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lundi 25 mai 2026

La fragilité des hommes

Ça ne va pas en fait. Se tenir à l’écart ne suffit pas.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour le scénario, par Nicoby (Nicolas Bidet) pour les dessins, et les couleurs ont été réalisées par Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages, écrite par le scénariste, intitulée : La poésie sur le bitume, dans laquelle il évoque sa pratique du théâtre de rue, et comment elle a changé sa vie. Ces deux créateurs ont déjà collaboré précédemment, en particulier pour : Le monde de Sophie (2022), Le Génie de la forêt (2024).


De nuit dans les rues de la ville de Mouais. Cette histoire commence ici, chez elle. Ici où rien ne se passe. Ici où personne ne parierait que les événements à venir auront bel et bien lieu. Et pourtant… Tout ce que la ville va raconter arrivera dans ses rues, ses parcs et ses murs. À Mouais. Jamais entendu parler de la belle ville de Mouais ? Normal. Elle est une petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde. Seuls celles et ceux qui y vivent connaissent son nom, et n’en rigole plus. Ici, à Mouais, les jeunes sont allés travailler ailleurs et les vieux sont morts. Ceux qui restent ont simplement oublié de partir. Le seul endroit un peu vivant de ses ruelles désertées ? Le café. Là, quelques-uns de ses habitants assoient leur solitude derrière une bière. Le protagoniste de son récit ? C’est lui… François. François Sauvage. Rarement quelqu’un aura aussi mal porté son nom. Il est un homme d’âge moyen, avec une vie banale… Un de ces caractères à l‘eau tiède. La seule chose qui le singularise quelque peu, c’est sa taille. Il est grand. Mais un de ces grands qui s’en excusent. Sa spécialité ? Il n’achève jamais ses phrases. Ça promet de beaux dialogues…



François Sauvage vient de faire un écart sur le trottoir au passage d’un bus, comme effrayé. Il pousse la porte du café, et il retrouve l’atmosphère familière, avec la télé qui fonctionne en continu, trois habitués dont un hébété par l’alcool, et un autre au comptoir, et Dimitri le patron qui se trompe régulièrement dans les boissons qu’il sert. François est rejoint au comptoir par son ami Michel qui sort des toilettes. La ville de Mouais reprend le fil de son commentaire : Ce soir ressemble à tous les autres soirs. Pourtant quelque chose d’inattendu, doucement, est en train d’arriver. Une de ces choses qui va bientôt emmener François dans des situations plus qu’improbables. L’amener à vivre toutes sortes d’émotions. Celles-là mêmes qu’il essaie d’ignorer depuis si longtemps. Mais pas trop vite ! Il faut reprendre les choses dans l’ordre. La ville ne voudrait pas se priver de raconter en détail tout ce qu’il s’est passé pour en arriver là. Michel entraîne son ami François dans l’arrière-salle désaffectée du bar, avec une bouteille de champagne à la main. Ils pénètrent dans une pièce abandonnée depuis belle lurette, servant de débarras, avec une scène au fond, quelques chaises empilées, une échelle pour accéder, et beaucoup de bric-à-brac. Michel lui explique que, dans le temps, on faisait du théâtre dans cette salles, des Mouaisiens jouaient et ceux qui ne jouaient pas venaient voir les autres. Devant l’apathie de son ami, il l’entraîne dehors, à l’arrêt de bus où ils ont souvent zoné pendant l’adolescence.


Houlà ! Une ville qui s’appelle Mouais et dans laquelle il ne se passe rien, des habitants qui restent là parce qu’ils ont oublié de partir, une animatrice venant glaner des histoires pour monter des séquences de théâtre de rue jouées par lesdits habitants, dont tous les hommes sont des taiseux. He bin, ça promet. Sans compter que le personnage principal ne finit jamais ses phrases, comme le dit la ville elle-même : ça promet de beaux dialogues. Des dessins de nature descriptive et réaliste, avec un degré de simplification pour les êtres humains, qui montrent la banalité totale des différents environnements, entre le bar purement fonctionnel et vieillot, les rues plus souvent désertes que fréquentées, l’arrêt de bus, la station-service, l’Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD), le cimetière, une aire de jeux pour enfants (mais sans enfants), etc. Dans tout ça, c’est encore les toilettes de François qui présentent le plus de caractère, avec ses rayonnages de livre. Le lecteur ressent tout de suite une forme d’apathie aggravée le gagner, au risque de verser dans l’indifférence. Pas de doute : cette ville mérite bien son nom, et seule la gentillesse dont font preuve les auteurs pour leurs personnages le retient.



La gentillesse dont bénéficient les personnages touche immédiatement le petit cœur du lecteur qui veut bien donner sa chance à cette ville sans réelle caractéristique, à ce grand échalas qui ne finit pas ses phrases, à ce projet peu enthousiasmant de théâtre de rue, à partir des petites histoires banales du quotidien des habitants. En fonction de ses habitudes, peut-être que le lecteur a commencé par jeter un coup d’œil à la postface dans laquelle le scénariste raconte sa propre expérience de la pratique de cet art : Pourtant, depuis vingt-cinq ans maintenant, Zabus pratique cette forme particulière de théâtre. Il a notamment travaillé ce type d’exercice appelé ici Glanage théâtral, qui consiste à recueillir la parole de non-professionnels pour en faire un spectacle. Dans cette bande dessinée, il a voulu partager cette expérience et tenter de transmettre aux lecteurs la singularité de cette expression artistique méconnue. De montrer comment elle transfigure l’espace quotidien en le mettant en valeur, comment elle bouscule des vies en les plaçant un court instant sous les projecteurs. […] Il conclut par : Le théâtre de rue porte notre regard sur des fleurs de pavé si familières qu’on en avait oublié la beauté. Peut-être aussi que le lecteur a apprécié Les petits métiers méconnus (2024) dans lequel le même scénariste réenchante le quotidien de manière poétique, et qu’il lui accorde une totale confiance.


Très vite, il apparaît que l’apparente banalité du quotidien tranquille voire atone de Mouais n’obère en rien une narration visuelle variée. Dès la deuxième planche, le lecteur découvre un dessin en pleine page, une vue du dessus en oblique de la petite ville déjà endormie en ce tout début de soirée. L’artiste en réalise quatre autres, dont deux avec des cases en incrustations : une très belle vue du dessus sur le quai d’une gare alors que François se dirige vers Fanny, le même François assis effondré le dos contre une des portes de son pavillon, la fin d’une scène dans le cimetière communal et François avec son bonnet se montrant plein d’entrain ou au moins sûr de sa résolution. Dans cette dernière, Nicoby a représenté le personnage quatre fois dans la même image pour montrer son mouvement, une technique narrative demandant un certain doigté pour qu’elle fonctionne. S’il y est sensible, le lecteur peut ainsi relever d’autres techniques totalement fondues dans la narration jusqu’à en être invisibles : une séquence de trois pages silencieuses dehors en pleine nuit finissant sous l’abri des pompes d’une station-service, un dispositif théâtral alors que François conduit une minipelle comme s’il se trouvait sur une scène dépourvue de décor, le passage en cases panoramiques de la largeur de la page alors que les amis sont accoudés au comptoir, un fac-similé de zoom sur une photographie dont la définition se dégrade au fur et à mesure de son grossissement, le leitmotiv visuel de François s’engouffrant dans une ruelle pour s’éloigner d’un bus, et bien sûr la direction d’acteurs très différente entre celle de François et celle de Fanny par exemple, exprimant avec sensibilité leur personnalité réciproque.



