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mardi 1 septembre 2026

Au temps pour elle

Là, elle va prendre une grosse claque, la routine…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Elle a été réalisée par Christophe Cazenove & Stéphanie Mullié pour le scénario, et par Céline Theraulaz pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Giovanna-Rose termine une tournée marathon de deux ans avec une dernière prestation dans le théâtre de monsieur Braxton, avec trois accompagnateurs, c’est-à-dire deux violons et une contrebasse. Elle est actuellement dans ledit théâtre assise à son piano, en train de répéter les morceaux de musique classique qu’elle doit interpréter le soir-même, dans quelques heures. Quand soudain elle s’arrête, avec la sensation que ses mains ne lui obéissent plus, ne veulent plus se prêter à l’interprétation musicale sur les touches du piano. Dans le même moment, Elvina et Jim descendent du taxi qui les a amenés devant le théâtre. Elle pénètre élégamment dans le bâtiment, son violon à la main, alors qu’il est fortement empêtré par la taille de son violoncelle. Elle le chambre, en lui demandant s’il a déjà pensé à l’harmonica ? Au triangle ? Ils pénètrent sur la scène où se trouve le piano et ils sont accueillis par Rigon, le deuxième violon, qui est en train de tapoter sur le couvercle du piano, sans qu’ils ne se rendent compte de la présence de la pianiste. Ringo les informe que Giovanna-Rose est bloquée… elle est bloquée du piano. Elvina soupçonne Ringo de l’avoir traînée dans les bars. Jim la reprend immédiatement : ce n’est pas dans ses habitudes de boire.



Ringo continue de les informer : Hier à la répète, Giovanna-Rose a senti qu’un truc n’allait pas, alors elle a demandé à Braxon, le propriétaire, si elle pouvait passer la nuit ici. La pianiste ajoute qu’elle voulait jouer toute la nuit, mais que dalle ! Nada ! Nothing ! Walou ! Elvina indique qu’il leur reste plusieurs heures pour trouver une solution. Jim lui fait faire quelques exercices de décontraction des doigts : ils ont l’air de bien fonctionner. Tout à coup, un fort bruit se fait entendre : c’est la femme de ménage qui pénètre dans la salle pour passer l’aspirateur. Ils lui demandent d’éteindre son appareil électroménager, et les laisser travailler. Elle accepte de sortir en comptant sur eux pour pas lui rajouter de travail, alors que la pianiste est en train d’essuyer son instrument. Elvina reprend la conduite de la conversation : elle anticipe, elle prévoit, heureusement qu’elle est là pour le faire, ils ne vont pas attendre le dernier moment pour chercher une solution, il faut la remplacer ! Jim est particulièrement opposé à cette idée de remplacement. Ringo ironise pour mettre en évidence qu’il n’y a pas d’autre pianiste disponible et du niveau de Giovanna-Rose. Jim conclut : elle est irremplaçable. C’est à ce moment qu’entre Clémentine, la chargée de relations publiques. Elle est tout exaltée : les réseaux ne parlent que du concert du soir.


Les auteurs placent leur personnage principal au pied du mur dès les premières pages : un concert d’une grande importance à assurer et plus rien, un blocage total, une impossibilité de jouer, sans cause apparente. Les trois autres musiciens essayent de prendre les choses en main pour trouver une alternative, puis c’est au tour de la chargée de relations publiques d’y mette toute son énergie, et elle en a à revendre. L’immersion dans le récit fonctionne dès la première page où les cases sont délimitées par des notes de musiques qui s’écoulent en sinuant de haut en bas, semblant flotter comme des bulles de savon. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de Giovanna-Rose, sa délicatesse et son élégante concentration, alors qu’elle ne prononce pas un mot. Il se rend compte qu’elle prend rarement place au premier plan, qu’elle reste une silhouette fine vêtue d’un teeshirt bleu et d’un pantalon noir, avec une coupe de cheveux banale, sans être apprêtée, ni maquillage, ni tenue de gala ou de soirée, comme si la disparition de son talent développé par des années d’apprentissage rigoureux, de discipline quotidienne et de pratique, l’avait reléguée au second plan. Au cours du récit, le lecteur comprend qu’elle doit avoir entre trente-cinq et quarante ans. Autour d’elle, une distribution de personnages assez resserrée : la violoniste Levina, l’autre violon Ringo, le contrebassiste Jim, le directeur du théâtre monsieur Braxon, la chargée de relations publiques Clémentine très dynamique, et la femme de ménage qui intervient à trois reprises.



