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lundi 15 juin 2026

Fortunes de mer T02 Le Lusitania

Des tonnes d’eau envahissent les cales.


Ce tome est le second dans la série des Fortunes de mer, après La blanche nef (2025) (2025) par Delitte, avec des dessins de Marco Bianchini & Francesco Mercoldi ; il contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, les dessins, et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages comprenant huit chapitres portant comme titre : De packet boat à paquebot, La révolution de la vapeur, Après la vapeur le fer et l’hélice, La fin de la voile, Les titans des mers, Le RMS Lusitania, Bdaboum… la guerre, Deux capitaines pour un drame, Une torpille pour un millier de morts.


Au large de l’Old Head of Kinsale, en mer Celtique en août 1993, un bathyscaphe a plongé et se trouve à quelques mètres de l’épave du Lusitania, couché sur son flanc tribord. À l’intérieur : deux opérateurs, Patrick le pilote et Thomas. Ils préviennent la surface, le navire Northern Horizon, qu’ils sont sur site et qu’ils ont établi le contact. Le pilote se fait des réflexions à haute voix : Le Lusitania, sacrée masse, deux-cent-quarante mètres de long, neuf ponts et de quarante-cinq mille tonnes de déplacement. Il a lu que ce paquebot a été un fleuron au siècle passé, on dit de lui qu’il était le plus moderne, le plus rapide, un palace flottant. Triste fin pour ce géant des mers ! L’autre répond que ce palace flottant n’est plus qu’un macabre tas de ferraille rongé et tordu par la corrosion. La tombe pour on ne sait combien de pauvres âmes… L’ingénieur lui indique qu’il va passer sur le tribord du navire et que Thomas peut commencer à faire tourner les caméras. Son collègue lui demande s’il a bien vu les guirlandes de câbles et de filets, il doit y avoir plus d’un pêcheur qui maudit cette épave pour y avoir perdu son filet. Le pilote n’a pas prêté assez attention à la remarque et le gouvernail se retrouve pris dans lesdits câbles. Il en informe le navire, et le radio répond qu’ils vont envoyer un robot pour comprendre, en attendant il vaudrait mieux éviter de bouger.



Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune exalté serbe assassine l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse Sophie Marie Joséphine Albine. Ce qui n’aurait dû être qu’un fait divers sur fond de querelles régionales va faire sombrer le monde dans un effroyable conflit. Dans un jeu infernal de dominos et au nom d’alliances, en quelques mois la plupart des nations du vieux continent vont mobiliser leur armée et rentrer en guerre. Et puisque plus d’une nation détient un empire colonial, telle la traînée de poudre qui s’embrase, la guerre va s’étendre au-delà des mers et des océans. Dans l’Amérique du président Woodrow Wilson, l’heure n’est pas à la guerre. Fidèle à la doctrine de James Monroe qui condamne toute intervention européenne dans les affaires des Amériques. Tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes, on prône fermement la neutralité. Ainsi, tandis que les campagnes de Belgique, de France, d’Italie ou encore du Moyen-Orient se sont transformés en champs de bataille parsemés de rivières de sang, que les hommes se sont enterrés dans des tranchées, illusoires abris contre les pluies d’obus, que des vaisseaux s’affrontent au large dans d’épiques duels.


Après les vingt-six tomes de la série Les grandes batailles navales, parus de 2017 à 2025, l’auteur Jean-Yves Delitte entame une nouvelle série intitulée Fortunes de mer. Ce deuxième tome n’aurait pas déparé dans la précédente collection : certes il ne s’agit pas d’une bataille à proprement parler puisque ce naufrage oppose un navire civil à un sous-marin militaire. Et encore, le dossier historique en fin de tome explique que : Financé par un prêt de 2,6 millions de livres du gouvernement pour la construction de deux paquebots, qui permet de réquisitionner les navires pour la Royal Navy, le Lusitania rentre en service en septembre 1907. Certains historiens rappellent que le Lusitania avait été qualifié de croiseur auxiliaire, et ils supposent que lors de cette deux-cent-deuxième traversée, le paquebot aurait pu transporter des munitions, enfin les autorités allemandes avaient lancé une mise en garde. En outre, l’attaque du sous-marin U-20 se produit le sept mai 1915, dans le contexte de la Première Mondiale, et la mémoire populaire associera le motif de l’entrée en guerre des États-Unis au naufrage du paquebot. Comme dans la plupart des albums des Grandes batailles navales, les femmes brillent par leur absence, à part quelques passagères, et une fillette avec une poupée dans les bars qui bénéficie d’une case en gros plan.



Le lecteur ne s’attend pas forcément à ce que le récit commence en 1993. Il découvre un dessin en pleine page, magnifique : la silhouette du paquebot couché sur le côté, des espèces de fils qu’il n’identifie pas tout de suite, et dans la partie en bas à droite le bathyscaphe jaune foncé, assez éloigné. La composition est saisissante : la carcasse du navire quasiment dans la diagonale de bas à gauche à en haut à droite de la page, avec un habillage de couleur tout en nuance bleu, soulignant le relief du navire et des fonds marins, apportant des informations comme la rouille et la texture du fond, très impressionnant. Éventuellement le lecteur peut s’interroger sur la réalité de la visibilité à une telle profondeur, en particulier la luminosité. Sur chaque planche, il ressent la démarche naturaliste de la mise en couleurs de l’artiste. S’il s’y arrête un moment, il prend conscience de la science de la composition à l’œuvre. Des tonalités un peu ternes pour rester dans un registre réaliste, sans romantisation. Des dégradés de couleurs habilement modulés pour rehausser le relief des surfaces. Un choix de tonalités différenciées pour l’éclairage artificiel à l’intérieur du sous-marin en plongée. Un travail incroyable pour le rendu de l’eau des océans, avec une utilisation sophistiquée et élégante des possibilités de l’infographie, allant du rendu de type peinture, aux effets de lissage graduel. En contrepoint, le lecteur observe également que le dessinateur utilise aussi bien des ombres chinoises déchiquetées, par exemple pour la carcasse du Lusitania, que des dessins détourant finement de nombreux détails.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure bien sûr une solide reconstitution historique. Il sait qu’il peut faire pleinement confiance à l’artiste pour tout ce qui relève de la marine, dans toutes ses nombreuses composantes. Après l’impression mémorable du Lusitania allongé au fond de l’océan, il prend le temps de regarder le bathyscaphe et ses détails techniques, le navire dont il provient, la première apparition du Lusitania au port dans un dessin en double page splendide, avec un remorqueur au premier plan (portant le nom de Edmond J. Moran, un véritable remorqueur d’époque), plusieurs parties du Lusitania (le pont supérieur avec les canots de sauvetage, l’alignement des quatre cheminées, une partie de la soute et de sa cargaison, l’une des salles à manger des passagers de première classe, les cuisines, une partie de la salle des machines, etc.), et bien sûr l’Unterseeboot U-20. L’artiste soigne tout autant les tenues vestimentaires d’époque, ainsi que les autres environnements. En particulier, il remmène le lecteur dans la ville de New York, à la fois dans un salon luxueux avec les portraits des présidents des États-Unis au mur et de nombreux détails, puis dans une rue de la capitale, avec plan évoquant un dessin en double page dans Santiago de Cuba (2023), offrant la possibilité au lecteur de faire la comparaison.



