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lundi 5 janvier 2026

Le Nécronomickey: Le Livre des destins maudits

Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire.


Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant.


Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants !



Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !!


Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme.



Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances.


Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc.



Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables.


La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter.


Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.



mercredi 3 décembre 2025

Fuck ze tourists !

Le tourisme de masse vaincra !


Cet ouvrage est une anthologie de gags sur le thème du tourisme destructeur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou pour le scénario, Éric Maltaite pour les dessins, la colorisation ayant été réalisée par Philippe Ory & Hosmane Benahmed. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée. Ces créateurs ont également réalisé le diptyque Hollywoodland (2022 & 2023), ainsi que  L’instant d’après (2020).


Venise : un couple de touristes tire leur valise à roulettes, perdus dans les ruelles, à la recherche du port où est amarré leur paquebot M.S.T. (Marine Solidaire Tantrique). Le mari se plaint du poids de sa valise, et son épouse explique qu’elle contient le gorgonzola qu’elle a acheté pour remercier la voisine d’avoir nourri leurs perruches et fouiné partout dans la maison. Soudain le monsieur repère une gondole abandonnée, et ils montent dedans, le mari se chargeant de manier la rame. Il demande à son épouse de chercher le grand canal sur Gougle Maps, c’est leur A7 à eux. Elle ne parvient pas à lire la réponse qui affiche Canale grand di Venezia. Elle opte pour taper leur adresse en France, pour rejoindre leur pavillon en gondole. Ils sont interceptés par un commando du groupe terroriste FZT.



Au Machu Picchu, deux lamas regardent la foule de touristes, tout en se faisant photographier. L’un demande à l’autre, ce qu’il y a de plus bête qu’un touriste. Réponse 2.789 touristes. Il développe son propos critique : Mais regarde-moi ces trépanés du cervelet. Franchement ! Grimper à 2.340 mètres au-dessus du niveau de la mer pour tomber aussi bas ! Y a que des ruines, ici ! Des ruines qui visitent d’autres ruines. Une civilisation perdue qui visite une autre civilisation perdue. C’est bon, ils ont leurs selfies pouraves avec le site du Machu-Picchu en arrière-plan, et eux – comme il se doit – au premier plan. Ils peuvent barrer Machu-Picchu de leur To do list. Et remonter dans leur avion low-cost, pour retrouver leur vie Lacoste dans leur pays : en Egoland. Non sans avoir au préalable acheté à l’aéroport une peluche de condor Made in China pour leur gamine qui en leur absence a nourri les plantes et arrosé le chat.


Route d’accès à la station de ski Val d’Hiver, un groupe des trois amies monte vers la station en voiture, tout en commençant à regretter de ne pas avoir mis de chaînes. Elles doivent s’arrêter devant un barrage de police. Elles sortent de voiture, et une policière leur explique qu’il a plu à monsieur Fusk de privatiser Val d’Hiver pour son bon plaisir et celui de sa 11e épouse. Il a privatisé toute la station, pour un budget correspondant à l’équivalent du P.I.B. du Mali… sauf qu’il n’y a pas une montagne digne de ce nom au Mali. Les trois copines demandent s’il a également privatisé le téléphérique de la Grande Chartreuse, le spa du Magic Hotel, la terrasse du restaurant panoramique du Mont Beige. La réponse est sans équivoque, tout est privatisé, et une flottille de drones a été déployée pour repérer les immigrants clandestins.



Une bande dessinée éditée par Fluide Glacial, un titre sciemment provocateur (dont les initiales forment l’acronyme FZT, le nom du groupe terroriste anti-touristes), une illustration clairement critique de cette race de décérébrés, avec la représentation de ce couple apparaissant au mieux comme des imbéciles heureux qu’il convient d’exterminer. Les auteurs s’inscrivent avec énergie dans le registre comique associé à cet éditeur et au mensuel afférent, y faisant même une référence explicite. Un touriste explique qu’à Auschwitz-Birkenau, il faut payer un supplément pour entrer dans les chambres à gaz depuis qu’un vandale a tagué : Fluide Glacial umour et bandessinées disponible en kiosque tous les mois. S’il est un habitué de la sensibilité humaniste du scénariste, le lecteur peut s’attendre à un choc en découvrant un humour réellement mordant. En phase avec cette démarche, l’artiste ne ménage pas l’apparence visuelle des différents touristes : gras du bide, habillés de manière voyante et vulgaire, ou au contraire aguichante pour un selfie, avec souvent des expressions de visages trahissant un QI bas du front, leur condescendance pleine de morgue, leur entrain pour consommer des paysages et des lieux avec une appétence proche de la dévoration, et une suffisance sans limite. Chaque lecteur se retrouve à se reconnaître dans un comportement ou un autre. Accablant.


Dans le même temps, les auteurs font preuve d’une forme d’empathie envers ces touristes au comportement crétin et destructeur, irresponsable. D’accord, le couple de quadragénaires ou quinquagénaires à Venise se sent supérieur avec une légitimité à être traité prioritairement sur les autochtones : leur condition de touriste implique que leur environnement existe pour satisfaire leurs exigences d’exotisme, et doit se conformer à leurs attentes. Toutefois, ils apparaissent sympathiques, constructifs dans leurs actions pour pouvoir jouir de leur voyage, totalement vulnérables quand ils se retrouvent dans la situation dépeinte sur la couverture. La deuxième histoire est racontée du point de vue de deux lamas, qui suscitent également la sympathie du lecteur, mais c’est un peu différent, pas vraiment des touristes. Dans la troisième histoire, les trois jeunes femmes sont fort sympathiques, cherchant juste à skier, profondément et sincèrement choquées qu’un seul individu puisse privatiser une grande station de ski. Impossible d’éprouver de la sympathie pour le troupeau de touristes venus assister au débarquement de migrants dans une embarcation de fortune. En revanche, impossible de se retenir d’en éprouver une pointe pour ce couple souhaitant photographier le dernier rhinocéros vivant au monde, pour le collectionneur de guides du Routard, pour la ribambelle de gugusses souhaitant réaliser un selfie souvenir qui en mettra plein la vue à leurs amis, avec eux au premier plan, et le site remarquable en arrière-plan… et pourtant leur comportement est insupportable, tout en étant simplement humain.



L’illustration de couverture rend évident le talent de l’artiste pour croquer des individus normaux, avec une touche caricaturale, que ce soit la bouille ronde et bonhomme de monsieur, ou le double menton et les bijoux massifs et en toc de madame. Ce dosage entre détails réalistes et exagération rend chaque personnage très vivant, que ce soit les acharnés de la photographie ou du selfie, le mari fier de sa moustache et de son chapeau safari, Chantal qui fait penser à Mademoiselle Jeanne, le petit groupe de Belges joueurs de pétanque, la jolie guide blonde touristique maniant le pistolet à bord du bus de touristes, les vieilles dames âgées touristes aussi avides que les autres, la quinquagénaire plantureuse qui pose ses seins dénudés sur la table pour faire admirer les tatouages qui les ornent, le couple homosexuel passant en revue les options de destination dans une agence de voyage (sans S), etc. Le lecteur constate rapidement que le dessinateur réalise des planches avec un fort niveaux de détails, donnant à voir chaque lieu avec des éléments visuels consistants, attestant d’un vrai travail de recherche de référence, de repérage. Il est possible de voir les gondoles et les canaux de la cité des doges, et aussi les quais, les façades, le type de lampadaires, etc. L’histoire sur la station de ski permet d’admirer l’implantation des chalets et des installations sur la montagne, un téléphérique, le spa en plein air d’un hôtel, etc. La visite de Barcelone montre la Sagrada Familia, le Mercat, la façade du grand théâtre du Liceu, le quartier gothique, la plage. L’avant-dernière histoire offrent de magnifiques cases de balades dans la campagne française. Etc.