En première approche, cette bande dessinée présente une apparence plutôt à destination d’un lectorat féminin, avec de couleurs claires, une forme d’allègement des dessins, une simplification des formes entre légèreté et prestance souvent associées à la nature féminine d’un individu. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourrait y voir des caractéristiques d’expression choisies à dessein pour toucher une classe de lecteurs. Au fil des pages, la narration visuelle porte le récit, sans insister particulièrement sur une dimension sentimentale ou féminine, les différents personnages étant traités de la même manière. La dessinatrice met en œuvre une forme classique de cases disposées en bande, avec une bordure pour la plupart. S’il y prête attention, le lecteur constate qu’elle met également en œuvre quelques cases sans bordure pour souligner un moment particulier, une variation du nombre de cases par page, généralement entre huit et douze, des cases de la largeur de la page, quatre illustrations en pleine page, des compositions de page sur la base d’images accolées fusionnées entre elles dans une pleine page, etc. L’artiste joue également avec les couleurs, que ce soit le rouge des rideaux sur la scène, ou une séquence très sombre lorsque l’alimentation électrique a disjoncté. Le lecteur apprécie également les effets visuels pour donner vie aux partitions avec les notes de musique flottant dans l’air ou sinuant entre les cases.


Le lecteur fait donc connaissance avec une demi-douzaine de personnages. Il note la haute et fine silhouette élancée de Jim avec ses cheveux roux et son gilet, la carrure plus épaisse de Ringo, celle un peu plus empâtée de Braxon le directeur de théâtre, les gestes plus agités de Clémence, ou encore le langage corporel d’Elvina qui traduit son mécontentement, son opposition. Ces personnages se conduisent comme des adultes avec des gestes et des réactions mesurés… Sauf que la dessinatrice utilise une exagération comique comme un petit gribouillis gris au-dessus de la tête d’un personnage pour montrer son énervement, des grands yeux pour souligner une réaction émotionnelle franche, plus de bras ou de jambes pour montrer l’excitation, sept fois le même personnage dans une case alors qu’il tourne en rond sous l’effet de l’agitation et de la contrariété, des étoiles autour de la tête de Braxon alors qu’il est sonné, etc. Le lecteur constate que l’action se situe dans un même lieu pour un total d’une trentaine de pages : sur la scène où la pianiste doit se produire, sans autre décor qu’un rideau rouge en arrière-plan, une forme de décor minimaliste… qui ne produit pourtant pas d’effet de monotonie. L’angle de vue varie régulièrement montrant tour à tour une partie des coulisses, ou une partie de la salle avec ses rangées de fauteuils. Pour les autres localisations, la dessinatrice prend soin de représenter les décors dans le détail : les façades immeubles avec leur architecture, les salles de classe du conservatoire et la cafétéria, la toiture terrasse du théâtre avec sa vue sur la ville, l’arrêt de bus en face du théâtre Braxon, la foule dans la rue, venue écouter le concert qui se déroule sur le toit.