Comme à son habitude, le scénariste compose son histoire à partir de l’attaque du sous-marin sur le paquebot, en évoquant de nombreuses facettes de ce naufrage historique. Il prend grand soin d’en donner pour argent au lecteur venu pour le paquebot : une première illustration en double page le montrant à quai à New York (pages 12 & 13), une seconde double page le montrant juste après l’explosion de la torpille avec le U-20 au premier plan (pages 30 & 31), une troisième double page alors qu’il commence à gîter (pages 38 & 39), une dernière double page alors que la proue a commencé à s’enfoncer et que la poupe s’est soulevée (pages 42 & 43). Il fournit un ancrage humain pour que le lecteur puisse se projeter avec Patrick & Thomas à bord du bathyscaphe, les matelots Ron & Jimmy avec leur chef Patrick Hendrick (surnommé le bouseux) à bord du Lusitania, et Sigmund portant son gilet de sauvetage à bord du U-20. Il intègre également des informations historiques : la neutralité des États-Unis, la base allemande de Helgoland, déjà visitée dans U-9 (2025) de Delitte & Philippe Adamov, avec Fabio Pezzi. Les circonstances plus précises sur l’absence d’escorte du Lusitania alors qu’il s’approche de l’Angleterre, l’hypothèse d’un chargement de munitions à bord. Sans être tout à fait dans une démarche holistique, il met en scène de nombreux paramètres de cet événement historique, allant des forces contextuelles de la Première Guerre mondiale, au sort d’une fillette avec sa poupée sur un paquebot, jusqu’à l’aventure que fut l’expédition pour dresser le premier état des lieux en 1993.


Au fil des décennies, Jean-Yves Delitte est devenu un maître mettre en scène les batailles navales et les fortunes de mer. Le lecteur savoure d’avance de découvrir le sort du Lusitania sous sa plume, et il est comblé. Le bédéaste s’est totalement investi, assurant lui-même la colorisation, pour évocation qui fait la part belle à la majesté du lévrier des mers, et à des êtres humains pris dans son destin, évoquant aussi bien le contexte historique que la situation des marins. Du grand art.



lundi 2 février 2026

Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie.


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins.


Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers.



Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer.


Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue.



Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ?


Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines.



Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur.


Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.



mardi 22 octobre 2024

Céleste « Il est temps, monsieur Proust » - Seconde partie

Et quoi de mieux que le Goncourt pour faire comprendre au monde que Marcel Proust doit être lu ?


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque, complétant Céleste I Bien sûr, monsieur Proust. (2022). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Chloé Cruchaudet pour le récit, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente-deux pages de bande dessinée. En fin d’ouvrage se trouvent quatre photographies (Marcel Proust vers 1895, Céleste en 1930, Marie Gineste jeune, Céleste & Odilon Albaret en 1915), sous lesquelles court un extrait de Sodome et Gomorrhe dans lequel le narrateur reçoit dans sa chambre deux courrières de l’hôtel de Balbec. Ce sont les seuls noms véritables que Proust emploie dans toute son œuvre : Céleste et Marie. Il se termine avec une liste de sources sélectives : les livres de Marcel Proust et dix livres sur l’écrivain (par Thierry Laget, Ernest A. Forssgren, Christian Péchenard, George D. Painter, Céleste Albaret, Lina Lachgar, Philip Kolb, Lina Lachgar, Philip Kolb, Laure Hillerin, Nocolas Ragonneau, Roger Duchêne), les sources audiovisuelles, et les références des extraits de dialogues ou reproductions de manuscrit, tirés d’À la recherche du temps perdu.


En 1936, rue des Canettes à Paris, Céleste Albaret achève de préparer son café : elle décèle la note parfaite, jamais il n’a bouilli. Elle continue de raconter sa vie au couple de brocanteurs venus chercher des objets du grand écrivain, en présence de son mari Odilon Albaret, et de sa sœur Marie Gineste. Elle récite quelques vers qu’elle et M. Proust aimaient beaucoup : Ici-bas, tous les lilas meurent, tous les chants d’oiseaux sont courts. La jeune femme et le jeune homme pensent qu’après avoir quitté Marcel Proust, elle a dû regretter le luxe de son appartement. Elle les détrompe : après avoir quitté Monsieur, ce n’est pas le luxe en soi qui lui manquait, mais plutôt une forme de délicatesse, une certaine classe, pas seulement dans les manières, mais dans le fait de pouvoir s’extraire totalement du monde. Surtout quand ce monde n’est pas à sa convenance. Alors pour retrouver ça, elle a brodé, encore et encore.



Céleste Albaret ne voyait personne, à part quand Odilon Albaret était en permission. Lors d’un de ces retours, il lui explique qu’il ne risque pas de lui raconter ses exploits : il passe son temps dans son camion à transporter de la bidoche, rien à voir avec un héros de guerre. Il regarde autour de lui, leur petit appartement, et il se dit qu’ils pourraient le décorer avec un portrait d’eux deux. Ils se rendent chez un photographe, mais le prix les en dissuade. Ils marchent dans Paris et elle lui explique qu’elle n’a pas eu le courage d’aller chercher son dernier mois de gage chez M. Proust. Il lui dit qu’il va s’en charger, qu’il va vendre sa voiture, et qu’avec l’argent ils pourront devenir leurs propres patrons, acheter un café ou un petit hôtel. En attendant, sa sœur a besoin d’un coup de main, une de ses serveuses est enceinte jusqu’aux yeux. Le soir, il se rend dans ledit café, avec les gages de son épouse, que Proust a même doublé du fait du retard. Il finit par dire qu’il lui a donné le numéro de téléphone du bar. D’ailleurs, la sonnerie est en train de retentir. Céleste comprend immédiatement ce qui est en train de se jouer.


Le lecteur ne s’attendait pas forcément à ce que Céleste claque la porte de l’appartement de Marcel Proust à la fin du premier tome, cependant il s’attend à ce qu’elle y revienne pour cette deuxième moitié. Il est sensible à la manière dont l’autrice met en scène la relation qui se développe progressivement entre l’écrivain célèbre et souffreteux, cacochyme et valétudinaire. Au travers des situations, la position sociale de Céleste apparaît clairement : une jeune femme venue de la campagne, mariée à un homme âgé de dix ans de plus. Céleste ne dispose d’aucune qualification, ni même de savoir-faire domestique. Le lecteur peut s’attendre à une dimension féministe dans le récit. Or l’autrice conduit son récit avec plus de subtilité : certes Céleste apparaît dévouée à Marcel Proust, sans compter ses heures, pour un salaire qui ne doit pas être mirobolant, même s’il est au-dessus de celui habituel pour un tel type d’emploi à cette époque et dans cet endroit du monde. Elle le bichonne comme un vrai malade, et elle supporte ses revirements émotionnels, entre caprices de diva et mépris inconscient pour une personne dépourvue de culture. Cependant, elle est partie de chez lui parce que les conditions ne lui convenaient plus. Elle revient en imposant ses propres conditions, dont la présence d’une autre employée, sa sœur. Toujours dans ses demandes, elle change de condition, devenant une gouvernante. Il apparaît qu’elle tire d’autres profits que pécuniaires de cette relation. Par petites touches élégantes, Chloé Cruchaudet montre l’apport de cette femme dans l’œuvre littéraire du romancier : une logistique parfaite pour subvenir à ses besoins, une forme d’amitié très particulière, une assistance matérielle essentielle dans l’aspect pratique de son travail d’écriture.



