Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Yves Sente. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Yves Sente. Afficher tous les articles

lundi 2 mars 2026

Mademoiselle J T04 Le bonheur de dire Maman

Les regrets des adultes ne comblent pas le manque des enfants.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant. Il vient clore une tétralogie. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de cette tétralogie.


Vingt-quatre décembre 1960, près de Charleroi, la famille Destrée s’apprête à fêter Noël. L’oncle Paul est arrivé et il a offert les albums de bande dessinée comme il le fait traditionnellement : La flûte à six schtroumpfs, Le Trophée de Rochecombe, Le voyageur du Mésozoïque. Les enfants s’en sont déjà désintéressés : ils veulent que leur oncle leur raconte une histoire, et pas De la Terre à la Lune de Jules Verne, comme il le propose. Ils veulent Mademoiselle J. À eux trois, ils parviennent à se souvenir d’où en était l’histoire de cette dame : C’était la fin de la guerre, Juliette était revenue d’U.R.S.S., de Russie quoi, elle avait sauvé son amie Léa qui est juive et que les méchants Nazis avaient enfermée dans un camp. Puis un drôle de soldat russe l’avait sauvée et emmenée chez lui, très loin… en Sibérie. Juliette avait ramené Léa à Paris et ils avaient dit au juge d’arrêter le méchant Lucien, bien fait pour lui. Après Juliette avait publié son premier livre sous le nom de Mademoiselle J., ça s’appelait Jusqu’au bout du monde. Et puis l’oncle Paul avait dit que sa vie allait être trépidante.



L’oncle Paul reprend : Son destin était tout tracé. Au cours des années qui s’ensuivirent, Juliette se lança à corps perdu dans son nouveau métier. Quand elle ne couvrait pas un événement mondial, elle interviewait les personnalités les plus fortes comme les plus humbles. 14 mai 1948 : indépendance d’Israël. 1er octobre 1949 : proclamation de la République Populaire de Chine. 4 novembre 1952 : prestation de serment d’Eisenhower, nouveau président des USA. 1953 : Brigitte Bardot à Cannes. 1954 : Édith Piaf à l’Olympia. Entre chacun de ses grands reportages, notre jeune écrivaine en herbe publiait de longs articles dans la presse et de nouveaux livres. Son éditeur était ravi du succès de son auteure. Certains de ses amis masculins continuent de lui faire part de leur réserve par rapport à certains des écrits de Juliette Sainteloi. Sa femme et ses amies, elles, l’adorent, ce qui est excellent pour les ventes ! Au début du mois de mai 1955, une jeune religieuse vietnamienne qui appartient à la congrégation des Amantes de la Croix, Sœur Linh, était arrivée à Paris depuis Saigon, deux jours plus tôt, car elle avait obtenu un rendez-vous important au ministère de l’Intérieur. Elle se doutait probablement qu’elle était suivie, car depuis la fin de la guerre et les velléités d’indépendance des anciennes colonies d’Indochine, tout le monde savait que le Viet Minh (gouvernement du Nord-Vietnam) envoyait de nombreux espions à Paris. Ce jour-là, Juliette dédicaçait ses livres chez Delamain, la plus vieille librairie de Paris… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le succès était une nouvelle fois au rendez-vous.


Dernier tome dont le titre annonce que l’intrigue va aborder la vie de la mère du personnage principal. Le premier tome se déroulait en 1929 et évoquait Ptirou et mettait en scène un steward nommé Robert Velter (1909-1991, surnommé Rob-Vel, cocréateur du personnage Spirou en 1938), le second en 1938 et le destin de Henri de Sainteloi (le père de l’héroïne), et le troisième en 1945 et le sort de Léa Vollak. Arrivé au quatrième tome, le lecteur sait que l’année a été sciemment choisie et que la dimension historique prend une place prépondérante. Après quelques pages, Juliette décide de partir pour le Vietnam, une sœur lui ayant exposé la situation. L’échéance historique est précise : le dix-huit mai 1955. Les auteurs l’évoquent rapidement, et soit le lecteur doit faire appel à ses connaissances, soit il effectue une rapide recherche pour identifier la fin de l’opération Passage to Freedom : une période de trois cents jours pendant laquelle les individus pouvaient circuler librement dans tout le Vietnam avant sa partition. Le deuxième élément historique est tout aussi avéré et spécifique : la participation à la guerre d’Indochine, de citoyens allemands s’étant engagés dans la Légion étrangère, après la seconde guerre mondiale, aussi bien des volontaires que d’ex prisonniers de guerre issus de la Kriegsmarine et de la Luftwaffe.



Ces éléments historiques précis et ancrés dans un contexte géographique s’adressent plutôt à des adultes, autonomes pour se renseigner sur le contexte global. Le lecteur remarque également que Juliette de Sainteloi fume de temps à autre, une caractéristique bannie des récits tout public. Pour autant la narration visuelle reste, elle, dans un registre descriptif et réaliste assez accessible. Les personnages présentent des morphologies variées et normales, avec parfois une accentuation discrète : la silhouette filiforme et gracieuse de Mademoiselle J. Le corps massif de l’agent secret Viet Minh ou celui tout aussi imposant de monsieur Fraiser, permettant ainsi d’insister un peu sur des stéréotypes de visage, sans pour autant tomber dans le racisme. Le lecteur remarque également que le dessinateur peut s’affranchir de représenter le décor en arrière-plan plusieurs cases durant, recourant à la couleur pour maintenir l’ambiance pendant la séquence correspondante. Il joue également de temps en temps des possibilités d’expressivité des visages en exagérant légèrement pour mieux faire apparaître l’émotion. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des réminiscences des bandes dessinées jeunesse, ou bien la sensibilité même de l’artiste.


Le lecteur retrouve les mêmes qualités graphiques que dans les tomes précédents. En particulier la consistance et la rigueur de la reconstitution historique. Cela commence avec les costumes d’époque lors de la séance de dédicace de Juliette pour ses derniers ouvrages : Elles font tourner la France, Jusqu’au bout du monde. Puis viennent l’intérieur de la librairie, les arcades de la rue de Rivoli et sa perspective, la façade du couvent rue du Bac dans le septième arrondissement et le jardin intérieur, les différents modèles de voiture dont la Facel Vega de Juliette, le magnifique palace à Saigon, le train qui traverse au beau milieu d’une ville de campagne, la route de montagne de nuit avec ses nids de poule, le bateau sur le fleuve, et enfin le port où embarquent les enfants quittant le pays juste avant la fin de l’opération Passage to Freedom. Le scénario promène les personnages dans de nombreux endroits. Le dessinateur conçoit une mise en scène spécifique à chaque fois, avec le souci de montrer clairement ce qui se passe. Le lecteur se sent ému quand Juliette écoute le vieux docteur Lannoy encore sous le choc de l’émotion racontant des souvenirs délicats. Il sourit en voyant la facilité avec laquelle les amis de Juliette violent une sépulture dans un caveau familial en Bretagne. Il apprécie la chute de l’imposant agent secret dans la piscine du palace, telle une séquence de film d’espionnage. Comme Juliette, il regarde avec plaisir par la fenêtre du train pour apercevoir les paysages de la campagne vietnamienne. Il retient son souffle alors qu’un tigre passe dans son dos sur une route. Il est de tout cœur avec elle alors qu’elle passe la nuit dans les bras d’Ernst Surich, une séquence d’une grande pudeur.



