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jeudi 18 juin 2026

Un Roi sans divertissement

Le regard d’un homme cherche toujours les occasions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui peut s’apprécier sans connaissance du roman originel. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-six planches de bande dessinée. Il se termine une postface rédigée par le scénariste en avril 2021, agrémentée de trois dessins originaux, l’un représentant l’écrivain Jean Giono (1895-1970), une autre un hêtre majestueux, et la dernière Giono lisant la présente bande dessinée à sa table de travail avec le capitaine Langlois assis de l’autre côté du bureau, près de l’âtre.


Dans la région du Trièves, au pied des Alpes, le narrateur avait été invité par Mme Tim. Il ne pouvait pas refuser. La femme du capitaine de Louveterie vous pensez ! Et puis surtout, elle avait connu Langlois. En personne. Alors, lui qui se posait beaucoup de questions sur ce bien étrange personnage, il s’est dit que l’occasion était trop belle et qu’il ne devait pas la rater. Mme Tim est une créole fine, longue, toujours belle et lente. Comme un après-midi de fin juin. Son mari, Urbain Timothée, était revenu du Mexique avec une belle fortune qui lui avait permis d’acheter ce château à Saint-Baudille. Le mari, on n’allait pas le voir souvent. Mais, pour ce repas dans la grande salle, repas d’accueil, repas d’amitié, il était présent. On lui a fait visiter le château. Il a posé quelques questions. À chaque fois, Madame Tim lui répondait : attendez, vous allez voir. Et il a vu la salle de théâtre. Et, il l’avoue, il a été impressionné. Il y avait imprimée sur le rideau de la scène une grosse figure aux yeux vides et à la bouche ouverte en passe-boules. Celle bouche l’attirait, il s’est dit qu’elle allait lui raconter des histoires passionnantes. De celles qui lui permettraient d’y voir un peu plus clair. Et il n’a pas été déçu. La bouche s’est mise à parler, les rideaux se sont écartés. Mme Tim lui murmure à l’oreille, il y a un prologue. La scène se passe dans les bureaux de la gendarmerie rurale de Clelles. Et l’homme que l’on voit écrire à sa table, c’est Langlois.



Un gendarme vient rendre compte au capitaine Langlois qui est en train de travailler à son bureau. Il lui montre une missive qui vient des gens du village de Lalley, il semble qu’il y ait un gros problème. Il continue : des disparitions dans le village, des traces de sang, il semble qu’un détraqué s’attaque aux villageois. C’est la panique ! Le capitaine lit la lettre : Envolés sans laisser des traces, lesdits Marie Chazotte et un certain Bergues, on a tenté aussi d’étrangler Georges Ravanel, sauvé de justesse par son père. Langlois exprime son avis : C’est sérieux. Il n’y a pas à hésiter, ils doivent intervenir. Il veut six gendarmes avec lui. Le gendarme lui indique qu’il va arranger ça, il souhaite savoir s’ils partent pour longtemps. Le capitaine répond : Le temps qu’il faudra, on bougera, c’est l’essentiel. Mme Tim explique à son hôte : ils vont passer au premier acte. L’action se situe au café de la Route, tenu par Clara, qui travaillait à Grenoble avant de se retirer à Lalley avec ses quelques petites économies.


Troisième collaboration entre ce scénariste et ce dessinateur dans la veine littéraire, après Le chien de Dieu paru en 2017 et Nez-de-Cuir paru en 2019. La première relevait de la biographie imprégnée de la tonalité littéraire de l’écrivain, le second de l’adaptation d’un roman. Quelle que soit sa familiarité avec l’œuvre originale, le roman Un roi sans divertissement (1947), le lecteur peut se trouver un peu déconcerté par le début. Un homme non nommé qui se rend au château de Saint-Baudille : ça ne ressemble pas au début du roman. En outre, le voyageur se retrouve à côtoyer Mme Tim, un personnage du roman, et son mari, et à s’assoir dans leur théâtre privé au sein de leur château, pour regarder une pièce de théâtre qui correspond au roman. Une histoire dans l’histoire. Et puis la représentation du voyageur intrigue : soit avec ses connaissances personnelles, soit en effectuant une rapide recherche, le lecteur l’identifie : l’écrivain Jean Giono. Il s’agit donc d’une mise en abîme, effectuée par les bédéastes : ils mettent en scène l’écrivain qui se rend sur les lieux où vont se dérouler, ou plutôt où se sont déroulés les faits qu’il relatera dans son roman, ou qu’il a relaté, cette temporalité devenant un peu difficile à établir. Quoi qu’il en soit, le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une adaptation littérale du roman.