Le lecteur a hâte de retrouver la douceur de la narration visuelle : les couleurs pastel, l‘utilisation des noirs pour la robe de Céleste, les personnages si vivants, un peu maniéré pour Proust, expressif pour Céleste et Marie, mutin pour l’écrivaine Colette, plus posé pour Odilon Albaret. Il absorbe les éléments de la reconstitution historique : les tenues vestimentaires, les modes de déplacement, les accessoires du quotidien. Il se rend compte que les conversations entre les personnages sont très vivantes : chacune bénéficie de son propre plan de prise de vue, conçu sur mesure en fonction des circonstances. La dessinatrice utilise l’aquarelle (ou un équivalent numérique) pour habiller ses cases, installer une ambiance lumineuse particulière, compléter les éléments visuels détourés par un trait de contour fin et parfois cassant. Les cases portent en elle un ressenti qui vient nourrir leur dimension descriptive parfois esquissée. Le lecteur ressent ainsi des émotions fugaces ou très particulières : un instant de sérénité d’Odilon quand il se retrouve en position fœtale dans une bassine d’eau chaude, la détermination farouche de Céleste alors qu’elle prend la décision de retourner s’occuper de Marcel Proust, la bonne humeur et l’étonnement de Marie devant les us et coutumes parisiens, le désarroi profond de l’écrivain à la merci des deux femmes d’humeur espiègle, sa révélation artistique devant le petit pan de mur jaune en contemplant la Vue de Delft (1660) de Johannes Vermeer (1632-1675) au musée du Louvre, l’état d’invisibilité sociale de Céleste lors des jours succédant au décès de l’écrivain.


Comme dans le premier tome, l’artiste fait montre d’une belle inventivité visuelle pour raconter des moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se surprend à ralentir sa lecture pour mieux les savourer. Les grands gestes assurés de Céleste alors qu’elle bondit dans la chambre de Marcel Proust, qu’elle le ramasse étendu par terre et qu’elle le dépose dans son lit avec de grands moulinets pour propager la poudre assainissante, la foule en liesse à l’annonce de l’armistice dans un dessin en pleine page, les paroles des commerçants du marché qui emplissent l’air dans la chambre de Proust, l’entrain avec lequel Céleste accomplit mille tâches en même temps, la jeune actrice à la répétition d’une pièce de Colette (1873-1954), le numéro de funambule pour le déménagement, etc. Dans chacune de ces scènes, la narration graphique comprend des aspects métaphoriques et expressionnistes, enrichissant le ressenti et les émotions.



De la page cent-deux à la page cent-cinq, le lecteur découvre une mise en scène très troublante : le fond de page devient rouge, Marcel est allongé dans son lit en pyjama, Céleste et Marie semblent le rejoindre entre les draps, comme s’il s’agissait d’une cabane pour enfant. L’écrivain parle d’une caverne dans sa propre chambre. Il goûte le plat préparé par Marie, et le qualifie de moite et tiède, très reposant. Le lecteur associe cette mise en scène et ces adjectifs à la féminité de Céleste et Marie, tout en se rappelant d’une question posée par la première dans le tome précédent, sur la nature de l’amour platonique. Voilà que le visage des trois personnages devient enfantin, et que Marcel redevient un petit garçon, qui va se promener dans les bois. Une scène très troublante par ses sous-entendus qui semblent essentiellement maternels. En effet, elles l’ont précédemment qualifié d’enfant terrible et génial. En contrepoint de sa santé fragile et du temps qu’il passe alité et affaibli, l’autrice montre également sa création littéraire, comment il travaille toute la matière de ses observations : Toute cette matière, il faut qu’il la décortique, la condense, l’étire, qu’il essaye d’en extraire toute la beauté, en faisant l’effort de lui prêter l’attention du monde. Même les moments les plus infimes et anodins. Le temps qu’il les retrouve, ça macère… Ils deviennent encore plus intenses !… que lorsqu’ils étaient dans le présent. Dans le même temps, très conscient de son génie, il œuvre par lui-même à sa reconnaissance, en écrivant ses propres critiques qu’il envoie aux journaux sous des noms d’emprunt, et en s’assurant des votes du prix Goncourt, aux dépens de son concurrent : Les croix de bois (1919), de Roland Dorgelès (1885-1973, pseudonyme de Rolland Maurice Lecavelé). La fin de l’ouvrage s’avère très poignante, que ce soit la révélation de l’écrivain devant le petit pan de mur jaune, ou son décès.


Une deuxième partie d’une qualité aussi remarquable que la première. La narration visuelle enchante le lecteur par sa douceur, par son inventivité, par sa capacité à dire des moments nuancés et complexes, rendant attachant chaque personnage, que ce soit l’énergie de Céleste Albaret et son dévouement, ou la fragilité de Marcel Proust et son caractère paradoxal entre égocentrisme et sensibilité extraordinaire. L’autrice raconte son histoire d’une manière qui permet plusieurs lectures : la vie de Marcel Proust, le dévouement consenti de Céleste Albaret, le rôle de cette femme auprès du grand écrivain raconté de son point de vue à elle, c’est-à-dire un point de vue féminin. Touchant.



mardi 8 octobre 2024

Céleste T01 Bien sûr, monsieur Proust.

Il fallait juste trouver un nouvel équilibre.


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque. Sa parution originale date de 2022. Il a été réalisé par Chloé Cruchaudet pour le récit, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste de sources sélectives : les livres de Marcel Proust et sept livres sur l’écrivain (par Thierry Laget, Ernest A. Forssgren, Christian Péchenard, George D. Painter, Céleste Albaret, Lina Lachgar, Philip Kolb), les sources audiovisuelles, et les références des extraits de dialogues ou reproductions de manuscrit, tirés d’À la recherche du temps perdu.


Paris en 1956, rue des Canettes, Odilon et Céleste Albaret sont propriétaires d’un hôtel d’une cinquantaine de chambres. Elle est perdue dans ses pensées, alors qu’il râle contre des Polonais qui n’ont pas payé depuis trois mois. Une employée vient leur annoncer qu’il y a du beau linge en bas. Le mari en déduit que c’est encore pour son épouse. Alors qu’un jeune homme et une jeune femme bien habillés entrent dans le salon, Céleste leur demande s’ils sont des universitaires ? Des journalistes ? Ils répondent que non, et elle s’en félicite car ceux-là c’est une sacrée engeance. Ils sont des antiquaires, spécialisés dans la vente d’objets ayant appartenu à de grands noms. Odilon leur indique qu’il a le pot de chambre de Victor Hugo s’ils veulent. Après quelques phrases, Céleste fait remarquer à son mari que ces messieurs dames sont là pour affaire, pas pour écouter des histoires de linge sale. La demoiselle répond qu’au contraire c’est passionnant, c’est l’histoire liée aux objets qui leur donne de la valeur. Le jeune homme leur demande s’ils aiment les douceurs, en leur tendant un sachet. Odilon espère que ce n’est pas encore des madeleines car ça lui donne des aigreurs. La demoiselle a repéré une armoire qui lui semble prometteuse derrière le lit, mais Céleste tire le rideau parce qu’elle n’a pas eu le temps de le faire et que c’est malséant. Elle leur propose de s’assoir et elle commence à leur raconter son histoire.



