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jeudi 16 juillet 2026

La légende de Salomé

À nouveau, la force des symboles l’arrêta !


Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable, le scénariste se montrant très prévenant au bénéfice des néophytes. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Eduard Torrents pour les dessins, et Bertrand Denoulet pour les couleurs. Il comporte quatre-vingt-quatre planches de bande dessinée. Le scénariste indique ses sources d’inspiration : l’un des trois contes de Gustave Flaubert (1821-1880) pour Hérodias, la tragédie Salomé (1891) d’Oscar Wilde (1854-1900), les écritures saintes et Histoire des Juifs (93/94) de Flavius Josèphe (37/38-100), et mentionne également l’opéra Salomé (1905) de Richard Strauss (1864-1949). Il ajoute que Salomé parle aussi d’un territoire sous occupation ennemie (empire romain), un territoire marqué du sceau des tragédies, celles-ci se jouant encore à l’époque contemporaine, un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, un territoire qui résume les fragilités humaines… et ses égarements. Il effectue ensuite un bref résumé de la situation géopolitique à l’heure du récit : sous le règne d’Auguste, sous le règne de Tibère, sous le règne de Caligula.


La citadelle de Machærous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Il y avait à l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le tétrarque Hérode Antipas s’accouda à la balustrade de sa terrasse et regarda… Au bout d’un moment, il reconnut ce qu’il craignait de voir… Le camp d’Arétas, émir des Arabes dont il avait répudié la fille… Arétas qui voulait venger l’humiliation subie par celle-ci ! Arétas qui, depuis, livrait une guerre d’extermination à Antipas. Oui, le tétrarque était inquiet. Rome se faisait attendre et chaque jour confirmait un peu plus sa faiblesse devant les forces venues du sud de la mer Morte.



Dans la tente servant de salle de commandement, Arétas interroge un prisonnier : Moadi, l’un des serviteurs du tétrarque. Il écoute les rares informations dont dispose Moadi, et il décide de lui laisser la vie sauve, ordonnant qu’il retourne auprès du tétrarque, afin qu’il espionne pour eux. Dans le palais, le bourreau Mannaeï vient informer Hérode Antipas qu’ils ont réussi à lui mettre la main dessus : Iaokanann, celui que certains appellent le Baptiste. Répondant à une question, il raconte que le Baptiste ne s’est pas rendu : il a été arrêté alors qu’il était occupé à dresser la foule contre le tétrarque. Il était en train de demander à la foule combien de temps encore ils subiraient le joug du tétrarque, ce débauché qui se vautre dans l’inceste, qui couche avec sa nièce, la femme de son frère. La foule a tenté de s’interposer, lui était comme enragé, luttant contre les soldats de toutes ses forces. Il s’en est fallu de peu qu’ils ne soient submergés par la multitude. Il est maintenant enfermé dans une des geôles sous terre, il s’est calmé, il ne cesse de répéter des mots étranges, auxquels Mannaeï ne comprend rien. Hérodias pénètre dans la pièce et explique que la personne dont parle Iaokanann est un moins que rien, le fils d’un charpentier qui se prétend le sauveur et qui parle d’un royaume nouveau, promis à tous.


Le bandeau de cette BD précise bien qu’elle a été écrite par l’auteur de la série Murena : caution historique assurée. De fait dans son introduction, il apporte des précisons historiques sur certains personnages du récit : Hérode Antipas, Hérodias, Jean le Baptiste, Lucius Vitellius, Salomé et les conditions de sa mort décrites dans une lettre d’Hérode à Pilate, et la légende qui veut que seule sa tête surnageât du lac gelé, figée dans la mort. Au cours du récit, le lecteur découvre des développements réalisés de manière singulière. Par exemple, il est question de la traque menée par Publius Vitellius contre Arétas à la demande du tétrarque : le récit prend alors la tangente pour raconter de manière synthétique ce qu’il advint de cette poursuite dans les années postérieures au récit, puis il revient au temps présent du récit. Ce dispositif est également utilisé pour dire ce qu’il advint de Hérodias après le récit en pages vingt-six à vingt-huit, et ce qu’il advint d’Aulus Vitellius, en l’occurrence son court règne d’empereur d’avril à décembre 69, l’année des quatre Césars. Ces sauts dans le temps pour évoquer le sort de ces personnages gravent dans le marbre que leur destin est déjà écrit dans l’Histoire, qu’il est immuable. Tout du long du récit, le lecteur perçoit l’érudition du scénariste, et le matériel de référence utilisé par l’artiste.