La verve comique des deux auteurs repose sur une attaque virulente du tourisme de masse et de ses ravages. Ils réagissent en créant des situations aussi énormes que ce phénomène, allant jusqu’à l’absurde. Le lecteur apprécie qu’ils se lâchent ainsi : un groupe terroriste dézinguant les touristes pour préserver leur environnement quotidien de cette horde d’envahisseurs sans cesse renouvelée, la privatisation d’une station de ski de grande envergure, le débarquement de migrants transformé en spectacle pour touristes, la réplique grandeur nature visitable de la statue de la Liberté pour ne pas abîmer l’originale, les quatre-vingt-trois ans de liste d’attente avant de pouvoir visiter le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, l’île paradisiaque s’enfonçant dans les eaux sous le poids des touristes, etc. Avec une tonalité misanthrope dirigée contre cette engeance que sont les touristes en groupe, également avec une belle inventivité. Le scénariste se moque de marques bien connues au travers de détournement comme Diatribadvisor, Gougle Maps, MST (Marine Solidaire Tantrique), Cretinstagram. Il évoque des personnalités comme Elon Musk, Liliane Bettencourt, Philippe Gloaguen. Ces aventures reposent sur des phénomènes concrets, aussi bien par la fausse dérision (l’interdiction de l’usage des pailles) que par la réalité des ravages du surtourisme, la privatisation par les indécemment riches, l’immigration avec des embarcations du fortune sur la mer Méditerranée, la vague d’extinction des espèces animales, la montée des eaux, la marchandisation universelle… jusqu’à la disparition, ou plutôt l’extermination de la notion de bien commun. Rien ne peut s’opposer à la marchandisation des lieux et des populations, cette pratique abêtifie ceux qui la pratiquent en masse, s’abattant tel un fléau sur leur destination, tel un ogre dont rien ne peut arrêter la dévoration… quitte à ce qu’il périsse lui-même dans ses actions vaines pour rassasier sa faim inextinguible.


Un vrai plaisir de retrouver l’humour mordant et critique de ce duo d’auteurs s’exerçant contre le touriste en groupe, la chute en flèche de son Q.I., sa conviction que tout lui est dû et tout lui est permis, et que sa destination n’existe que pour le satisfaire. Le dessinateur réalise des planches à l’équilibre parfait entre solides descriptions et exagération comique. Le scénariste pousse le curseur de l’exagération à la dimension de l’horreur du surtourisme, alors même que son humanisme lui fait conserver une sympathie pour ces êtres humains, tout en brossant le portrait d’une pratique destructrice dans un monde déjà livré aux démons du capitalisme, du manque de culture, et de l’indifférence à la souffrance humaine. Salvateur.



lundi 20 janvier 2025

Blotch

La modestie, c’est bon pour ceux dont le talent est modeste.


Ce tome regroupe des histoires courtes de cinq pages, mettant en scène Blotch, personnage fictif dessinateur de presse. Ces récits ont initialement été publiés dans le magazine Fluide Glacial, de 1998 à 2000. Ils ont fait l’objet d’une édition en deux albums : Le roi de Paris (1999) et Blotch face à son destin (2000), puis d’une intégrale en 2009, rééditée en 2024. C’est l’œuvre de Blutch (Christian Hincker), scénario & dessin. Ce recueil comprend un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, en noir & blanc. 


Blotch est attablé à la terrasse d’un café, avec trois autres artistes travaillant pour Fluide Glacial. Il pérore sur ses collègues : La petite Binette avec sa série Les Bidoches, il va se ramasser ! On prend pas les Français pour des ballots… Savez-vous ce qu‘on murmure à propos de ce bon Hugolo ? Tenez-vous bien… Eh bien, L’enfant du zoo, c’est lui ! C’est de l’autobiographie. ! Remarquez ! Avec cette dégaine, on l’imagine aisément sur la paille ! Ce pauvre Goutelette ! Le malheureux est complètement à côté de la plaque ! Il est fini ! Dans son esprit, Blotch voit ses collègues s’extasier sur lui : Insurpassable ! Un génie ! L’honneur de leur profession ! La nuit venue, Blotch, bien aviné, hèle deux passantes en leur criant qu’il va leur rendre hommage, en tout bien tout honneur. Le lendemain matin, madame Gerboix, sa logeuse, vient frapper à sa porte pour lui réclamer son arriéré de loyer, c’est-à-dire deux mois. Il promet de régler demain, dernier délai. Il téléphone à son journal pour demander une avance, en vain. Il demande à son meilleur ami de lui acheter une toile, mais l’autre en a déjà jusque dans sa salle de bains de ses toiles. Il essaye d’en vendre à des touristes sur la voie publique, sans succès. À dix-huit heures aux Puces, il finit par échanger son lot de toiles contre une unique autre, parce que le vendeur lui raconte que sous la peinture, il y aurait un Rembrandt !



Une autre journée, Blotch se réveille en piètre forme à midi, dans sa petite chambre. Il commence par tousser tout ce qu’il peut au-dessus du lavabo. Après une toilette de fond en comble, il est enfin présentable. Il entend un bruit dans le couloir et il va coller son œil au trou de la serrure. C’est Lucienne la fille de la concierge… À peine dix ans, cette dévergondée tente de l’exciter en se laissant glisser sur la rampe de l’escalier, la culotte relevée. Chaque matin, il la repère au froissement de son tablier. Chaque matin, elle se croit maligne parce qu’elle lui exhibe son derrière menu et frais. Enfin, il sort, avec un carton à dessin sous le bras, et il croise la fillette en bas de l’escalier qui le regarde passer effrontément. Il hait les enfants. Il se rend dans les bureaux du magazine Fluide Glacial : la rédaction est le lieu où se côtoient les grands esprits et les plus modestes. Monsieur Delapiche, leur éclairé rédacteur en chef, sort de son bureau et demande aux artistes présents de se conduire avec dignité, car il reçoit ce jour la visite d’un jeune dessinateur étranger, un sujet belge qui vient de Bruxelles. À son bureau, la secrétaire annonce l’arrivant : M. Rémi.


Un homme bien mis, signant son nom avec style et classe… mais voilà que la première histoire en donne une idée bien différente. Le lecteur constate rapidement que cet ouvrage met en scène Blotch, un dessinateur de presse, dans le contexte des années 1930 en France, à Paris. Ce recueil se compose de vingt-et-une histoires de cinq pages chacune, autant de nouvelles, dont vingt consacrées à Blotch, et une à Georgette sa compagne. Il comprend qu’il se produit une forme de mise en abîme avec décalage, puisque Blotch soumet ses dessins à la revue Fluide Glacial, qui dans la réalité a été fondée en avril 1975, par Marcel Gotlib, Alexis (Dominique Vallet) et Jacques Diament. Cela le rend attentif à des consonnances similaires entre le nom de certains personnages et d’autres auteurs du magazine. Le Binette avec Les Bidoches apparaît comme une référence directe aux Bidochon de Binet. Ici, le rédacteur en chef s’appelle Monsieur Pierre Delapiche (peut-être un clin d’œil à Jean-Christophe Delpierre). En revanche, il ne fait pas de doute que le très chic, impressionnant et respectable Monsieur Marcel, fondateur du journal, rend hommage à Marcel Gotlib, même s’il n’y a aucune ressemblance physique. Le lecteur assidu de la revue Fluide Glacial pourra trouver d’autres clins d’œil et taquineries référentielles. Le lecteur novice en la matière ne se sentira pas exclus pour autant.