Le récit commence par ce blocage impromptu : impossible de jouer du piano, sans explication, un fait s’imposant comme arbitraire à commencer pour la pianiste elle-même. La dynamique de l’intrigue repose sur le fait de savoir si le concert pourra avoir lieu et dans quelles conditions, plus que sur la raison du blocage. Et aussi quelles sont les conséquences pour les trois autres musiciens ? Comment ils le prennent ? Comment ils se comportent vis-à-vis de Giovanna-Rose ? Les auteurs alimentent leur récit avec des tentatives pour essayer de faire sortir la pianiste de son état, pour qu’elle retrouve ses moyens à exprimer son talent, comme avant, et les relations interpersonnelles agrémentées de deux retours en arrière. Le lecteur se trouve bien en peine d’anticiper la réponse à la question : concert ou pas ? Il apprécie la personnalité des autres protagonistes, tous sympathiques à leur manière. Une lecture facile et agréable à l’enjeu tout relatif. Quelques touches d’humour tout aussi bon enfant, y compris dans la référence au concert des Beatles sur le toit (The Rooftop Concert) le trente janvier 1969 à Savile Row sur le toit des studios Apple Corps, à Londres. Puis quelque chose touche Giovanna-Rose assez pour que sa posture évolue. Le point focal du récit devient alors apparent pour le lecteur, au-delà de la capacité d’adaptation réelle ou relative des autres musiciens, de la force du blocage qui assaille la pianiste. Alors qu’elle prend conscience de sa position de victime, elle comprend également ce qu’elle a envie de faire, une réaction tout à fait compréhensible à une vie de discipline.


Une pianiste trentenaire sur laquelle s’est abattu un blocage total à quelques heures de jouer le dernier concert d’une tournée de deux ans. Une narration visuelle douce et pleine de ressources, y compris pour donner des vies à des scènes se déroulant pour moitié sur la scène vide d’un théâtre sans spectateur. Un lecteur qui se laisse doucement emporter par cette situation tragique, et en même temps à laquelle les protagonistes devront bien finir par s’y résoudre (ce ne serait pas la première fois qu’un concert serait annulé). Puis l’évidence s’impose avec le point focal du récit, et ce dernier révèle sa saveur.



lundi 25 mai 2026

La fragilité des hommes

Ça ne va pas en fait. Se tenir à l’écart ne suffit pas.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour le scénario, par Nicoby (Nicolas Bidet) pour les dessins, et les couleurs ont été réalisées par Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages, écrite par le scénariste, intitulée : La poésie sur le bitume, dans laquelle il évoque sa pratique du théâtre de rue, et comment elle a changé sa vie. Ces deux créateurs ont déjà collaboré précédemment, en particulier pour : Le monde de Sophie (2022), Le Génie de la forêt (2024).


De nuit dans les rues de la ville de Mouais. Cette histoire commence ici, chez elle. Ici où rien ne se passe. Ici où personne ne parierait que les événements à venir auront bel et bien lieu. Et pourtant… Tout ce que la ville va raconter arrivera dans ses rues, ses parcs et ses murs. À Mouais. Jamais entendu parler de la belle ville de Mouais ? Normal. Elle est une petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde. Seuls celles et ceux qui y vivent connaissent son nom, et n’en rigole plus. Ici, à Mouais, les jeunes sont allés travailler ailleurs et les vieux sont morts. Ceux qui restent ont simplement oublié de partir. Le seul endroit un peu vivant de ses ruelles désertées ? Le café. Là, quelques-uns de ses habitants assoient leur solitude derrière une bière. Le protagoniste de son récit ? C’est lui… François. François Sauvage. Rarement quelqu’un aura aussi mal porté son nom. Il est un homme d’âge moyen, avec une vie banale… Un de ces caractères à l‘eau tiède. La seule chose qui le singularise quelque peu, c’est sa taille. Il est grand. Mais un de ces grands qui s’en excusent. Sa spécialité ? Il n’achève jamais ses phrases. Ça promet de beaux dialogues…



