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lundi 15 juin 2026

Fortunes de mer T02 Le Lusitania

Des tonnes d’eau envahissent les cales.


Ce tome est le second dans la série des Fortunes de mer, après La blanche nef (2025) (2025) par Delitte, avec des dessins de Marco Bianchini & Francesco Mercoldi ; il contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, les dessins, et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages comprenant huit chapitres portant comme titre : De packet boat à paquebot, La révolution de la vapeur, Après la vapeur le fer et l’hélice, La fin de la voile, Les titans des mers, Le RMS Lusitania, Bdaboum… la guerre, Deux capitaines pour un drame, Une torpille pour un millier de morts.


Au large de l’Old Head of Kinsale, en mer Celtique en août 1993, un bathyscaphe a plongé et se trouve à quelques mètres de l’épave du Lusitania, couché sur son flanc tribord. À l’intérieur : deux opérateurs, Patrick le pilote et Thomas. Ils préviennent la surface, le navire Northern Horizon, qu’ils sont sur site et qu’ils ont établi le contact. Le pilote se fait des réflexions à haute voix : Le Lusitania, sacrée masse, deux-cent-quarante mètres de long, neuf ponts et de quarante-cinq mille tonnes de déplacement. Il a lu que ce paquebot a été un fleuron au siècle passé, on dit de lui qu’il était le plus moderne, le plus rapide, un palace flottant. Triste fin pour ce géant des mers ! L’autre répond que ce palace flottant n’est plus qu’un macabre tas de ferraille rongé et tordu par la corrosion. La tombe pour on ne sait combien de pauvres âmes… L’ingénieur lui indique qu’il va passer sur le tribord du navire et que Thomas peut commencer à faire tourner les caméras. Son collègue lui demande s’il a bien vu les guirlandes de câbles et de filets, il doit y avoir plus d’un pêcheur qui maudit cette épave pour y avoir perdu son filet. Le pilote n’a pas prêté assez attention à la remarque et le gouvernail se retrouve pris dans lesdits câbles. Il en informe le navire, et le radio répond qu’ils vont envoyer un robot pour comprendre, en attendant il vaudrait mieux éviter de bouger.



Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune exalté serbe assassine l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse Sophie Marie Joséphine Albine. Ce qui n’aurait dû être qu’un fait divers sur fond de querelles régionales va faire sombrer le monde dans un effroyable conflit. Dans un jeu infernal de dominos et au nom d’alliances, en quelques mois la plupart des nations du vieux continent vont mobiliser leur armée et rentrer en guerre. Et puisque plus d’une nation détient un empire colonial, telle la traînée de poudre qui s’embrase, la guerre va s’étendre au-delà des mers et des océans. Dans l’Amérique du président Woodrow Wilson, l’heure n’est pas à la guerre. Fidèle à la doctrine de James Monroe qui condamne toute intervention européenne dans les affaires des Amériques. Tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes, on prône fermement la neutralité. Ainsi, tandis que les campagnes de Belgique, de France, d’Italie ou encore du Moyen-Orient se sont transformés en champs de bataille parsemés de rivières de sang, que les hommes se sont enterrés dans des tranchées, illusoires abris contre les pluies d’obus, que des vaisseaux s’affrontent au large dans d’épiques duels.


Après les vingt-six tomes de la série Les grandes batailles navales, parus de 2017 à 2025, l’auteur Jean-Yves Delitte entame une nouvelle série intitulée Fortunes de mer. Ce deuxième tome n’aurait pas déparé dans la précédente collection : certes il ne s’agit pas d’une bataille à proprement parler puisque ce naufrage oppose un navire civil à un sous-marin militaire. Et encore, le dossier historique en fin de tome explique que : Financé par un prêt de 2,6 millions de livres du gouvernement pour la construction de deux paquebots, qui permet de réquisitionner les navires pour la Royal Navy, le Lusitania rentre en service en septembre 1907. Certains historiens rappellent que le Lusitania avait été qualifié de croiseur auxiliaire, et ils supposent que lors de cette deux-cent-deuxième traversée, le paquebot aurait pu transporter des munitions, enfin les autorités allemandes avaient lancé une mise en garde. En outre, l’attaque du sous-marin U-20 se produit le sept mai 1915, dans le contexte de la Première Mondiale, et la mémoire populaire associera le motif de l’entrée en guerre des États-Unis au naufrage du paquebot. Comme dans la plupart des albums des Grandes batailles navales, les femmes brillent par leur absence, à part quelques passagères, et une fillette avec une poupée dans les bars qui bénéficie d’une case en gros plan.