Le récit emmène le lecteur à la suite de Mademoiselle J. au Vietnam dans les derniers instants de l’évacuation des ressortissants français. Il s’agit d’un récit d’aventures, centré sur un personnage principal, animé par des valeurs humanistes. Le scénariste fait usage de ressorts dramatiques classiques, sans abuser : un laisser-passer qui atterrit bien opportunément entre les mains du personnage principal, des retrouvailles avec des personnages des tomes précédents. Toutefois ces coïncidences restent peu nombreuses. L’héroïne est une jeune femme blanche européenne qui vient accomplir une mission de sauvetage, toutefois le sauvetage ne s’effectue que grâce à la participation de Vietnamiens tout aussi valeureux qu’elle, et à qui elle doit également la vie à plusieurs reprises. L’opération de sauvetage s’effectue bien grâce à son courage, et les personnes sur place font montre d’un courage équivalent ainsi que d’une connaissance du pays indispensable. En parallèle de cette mission, Juliette de Sainteloi poursuit également un objectif très personnel : lever le mystère qui entoure la vie de sa mère Solenn de Sainteloi. Ce fil narratif s’adresse à nouveaux à des lecteurs matures. Point de manichéisme, de retrouvailles miraculeuses, ou d’actions spectaculaires. La fille a conscience du temps qui a passé. Elle dispose d’assez de recul pour nommer le sentiment d’abandon qu’elle a ressenti. La mère n’est pas devenue une princesse ou une reine dans un magnifique palais. La vie est compliquée, et la réalité est complexe. Si la maladie de cœur de Juliette est bien vite oubliée, le parcours de vie de Solenn et son rapport à la maternité relèvent bien de difficultés d’adulte, sans solution magique. Le comportement et les décisions de Juliette sont celles d’une femme indépendante, combinant sentiments et attitude réaliste face aux circonstances. Ptirou lui vient en aide une dernière fois avec une phrase pleine de bon sens : Il ne faut pas être triste de se quitter, il faut être heureux de s’être rencontrés.


Toutes les qualités des tomes précédents sont présentes dans cet ultime épisode : un ancrage solide et rigoureux dans l’Histoire, une héroïne courageuse sans être infaillible, une narration visuelle consistante et documentée, avec un zeste d’élégance. Une fois encore (peut-être la dernière), les circonstances entraînent Mademoiselle J. dans une aventure pleine de dangers, subissant une filature jusqu’à se retrouver dos à un tigre, un récit grave et divertissant, exotique et intime.



vendredi 10 janvier 2025

Blake & Mortimer T30 Signé Olrik

Bien sûr, aucune preuve historique ne vient étayer ces récits.


Ce tome fait suite à Blake & Mortimer T29 Huit heures à Berlin (2022). Sa parution initiale date du 31 octobre 2024. Il est sorti aux éditions Blake & Mortimer (groupe Dargaud).  L’album a été réalisé par le Bruxellois Yves Sente pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins, avec Madeleine Demille (une habituée du la série, elle aussi) pour la mise en couleur. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée, toutes en couleurs.

Il s’agit du huitième volume de la série réalisé par ce duo de créateurs ; à eux deux, Sente et Juillard forment ce qui est communément considéré comme la première équipe de l’ère post-jacobsienne de la série, c’est-à-dire depuis 1996. L’éditeur dédie Signé Olrik à la mémoire de Juillard.


Début du récit

En cette fin d’après-midi orageuse, de nombreux pensionnaires de la prison londonienne de Wandsworth se sont approchés de la fenêtre de leur cellule, attirés par des bruits qu’ils ne connaissent que trop bien… Un des leurs sera pendu ce soir.

Les gardiens et le juges viennent chercher le détenu concerné : l’un d’eux annonce à Olrik que c’est l’heure, et il demande au colonel de mettre les mains dans le dos. Ce dernier proteste qu’il est trop tôt et demande ce qu’il en est de son dernier pourvoi. Le magistrat répond que ses demandes de recours ont été rejetées, que son existence vouée au mal s’arrête ici. Le nœud coulant est passé autour du supplicié ; le magistrat lui dit de recommander son âme au diable, car la communauté des hommes l’a condamné à mort. Devant les visages fermés de Blake et Mortimer, il donne l’ordre au bourreau de faire son office. Celui-ci actionne le levier, et la trappe se dérobe sous les pieds d’Olrik, qui pousse un dernier cri. Le renégat se réveille en sursaut sur sa couchette dans sa cellule : un gardien lui annonce l’arrivée de deux codétenus : Edwann et Riwal.



Les trois individus commencent à faire connaissance dans la cellule, lorsque Riwal court aux barreaux de la fenêtre : il a reconnu le son, pile à l’heure. Au même moment, un Westland Lysander peint en noir apparaît entre les nuages qui se dispersent au-dessus de Londres. L’avion de liaison plonge sur la Tamise, qu’il remonte à faible altitude sous les regards étonnés des Londoniens. Arrivé à la hauteur de Scotland Yard, le pilote entame une spectaculaire manœuvre de remontée pendant que son passager ouvre la verrière arrière. Dans un bureau, Francis Blake ouvre la fenêtre, et il s’empare d’un des tracts balancés par l’avion. Il le lit à son interlocuteur : Au gouvernement illégitime d’Angleterre… Libérez nos frères patriotes de vos prisons et dites au Premier Ministre de renoncer à faire venir de nouveaux migrants en terre libre de Cornouailles. Demain, avant minuit, nous donnerons une preuve de notre détermination et de ce qui attend le prince héritier s’il maintient sa venue sur l’île de Corineus. – F.C.G. (The Free Cornwall Group). Le pilote de l’avion effectue un dernier passage rapide au-dessus de Wandsworth pour saluer ses frères du FCG, puis il entame le trajet de retour. Edwann et Riwal sont enchantés, et ils confient un tract à Olrik pour qu’il s’instruise. Au même instant, au nord de Londres, une conférence de presse s’achève au sein des locaux abritant le célèbre Center for Scientific and Industrial Research. Philip Mortimer y a présenté une excavatrice de poche, baptisée la Taupe.


Les grandes lignes ou Un cadre original

Déjà le trentième album des aventures de Blake & Mortimer, et le dix-huitième réalisé par une équipe de repreneurs. Les deux auteurs sont rodés à l’exercice, et ils respectent les caractéristiques à la lettre, avec parfois quelques petites variations : une douzaine de cases par page en moyenne, alignées en bande, avec des bordures rectangulaires bien nettes, un registre visuel de type ligne claire. Une intrigue bâtie pour mettre en valeur les deux héros aux solides valeurs morales, avec une forme de stoïcisme hérité du flegme britannique, sans oublier leur ennemi emblématique Olrik, et le rôle des femmes quasi inexistant. Le scénariste choisit de localiser le récit dans un endroit bien précis : les Cornouailles, un comté du Royaume-Uni. L’intrigue évoque un mouvement fictif peut-être pas indépendantiste, mais régionaliste : Free Cornwall Group. Il évoque un pan de l’histoire très particulier de cette région : la légende arthurienne.

De son côté, le dessinateur participe lui aussi à cette dimension du récit avec des paysages dont les qualités touristiques donnent envie : la route submersible par la marée reliant l’île, fictive elle aussi, de Corineus (guerrier légendaire et premier duc de Cornouailles) au comté, avec une très belle mise en couleur pour une nuit de brouillard, la maçonnerie de cette route par temps clair, un pub fort accueillant, des routes de campagne verdoyantes, les rues bordées de maisons basses du village (inventé) de Longval, son loueur de chevaux, son site minier, son port, sa très belle église, etc.



