournement de tableaux classiques (Van Gogh, Mondrain, Munsch, etc.). L'humour passe également par des petites piques bien senties qui parleront plus aux lecteurs de bande dessinée, comme l'auteur qui a perdu l'inspiration et qui se laisse aller à la facilité en faisant un album de blagues sur les blondes, ou une biographie de féministe. Le lecteur a donc le sourire aux lèvres du début à la fin, grâce à des éléments comiques très diversifiés présents à chaque page.



Il est aussi possible de prendre au sérieux la réflexion en toile de fond développée par l’auteur : l'ambition artistique. Il est écrasé par la conscience des chefs d'œuvre de ceux qui l'ont précédé. Il sait s'y prendre avec humour pour rattacher la bande dessinée à la littérature, en évoquant les bandes dessinées réalisées par Boileau ou Nietzsche, les plaçant ainsi au même niveau que son mode d'expression à lui. Il fait également le lien avec les grands maîtres du genre en parodiant discrètement des personnages célèbres comme le capitaine Archibald Haddock, Popeye et Corto Maltese. Dans sa quête de l'idée géniale qui révolutionnera la bande dessinée, il se met à exploser les codes de la bédé traditionnelle en faisant n'importe quoi, du chaos intérieur illisible et barbouillé à la truelle. Il a conscience que la qualité de ses propres œuvres ne lui permet pas d'espérer une immortalité similaire au poème L'albatros de Baudelaire qui est d'un autre niveau. Il évoque le syndrome de Stendhal, c’est-à-dire des de troubles psychosomatiques chez une personne exposée à une surcharge d’œuvres d’art. au cours de son séjour en clinique psychiatrique, Jean-Eudes fait également l'expérience de la découverte d'une bande dessinée d'une qualité bien supérieure aux siennes, réalisée par son voisin dans l'atelier de thérapie par l'art. Au cours d'une des séances avec le psychiatre, il essaye d'avancer dans le cheminement du processus du deuil en 5 étapes, développé par Elizabeth Kübler-Ross, adapté à sa sauce en 9 étapes (déni, colère, marchandage, dépression, consternation, léger mieux, lamentations, confusion, fond du trou). Le lecteur prend graduellement conscience que cette bande dessinée n'est pas qu'un récit semi-biographique, ou un ouvrage humoristique, mais également une réflexion pénétrante d'un créateur ayant réfléchi à son art (sa capacité à mettre en œuvre différents styles) et à la progression de la qualité de ses œuvres dans l'histoire de l'art et de la littérature. À l'opposé d'une bande dessinée nombriliste, c'est une plongée dans une analyse fine et enlevée de l'ambition artistique, des créateurs qui l'ont précédé et dont les œuvres sont passées à la postérité, les rendant immortels.


Ce deuxième tome s'avère encore meilleur que le premier : plus dense, plus drôle, avec plus d'humilité. Le lecteur est emporté par un tourbillon de créativité, dans une réflexion humble sur la place de l'auteur, avec une narration visuelle inventive et bouillonnant d'énergie, des visuels spectaculaires, une culture BD discrète et pénétrante. Il découvre la dernière page qui ouvre la porte sur la possibilité d'un troisième tome, et il espère de tout cœur qu'il verra le jour dans un avenir proche.



mercredi 11 novembre 2020

Thérapie de groupe - Tome 1 - L'étoile qui danse

 Un esprit vain dans un corps gras

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs comptant 49 planches, dont la première édition date de 2020. Elle a été réalisée par Manu Larcenet : scénario, dessins, couleurs.


Une nuit, un éclair zèbre le ciel, non loin d'une maison isolée où une lumière brille encore à une fenêtre. Le bédéaste Jean-Eudes Cageot-Goujon est assis devant sa table à dessin, le regard sans le vide. Soudain, il fait des grands gestes et déchire la page sur laquelle il travaillait. Il sort dehors avec les lambeaux de page dans les mains, et d'autres éclairs déchirent la nuit. Il estime qu'il est un auteur fini, alors qu'il y a quelques années il était au sommet du monde de la BD. Il se souvient des gros titres des journaux, que les éditeurs et les starlettes dormaient devant sa porte. On le surnommait le Donald Trump du neuvième art. Mais maintenant il n'a plus d'idées. Lors de sa dernière interview avec l'animateur de radio Jean-Jacques, il a pipeauté en déclarant qu'il en avait plein. Avant il pondait un chef d'œuvre tous les deux ou trois mois. Aujourd'hui fini la musique. Le trou noir sur la page blanche.