En conséquence de quoi, le lecteur peut envisager deux lectures différentes de cette bande dessinée. La première consiste à apprécier l’histoire pour elle-même. De ce point de vue la mise en scène avec la visite au château apparaît un peu gauche et superfétatoire, et la dernière page de la bande dessinée également. Le récit se focalise alors sur le capitaine Langlois et son étrange chemin de vie : une enquête sur une série de meurtres, une installation dans la région du Trièves, une chasse au loup, une relation aux femmes assez ténébreuse. De ce point de vue, la narration visuelle emmène le lecteur dans ladite région, pour commencer dans le village de Lalley. Le dessinateur commence par en montrer la rue principale sous la neige des maisons traditionnelles, une église en arrière-plan, des ouvriers en train de s’affairer, vraisemblablement des menuisiers. Par la suite, le lecteur prend également le temps de regarder les volets fermés de ces mêmes maisons à la tombée de la nuit, la façade du café de la Route où réside Langlois, les bois alentours. Puis la filature du capitaine l’amène dans le village de Chichilianne : ses maisons traditionnelles, un autre café (le café du Corréard). Ses pérégrinations le conduisent au château de Saint-Baudille, dans un village du Diois, et quelques rues de Grenoble. L’artiste se montre très impliqué dans les autres dimensions de la reconstitution historique, que ce soient les tenues vestimentaires (y compris les uniformes), les outils et ustensiles du quotidien, les meubles aussi bien dans une maison modeste que dans un château, les pistolets de Langlois, ou encore les chasubles du curé et l’ostensoir.


La seconde réside dans l’évocation d’une région et d’une époque. L’écrivain appréciait cette région naturelle du sud de l'Isère, dans les Alpes françaises. Les auteurs lui font honneur de manière organique, sans en faire un personnage de premier plan, plutôt un rôle muet de première importance. Tout commence avec ce château comme situé sur un plateau, aux pieds des montagnes enneigées. Puis en planche dix, vient cette vision de la lisière de la forêt enneigée, puis avec les flocons tombant doucement : un paysage tranquille et mutique, indifférent à la présence humaine. En planche quatorze, le lecteur découvre l’arbre de Frédéric, qualifié d’Apollon de Citharède des hêtres, un arbre à la ramure magnifique, aux branches épaisses et solides, cachant une sorte de nid creusé dans une épaisse branche, ou comme un berceau, ou un cercueil. Les deux personnages ont aperçu la silhouette du meurtrier et ils se lancent dans une filature discrète, une balade de quatre pages dans les chemins enneigés de la forêt, puis dans sentier de montagne qui finit par longer une crête toujours recouverte de neige, pour redescendre vers un autre village. Le lecteur admire les paysages blancs, et sent l’air froid dans sa gorge et ses poumons. Il a encore l’occasion de se promener une nouvelle fois dans les bois enneigés à l’occasion d’une battue pour traquer un loup et mettre un terme au carnage qu’il effectue parmi les troupeaux. Dans un autre passage, Langlois revient à Lalley à l’occasion du printemps ce qui donne lieu à de superbes paysages de la campagne de moyenne montagne.



Avec ces deux facettes de la réception de l’œuvre, le lecteur peut éprouver une vague sensation de rester sur sa faim. La région bénéficie d’une mise en valeur amoureuse, intégrée de manière organique au récit, et ce dernier présente un personnage dont le comportement reste inexplicable, si ce n’est pour la citation de Blaise Pascal (1623-1662) dans sa forme complète : Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Pour pouvoir pleinement apprécier cet hommage au livre, il vaut mieux en avoir quelques connaissances, et même en avoir lu quelques pages. Cela permet de constater à quel point les auteurs se tiennent à distance du texte, ne cherchant aucunement à en reproduire la qualité littéraire, même dans les cartouches de texte. Ce constat donne tout son sens à la séquence d’ouverture et aux pages finales mettant en scène l’écrivain lui-même. Cela fournit également les éléments nécessaires pour comprendre le comportement du personnage principal. Outre une version très expurgée de l’intrigue et un arrangement avec le personnage de Saucisse (devenue Clara), une connaissance superficielle du livre explique la fascination du sang sur la neige, ainsi que celle pour le meurtrier ou le loup. Langlois devient alors un être humain sans divertissement, et aussi un homme déconnecté de ses semblables, faisant ce qu’il faut pour survivre dans les étendues désertes et glacées. Sans ces connaissances, la perception de la violence comme sensation séduisante et divertissante reste masquée, ainsi que la lutte de Langlois pour s’intégrer à une société civilisée et s’y maintenir. Les quatre pages de fin mettant en scène Giono peuvent également s’avérer frustrantes : un hommage à l’écrivain, une mise en scène mettant élégamment en lumière ces choix d’écrivain, et aussi une frustration de trop peu, le mot de la fin arrivant abruptement : À présent, tout est dans tout.


Une adaptation peut-être trop condensée de l’œuvre originale, avec des raccourcis et des péripéties réaménagées, conservant tout le mystère du personnage, tout en dépouillant trop les constructions symboliques. D’un autre côté, la narration visuelle constitue un magnifique hommage à la région des Trièves, ainsi qu’une solide reconstitution historique, et transmet la sensation d’individu indéchiffrable qu’est Langlois. Les auteurs rendent un hommage sophistiqué à Jean Giono et à ses choix d’écrivain, dans une approche ambitieuse qui aurait mérité plus de pages pour se déployer pleinement.



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