Encore une victime de la cancel culture !
Ce tome fait suite à Les Mémés - tome 04: Fleurs de pavés (2024) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et quarante-sept gags en une page, et trois en deux pages.
Graff : Dans son imperméable sans âge et tirant son caddie rouge, Huguette marche lentement mais sûrement sur le trottoir, passant devant un graffiti en lettres jaune : Punk is not dead ! Elle s’arrête et prend le temps de la réflexion. Elle sort une craie et ajoute : Moi non plus !!! signant de son prénom et d’un cœur. Vacances d’été : Huguette rencontre une copine dans les allées du supermarché, et celle-ci lui demande comment va sa dépression. Elle répond : Très bien ! Elle l’a emmenée en vacances là, elles ont fait la Bretagne sud. Carnac, Douarnenez, Belle-Île, Quiberon, la mer, les mouettes, tout ça… Son interlocutrice lui demande si ça lui a plu. Huguette répond que sa dépression est revenue en pleine forme ! Et elle s’enquiert de la santé des hémorroïdes de sa copine. Réponse : elle les a emmenées du côté d’Arcachon, elles se sont baignées, elles ont pris le soleil, tout ça. Elles sont revenues en pleine forme. Spiritisme : les amies sont au comptoir avec une copine qui revient sur leur séance de spiritisme d’hier soir : ce fut un vide complet ! Elle ne sait pas où étaient passés leurs défunts maris, mais manifestement, ils n’avaient pas envie de papoter avec leurs veuves. Huguette suggère que peut-être qu’il n’y avait pas assez de réseau, comme pour les téléphones. Du coup, elle propose de remettre ça ce soir, mais en perfectionnant leur technique : chacune d’entre elles portera sur elle un objet ayant appartenu à l’être aimé.
Conseil beauté : Paulette se tient devant trois punks à chien affalés sur le trottoir, leur expliquant que personnellement, elle utilise la laque Millenium Creativity fixation forte, pour sa coiffure. Ça garantit une tenue parfaite à la coiffure tout en laissant les cheveux doux et soyeux au toucher. Et sans odeur ! Shopping : Huguette s’approche discrètement de Lucette en train d’admirer des cercueils en exposition. Elle lui demande si elle fait du shopping. Son amie lui répond qu’elle ne fait rien de folichon, elle regarde les modèles, elle compare les prix, elle se renseigne. Faut se préparer, hein ! Ça va bien finir par leur tomber dessus un jour ou l’autre. Le plus tard possible, répond Huguette. Oui, le plus tard possible, et Lucette touche du bois pour conjurer le sort, celui du cercueil. Sunrise : sur la plage devant un beau coucher de soleil, Lucette monte sur un petit rocher et lève son chapeau devant la beauté du spectacle. À son tour, Paulette fait de même. Puis Huguette monte à son tour sur le petit rocher arrondi et tourne le dos au spectacle de la nature, pour baisser sa culotte. Zapette : Huguette rend visite à sa vieille amie madame Martichou, avachie dans son fauteuil devant son téléviseur : elle venue lui apporter une télécommande vocale et lui en faire la démonstration.
Effet comique assuré pour le dessin de couverture : des personnes (très) âgées (et des femmes en plus) se comportent comme des jeunes en pleine rébellion contre l’autorité et la société. La dérision fonctionne à plein entre le slogan revisité des punks (millésime 1977), revu et corrigé en Les mémés ne sont pas mortes, et l’attaque féroce de trois petits caniches sur l’agent de police. Ce qui assure aussi l’effet comique réside dans le sens de la caricature du dessinateur : trois silhouettes déformées par la gravité qui a gagné la guerre contre le tonus. L’agressivité irrésistible des trois petits chiens, les accessoires punks à commencer par l’épingle à nourrice dans cet appendice nasal défiant le bon goût des BD dites Gros nez, les iroquoises aux couleurs trop gaies, et la bière. Oui, il y a vraiment de quoi traumatiser un digne représentant de l’ordre. Le caractère factice de leur révolte saute aux yeux, ainsi que toutes les incongruités comme le caddie d’Huguette ou le cabas de Paulette. Cependant pour le lecteur familier de la série, la moquerie se trouve absente de ses émotions : finalement s’il y a bien des individus qui n’ont plus rien à perdre et pour qui le slogan No future est une réalité tangible, ce sont bien ces vieilles dames déjà bien atteintes par les méfaits de l’âge, la décrépitude dirait certains, rien de factice là-dedans ou d’opportuniste, du vécu.