Donc voici ce monsieur peut-être trente ans ou plus qui réalise des dessins comiques, à l’humour ringard, misogyne et raciste. S’il porte beau en public, habillé avec goût, la deuxième histoire offre de le voir au réveil, affalé dans son lit en pantalon et marcel, pas rasé, pas coiffé, pas lavé : le spectacle est consternant et affligeant. Dès la quatrième case, il est apprêté, et il apparaît comme un homme du monde, aux manières raffinées. Au cours de cette vingtaine d’histoires, il se montre arrogant, condescendant, méprisant, suffisant, raciste, envieux, pleutre, lâche, misogyne, maître-chanteur, rétrograde, réactionnaire, menteur, maltraitant, mauvais perdant, ingrat, obséquieux, complaisant, traître, perfide, fourbe, imbu de sa personne, etc. Heureusement qu’il n’y a que vingt histoires qui lui soient consacrées… Son langage corporel est l’avenant avec une moue parfaite quand il dénigre la personne à qui il s’adresse ou qu’il se montre servile avec un autre. À quelques reprises, il perd toute contenance et s’emporte, son visage devenant alors un masque grimaçant et hideux. Le lecteur peut voir à sa posture que Blotch souffre quand il travaille pour produire un dessin à la ligne raffinée, tout en étant assez pauvre visuellement.


En découvrant le caractère de Blotch et ses failles morales, le lecteur se dit que les autres personnages ne pourront qu’apparaître sous un bon jour. Les deux premiers collègues attablés avec lui boivent ses paroles, se délectant des ragots et des jugements négatifs. Sa logeuse donne l’impression de très bien savoir que son locataire ne pourra pas la payer, tout en étant sans état d’âme, même sa fille d’à peine dix ans semble nourrir des pensées méchantes. Son éternel rival, Jean Bonnot, distille moins de fiel, tout en étant prêt à en découdre avec Blotch. Le rédacteur en chef et le président de Fluide Glacial affichent la morgue de leur classe sociale. Il faut attendre la huitième histoire pour faire connaissance avec Nora Foster, une comédienne réellement admirative du travail de Jean Bonnot. Puis vient Arthur, un trompettiste de jazz afro-américain déclarant son admiration pour le dessinateur, et encore Georgette la compagne de Blotch. L’auteur met en scène avec conviction et art les personnages de cette comédie humaine, leur insufflant vie et plausibilité, sans rien cacher de leurs défauts et de leur mesquinerie morale.



Blutch réalise des cases chargées en traits de texture et d’ombrage, épaississant son trait pour les scènes nocturnes (l’assassinat du poète Saint Chamoux au couteau), recourant à de solides aplats pour le noir des costumes des messieurs lors d’une soirée. Ainsi les cases apparaissent chargées avec une sensation quasi tactile. Le lecteur voit qu’il ne s’agit pas d’un artifice pour donner l’impression de dessins denses. L’artiste représente soigneusement les tenues vestimentaires, en veillant à ce qu’elles soient conformes à l’époque, sans oublier les couvre-chefs de ces messieurs. Il plante le décor pour chaque scène avec des accessoires également d’époque, et des arrière-plans réguliers. Ainsi le lecteur se retrouve attablé à la terrasse d’un café parisien, dans un minuscule appartement parisien d’un quartier populaire, dans les bureaux de Fluide Glacial, à la réception ou dans le somptueux bureau du rédacteur en chef, assis sur un banc au bois de nuit, à baguenauder dans les rues de Montmartre, à manifester sur un grand boulevard, au théâtre, dans l’appartement chargé de Balthazar Léandru à la décoration exotique et hétéroclite, dans un club de jazz, dans un atelier d’artiste, dans un stade pour assister à un match de boxe, à regarder une opérette, à visiter l’atelier d’impression des éditions Cornélius, dans la chambre à coucher de l’appartement de Georgette, etc.


Rapidement, le lecteur prend goût à la forme d’humour qui se dégage du caractère et du comportement de Blotch, sans pour autant se mettre à le mépriser, parce qu’il ne souhaite pas se rabaisser à son niveau. Il se rend progressivement compte que le dispositif de mise en abîme produit son effet. Chaque nouvelle s’ouvre avec une case de la largeur de la page dans laquelle Blotch signe son nom en grosses lettres sur une toile vierge, avec dans un cartouche, un bref texte dans lequel il chante lui-même ses louanges de façon dithyrambique et démesurée. À mesure des nouvelles, l’auteur gagne en confiance pour ces introductions, parvenant à des sommets d’autosatisfaction. Par exemple : À la mort de Victor Hugo, j’avais un an. Quelle perte pour le grand homme : il ne m’aura pas connu. Le lecteur peut voir dans la mise en scène d’un artiste au talent médiocre vantant sans cesse ses propres mérites, une parodie de l’auteur lui-même, exposant ainsi les tentations de se griser de son succès (relatif ou réel), de gonfler son importance, et de croire à ses propres boniments pour assurer son autopromotion. Dans le même temps, personne n’est dupe dans l’entourage de Blotch. La mise en avant de soi-même fait partie des conventions sociales admises dans son milieu et personne n’y ajoute foi. Il est également possible de percevoir une fibre morale, dans la mesure où le comportement de Blotch ne lui permet que de faire du sur-place social, voire ne le préserve pas toujours de redescendre à un état de dénuement pécunier. Bien mal acquis ne profite jamais. Le lecteur ne plaint pas Blotch au vu de sa personnalité peu reluisante, mais il ne souhaite pas non plus sa déchéance, reconnaissant en lui ses propres tendances à des penchants avilissants.


Le portrait d’un artiste imbu de lui-même, au talent très relatif, au comportement méprisable. Une mise en abîme du métier d’humoriste bédéiste pour Fluide Glacial. Une parodie des années 1930 à Paris. Il y a de tout cela, avec une narration visuelle tactile, des personnages jouant la comédie sociale avec des attitudes empruntées. Un regard brut sur la gente humaine mesquine et peu reluisante. Il y a de tout cela dans cette vingtaine d’histoires courtes de cinq pages chacune, et aussi beaucoup d’humanité, le lecteur ne pouvant pas s’empêcher de ressentir de l’empathie pour Blotch, malgré tous ses défauts.



mardi 23 juillet 2024

Le Petit Théâtre des opérations T04 Faits d'armes impensables mais bien réels…

Comme quoi, dans la vie, parfois, on obtient beaucoup avec un simple S’il te plaît.


Ce tome fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 03: Faits d'armes impensables mais bien réels… (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. La première édition date de 2024. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l'Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Albertine Ralenti. L'album prend la forme d'une anthologie, regroupant huit histoires indépendantes, comprenant entre cinq et sept pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d'individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d'époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Intercalés entre deux histoires se trouvent cinq intermèdes d'une page en bande dessinée consacrée à une anecdote militaire. Cette série a donné lieu à deux séries dérivées écrites par le même scénariste : Toujours prêtes ! (2023), avec Virginie Augustin, Guerres napoléoniennes (2024) avec Prieur & Malgras.


Stubby : À New Haven aux États-Unis, en 1917, autour d’une caserne, des soldats courent derrière leur sergent. L’un d’eux remarque un magnifique petit chien caché derrière une poubelle. Il lui demande comment il s’appelle, et le chien répond que son nom est Stubby chien de guerre et qu’il aimerait pouvoir faire ses besoins en paix. James Robert Conroy, du 102e régiment d’infanterie américain, décide d’adopter ce chien des rues et de le ramener à la caserne. Après une période de réticence, le chien est embarqué avec les troupes sur un navire pour aller se battre en France. Un officier fait le constat que Stubby sait saluer un officier, il ne parle pas de ses missions et il nettoie les gogues à l’aide de sa langue avec enthousiasme. Techniquement, ça fait de lui la meilleure recrue que l’U.S. Army ait jamais vue. – Avez-vous déjà vu un char volant ? Le scénariste raconte au dessinateur le projet russe Antonov A-40, un char léger T-60 auquel on attache des ailes géantes.