Le lecteur ne s’attend pas forcément à ce que le récit commence en 1993. Il découvre un dessin en pleine page, magnifique : la silhouette du paquebot couché sur le côté, des espèces de fils qu’il n’identifie pas tout de suite, et dans la partie en bas à droite le bathyscaphe jaune foncé, assez éloigné. La composition est saisissante : la carcasse du navire quasiment dans la diagonale de bas à gauche à en haut à droite de la page, avec un habillage de couleur tout en nuance bleu, soulignant le relief du navire et des fonds marins, apportant des informations comme la rouille et la texture du fond, très impressionnant. Éventuellement le lecteur peut s’interroger sur la réalité de la visibilité à une telle profondeur, en particulier la luminosité. Sur chaque planche, il ressent la démarche naturaliste de la mise en couleurs de l’artiste. S’il s’y arrête un moment, il prend conscience de la science de la composition à l’œuvre. Des tonalités un peu ternes pour rester dans un registre réaliste, sans romantisation. Des dégradés de couleurs habilement modulés pour rehausser le relief des surfaces. Un choix de tonalités différenciées pour l’éclairage artificiel à l’intérieur du sous-marin en plongée. Un travail incroyable pour le rendu de l’eau des océans, avec une utilisation sophistiquée et élégante des possibilités de l’infographie, allant du rendu de type peinture, aux effets de lissage graduel. En contrepoint, le lecteur observe également que le dessinateur utilise aussi bien des ombres chinoises déchiquetées, par exemple pour la carcasse du Lusitania, que des dessins détourant finement de nombreux détails.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure bien sûr une solide reconstitution historique. Il sait qu’il peut faire pleinement confiance à l’artiste pour tout ce qui relève de la marine, dans toutes ses nombreuses composantes. Après l’impression mémorable du Lusitania allongé au fond de l’océan, il prend le temps de regarder le bathyscaphe et ses détails techniques, le navire dont il provient, la première apparition du Lusitania au port dans un dessin en double page splendide, avec un remorqueur au premier plan (portant le nom de Edmond J. Moran, un véritable remorqueur d’époque), plusieurs parties du Lusitania (le pont supérieur avec les canots de sauvetage, l’alignement des quatre cheminées, une partie de la soute et de sa cargaison, l’une des salles à manger des passagers de première classe, les cuisines, une partie de la salle des machines, etc.), et bien sûr l’Unterseeboot U-20. L’artiste soigne tout autant les tenues vestimentaires d’époque, ainsi que les autres environnements. En particulier, il remmène le lecteur dans la ville de New York, à la fois dans un salon luxueux avec les portraits des présidents des États-Unis au mur et de nombreux détails, puis dans une rue de la capitale, avec plan évoquant un dessin en double page dans Santiago de Cuba (2023), offrant la possibilité au lecteur de faire la comparaison.



Comme à son habitude, le scénariste compose son histoire à partir de l’attaque du sous-marin sur le paquebot, en évoquant de nombreuses facettes de ce naufrage historique. Il prend grand soin d’en donner pour argent au lecteur venu pour le paquebot : une première illustration en double page le montrant à quai à New York (pages 12 & 13), une seconde double page le montrant juste après l’explosion de la torpille avec le U-20 au premier plan (pages 30 & 31), une troisième double page alors qu’il commence à gîter (pages 38 & 39), une dernière double page alors que la proue a commencé à s’enfoncer et que la poupe s’est soulevée (pages 42 & 43). Il fournit un ancrage humain pour que le lecteur puisse se projeter avec Patrick & Thomas à bord du bathyscaphe, les matelots Ron & Jimmy avec leur chef Patrick Hendrick (surnommé le bouseux) à bord du Lusitania, et Sigmund portant son gilet de sauvetage à bord du U-20. Il intègre également des informations historiques : la neutralité des États-Unis, la base allemande de Helgoland, déjà visitée dans U-9 (2025) de Delitte & Philippe Adamov, avec Fabio Pezzi. Les circonstances plus précises sur l’absence d’escorte du Lusitania alors qu’il s’approche de l’Angleterre, l’hypothèse d’un chargement de munitions à bord. Sans être tout à fait dans une démarche holistique, il met en scène de nombreux paramètres de cet événement historique, allant des forces contextuelles de la Première Guerre mondiale, au sort d’une fillette avec sa poupée sur un paquebot, jusqu’à l’aventure que fut l’expédition pour dresser le premier état des lieux en 1993.