Céleste évoque le printemps l’année 1914, alors qu’Odilon Albaret possède un taxi qui est souvent réservé par Marcel Proust. Lors d’une sortie à la campagne, l’écrivain demande au conducteur de lui couper une branche d’aubépine. Lors du retour en voiture, il demande à Odilon de lui parler de sa femme. Ce dernier explique qu’elle ne sait rien faire. Proust explique qu’il aurait besoin de quelqu’un pour porter ses paquets. Odilon promet d’en parler à Céleste. Cette dernière est en train d’écrire une lettre à sa sœur, évoquant la chambre qu’ils ont loué, le dandy qui fait appel à son mari à n’importe quelle heure de la nuit, la saleté de la ville de Levallois, et le plaisir de voir des chevaux en train de tirer des coupés. Son mari rentre de sa course et explique la proposition de l’écrivain. Le lendemain, ils se rendent chez lui, et elle rencontre d’abord Nicolas le majordome. Puis Marcel Proust vient se présenter lui-même de façon extravagante, et il remet quatre paquets à aller porter à l’adresse indiquée. Elle accepte.


Un récit sur la servante dévouée de l’un des plus grands écrivains français : un récit féministe ? Derrière chaque grand homme, il y a une femme ? La révélation des petits secrets honteux ou peu glorieux d’un homme célèbre, façon presse à scandale, pour le salir, le traîner dans le caniveau ? L’autrice entame son récit de manière bien différente : en montrant son personnage principal âgé de soixante-cinq ans, elle donne à voir une personne âgée, ridée, voutée, dans une robe noire qui cache ses formes, avec un mari en surpoids, avachi dans un gros fauteuil confortable, en train de ronchonner. Elle vit avec ses souvenirs qui lui font toujours plaisir, qui lui sont personnels, et qu’elle n’a aucune envie de vendre aux plus offrants, de faire fructifier. En face, les deux jeunes gens sont à l’affut de ce qu’ils vont pouvoir récupérer pour marchandiser la gloire de Marcel Proust, sans aucun rapport avec la qualité littéraire de ses écrits. Avec des images douces baignant dans une ambiance verte, sans bordure, l’artiste montre l’assurance de Céleste, sa liberté : elle s’assoit dans son propre fauteuil qui est à dossier droit, et elle raconte l’histoire à sa manière, avec son point de vue, et les deux jeunes gens n’ont d’autre choix que de se plier à sa volonté. Le lecteur comprend que c’est avant tout son histoire personnelle, sa version de sa relation avec le grand homme, tout en ayant à l’esprit qu’il n’y a pas de héros (ou de grand homme) pour son valet de chambre, selon la maxime attribuée à Charlotte Aïssé (1698-1733), idée déjà présente chez Michel de Montaigne (1533-1592), et reprise par Hegel (1770-1831), et bien d’autres.



Le lecteur abandonne ainsi ses a priori et suit Céleste pour découvrir sa vie. Son mari dresse un portrait d’elle peu flatteur à Proust : Elle a vingt-deux ans mais on dirait encore une enfant, toute perdue, passée du fin fond de la Lozère à Paris, la cuisine n’est pas son fort ni le ménage car sa mère s’occupait de tout. Il conclut : Elle ne sait absolument rien faire. Le lecteur pourrait être tenté d’y voir l’expression d’une misogynie crasse, mais le mari dresse ce portrait de manière calme, sans ressentiment. En page dix, le lecteur fait la connaissance de Céleste jeune pensant encore à la ferme. Il voit une jeune dame bien faite de sa personne, mariée à un homme bedonnant à la calvitie prononcée, même s’il n’a que dix de plus qu’elle : Odilon Albaret (1881-1960). Elle est vêtue d’une simple robe noire, et chaussures avec de petits talons plats, et un chemisier blanc à grand col. Le lecteur peut reconnaître en elle la description qu’en fait Proust : Grande, fine, belle et maigre, tantôt lasse, tantôt allègre. Il la regarde tout au long de ces séquences : ne sachant pas comment se comporter face à une grande bourgeoise, entre timidité et curiosité, en pleine confiance avec son mari qui lui explique comment se comporter, entre curiosité, crainte respectueuse et émerveillement en s’approchant de la chambre de l’écrivain, totalement perplexe alors qu’elle s’entraîne à répondre au téléphone, en train de chercher une contenance alors que son mari essaye de lui faire comprendre que Proust ne risque pas d’attenter à sa vertu, totalement préoccupée par le confort de son protégé, un peu perdue alors que Colette lui montre comment faire une soupe tout en lui expliquant la spécificité du talent littéraire de Proust, gagnant discrètement en assurance alors qu’elle acquiert progressivement de l’expérience. La narration visuelle fait apparaître ces différents états d’esprit, ces différentes contenances, avec les expressions de visage, les postures, les gestes, les activités de Céleste, tout cela apparaissant tout naturellement, avec évidence.


Un premier feuilletage rapide peut donner l’impression de dessins rapides un peu éthérés, habillés par l’aquarelle pour leur donner de la substance. Le lecteur constate rapidement que la narration visuelle présente une grande diversité, aussi bien dans ce qui est représenté, que dans la mise en scène et le découpage. La vie de Céleste Albaret n’a rien d’ennuyeux : elle côtoie le célèbre écrivain, et elle l’accompagne dans ses déplacements. De fait l’artiste donne à voir des choses très diverses : un paysage de campagne, la petite chambre servant d’appartement pour les époux Albaret, l’entrée de l’appartement de Proust et sa cuisine, le grand salon bourgeois de la comtesse Greffulhe avec ses tapis d’une épaisseur inimaginable, la pièce dans laquelle Céleste attend que Marcel Proust la sonne, la chambre et le bureau de l’écrivain, un grand magasin, la plage de Cabourg et le grand hôtel dans lequel ils logent, l’appartement des Albaret âgés en 1956. Le lecteur prend grand plaisir à découvrir les nouveaux personnages, car l’artiste leur confère une forme d’élégance inattendue, parfois teintée d’humour comme pour un amant sautillant de Marcel. Le lecteur se rend rapidement compte que la bédéiste ne se repose pas sur une apparence personnelle de ses dessins, avec des ambiances de couleur spécifique pour chaque scène. Elle fait également un usage de découpages et de mises en scène variés : lors des discussions, les personnages continuent de vaquer à leur occupation, elle réalise une poignée de dessins en pleine page. Elle peut aussi bien aligner ses cases en bande, que réaliser une page avec uniquement des cases de la hauteur de la page (page seize), disposer les cases en S avec le texte servant de guide pour passer d’une case à la suivante, réaliser une unique image composite rassemblant deux ou trois images fondues ensemble, réaliser un plan fixe, réaliser des pages muettes, etc.



L’autrice raconte donc la vie quotidienne de la servante dévouée de Marcel Proust, ses menues tâches, sa déférence pour le grand homme, ses soins attentionnés pour cette personne à la santé fragile. Elle va plus loin en montrant comment Céleste Albaret s’adapte à découvrir des milieux sociaux qui lui sont totalement étrangers, et à les fréquenter parcimonieusement. Elle fait parler Colette (Sidonie-Gabrielle Colette, 1873-1954) qui définit les caractéristiques littéraires de Marcel Proust : Il n’est pas question d’histoires… au sens classique du terme, des histoires avec une narration classique impliquent un mouvement. Colette continue : Là, ce n’est pas le cas, ce serait plutôt une succession d’images figées, sur lesquelles on resterait si longtemps qu’on comprendrait, sentirait, chaque détail. L’autrice aborde par touches légères la question de la nature de la relation entre la servante et l’écrivain. Elle est bien sûr fondée sur un respect mutuel et honnête, une sorte d’admiration maternelle pour elle, une forme d’intérêt d’avoir un spécimen inédit à examiner pour lui avec en plus une personne respectueuse et attentionnée à son service. En page treize, le lecteur découvre une vue de dessus d’une cage d’escalier en spirale dans un immeuble parisien. Il associe cette image à une forme discrète de sous-entendu sexuel. L’autrice y revient à sa manière par la suite : Céleste s’interroge sur la nature de cette relation si particulière, présentant une forme d’intimité qui n’est pas physique. Elle interroge l’écrivain sur l’amour platonique.