François Sauvage vient de faire un écart sur le trottoir au passage d’un bus, comme effrayé. Il pousse la porte du café, et il retrouve l’atmosphère familière, avec la télé qui fonctionne en continu, trois habitués dont un hébété par l’alcool, et un autre au comptoir, et Dimitri le patron qui se trompe régulièrement dans les boissons qu’il sert. François est rejoint au comptoir par son ami Michel qui sort des toilettes. La ville de Mouais reprend le fil de son commentaire : Ce soir ressemble à tous les autres soirs. Pourtant quelque chose d’inattendu, doucement, est en train d’arriver. Une de ces choses qui va bientôt emmener François dans des situations plus qu’improbables. L’amener à vivre toutes sortes d’émotions. Celles-là mêmes qu’il essaie d’ignorer depuis si longtemps. Mais pas trop vite ! Il faut reprendre les choses dans l’ordre. La ville ne voudrait pas se priver de raconter en détail tout ce qu’il s’est passé pour en arriver là. Michel entraîne son ami François dans l’arrière-salle désaffectée du bar, avec une bouteille de champagne à la main. Ils pénètrent dans une pièce abandonnée depuis belle lurette, servant de débarras, avec une scène au fond, quelques chaises empilées, une échelle pour accéder, et beaucoup de bric-à-brac. Michel lui explique que, dans le temps, on faisait du théâtre dans cette salles, des Mouaisiens jouaient et ceux qui ne jouaient pas venaient voir les autres. Devant l’apathie de son ami, il l’entraîne dehors, à l’arrêt de bus où ils ont souvent zoné pendant l’adolescence.


Houlà ! Une ville qui s’appelle Mouais et dans laquelle il ne se passe rien, des habitants qui restent là parce qu’ils ont oublié de partir, une animatrice venant glaner des histoires pour monter des séquences de théâtre de rue jouées par lesdits habitants, dont tous les hommes sont des taiseux. He bin, ça promet. Sans compter que le personnage principal ne finit jamais ses phrases, comme le dit la ville elle-même : ça promet de beaux dialogues. Des dessins de nature descriptive et réaliste, avec un degré de simplification pour les êtres humains, qui montrent la banalité totale des différents environnements, entre le bar purement fonctionnel et vieillot, les rues plus souvent désertes que fréquentées, l’arrêt de bus, la station-service, l’Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD), le cimetière, une aire de jeux pour enfants (mais sans enfants), etc. Dans tout ça, c’est encore les toilettes de François qui présentent le plus de caractère, avec ses rayonnages de livre. Le lecteur ressent tout de suite une forme d’apathie aggravée le gagner, au risque de verser dans l’indifférence. Pas de doute : cette ville mérite bien son nom, et seule la gentillesse dont font preuve les auteurs pour leurs personnages le retient.



La gentillesse dont bénéficient les personnages touche immédiatement le petit cœur du lecteur qui veut bien donner sa chance à cette ville sans réelle caractéristique, à ce grand échalas qui ne finit pas ses phrases, à ce projet peu enthousiasmant de théâtre de rue, à partir des petites histoires banales du quotidien des habitants. En fonction de ses habitudes, peut-être que le lecteur a commencé par jeter un coup d’œil à la postface dans laquelle le scénariste raconte sa propre expérience de la pratique de cet art : Pourtant, depuis vingt-cinq ans maintenant, Zabus pratique cette forme particulière de théâtre. Il a notamment travaillé ce type d’exercice appelé ici Glanage théâtral, qui consiste à recueillir la parole de non-professionnels pour en faire un spectacle. Dans cette bande dessinée, il a voulu partager cette expérience et tenter de transmettre aux lecteurs la singularité de cette expression artistique méconnue. De montrer comment elle transfigure l’espace quotidien en le mettant en valeur, comment elle bouscule des vies en les plaçant un court instant sous les projecteurs. […] Il conclut par : Le théâtre de rue porte notre regard sur des fleurs de pavé si familières qu’on en avait oublié la beauté. Peut-être aussi que le lecteur a apprécié Les petits métiers méconnus (2024) dans lequel le même scénariste réenchante le quotidien de manière poétique, et qu’il lui accorde une totale confiance.