Le lecteur peut également percevoir une mise en abîme, elle aussi organique et transparente, de la narration brouillant la frontière entre le réel et le théâtre. La scène de la minipelle, les personnages en train de parler face au lecteur, l’inspection des costumes laissés à l’abandon dans ce qui fut une salle de représentation, etc. Le scénariste a conçu plusieurs scènes tirant partie de cette possibilité. Par exemple, François Sauvage utilise ladite minipelle dans un entrepôt pour démanteler l’usine dans laquelle il a travaillé pendant vingt ans. Le lecteur le voit ramasser et déplacer des portes, son collègue en profite pour jouer avec l’une d’elles qu’il a redressée, derrière laquelle il se met, puis qu’il ouvre : une mise en scène montrant que passer une porte est devenu vide de sens puisqu’il s’agit toujours du même espace. À quoi peut bien servir une porte qui ouvre sur le vide ? Dans un registre différent, le lecteur assiste à la répétition générale d’un groupe de six femmes toutes habillées de noir, dénonçant les viols commis par un contremaître, à la fois une séquence montrant comment se prépare une scène qui sera jouée dans la rue, à la fois une pratique totalement théâtrale de six personnes déclamant un texte dans une zone sans décor, fonctionnant à la perfection, le lecteur sentant son cœur se serrer en comprenant l’étendue des horreurs commises. Il y a aussi cette pluie d’oiseaux morts, à la fois littérale, à la fois constituant une métaphore sur la mort symbolique de la vie spirituelle des Mouaisiens.


Rapidement, le lecteur se prend au jeu : il comprend qu’il se trouve investi émotionnellement dans la réussite du projet de Michel, repris par François Sauvage. Il se rend vite compte qu’il n’y aura pas d’amourette ou de romance entre lui et Fanny (même si elle le voit nu dans des circonstances saugrenues), ce n’est pas ce genre de récit. Il sourit en découvrant les premières histoires glanées dans la maison de retraite, auprès de vieilles dames dignes, tout en ayant vécu. Il sent son cœur se serrer à l’évocation de la vie en cage d’une femme au foyer. Il s’indigne et s’emporte contre ce contremaître abusant de son pouvoir pour commettre des crimes ignobles. Et le voilà totalement pris dans cette petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde où rien ne se passe. Ce qui se produit insensiblement l’implique émotionnellement : mener à bien un projet de nature participative, découvrir des histoires de vies entre voisins et visages familiers, éprouver un mal-être indicible à se confronter à des émotions enfouies qui reviennent à la surface. Certes, il est possible de le voir comme laisser la vie à nouveau animer ces êtres humains et un effet du théâtre ; il est également possible de le voir comme des interactions plus vraies entre des êtres humains qui se côtoient de manière fonctionnelle, familiers les uns aux autres sans jamais se connaître, sans faire l’expérience du partage d’émotions. Comme le constate François : Ça ne va pas en fait, se tenir à l’écart ne suffit pas. Le lecteur se rend compte que la ville de Mouais peut aussi s’appréhender comme étant la métaphore de la façon dont François projette son apathie sur son environnement, réagissant automatiquement à tout par un Mouais tiède lui évitant toute forme d’implication.


Il faut oser : proposer au lecteur de côtoyer un individu mou et apathique dans une ville où il ne se passe rien, pour un projet à l’ambition dépourvu de tout spectaculaire. Mais bon, il est quand même sympathique, et son projet part d’une bonne intention. Puis le charme de la narration visuelle opère grâce à sa sensibilité et le savoir-faire remarquable de l’artisan qu’est le dessinateur. Finalement, les émotions des personnages refont surface, brisant l’inertie du refoulement, montrant que chaque individu possède sa propre histoire, sa propre identité, ses failles et ses traumatismes, le plaçant dans une communauté humaine prête à a bienveillance. Formidable.



mardi 21 avril 2026

Éloge de la poussière

On est peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute, qui s’apprécie mieux si le lecteur est déjà familier de l’auteur. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, à l’exception de deux pages réalisées par Charlie Schlingo (1955-2005, Jean-Charles Ninduab). Il comprend soixante pages de bande dessinée en noir & blanc.


Un portrait de Louise, réalisé par l’auteur. Est-ce qu’on sait quand un livre commence ? Est-ce aujourd’hui, ici, dans un théâtre antique d’Orange ? Le soleil est chaud, son nez le chatouille, toujours son problème d’allergie aux pollens. Le mistral s’en fout, il secoue les platanes. Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il se perd un peu dans ce théâtre qui ressemble à une arène. Il se souvient. Les fesses sur le trottoir, les pieds sur la chaussée, il dessinait la maison d’en face, il en avait parlé au responsable culture de l’ambassade de France qui avait dit : Personne ne dessine dans les rues de cette ville, mais pourquoi pas ! Essayez ! Faites seulement attention aux hommes qui circulent en 4x4, Toyota, Mercedes, ils vont ou reviennent des combats, ils sont très excités, ils tirent sur tout ce qui ne leur semble pas normal. Quelqu’un qui dessine ce n’est pas normal. Naturellement Baudoin n’a pas vu le 4x4 s’arrêter de l’autre côté de la chaussée, dans cette rue de Beyrouth. Un soldat armé descend de l’arrière, le fusil à la main et il s’approche de l’artiste. Il le dévisage, puis il s’en retourne au 4x4. Il revient et il tend une photographie à l’étranger : c’est celle de sa fiancée et il lui demande de la dessiner. Sept ans seulement se sont écoulés. Ce garçon a-t-il survécu à a guerre ? Aime-t-il toujours sa fiancée ? Avait-il ce visage-là, celui représenté dans cette page ? Cette histoire s’enfonce doucement dans l’irréalité. Il arrive à Edmond de ne plus être tout à fait sûr de l’avoir vécue.