Au fil des décennies, Jean-Yves Delitte est devenu un maître mettre en scène les batailles navales et les fortunes de mer. Le lecteur savoure d’avance de découvrir le sort du Lusitania sous sa plume, et il est comblé. Le bédéaste s’est totalement investi, assurant lui-même la colorisation, pour évocation qui fait la part belle à la majesté du lévrier des mers, et à des êtres humains pris dans son destin, évoquant aussi bien le contexte historique que la situation des marins. Du grand art.



mardi 6 août 2024

Le feu et la glace

Ne craignez rien mesdemoiselles, nous ne sommes pas français !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa parution originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Jürg pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-seize pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages, rédigé par le scénariste, intitulé Le récit d’un film qui n’a jamais existé. Il est structuré en trois chapitres successivement intitulés : La fête avant l’apocalypse, Ça tourne et ça cause, une équipe technique de pointe, Un casting de rêve.


Paris, le sept juin 1929, le music-hall du Moulin Rouge accueille Adelaïde Hall dans la troupe des Black Birds of 1928. Elle interprète une chanson, accompagnée d’un orchestre de huit musiciens, avec quatre choristes et des danseuses en arrière. Dans la salle se trouvent Ira Gershwin et Kurt Weill en train d’admirer son talent. Elle finit sa chanson sous un tonnerre d’applaudissement, tandis que les deux hommes se lèvent et se dépêchent pour aller la féliciter dans sa loge, car Ira veut la présenter à son ami. Ils entrent sans frapper dans la loge, alors que les danseuses sont en train de se changer, et Gershwin les rassurent en leur disant qu’elles ne craignent rien, ils ne sont pas français. Juste en culotte, Adelaïde les accueille les bras grands ouverts. Ira lui présente Kurt, comme un très grand compositeur. Ce dernier présente ses hommages à la jeune femme, se disant meurtri de ne pas lui avoir apporté de fleurs. Peut-il lui offrir le champagne ? Elle préfère qu’ils l’emmènent au Sacré-Cœur pour contempler le ciel… une fois qu’elle aura passé une robe.



À Berlin le dix-sept juin, Georg Willhelm Pabst est en train de donner des consignes à l’éclairagiste pour placer un spot éclairant le décor de chambre sur le plateau de tournage, pendant que quatre autres techniciens s’affairent. Le béret très penché, Marlene Dietrich entre en faisant une scène au réalisateur, se déclarant fâchée contre lui, très fâchée. Elle lui reproche d’avoir tourné La boite de Pandore avec la petite américaine, alors qu’elle était disponible. Elle s’allume une cigarette et s’assoit sur un canapé, ce qui réveille Louise Brooks qui dormait dessus sous des draps. Il les présente l’une à l’autre, et enjoint Louise de regagner son hôtel et de ne pas sortir le soir, car ils tournent demain. Les deux actrices sortent ensemble à l’extérieur, et Marlene promet à Louise de l’emmener dans des endroits que la petite Américaine ne peut imaginer. Chemin faisant, elles passent devant deux filles faisant le trottoir dont l’une les aborde pour leur proposer de les fesser, de leur pincer les tétons ou de les mordre à pleines dents pour quelques marks. Et pour un petit supplément, elle les flagelle. Louise lui demande de ne pas le prendre mal, mais elle préfèrerait connaître le plaisir des souffrances avec un beau garçon plein de muscles. La professionnelle insiste en proposant des brûlures de cigarettes. Les deux actrices vont manger à l’Adlon. Pendant le repas, Marlene propose à Louise de lui faire rencontrer la plus grande actrice au monde : elle est allemande et elle sera ce soir à l’Eldorado.


