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lundi 5 janvier 2026

Le Nécronomickey: Le Livre des destins maudits

Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire.


Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant.


Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants !



Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !!


Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme.



Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances.


Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc.



Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables.


La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter.


Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.



vendredi 25 mai 2018

Claudia - Tome 01: La Porte des enfers

Trop, c'est trop ?

Ce tome est le premier d'une série. Il est initialement paru en 2004, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

En 2002, à Gippeswick en Angleterre, Claudia Blackwell vient de décéder d'une combustion spontanée, dans son lit. Le jour même, sa fille Carly Blackwell revient de sa séance de jogging avec Jim son amoureux. En entrant elle annonce à tue-tête à sa mère la bonne nouvelle : il l'a demandée en mariage. Tout en se déshabillant pour prendre sa douche, elle passe devant la chambre de sa mère et découvre son cadavre. Peu de temps après ses funérailles sont organisées par le Colonel qui y a invité les amis de sa mère, à savoir Gaspard (le fils du colonel), Docteur McShane, Sir Cecil Molson, Lord Victor Bradley, les Hamilton-Marshal. Le corps de Claudia Blackwell est incinéré et les invités chantent un bien étrange hymne à Pan.

L'âme de la défunte quitte son corps et traverse des flammes qu'elle se promet de dévorer, plutôt que de sa faire dévorer par elles. Son âme arrive sur la planète Résurrection où le temps s'écoule à rebours, et Claudia Blackwell y est réincarnée en vampire, du rang Nosferatu. En avançant elle découvre une voiture abandonnée des années 1950, avec une valise. Elle s'habille avec les vêtements féminins qu'elle y trouve et prend le volant. Elle arrive dans une ville appelée Rossville au milieu de laquelle s'est écrasée une énorme navette spatiale. Tous les habitants sont des zombies américains réactionnaires. Ça tombe bien : elle n'a pas peur des zombies. Ces derniers s'attaquent aux extraterrestres humanoïdes qui étaient présents dans la soucoupe, puis décident de s'en prendre à elle du fait son apparence différente.


Difficile de ne pas avoir l'œil attiré par la couverture outrageante réalisée par Olivier Ledroit, avec cette femme à la plastique généreuse, habillée (ou plutôt déshabillée) en dominatrice, avec un costume aussi baroque que révélateur, aussi flamboyant que gothique, aussi fantaisiste qu'impossible à porter. En découvrant ce tome, soit le lecteur sait qu'il s'agit d'une série dérivée (lecteur de type A comme affranchi) de Requiem, chevalier vampire (série débutée en 2002), soit il l'ignore (lecteur de type N, comme novice). Dans ce deuxième cas, il part avec un petit handicap, car Pat Mills n'est pas le genre de scénariste à se répéter. Malgré tout, il découvre une histoire linéaire, assez facile à suivre, même si le mode de fonctionnement de Résurrection n'est pas très détaillé. Il suit donc une femme (ou plutôt son âme) qui arrive dans une sorte d'enfer, pour entamer sa nouvelle vie. Le récit commence par un phénomène surnaturel, qui est celui de la combustion spontanée. Il introduit, le temps de 3 pages, les relations de la défunte, visiblement issues d'une secte sataniste. Puis on passe sur la Lune pour l'accueil de Claudia, sa formation pour devenir une Nosferatu, son retour sur Résurrection pour une séance de shopping démoniaque, suivi par une agression sur sa personne.

Le lecteur de passage a de quoi s'interroger sur ce qu'il est en train de lire. Le scénariste donne l'impression de se taper un gros délire, avec un enthousiasme communicatif, qui n'a d'égal que le mauvais goût de chaque séquence, de chaque invention. Si l'on passe outre le comportement dérangeant des invités à la crémation, il n'est pas possible d'ignorer les cadavres mutilés et torturés du passage en enfer de Claudia, les propos xénophobes et bas du front des zombies de Rossville, le signe $ sur le vaisseau qui emmène Claudia sur la face cachée de la Lune, les tortures infligées à Claudia en guise d'initiation et de formation, ou encore sa plastique avantageusement mise en avant par un bustier au décolleté plongeant, et un pantalon très moulant. Quel que soit le type de lecteur A ou N), il est forcément un peu déçu par la différence de rendu entre la couverture et les pages intérieures. Franck Tacito est un dessinateur français (et scénariste) qui avait déjà plusieurs séries à son actif quand il a dessiné la présente série, dont 666 avec une scénario de François Froideval, Deadhunter et Magika.