Edmond avait vingt-trois ans, ce siècle, soixante-cinq. C’est la première fois qu’il aimait vraiment une femme. Il lui semblait impossible qu’un jour il puisse avoir du goût à l’existence sans que son sexe à lui ne soit pas souvent dans le sien à elle. Pourtant un jour ils ont fait l’amour pour la dernière fois. Aujourd’hui il se souvient surtout de son regard, très précisément. De son plaisir en elle, plus rien. En novembre 1993, il se promène avec Jeanne, sa mère. Elle vit depuis quelques mois dans une maison de retraite. Sa tête ne lui permet plus d’être autonome. Il note ce qu’elle dit. Il lui fait remarquer qu’il fait froid aujourd’hui, ce à quoi elle répond : Oh oui quel froid, qu’il ne rentre pas de l’air dans l’estomac, dans le dos, dans les dents. Il lui demande si elle a bien dormi, et elle répond : Oui, oui, il dort le petit, depuis une heure. Il s’enquiert de quel petit il s’agit, et elle répond : Il dort, il marche beaucoup, il est gentil. Elle ajoute : Peut-être oui, peut-être non, il n’y a pas de malheur, elle a de bons cheveux, ils sont bien coiffés. Dans sa bibliothèque, Edmond garde deux objets ayant appartenu à sa mère : une paire de lunettes cassées, une pince à linge que ses doigts ont serrée mille fois. Il fait porter sur ces deux choses une signification qui n’existe pas.


Tout commence avec un portrait de la mère de l’auteur, Louise, née en 1910. Puis vient une séquence de trois pages pour laquelle le lecteur finit par comprendre qu’elle se déroule à Beyrouth en 1988. Puis une vision partielle d’une femme allongée nue sur un lit en 1965, puis un autre portrait de Louise réalisé le vingt novembre 1993, sur la même page. Puis une page composée d’un autre portrait de Louise, d’un dessin en bas de page d’une paire de lunette et d’une pince à linge, avec un échange de questions et réponses entre la mère et le fils. Puis un petit tour sur la promenade des Anglais à Nice, puis un homme qui demande à l’artiste de lui représenter son fils à partir d’une photographie et qui trouve que le résultat n’est pas son fils. Puis un saut temporel et spatial jusqu’à Villars-sur-Var, alors que Baudoin est encore un jeune adolescent. Puis un dessin de torero dans une arène, réalisé à l’occasion d’une corrida à Valence en Espagne en mai 1992. Les dessins sont du pur Baudoin : d’épais contours au pinceau, parfois un dessin griffé à la plume, une apparence fruste, parfois proche de l’esquisse, et en même temps une vie extraordinaire, une justesse surnaturelle, la capacité extraordinaire de donner à voir et à ressentir en même temps, qu’il s’agisse de l’ombre chinoise d’un palmier, ou de la vitalité du taureau dans l’arène.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut vite se sentir déstabilisé par ces sauts incessants d’une époque à l’autre, d’un endroit à l’autre, par ces souvenirs d’enfance dont il peut se sentir exclu, par ces variations graphiques d’une page à l’autre, et même parfois au sein de la même planche. Il comprend bien la volonté de l’auteur de donner à voir ses hésitations, les liens logiques existant dans son esprit entre des éléments hétéroclites, n’étant liés ni par l’unité de temps ni par celle de lieu. Comme il a pris l’habitude de le faire depuis plusieurs albums, ce créateur fait apparaître son flux de pensée avec les différents fils qui le composent. Cela se voit par exemple dans les différentes graphies du texte. D’une manière générale, il écrit au pinceau, en lettres capitales, avec une ponctuation allégée (il n’aime pas beaucoup les virgules). Toutefois dès la première planche, il annote le portrait de sa mère, par deux courtes mentions : la première en écriture cursive, la seconde en capitales plus petites et plus fines. Sur la deuxième planche, le lecteur retrouve l’écriture en majuscules au pinceau, ainsi que des annotations apportant des précisions sur le lieu où réside l’artiste, une autre sur une plante verte (en minuscule et cursive) indiquant que : 

À l’endroit où un enfant, une femme, un passant avaient été tués, les Beyrouthins déposaient un caoutchouc, une plante dans un tonneau. En page cinq et six, il utilise des textes tapés à la machine, dans lesquels il rajoute quelques mots à la main en cursive. À partir du passage où il raconte l’embolie cérébrale de son père, il lui arrive également de raturer des mots qui deviennent noircis et illisibles pour le lecteur.


La narration visuelle présente elle aussi des singularités hétéroclites, à l’évidence exprimant les idiosyncrasies de l’auteur, ainsi que la diversité de ses sensations et de ses états d’esprit. Des cases avec bordures et alignées en bande, des cases sans bordure, des cases en inserts, un portrait en pleine page, des collages comme la carte d’identité de son père, ou un extrait d’un dictionnaire pour la définition du mot Mouche, des cases avec un texte accolé à l’extérieur de la bordure, des cases comme collées sur une illustration, etc. Et même deux pages d’une autre bande dessinée réalisée par Charlie Schlingo, ou encore sept pages en miniature extraites de Passe le temps (1982) parce que Baudoin souhaite expliquer en quoi il s’est permis un écart avec la réalité des faits, et pour quelle raison. De manière similaire, il joue également avec les registres graphiques, allant d’un croquis pour représenter sa mère, à des cases à la plume jouant avec différents registres picturaux comme l’expressionnisme ou le cubisme. Par exemple, il cite explicitement Alberto Giocometti (1901-1966). Une véritable aventure artistique.



S’il s’agit d’une découverte pour lui, le lecteur peut se trouver décontenancé par cette succession de scénettes et de réflexions qui semblent sauter sur coq à l’âne, au gré de la fantaisie de l’esprit de l’auteur… ce qui lui donne déjà un fil directeur. Ce papillonnage apparent se fait sur la logique des associations d’idées de Baudoin. S’il est déjà familier d’autres ouvrages de cet auteur, le lecteur identifie sa manière à lui de mettre en lumière le phénomène de simultanéité : rapprocher des faits ou des événements pour les juxtaposer dans un effet de coexistence, pour souligner la variété de l’existence, de l’expérience humaine, et la part d’arbitraire qui y préside. Avec cette idée en tête, la balade d’une localisation à l’autre fait sens : Vitrolles, Barcelone, Beyrouth, Villars-sur-Var, Paris, Nîmes, Orange, Tokyo, Nice. Il remarque également qu’il n’y a pas de répétition au fil de la succession de moments, finalement pas si épars que ça, et même en rien erratique. La narration lui apparaît alors comme un assemblage sophistiqué, un flux de pensée re-structuré, ré-articulé, pouvant aussi bien s’envisager comme une approche pour suggérer au lecteur (et à l’auteur lui-même) toute la vie intérieure de sa mère, c’est-à-dire des processus cognitifs et émotionnels invisibles pour ses interlocuteurs (ce qui peut leur faire dire que : C’est comme si quelqu’un avait débranché deux ou trois fils dans son cerveau.) et l’existence en fait d’une logique invisible et bien réelle dans l’esprit de Louise.