Coupure : un gag en une page mettant en scène la silhouette de Jean-Jacques & Bruno, en costard-cravate, échangeant des banalités. Jean-Eudes Cageot-Goudon se dit qu'il pourrait clamer que c'est conceptuel, qu'il explose les codes narratifs du récit traditionnel, qu'il fait de la bédé plus proche du quotidien. Mais au fond de lui, il sait que ce ne sont que de pauvres excuses, que le vrai problème c'est sa finitude. Il continue de courir dans la nuit avec des lambeaux de page dans les mains, avec la conscience aiguë de sa sécheresse intellectuelle, d'être un esprit vain dans un corps gras. Il finit par tomber par terre en s'étant accroché dans un fil barbelé, roulant le long d'un talus pour finir sur le dos. Il est retrouvé dans cet état le lendemain matin par son fils et sa fille, le premier ironisant sur le fait que son père a encore fait un voyage initiatique. Puis Cageot-Goujon réalise un page à l'attention des winners, des boute-en-train, des bons vivants et des bienheureux congénitaux, voici comment réussir sa finitude… Peu de temps après, les journaux et les magazines titrent sur sa déchéance, le fait qu'il ne dessinera plus, sa tentative de suicide. Cageot-Goujon se met à pleurer lors d'une nouvelle interview avec Jean-Jacques. Ce dernier partage avec lui une citation de Friedrich Nietzsche sur la création artistique : il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse.



Ce qui marque le plus le lecteur au départ, c'est l'hétérogénéité de la narration. Ça commence avec une case sur la moitié de la première page qui évoque une ambiance de récit d'horreur, ça continue avec un individu caricaturé (gros nez, gros ventre, yeux sans pupille et langage corporel outré). On passe ensuite à un dessin en pleine page où des journaux et des magazines se recouvrent les uns les autres. En page 8, on passe à un gag en 1 page, à base de 2 silhouettes de cadres en cravate sur fond vide. Au fil des pages, le lecteur découvre des scènes visuellement inattendues comme des peintures rupestres, une peinture à la manière de Raphaël (1483-1520, le peintre italien de la Renaissance), une gravure représentant la tête de Léonard de Vinci (1452-1519), un strip à la manière de Charles Schulz (1922-2000), un fac-similé de manga sur le boucher-ninja de Bourg-la-Reine, etc. Il en va de même pour le récit qui pose le cadre de l'auteur fini qui n'a plus d'idées, pour ensuite s'éparpiller dans des interviews radio, des strips inventés pour l'occasion (Jean-Jacques & Bruno, l'aventure au bureau), les courses chez le boucher, une société dystopique dans laquelle les dépressifs sont hors la loi, pourchassés et emmenés dans des camps, l'art à la préhistoire et à la Renaissance, un récit de science-fiction qui se déroule en 6043. Il ne faut pas que le lecteur soit allergique à ce genre construction qui ne se cantonne pas un seul style, ou à une fil directeur linéaire, à une inventivité tout azimut.