Von Lettow Vorbeck, faut pas venir le chercher : en 1914, dans la Deutsch Ostafrika, une estafette amène un message au colonne de la base : la guerre vient d’éclater ! Mais les ordres de Berlin sont de ne rien faire : les Anglais ont promis de ne pas attaquer les colonies. Le colonel comprend immédiatement que l’ennemi ne tiendra pas sa promesse et il se prépare à leur débarquement. – Casabianca, le sous-marin corsé : le 27 novembre 1942, les Allemands tentent de s’emparer de la flotte française à Toulon. Les marins préfèrent détruire leurs navires plutôt que de les abandonner à l’ennemi. À l’exception du commandant Jean L’Herminier qui parvient à prendre le large avec le sous-marin Casabianca. L’équipage gagne ainsi Alger où il reprend la guerre aux côtés des alliés. Première mission : débarquer des agents et des armes en Corse occupée.


Tome après tome, les auteurs prouvent qu’il est possible d’évoquer les guerres avec un ton à la fois persifleur et très respectueux, admiratif de hauts faits de guerre et dépourvu de toute forme de glorification de la guerre. Ils montrent l’horreur des tueries : les tranchés de la guerre de 14-18, les morts tués sur le champ de bataille, la réquisition des hommes valides dans les pays d’Afrique, les risques encourus lors des missions (par exemple le gouvernail plié d’un sous-marin), les morts par accident (des soldats allemands ne sachant pas se servir d’une grenade), le sort des populations dont la région devient une zone d’affrontement, la témérité irresponsable (et parfois payante) d’hommes voulant impérativement participer aux combats, la force des préjugés et des discriminations (le cas d’une femme handicapée). Aucune exaltation patriotique ou aucune admiration de l’agressivité masculine : ces actions de valeur sont présentées dans leur contexte de guerre, l’artiste effectuant un travail solide de reconstitution historique en arrière-plan, chaque individu s’adaptant à ces conflits, en fonction de leur origine sociale, de leur histoire personnelle et des circonstances de leur naissance. Les auteurs présentent ainsi un chien (Stubby) décoré par le général Pershing, le général Paul von Lettow-Vorneck (1870-1964) tenant tête aux Britanniques, Jean L’Herminier (1902-1953) commandant de sous-marin, Eddie Chapman (1914-1997) espion britannique étant engagé comme espion par les Allemands, Roger Vandenberghe (1927-1952) à la tête des Tigres noirs en Indochine, Władysław Albert Anders (1892-1970) constituant une armée se déplaçant avec des civils, Robert Lee Scott junior (1908-2006) pilote de chasse, et Virginia Hall (1906-1982) espionne américaine en France avec une jambe de bois.



Comme dans les tomes précédents, les auteurs se mettent en scène dans les intermèdes, Julien Hervieux en grand sachant hautain et méprisant vis-à-vis de son collaborateur, Monsieur le Chien en jeune homme curieux et avide d’apprendre auprès de cet homme si savant qui le maltraite. Cela donne le ton de la dérision. Ces séquences d’une page répondent chacune à une question. Avez-vous déjà vu un char volant ? (un essai de char volant en Union soviétique pendant la seconde guerre mondiale) Et si le navire c’était l’iceberg ? (un projet de navire fait de glace et de bois au Royaume Uni également pendant la seconde guerre mondiale, Winston Churchill estimant que c’est complètement absurde, donc anglais) Les sous-marins c’est bien ? (les Anglais doutant de la pertinence de développer des sous-marins en 1914, jusqu’à temps que leurs navires soient coulés par un U9) Une étrave, ça sert à la marave ? (un navire français, l’Aconit, se servant de son étrave pour couler des sous-marins en 1943) Peut-on être fusillé et en revenir ? (le cas de François Waterlot fusillé en 1914) Chaque séquence est racontée avec amusement et une pointe de moquerie (la remarque de Churchill par exemple, et des dessins en apparence simple, avec une qualité de synthèse extraordinaire.


Avec ces huit chapitres, les auteurs évoquent plusieurs guerres : deux fois la première guerre mondiale, cinq fois la seconde, et une fois la guerre d’Indochine. Les caractéristiques des dessins apparaissent toujours aussi simplistes : un trait de contour très fin détourant chaque personnage, chaque élément de décor, chaque vêtement, chaque paysage de manière simpliste. Le lecteur peut se dire que les descriptions sont simplifiées jusqu’à en devenir superficielles ; toutefois lorsqu’il accorde un peu de temps à ce qu’il vient de voir, il se rend compte de la densité et de la précision des informations visuelles. Par exemple, l’investissement et l’attention pour l’exactitude des uniformes des différentes armées, quel que soit le pays ou l’époque, les armes employées, les lieux connus comme Tanga en Tanzanie en 1914, le siège du gouvernement à Alger en 1942, le 10 Downing Street à Londres, le toit du Kremlin, etc. Le même soin est apporté à la représentation des engins militaires de toute nature, de l’avion au sous-marin. L’artiste parvient à marier le sérieux de la reconstitution, avec des éléments de comédie. Les personnages ont tendance à faire montre d’émotions très intenses ou surjouées, entre la colère et l’indignation, la moquerie, etc. Le lecteur attentif retrouve également la facétie du dessinateur qui s’amuse à intégrer discrètement des éléments incongrus, généralement anachroniques, comme le monstre du Loch Ness, le Marsupilami, un livre intitulé La Tanzanie pour les nuls, une carte de Uno, le symbole de Batman sur le manteau d’un officier, ou encore un avion de chasse repeint avec les motifs du costume de Spider-Man.



Le scénariste effectue un devoir de mémoire pour des individus qui ont combattu avec courage lors de guerre. Il ne prend parti ni pour une nation, ni contre. Il a pris le parti d’évoquer chaque haut fait sous l’angle de son caractère singulier et improbable : un chien combattant au même titre qu’un soldat, un général avec une compréhension parfaite de la situation et une puissance stratégique qui défait l’armée ennemie supérieure en nombre à plusieurs reprises, un commandant de sous-marin sachant concevoir des plans d’intervention adaptés au mode de fonctionnement ennemi, un truand engagé comme espion par les Allemands et allant en informer le MI5, un adjudant-chef adoptant les tactiques de son ennemi, un général refusant d’abandonner des civils derrière lui, un pilote s’arrogeant un avion au culot, une femme handicapée renversant ce qui est perçu comme des faiblesses pour en faire des atouts. Certains combattants réalisent bien des prouesses guerrières impressionnantes (Roger Vandenberghe, un grand costaud intrépide par exemple), pour autant c’est souvent l’intelligence et la capacité d’adaptation qui sont mises en avant et en valeur. Cela donne lieu à des moments très savoureux quand la bêtise des ennemis éclate au grand jour, par exemple deux sentinelles allemandes sur une plage de Corse confondent un sous-marin avec un gros récif qu’ils n’auraient pas remarqué avant… à deux reprises.


Quatrième tome de la série, et toujours aussi savoureux, aussi bien dans le choix des personnes et de leurs hauts faits, que dans l’humour de la narration. Sous des dehors pouvant faire croire à une réalisation par-dessus la jambe, le lecteur retrouve toute la rigueur dans la présentation des faits avec une page de texte complétant chaque chapitre, et il constate l’investissement du dessinateur pour respecter l’authenticité dans sa reconstitution historique. Le ton persifleur rehausse l’intelligence des combattants et la bêtise des ennemis, tout en tenant à l’écart toute forme d’idéalisation ou de louange de la guerre. Un devoir de mémoire réjouissant.



mercredi 10 avril 2024

Tous à la campagne !

Avant de l’abattre, il faut parler avec l’arbre !! C’est important…


Ce tome est compilation de gags en une page, indépendante de tout autre. Sa première parution date de 2024. Il a été réalisé par Tronchet (Didier Vasseur) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. Le couple central de ces histoires est déjà apparu dans Les Catastrophobes (2021).