Cet artiste réalise des planches moins sophistiquées que celles d'Olivier Ledroit, en utilisant des traits encrés pour détourer les formes. Les apparences des personnages permettent de tous les distinguer facilement, même si les visages manquent parfois un peu de précision dans les traits, et de nuances dans les expressions. Les 5 pages se déroulant sur Terre montrent déjà des exagérations dans certaines morphologies et l'artiste se lâche encore un peu plus pour celles des êtres qui peuplent Résurrection. En fonction de son humeur, le lecteur peut y voir un manque de maîtrise de l'anatomie sur Terre, ou une licence artistique sur Résurrection pour rendre compte des caractéristiques surnaturelles de ces individus. Le fait que Franck Tacito utilise un trait fin d'épaisseur uniforme pour détourer chaque élément ajoute un peu à l'impression d'amateurisme du rendu global. Cependant, le lecteur constate rapidement que cet artiste ne ménage pas sa peine. Du coup qu'il soit de type A ou N, il se rend compte que chaque case et chaque planche offre une forte densité d'informations visuelles. À l'évidence, Tacito ne peint pas comme Olivier Ledroit, n'a pas la même vision des personnages et des environnements, mais pourtant l'esprit de la démesure et la tonalité pince-sans-rire de la série Requiem sont bien présents.

La première richesse qui saute aux yeux du lecteur réside dans la mise en couleurs. Celle-ci mêle un rendu de type aquarelle, avec des incrustations à l'infographie, et des effets spéciaux également à l'infographie. Tacito utilise la mise en couleurs de manière naturaliste, pour rendre compte des teintes de chaque surface, mais également pour installer une ambiance, en privilégiant une teinte dans certaines séquences (comme le rouge pour une ambiance enflammée), pour souligner le relief des surfaces et parfois pour rendre compte de la texture d'un matériau. Les capacités de l'infographie lui permettent d'incruster des pentagrammes en fond ou en surimpression, ou d'ajouter des flammes plus vraies que nature. La deuxième richesse qui apparaît relève des décors. Dans la série mère Requiem, les personnages évoluent dans des environnements monumentaux qui tendent à les dominer. Dès le début, le lecteur peut être impressionné par la vision de la demeure de Claudia Blackwell, du terrain qui l'entoure. Par la suite, il tombe en arrêt devant la vision de la porte des Enfers, des arc-boutants de la demeure de c aussi gigantesques que gothiques, de la gare routière de Résurrection, de l'incroyable verrière du grand magasin Herods, ou encore la scène de présentation des modèles des modèles de chair fraîche.


Tout aussi important, Franck Tacito ne rechigne jamais à représenter les éléments les plus immondes du récit, que ce soit une éventration, une mutilation, ou un personnage grotesque ayant l'apparence d'un pénis avec ses testicules. Le lecteur peut trouver que ce dernier constitue une provocation gratuite et puérile, mais l'artiste réussit à rendre le concept visuellement viable. Certes Franck Tacito n'est pas Olivier Ledroit et l'apparence de ses dessins peuvent ne pas être du goût de tout le monde, mais il met du cœur à l'ouvrage et fait en sorte que les éléments les plus grotesques fonctionnent avec les autres. Effectivement Pat Mills s'en donne lui aussi à cœur joie dans la provocation facile, et dans l'humour régressif qui tâche, que ce soit ce menu à base de partie charnue et sexualisée de l'anatomie féminine, le bakchich pour passer la douane, ou encore le chauffeur de bus qui conduit sans les yeux, les magasins Herdos (parodie de Harods) spécialisés en cercueils et en sang frais, ou cette ville de Rossville (clin d'œil à Roswell) dont les habitants ont réapparu en zombies, et vu ce qu'ils semblent avoir été, il se pourrait que ce soit un progrès.