Pour autant, le lecteur comprend rapidement que ce qui peut sembler autant de digressions ou une sorte de fourretout à la bonne franquette reste bien dans le cadre posé au début : un auteur de BD fini, ayant épuisé son inspiration. En outre, dès la deuxième page, Manu Larcenet explicite sa démarche : derrière l'image publique de Manu Larcenet, il y a l'auteur Jean-Eudes Cageot-Goujon, beaucoup moins séduisant et sans aura particulière, en fait le vrai type qui sue sang et eau pour réaliser les bandes dessinées, et dont Manu Larcenet n'est que l'avatar public, sympathique, brillant et à l'aise. Avec un tel cadre, le lecteur est assuré que l'auteur va parler de quelque chose qu'il connaît bien : son métier. En outre, la première page donne le ton visuel de la narration : la caricature. Tout du long du récit, Jean-Eudes Cageot-Goujon n'apparaît que comme obèse, avec un gros nez, pas de cou, des yeux globuleux, des oreilles décollées, et un langage corporel dans l'exagération. Il faut le voir avaler des médicaments en prenant l'armoire à pharmacie et la tenir au-dessus de sa tête pour que les médicaments lui tombent directement dans la bouche. La forte expressivité de ce personnage de papier provoque un réflexe d'empathie irrépressible : le lecteur ressent ses émotions, avec le recul généré par l'exagération, sans chantage aux sentiments. Le récit se situe donc dans le registre de la comédie dramatique, avec une composante comédie prépondérante. Jean-Eudes peut être vu comme l'avatar émotionnel de l'auteur, sans filtre.



En gardant à l'esprit la nature comique de la narration, le lecteur peut voir dans ce tome une autofiction : l'auteur parle de lui avec une distance certaine, les faits relatés étant déformés par l'exagération. Du coup, l'horizon d'attente du lecteur n'est pas l'exactitude factuelle, mais le mode comique qui met en lumière certains aspects de la vie de l'auteur, ou plutôt des affres de la création. Ce terrible effroi de la page blanche est en opposition totale avec le ton humoristique, ce qui peut parfois générer une dissonance cognitive chez le lecteur qui prend alors le parti du rire, ou de l'angoisse, ne pouvant concilier les deux. En effet, il est paradoxal que Larcenet se mette en scène en tant que créateur en panne d'inspiration, alors que sa narration fait feu de tout bois, avec une inventivité épatante. Impossible de prendre au premier degré cet auteur fini, quand la narration enchaîne les scènes visuellement inattendues. Du coup, l'auteur apparaît comme un créateur très créatif, alors qu'il met son avatar en scène comme quelqu'un souffrant de dépression, avec une tendance à la panique allant jusqu'à des comportements à risque, tout en ayant conscience des conséquences négatives pour les membres de sa famille.

Pour peu qu'il ait déjà traversé une phase de déprime (sans aller forcément jusqu'à la dépression), le lecteur se retrouve tout naturellement dans les émotions de Jean-Eudes Cageot-Goujon. Assurer un interlocuteur que tout va bien alors qu'on se sent être un imposteur incompétent, avec une très belle expression de visage montrant l'assurance fondre à chaque question, des gouttes de sueur perler, et un sourire forcé. Se contraindre à travailler pour produire quelque chose de potable, alors que rien de marche, avec des dessins montrant la frustration se transformer en colère, et s'extérioriser par de grands gestes et un hurlement. Se laisser emporter par le bien-être qu'apportent des médicaments anti-douleurs ou antidépresseurs, anxiolytiques, cet état second où l'angoisse est neutralisée, avec le regard bien chargé de Jean-Eudes. Au fil des séquences, il relève également les troubles associés à la dépression : labilité émotionnelle (passer de la concentration à la rage), auto-dévalorisation (la journée passée à glander, alors que son épouse a travaillé toute la journée à un rythme soutenu), agitation, ruminations, trouble de la conduite alimentaire, etc. À ce titre, la page 35 montre une journée type de l'auteur, entre grasse matinée, repas déséquilibré, temp passé à jouer de la guitare, oubli d'aller chercher les enfants à l'école, zéro productivité, l'exagération comique rendant chaque case irrésistible.