Dans son introduction, le scénariste mentionne, entre autres, le fait que le récit parle aussi d’un territoire dans lequel repose les os de nombreuses croyances. S’il lit les introductions, le lecteur sent que ça va faire beaucoup pour une histoire en quatre-vingt et quelques pages. L’auteur dispense des informations historiques dans des cartouches de texte comprenant également une part émotionnelle sur les drames en train de se jouer, en quantité raisonnable. Il remercie aussi le dessinateur qui a amplifié son imaginaire avec grand talent. Comme dans toute bande dessinée à caractère historique, il a fort à faire, ne serait-ce que de porter la reconstitution d’une époque lointaine et de lieux spécifiques. Il s’investit pleinement pour donner à voir la citadelle sur le pic de basalte, la terrasse avec son dallage brillant, les tentes du campement d’Arétas, les zones semi-désertiques alentours quand Hérodias se rend à Galaad en char, les formidables murailles de la citadelle quand la légion de Vitellius les longe à leur arrivée, de nombreuses pièces du palais et des souterrains et ses cuisines, la villa de Lucullus, le sénat romain, le désert traversé par Zamann et ses hommes, le temple de Jérusalem, les appartements de Salomé, etc. Et bien sûr les tenues vestimentaires d’époque, les accessoires divers et variés, sans oublier les armes, etc. Le lecteur peut supposer que le scénariste y aura jeté un coup d’œil, voire aura donné des informations pour consolider les représentations au plus près de la véracité historique connue.


En fonction des séquences, le lecteur éprouve parfois la sensation que le scénariste a livré un document clé en main, avec régulièrement des textes qui semblent se suffire à eux-mêmes. Par exemple, lors de la danse des sept voiles, les cartouches de texte semblent s’autosuffire, même si visuellement Salomé rayonne de beauté. Pour autant, l’apport du dessinateur va bien au-delà de la reconstitution historique proprement dite : il donne à voir les personnages, chacun disposant d’une apparence spécifique. En les observant, le lecteur peut constater le pouvoir de séduction d’Hérodias, le caractère d’enfant gâté d’Aulus Vitellius, ou encore la raison pour laquelle Hérodias estime que son époux se laisse parfois aller à une forme de mollesse. En outre, il sait concevoir des mises en scène et des prises de vue pour les situations complexes, donnant à nouveau à voir bien plus que le décor et les personnages. Lorsque Arétas et ses hommes se tiennent autour du prisonnier, leur répartition et leur attitude respective indique clairement qui détient le pouvoir et qui sert en attendant les décisions du roi. L’arrivée de la légion de Vitellius impressionne par son nombre et par la matérialisation de l’effet produit par l’afflux d’un tel nombre de soldats aux portes de la citadelle. À deux ou trois moments, l’artiste semble hésiter sur l’aménagement concret d’un lieu, par exemple pour le lieu d’emprisonnement de Iaohanann trop générique, ou pour la pièce qui abrite la cache d’armes dont le lecteur se demande comment il sera possible d’en sortir les catapultes. Puis il se retrouve à nouveau totalement convaincu dans des moments complexes comme le dessin en pleine page pour le début du banquet, ou le moment où Vitellius comprend que l’effigie de César sur les boucliers constitue un sacrilège pour les autochtones.



En fonction de sa connaissance de ce récit, le lecteur retrouve les éléments qu’il attend : la danse, le sort de Jean Baptiste, ou il plonge dans un récit bien construit qui lui donne les éléments de contexte lui permettant de découvrir une version de ce drame. Les auteurs savent nourrir les personnages qui disposent tous d’une ou plusieurs motivations personnelles. En intégrant un développement sur ce que certains d’entre eux vont devenir, il leur donne un destin inéluctable. Hérode Antipas apparaît comme un individu trop sensible à la beauté féminine, Hérodias comme une intrigante servant loyalement les intérêts de son époux, le proconsul Vitellius comme un militaire professionnel et compétant, son fils comme un privilégié s’adonnant au péché de gourmandise, Jean Baptiste comme un croyant intransigeant, et Salomé comme une séductrice. Le tome se termine avec l’image qui a attisé l’imagination du scénariste, comme un écho en forme de justice poétique. S’il a déjà eu l’occasion de lire cette histoire racontée par d’autres créateurs, le lecteur peut ressentir un petit manque. Les auteurs évoquent un territoire dans lequel reposent les os de nombreuses croyances, sans y donner suite. Tout en choisissant l’axe de la passion amoureuse, de la séduction et de la possession, la narration reste dans un registre très premier degré, sans la fougue émotionnelle d’un opéra (fut-il de papier), sans jouer sur les symboles ou les métaphores, alors que le récit s’y prête particulièrement.