Dès la couverture, le lecteur peut aussi s'offusquer de cette femme, réduisant son corps à un objet et la réduisant à sa fonction sexuelle. De surcroît, le scénariste en rajoute une couche avec Carly Blackwell, une oie blanche incapable de capter les sous-entendus des amis de sa mère, ou encore Dame Claudia dont le premier souhait, une fois arrivée sur Résurrection, est de se lancer dans du shopping. Il y a également quelques dessins d'elle dénudée qui vont dans le sens de l'objetisation. Si le lecteur est pinailleur, il peut se dire que seul le corps de Claudia Demona (une fois qu'elle est transformée en Nosferatu) est dénudé, et pas celui de Claudia Blackwell, donc ce n'est pas une femme humaine qui devient un objet de concupiscence. Dans le même temps le lecteur novice peut aussi remarquer que Pat Mills utilise la farce grotesque pour insérer quelques commentaires sociaux, que ce soit les idées réactionnaires des zombies de l'Amérique profonde, ou la permanence du capitalisme avec le symbole du dollar. Mais les gros lourds du combat final (Monsieur Martini, Grozny Pork, E. Rectum, Conn O'Sewer, Lice, Apollo Sex, Drago, le Clown) le ramènent à nouveau à la femme réduite au statut d'objet du désir, comme si cette dimension prenait à nouveau le dessus sur l'intrigue, que ce soit l'existence du Pèlerin (un individu qui assassine les Nosferatu), ou l'obligation de Claudia de parvenir à revenir sur Terre pour offrir sa fille en sacrifice afin de sauver son âme à elle.


Le lecteur affranchi peut se dit alors que cette série dérivée peut se concevoir comme le pendant féminin de la série Requiem, et Dame Claudia Demona est le pendant féminin d'Heinrich Augsburg. Dès le départ, l'auteur indique que Claudia Blackwell a mené une vie dissolue, vouée à la souffrance d'autrui dans des rituels démoniaques. De ce point de vue, elle est alors confrontée aux conséquences de ses actes. Ce qui différencie ce récit d'autres de même nature (en plus de l'humour parfois sophistiqué comme la blague sur le recyclage des emballages, parfois très vulgaire), c'est que Claudia ne change pas de personnalité en passant d'un monde à l'autre. Elle continue de se voir en conquérante, et certainement pas en victime. Elle continue à utiliser sa force et ses pouvoirs. Sire Cryptus lui a fait tatouer des runes de puissance et introduire des talismans de protection sa peau. Elle dispose donc de tous les pouvoirs d'une Nosferatu, et elle est restée aussi libre, indépendante et conquérante, imposant sa volonté aux autres par la force. À plusieurs reprises, le lecteur peut constater que c'est une garce confirmée, ne serait-ce que dans sa manière raffinée d'asticoter le vendeur de cercueils.


La couverture donne un bon aperçu de la dimension gothique du récit, mais aussi de sa volonté de choquer le bourgeois (et les autres), de refuser la tiédeur du politiquement correct, fusse par des blagues graveleuses et faciles. Franck Tacito n'est pas Olivier Ledroit et son dessin manque peut-être d'assurance par endroit, mais il s'implique totalement pour rendre compte de la démesure de Résurrection et de ses habitants, et il y parvient. Pat Mills écrit toujours sans concession pour les transitions ou le bon goût, mais toujours avec une fibre sociale et humaniste bien construite. 4 étoiles en tant que série dérivée de Requiem, si on la mesure à l'aune de l'originale. 5 étoiles si on l'accepte pour ce qu'elle est, avec ses défauts, et son ambition.