Composante historique

De nombreux passionnés de la série tentent toujours de relever le petit détail (un calendrier, une coupure de journal) qui leur permettra de déterminer la place de l’album dans la chronologie de Blake & Mortimer. Ici, rien de précis. Le Lysander ayant été retiré du service par la Royal Air Force en 1946 (mais utilisé par les forces aériennes égyptiennes jusqu’en 1949), il est probable que l’histoire se déroule entre 1948 (la Morris Six MS, dont un exemplaire apparaît dans la première case de la planche 6, n’a été produite qu’à partir de cette année-là) et la première moitié des années cinquante. Si le lecteur effectue quelques recherches, il apprendra que l’actuel Charles III fut duc de Cornouailles de 1952 (il avait alors quatre ans) à 2022. Le sous-secrétaire d'État au Home Office, Harvey Twiston-Jones, mentionne (en planche 5) la jeunesse du duc, ce qui semble cohérent avec une intrigue se déroulant vraisemblablement lors de la première moitié des années cinquante.



Les deux amis partent donc pour une nouvelle aventure en Cornouailles (un bien curieux choix) pour mettre fin aux actions terroristes, dans des lieux aux noms fortement connotés comme Tintagel et Avalon. Pour y parvenir, ils vont être forcés de commettre l’impensable : participer à la libération de prison d’Olrik (une première dans l’histoire de la série, il faut le souligner). Le lecteur comprend immédiatement de quel mythe il va être question, se demandant jusqu’où iront les auteurs dans cette veine. En fonction de sa familiarité avec les mythes celtiques, il apprécie le recul de la version choisie par le scénariste, ou il découvre cette approche différente de celle plus enjolivée retenue dans la culture de masse. Il écoute (enfin, il lit) le copieux exposé du père Michael Joseph qui s’adresse à Mortimer lors d’un voyage en train. Il lui propose avant toute chose de sortir de son esprit, toutes les images traditionnelles véhiculées par la littérature populaire concernant la légende du roi Arthur. Il pointe du doigt le fait que son imagerie moyenâgeuse vient du premier historien qui a vulgarisé la légende du roi Arthur à travers son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, c’est-à-dire l’évêque gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1154/55). Une faute d'étourderie sautera aux yeux des passionnés d'histoire : la confusion entre les légions de Jules César (-100 à -44) et celles de Claude (-10 à 54) pour l'invasion de la Bretagne en 43 après JC.

Le lecteur se régale des cases venant illustrer cette évocation : baignant dans des tons jaunis, un navire accueillant des marchandises livrées par des paysans avec une charrette tirée par des bœufs, une procession funéraire, une bataille au corps à corps opposant des Celtes à des Romains, une vision possible de l’île d’Avalon, des dessins avec un fin trait de contour assuré et élégant.


Grands thèmes

Un peu ému par la notion de dernière œuvre de l’artiste et dépaysé par les différents environnements, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Son principe repose sur une chasse au trésor fort alléchante, puisant sa dynamique dans la geste arthurienne, et un dérivé de l’Espadon. À cette chasse au trésor se greffe – dans les dernières planches – une course contre la montre haletante. Quant au rôle d’Olrik, il a été conçu pour mettre Blake face au pire dilemme imaginable : remettre un fléau en liberté, en toute connaissance de cause, pour sauver les vies humaines menacées par les indépendantistes.

Ici, il ne s’agit pas de sauver le monde, mais plutôt d’empêcher un éventuel affaiblissement de la couronne britannique, le duc de Cornouailles et son père devant se rendre sur place pour inaugurer le lancement du chantier d’une caserne. L’insistance du sous-secrétaire d'État au Home Office ne laisse guère planer de doute à ce sujet.

Le récit intègre d’autres éléments, à commencer par une velléité régionaliste, entre autonomie et indépendance, se manifestant par des actes de terrorisme, ou à tout le moins de destructions spectaculaires de biens matériels : le lecteur peut y voir l’écho de mouvements contemporains, voire intemporels. D’un autre côté, les auteurs mettent également en scène des habitants amoureux de leur région et légitimement préoccupés de sa préservation. Il découvre aussi un phénomène socio-économique (typiquement le type d’ingrédient narratif auquel Edgar P. Jacobs n’avait presque jamais eu recours) : le recours à la main d’œuvre immigrée, en l’occurrence des ouvriers d’origine indienne. Étrangement, cette composante est mise en scène deux fois, sans trouver de résolution à la fin, entre composante narrative de circonstance (aussi inutile que gratuite, en fin de compte), et constat par défaut que cette forme de racisme dépasse le cadre une simple intrigue.



Narration et intrigue

Sente opte pour un fil narratif qu’il découpe en quatre sous-intrigues, voire plus : Blake, Mortimer, Olrik et le chef des conspirateurs. Les différentes parties sont équilibrées. Ce saucissonnage permet de gommer tout ressenti de linéarité. Dès le début, les éléments imaginés par Sente s’imbriquent trop facilement pour duper le lecteur. Blake doit se rendre en Cornouailles, Mortimer doit y envoyer son excavatrice de poche et Olrik se voit obliger de partager sa cellule avant deux indépendantistes dont l’organisation a besoin d’une compétence très spécifique. Ce qui amène d’ailleurs le cerveau de toute l’affaire à le souligner lui-même (en planche 18) : la présence d’Olrik dans la même cellule que ses hommes, c’est inespéré !

Assez curieusement, Blake fait un peu office de maillon faible, dans cette aventure. Il est aussi étonné que le lecteur d’avoir été trompé par Olrik (planche 51), ce qui est curieux ; cela pourra même semer une pointe de déception dans le cœur du fidèle. Autre invraisemblance, comment expliquer que le capitaine, un officier chevronné du contre-espionnage, habituellement si lucide, si clairvoyant et si prudent, ne décide pas de cacher la relique qu’il a trouvée, alors qu’il a compris qu’il se trouvait dans un environnement hostile, voire dangereux ?  Quant à Mortimer, comment s’expliquer qu’il ne fasse aucun rapprochement entre le patronyme de l’ingénieur et celui du fils incestueux du roi Arthur, et pire : qu’il semble n’avoir jamais entendu parler de Mordred (planche 41), alors que tout amateur du mythe connaît ce nom ? En dehors de cela, le scénario se déroule néanmoins sans invraisemblance majeur et le lecteur apprécie de découvrir cette histoire malgré les petits défauts évoqués. Il y a même des traits d’humour surprenants, telle la scène du train (première case de la planche 25).



Du respect des codes jacobsiens

L’une des caractéristiques de l’œuvre de Jacobs est l’adroit équilibre entre intrigue policière ou d’espionnage, mystère archéologie ou innovation scientifique majeure (jusqu’à la science-fiction), selon les choix de l’auteur. Sente a décidé de tout intégrer : les comploteurs, le mythe d’Avalon et l’excavatrice de poche. Il l’avait déjà fait avant, et à plusieurs reprises, notamment dans Les Sarcophages du 6e continent et Le Sanctuaire du Gondwana. En cela, s’il faut établir la filiation de Signé Olrik, il faut autant – sinon plus – regarder du côté de la conception un peu systématique qu’a Sente de la série que de celui des grandes bandes dessinées d’aventures que sont Le Mystère de la Grande Pyramide et L’Énigme de l’Atlantide.

Autre quasi-règle : que Blake et Mortimer arrivent à l’aventure par des chemins détournés, la vivent chacun de leur côté en suivant leur propre piste, avant de se retrouver pour le dénouement. À partir de là, Blake va traquer les indépendantistes, tandis que Mortimer, en bon archéologue amateur (c’est comme cela qu’il est présenté dans Le Mystère de la Grande Pyramide – déjà), va s’intéresser aux légendes et aux textes anciens, avant l’inévitable et toujours très attendue convergence des deux fils conducteurs. Les auteurs – faut-il le préciser – émaillent l’album de clins d’œil aux opus du maître. Par exemple, et pour n’en citer qu’un, la discussion de Blake et Mortimer au Centaur Club fera penser à une séquence très similaire – et culte – de La Marque jaune. Enfin, il faut reconnaître au scénariste de ne pas s’être perdu dans des tirade encyclopédiques, ce qui n’a pas toujours été le cas. Oui, il y a de la lecture ; mais non, le texte écrit pas Sente n’a rien d’indigeste. Le progrès est bien là, reconnaissons-le humblement. 