Enfin : Madame & Monsieur arrivent descendent de voiture : ils sont arrivés devant leur nouvelle demeure, une belle maison avec un étage, à la campagne. Elle s’exclame, en ouvrant grand les bras : Ça y est, ils ont réussi ! Ils ont fait le grand saut ! Finis la ville, la pollution, le stress !! Ils vont bâtir ici une nouvelle vie, ne plus dépendre du système, travailler dur pour être autonomes. Il intervient pour poser une question : Heu, l’idée, c’était pas une année sabbatique ?? Elle commence à répondre, mais il consulte un dictionnaire en ligne pour la définition de sabbatique : Congé qui permet au salarié de prendre une année de repos. Il s’étonne de ne pas voir les transats. – Isolement : Madame a un plan dans la main et elle le commente pour monsieur : La maison est là, idéalement située, totalement isolée. Au bout d’un chemin où personne ne passe et au milieu de la forêt. Il demande une précision : Personne ne peut savoir qu’ils habitent ici ? Elle répond que non, même du ciel on ne les voit pas. Elle continue : ils sont indépendants, ils ne doivent rien à personne, ils ne vivent que du fruit de leur travail. Il répond que ça l’embête un peu, il aimerait bien qu’on retrouve leurs cadavres… Ben comme elle a dit qu’ils allaient vivre du fruit de leur travail…



Évacuation : devant leur maison, Madame constate que leur nouvelle demeure a tout ce qu’il faut : la toiture est saine, les mur épais, solides, les portes et fenêtres ferment bien. Elle se sent protégée. Elle demande à Monsieur s’il aime. Il répond que oui, mais se demande si les normes de sécurité sont bien respectées. Il précise : Où est le plan avec les issues de secours et d’évacuation vers la ville en cas de danger. Déjà, le danger d’habiter ici ! – Souplesse : Elle lui fait remarquer qu’il faudrait qu’Il soit un peu plus souple. Il répond qu’il a l’intention d’être hyper souple pendant l’année sabbatique… Et après, ils rentrent. Elle l’informe que non, ils ne rentrent pas. Elle a vendu leur appartement en ville. Il fait un malaise et il est transporté à l’hôpital. Alors qu’il est conscient sur le lit d’hôpital avec une intraveineuse, elle constate qu’au moins ils savent maintenant qu’il y a un hôpital pas loin, ce qui doit le rassurer. Elle ajoute que ce n’était pas vrai : elle voulait tester sa souplesse. Elle ne peut pas vendre l’appartement sans sa signature, il aurait dû réfléchir. Elle continue en lui tendant un papier, et l’enjoignant à signer. - Table rase : ils sont devant leur voiture et elle lui montre qu’elle n’a emporté que deux bagages, la sobriété avant tout. Lui, il est venu les mains dans les poches… Il a tout commandé sur Amazon.


Sans surprise, l’auteur se moque de deux urbains, parisiens de surcroît qui tentent l’aventure d’habiter à la campagne, et de tenter l’autosuffisance, au moins alimentaire dans un premier temps. Il peut compter sur le bédéiste pour se montrer moqueur, avec un fond de tendresse vis-à-vis de ses personnages, si normaux, vaguement pathétiques. Pour commencer, il ne leur donne ni nom, ni prénom, juste une femme et un homme, madame et monsieur, peut-être quadragénaires, peut-être quinquagénaires, pas vraiment beaux, mais pas repoussants pour autant, généralement contents ou souvent souriants en tout cas, l’air gentiment satisfaits d’eux-mêmes, enfin surtout Madame, parce que Monsieur… L’artiste est en mode caricature, avec une simplification dans la représentation. Par exemple, les personnages n’ont que quatre doigts à chaque main, leur coiffure s’apparente à une sorte de touffe dressée sur la tête, ou encore ils sont affublés de pieds pointus, sans oublier le pantalon trop large et remonté trop haut de Monsieur. Cela donne une allure comique à Monsieur, teintée de dérision plutôt que de réelle moquerie. Son nez semble un peu écrasé, surtout comparé à celui pointu de son épouse, et il fait souvent des grands gestes, ou des moues exagérées. L’auteur s’en sert comme dispositif comique : au fond de lui opposé à l’idée de s’installer à la campagne, cherchant comment dénigrer cette expérience, essayant mollement de ruser pour retrouver Paris, régulièrement victime d’une conséquence plus ou moins grave de la vie à la campagne.



D’un côté, l’auteur raconte des morceaux choisis de cette année sabbatique, chaque page racontant un gag se suffisant à lui-même. De temps à autre, Tronchet file une note humoristique, le principe de parler aux arbres ou à un objet par exemple, la tentation du recours à Amazon pour se faire livrer des objets de grande consommation contre les principes de sa femme, qui, elle, ne semble pas reconnaître la banane, c’est-à-dire le logo de cette enseigne de vente en ligne. D’un autre côté, le lecteur peut aussi envisager l’album comme un tout : différents moments vécus lors de cette année sabbatique, ce couple faisant l’expérience de différents points de passage attendus. Madame et Monsieur vont commencer par apprécier l’isolement de leur maison, l’effet de sevrage de la société de consommation, les risques liés aux travaux manuels (enfin un bobo minime avant même de commencer), un changement d’approche dans le rapport aux choses (il faut parler aux arbres), un voisin à la communication un peu particulière (il faut parler à sa tronçonneuse), le silence aussi assourdissant qu’aliénant, l’importance des vers de terre, la visite d’amis de la ville, le plaisir tout relatif du feu de cheminée, les toilettes sèches et l’avantage de tout récupérer, etc.


Comme l’indique l’énumération ci-dessus, les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. Elles donnent l’occasion au dessinateur de diversifier les visuels : les arbres, la maison vue de l’extérieur, quelques pièces à l’intérieur, une chambre d’hôpital, l’abattage d’un arbre à la hache, une clairière, le jardin potager, le garage et l’automobile, les toilettes sèches, etc. Le lecteur contemple également de nombreux accessoires : une pelle et un râteau, un ordinateur, un crapaud, une tronçonneuse, un caddie de supermarché, une ruche, une brouette, un taille-haie, des valises. En termes de mise en scène, le bédéiste a choisi un format reposant sur les dialogues entre Madame et Monsieur, ou l’un de deux avec un interlocuteur invisible au téléphone, avec des invités, avec leurs enfants, et même avec deux inspecteurs du service de l’hygiène. D’un côté, il lui arrive régulièrement de faire l’économie de l’arrière-plan, ou de reproduire le même décor en fond de case ; de l’autre côté, les personnages sont toujours en train de vaquer à une occupation, souvent différente. Cela nourrit la richesse de la narration visuelle qui présente toujours un intérêt, renforcée par les mouvements des personnages, leurs postures et leurs mimiques.



Le lecteur constate rapidement que la charge humoristique reste dans un registre gentil : Madame s’avère déterminée, se livrant, l’une après l’autre, aux activités de base pour essayer d’aller vers l’autonomie : le jardinage sous différentes formes le sevrage au consumérisme, l’abandon d’habitudes citadines. Monsieur se livre, à contrecœur et de mauvaise grâce, ou au moins en râlant, à des activités de plein air comme couper du bois ou jardiner lui aussi. S’il espère glaner des conseils pour aller vers l’autosuffisance en mettant en œuvre la permaculture, le lecteur s’est trompé d’ouvrage. Ça ne va pas plus loin que l’importance des vers de terre, l’évocation de panneaux solaires, la culture de ses légumes et la mise en place de toilettes sèches. Les effets comiques naissent des pitreries de Monsieur et de sa réticence latente exprimée plus ou moins ouvertement, de son décalage de ressenti d’avec celui de son épouse, de son absence totale de motivation. L’auteur file un ou deux effets comiques : le voisin un peu particulier qui recommande de parler aux arbres, puis à la tronçonneuse, ou encore Madame qui n’identifie le sigle en forme de banane d’un géant de la vente en ligne.