En fait, le lecteur retrouve avec une vraie tendresse ces personnages moches au possible. Ah ben si quand même : bassin énorme au-delà du possible, poitrine sous le nombril, nez de vingt centimètres de long et crochus de préférence, lunettes de vue pour tout le monde, fringues d’un autre siècle, bouches édentées, cheveux incoiffables et d’une couleur improbable au moins pire, etc. L’auteur ne fait pas semblant : visuellement elles ne sont pas gâtées… et elles en ont conscience, et n’hésitent pas à se moquer d’elles-mêmes. Dans un dessin en pleine page alors qu’elles barbotent dans la mer sans avoir pied, Huguette fait observer que fatalement si un requin doit les attaquer ce sera forcément par le fessier, ceux-ci apparaissant énormes et monstrueux sous la ligne de la surface. La même Huguette étend sa serviette sur la pelouse du parc municipal et s’allonge dessus topless, trois policiers venant la rappeler à l’ordre. À nouveau, le lecteur se rend compte qu’il ne ressent ni voyeurisme ni dégout. Il prend conscience que ces gags sont racontés avec le point de vue de ces dames elles-mêmes et que ça fait bien longtemps qu’elles ont acceptés l’inéluctable, qu’elles ont dépassé le stade du déni. C’est leur quotidien dans toute sa banalité : déprime, hémorroïdes, force physique réduite à sa plus simple expression, dentition défaillante, vue basse, etc. Et elles continuent à vivre avec un sens certain de la dérision et une bonne reconnaissance des moments de plaisir.
Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve l’identité graphique de la série et la personnalité de son dessinateur. Une préférence pour les cases sans bordure. Des variations de rythme avec le nombre de cases et leur disposition : d’une unique illustration pour un gag, à quinze dessins sur une page. Cette fois-ci encore, l’auteur réalise des gags sous la forme d’un dessin avec des phylactères, douze dans ce tome. Il construit des planches sur la base de cases de la largeur de la page, douze dans ce tome, il s’agit de plans fixes, à une exception près. Le lecteur retrouve des localisations récurrentes : le trottoir d’une rue, les allées du supermarché, le comptoir d’un café, le salon de l’une ou l’autre, le parc municipal, les toilettes, la plage, le cimetière, le psy. Il se rend compte qu’il prend grand plaisir à les revoir assises sur le banc d’un arrêt de bus, le soir tombant, sans autre âme qui vive alentour, comme abandonnée dans un monde dépeuplé, attendant un bus qui ne viendra peut-être jamais. Elles se rendent dans de nouveaux endroits comme le marchand de cercueils, un grand magasin, la buanderie, un magasin spécialisé dans les chaussures de sport, le dentiste. Le dessinateur a l’art et la manière de donner de la consistance à chacun de ces lieux en quelques coups de crayon comme esquissés, et une mise en couleurs majoritairement naturaliste. Comme dans les tomes précédents, le lecteur potentiellement dubitatif prend la mesure de la qualité et de la justesse de la narration visuelle avec les gags purement visuels, dépourvus de tout mot. Ces six gags fonctionnement parfaitement, depuis le geste potache de Huguette devant le coucher de soleil au rangement à haut risque du fil de l’aspirateur (à ne pas reproduire chez soi).
Le premier gag met à profit le mouvement punk, Huguette affirmant à la vue de tous, qu’elle non plus n’est pas morte. En cela cette série continue d’être toujours aussi transgressive avec ces trois braves dames et leurs copines, conscientes de leur fin inéluctable et proche, de leur déchéance physique, c’est-à-dire bien plus lucides que le commun des mortels, et bien plus courageuses au quotidien de vivre dans un état que certains qualifieraient de diminués, tout aussi conscientes de ce qu’elles ont pu faire par le passé et qui est maintenant hors de leur portée. Pour autant, ces gags ne sont ni pesants ni déprimants. L’auteur sait piocher dans les thèmes contemporains comme le Black Friday, l’intelligence artificielle, les chaussures de sport, les jeux olympiques et paralympiques de 2024, la surveillance dans l’espace public, et même cette appli qui permet de découvrir la tête qu’on aura dans trente ou quarante ans. L’humour va du registre le plus potache, à un comique surréaliste (ces trois dames attendant le bus et le retour hypothétique de la libido). Le lecteur se faisant surprendre par la poésie inattendue de voir les sous-vêtements tourner dans la machine à linge, l’expérience traumatisante de tomber dans une fosse au cimetière (et d’en revenir)… Ou encore ce moment où Huguette et Paulette fauchent dans un supermarché et se font intercepter par le vigile lorsqu’elles déclenchent la sonnerie du portique. Un régal de comédie qui démontre avec malice que l’âge et la traîtrise auront toujours raison de la jeunesse et de la vaillance.
Elles n’ont pas toutes un chien, mais elles sont bien plus punks dans leur comportement que la majorité de ces rebelles de pacotille sans cause. Elles savent tenir tête à la mort et à l’entropie chaque jour qui leur reste à vivre, en conservant leur dignité (enfin ce qu’il leur en reste). Le bédéaste sait les croquer et les caricaturer sans pitié et sans méchanceté, avec une vraie tendresse, et même une certaine forme de respect pour leur capacité à survivre à toutes ces avanies. Le lecteur est à son tour gagné par la sympathie, et attendri, s’amusant de leurs clowneries, de leurs limites, de leur endurance… de leur humanité.





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