Une petite fantaisie solidement ancrée dans la réalité : les auteurs s’amusent à développer l’éventualité d’un troisième film tourné par le réalisateur Georg Wilhelm Pabst (1885 1967), avec l’actrice Louise Brooks (1906-1985), une actrice américaine. Ensemble, ils avaient déjà travaillé pour deux films muets tournés en 1929 : Loulou (Die Büchse der Pandora), Le Journal d'une fille perdue (Das Tagebuch einer Verlorenen). Marlene Dietrich évoque sa carrière, mais aussi son époux Rudolf Sieber (1897-1976) et leur fille Maria Elisabeth. Enfin, la chanteuse de jazz américaine Adelaide Hall (1901-1993) n’a pas connu la même notoriété que les deux actrices, et les faits la concernant sont également exacts. L’acteur Charles Vanel (1892-1989) joue un rôle plutôt secondaire (dans la bande dessinée, moins dans le film fictif réalisé dans la bande dessinée). En revanche, Sepp Allgeier (1895-1968) y joue un rôle secondaire plus important, et le lecteur peut également apprécier la plausibilité de son comportement et de ses convictions, cohérents à la fois par les informations contenues dans le dossier en fin de tome, et par les informations disponibles dans les encyclopédies en ligne. La solidité historique de cette fantaisie se constate également dans les interventions d’Ira Gershwin (1896-1983) et de Kurt Weill (1900-1950). Le lecteur attentif peut même relever la mention d’une robe créée par le grand couturier et parfumeur Paul Poiret (1879-1944, voir Ne pas peindre, 2019, de Philippe Dupuy).



La couverture donne une bonne indication des caractéristiques graphiques des dessins : un degré de simplification dans les traits de visage, ce qui donne une apparence assez jeune à tout le monde, des traits de contour simples et assurés avec des arrondis pour les femmes, des traits moins lissés pour les hommes, une forme d’ombrage en grisé ajoutant du relief aux surfaces, et une tonalité semblant insouciante. Dans les pages intérieures, la représentation des personnages conserve ces caractéristiques, avec une direction d’acteurs de type naturaliste, et une expressivité des visages, pour une large gamme d’émotions et d’états d’esprit, tous adultes de nature. Le lecteur apprécie les visages ouverts de la majeure partie des personnages, souvent le sourire aux lèvres, semblant dire qu’il s’agit plutôt d’une comédie. En fonction de sa familiarité avec les personnages connus, le lecteur peut s’apercevoir que l’artiste accentue une ou deux de leurs caractéristiques. Marlene porte le béret tellement penché qu’on se demande comment il peut tenir ainsi positionné. Louise donne l’impression d’être une très jeune adolescente, ce qui la rend primesautière et pleine d’entrain, mutine et craquante, plus nature par comparaison avec la sophistication de Dietrich. Adélaïde dispose également de son caractère propre, plus dansante du fait de son métier, plus ouverte et chaleureuse, tout en étant plus sérieuse ou en tout cas moins fêtarde que les deux autres.


La bande dessinée s’ouvre avec un dessin en pleine page : la vision du Moulin Rouge et de la place se trouvant devant. Il y a une forme de naïveté dans le rendu, par la simplification du bâtiment, le grand espace ouvert devant le découpage entre chaussée et trottoir manquant de plausibilité. Dans le même temps, les informations visuelles présentent une bonne densité : le bâtiment avec le célèbre moulin et ses ailes, le rez-de-chaussée très éclairé pour la fête, la circulation des voitures, les immeubles alentours, les passants. L’artiste joue ainsi avec le degré de réalisme de la représentation : de très concret pour le plateau de tournage de Pabst ou pour l’alignement des gratte-ciels sur le front de l’océan lors de l’arrivée du paquebot S.S. Homeric le six août 1929, à une interprétation plus libre pour des éléments comme la tenue d’une prostituée de rue, ou la représentation des ponts du paquebot. L’artiste conçoit des prises de vue vivantes, y compris pour les scènes de dialogue, prenant soin de représenter régulièrement l’environnement dans lequel elles se déroulent, les mouvements des personnages, en changeant d’angle de vue en fonction de qui parle. Plusieurs moments donnent lieu à un visuel mémorable : Adélaïde Hall se produisant sur scène, le plateau de tournage à Berlin le dix-sept juin 1929, le jeu d’actrices quand Dietrich essaye de prendre le dessus sur Brooks, la superbe vue depuis la table en terrasse au restaurant Traube dans le Gourmenia-Palast à Berlin, la manière dont Charles Vanel réagit aux observations de Marlene Dietrich, les séquences du film en noir & blanc pour les distinguer de l’histoire principale avec la séquence du vol de la bague et le voleur qui saute par-dessus le bastingage, le terrible moment d’intimité entre Adélaïde et Sepp Allgeier, etc.