Dans le même temps, l’auteur expose des souvenirs qui lui appartiennent, et non ceux de sa mère, qu’il transcrit de son mieux, avec sa sensibilité. Le lecteur sent s’y dégager deux thèmes principaux. Edmond est confronté à la sénescence de sa mère, à sa mortalité, ce qui lui fait se souvenir de cette fois où il avait assisté à l’embolie cérébrale de son père, un autre instant au cours duquel la mortalité de son parent était devenue tangible et traumatisante. De fil en aiguille, cela le ramène à un souvenir qu’il avait raconté dans une précédente bande dessinée : la mort d’un chien. Il avait sciemment transformé la vérité, car cette dernière lui semblait trop atroce à raconter. Le thème de la mortalité s’accompagne de celui du souvenir. En les racontant, l’auteur fait l’expérience de façon répétée que certaines circonstances se sont déjà effacées de son esprit, certaines sensations. Des détails lui échappent, alors que sur le moment il était convaincu qu’il s’en souviendrait toute sa vie. La mémoire s’étiole et se transforme. Pour finir, Edmond fait observer les vagues à Mathilde, en commentant. Il lui demande de bien regarder les vagues qui arrivent, d’en choisir une, de rester avec elle jusqu’à ce qu’elle vienne mourir ici sur la digue. Ça y est. Cette vague était. Il n’y en avait jamais eu une comme elle. Il n’y en aura plus jamais. D’autres lui ressembleront, mais plus jamais exactement identique. Elles sont toutes uniques. Pas le temps de les peindre de les dessiner. On aurait pu la photographier, la filmer… Mais comment avec un film reproduire la densité de l’air qu’elle déplaçait, l’espèce de poids qu’elle faisait remonter des profondeurs, la totalité de l’horizon d’où elle arrivait ?


Cette poussière dont il est fait éloge fait référence au fait qu’on est poussière, et qu’on retournera à la poussière. L’auteur réalise une reconstitution de la mémoire sur la base du flux de pensée, de l’association d’idées, de la mémoire fragmentée de sa mère, abordant les thèmes de la mortalité, de la mémoire qui s’étiole et du souvenir imparfait et incomplet que l’on peut conserver d’un autre être humain. Il met en œuvre une narration visuelle d’apparence hétéroclite qui lui permet de montrer différentes facettes de ce questionnement et des expériences de vie qui le nourrissent. Extraordinaire.



mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



mardi 8 juillet 2025

Loire

Je voudrais penser comme un fleuve.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Étienne Davodeau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-seize pages de bande dessinée. En exergue se trouvent deux citations, une de Philippe Descola, extraite de son ouvrage Par-delà nature et culture (2005), une autre d’une allocution de Bruno Latour, devant la Commission du Parlement de Loire, Tours, le 19 octobre 2019.


Un homme traverse à pied le long pont qui enjambe la Loire à Les Ponts-de-Cé. Il parvient au carrefour sur l’autre rive. Cela fait longtemps que Louis n’est pas revenu ici, depuis des années. Il fait encore une partie du chemin en auto-stop, puis il se fait déposer à quelques distances de sa destination, car il a décidé de finir son chemin à pied. Avec son petit sac baluchon à l’épaule, il marche tranquillement le long de la berge. Il croise un cycliste, il passe devant une maison isolée, le fleuve est calme et tranquille, la lumière orangée. Au beau milieu d’un chemin longeant un champ, totalement isolé, il cède à une impulsion du moment, il n’y a personne. Il se déshabille et laisse ses vêtements sur la rive. Il entre progressivement dans l’eau, il s’asperge le visage. Il s’immerge totalement, il se laisse flotter sur le dos, il fait quelques mouvements de crawl. C’est vrai, c’était il y a quelques années et il était plus jeune. Mais il s’est baigné là des dizaines de fois, et jamais il ne s’était fait piéger pas le courant. Lutter ne sert à rien. Essayer de se détendre. Laisser faire. Flotter. Il passe devant un pêcheur et son fils qui lui demandent si tout va bien, il répond : Impeccable. Il dérive le long d’un bateau et il répond qu’il n’a pas besoin d’aide, que tout va bien. Le batelier l’avertit que le coin est dangereux et que ce n’est pas très malin de nager juste dans le chenal.



Louis a dérivé sur deux ou trois kilomètres. Passé le premier moment d’inquiétude, c’est une belle balade. Bon, ça aurait pu être plus simple si le courant ne l’avait pas déposé sur la rive d’en face. Il ne se voit pas sonner à poil chez des gens. Il lui reste donc une solution qui devrait lui sembler complètement idiote. Mais là, non. Attendre la nuit noire. Et hop ! Lui, il est juste revenu pour revoir une vieille amie. Et bien sûr, à ce moment-là, il ignorait tout de ce qui allait suivre. Mais quoi ? Maintenant, il se dit que c’est sans doute la plus belle façon de revenir vers elle. On peut trouver ça un peu ridicule. Passé le pont, il remonte le courant. Et ces quelques kilomètres, c’est comme une remise à flot d’une période de sa vie. Une période heureuse. Avec elle. Tout nu, Louis marche sur le chemin de halage, remontant vers l’endroit où il a laissé ses affaires. Il effraie un oiseau de nuit. Il passe sur un pont en se détournant au passage d’une voiture, il traverse un village totalement endormi. Il continue à marcher le long de la berge. Il découvre qu’il est en train de traverser un champ d’orties, mais après y être entré. Malgré tout ça, il ne regrette rien. C’est une nuit magique.


Le titre se résume à un mot unique qui met en avant le fleuve Loire, et l’image de couverture se trouve dépourvue de présence humaine, le personnage principal étant également la Loire. Au cours du récit, le lecteur parcourt plusieurs pages contemplatives, dépourvues de mot, focalisées sur différents endroits du fleuve et de ses berges, parfois avec des activités humaines : au total vingt-et-une pages, souvent construites sur la base de quatre cases de la largeur de la page pour jouir d’un effet panoramique. Avec le personnage principal, le lecteur observe ainsi les belles couleurs de l’eau, en particulier quand Louis s’y baigne, un impressionnant travail de restitution en couleur directe. Il constate que l’eau est aussi calme de jour que de nuit, avec des teintes nocturnes beaucoup plus restreintes. Il reconnaît aussi bien les chemins de halage que les rives boueuses, les clôtures de champ, les herbes folles, sans oublier l’épisode avec les orties. Il constate à quel point le paysage s’avère changeant en fonction du moment de la journée et des conditions climatiques. Au fil des séquences, il voit également différentes formes de l’activité humaine : les barques de plaisance échouées sur la grève, un petit bateau à moitié coulé, des pécheurs isolés, des enfants qui sautent dans l’eau, un barrage, une station de pompage, une installation artistique, etc.