Mais cette bande dessinée ne relève pas de l'auto-apitoiement : outre le malaise bien réel et sentant le vécu de Jean-Eudes, il est question de source d'inspiration, d'idée du siècle de gag drôle, de projets. Larcenet s'amuse bien avec son avatar à la recherche de l'idée du siècle, et de son inquiétude de savoir si un gag est drôle. L'amusement est présent tout du long : le lecteur s'amusant à découvrir aussi bien un coloriage pour savoir quel est l'état d'esprit de Manu Larcenet (page 15) que la muse de Raphaël dégustant un sandwich au pastrami (page 26), ou encore les prénoms des enfants de Jean-Eudes et la raison de ce choix (Lilith Glooarasatan, pour sa fille). L'amusement passe aussi par la mise en scène d'artistes bien connus ou oubliés : un homme des cavernes (oublié) représentant des mammouths sur la paroi d'une caverne, Raphaël, Snoopy de Charles Schulz (1922-2000), Paul Cézanne (1839-1906). Au fil des gags, des crises de colères et d'abattement, il se dessine un questionnement sur les modalités de la création, mais aussi sur la nature du projet à réaliser, l'idée assez motivante pour en valoir le coup, le temps à investir, l'intérêt pour l'auteur et pour le public potentiel. L'exemple des peintures rupestres fait penser à une bande dessinée relatant le réel, descriptive et informative. L'exemple de Raphaël est explicite : mettre en scène des sujets religieux pour la gloire de Dieu. La société anti-dépressifs est à la fois un commentaire sur l'obligation de paraître heureux, mais aussi un récit d'anticipation constituant une réflexion sur les relations dans une société. Le récit de science-fiction en 6043 fait penser aux œuvres de Moebius, avec une interrogation existentielle, et la matérialisation de la fameuse étoile dansante évoquée par Nietzsche, pouvant s'apparenter à un clin d'œil à l'Incal. Au travers de ce qui peut ressembler à des digressions, Manu Larcenet parle de son métier, du questionnement de l'auteur sur l'utilisation de son énergie créatrice, d'une réflexion sur la façon de s'y prendre, de l'angle d'attaque à choisir entre idée/objectif, forme, idiome, structure, savoir-faire, surface, pour reprendre le principe exposé par Scott McCloud dans L'Art invisible (1993).


Encore une BD de Manu Larcenet qui met en scène un avatar transparent, sur le thème de l'artiste tourmenté par les affres de la création, avec une structure un peu éparpillée. Oui, mais en même temps une bande dessinée très drôle, avec un recul impressionnant sur ses angoisses, et une réflexion très fine sur la motivation et la discipline à créer et à réaliser une bande dessinée.



mardi 17 décembre 2019

Chute libre - Carnets du gouffre

Tu as tout pour être heureuse.

Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2018. Il a entièrement été réalisé (scénario, dessin, couleur) par Mademoiselle Caroline (Caroline Capodanno). Il comprend environ 140 pages de bande dessinée en couleurs. Il commence par une introduction de 3 pages rédigée par le docteur Charly Cungi, un court texte de l'autrice assorti d'une citation de Tahar Ben Jelloun. En fin de tome se trouvent une page de remerciements, une playlist de 34 chansons pop avec leurs auteurs, 2 pages de bibliographie (dont les livres de Charly Cungi), et une photographie de la fameuse croix tatouée sur la main gauche de l'autrice.


Tout a commencé en mars 2003… mais sans doute bien avant. Caroline a emmené son fils chez le médecin et ce dernier remarque qu'elle ne rit plus. Elle a alors senti qu'elle cédait, qu'elle craquait, qu'elle a rompu d'un coup sec pour la première fois. Depuis elle vit avec ça tout le temps : c'est noir et ça pique. À la regarder, c'est une charmante jeune femme, blonde avec les joues roses et l'embonpoint rassurant, toujours en forme et de bonne humeur, mais à l'intérieur c'est la chute libre. Lorsque le médecin lui a innocemment posé la question, Caroline s'est sentie tomber au fond, tout au fond, envoyée d'un coup. Elle en est ressortie avec une prescription médicale : des antidépresseurs. Elle a pris son comprimé tous les jours pendant 30 jours, et au bout de 15 jours ça allait déjà mieux. À la fin de la plaquette, elle a arrêté d'un coup, sans savoir qu'il ne fallait surtout pas faire ça. Un mois plus tard, tout redevenait pesant, lourd, mou. Un jour elle s'est remise à pleurer, comme ça presque pour le plaisir de pleurer, juste parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre. Elle a pleuré plusieurs jours.