Le récit d’une tragédie : les auteurs font preuve d’un fort investissement en termes de reconstitution historique, que ce soit le scénariste avec la trajectoire de vie des différents personnages, ou le dessinateur pour les lieux, les tenues et les accessoires. Ils racontent avec rigueur les éléments célèbres de la légende Salomé, et donnent vie à leurs personnages avec des émotions et des motivations. La tragédie est inéluctable et cruelle, peut-être un peu trop pragmatique au regard des passions et des cultures.



jeudi 2 juillet 2026

L'ogre - Acte I

La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.


Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan Luis Landa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier illustré de notes historiques de huit pages présentant les Armagnacs et les Bourguignons, Charles VII, Pierre de Giac, Charles VI, Isabeau de Bavière, Marie d’Anjou, John Talbot, la bataille de Verneuil, Valentine Visconti, le duc noir (Henry de Blackpool, personnage fictif inspiré de Edward de Woodstock), Jean de Lancaster duc de Bedford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille, et une image de la bataille d’Azincourt.


Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Pauvre pays de France ! Déchiré par les armes anglaises, pris entre Armagnacs et Bourguignons, mécréants, pilleurs et fous de Dieu, peste et famine, mercenaires venus de tous bords. Comment survivre à de telles calamités qui laissent folie régner dans les villes et les campagnes, donjons et châteaux, fermes et villages ? Et dans ce pays dévasté, où tout devenait possible car plus rien ne contenait la fureur des hommes, une silhouette rôdait, qui elle aussi réclamait son dû. Les flammes s’éteignirent, elles s’éteignent toujours. Pour renaître plus fortes, plus meurtrières. Mais cette fois-ci, dans la journée qui suivit, une troupe d’hommes en armes s’arrêta pour fouiller les décombres. Ils étaient de France et cherchaient visiblement quelque chose que leur capitaine Guillaume de Blamont, désespérait de trouver. Ce quelque chose était un homme, un monstre. Mais l’Ogre déjà venait de reprendre sa marche à travers plaines et forêts. Inlassablement, pas à pas, talonné par la faim, le goût des carnages… Évitant les troupes anglaises qui sillonnaient le pays, mettant villages et châteaux à feu et à sang ! L’ogre reprend la piste, ce fil rouge qui ne cesse de danser devant ses yeux jusqu’à ce qu’il trouve ses nouvelles victimes : une enfant et ses parents fermiers.



Dans ses appartements d’un château royal, Guillaume de Blamont discute avec son épouse et lui explique qu’il y a dans les villages de France labourés par le malheur des fillettes qui disparaissent. Et quand on en retrouve certaines, elles ont la langue et le cœur arrachés. Cela fait deux mois qu’ils tentent de retrouver les traces de leur agresseur. Celui qu’on surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Il faut l’arrêter : arrêter une goutte parmi ces milliers de gouttes noires qui ne cessent de tomber sur le pays. Il quitte son épouse et se dirige vers la grande salle de réception où il est reçu par le sénéchal Pontmartin qui le présente au roi. Charles VII paraît distrait. Il semble rencontrer quelques difficultés à se concentrer. Mais il ne faut pas s’y tromper, si l’esprit est encore lent, quelque chose de prépare. Le sénéchal s’adresse au roi pour l’informer que messire de Blamont est prêt à repartir, mais il faut de l’argent car ses hommes n’ont pas été payés depuis deux mois.


C’est du lourd… et du soigné. Format plus grand qu’une bande dessinée francobelge classique, couverture toilée avec des lettres gravées en rouge pour le titre, illustration de couverture démesurée à l’échelle de la première et de la quatrième de couverture, forte pagination, dossier historique, sans parler du scénariste à la réussite éprouvée dans sa série historique Murena débutée en 1997 avec Philippe Delaby (1961-2014), puis Theo Caneschi, et Jérémy Petiqueux, ou plus récemment une évocation de La légende de Salomé (2026) avec Eduard Torrents et Bertrand Denoulet. Le récit commence par une illustration en pleine page avec d’innombrables cavaliers et fantassins s’affrontant brutalement jusqu’à former un véritable monticule d’hommes mortellement enchevêtrés, avec un château ravagé par un incendie en arrière-plan, agrémenté d’un récitatif déplorant le sort de la France. Dès la page suivante, le lecteur observe l’Ogre de dos, ainsi que l’un des principaux personnages, créé pour l’occasion : Guillaume de Blamont, qui fait rechercher le monstre. Puis l’intrigue fait apparaître et se croiser de nombreux personnages historiques : Pierre II de Giac, Agnès de Tourville, Marie d’Anjou, Jeanne de Bourgogne, Isabeau de Bavière, Jean de Lancaster duc de Bedford, John Talbot comte de Shrewsbury et de Waterford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille chambellan de France maitre des eaux et forêts, Catherine d’Alençon. La dernière page du dossier historique recense les ouvrages de référence indispensables, avec leurs auteurs : Jean-Marie Moeglin, Philippe Contamine, Jean Favier, Georges Minois, Bart Van Loo (Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe, 2019), Henri Wallon, et William Shakespeare pour la première partie de Henry VI.