Le lecteur prend plaisir à cette forme de vagabondage dans des zones semi-naturelles, une balade ordinaire au bord du fleuve, à différents niveaux, chaque fois, avec ce fleuve quasi immobile et toujours indifférent. Il s’adapte au rythme des promenades et des contemplations, qui s’avère parfaitement en phase avec l’histoire. Plutôt qu’une intrigue à proprement parler, il s’agit d’un moment à la fois banal, à la fois totalement particulier dans l’histoire d’une demi-douzaine de personnes qui font connaissance pour la première fois ou presque pour certaines. Le point de départ est exposé dans les premières pages : Agathe a convié, par personne interposée, ses anciens amants à venir la rejoindre dans sa maison à proximité de la Loire. Ainsi, Louis, qui a vécu cinq ans avec elle se rend chez Lydia & Samuel qui ont hérité de la maison d’Agathe, et arrivent bientôt Djalil, qui a vécu trois ans avec elle, Suzanne, puis Nicolas. Ce sera l’occasion également de retrouver Laure, la fille d’Agathe, et de faire connaissance avec Zélie, la fille de Laure. Puis viendra le temps que chacun rentre chez soi. Au travers des brefs échanges, le lecteur comprend que Agathe était une femme très indépendante et libre, qu’elle a dû avoir de nombreux amants et conjoints, dont seulement quatre ont accepté son invitation. Elle a donc eu une fille sans jamais indiquer qui en est le père. Le lecteur adopte le point de vue de Louis, et se projette dans ses attentes. Il lui tarde de retrouver Agathe, ce qui ne se produira pas pour une raison incontournable. Il espère bien en apprendre plus sur cette femme et sur sa vie, au cours des échanges entre ses anciens amants qui vont ainsi l’évoquer, et… il en sera pour ses frais. La présence d’Agathe se fait sentir, toutefois l’objet du récit se trouve ailleurs.


Voilà un récit très particulier dans son approche : le titre est explicite, l’argument initial semble annoncer l’importance d’une femme, son déroulement correspond bien à la Loire comme personnage principal, perçue au travers des protagonistes. La narration visuelle emmène le lecteur au bord du fleuve, avec des traits de contour fins et légers, complétés par une mise en couleur directe nuancée et observatrice. En fonction de son état d’esprit à tel ou tel moment du récit, le lecteur va être plutôt sensible à telle caractéristique qu’à telle autre. Ainsi lors de la promenade nocturne dans le plus simple appareil, son intérêt peut se porter sur la représentation du pont au-dessus de la Loire : la forme du tablier, des piles, le motif géométrique de l’entrecroisement des poutrelles, les courbes inattendues du garde-corps en contraste les angles droits des poutrelles. Plus loin, il ne demande qu’à participer lui aussi à la préparation du repas en terrasse de la maison, une scène banale : découper les tomates, préparer le melon utiliser le moulin à salade, aller chercher de la ciboulette dans un pot derrière a cabane, sortir la bouteille qui est au frais, etc. Il sent une pointe de tristesse s’enfoncer en lui quand Louis se tient sur une chaise dans une chambre d’hôpital au chevet de José que la maladie a empêché de venir. Le bédéaste a opté pour une direction d’acteurs naturaliste, calme et mesurée, sans dramatisation particulière.



D’un côté, ce court séjour en bord de Loire peut paraître bien commun aux yeux du lecteur, s’interrogeant sur l’intérêt d’un séjour si peu touristique. De l’autre, il remarque la diversité de ce qui est représenté, la richesse de l’environnement. Il se fait la réflexion qu’il ne prend parfois conscience de cette multitude de petites choses que fortuitement. En page dix dans une petite case, un oiseau est dérangé par le passage nocturne de Louis. En page vingt-et-un, un bel oiseau prend son envol au-dessus de la surface de l’eau sur un magnifique camaïeu jaune en arrière-plan. En page trente, un renard se tient à l’abri des herbes en observant un point devant lui. En page quarante-six, un héron avance précautionneusement dans l’eau. De temps à autre, un vol d’oiseaux parcourt le ciel. L’auteur a dû effectuer un séjour conséquent dans cette région, et il est doué d’un sens de l’observation attentionné pour rendre ainsi compte des détails d’autant de facettes de cet environnement, pour pouvoir restituer autant de particularités, avec une telle justesse. Au point que l’ouvrage se conclut avec Louis indiquant qu’il voudrait penser comme un fleuve.


La narration visuelle raconte donc les différents aspects des vies humaines, ainsi que de la faune et de la flore dans cette région. Rapidement, l’esprit du lecteur en vient à établir des connexions entre différents éléments, à effectuer des rapprochements, à en déduire des liens de causalités, à y voir des métaphores. Au travers des propos de Louis, il apparaît que sa relation avec Agathe est indissociable de ce lieu, au point que la présence de la Loire peut être ressentie comme une métaphore de celle d’Agathe. Si cette dernière est absente voire morte, qu’est-ce que cela signifie pour le regard que porte Louis sur la Loire ? Il prend l’envie irrépressible à Louis de se baigner nu dans le fleuve, de se défaire de tous ses vêtements : une autre métaphore ? Une façon de se débarrasser de sa façade sociale, entre le déguisement et le fardeau, pour se plonger dans l’élément liquide comme un retour à la naissance ? Lorsqu’elle se présente aux anciens amants, Laure se livre à une véritable profession de foi : elle sait d’où elle vient, elle vient d’ici, elle est d’ici. Elle rend explicite que l’environnement dans lequel elle a grandi et s’est développée l’a façonnée, qu’elle est un produit du terroir. Au cours du récit, il est également question de ne pas opposer ses émotions à sa raison, de ne pas vivre dans le passé, avec un constat conscient du temps qui passe, de la confiance à accorder aux jeunes. Au cours d’un repas, Suzanne raconte une anecdote sur un chevreuil blessé, que l’inconscient de Louis transforme en symbole pendant un rêve, voire en métaphore pour Agathe. Finalement sur le plan narratif, il se passe bien plus de choses qu’un simple séjour en bord de Loire.


Un ouvrage en forme d’ode à la Loire ? Oui, l’auteur la représente avec plaisir, avec un sens de l’observation remarquable, avec des dessins faisant honneur aux ambiances lumineuses, au cours paisible, aux différentes composantes de son écosystème, aussi bien naturelles que la faune et la flore, aussi bien relevant des nombreuses manifestations de l’activité humaine. Un récit nonchalant et indolent, au rythme de l’écoulement quasiment insensible du fleuve ? Les enjeux et les réflexions du récit imprègnent doucement et discrètement le lecteur : le temps qui passe, les disparus et ce que la mémoire garde d’eux, les rencontres qui rapprochent, les souvenirs communs ténus et la distance qui sépare les existences, la pertinence des nouvelles générations, la fugacité de certaines choses (comme l’essor des voyages en avion). Une balade en mode détente, révélant ses saveurs et sa profondeur avec une infinie douceur.



mardi 15 octobre 2024

Fournier, ma vie de rêves

… comme l’enfant qu’il était et qu’il est resté par bien des côtés


Ce tome contient dix-huit histoires à caractère autobiographique, ainsi qu’un copieux dossier final de trente-cinq pages, intitulé Crobards, archives et compagnie. Son édition originale date de 2024. Il est l’œuvre de Jean-Claude Fournier pour le scénario, les dessins, les couleurs et les souvenirs. Il s’ouvre avec une préface écrite par Emmanuel Lepage : un texte d’une page intitulé Jean-Claude Fournier est un passeur, agrémenté d’une photographie en pleine page, en vis-à-vis. Il compte une centaine de pages de bande dessinée, auxquelles ils convient d’ajouter des textes intercalaires entre chaque histoire, agrémentés de documents d’archives, et le dossier final qui comprend également des pages de bandes dessinées.