Caroline est retournée voir son médecin. Il n'était pas là : elle a eu droit à la remplaçante. Cette dernière lui a expliqué qu'il ne faut jamais arrêter les antidépresseurs d'un coup, que le manque provoque des rechutes encore plus grave que la maladie, la dépression. En entendant ce mot, Caroline reprend espoir car si son malaise a un nom, ça peut se guérir. Passage à la pharmacie pour acheter les médicaments, et reprise d'un comprimé par jour, mais la chute a mis plus de temps à s'arrêter et son état à se stabiliser. Fort heureusement, son époux a pris les tâches du quotidien en main, était présent, rassurant, réconfortant. Caroline continuant d'éprouver une peur irrépressible, il l'a emmenée voir sa première psy. Elle était jeune, belle, mince, avec une grande cicatrice sur la poitrine.


L'introduction de 3 pages est rédigée par le docteur qui salue la performance de réussir à présenter la maladie dépressive avec humour. Il évoque ensuite les différents aspects de la dépression, et termine en indiquant que cet ouvrage lui sera très utilise en tant que thérapeute. Outre son ses consultations, il est également l'auteur d'ouvrages comme Faire face à la dépression avec le docteur Ivan-Druon Note, Cohérence cardiaque : Nouvelles techniques pour faire face au stress avec Claude Deglon. S'il commence par feuilleter cette bande dessinée, le lecteur observe la grande variété des mises en page. Mademoiselle Caroline ne se sent pas tenue de respecter une mise en page à base de cases sagement rectangulaires. Au cours de la lecture, il apparaît qu'elle exerce le métier de graphiste, et cela se ressent dans la liberté graphique. Au fil de ces 140 pages, le lecteur découvre un page noire avec trois lignes écrites à la main en blanc, une page avec Caroline en train de chuter sur un fond blanc, une page avec une trentaine de cases à la bordure irrégulière tracée à la main, une page blanche avec seulement 2 phylactères sans personnage, des dessins réalisés pendant la phase de maladie sur un cahier d'écolier, des dessins en double page avec des éléments tracés de manière lâche, une page entièrement noire, une page avec 9 cases blanches et vides sur fond noir, une page avec un facsimilé d'un bout de papier sur lequel est écrit un mantra, une page avec des phrases écrites en cercles concentriques à partir du centre, des schémas pour expliquer le principe de la bifurcation, etc.

Mademoiselle Caroline dessine dans un registre qui appartient plus à celui de l'esquisse, qu'à celui du photoréalisme. Elle détoure les éléments dessinés, par un trait lâche et fin, s'attachant à la forme globale des personnes et des objets, avec le minimum de détail. Les décors ne sont présents qu'épisodiquement et représentés de manière très sommaire. Le lecteur ne doit pas s'attendre à pouvoir se projeter dans un appartement ou le cabinet d'un médecin ou d'un psy. Les dessins en donne une impression générale : un fauteuil, un meuble, sans possibilité d'identifier une marque ou un modèle. Il est toutefois possible d'observer la différence entre la forme des fauteuils des différents psys. Cela n'empêche pas de bien faire la différence du lieu où se trouve Caroline : une pièce dans son appartement, un cabinet, l'espace naturel de la montagne, etc. Ce mode de dessin est particulièrement adapté pour exprimer des ressentis intérieurs. La page noire (p.14) arrive comme une enclume, une page sans espoir où il n'y a la place que pour une unique pensée, fragile du fait de l'écriture manuscrite légèrement irrégulière. La page en vis-à-vis (p.15) est au contraire toute blanche avec la silhouette de Carline en train de tomber depuis le haut de la page, une horrible sensation de vie, d'absence de tout (de repère, de quelque chose à quoi se raccrocher). Par contraste le dessin en double page (pages 132 & 133) montre quelques ondulations de rose en base, la silhouette d'une chaîne montagneuse en blanc, et un ciel vert-jaune parcouru de trois traits blancs sur chacun desquels s'accroche un discret nuage, lui aussi uniquement détouré par un trait blanc.