Très vite, il apparaît que l’apparente banalité du quotidien tranquille voire atone de Mouais n’obère en rien une narration visuelle variée. Dès la deuxième planche, le lecteur découvre un dessin en pleine page, une vue du dessus en oblique de la petite ville déjà endormie en ce tout début de soirée. L’artiste en réalise quatre autres, dont deux avec des cases en incrustations : une très belle vue du dessus sur le quai d’une gare alors que François se dirige vers Fanny, le même François assis effondré le dos contre une des portes de son pavillon, la fin d’une scène dans le cimetière communal et François avec son bonnet se montrant plein d’entrain ou au moins sûr de sa résolution. Dans cette dernière, Nicoby a représenté le personnage quatre fois dans la même image pour montrer son mouvement, une technique narrative demandant un certain doigté pour qu’elle fonctionne. S’il y est sensible, le lecteur peut ainsi relever d’autres techniques totalement fondues dans la narration jusqu’à en être invisibles : une séquence de trois pages silencieuses dehors en pleine nuit finissant sous l’abri des pompes d’une station-service, un dispositif théâtral alors que François conduit une minipelle comme s’il se trouvait sur une scène dépourvue de décor, le passage en cases panoramiques de la largeur de la page alors que les amis sont accoudés au comptoir, un fac-similé de zoom sur une photographie dont la définition se dégrade au fur et à mesure de son grossissement, le leitmotiv visuel de François s’engouffrant dans une ruelle pour s’éloigner d’un bus, et bien sûr la direction d’acteurs très différente entre celle de François et celle de Fanny par exemple, exprimant avec sensibilité leur personnalité réciproque.



Le lecteur peut également percevoir une mise en abîme, elle aussi organique et transparente, de la narration brouillant la frontière entre le réel et le théâtre. La scène de la minipelle, les personnages en train de parler face au lecteur, l’inspection des costumes laissés à l’abandon dans ce qui fut une salle de représentation, etc. Le scénariste a conçu plusieurs scènes tirant partie de cette possibilité. Par exemple, François Sauvage utilise ladite minipelle dans un entrepôt pour démanteler l’usine dans laquelle il a travaillé pendant vingt ans. Le lecteur le voit ramasser et déplacer des portes, son collègue en profite pour jouer avec l’une d’elles qu’il a redressée, derrière laquelle il se met, puis qu’il ouvre : une mise en scène montrant que passer une porte est devenu vide de sens puisqu’il s’agit toujours du même espace. À quoi peut bien servir une porte qui ouvre sur le vide ? Dans un registre différent, le lecteur assiste à la répétition générale d’un groupe de six femmes toutes habillées de noir, dénonçant les viols commis par un contremaître, à la fois une séquence montrant comment se prépare une scène qui sera jouée dans la rue, à la fois une pratique totalement théâtrale de six personnes déclamant un texte dans une zone sans décor, fonctionnant à la perfection, le lecteur sentant son cœur se serrer en comprenant l’étendue des horreurs commises. Il y a aussi cette pluie d’oiseaux morts, à la fois littérale, à la fois constituant une métaphore sur la mort symbolique de la vie spirituelle des Mouaisiens.


Rapidement, le lecteur se prend au jeu : il comprend qu’il se trouve investi émotionnellement dans la réussite du projet de Michel, repris par François Sauvage. Il se rend vite compte qu’il n’y aura pas d’amourette ou de romance entre lui et Fanny (même si elle le voit nu dans des circonstances saugrenues), ce n’est pas ce genre de récit. Il sourit en découvrant les premières histoires glanées dans la maison de retraite, auprès de vieilles dames dignes, tout en ayant vécu. Il sent son cœur se serrer à l’évocation de la vie en cage d’une femme au foyer. Il s’indigne et s’emporte contre ce contremaître abusant de son pouvoir pour commettre des crimes ignobles. Et le voilà totalement pris dans cette petite commune perdue dans le ventre mou de la France profonde où rien ne se passe. Ce qui se produit insensiblement l’implique émotionnellement : mener à bien un projet de nature participative, découvrir des histoires de vies entre voisins et visages familiers, éprouver un mal-être indicible à se confronter à des émotions enfouies qui reviennent à la surface. Certes, il est possible de le voir comme laisser la vie à nouveau animer ces êtres humains et un effet du théâtre ; il est également possible de le voir comme des interactions plus vraies entre des êtres humains qui se côtoient de manière fonctionnelle, familiers les uns aux autres sans jamais se connaître, sans faire l’expérience du partage d’émotions. Comme le constate François : Ça ne va pas en fait, se tenir à l’écart ne suffit pas. Le lecteur se rend compte que la ville de Mouais peut aussi s’appréhender comme étant la métaphore de la façon dont François projette son apathie sur son environnement, réagissant automatiquement à tout par un Mouais tiède lui évitant toute forme d’implication.