Drôle de tête, une page : Hôpital Tenon à Paris, le 21 mai 1948, à 21 heures, naissance de Jean-Claude Fournier, beau bébé, avec un crâne en pain de sucre. Le médecin accoucheur rassure les parents, : dans quelques jours il n’y paraîtra plus, le crâne va être manipulé, pressé, malaxé, massé, comprimé, il pourra même arriver qu’on lui souffle dedans. Le papa de Jean-Claude était parti à Paris pour échapper au STO. Avant de quitter le garage familial de Saint-Quay-Portrieux, il avait laissé un futur rejeton, en cadeau à sa maman. Comme elle tenait absolument à être près de son mari pour accoucher, elle partit pour la capitale en train, dans des conditions effroyables : c’était la guerre et l’Occupation… Il a donc vécu les trois premiers mois de sa vie à Paris, mais avec une tête redevenue normale en quelques jours, comme l’avait annoncé le médecin. Hélas, ainsi que ce brave homme l’avait redouté, il est diabétique !



Noël en auto, neuf pages ! Noël est encore loin, mais Jean-Claude et ses copains pensent déjà au cadeau qu’ils vont demander. Un appareil photo pour Jacky, une voiture pour Jean-Claude et pour son petit frère. Leur famille habitait un petit appartement en bois à l’intérieur d’un grand garage en tôle. Comme c’était au bord de la mer, le vent provoquait toutes sortes de bruits. Mais, c’est cette nuit-là que tout commença… Michel et Jean-Claude sont réveillés en pleine nuit par un drôle de bruit qu’ils n’arrivent pas à identifier. Le lendemain matin au petit-déjeuner, les parents sont très surpris de ce que racontent leurs deux fils, car ils n’ont rien entendu. – Parking diabolique, deux pages : le soir, le petit Jean-Claude a très peur de la profonde obscurité qui règne dans la maison, il se rend donc aux toilettes à tâtons. En bas de l’escalier, dans l’obscurité, il se fige : il a l’impression que plusieurs dizaines d’yeux l’épient. – Première BD, trois pages : Jean-Claude est très mauvais en sport à l’école, que ce soit le monter de corde, la course à pied, ou pire encore le football. Un jour, il se fait dribbler, et il chute lourdement, avec pour conséquence le bras gauche cassé et un plâtre pour un mois. Quelques jours plus tard, le maître d’école annonce un concours de bande dessinée proposé aux élèves de côte-du-Nord, sur le thème de la prévention routière.


Le texte de quatrième de couverture explicite la nature du contenu : l’auteur retrace les anecdotes qu’il réservait jusque-là à sa famille et ses amis. Le lecteur peut être attiré par cet ouvrage parce qu’il connaît déjà l’œuvre de ce bédéiste et que sa curiosité le porte à en savoir plus, ou parce qu’il est curieux de découvrir lesdites anecdotes qui portent pour partie sur des auteurs qu’il admire, à commencer par André Franquin (1924-1997, créateur du Marsupilami et de Gaston Lagaffe), ainsi que Maurice Tillieux (1921-1978, créateur de Gil Jourdan), Arthur Berckmans (1929-2020, dit Berck, créateur de Sammy), Willy Maltaite (1927-2000, alias Will, un des piliers du journal de Spirou), et même un voyage en avion avec Morris (Maurice de Bevere, 1923-2001, créateur de Lucky Luke). Dans la préface, Emmanuel Lepage loue les qualités de Jean-Claude Fournier : il a toujours su se renouveler et explorer d’autres champs graphiques et narratifs. Il continue : il a su s’affranchir de cette école franco-belge qui a bercé son enfance, éveillé son désir de bande dessinée, tout en y étant profondément ancré, c’est sûrement pour ça qu’il dessine toujours aujourd’hui avec passion, comme l’enfant qu’il était et qu’il est resté par bien des côtés. En effet, la narration est bon enfant : enjouée, sans méchanceté à part pour le récit Le gang des démolisseurs (sept pages) qui évoque son départ de la série Spirou en 1980, avec des dessins dans un registre réaliste simplifié, avec parfois quelques exagérations enfantines.



JC Fournier raconte une petite vingtaine d’anecdotes : la forme de son crâne à la naissance (une page), la préparation d’un cadeau de Noël par ses parents (neuf pages), sa première BD en école primaire (trois pages), sa fascination pour les bateaux-bouteilles (deux pages), un trajet en vélomoteur et en bicyclette de nuit à travers la Bretagne rurale pour aller voir un concert de bagad (dix pages), les premiers voyages à Bruxelles pour séjourner dans l’atelier d’André Franquin qui lui prodigue des conseils pour devenir meilleur professionnel (dix-neuf pages), les blagues entre collègues (deux histoires), la situation conflictuelle qui l’a amené à quitter la série Spirou (sept pages) et ce qu’il a fait après (neuf pages) en particulier sa collaboration avec Zidrou (Benoît Drousie) pour la création des personnages de la série Les Crannibales (huit tomes, de 1998 à 2005).


En fonction de sa familiarité avec l’auteur, le lecteur s’attend peut-être à retrouver une narration visuelle tout public, voire enfantine, à l’identique de ses pages pour Spirou (série dont il a pris la suite d’André Franquin, et dont il a réalisé les albums 20 à 23 et 25 à 29, soit neuf albums), ou celles de sa série Bizu. Ou alors il a plutôt en tête une narration visuelle plus adulte, celle du diptyque Les chevaux du vent (2008 & 2012, scénario de Christian Lax) ou du diptyque Plus près de toi (2017 & 2019, scénario de Kris / Christophe Goret). Pour ses souvenirs et anecdotes, Jean-Claude Fournier réalise des dessins plus proche d’un registre réaliste et descriptif, avec parfois quelques exagérations ou simplifications telles que des gros nez ou de bonnes bouilles bien rondes. Il utilise un trait très fin pour le détourage des individus et des objets, ainsi que pour les décors, un peu tremblé par moment, ce qui génère un effet de dessin empreint de spontanéité, avec une sensation humoristique bon enfant en toute circonstance, même dans les moments difficiles. Le lecteur peut y voir comme une politesse et un symptôme d’humilité : l’artiste ne souhaite pas attribuer plus d’importance que ça à ses petits moments de vie personnelle, finalement pas grand-chose au regard de l’histoire de l’humanité.