Dans le même temps, ces scénettes ne constituent pas une suite de gags tièdes et inoffensifs. En passant, sans avoir l’air d’y toucher, sans approche moralisatrice, l’auteur évoque l’omni-disponibilité des biens de consommation livrés dans des délais d’une brièveté redoutable, le partage des richesses, le risque d’isolement à la campagne, le puits sans fond de connaissances d’internet, la nécessité de disposer d’une voiture, la violence de l’abattage des animaux d’élevage et les ravages de l’élevage intensif, l’investissement à faire en efforts pour un résultat pas toujours à la hauteur en qualité mais aussi en quantité, les conséquences de la surconsommation, le partage de ce mode de vie pour donner envie à d’autres en devenant influenceur. Dans le même temps, le constat reste lucide : ce couple n’a aucune chance d’être auto-suffisant dans un proche avenir, ou même à moyen terme. En page dix, Monsieur fait même observer à madame qu’ils vont pouvoir tout produire… à condition d’avoir sur place une usine de transformation, des fours industriels et un hangar réfrigéré, un troupeau de mille têtes et une chaîne d’abattage. Comme Adam Smith (1723-1790) avant lui, il a pleinement conscience que nul être humain est en mesure d’être autosuffisant et de produire les biens manufacturés indispensables à la satisfaction de se besoins primaires.


Aaaah, se mettre au vert… Un beau projet écoresponsable, un choix de vie pour l’avenir de la planète, une aventure enrichissante et formatrice. Tronchet choisit un mode humoristique doux et gentil, sans railler ni les urbains et leur frénésie mortifère de consommation, ni les urbains incompétents et contre-productifs qui s’improvisent campagnards. Il réalise une cinquantaine de gags avec des dessins caricaturant un peu les êtres humains, expressifs et très juste, montrant cette maison accueillante et tranquille, une nature plutôt évoquée, et un couple avec Madame pleine de bonne volonté, et Monsieur rétif. Au fil des gags sympathiques, le lecteur ressent en filigrane la remise en question d’un mode de vie destructeur, et le désemparement d’êtres humains dépassés par l’ampleur de la situation.



mercredi 25 octobre 2023

L'Humanité de mes couilles

Où que tu ailles, tu emporteras ton malaise avec toi.


Ce tome constitue une histoire complète indépendante de toute autre, qui s’apprécie mieux avec une connaissance superficielle de la genèse biblique sous l’angle mythologique. Sa publication date de 2023. Il a été entièrement réalisé par Emmanuel Moynot, pour le scénario, les dessins et les couleurs, bédéiste également connu pour ses albums de Nestor Burma. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée


À l’époque des hommes des cavernes, Adam est en train de se coudre un pagne avec un lien de cuir et une grosse aiguille. Il est très satisfait du résultat et il le revêt. Il va se présenter à sa mère assise dans la grotte, en lui annonçant qu’il a inventé un truc. Elle le calme direct en lui demandant d’y aller mollo sur les superlatifs et de lui montrer le truc. Il avance vers elle, disant qu’il trouve que ça lui va vachement bien. Elle répond du tac au tac, que c’est complètement idiot son truc, on ne voit plus son pénis. S’il croit que c’est avec son intellect qu’il va impressionner les gonzesses… Bref, il s’est planté. Elle lui demande d’aller cueillir des cailloux pour faire la purée de lézard. Il râle, parce qu’il en a marre de la purée de lézard. Elle lui rétorque qu’il n’a qu’à inventer l’arc et les flèches et alors ils pourront en reparler. Il sort ramasser des cailloux tout en marmonnant pour lui-même qu’un jour il inventera la religion et qu’on verra bien c’est qui qui rigole. Il se rend compte qu’Ève se tient devant lui : elle lui demande pourquoi il planque son pénis, s’il a rétréci ou s’il a chopé la chtouille. Il répond sèchement que les gonzesses n’y comprennent rien à la mode, et que si un jour il y a des grands couturiers, ce ne sera pas les femmes qui feront la tendance.



Peu impressionnée par sa répartie, Ève demande à Adam s’il veut faire du sexe. Elle va se coucher sur le dos dans l’herbe, dans la position du missionnaire, tout en lui indiquant qu’elle aimerait bien le faire à la normale une fois de temps en temps. Il répond qu’il évolue, qu’il n’a plus d’os pénien, et que le faire comme des bêtes ne lui occasionne plus d’érection. À l’entrée de la grotte, la mère d’Adam s’époumone à l’appeler. Il finit par l’entendre et il peste contre elle, ne pouvant pas être tranquille. Il décide que le jour où il va écrire ses mémoires, il va l’en évincer. Ève rentre chez ses parents, et sa mère lui fait la leçon parce qu’elle a encore été traîner avec l’autre demeuré. Elle leur répond qu’ils profitent bien d’être crétins maintenant parce que la préhistoire ne va pas durer pour toujours. Elle va trouver refuge dans les branches d’un arbre, où un serpent bleu vient lui prodiguer des conseils. La jeunesse, c’est le printemps de la vie ! C’est là qu’il faut cueillir les plus beaux fruits, se remplir du suc de l’existence pour ne pas finir comme un vieux pruneau tout fripé. Où qu’elle aille, elle emportera son malaise avec elle. Elle finit par suivre son conseil et croquer dans une pomme, ce qu’elle regrette immédiatement car elle n’est pas mûre. Elle est persuadée que l’herbe est plus verte ailleurs : il faut qu’elle s’en aille, et ainsi ses parents la laisseront tranquille.


Un titre qui claque bien et qui ne laisse pas place au doute : l’auteur ne va pas faire l’éloge des êtres humains. Il place son récit à la naissance de l’humanité, dans l’âge mythologique de la Genèse selon la Bible, dans une version quelque peu revue et corrigée. Il s’agit d’un album publié par l’éditeur Fluide Glacial, et le lecteur peut y reconnaître l’humour maison, un peu gras, souvent en-dessous de la ceinture, et aussi impertinent que pertinent et pénétrant. La première page propose un gag reposant sur un anachronisme, de la couture, filé par la suite avec l’évocation du métier à inventer de couturier, et de la mode qui sera certainement plus masculine que féminine. Par la suite, le lecteur sourit à l’emploi d’anachronismes qui abondent tout au long de l’album : la mention d’une pension alimentaire en retard, le régime végétarien, le rôle traditionnel de la femme voire rétrograde, les démarcheurs Vendeur Représentant Placier (VRP), le principe d’éduquer le palais (la gastronomie), les jours de la semaine, le fromage, la prospection les clients potentiels pour réaliser une étude de marché, le fait de parler face caméra, l’existence de la forêt primaire, etc.



L’auteur joue également sur les attendus du lecteur, en prenant à rebrousse-poil le déroulement de la Genèse tel qu’établi dans la Bible. Le lecteur sourit quand Abel explique la notion de sacrifier un bélier pour que ça lui porte chance : un détournement du sacrifice à Dieu, transformé en une croyance sans fondement sur le fonctionnement de la chance, une interprétation erronée d’une occurrence de corrélation, sans aucune causalité. Un peu plus loin, Adam reçoit l’étrange visite d’un individu à la peau noire, visiblement un Africain, ce qui l’amène à se mettre en colère, en demandant qu’on le laisse construire sa légende tranquille, et à se regarder le nombril en disant que, oui, il en a un ! Cette séquence intègre également une autre forme de dérision, cette fois-ci s’appliquant à l’Histoire, et dans ce cas particulier à l’histoire évolutive de la lignée humaine, contrastant fortement au récit de la Genèse. Dans une séquence, Caïn se met à inventer le concept de cité et de logements mitoyens, faisant ainsi ressortir le fait qu’Adam et ses parents habitent dans une caverne. Il est également question de mots de vocabulaires divergents entre les deux frères, prémices de la naissance des langues, et du mythe de la tour de Babel. Ou encore Abel s’est déjà installé comme éleveur, et Caïn comme agriculteur.