Pas facile de se lancer dans cette lecture sans a priori sur le point de vue de l’autrice. Rapidement, le lecteur se rend compte qu’il s’agit bien de raconter la vie de Céleste Albaret par le prisme de sa relation avec Marcel Proust. D’une certaine manière, il est question de consentement et d’amour, voire de servitude. Dans le fond, le récit bénéficie d’une narration visuelle douce et sophistiquée, plongeant le lecteur aux côtés de ces deux individus, lui faisant partager leurs émotions en toute délicatesse, dans leurs nuances, le faisant voyager. Ainsi le lecteur partage le point de vue de Céleste, avec ce qu’il a d’aimant, d’admiratif, de curiosité, et aussi de personnalité. Superbe réussite.



mardi 23 juillet 2024

Le Petit Théâtre des opérations T04 Faits d'armes impensables mais bien réels…

Comme quoi, dans la vie, parfois, on obtient beaucoup avec un simple S’il te plaît.


Ce tome fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 03: Faits d'armes impensables mais bien réels… (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. La première édition date de 2024. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l'Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Albertine Ralenti. L'album prend la forme d'une anthologie, regroupant huit histoires indépendantes, comprenant entre cinq et sept pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d'individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d'époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Intercalés entre deux histoires se trouvent cinq intermèdes d'une page en bande dessinée consacrée à une anecdote militaire. Cette série a donné lieu à deux séries dérivées écrites par le même scénariste : Toujours prêtes ! (2023), avec Virginie Augustin, Guerres napoléoniennes (2024) avec Prieur & Malgras.


Stubby : À New Haven aux États-Unis, en 1917, autour d’une caserne, des soldats courent derrière leur sergent. L’un d’eux remarque un magnifique petit chien caché derrière une poubelle. Il lui demande comment il s’appelle, et le chien répond que son nom est Stubby chien de guerre et qu’il aimerait pouvoir faire ses besoins en paix. James Robert Conroy, du 102e régiment d’infanterie américain, décide d’adopter ce chien des rues et de le ramener à la caserne. Après une période de réticence, le chien est embarqué avec les troupes sur un navire pour aller se battre en France. Un officier fait le constat que Stubby sait saluer un officier, il ne parle pas de ses missions et il nettoie les gogues à l’aide de sa langue avec enthousiasme. Techniquement, ça fait de lui la meilleure recrue que l’U.S. Army ait jamais vue. – Avez-vous déjà vu un char volant ? Le scénariste raconte au dessinateur le projet russe Antonov A-40, un char léger T-60 auquel on attache des ailes géantes.



Von Lettow Vorbeck, faut pas venir le chercher : en 1914, dans la Deutsch Ostafrika, une estafette amène un message au colonne de la base : la guerre vient d’éclater ! Mais les ordres de Berlin sont de ne rien faire : les Anglais ont promis de ne pas attaquer les colonies. Le colonel comprend immédiatement que l’ennemi ne tiendra pas sa promesse et il se prépare à leur débarquement. – Casabianca, le sous-marin corsé : le 27 novembre 1942, les Allemands tentent de s’emparer de la flotte française à Toulon. Les marins préfèrent détruire leurs navires plutôt que de les abandonner à l’ennemi. À l’exception du commandant Jean L’Herminier qui parvient à prendre le large avec le sous-marin Casabianca. L’équipage gagne ainsi Alger où il reprend la guerre aux côtés des alliés. Première mission : débarquer des agents et des armes en Corse occupée.


Tome après tome, les auteurs prouvent qu’il est possible d’évoquer les guerres avec un ton à la fois persifleur et très respectueux, admiratif de hauts faits de guerre et dépourvu de toute forme de glorification de la guerre. Ils montrent l’horreur des tueries : les tranchés de la guerre de 14-18, les morts tués sur le champ de bataille, la réquisition des hommes valides dans les pays d’Afrique, les risques encourus lors des missions (par exemple le gouvernail plié d’un sous-marin), les morts par accident (des soldats allemands ne sachant pas se servir d’une grenade), le sort des populations dont la région devient une zone d’affrontement, la témérité irresponsable (et parfois payante) d’hommes voulant impérativement participer aux combats, la force des préjugés et des discriminations (le cas d’une femme handicapée). Aucune exaltation patriotique ou aucune admiration de l’agressivité masculine : ces actions de valeur sont présentées dans leur contexte de guerre, l’artiste effectuant un travail solide de reconstitution historique en arrière-plan, chaque individu s’adaptant à ces conflits, en fonction de leur origine sociale, de leur histoire personnelle et des circonstances de leur naissance. Les auteurs présentent ainsi un chien (Stubby) décoré par le général Pershing, le général Paul von Lettow-Vorneck (1870-1964) tenant tête aux Britanniques, Jean L’Herminier (1902-1953) commandant de sous-marin, Eddie Chapman (1914-1997) espion britannique étant engagé comme espion par les Allemands, Roger Vandenberghe (1927-1952) à la tête des Tigres noirs en Indochine, Władysław Albert Anders (1892-1970) constituant une armée se déplaçant avec des civils, Robert Lee Scott junior (1908-2006) pilote de chasse, et Virginia Hall (1906-1982) espionne américaine en France avec une jambe de bois.



Comme dans les tomes précédents, les auteurs se mettent en scène dans les intermèdes, Julien Hervieux en grand sachant hautain et méprisant vis-à-vis de son collaborateur, Monsieur le Chien en jeune homme curieux et avide d’apprendre auprès de cet homme si savant qui le maltraite. Cela donne le ton de la dérision. Ces séquences d’une page répondent chacune à une question. Avez-vous déjà vu un char volant ? (un essai de char volant en Union soviétique pendant la seconde guerre mondiale) Et si le navire c’était l’iceberg ? (un projet de navire fait de glace et de bois au Royaume Uni également pendant la seconde guerre mondiale, Winston Churchill estimant que c’est complètement absurde, donc anglais) Les sous-marins c’est bien ? (les Anglais doutant de la pertinence de développer des sous-marins en 1914, jusqu’à temps que leurs navires soient coulés par un U9) Une étrave, ça sert à la marave ? (un navire français, l’Aconit, se servant de son étrave pour couler des sous-marins en 1943) Peut-on être fusillé et en revenir ? (le cas de François Waterlot fusillé en 1914) Chaque séquence est racontée avec amusement et une pointe de moquerie (la remarque de Churchill par exemple, et des dessins en apparence simple, avec une qualité de synthèse extraordinaire.