Dans le même temps, le lecteur ressent la narration visuelle comme construite et variée, l’expérience professionnelle infusant chaque page. L’artiste maîtrise à merveille le dosage de ses effets comiques, en particulier dans les expressions de visage, les moues et les mimiques. Il sait passer d’un registre mesuré et sérieux (tout est relatif) d’adulte, à des facéties enfantines (en particulier les farces de Maurice Tillieux lors des voyages en train). Il prend soin de dessiner les décors très régulièrement afin que le lecteur garde à l’esprit à chaque instant l’environnement dans lequel se déroule le souvenir : maternité, appartement familial, garage, salle de classe, infirmerie, maison d’un oncle, défilé d’un bagad dans les rues de Saint-Malo, lande bretonne et route de campagne, atelier de Franquin et magasin de fournitures de dessin, trains et compartiments, bureaux des éditions Dupuis, caravane, centrale nucléaire, etc. La mise en couleurs est réalisée à base d’aplats uniformes, avec parfois le recours à l’aquarelle le temps de quelques cases. L’auteur imagine des prises de vue variées, y compris pour les phases de dialogue statiques. Il a recours à un petit personnage à gros nez dans une tenue blanche à gros boutons noirs de Pierrot pour une case explicative, ou une transition entre deux moments. Sans en avoir l’air, la narration visuelle s’avère d’une grande richesse.


Le lecteur apprécie de côtoyer des individus majoritairement sympathiques, quelques-uns facétieux, avec souvent le sourire aux lèvres, à la seule exception de cette terrible réunion de Fournier avec les responsables éditoriaux de Dupuis en 1980, qui a conduit à son abandon de la série. L’amateur de bande dessinée se délecte de ces anecdotes de cet environnement professionnel vu de l’intérieur. La personnalité de Maurice Tillieux. L’amitié développée avec Willy Maltaite (Will). Il se sent privilégié d’assister à la rencontre entre Fournier et Franquin, la manière dont ce dernier le prend sous son aile et l’aide à progresser en critiquant ses planches de manière constructive. La version de Fournier quant à son départ de la série Spirou, avec le contentement de pouvoir découvrir les cinq planches commencées pour le tome La maison dans la mousse, jamais réalisé.



Le lecteur néophyte y trouve également son content. Il découvre un moment clé dans l’histoire de la bande dessinée franco-belge : la reprise de Spirou après Franquin. Il observe le témoignage d’une époque, avec des rapports sociaux plus policés, le port quasi généralisé de la chemise, avec ou sans cravate (et un nœud papillon pour Morris). Quelques modèles de voiture d’époque, dont une deux-chevaux. Une forme de camaraderie entre les différents bédéistes travaillant pour Dupuis. Il est ramené à la dure réalité des propriétés intellectuels quand l’éditeur impose une alternance d’auteurs pour produire plus d’albums, en opposition totale avec le sentiment de responsabilité personnelle de l’auteur vis-à-vis du personnage qu’il a contribué à développer comme si c’était sa propre création. Enfin, la réelle modestie et l’humilité de l’auteur s’avèrent compatibles avec des récits personnels et intimes, au travers desquels le lecteur en apprend plus sur lui. Certaines anecdotes combinent la dimension sociale de l’époque et le chemin de vie, telle celle sur la dédicace dans une centrale nucléaire.


Un recueil de souvenirs d’un auteur de BD… S’il le connaît déjà, le lecteur est enthousiaste à la promesse d’en apprendre plus sur Jean-Claude Fournier, de retrouver sa personnalité assurée et modeste, et de profiter d’un regard dans les coulisses. S’il ne le connaît pas, il peut nourrir quelques doutes quant à l’intérêt que présente un tel ouvrage. Il est vite charmé par la personnalité de l’auteur, et très heureux de pouvoir partager ces moments avec lui. Il ressent que derrière l’apparence peut-être fruste des dessins, se trouve une narration visuelle riche et sophistiquée, le fruit de décennies de pratique.



mardi 11 juin 2024

L'homme miroir

On ne trouve jamais un Rembrandt dans les combles d’une vieille baraque.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2024. Il a été réalisé par Simon Lamouret, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une demi-page de remerciements dans laquelle l’auteur précise qu’un livre ça peut prendre du temps et que trois années lui ont été nécessaires à l’élaboration de celui-ci. La couverture présente la particularité que la silhouette de l’homme assis est découpée dans le carton fort, laissant voir la page en-dessous.


La Roseraie – Vente domaniale pour cause de succession vacante. Dépendance de la maison de maître début XIXe (la bâtisse principale ne fait pas partie de la vente). Composée de cinq pièces de plain-pied : 108m² plus 300m² de terrain. Cadastré BC 252 lot 153. La propriété est encombrée. Le débarras sera à la charge de l’acquéreur. Le bien est vendu en l’état et situé en plaine agricole et boisée à 10mn de Ste-Chabelle – Accessible par transports en commun, à proximité des autoroutes A48 et A49. Mise à prix : 25 000 euros. En fin de journée, Élise arrive en voiture à Sainte-Chabelle, une petite ville de province. Elle s’arrête devant la dépendance, rentre sa voiture dans la cour, referme le portail. Elle prend sa valise dans sa voiture et rentre dans la maison. Elle appuie sur l’interrupteur : pas de lumière, il n’y a plus d’électricité. Elle utilise la torche de son téléphone et constate le fouillis présent dans chaque pièce. Elle se rend aux toilettes et s’y installe tout en ramassant une carte postale par terre pour la lire, pendant qu’elle urine. Un homme écrit à son amour et il évoque le mauvais temps, ainsi que ses marches qui lui permettent de réfléchir à l’avenir de façon plus sereine. Élise l’imagine dans son bain dans cette même salle de bain et sa compagne qui finit sur les toilettes et remonte sa culotte. Élise tire la chasse d’eau, conserve la carte postale avec elle et continue de visiter les pièces de la maison. Devant le bazar généralisé, elle décide de s’installer sur le canapé.

Son téléphone portable sonne : sa mère l’appelle. Élise lui indique qu’elle est arrivée à l’instant. Elle demande à sa mère quand Tom leur amène Antoine. Elle se demande qui achète une baraque sans la visiter. Elle prend le flacon d’armagnac sur la table basse devant elle et elle en boit une gorgée. Enfin, c’est trop tard pour regretter. Elle demande à parler à son père et elle lui fait un état des lieux : on ne voit pas grand-chose, mais ça a l’air à peu près en bon état, enfin pour une maison inhabitée depuis trente ans. Elle continue : les fenêtres n’ont pas l’air cassées, du moins dans les pièces qu’elle a explorées en arrivant. Elle n’a aucune idée s’il y a des vices cachés : elle n’est pas maçon, ni plombier. La maison a l’air de tenir debout, ça sent l’humidité et il y a pas mal de poussière, un peu comme avant chez mamie. De toute façon, ils verront tout ça demain. Elle raccroche, elle s’allonge sur le canapé sous une couverture, et elle éteint la lumière.