Personnages et caractérisations

Blake et Mortimer sont relativement fidèles à eux-mêmes. Si Blake est souvent réussi (enfin, d’ordinaire, car ici il a l’esprit moins percutant qu’ailleurs, semble-t-il), Sente a toujours eu plus de difficultés avec Mortimer. Sanguin, risque-tout, irrépressiblement curieux et intrépide chez Jacobs, notre ami barbu est bien plus réfléchi chez Sente – plus british, voire plus anglais. Plus humaniste, plus bienveillant, plus progressiste, aussi, encore que la scène de l’altercation, avec Rajesh, rappellera invariablement l’intervention du professeur alors que Sharkey molestait le cheikh Abdel Razek, dans Le Mystère de la Grande Pyramide. Faut-il préciser que c’est Olrik qui est la grande vedette de cet opus ? Le renégat a toujours un coup d’avance sur ses « maîtres ». Il ment, triche et manipule comme jamais. Et avec le sourire, s’il vous plaît ? Dieu qu’il semble s’amuser ! En bon aventurier qu’il est, il reste motivé par l’appât du gain, bien sûr, mais n’hésite pas à mettre sa vie en danger (après tout, c’est lui qui est aux commandes de l’excavatrice) ou entre les mains d’alliés tout récents. Il donne aussi une leçon au conspirateur en chef, le leader du Free Cornwall Group : les scélérats ne se font pas de cadeaux entre eux et le métier ne s’improvise pas. Au fond, on est toujours la proie d’un autre. Et puis il y a cette conclusion, un peu inattendue, qui pourra être comprise comme un écho inversé de celle de L’Affaire du collier.

Les antagonistes sont plutôt fonctionnels (tout comme la plupart des figurants, d’ailleurs) et ne resteront pas dans les annales de la série. Le visage de celui qui tire les ficelles reste dans l’ombre le temps qu’il faut, dans la plus pure tradition de la bande dessinée d’énigme policière, à la manière de Ric Hochet ; un artifice de Sente, car le lecteur l’aura démasqué assez rapidement – bien que l’auteur soit suffisamment rusé pour intégrer une fausse piste dans son intrigue. Le scénariste réutilise quelques personnages secondaires connus, sans doute pour la forme, car leur rôle est particulièrement restreint. Le lecteur retrouvera ainsi David Honeychurch (le second du capitaine Blake au MI5), le colonel Cartwright, sir Charles Garrison (le surintendant de Scotland Yard) et le chercheur Driss Alaoui. Enfin, la place inexistante des femmes dans cette histoire a déjà été évoquée plus haut. C’est d’autant plus étrange que les auteurs de la reprise avaient, au fil des années, créé plusieurs personnages féminins : la scientifique (et transfuge) Nastasia Wardynska, l’agent du FBI Jessie Wingo, la romancière Sarah Summertown ou encore Eleni Philippidès. Et Sente n’était pas le dernier en la matière, puisque c’est lui qui a introduit la plupart de ces héroïnes. Alors, qu’est-ce qui explique ce retour en arrière, surtout de la part d’un auteur qui a fait souffler une « vague féministe » (osons) sur la série ?



Narration visuelle

Ce tome constitue la dernière œuvre d’André Juillard, achevée peu de temps avant son décès. Le lecteur peut savourer la narration visuelle avec cette idée en tête, ce qui peut l’amener à regarder les planches, plus sous cet angle que sous celui d’une émulation de celles d’Edgar P. Jacobs. L’artiste réalise des dessins respectant les grands principes de la ligne claire : des contours systématiques, des dessins conçus pour des couleurs en aplat, pas d’ombre pour les personnages, des reproductions de véhicules aussi fidèles que possible, des décors réalistes, une construction recherchant la meilleure lisibilité possible. En outre, il s’accommode des spécifications imposées par l’exercice de style de respecter les caractéristiques de la série : des phylactères qui peuvent s’avérer très imposants en prenant plus de place que le dessin dans une case, et un lettrage en bas de casse.

Le lecteur observe que l’artiste favorise des traits de contours particulièrement fins, minutieux, à l’épaisseur régulière, une fausse simplicité, un rendu qui lui est propre, un peu éloigné de celui de Jacobs, peut-être plus figé, avec moins de mouvement. Il approche les représentations avec le souci de la plausibilité et du réalisme, sans artifice pour aller au plus court, pour simplifier la prise de vue ou pour éviter une prise de vue trop complexe. En filigrane, le lecteur apprécie l’élégance discrète des personnages, la richesse des décors et des accessoires, la diversité de lieux et des actions. Il y a là un équilibre entre détail et lisibilité qui reste admirable, comme si rien n’était superflu, mais qu’il n’en fallait pas moins.

La perspective de ne plus pouvoir découvrir de nouvelles planches de cet artiste rend peut-être le lecteur plus sensible : il savoure plus consciemment certains moments. Olrik chutant à travers la trappe, en contreplongée, en pensant à la violence soudaine du choc quand le nœud coulant va se resserrer autour de son cou. L’avion Westland Lysander effectuant une manœuvre serrée pour passer au plus près de la façade de Scotland Yard. La posture très guindée des officiels autour d’une grande table dans un bureau du même établissement. Les efforts de Blake et d’un ouvrier pour dégager un coffre enserré dans des moellons. Le mouvement de levier avec un tournevis pour faire céder le châssis d’une fenêtre fermée. Mortimer montant à cheval pour une randonnée dans la campagne. La découverte de l’intérieur de l’église de Longval. La beauté des paysages côtiers avec les formations rocheuses et les grottes. La conversation téléphonique de Blake et Mortimer avec David Honeychurch, devant cet appareil antique et cette paroi lambrissée. Et bien sûr l’avancée souterraine de l’excavatrice La Taupe à travers les parois rocheuses. À ce moment, le lecteur se fait la réflexion que la narration comprend des moments attendus et emblématiques : aventures souterraines (occurrence régulière dans la série) ou Blake et Mortimer devisant posément devant un feu de cheminée. La forme de l’excavatrice de poche pourra quand même susciter une forme de perplexité chez certains lecteurs : le diamètre de la foreuse étant inférieur à celui de l’habitacle (la carlingue), comment la partie supérieure de l’appareil ne peut-elle pas se retrouver forcément coincée par la roche au bout de quelques décimètres ? Et en conséquence, comment cet engin peut-il avancer ? 