Avec ces huit chapitres, les auteurs évoquent plusieurs guerres : deux fois la première guerre mondiale, cinq fois la seconde, et une fois la guerre d’Indochine. Les caractéristiques des dessins apparaissent toujours aussi simplistes : un trait de contour très fin détourant chaque personnage, chaque élément de décor, chaque vêtement, chaque paysage de manière simpliste. Le lecteur peut se dire que les descriptions sont simplifiées jusqu’à en devenir superficielles ; toutefois lorsqu’il accorde un peu de temps à ce qu’il vient de voir, il se rend compte de la densité et de la précision des informations visuelles. Par exemple, l’investissement et l’attention pour l’exactitude des uniformes des différentes armées, quel que soit le pays ou l’époque, les armes employées, les lieux connus comme Tanga en Tanzanie en 1914, le siège du gouvernement à Alger en 1942, le 10 Downing Street à Londres, le toit du Kremlin, etc. Le même soin est apporté à la représentation des engins militaires de toute nature, de l’avion au sous-marin. L’artiste parvient à marier le sérieux de la reconstitution, avec des éléments de comédie. Les personnages ont tendance à faire montre d’émotions très intenses ou surjouées, entre la colère et l’indignation, la moquerie, etc. Le lecteur attentif retrouve également la facétie du dessinateur qui s’amuse à intégrer discrètement des éléments incongrus, généralement anachroniques, comme le monstre du Loch Ness, le Marsupilami, un livre intitulé La Tanzanie pour les nuls, une carte de Uno, le symbole de Batman sur le manteau d’un officier, ou encore un avion de chasse repeint avec les motifs du costume de Spider-Man.



Le scénariste effectue un devoir de mémoire pour des individus qui ont combattu avec courage lors de guerre. Il ne prend parti ni pour une nation, ni contre. Il a pris le parti d’évoquer chaque haut fait sous l’angle de son caractère singulier et improbable : un chien combattant au même titre qu’un soldat, un général avec une compréhension parfaite de la situation et une puissance stratégique qui défait l’armée ennemie supérieure en nombre à plusieurs reprises, un commandant de sous-marin sachant concevoir des plans d’intervention adaptés au mode de fonctionnement ennemi, un truand engagé comme espion par les Allemands et allant en informer le MI5, un adjudant-chef adoptant les tactiques de son ennemi, un général refusant d’abandonner des civils derrière lui, un pilote s’arrogeant un avion au culot, une femme handicapée renversant ce qui est perçu comme des faiblesses pour en faire des atouts. Certains combattants réalisent bien des prouesses guerrières impressionnantes (Roger Vandenberghe, un grand costaud intrépide par exemple), pour autant c’est souvent l’intelligence et la capacité d’adaptation qui sont mises en avant et en valeur. Cela donne lieu à des moments très savoureux quand la bêtise des ennemis éclate au grand jour, par exemple deux sentinelles allemandes sur une plage de Corse confondent un sous-marin avec un gros récif qu’ils n’auraient pas remarqué avant… à deux reprises.


Quatrième tome de la série, et toujours aussi savoureux, aussi bien dans le choix des personnes et de leurs hauts faits, que dans l’humour de la narration. Sous des dehors pouvant faire croire à une réalisation par-dessus la jambe, le lecteur retrouve toute la rigueur dans la présentation des faits avec une page de texte complétant chaque chapitre, et il constate l’investissement du dessinateur pour respecter l’authenticité dans sa reconstitution historique. Le ton persifleur rehausse l’intelligence des combattants et la bêtise des ennemis, tout en tenant à l’écart toute forme d’idéalisation ou de louange de la guerre. Un devoir de mémoire réjouissant.



lundi 28 août 2023

Le Petit Théâtre des opérations T03 Faits d'armes incroyables mais bien réels...

Alors, exagère-t-on la réputation des Gurkhas ?


Ce tome est le deuxième d’une série de trois, ayant donné lieu à la série dérivée Toujours prêtes ! (2023), par Virginie Augustin & Julien Hervieux. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l’Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Olivier Trocklé. Il fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 02: Faits d'armes incroyables mais bien réels… (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. La parution initiale date de 2022. L’album prend la forme d’une anthologie, regroupant sept histoires indépendantes, comprenant entre cinq et dix pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d’individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d’époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Entre chaque histoire se trouve un intermède d’une page en bande dessinée consacrée à une anecdote militaire. Par exemple : un sous-marin coulé par un dysfonctionnement de chasse d’eau, l’utilisation de l’art contemporain pour torturer psychologiquement des prisonniers.


Jean de Selys Longchamps : le baron belge, cinq pages. Mai 1940, le baron Jean de Selys Longchamps, jeune officier belge, défend son pays face à l’invasion allemande. Il est repoussé à Dunkerque, mais il faut évacuer. Il retourne se battre en France, mais le pays est évacué. Ce qui n’arrête pas le baron. Hélas, après avoir traversé la France occupée, gagné Gibraltar, puis le Maroc, il est capturé et envoyé dans une prison près de Montpellier. Oui le baron s’est échappé ; ils ne le reprendront pas. Le baron parvient à rejoindre l’Angleterre. Sur la base aérienne où il s’est présenté, le commandant peut lui proposer un poste de pilote pour attaquer les trains allemands. Et pour ça, il lui confie un Typhoon : quatre canons de 20mm pour découper des locomotives, un emplacement pour roquettes pour plus d’amour. Après avoir reçu une lettre de ses copains belges évoquant les rafles de la Gestapo à Bruxelles, le baron décide d’attaquer cette ville, seul.



L’attaque des ballons intercontinentaux, une page. Monsieur Chien voit passer un ballon dans le ciel et le scénariste lui enjoint de prendre garde car le ballon est la toute première arme de destruction intercontinentale de l’histoire. Il évoque la tentative de les utiliser par l’armée japonaise en 1944, contre les États-Unis. USS William D. Porter, le destroyer de tous les dangers, six pages. Norfolk, aux États-Unis en novembre 1943. Le commandant monte sur le pont du destroyer USS William D. Porter. Il s’adresse à l’équipage : c’est la première grande mission de leur bâtiment, escorter le navire du président Roosevelt lui-même, jusqu’en Afrique. La manœuvre de départ commence et le commandant entend un grand bruit : le navire a un peu percuté les navires d’à côté. La traversée doit s’effectuer dans la plus grande discrétion. Peu de temps après le départ, un marin maladroit fait sauter une charge anti-sous-marine par accident, bruit qui s’entend à des kilomètres à la ronde.


Avec le premier tome, les auteurs avaient établi leur mode narratif : raconter des hauts faits sur un mode humoristique, neutralisant toute velléité de patriotisme, toute crainte d’exaltation de la valeur guerrière, de la haine de l’ennemi, un ton déstabilisant de prime abord. Le scénariste a fait la preuve de sa capacité à choisir des faits de guerre variés, et le dessinateur à trouver le bon dosage entre reconstitution historique plausible et assez consistante, et narration fluide et humoristique. Il en va de même pour ce tome qui reprend à l’identique la construction du précédent : un fait de guerre, une page de texte pour l’étoffer, une anecdote en une page de BD. Ce tome compte un récit de moins que le précédent, et un récit avec une plus forte pagination, le dernier. Cette fois-ci, le lecteur peut découvrir un pilote belge détruisant tout seul l’immeuble de la Gestapo à Bruxelles avec son avion, un équipage de Destroyer avec les deux pieds dans le même sabot (ils parviennent à tirer une torpille sur le navire dont ils assurent la protection et qui transporte le président des États-Unis), un avion civil servant à effectuer des bombardements, des Népalais au combat dans l’armée britannique, des Russes gazés chargeant l’armée allemande, un as de l’aviation, un soldat québécois terriblement efficace. Cinq récits se déroulent pendant la seconde guerre mondiale et deux pendant la première guerre mondiale.