Le lecteur passe donc un moment plaisant en découvrant ce projet de film à bord d’un bateau. L’embarquement pour la traversée se fait en page trente-deux. Précédemment, les différents personnages ont fait connaissance entre eux. Au cours du voyage, les liens interpersonnels se développent, et le réalisateur tourne les séquences de son film. Le lecteur anticipe le fait que les auteurs vont respecter la réalité historique et que ce projet de film ne pourra pas aboutir. Pour autant l’intrigue entretient son attention pour découvrir les raisons de cet échec. Le récit développe plusieurs thèmes, soit de manière sous-jacente, soit de manière plus directe. Le comportement des trois amies se situe dans la première catégorie : trois femmes qui travaillent, qui sont indépendantes, trois femmes au comportement libéré avant l’heure, y compris dans leur amour de la fête et des relations sexuelles pour le plaisir. Tout aussi incidemment, le récit reflète la démarche de création du réalisateur, ainsi que ses critères pour un film intéressant, en particulier en ce qui concerne sa chute. De façon explicite, sont montrés un mode de vie avec de nombreuses occasions de fête, un art encore assez jeune qui se prépare à passer du muet au parlant, et un racisme conduisant un individu à nier ses émotions pour ne pas se remettre en question.


Le lecteur se laisse facilement embarquer à bord du paquebot S.S. Homeric pour le tournage d’un film fictif, avec des actrices devenues légendaires, Louise Brooks et Marlene Dietrich, un réalisateur passé à la postérité, Georg Wilhelm Pabst. Le ton s’avère léger, plus comédie que drame, avec un ancrage très solide dans la réalité de l’époque, en particulier pour les personnages mis en scène. Le lecteur s’inviterait bien aux sorties nocturnes des deux actrices. Il mesure à quel point un film tient à de nombreux paramètres, à des circonstances qui peuvent échapper à tout contrôle, à la personnalité de chaque créateur, et que chaque création prête le flanc à des critiques de tout genre.



mercredi 4 octobre 2023

Mademoiselle J. T01 Il s'appelait Ptirou

Ce sacré p’tit poussin rouge est un coq. Il en a plus dans le pantalon que nous tous réunis.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre ; il s’apprécie mieux pour le lecteur ayant une connaissance superficielle de l’histoire du personnage Spirou. Sa parution initiale date de 2017 dans la collection Le Spirou de… dont il constitue le douzième tome. Il a depuis été rebaptisé comme étant le premier tome de la série Mademoiselle J. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et par Laurent Verron (ancien assistant de Jean Roba, 1930-2006) pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-seize pages de bande dessinée.


En ce soir du 24 décembre 1959, les foyers sont en ébullition dans cette banlieue de Charleroi, comme partout ailleurs dans le pays. Dans leur voiture, Andrée, lui reproche à son mari Paul que chaque année c’est la même chose : il traîne, il traîne et ils arrivent presque en retard. Dans sa maison, la mère Christiane demande à ses enfants surexcités, Pierre, Marc et Marie, d’aller dans le salon, pour qu’elle puisse préparer le repas tranquillement. Finalement Andrée et Paul arrivent à l’heure dite, et l’oncle s’installe dans le fauteuil s’adressant à son gendre Hubert : visiblement ses enfants vont lui réclamer une histoire. Il se cale confortablement et il commence : cette histoire a débuté en 1929, un peu avant Noël. En tout cas, c’est que ce que lui a affirmé le steward de paquebot transatlantique qui lui a révélé ce récit. Avant tout il doit leur présenter quelques personnages-clés. Le premier s’appelle Henri de Santeloi. Il est le grand patron de la Compagnie Générale Transatlantique, la société qui gère les paquebots de luxe français. À Paris aux alentours du neuf décembre., il vient d’être convoqué chez les actionnaires privés de la compagnie, c’est-à-dire ses propres patrons. Ceux-ci annoncent au directeur général qu’il doit procéder à des licenciements afin de mieux rentabiliser leurs investissements.