Conclusion

Un album de plus dans la série des Blake & Mortimer, certes, et aussi le dernier réalisé par André Juillard, l’un des dessinateurs historiques de sa continuation. Un bel album pour sa narration visuelle à la clarté exemplaire, à la richesse discrète et tangible, à l’élégance inégalée de la ligne claire. Une intrigue sur une trame classique, intégrant les éléments récurrents attendus de la série, et proposant une aventure mêlant dépaysement, enjeux régionalistes et mythologie, avec une approche inattendue du mythe du roi Arthur. Des clins d’œil réussis et des déjà-vu discrets. Malgré ses faiblesses (les caractérisations de Mortimer et des antagonistes), une narration qui respecte la plupart des codes jacobsiens et leur rend hommage sans les singer ni sombrer dans la caricature non voulue. Enfin, la disparition de l’artiste – il était le dessinateur numéro un de la reprise - pose un défi de taille à l’éditeur : lui trouver un successeur suffisamment convaincant et performant sur la durée.




mardi 9 juillet 2024

Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde

Ne vous laissez pas ronger par la culpabilité. Il vaut toujours mieux agir.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 2 - Je ne me marierai jamais (2020) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour saisir l’historique des relations entre les principaux personnages. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En ce premier dimanche de juillet 1950, tout est calme dans cette banlieue de Charleroi. La plupart des voisins étant partis en vacances, les enfants de la famille Destrée profitent de la rue. Par cette chaude journée, oncle Paul rend visite à ses trois neveux qui l’accueillent avec l’impatience de découvrir ce qu’il leur a apporté. Il souhaite tout d’abord savoir s’ils ont bien travaillé à l’école. Il leur remet alors leurs cadeaux, dont l’album Le juge, de la série Lucky Luke. Puis ils se rendent dans le jardin, où il salue la Mamie et il lui demande si elle veut qu’il lui serve un peu de limonade. Elle décline : c’est gentil, depuis qu’elle ne participe plus à la cuisine, elle dépense moins d’énergie. L’oncle Paul s’assoit sur une chaise de jardin et il demande aux trois enfants, tous très attentifs, s’ils se souviennent où ils en étaient. Le grand garçon répond que Juliette avait découvert que son fiancé Raymond voulait se marier avec elle, que pour voler la compagnie maritime de son père et la vendre aux Nazis. Le toton les félicite et il reprend son récit : ils vont voir que, à travers, les horreurs de la guerre, Juliette va se révéler plus extraordinaire que jamais.



Oncle Paul se lance : les enfants étudieront à l’école les détails qui ont précédé ce jour terrible du 14 juin 1940. L’armée allemande venait d’envahir la Belgique et le nord de la France, ce vendredi-là, elle entrait dans Paris. Juliette Sainteloi et Léa Vollak assistent au défilé, mais partent avant la fin : aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Léa et ce ne sont pas des Nazis qui vont tout gâcher. Une fois dans l’hôtel particulier des Sainteloi, Juliette prend une photographie du petit groupe : Léa et ses parents Vollak avec leur plus jeune fils, Oscarine Malepeigne et son fils Bertrand, le docteur de Lannoy. L’espace d’un instant de bonheur, tout le monde veut oublier la guerre et fêter Léa. Bertrand a dépensé un salaire entier pour offrir un joli collier à son amoureuse. Et Juliette offre à sa meilleur amie, la nouvelle tendance de la maison Hermès : un carré de soie à porter en foulard. À l’abri de cette demeure, personne ne peut encore imaginer les terribles épreuves qui vont s’abattre sur la plupart des convives. Il ne fallut pas longtemps aux Nazis pour montrer leur vrai visage aux Parisiens. Partout des Juifs commencent à se faire arrêter. Certains tentent de fuir Paris, d’autres restent et gardent délibérément leurs commerces ouverts comme pour mieux conjurer le sort. Telle la C.C.O. acquise par monsieur Dittre, les grandes entreprises sont réquisitionnées. De même que beaucoup de logements privés afin d’y loger les officiers et dignitaires allemands. C’est ainsi que Herr von Riblach vient toquer à la porte de l’hôtel particulier des Sainteloi pour se faire loger, et prendre la chambre de Henri de Sainteloi.


Une jeune femme courageuse, dont la vie est bien ancrée dans son époque, et le souvenir discret d’un jeune homme roux qui l’avait fortement impressionné lors d’une traversée transatlantique. Le lecteur revient pour retrouver ce qui fait la personnalité de la série. Il sourit d’aise en voyant l’oncle Paul arriver dans sa famille, et être chaleureusement accueilli par ses neveux impatients d’en apprendre plus sur Mademoiselle J., et également de découvrir les bandes dessinées qu’il aura apportées en cadeau (uniquement un album montré de manière explicite, Le juge, publié en album en 1959, de la série Lucky Luke). Il retrouve le temps présent raconté en nuances de gris, et le passé (ou le temps présent de Juliette Sainteloi), raconté en couleurs. Il découvre un nouveau personnage : la mamie, visiblement fortement âgée, restant assise sur une chaise de jardin, sans bouger. Comme dans les tomes précédents, le récit est indissociable de l’époque dans laquelle il se déroule : une évocation de l’occupation pendant les quinze premières pages, puis une aventure à la recherche de Léa Vollak, d’abord en Pologne, puis en Sibérie, comme le suggère la couverture. L’histoire peut être comprise sans avoir lu les deux tomes précédents ; elle révèle plus de saveurs si le lecteur est familier de Ptirou (son souvenir galvanisant Juliette), de ce qui est arrivé au père de l’héroïne, les amours passées et présentes. La condition médicale de Juliette est toujours présente dans ce tome, avec son besoin de médicament, pendant le rationnement de l’occupation, et aussi en pleine Sibérie.



Dès la deuxième planche, les auteurs évoquent l’occupation allemande de Paris pendant la seconde guerre mondiale, le défilé de l’armée le 18 juin 1940 sur les Champs-Élysées. D’une certaine manière, Juliette Sainteloi occupe une position privilégiée : propriétaire d’une luxueux hôtel particulier dans Paris, ne souffrant pas trop du rationnement, grâce à l’argent mis de côté qui permet de s’approvisionner au marché noir. Les dessins ne mettent en avant ni manque, ni privations, ni maltraitance. D’un autre côté, sa meilleure amie Léa Vollak et ses parents sont emmenés lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver, du 16 au 17 juillet 1942. Les arrestations arbitraires de Juifs sont également évoquées, ainsi que les trains en partance pour la Pologne, les occupants réquisitionnant des logements, Juliette devant accueillir plusieurs officiers allemands. Les dessins montrent une mince jeune femme se tenant bravement devant des hommes en uniformes plus costauds qu’elle, en particulier Herr von Riblach. Le lecteur voit également les militaires en uniforme, d’abord les Allemands, puis les Russes, bien sûr armés, quelques Américains. Les véhicules militaires, des chars et un modèle original de motoneige.


Du fait de la période du récit, d’autres aspects de la seconde guerre mondiale sont abordés et montrés, également avec retenue. Des Juifs entassés dans des wagons : le lecteur sait pertinemment quelle est leur destination, le camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, le centre d'extermination, camp de prisonniers de guerre (soviétiques et polonais) et camp de concentration de Majdanek. L’horreur se fait également suffocante quand Juliette Sainteloi se retrouve interrogé dans une pièce aveugle au 93 rue de Lauriston dans le seizième arrondissement, c’est-à-dire le siège de la Gestapo, surnommé la Carlingue. Restant dans un registre descriptif, le dessinateur sait transmettre l’intensité de la stupeur de Juliette quand elle se tient sur un quai de la gare du Nord, pour assister à la descente des prisonniers de retour des camps d’un train : un moment accablant en voyant ces êtres humains marqués par la maltraitance et la cruauté. Il suffit d’une petite case à l’artiste pour mettre à nu la souffrance et le traumatisme : par exemple page trente-trois quand le soldat russe Namgar Djorkaïev découvre une jeune qui s’était caché sous le plancher des latrines dans un camp de concentration et centre d’extermination. Le lecteur est submergé par la situation abjecte de cet être humain baignant dans les déjections humaines, pour sa survie, et son visage habité par la folie.