Ces sept récits varient les plaisirs avec un pilote belge, puis un équipage de destroyer américain, un capitaine de corvette français, un Népalais, des soldats russes, un pilote français, et un sergent québécois. Comme dans les tomes précédents, le scénariste se tient à l’écart du camp allemand, tout en présentant un éventail multinational, mettant en avant cinq individus, et des soldats anonymes, un équipage, les différentes armes, avec trois récits pour l’armée de l’air, un pour la marine et un pour l’armée de terre. Le lecteur découvre une diversité à l’avenant pour les anecdotes : une tentative par les Japonais d’utiliser des ballons intercontinentaux en 1944, un cheval fusillé par les Allemands en 1940, un sous-marin Allemand coulé par un problème de chasse d’eau en 1945, une cellule avec art moderne en 1936, la production d’un char américain d’après des plans français en 1917, un pigeon décoré de la légion d’honneur en 1916. Comme à son habitude, le scénariste adopte un ton narquois. D’un côté, il se montre rusé et habile : le baron belge apparaît plus insubordonné et téméraire que raisonné et courageux. Le commandant Henri-Laurent Daillière navigue entre inconscience et irresponsabilité. Lachhiman Gurung est mis en scène comme une force de la nature, un individu refusant l’évidence de ses blessures, plutôt qu’un homme dur à la douleur. Charles Nungesser agit de manière quasi irresponsable par pure bravache. Leo Major se conduit comme une tête brûlée convaincu de sa quasi-invincibilité, et de l’infériorité des ennemis. Il reste toutefois possible de lire ces récits au premier degré en faisant fi de ce ton moqueur, et d’y voir une forme de ruse : les hauts faits (sauf pour l’équipage du destroyer) transparaissent bien, de l’attaque en solo sur le quartier général de la Gestapo à Bruxelles, aux opérations commando également en solo contre les troupes allemandes. Le lecteur peut y voir une forme d’admiration teintée d’incrédulité à posteriori pour les exploits accomplis, conforté dans cette idée par la dédicace du scénariste : À tous ceux qui y sont allés. À tous ceux qui y sont encore. Merci.


Au fil des pages, le lecteur se dit qu’artiste et scénariste se sont bien trouvés, totalement en phase sur le mode narratif humoristique qui n’exclut pas l’admiration. Impossible de résister aux gags visuels : les yeux en forme de cœur quand de Selys Longchamps découvre le Typhoon qu’il va piloter, les yeux en forme de crâne quand la fureur lui dicte d’attaquer la Gestapo à Bruxelles, la présence de Popeye parmi l’équipage de l’USS William D. Porter, le teint cadavérique de son commandant en comprenant que son équipage a tiré sur la navire du président, le langage corporel exagéré pour mieux montrer l’agacement, la colère, l’exaspération, les simulacres d’installation d’art moderne, l’inscription Cadeau pour Adolf à l’extrémité d’une bombe, etc.



Dans le même temps, le dessinateur raconte fidèlement l’action, avec des éléments historiques comme les uniformes, les armes, les avions, les navires, le sous-marin, les fusils à baïonnette, le char, etc. Il emmène le lecteur dans des lieux variés : une base aérienne, la pleine mer, un destroyer, le plein ciel, une stalle d’un centre équestre, la jungle birmane, une grande plaine, un sommet du Népal, des salles de commandement, un sentier en crête, etc. Il se montre très clair dans la mise en scène des combats : le vol incroyable de l’avion du baron entre les immeubles de Bruxelles, les positions respectives de navire de la flotte escortant le président, les tirs de barrage anti-aérien, la charge des soldats ayant souffert une attaque au gaz, l’infiltration du Rambo québécois dans les lignes ennemis, etc. Il suffit que le lecteur marque un bref temps de pause quelle qu’en soit la raison, pour que le recul provoque en lui une déconnexion d’avec le mode humoristique, et la mesure de l’action militaire qu’il est en train de découvrir, y compris les morts occasionnés par cette action. C’est tout le paradoxe de cette narration irrespectueuse : faire découvrir des faits d’arme sans les valoriser, tout en présentant des faits étonnants et des actions remarquables. Une étrange image de la guerre et des combats. Le dessinateur a également rédigé une dédicace mise en exergue : il indique qu’il est un clown, un artisan du pouêt-pouêt, et il sait reconnaître les gens qui lui sont supérieurs. […] Humblement, très humblement, ces pages leur sont dédiées.


Qu’il ait lu les deux premiers tomes ou non, le lecteur en redemande. Il découvre des faits d’arme authentiques, semblant être tournés en dérision, mais en fait racontés avec rigueur. Il sourit devant le comportement parfois emporté des militaires, tout en mesurant bien le caractère extraordinaire de ce qui est raconté, même par temps de guerre. Scénariste et dessinateur semblent un peu désinvoltes dans leur manière d’aborder ces récits, au moins en apparence. À la lecture, leur implication et une forme inattendue de respect deviennent apparents.



lundi 14 août 2023

Le Petit Théâtre des opérations T02 Faits d'armes incroyables mais bien réels…

Cependant, le cheval a un problème : il est vivant.


Ce tome est le deuxième d’une série de trois, ayant donné lieu à la série dérivée Toujours prêtes ! (2023), par Virginie Augustin & Julien Hervieux. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l’Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Olivier Trocklé. Il fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 01: Faits d'armes impensables mais bien réels… (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. La parution initiale date de 2022. L’album prend la forme d’une anthologie, regroupant huit histoires indépendantes, comprenant entre quatre et six pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d’individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d’époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Entre chaque histoire se trouve un intermède d’une page en bande dessinée consacrée répondant à une question de culture militaire. Par exemple : Pourquoi monte-t-on dans les avions par la gauche ? Qui est Mariya Oktyabrskkaya, la veuve vengeresse ?


Stonne et Ardennes, cinq pages : village de Stonne dans les Ardennes, le seize mai 1940. Les armées allemandes et françaises sont au contact. Le village n’arrête pas de changer de main. Le capitaine sort de la tente d’état-major et indique à ses soldats que c’est à eux de jouer. Il leur ordonne de rejoindre leur B1 bis, c’est-à-dire un char équipé d’une mitrailleuse, d’une antenne pour recevoir RTL, d’un canon de 47mm, d’un canon de 75mm, avec le nom du char pour faire peur à l’ennemi (Corinne Masiero), soit trente-et-une tonnes et demi d’amour. Treize chars allemands attendent les Français dans la rue principale. Mais ils les attendent en file indienne, ce qui les empêche de manœuvrer. Le char français remonte la colonne et c’est un véritable tir au pigeon. Mon char, ma bataille, une page de texte : La bataille de Stonne aura été particulièrement marquante durant la campagne de France de 1940. Elle est pourtant quasiment oubliée ! Alors que celle qui fut parfois qualifiée de Verdun de 1940, tant les combats y furent rudes, a de quoi faire parler d’elle : du 15 au 25 mai 1940, le village de Stonne va changer de main… 17 fois.