Il faut oser : proposer au lecteur de côtoyer un individu mou et apathique dans une ville où il ne se passe rien, pour un projet à l’ambition dépourvu de tout spectaculaire. Mais bon, il est quand même sympathique, et son projet part d’une bonne intention. Puis le charme de la narration visuelle opère grâce à sa sensibilité et le savoir-faire remarquable de l’artisan qu’est le dessinateur. Finalement, les émotions des personnages refont surface, brisant l’inertie du refoulement, montrant que chaque individu possède sa propre histoire, sa propre identité, ses failles et ses traumatismes, le plaçant dans une communauté humaine prête à a bienveillance. Formidable.



jeudi 26 juin 2025

Divine: Vie(s) de Sarah Bernhardt

Chacun de mes pas me rapproche de mon idéal !


Ce tome constitue une biographie de Sarah Bernhardt (1844-1923). Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Eddy Simon pour le scénario, et par Marie Avril pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec une photographie de l’actrice, et un article de trois pages, intitulé Sarah Bernhardt chronologie, retraçant rapidement des moments emblématiques de la vie de l’actrice, agrémenté d’une petite photographie d’elle dans son rôle de Fedora. Ces auteurs ont également réalisé l’adaptation du roman de Saphia Azzedine : Confidences à Allah (2015).


Acte I L’insoumise. En 1847, à la campagne, de part et d’autre d’une étroite rivière, son cousin incite Sarah à sauter par-dessus, en la houspillant, lui disant qu’il parie qu’elle n’osera jamais, parce qu’elle est une trouillarde de fille. De son côté, l’enfant se convainc elle-même qu’elle va y arriver, et elle finit par prendre son élan pour sauter. Un peu plus tard, Camille et Sarah se trouvent devant la mère du premier. Celle-ci exige qu’ils lui expliquent ce qui s’est passé. Sarah dit que c’est de la faute de son cousin si elle a les genoux écorchés et si ses habits sont sales, c’est Camille qui l’a provoquée. Sa tante la sermonne : Une jeune citadine ne doit pas se comporter comme une vulgaire campagnarde, ce n’est pas convenable ! Sarah rétorque vivement qu’elle recommencera quand même, si on la défie encore. Et elle fera toute sa vie ce qu’elle a envie de faire ! Quand même !



Le cinq janvier 1871, pendant le siège de Paris, Sarah Bernhardt travaille comme infirmière auprès des blessés. Alors qu’elle panse un soldat alité, une autre infirmière vient la chercher pour lui indiquer qu’un certain comte de Kératry qui se dit être le nouveau préfet de police demande à la voir. Pour sortir, elle traverse les différentes pièces du théâtre transformé en hôpital, tout en maugréant : Maudite engeance que la guerre… Une fois dehors, elle retrouve le préfet : Émile de Kératry. Celui-ci commente la cargaison de la charrette qui est en train d’être déchargée : Comme promis, même si cela ne s’est pas fait sans mal, voilà la livraison de vivres, vins, biscuits, café œufs… Sarah lui répond que cela devrait permettre de nourrir ses blessés pendant quelque temps, et elle demande les dernières nouvelles du front des horreurs. Il lui répond d’abord des banalités, puis à la demande de la jeune femme, il rentre dans le détail : En vérité la situation n’est guère brillante. Depuis la reddition de l’empereur, c’est la déroute : chaque jour, les troupes françaises battent en retraite et perdent du terrain sous la férocité des assauts de l’armée prussienne. Léon Gambetta et son gouvernement de défense nationale tentent bien d’organiser la résistance au nord de la Loire, mais la cause…. Semble bel et bien perdue ! Il conclut : Paris sera sans doute très bientôt une forteresse assiégée par les bataillons de Von Bismarck. Il suggère à Sarah de rejoindre sa famille en Normandie, personne ne l’en blâmera. Elle répond avec fougue : Jamais de la vie !