Tout du long du récit, l'artiste transmet son état d'esprit au lecteur grâce à ces dessins légers et doux. Sa silhouette avec un grand sourire au milieu de 3 autres parents venus amener leur enfant à l'école, et une petite phrase indiquant qu'ils ne voient pas sa détresse intérieure. Une page avec 30 cases pour montrer la répétition quotidienne de la prise de médicaments, avec leur nombre qui s'amenuise au fur et à mesure sur la plaquette, créant la sensation d'obligation d'accepter ce traitement, son inexorabilité, mais aussi le temps qui passe. Une silhouette encore plus esquissée de Caroline en position fœtale au milieu d'une page blanche montrant ce besoin de se retirer du monde, de s'affranchir de ses exigences et de ses agressions, de la pression qu'il fait peser. Cette position est reprise plus loin (p.51) dans une vue de dessus de Caroline sur son lit, ajoutant l'impression d'être au fond d'un trou. Un dessin représentant un tas de pilules matérialisant ce traitement indispensable pour aller mieux mais qui rappelle aussi la maladie présente tous les jours, qui nécessite d'être sans cesse aux aguets pour ne pas replonger. Page 128, Mademoiselle Caroline insère une quinzaine de lignes comme tapées à la machine pour montrer qu'elle assimile des données médicales, basées sur des observations scientifiques, une façon très différente d'envisager le fonctionnement de son corps et de son esprit.

Mademoiselle Caroline a choisi de raconter son histoire chronologique, sans retour en arrière. Elle commence donc en 2003, parce qu'il s'agit d'une crise qui mène à son premier traitement à base d'antidépresseurs. Elle indique qu'il y avait certainement eu d'autres signes avant, mais c'est ce qui lui semble un bon point de départ. Le lecteur assiste donc à ce sentiment de chute, à la vie qui continue avec son enfant, son époux aimant et compréhensif, sans beaucoup de détails. Ces éléments sont mentionnés de manière incidente, sans qu'elle ne s'épanche sur sa vie privée. Il n'est même quasiment jamais question de son métier, si ce n'est ses doutes quant à sa capacité de le faire correctement. Le lecteur assiste à sa première consultation chez le médecin pour dépression, à sa première redescente après avoir être arrivée à la fin du traitement, à son rendez-vous chez un premier psy. Il mesure la distance entre le mal être intérieur de Caroline et sa vie sociale. Il prend la mesure des éléments de sa vie qui lui permettent de s'accrocher à quelque chose, à commencer par son enfant. Il perçoit comment elle ressent le traitement médicamenteux, la relation avec sa première psy, puis avec le deuxième, puis avec le troisième.


L'ouvrage tient la promesse à la fois de montrer une dépression de l'intérieur, comme un état maladif, à la fois de le raconter de manière personnelle. Mademoiselle Caroline réussit à se montrer drôle : ce n'est pas un ouvrage déprimant. Elle parle d'elle-même en toute franchise, mais sans se montrer impudique. Son récit repose avant tout sur le ressenti et sur les états d'esprit, tout en montrant les étapes très concrètes telles que les prescriptions, les séances chez le psy, le travail avec le docteur Charly Cungi et les outils mis en œuvre pour aller mieux. Il n'y a pas de baguette magique, pas de solution miracle, juste un témoignage délicat et agréable à découvrir, tout en mesurant bien le poids terrible de la maladie.

Il y a comme ça des ouvrages qui semblent à la fois pénibles et intéressants. Quel que soit son histoire par rapport à la dépression (malade, ou connaissant des malades), le lecteur est intrigué par cette possibilité de voir la maladie de l'intérieur, tout en craignant un ouvrage déprimant. Il commence sa lecture et se rend tout de suite compte qu'elle est très agréable, aérée, douce, tout en générant une empathie bien réelle. Il apprécie la gentillesse des dessins, tout en constatant qu'ils transmettent les états d'esprit avec conviction. Il suit le parcourt très ordinaire de Caroline pour vivre avec sa maladie, à la fois très personnel, à la fois très parlant quant à ses caractéristiques. Il en ressort avec une meilleure compréhension de la maladie, et une sorte sentiment positif, alors même qu'il n'y a pas de solution miracle.