Pourquoi monte-t-on dans les avions par la gauche ? Julien Hervieux bien calé dans un profond fauteuil explique à monsieur Chien assis sur une chaise inconfortable pour enfant que La première guerre mondiale n’est pas faite pour la cavalerie. Aussi les cavaliers sont envoyés en nombre dans une nouvelle arme : l’aviation. Et comme les cavaliers portent le sabre à gauche, pour grimper sur un cheval, ils le font par la gauche. Ils ont donc gardé le même principe pour grimper dans leur avion. Douglas Bader, quatre pages : en 1939, l’Angleterre a besoin de tous ses pilotes. Douglas Bader, pilote sans jambes, parvient à convaincre la hiérarchie de lui confier un avion de chasse.


S’il a lu le premier tome (et il aurait tort de ne pas le faire), le lecteur sait à quoi s’attendre : des histoires courtes de hauts faits pendant la première ou la seconde guerre mondiale, suivis par une page de texte venant apportant des éléments d’information supplémentaire, et une narration visuelle entre faits et parodie comique. Il relève tout de suite que le scénariste a opté pour son vrai nom pour ce deuxième tome ; Julien Hervieux, plutôt que pour son surnom qui limite fortement la possibilité de le citer explicitement du fait de sa nature grossière. Pour autant, il n’a rien perdu de son mordant, se montrant tout aussi sarcastique que le dessinateur dans sa narration. Pour le présent tome, il a opté pour quatre récits situés pendant la première guerre mondiale, et quatre pendant la seconde. Le lecteur découvre vraisemblablement des faits et des militaires dont il n’a jamais entendu parler, sauf s’il est déjà féru de l’histoire de ces deux conflits. Avec une exception, l’histoire consacrée à Mata Hari, Margaretha Geertruida Zelle (surnommée Grietje Zelle, 1876-1917), fusillée à Vincennes. En fonction de ce qu’il sait de cette espionne, il peut être très surpris de la version des faits qu’en donne les auteurs, ou conforté dans son jugement sur leur façon d’insuffler du caractère et de la personnalité à chaque combattant, le dessinateur n’étant pas en reste pour donner sa propre interprétation. Pour autant, la page de texte exposant des faits historiques vient conforter cette interprétation.



Le scénariste a choisi une variété de combattants : un char français face à des chars allemands, un pilote d’avion sans jambe, un fermier finlandais résistant à l’envahisseur soviétique, le rôle de la cavalerie en 14/18, une espionne, le sens du devoir chez un tirailleur dans une tourelle, le combat à coups de poing pendant la première guerre mondiale, et le sort d’un soldat afro-américain engagé dans la légion étrangère française. Comme dans le premier tome, il se tient à l’écart de toute fierté nationale, ou toute glorification des faits d’armes. Toutefois, il laisse le lecteur libre d’apprécier l’héroïsme des combattants, ou leur inconscience, ou leur dévouement, ou leur acharnement. Il brouille les cartes en adoptant un ton moqueur, ou au contraire il désacralise ces individus au comportement sortant de l’ordinaire, neutralisant ainsi les a priori du lecteur qui peut les considérer sans avoir le sentiment d’être obligé de les admirer. Que penser en définitive de Douglas Bader qui parvient à convaincre ses officiers de le laisser piloter alors qu’il n’a pas de jambes et qui ne s’avoue jamais vaincu, tentant évasion après évasion une fois capturé par l’ennemi ? D’un côté, la narration se garde bien de montrer les ennemis qu’il abat ; de l’autre côté, elle adopte un ton jovial et plusieurs fois irrévérencieux pour évoquer le courage et les prouesses de ce militaire.


Dans la troisième histoire consacrée au fermier finlandais, le scénariste se monstre tout aussi caustique et moqueur. Simo Hähyä se met en route pour lutter contre l’union soviétique parce que des chars russes sont passés sur son champ de navets. Dans la deuxième page, le texte d’un court cartouche demande : Mais quel est le secret de Simo Häyhä ? Dans la case suivante, un officier dans une salle, débout avec ses mains posées à plat sur la table répond : Eh bien, c’est très simple, avec une pancarte au-dessus de lui portant l’inscription Les tutos de Simo, aussi anachronique qu’ironique. Dans le texte qui suit, il s’en donne à cœur joie : Car le Finlandais est taquin. En effet, ne pouvant manger l’ogre soviétique en une fois avec leur petite armée, Ils utilisent une stratégie locale : celle du bûcheron. Si l’arbre est trop gros, fais-en des tronçons. […] Mais les Finlandais poussent le folklore plus loin. Ainsi, pour se déplacer dans la neige, ils sortent les skis. Certes, comme d’autres armées. Mais toutes les armées ne font pas tracter leurs skieurs pas des rennes pour aller plus vite encore ! […] Oui, une autoroute de mecs tirés par des rennes. Ainsi à chaque page de texte de faits après l’histoire, le lecteur se régale de cette dérision maniée avec humour.



Comme dans le premier tome, le dessinateur a savamment dosé la précision de sa reconstitution historique. Il reproduit l’apparence des uniformes, des armes, des véhicules de guerre, avec un niveau de détails suffisant pour que ces représentations ne soient pas génériques, tout en restant très loin d’un niveau photographique. Il manie l’humour visuel de différentes façons, la plus prégnante et la plus régulière se lisant sur les expressions de visages des combattants, souvent exagérées pour un effet comique. Il lui arrive de glisser des détails anachroniques et saugrenus comme une figurine de Goldorak parmi des décombres dans la première histoire, ou une bouée canard (ou plutôt aigle) dans la sixième. Il joue également sur les postures et le langage corporel. Impossible de résister à Douglas Bader assis sur un banc dans un camp de prisonnier et agitant sa prothèse de jambe en direction de ses geôliers pour les remercier. Impossible également de résister aux piètres talents d’actrice de Mata Hari tentant d’extorquer des renseignements secrets à des officiers allemands ou des responsables britanniques. 


Monsieur Chien sait donner à voir les nombreux environnements qui défilent au fur et à mesure des histoires : une rue ravagée de la ville de Stonne, des combats aériens, des soldats progressant difficilement dans un champ de neige, des officiers dans un état-major sentant l’effroi les gagner en comprenant l’étendue des pertes en soldats, des tranchées, un spectacle de lancer de couteaux dans un music-hall, des enterrements militaires, etc. Il peut encore plus se lâcher en termes de mise en scène et d’humour visuel dans les intermèdes en une page : déjà en montrant une relation de dominé pour son avatar entièrement soumis au comportement condescendant, voire méprisant, de l’odieux C. dans des endroits inattendus, avec un chien suant sang et eau en essayant de réfléchir, ou pigeon tout aussi paniqué, ou en parvenant à glisser une maquette d’un transport blindé tout-terrain (TB-TT) sorti tout droit de L’empire contre-attaque. Le lecteur sourit de bonne grâce à ces facéties qui participe également à cette forme de présentation décalée qui peut déconcerter au départ.


Un pilote de chasse sans jambe ? Pourquoi on monte dans les avions par leur côté gauche ? Quelle fut la réalité des renseignements dérobés par l’espionne Mata Hari ? Le lecteur tombe vite sous le charme de la verve amusante et improbable des auteurs, pour un sujet aussi grave que des faits de guerre. Loin de se formaliser de ce manque de respect vis-à-vis de morts patriotes, il constate que l’humour visuel et la dérision en mots lui permettent de prendre un salutaire recul, sans pour autant obérer ou neutraliser la singularité de ces faits de guerre.