D’une certaine manière l’évocation de la seconde guerre mondiale s’effectue en sourdine, loin des champs de bataille, et dans le même temps elle est très dure, implacable parfois insoutenable, toujours réaliste. Seul le mode de recouvrement de mémoire de la jeune femme semble un trop mécanique, mais pas invraisemblable. Cette évocation s’effectue au cours d’une véritable intrigue bien construite : Juliette Sainteloi part à la recherche de son amie, d’abord au camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, puis de Majdanek, puis en Sibérie dans les monts Saïan orientaux. Le lecteur découvre alors avec Juliette la réalité de l’après-guerre : tout ne revient pas à la normale, comme si la fin des hostilités avait fonctionné comme un commutateur. Au cours de son voyage à bord du transsibérien, le vieux prince russe Kouraguine explique à Juliette que : Outre que les soldats survivants ont été renvoyés à la vie civile sans source de revenu, les campagnes sont exsangues et l’insécurité règne en maîtresse. Par ailleurs, elle voit les conditions dans lesquelles les déportés encore vivants regagnent leur pays.


Tout du long de son périple, l’héroïne met en application le conseil de Ptirou : Ne pas se laisser ronger par la culpabilité, il vaut mieux toujours mieux agir. Elle va donc de l’avant, très courageuse, risquant à deux ou trois reprises d’être malmenée, se sortant de cette situation parfois avec l’aide d’un homme ou d’une femme, parfois par elle-même, parfois en aidant quelqu’un d’autre, sans manichéisme. Le lecteur peut remarquer comment le scénariste met à profit le besoin de traitement médical de Juliette. Il peut aussi relever les références historiques, celles évidentes relatives à la seconde guerre mondiale : les camps de concentration, la rafle du Vélodrome d’Hiver, le siège parisien de la Gestapo, d’autres moins connues comme l’intervention de Fedor von Bock (1880-1945, Generalfeldmarschall allemand), Pierre Bonny (1895-1944, un des responsables de la Gestapo française, traître et collaborateur). Le scénariste ancre également son récit avec d’autres références d’époque, comme la mention de Pierre Brisson (1896 1964, directeur de publication du Figaro). La recherche de Léa s’achève dans la mine de Batagol, en Sibérie, dans les monts Saïan orientaux, évoquant (1820-1905), l’aventurier français ayant découvert et exploité cette mine de graphite.


Parti comme une histoire complète en forme de variation sur la création du personnage Spirou, cette série dérivée a acquis une incroyable consistance, devenant autonome et roborative, évoquant différentes époques, au travers des aventures réalistes d’une jeune femme courageuse, mais pas infaillible. Ce troisième tome évoque la seconde guerre mondiale vécue par une Parisienne, ainsi que l’immédiat après-guerre à la recherche d’une amie qui a été déportée. La narration visuelle combine une reconstitution descriptive solide et un parfum d’aventure au goût assez sombre, sachant faire ressentir l’horreur et l’abasourdissement de Juliette alors qu’elle est confrontée à la réalité des souffrances endurées par les déportés. Une histoire poignante.



mercredi 18 octobre 2023

Mademoiselle J. T02 Je ne me marierai jamais

Ce sont justement les crises et les guerres qui créent les opportunités.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 1 - Il s'appelait Ptirou (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, par Laurent Verron pour les dessins et par Isabelle Rabarot pour les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


Avril 1960, en cette fin de matinée, seule la petite Marie cherche encore à découvrir un dernier trésor en chocolat dans le jardin. Les deux garçons Marc et Hubert sont en train de jouer au badminton. La mère ouvre la porte et leur annonce depuis le perron qu’ils arrivent. Les trois enfants se précipitent, traversent la maison ventre à terre, pour ouvrir la porte donnant sur la rue et souhaiter la bienvenue à tante Andrée et oncle Paul. Celui-ci a ramené une bande dessinée pour chacun : La flèche noire pour Marie, Soleil noir et Buck Danny contre Lady X pour les garçons. Le mari Hubert propose un porto à Paul qui va s’installer confortablement dans le fauteuil et qui reprend l’histoire là où il l’avait laissée Noël dernier. Le steward Robert lui raconta la suite du récit qu’il apprit de Juliette elle-même. Il la recroisa par hasard, près de dix ans plus tard. À la fin de l’année 1929, grâce à ses médicaments retrouvés et grâce à Ptirou, Juliette a pu profiter de son voyage en Amérique. Et ce qu’elle découvrit l’émerveilla. Même si beaucoup d’Américains souffraient de la crise économique, elle ne pouvait pas s’empêcher d’admirer l’esprit d’ouverture qui régnait partout où elle portait le regard. Au bout de trois semaines, il fut temps de rentrer. Était-ce sa rencontre avec Ptirou ou sa découverte de l’Amérique ? Toujours est-il que c’est à ce moment-là que Juliette décida définitivement ce qu’elle voulait devenir dans la vie. Le docteur De Lannoy lui avait assuré que malgré son cœur malade, de nouveaux médicaments lui permettraient de vivre normalement. Elle serait donc grand reporter ! Quelqu’un qui parcourt le monde pour noter tout ce qu’il s’y passe d’intéressant. Ensuite il rentre dans son pays et écrit des articles ou des livres pour raconter à tout le monde ce qu’il a vu.



Sur le paquebot pendant le voyage de retour, Henri De Sainteloi s’adresse à sa fille Juliette : il pense que ce n’est pas bien raisonnable pour une jeune personne de son éducation que de se lancer dans le métier de vagabond qu’est celui de reporter. Pour lui, un jour, elle rencontrera un garçon charmant et de bonne famille, ils se marieront et ils auront de beaux enfants, comme sa maman l’aurait souhaité. Elle lui répond de manière catégorique : non, non, elle ne se mariera jamais. Dans sa tête, elle pense encore à Ptirou dont elle porte un des boutons dorés de son uniforme en sautoir. Dès son retour à Paris et après avoir, lui aussi, réfléchi à son avenir, M. de Sainteloi annonce à ses patrons qu’il ne partage plus leur manière de voir le futur de la compagnie générale transatlantique. Il démissionne et vend ses parts de la société. Grâce à cet argent et à un nouveau partenaire financier, un certain Gustave Noirhomme, il crée la compagnie des cinq océans, alias la C.C.O., qui au fil des ans achète une petite flotte de cargos spécialisés dans le transport de pétrole.


À l’origine, il y a le tome douze de la série Le Spirou de…, c’est-à-dire Il s'appelait Ptirou. Puis quelques temps plus tard, les éditeurs de Dupuis font évoluer les règles édictées pour cette collection, et autorisent les auteurs initiaux à donner une suite à leur album s’ils le souhaitent. Yves Sente profite de cette possibilité pour revenir sur le personnage secondaire de son histoire : Juliette De Sainteloi, et réaliser un deuxième album avec le même artiste, puis un troisième publié en 2023, toujours par la même équipe. Comme pour le premier album, le scénariste choisit une année bien spécifique pour l’histoire : 1936, faisant suite à 1929. Il aménage son récit de manière à pouvoir indiquer ce qu’il s’est passé entre ces deux années. Le lecteur ayant lu le premier tome se remémore de suite les personnages, leur histoire et leur situation. Il identifie sans peine la vieille dame dans un cadre avec un ruban noir signe de deuil en page six : Thérèse la gouvernante précédente de Juliette, qui était trop âgée pour entreprendre la traversée en paquebot à destination des États-Unis. De même, les apparitions de Ptirou font sens, ainsi que la réapparition de personnages comme Ernst von Riblach, Bertrand Malepeigne et sa mère Oscarine, monsieur Dittre, et bien sûr Robert Velter (1909-1991). Il identifie également les références à Spirou et au magazine portant son nom, à commencer par oncle Paul qui narre l’histoire comme dans le tome un, et cette année marque une étape essentielle pour le périodique de bande dessinée belge francophone hebdomadaire portant le nom de Spirou.