Monsieur de Sainteloi rentre ensuite chez lui où il retrouve sa fille Juliette et sa gouvernante Thérèse. Le docteur De Lannoy vient de leur indiquer qu’elle va mieux, grâce à la vigilance de Thérèse qui lui fait prendre régulièrement sa digitaline. Elle regagne sa chambre avec la vieille dame. Resté seul avec le père, le docteur explique que l’insuffisance cardiaque de Juliette s’est aggravée et son intolérance à l’effort va s’accentuer. Il va falloir composer une nouvelle digitaline mieux adaptée. Pour autant, le grand air de la traversée transatlantique qu’envisage son père lui fera le plus grand bien. Il reste à trouver une nouvelle infirmière pour l’accompagner. En fin de matinée, monsieur de Sainteloi a rejoint le port où l’attend une foule d’ouvriers en colère, dirigée par un des contremaîtres des dockers, un certain Jean Druant. La négociation est houleuse et abouti à une impasse. Pendant que les délégués syndicaux réfléchissent à un nouveau plan de défense, monsieur de Sainteloi regagne Paris, où il va annoncer la bonne nouvelle du voyage à sa fille. Le cirque Marcoloni qui fait une tournée dans le nord de la France vient de s’installer en bord de Seine, à quinze kilomètres du Havre. En cette fin d’année 1929, la France n’est pas au meilleur de sa forme économique et le chapiteau est loin d’être plein. Surtout par ce froid ! Dans sa roulotte, le directeur du cirque affronte les contraintes les moins artistiques de son métier.


Mais qui est cette mademoiselle J., mis à part Juliette de Sainteloi ? Peu importe, le lecteur embarque à ses côtés à bord du paquebot Île de France pour une traversée transatlantique mouvementée. Deux passagers clandestins se trouvent à bord : Ptirou annoncé sur la couverture, et un saboteur syndicaliste. Le scénariste développe son intrigue autour du risque de survenance du sabotage, ou des actes de sabotage, de l’éventualité de les déjouer, du risque sanitaire pour Juliette si elle perd son flacon de digitaline, et d’une grosse tempête à l’horizon. Il articule son récit autour de plusieurs personnages : Henri de Sainteloi et sa fille Juliette avec son infirmière Oscarine Grandjean, le commandant en second, Charles Villedoit pilote d’avion, Ptirou et Werner un autre mousse de sonnerie, Jean Druant le contremaitre, le gros Max le maître de la des machines, le commandant Dumesnil, monsieur Dittre un passager, Tignace le responsable des crasseux, etc. Le lecteur remarque vite les caractéristiques d’écriture du scénariste : une approche factuelle et prosaïque, des expositions claires et un peu plates, des accroches d’une rare prévisibilité. Juliette doit prendre son médicament régulièrement : nul doute qu’il va être perdu pendant le récit… Et c’est ce qui arrive. Un hydravion est embarqué sur le paquebot : sûr et certain que Ptirou effectuera un vol à son bord… Et c’est ce qui arrive. Un personnage évoque un ring sur le paquebot, sûr qu’il y aura un affrontement dessus… Et, pas tout à fait. Le principe dramaturgique du fusil de Tchekhov est appliqué avec une constance rare.



En outre la densité de texte induit une lecture posée, en cohérence avec la manière de raconter de Paul. Les dessins racontent l’histoire de manière descriptive avec un bon niveau de détails de chaque case, à quantité égale avec les dialogues et les cartouches. L’artiste adopte un rendu entre des dessins tout public et une approche plus franche des dures réalités de la vie. Dans le premier registre, le lecteur remarque sa propension à affiner la silhouette de Juliette et à lui donner une tête plus grosse que la réalité anatomique. Les enfants font montre d’un enthousiasme que rien ne peut tempérer. Il aime bien dessiner des gueules à ses personnages ou au moins des visages très marqués ce qui crée un contraste très fort entre ceux des enfants et des adolescents et ceux des adultes. De temps à autre, il va exagérer une représentation ou un comportement évoquant les conventions visuelles des bandes dessinées pour enfant : le dérapage contrôlé de Charles Villedoit à bord de son bolide, la hauteur démesurée de la coque du paquebot, le passage d’un chat sur la rambarde du bastingage, l’entrejambe trop bas de la salopette du gros Max.