Dans l’inconscient collectif, Sarah Bernhardt est restée comme une actrice de légende, et pour ceux qui en ont déjà entendu parler, également comme une actrice ayant connu le succès aux États-Unis, ayant su faire fructifier son image, et étant enterrée au cimetière du Père-Lachaise. Les autrices font des choix dans leur approche biographique. De débuter par une courte scène de sa jeune enfance pour montrer un caractère bien trempé et une détermination en réaction à son cousin qui lui dit qu’elle est incapable de faire quelque chose : c’est sûr elle ne se laissera plus jamais dicter sa conduite, ou imposer des limites. Puis le récit passe de 1847 à 1871, en omettant une phase de la vie de Sarah, celle où la police des mœurs la classe parmi les dames galantes, où elle mène une vie de demi-mondaine entretenue par des clients généreux. Autre parti pris : évoquer plutôt sa vie privée que la pratique de son art, que ce soit son apprentissage ou ses performances. Pour autant, cette biographie montre comment cette dame mène sa vie, majoritairement sur le plan professionnel. En fonction de ses attentes, le lecteur peut se trouver quelque peu décontenancé par cette approche, surtout s’il venait pour une facette particulière telle sa vie mondaine, ou ses qualités d’actrice. D’un autre côté, il constate que le récit est d’une grande richesse, abordant de nombreuses facettes d’une vie particulièrement remplie, que ce soit en rencontres, en voyages, ou en entreprises professionnelles. Il n’y avait pas la place de tout mettre.



Cette biographie est racontée du point de vue de l’intéressée, amenant ainsi le lecteur à prendre fait et cause pour elle, à pouvoir découvrir ses motivations, ses réactions émotionnelles, la conception et la réalisation de ses projets, ses convictions et comment elle les met en pratique. En effet, il s’agit d’une vie riche et dense. Bernhardt se dévoue comme infirmière pour les blessés du siège de Paris pendant la guerre franco-allemande de 1870. Elle ira jouer pour les poilus au parc de Commercy dans la Meuse le dix mai 1916. Elle se fera même emmener au plus près des tranchées alors que son nom figure sur la liste des otages que les Allemands veulent capturer. Elle fera plusieurs voyages, d’abord à Londres en 1878, puis à Louisville aux États-Unis, traversant les étendues sauvages en train. Là encore, le lecteur peut se trouver surpris que les autrices ne développent pas plus cette odyssée, tout en comprenant qu’il aurait fallu y consacrer un tome entier. Au cours de sa vie et de sa carrière, elle va rencontrer ou travailler avec de nombreuses personnalités : Léon Gambetta (1838-1882), Victor Hugo (1/802-1885), Mounet -Sully (1841-1916, acteur de théâtre), Louise Abbema (1853-1927, peintre, graveuse, illustratrice, sculptrice), Oscar Wilde (1854-1900), Alfons Mucha (1861-1939), Edmond Rostand (1868-1918), sans même parler de ses amants ou d’autres auteurs de théâtre.