En cohérence avec l’époque et les personnages qu’il a choisis, l’artiste a fait le choix de les représenter nus tout du long de l’album avec une approche majoritairement réaliste, et donc des fesses, des poitrines et des pénis apparents, ce qui est même visible sur la couverture pour Adam. Cela ne fait pas de cette bande dessinée un ouvrage érotique ou pornographique, plutôt naturiste. Lorsque Ève et Adam s’accouplent, cela ne dure que le temps d’une unique case fort chaste. Le dessinateur montre des individus en bonne santé physique, les parents étant marqués par l’âge, les Africains (apparaissant dans une séquence) étant peut-être plus athlétiques. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré de détails de niveau moyen. L’artiste ne se contente pas de formes génériques, mais le degré de précision ne permet pas de reconnaître les essences de végétaux, par exemple. Il emploie un mélange de traits très fins pour des portions de contour, et de traits plus épais pour donner plus relief et de texture aux formes détourées. Le lecteur observe une belle variété dans les visages, dans les postures corporelles et dans les expressions de visage. Il voit passer des représentants de différentes espèces animales : le serpent bleu vil tentateur, un pauvre lapin qui finit le crâne éclaté sous une pierre, une girafe, une biche, un lézard, des moutons, deux aurochs, un poisson, un lion et une lionne, deux chiens et des chiots.



Le dessinateur réalise des décors qui donnent une impression de chaque lieu, sans les décrire dans le détail. Pour autant, les personnages évoluent dans des environnements diversifiés : des grottes (quelques-unes bénéficiant de peintures rupestres), des zones boisées avec même des arbres à liane, des collines permettant de voir loin, un mont avec des grottes, une savane, un champ de blé, une hutte en bois, un fleuve, une immense cité en pierre, et même un véritable jardin d’Éden. Le lecteur apprécie la fluidité de la narration visuelle et sa variété, avec des scènes mémorables : le serpent évoluant autour d’Ève assise sur une branche d’arbre, Caïn se prenant une mandale pour avoir tenté de tuer Abel encore nouveau-né, Adam tuant un lapin par surprise, les deux démarcheurs essayant de fourguer un balais présenté comme l’une des dernières innovations en matière d’entretien ménager, Abel s’adonnant à la peinture rupestre, Adam plongeant pour pêcher un poisson à main nue, deux lions en train d’observer des humains se recueillir sur un corps enseveli, l’incroyable cité en pierre, le principe de la géante de neuf mètres en train de se faire féconder.


En fonction de sa familiarité avec l’histoire d’Adam et Ève, le lecteur se rend compte que l’auteur n’en reste pas à une parodie moqueuse et sarcastique. En sous-entendu, il s’amuse également avec des questionnements divers. Cela commence dès la première page avec Adam en train de coudre : quel être humain a pu avoir cette idée, comment lui est-elle venue à l’esprit ? Ce type d’interrogation revient à l’esprit du lecteur en voyant les uns et les autres faire des essais de nourriture : Caïn très content de mâcher des feuilles de plante qui semblent le détendre, Adam ramenant un lion et Ève ne sachant pas comment le cuisiner. Abel s’allongeant sous un mouton pour boire le lait à même le pis. La famille d’Adam se demandant ce qu’il lui prend de ramener un poisson : comment a-t-il pu avoir l’idée que ça pouvait se manger ? Moynot s’amuse également à opposer la version de la genèse de l’humanité légèrement bronzée à la réalité de son origine en Afrique noire. La notion d’un dieu le père tout puissant avec un homme à la barbe blanche qui regarde silencieusement Abel, et la notion de premier homme puisque Adam a un nombril, et même une mère. Il montre Ève et Adam quittant la grotte familiale pour tenter de s’installer dans une maison. Dans la dernière séquence, il joue avec le principe d’une genèse alternative quand Adam raconte ce conte avec des hommes paresseux et une femme géante. Il joue avec la notion de péché originel lorsque Ève indique à Seth, un de ses fils, que quand son père et elle ne seront plus de ce monde, l’avenir de l’humanité reposera sur lui. Ce n’est donc plus l’acte de croquer dans la pomme qui pèse sur la condition humaine de tous les hommes à venir, mais les choix de Seth.


Un titre politiquement incorrect pour indiquer une relecture inconvenante et irrespectueuse de l’origine de l’humanité selon la Genèse. Une narration visuelle bien dosée entre pragmatisme et humour, pour une reconstitution entre naturalisme et fantaisie. Une suite de six chapitres entre quatre et seize pages, évoquant l’invention du pagne cousu, la naissance d’Abel, la chasse, le premier agriculteur et le premier éleveur, le principe du sacrifice pour s’attirer la chance, et une autre possibilité pour un récit des origines. L’auteur entremêle avec une habileté élégante mythologie et histoire, assaisonné de dérision et de sarcasme pour mieux remettre en question quelques notions fondatrices qui exigent beaucoup de crédulité, sans se montrer condescendant ou méprisant.



lundi 18 septembre 2023

Comment je me suis radicalisée en féminazie

Flagrant délit de manterrupting !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Isabelle Denis & Michel Gaudelette pour le scénario, et par la première pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée.


En l’an 48 de l’ère #metoo, dans la résidence autogérée des viragos éco-wokistes, un groupe de quatre petits-enfants viennent rendre visite à leur tata Isa. Ils lui demandent de raconter les derniers jours patriarcat. Elle leur fait observer que c’est une longue histoire : le mâle blanc cis hétéro n’a pas été cancellé en un jour, on partait de loin. C’est qu’ils faisaient une descente d’organes au moindre point médian à l’époque. Alors #metoo, ils n’étaient pas prêts. Il faut se remettre dans le contexte. Elle accepte de raconter, mais il faut commencer par un bon goûter : qui va chercher la boîte de Palmito ? La fabrique de la monstre : Bin sang, mais c’est quoi cette horreur ? Voilà les premiers mots qu’Isa a entendus. Elle était attendue un vingt-et-avril, mais comme elle était bien au chaud, elle n’était pas pressée de sortir. Elle a été délogée le vingt-cinq. Le problème des séjours prolongés dans le liquide amiotique, c’est que ça donne des bébés tout fripés. Fort heureusement, ça ne dure pas : la peau se retend très rapidement. Mais allez savoir pourquoi, c’est le genre de truc anecdotique qui vient se nicher dans l’inconscient. Et bon, fatalement, ça ressort un jour. À partir de là, c’est open bar pour tout ce qui est déni, frustration et multi-traumatismes. Et c’est comme ça qu’on devient le cauchemar number one de toute société patriarcale : la quinquagénaire sans enfants, avec un chat, auteure de BD (facteur aggravant +1). 100% no life. Au XVIIe siècle, c’eût été le bûcher direct.