Dans le second registre, le lecteur se retrouve subjugué par l’attention porté aux détails, par la qualité de la reconstitution historique, par la composition des pages qui parviennent à ne pas paraître surchargée en texte, à maintenir un rythme de lecture agréable. Tout du long, l’artiste régale le lecteur par la consistance de ce qu’il représente et sa diversité : la table mise pour le repas de Noël, les ustensiles et les plats dans la cuisine, l’impression très réaliste donnée par les façades de Paris, par les installations portuaires du Havre, par la toile de tente du cirque, les différents véhicules d’époque, l’hydravion, les ponts et les coursives du paquebot, sa magnifique et gigantesque salle de réception, les salles des machines et leur obscurité, jusqu’aux machines de l’imprimerie à bord pour éditer chaque jour le journal du paquebot. La moyenne de cases par planche est de l’ordre de dix ou onze ce qui est assez élevé. L’intelligence des prises de vue fait que le lecteur prend plaisir à ce rythme posé pour pouvoir se régaler d’une case ou d’une bande : les enfants se précipitant à la fenêtre pour avoir arriver l’oncle et la tante, les ouvriers en venant aux mains avec la police, la mère de Ptirou se préparant pour son numéro de trapéziste, Ptirou échappant à des détrousseurs en faisant des acrobaties, Werner manquant de sa faire écraser par une automobile, une grue abaissant l’hydravion vers le pont supérieur du paquebot sous les yeux d’une foule compacte, les mousses dans leur bel uniforme rouge réunis sur le pont, les passagers prenant le soleil sur des transats bien alignés, Henri de Sainteloi et Juliette faisant leur entrée dans la grande salle de réception, etc. Une petite merveille de narration visuelle pas tape-à-l’œil pour un sou, tout en étant très soutenue, très riche et très élégante.



Le lecteur se laisse vite emmener par cette histoire entre un tout jeune adolescent enfant de la balle et une jeune demoiselle de bonne famille affligée d’une condition physique et âgée de quatorze ans. Les différents fils narratifs forment une intrigue dense et prenante, même si un par un ils peuvent s’avérer très prévisibles. Il a pris plaisir à plonger dans cette époque, à se laisser prendre par cette solide comédie dramatique sans effet de manche, et il reviendra pour connaître la suite de la vie de Juliette dans le tome deux se déroulant en 1938, et paru en 2020. Pour le lecteur un peu oublieux, les auteurs mettent les points sur les i dans les pages soixante-dix-sept à soixante-dix-neuf. Le steward s’appelle Robert Velter (1909-1991, surnommé Rob-Vel) et sa rencontre avec Ptirou l’inspirera pour la création du personnage de Spirou en 1938, avec son épouse Blanche Dumoulin (1895-1975) et son ami Luc Lafnet (1899-1939), après avoir fait ses classes de dessinateur avec Martin Branner (1888-1970) à New York. Verron réalise d’ailleurs un facsimilé de la planche dans laquelle Rob-Vel racontait la création du personnage. Le lecteur se souvient qu’à l’origine cet album s’inscrivait dans la collection Le Spirou de…, et c’est ainsi que Sente & Verron ont rendu hommage au personnage et à son créateur en développant l’anecdote que ce dernier racontait sur la genèse du petit roux, et reprise dans le livre La Véritable histoire de Spirou, de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault. D’ailleurs la séquence d’ouverture est un hommage à l'oncle Paul, personnage qui narrait chaque semaine dans l'hebdomadaire Spirou, les histoires vraies du passé pour l'édification des jeunes lecteurs. L’année 1959 de la séquence d’ouverture correspond à l’année de la première apparition de Boule et Bill dans le Journal Spirou.


Une couverture un peu déconcertante qui annonce une aventure se déroulant en 1929 sur un paquebot, c’est le cas, avec comme personnage principal une certaine Mademoiselle J. et en personnage secondaire une version de Spirou appelé Ptirou, c’est plutôt ce dernier qui a un rôle plus important. Les premières pages donnent le ton : une narration très posée du fait des dialogues abondants et d’une approche très terre à terre, sans oublier de nombreux éléments de contexte, les licenciements renvoyant incidemment au contexte de la crise de 29. Une narration visuelle dont l’apparence semble un peu terne du fait du choix de couleurs un peu passées et de petites cases sans panache. À la lecture, les sensations sont tout autres : un récit roboratif, choral, une belle reconstitution historique, une narration visuelle généreuse donnant du rythme à l’ensemble, l’artiste parvenant même à caser une planche dépourvue de tout texte (la trente). Autant un hommage docte qu’une intrigue savoureuse pour elle-même. Belle réussite.