Quel étrange album : une couverture avec une silhouette découpée, c’est-à-dire une forme ludique plutôt à destination des enfants. Une bande dessinée entièrement peinte, avec un degré de simplification dans les représentations tout en conservant un haut niveau de détails. Des cases sans bordure tracée, des formes sans trait de contour. Une introduction d’une dizaine de pages dépourvues de mots à l’exception de la carte postale. Une période de quelques jours peut-être quelques semaines où Élise s’installe dans une maison achetée sans la visiter au préalable, avec son fils Antoine, et l’aide de ses parents Rachel et Philippe. Les gestes du quotidien pour débarrasser les pièces de tout le bazar qu’elles contiennent, de tous les souvenirs accumulés et laissés en plan. Chaque personnage réagit à sa manière à ces circonstances qui l’amènent à manipuler les vestiges de la vie d’une autre personne, décédée depuis, ce qu’il reste d’une vie. Chacun à sa manière réagit en accordant une importance nulle ou significative à ce qu’il trouve, à ce qu’il manipule, ce que cela réveille ou suscite en lui de manière consciente ou inconsciente. En cela, cet absent joue bien le rôle de miroir, reflétant un trait de caractère ou un souvenir chez l’un et l’autre. L’auteur va un peu plus loin que ça, évoquant quelques bribes de la vie de l’ancien propriétaire, montrant le contexte dans lequel il a utilisé ces objets, ces outils… ou au contraire en laissant le mystère.

L’auteur développe cette situation sortant de l’ordinaire, en la racontant de manière pragmatique : la suite de petites actions qui vont permettre de déblayer cette maison, le comportement banal de chacun des quatre personnages : la mère Élise, ses parents Rachel et Philippe, son fils Antoine. Tout comme eux, le lecteur est submergé par la quantité d’affaires présentes dans la maison : il ne semble pas y avoir un seul endroit épargné par l’accumulation de choses diverses, laissant présumer un comportement compulsif. Dans la page douze, il regarde la salle à manger, puis la cuisine en vue subjective, par le regard d’Élise : la table pas débarrassée, l’horloge comtoise, le papier peint aux motifs chargés, la vaisselle sens dessus dessous dans la cuisine. Puis les toilettes : des piles de journaux par terre et sur la cuvette. Puis la chambre : le lit ouvert mais pas défait, les vêtements en désordre. Une autre pile de journaux dans le couloir, des tableaux aux murs, une platine disque dans le salon, un piano, des fauteuils, un chapeau, des guéridons, des lampes, un pot à bonbons, un porte-bougie avec sa bougie, un paquet de cigarettes, un flacon d’armagnac, des revues, etc. Le lecteur finit par être aussi étourdi qu’Élise, par le nombre d’objets, par la perspective de devoir débarrasser tout ça.


Alors que les dessins semblent un peu simplifiés, le lecteur constate la densité d’informations visuelles à chaque page. Le grand-père effectue la révision de son camping-car avant d’aller chercher son petit-fils et de se rendre chez fille : l’alignement de pavillons est représenté dans des couleurs gaies, il ne manque pas une brique au pourtour des fenêtres, une poubelle est sortie sur le trottoir, un couple est en train de finir de mettre ses affaires dans le coffre de leur voiture, le lecteur peut également voir le tracé des places de stationnement, un mât d’éclairage, les végétaux dans les jardins, un escalier pour accéder à un perron, les fils électriques et leurs poteaux, etc. Le trajet en camping-car se déroule sur sept pages et le lecteur peut voir le paysage défiler, chaque lieu différent et bien décrit. Le premier midi, la petite famille mange sur une table dans le jardin et tout est là : les couverts, les assiettes, les verres, la bouteille d’eau en plastique, la bouteille de vin en verre, les chaises de jardin, l’herbe qui n’a pas été tondue depuis longtemps, les arbres et leur feuillage, la maison de maître en arrière-plan et sa clôture, le muret du jardin. Il est possible que le lecteur n’y prête pas attention à ce moment-là, toutefois s’il y revient par la suite, il constate que la brèche est déjà bien présente dans cette page cinquante-cinq. L’artiste fait montre du même investissement pour chaque endroit : chaque pièce de la maison dont le garage, le marché, les champs avec les chasseurs, une chambre de bonne pour Hannah et François, la déchetterie, un paquebot, un désert de sable, un paquebot, etc.

L’artiste adopte également une approche naturaliste pour les personnages : les gestes mesurés des grands-parents et leur visage creusé par les rides, les postures typiques des enfants pour Antoine et sa bouille ronde, les gestes plus assurés et plus confiants d’Élise. Chacun de ces personnages acquiert une vie propre sous les yeux du lecteur, une belle épaisseur et une forte plausibilité. Il sourit en voyant que la taille de police est un peu plus grande dans les phylactères du grand-père pour souligner qu’il parle un tout petit peu trop fort du fait de son audition défaillante. Il le voit absorbé dans son monde, complètement investi dans la remise en route de la Deux-Chevaux, complètement désemparé par l’absence de son épouse partie passer quelques jours seule au bord de la mer. Il ressent la douleur du faux mouvement d’Élise en déchargeant un frigo neuf. Il compatit à son mélange d’exaspération et d’inquiétude en voyant la réponse négative de la mairie après son entretien. Il éprouve une vive inquiétude en voyant Antoine manipuler un fusil totalement inconscient du danger d’une telle arme à feu. Il est en pleine empathie avec Rachel, la plus affectée par les souvenirs de la vie de cet inconnu.


L’auteur sait montrer comment chacun des quatre principaux personnages réagit à différents objets, avec une incidence également de nature différente. Le récit tient pleinement la promesse du titre : les artefacts résiduels de la vie du défunt agissent comme un miroir renvoyant la mère, les grands-parents, l’enfant à une partie d’eux-mêmes. Il montre également ce qu’une partie de ces objets a réellement signifié pour leur propriétaire à une époque de sa vie. Le lecteur ressent que le même processus se produit en lui : les personnages s’apparentent également à un miroir de différentes facettes de sa vie. Une remise en question de sa vie professionnelle, un autre regard sur sa relation amoureuse avec son partenaire de vie, sa passion ou son occupation lors des moments qui lui appartiennent pleinement, ses regrets ou sa nostalgie d’un chemin de vie que le hasard des circonstances l’a amené à délaisser, son rapport à la mort et au temps qui passe. Derrière la banalité pragmatique de faire place nette dans une maison, se trouvent des questions existentielles pour lesquelles il n’existe pas une seule réponse, encore moins une bonne réponse.


Un point de départ riche et fascinant : faire ressortir les points saillants de sa propre vie en découvrant des vestiges de l’intimité de celle d’un autre. La narration visuelle s’avère douce et d’une richesse extraordinaire, tant pour les détails, les lieux, l’expressivité de chaque personnage en fonction de son âge. Le récit se calque sur les actions ordinaires consistant à débarrasser une maison, avec quelques événements de la vie de tous les jours, en même temps cette vie intérieure qui réagit par automatisme à ces souvenirs d’un inconnu, renvoyant l’image de ses propres choix, de ses habitudes, de ce qui a été laissé de côté. Profond et sensible.