Assoupie à sa table à dessin, Isa revient à la réalité, alors que son père vient d’entrer dans la pièce. Il lui apporte deux cageots de brugnons qu’ils lui ont ramenés de la campagne. Vu qu’elle ne passe pas les chercher à la maison. Et là, ils s’abiment. Alors faut vite les utiliser pour faire de la compote. Ou de la confiture. Isa objecte que ses pages sont à la bourre et qu’elle n’a pas le temps. Son père perd un peu patience, et lui fait observer qu’elle n’a jamais le temps. Franchement, comment aurait-elle fait si elle avait quatre gosses ? Cette réflexion l’a énervée : typiquement des propos de boomer cis blanc dominant. Et si elle n’avait jamais eu envie d’avoir des enfants ? Ce n’est pas parce qu’on a un utérus qu’on est obligé de s’en servir. Il continue en faisant une remarque sur le fait qu’elle ne passe jamais l’aspirateur sous son canapé. Plus tard, Elle raconte la scène à son amie Claire en prenant un café. Celle-ci estime qu’il est temps qu’elle la présente aux copines. C’est comme ça qu’Isa s’est radicalisée. Claire l’a emmenée dans un club de féministes qui lui ont fait recopier cent fois King Kong théorie. Pour sa première prise de paroles, Isa s’adresse à un troupeau de vaches élevées en batterie. Elles se plaignent qu’elle ne parle pas assez fort.


Le titre annonce un programme clair, et vraisemblablement pétri d’autodérision, en utilisant un terme moqueur, et en l’associant au verbe très fort Radicaliser. Il peut paraître étrange qu’Isa tourne en dérision le féminisme dès le titre, en tant que femme, certes avec un co-auteur. D’un autre côté, il s’agit d’un album publié par l’éditeur Fluide Glacial, et le dessin s’inscrit dans un registre caricatural, dès la couverture. L’artiste se positionne dans l’école dite Gros nez, une caractéristique physique typique de l'école belge enfantine, popularisée par des séries comme Astérix, et Spirou et Fantasio. Dans l’avant-dernière histoire, Elfriede, une amie allemande, demande à Isa pourquoi elle se dessine avec un gros nez. La dessinatrice ne répond pas à cette question, mais elle se représente avec une réelle autodérision : en forcissant sa silhouette d’une manière générale, sa poitrine en particulier, avec un imperméable informe, des yeux souvent ronds et vides pour montrer un état d’ahurissement ou d’abrutissement comme s’il n’y avait rien entre les deux oreilles, ou encore un gros nez rouge à cause d’un gros rhume, une posture avachie en train de procrastiner à fond, et bien sûr se montrer complètement gaga avec son chat Kiki.



Le lecteur peut voir une forme de filiation avec l’artiste Florence Cestac, dans ce parti pris de dessiner un gros nez aux personnages, dans l’expressivité des visages, et le rendu gentil des personnages. Dans le même temps, il perçoit la personnalité graphique d’Isa : un trait de contour moins gras, une exagération comique moins poussée, une narration visuelle plus posée. Elle gère la densité d’informations visuelles en fonction de la séquence, en maintenant un fort pourcentage de représentation des arrière-plans dans les cases. Au cours de cette dizaine de scénettes, le lecteur découvre Isa dans sa maison de retraite, bien calée dans un large fauteuil et il se retrouve avec elle dans une maternité alors qu’elle vient de naître, à sa table à dessin dans son salon, dans une réunion du Collectif de Féminazies Radicalisées Soon Menopaused, dans un long hangar abritant des dizaines de vaches en élevage intensif, les allées d’un supermarché, un bar où se déroule la soirée de bouclage du magazine Fluide Glacial, les bureaux dudit magazine, une version parodique de jeu massivement multijoueur en ligne, la tablée du repas de Noël chez les parents d’Isa, le plateau de tournage d’un version consentante du film Angélique, les plantations de courgette de Poutine, un épisode la série Wonder Woman des années 1970, un petit village balnéaire du sud de la France, un magasin d’outillage pour le bricolage, les calanques en randonnée pédestre, un séminaire de revirilisation dans la campagne, etc.


La narration visuelle est empreinte d’humour visuel : l’œil au beurre noir du mari qui a présenté un autre bébé qu’Isa à son épouse, les vaches qui réclament un autre discours à Isa, la version parodique de World of Warcraft façon vieillotte et sans moyens, Vladimir Poutine en train de récolter ses courgettes, Lynda Carter en Wonder Woman façon Sergio Aragonés, un membre de la rédaction de Fluide Glacial allant chercher des touillettes en rampant, Gaudelette passant la serpillère, un bricoleur au bord des larmes en voyant tout le stock de tubes en PVC de diamètre 160 utilisés pour confectionner des arbres à chat, etc. Le lecteur ressent la dérision présente tout du long de l’album, sans même parler de l’avatar de papier d’Isa, sans enfants, arborant souvent un air ahuri, mémère avec son chat, un peu neuneu, tout en gardant à l’esprit que l’autrice s’autocaricature, mais sans jamais se dépeindre comme hystérique. Bien évidemment elle interagit avec différents hommes. Le lecteur découvre les premiers à la maternité : son père essayant de faire plaisir à sa mère, puis un gros costaud bas du front. Son père très attentionné envers elle, tout en lui demandant comment elle ferait si elle avait quatre gosses.



La remarque banale de son père déclenche en Isa une vive réaction durable : ce n’est pas parce qu’on a un utérus qu’on est obligé de s’en servir. Elle s’en ouvre à une copine qui l‘invite à une réunion de féministes. Il est par la suite question de manspreading et de mansplaining, mais aussi d’élevage d’épouses par la métaphore des vaches en élevage de batterie, de male gaze (ce qui aboutit à une séquence de mom gaze), de condescendance des hommes vis-à-vis des femmes, de consentement, de rôle traditionnel, de charge mentale, d’occupation de lieux masculins (un magasin de bricolage) par des femmes, de politiquement correct (on ne peut plus rien dire), de persécution des mâles blancs dominants… Et même, dans une séquence, des femmes supportent stoïquement du mansplaining pour mieux manipuler leur interlocuteur mâle afin qu’il fasse le nettoyage de printemps de l’appartement de l’une d’elle. À l’instar d’une femme dans la dernière séquence, le lecteur peut lui aussi cocher les entrées de sa liste : tout y est dans les thèmes de la dénonciation du patriarcat.


Dans le même temps, la charge féministe s’avère assez bénigne. L’humour désamorce toute critique, qu’elle soit contre les hommes ou contre les féministes radicalisées, ne serait-ce que parce que Isa n’est pas vraiment opprimée, et parce que les hommes qu’elle côtoie se conduisent en êtres humaines normaux. Voire la mise en scène gentiment caricaturale fait ressortir, par exemple, que l’explication condescendante d’un homme vis-à-vis d’Isa aurait très bien pu être formulée par une femme vis-à-vis d’elle, ou même par une femme vis-à-vis d’un homme. Dans le même temps, cela ne constitue pas non plus une raillerie contre des hommes tous machos ou bêtas. Virginie Despentes, Raphael Enthoven, Pascal Bruckner, Yann Moix, Chantal Montellier ne sont mentionnés que le temps d’une case chacun, pour la moquerie ou la référence culturelle, juste en passant. La promesse du titre peut se lire comme l’idée qu’Isa se fait de son comportement, trouvant qu’elle se rebiffe contre l’ordre établi qu’elle attribue au patriarcat, alors qu’elle ne fait que réagir à des comportements malpolis sans malice, voire qu’elle s’offusque pour pas grand-chose, ce qui correspond assez bien à la formulation de la quatrième de couverture : un combat en pantoufle armée d’un chat roux au creux de l’épaule.


Un titre et une couverture qui captent l’attention du lecteur prêt à plonger dans une féroce critique soit du patriarcat, soit du féminisme radicalisé. Il apprécie tout de suite les rondeurs de la narration visuelle et son sens du détail, ainsi que l’expressivité des personnages. Il se rend compte que l’autrice se positionne sur le terrain de la dérision de la banalité, sans nier les difficultés des femmes dans la société, mais sans les attaquer de front non plus, sans tirer à boulet rouge contre tous les hommes, mais sans chercher à les glorifier non plus. Une vision plutôt attendrie de l’ordinaire banal du quotidien, avec un humour gentil et amusé.