L’illustration de couverture attire l’œil, mettant en avant le monde intérieur qui emplit l’esprit de cette créatrice. Puis le lecteur découvre celle en pleine page servant d’annonce de l’acte I, avec le titre L’insoumise. Il va ainsi admirer une douzaine, pour les trois actes, l’entracte, et des tableaux intermédiaires : L’insoumise, L’étoile, Memento Mori, L’indomptable, Barnum, L’aventurière, Fantasque, La muse, Je me quitte, L’impératrice, One of us. La dessinatrice reprend le principe des affiches pour une composition simple mettant en valeur l’actrice dans une situation exotique ou métaphorique, ce qui constitue un écho à la fois à ses rôles, à la fois à la phase de sa vie. Vient ensuite la première scène de narration séquentielle proprement dite : le lecteur découvre les traits de contours fins et fragiles, esquissant rapidement les formes, la représentation étant réalisée ensuite en couleur directe. Cela donne un ressenti assez complexe, entre simplicité des formes, évidence des situations, et nuances émotionnelles apportées par les couleurs. Le lecteur passe ainsi de l’insouciance teintée de l’intense gravité de l’enfance, à l’horreur des cadavres sur le champ de bataille enneigé, à des dialogues de personnages sur fond uni comme sur une scène sans décor.



Les épisodes de la vie de Sarah Bernhardt se révèlent d’une grande richesse, au point que leur contenu en vient à éclipser le reste. Toutefois, s’il y prête attention, le lecteur voit que la dessinatrice met en œuvre de nombreuses techniques narratives variées, ce qui enrichit encore le récit. Quelques exemples : page neuf, une planche silencieuse, dans laquelle Sarah se regarde en passant dans un miroir, évoquant l’importance de son apparence pour son métier d’actrice. Page quatorze : le théâtre des opérations, la scène du théâtre se trouvant devant la scène de bataille. Les superbes paysages de montagne lors d’un voyage en train, une composition en double page de représentations théâtrales avec pour fond chaque livret faisant apparaître le titre et l’auteur, deux spectres semblant flotter autour de Sarah dans la rue par un temps brumeux pour évoquer l’incertitude de l’identité de son père, Sarah promenant son improbable ménagerie dans les rues de Londres, des coupures de presse retraçant les moments les plus improbables de sa première tournée aux États-Unis, un fac-similé d’affiche de Gismonda par Alfons Mucha, et quelques moments de représentations en particulier Bernhardt dans le costume de l’Aiglon pour la tirade de Flambeau.


En fonction de sa familiarité avec la vie de l’actrice, le lecteur en découvre de belles. Il voit se dessiner le portrait d’une artiste ambitieuse. Il constate par l’intermédiaire de son succès et des louanges dressées par des personnalités de référence, que ses qualités d’actrice sont remarquables, voire exceptionnelles. Les autrices montrent un être humain animé par la passion du théâtre, veillant à rester indépendante, et maître de ses choix. En creux, apparaît sa capacité à faire sa promotion, par des décisions innovantes : le recours à la photographie, l’image choc comme dormir dans son cercueil, la présence d’esprit de s’attacher les services d’Alfons Mucha, et même l’apparition de produits dérivés, parfois initiés par elle, parfois par des profiteurs avec le sens du commerce. Elle apparaît comme une artiste faisant ses preuves dans des pièces de moindre importance, dans des classiques, puis dans des œuvres contemporaines, certaines engagées, implication qui se retrouve dans son soutien de Louise Michel (1830-1905) militante anarchiste, et du capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) accusé à tort d’être un espion au service de l’Empire allemand. Le point de vue narratif est intentionnellement partie prenante pour la Divine, sans regard critique : tout en étant conscient de ce choix, le lecteur éprouve une admiration pour une artiste aussi formidable dans son art, dans ses convictions, dans son énergie pour entreprendre, dans sa démesure.


Quelle put bien être la vie de Sarah Bernhardt pour passer à la postérité ? Les autrices racontent une démarche artistique incroyable, une existence débordant de succès et de prises de risque, une vie personnelle tout aussi riche. La narration visuelle rend compte de cette diversité avec une élégance légère et pleine d’émotions. Les pages se tournent toutes seules, et le lecteur termine l’ouvrage surpris par la densité de ce qu’il a vécu. Tourbillonnant.