Comme dans le tome un, l’intrigue s’inscrit dans son époque, pour une reconstitution historique nourrie. Les auteurs intègre l’importance du nazisme en Allemagne, la première action militaire allemande contre un autre pays, l’exposition Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne à Paris en 1937, le début de la production du modèle Coccinelle du constructeur allemand Volkswagen (produite de 1938 à 2003), ou encore une Porsche type 64 version sportive, la voiture futuriste Mercedes-Benz W125 Rekordwagen qui établit un record de vitesse de 432,7km/h le 28 janvier 1938, les représentations avec précision, au milieu des immeubles parisiens, des autres modèles de voiture d’époque, et de la mode aussi masculine que féminine, l’ancien tramway d'Île-de-France mis en service en 1855 et abandonné en 1938. L’artiste intègre ces éléments dans le récit de manière organique. En outre, l’oncle Paul raconte son histoire en 1960 et il offre trois albums de bande dessinée que le lecteur identifie : La flèche noire (1959, douzième album de Johan et Pirlouit), Valhardi contre le Soleil Noir (1958, sixième album de Les aventures de Jean Valhardi), Buck Danny contre Lady X (1956, dix-septième album de Les Aventures de Buck Danny). C’est donc un très grand plaisir que de pouvoir s’immerger dans cette reconstitution riche et soignée.


L’intrigue s’inscrit elle aussi dans l’Histoire : fondée par Henri De Sainteloi, la société de cargos spécialisés dans le transport de pétrole est convoitée par une grande puissance pour son intérêt stratégique. De son côté, Juliette De Sainteloi décroche son diplôme de lettres (accompagné des félicitations du jury) et se met à la recherche d’un premier emploi de grand reporter, ce qui s’avère un défi pour une jeune femme à cette époque. Elle aura droit aux encouragements d’une certaine France Gourdji, c’est-à-dire Françoise Giroud (1919-2003). En outre, elle est en âge de se marier, et elle fait la connaissance de Léa Vollak qui devient sa meilleure amie. Le scénario marie ainsi harmonieusement la vie de son personnage principal avec ses ambitions professionnelles et ses désirs personnels, la grande Histoire et la petite histoire de ces personnages fictifs, ces deux composantes progressant de concert, les choix des uns et des autres découlant de ces circonstances. Le lecteur constate que Juliette appartient à la haute bourgeoisie, et qu’un personnage lui fait observer qu’elle entretient des amitiés dans toutes les couches de la société.



La narration des auteurs s’avère dense comme dans le premier tome, tout en restant fluide et agréable, sans impression de découvrir des pavés indigestes à chaque page tournée. L’artiste impressionne par sa rigueur tout au service du récit, avec des cases bien disposées en bande, de temps à autre une rare exception avec une case en insert ou une case de la hauteur de deux bandes. Il dose à la perfection le niveau de densité d’informations visuelles, représentant les décors et les environnements avec une forte régularité, ne s’en affranchissant qu’en cas de discussion durant plusieurs cases. En feuilletant rapidement le tome, le lecteur peut éprouver l’impression que peu de pages ressortent comme spectaculaire. À la lecture, l’impression s’avère tout autre : des cases d’une grande maîtrise racontant beaucoup de choses en un seul dessin. Par exemple : les garçons en train de jouer au badminton pendant que la petite fille cherche encore un œuf ou un lapin en chocolat, son panier à côté d’elle, la mère qui les prévient de l’arrivée des invités, une vision claire du pavillon, les chaises de jardin. Page suivante, un voyage en train, et dans une simple case, le lecteur peut voir Juliette, Henri, Oscarine, les banquettes, la sacoche de travail du père, la lampe sur la table, le carnet de note de la jeune fille, et par la fenêtre les montagnes dans le lointain, un troupeau de vaches menées par des cowboys en plan médian. Il en va ainsi d’au moins une case dans chaque page. Il se régale également avec des séquences complètes, tel un baptême de l’air pour Juliette, ou un camion qui pousse une voiture à travers le parapet d’un pont pour tuer son conducteur. Et la séquence de mariage… Oups, ne pas trop en dévoiler.


Les auteurs confirment avec élégance que le personnage secondaire de Juliette De Sainteloi présente toutes les caractéristiques et l’épaisseur nécessaire pour porter une série dérivée, à elle toute seule. Ils réalisent une belle intrigue entre complot et drame, entre malversations et émancipation, servie par une reconstitution historique soignée et une narration visuelle aussi discrète et classique que de haute volée.



mercredi 4 octobre 2023

Mademoiselle J. T01 Il s'appelait Ptirou

Ce sacré p’tit poussin rouge est un coq. Il en a plus dans le pantalon que nous tous réunis.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre ; il s’apprécie mieux pour le lecteur ayant une connaissance superficielle de l’histoire du personnage Spirou. Sa parution initiale date de 2017 dans la collection Le Spirou de… dont il constitue le douzième tome. Il a depuis été rebaptisé comme étant le premier tome de la série Mademoiselle J. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et par Laurent Verron (ancien assistant de Jean Roba, 1930-2006) pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-seize pages de bande dessinée.


En ce soir du 24 décembre 1959, les foyers sont en ébullition dans cette banlieue de Charleroi, comme partout ailleurs dans le pays. Dans leur voiture, Andrée, lui reproche à son mari Paul que chaque année c’est la même chose : il traîne, il traîne et ils arrivent presque en retard. Dans sa maison, la mère Christiane demande à ses enfants surexcités, Pierre, Marc et Marie, d’aller dans le salon, pour qu’elle puisse préparer le repas tranquillement. Finalement Andrée et Paul arrivent à l’heure dite, et l’oncle s’installe dans le fauteuil s’adressant à son gendre Hubert : visiblement ses enfants vont lui réclamer une histoire. Il se cale confortablement et il commence : cette histoire a débuté en 1929, un peu avant Noël. En tout cas, c’est que ce que lui a affirmé le steward de paquebot transatlantique qui lui a révélé ce récit. Avant tout il doit leur présenter quelques personnages-clés. Le premier s’appelle Henri de Santeloi. Il est le grand patron de la Compagnie Générale Transatlantique, la société qui gère les paquebots de luxe français. À Paris aux alentours du neuf décembre., il vient d’être convoqué chez les actionnaires privés de la compagnie, c’est-à-dire ses propres patrons. Ceux-ci annoncent au directeur général qu’il doit procéder à des licenciements afin de mieux rentabiliser leurs investissements.



Monsieur de Sainteloi rentre ensuite chez lui où il retrouve sa fille Juliette et sa gouvernante Thérèse. Le docteur De Lannoy vient de leur indiquer qu’elle va mieux, grâce à la vigilance de Thérèse qui lui fait prendre régulièrement sa digitaline. Elle regagne sa chambre avec la vieille dame. Resté seul avec le père, le docteur explique que l’insuffisance cardiaque de Juliette s’est aggravée et son intolérance à l’effort va s’accentuer. Il va falloir composer une nouvelle digitaline mieux adaptée. Pour autant, le grand air de la traversée transatlantique qu’envisage son père lui fera le plus grand bien. Il reste à trouver une nouvelle infirmière pour l’accompagner. En fin de matinée, monsieur de Sainteloi a rejoint le port où l’attend une foule d’ouvriers en colère, dirigée par un des contremaîtres des dockers, un certain Jean Druant. La négociation est houleuse et abouti à une impasse. Pendant que les délégués syndicaux réfléchissent à un nouveau plan de défense, monsieur de Sainteloi regagne Paris, où il va annoncer la bonne nouvelle du voyage à sa fille. Le cirque Marcoloni qui fait une tournée dans le nord de la France vient de s’installer en bord de Seine, à quinze kilomètres du Havre. En cette fin d’année 1929, la France n’est pas au meilleur de sa forme économique et le chapiteau est loin d’être plein. Surtout par ce froid ! Dans sa roulotte, le directeur du cirque affronte les contraintes les moins artistiques de son métier.


Mais qui est cette mademoiselle J., mis à part Juliette de Sainteloi ? Peu importe, le lecteur embarque à ses côtés à bord du paquebot Île de France pour une traversée transatlantique mouvementée. Deux passagers clandestins se trouvent à bord : Ptirou annoncé sur la couverture, et un saboteur syndicaliste. Le scénariste développe son intrigue autour du risque de survenance du sabotage, ou des actes de sabotage, de l’éventualité de les déjouer, du risque sanitaire pour Juliette si elle perd son flacon de digitaline, et d’une grosse tempête à l’horizon. Il articule son récit autour de plusieurs personnages : Henri de Sainteloi et sa fille Juliette avec son infirmière Oscarine Grandjean, le commandant en second, Charles Villedoit pilote d’avion, Ptirou et Werner un autre mousse de sonnerie, Jean Druant le contremaitre, le gros Max le maître de la des machines, le commandant Dumesnil, monsieur Dittre un passager, Tignace le responsable des crasseux, etc. Le lecteur remarque vite les caractéristiques d’écriture du scénariste : une approche factuelle et prosaïque, des expositions claires et un peu plates, des accroches d’une rare prévisibilité. Juliette doit prendre son médicament régulièrement : nul doute qu’il va être perdu pendant le récit… Et c’est ce qui arrive. Un hydravion est embarqué sur le paquebot : sûr et certain que Ptirou effectuera un vol à son bord… Et c’est ce qui arrive. Un personnage évoque un ring sur le paquebot, sûr qu’il y aura un affrontement dessus… Et, pas tout à fait. Le principe dramaturgique du fusil de Tchekhov est appliqué avec une constance rare.



En outre la densité de texte induit une lecture posée, en cohérence avec la manière de raconter de Paul. Les dessins racontent l’histoire de manière descriptive avec un bon niveau de détails de chaque case, à quantité égale avec les dialogues et les cartouches. L’artiste adopte un rendu entre des dessins tout public et une approche plus franche des dures réalités de la vie. Dans le premier registre, le lecteur remarque sa propension à affiner la silhouette de Juliette et à lui donner une tête plus grosse que la réalité anatomique. Les enfants font montre d’un enthousiasme que rien ne peut tempérer. Il aime bien dessiner des gueules à ses personnages ou au moins des visages très marqués ce qui crée un contraste très fort entre ceux des enfants et des adolescents et ceux des adultes. De temps à autre, il va exagérer une représentation ou un comportement évoquant les conventions visuelles des bandes dessinées pour enfant : le dérapage contrôlé de Charles Villedoit à bord de son bolide, la hauteur démesurée de la coque du paquebot, le passage d’un chat sur la rambarde du bastingage, l’entrejambe trop bas de la salopette du gros Max.


Dans le second registre, le lecteur se retrouve subjugué par l’attention porté aux détails, par la qualité de la reconstitution historique, par la composition des pages qui parviennent à ne pas paraître surchargée en texte, à maintenir un rythme de lecture agréable. Tout du long, l’artiste régale le lecteur par la consistance de ce qu’il représente et sa diversité : la table mise pour le repas de Noël, les ustensiles et les plats dans la cuisine, l’impression très réaliste donnée par les façades de Paris, par les installations portuaires du Havre, par la toile de tente du cirque, les différents véhicules d’époque, l’hydravion, les ponts et les coursives du paquebot, sa magnifique et gigantesque salle de réception, les salles des machines et leur obscurité, jusqu’aux machines de l’imprimerie à bord pour éditer chaque jour le journal du paquebot. La moyenne de cases par planche est de l’ordre de dix ou onze ce qui est assez élevé. L’intelligence des prises de vue fait que le lecteur prend plaisir à ce rythme posé pour pouvoir se régaler d’une case ou d’une bande : les enfants se précipitant à la fenêtre pour avoir arriver l’oncle et la tante, les ouvriers en venant aux mains avec la police, la mère de Ptirou se préparant pour son numéro de trapéziste, Ptirou échappant à des détrousseurs en faisant des acrobaties, Werner manquant de sa faire écraser par une automobile, une grue abaissant l’hydravion vers le pont supérieur du paquebot sous les yeux d’une foule compacte, les mousses dans leur bel uniforme rouge réunis sur le pont, les passagers prenant le soleil sur des transats bien alignés, Henri de Sainteloi et Juliette faisant leur entrée dans la grande salle de réception, etc. Une petite merveille de narration visuelle pas tape-à-l’œil pour un sou, tout en étant très soutenue, très riche et très élégante.



Le lecteur se laisse vite emmener par cette histoire entre un tout jeune adolescent enfant de la balle et une jeune demoiselle de bonne famille affligée d’une condition physique et âgée de quatorze ans. Les différents fils narratifs forment une intrigue dense et prenante, même si un par un ils peuvent s’avérer très prévisibles. Il a pris plaisir à plonger dans cette époque, à se laisser prendre par cette solide comédie dramatique sans effet de manche, et il reviendra pour connaître la suite de la vie de Juliette dans le tome deux se déroulant en 1938, et paru en 2020. Pour le lecteur un peu oublieux, les auteurs mettent les points sur les i dans les pages soixante-dix-sept à soixante-dix-neuf. Le steward s’appelle Robert Velter (1909-1991, surnommé Rob-Vel) et sa rencontre avec Ptirou l’inspirera pour la création du personnage de Spirou en 1938, avec son épouse Blanche Dumoulin (1895-1975) et son ami Luc Lafnet (1899-1939), après avoir fait ses classes de dessinateur avec Martin Branner (1888-1970) à New York. Verron réalise d’ailleurs un facsimilé de la planche dans laquelle Rob-Vel racontait la création du personnage. Le lecteur se souvient qu’à l’origine cet album s’inscrivait dans la collection Le Spirou de…, et c’est ainsi que Sente & Verron ont rendu hommage au personnage et à son créateur en développant l’anecdote que ce dernier racontait sur la genèse du petit roux, et reprise dans le livre La Véritable histoire de Spirou, de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault. D’ailleurs la séquence d’ouverture est un hommage à l'oncle Paul, personnage qui narrait chaque semaine dans l'hebdomadaire Spirou, les histoires vraies du passé pour l'édification des jeunes lecteurs. L’année 1959 de la séquence d’ouverture correspond à l’année de la première apparition de Boule et Bill dans le Journal Spirou.


Une couverture un peu déconcertante qui annonce une aventure se déroulant en 1929 sur un paquebot, c’est le cas, avec comme personnage principal une certaine Mademoiselle J. et en personnage secondaire une version de Spirou appelé Ptirou, c’est plutôt ce dernier qui a un rôle plus important. Les premières pages donnent le ton : une narration très posée du fait des dialogues abondants et d’une approche très terre à terre, sans oublier de nombreux éléments de contexte, les licenciements renvoyant incidemment au contexte de la crise de 29. Une narration visuelle dont l’apparence semble un peu terne du fait du choix de couleurs un peu passées et de petites cases sans panache. À la lecture, les sensations sont tout autres : un récit roboratif, choral, une belle reconstitution historique, une narration visuelle généreuse donnant du rythme à l’ensemble, l’artiste parvenant même à caser une planche dépourvue de tout texte (la trente). Autant un hommage docte qu’une intrigue savoureuse pour elle-même. Belle réussite.