Peut-être un peu intimidé par l’ampleur historique du récit, et prudent quant à une énième interprétation de Jeanne d’Arc (1412-1431), le lecteur s’installe confortablement dans un fauteuil accueillant pour prendre son temps : bonne surprise, une lecture fluide et facile, à l’accessibilité immédiate, sans besoin de fournir des efforts de mémoire ou prendre des notes pour suivre les fils entrelacés des différents personnages. Le scénariste a l’art et la manière de bâtir son récit pierre par pierre, pour en établir les nombreuses ramifications, la profondeur historique, et la situation à ce moment de la Guerre de cent ans (1337-1453). Le lecteur néophyte est aux anges car il éprouve le sentiment de tout comprendre, avec une progression bien mesurée des personnages facilement reconnaissables, un établissement graduel des enjeux, et un esprit d’aventures divertissant. Le lecteur plus aguerri reconnait le déroulement des faits, et apprécie les racines profondes du récit par la justesse des références évocatrices et leur étendue. L’artiste choisi pour ce projet en impose. Il se met au service du récit, et investit son temps et son talent pour chaque planche, dans chaque scène, une narration très solide, à la mesure de l’ampleur de cette évocation historique. Il réalise plusieurs cases et planches aussi denses que l’illustration de couverture : le dessin en pleine page d’ouverture, l’évocation de la bataille d’Azincourt avec la charge insensée, sans discipline, sans stratégie, de toute la noblesse de France, certaine de sa victoire, de sa supériorité sur un ennemi trois fois moins nombreux, et bien sûr la pluie de flèches en guise d’accueil. Ou encore ce à quoi rêve Jeanne : à nouveau un monceau de combattants enchevêtrés.


Planche après planche, le lecteur voit l’implication de l’artiste à chaque instant, dans chaque situation. Après cette illustration en pleine page dantesque, viennent trois cases de la largeur de la page. La première avec l’ogre de dos dont seuls les contours apparaissent clairement dans la lumière du brasier du village incendié en arrière-plan. Puis Guillaume de Blamont de dos sur sa monture avec les ruines fumantes en arrière-plan. Et enfin le même Blamont en contreplongée, avec le magnifique arbre au large tronc puissant en arrière-plan. Le lecteur apprécie le soin de détail apporté dans les armures, les harnachements, les armes… et la mise en couleur. En tant qu’artiste complet, Juan Luis Landa maîtrise la répartition qu’il effectue entre ce qui est représenté avec traits de contour, et ce qui est représenté en couleur directe. Dans la troisième planche, il réalise à l’encre le premier plan, l’Ogre se déplaçant dans la forêt et sautant au-dessus d’un cours d’eau, et en couleur directe l’arrière-plan, les frondaisons et le soleil faisant ressortir les nuances vertes de la végétation, superbe. De temps à autre, le lecteur peut repérer les effets spéciaux propres à l’infographie comme le dégradé pas toujours heureux de la couleur chair sur les visages. La narration visuelle passe d’un registre à l’autre avec une fluidité savoureuse, du drame intime, à la scène de massacre, de l’entretien à haut risque avec le roi, aux manigances suaves d’alcôve, avec régulièrement des éléments visuels qui attirent l’œil. Par exemple : l’Ogre discrètement caché dans le creux d’un tronc entre des racines entrelacées, un arbre rabougri accroché à un flanc rocheux, les déguisements mi-oiseaux mi-singes du roi et de ses compères, une vue de dessus de Bernard de Gaulejac en train de lire des manuscrits en plein pillage d’un château, une vue du ciel de grande ampleur de Paris, un envol de canards sauvages, un hommage au Death Dealer (1973) de Frank Frazetta (1928-2010), etc.



En attendant l’apparition de Jeanne d’Arc, au milieu du tome, les auteurs emmènent le lecteur au côté de l’Ogre et de Guillaume de Blamont. L’incipit du récit explicite la nature de l’ogre : Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Ils placent ces deux personnages à un point névralgique des forces à l’œuvre sur le territoire de la France, avec les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, les différents personnages historiques déjà mentionnés. La trame du récit comprend également des sous-intrigues, en particulier celle liée à la libération du père de Bernard de Gaulejac alors que ce dernier a déjà versé la rançon exigée par les Anglais, et des anecdotes comme celles du roi et cinq de ses compagnons déguisés en créatures mi-oiseaux mi-singes et leurs costumes qui prennent feu, sans oublier le langage corporel singulier de Gilles de Rais. Alors que Jeanne d’Arc fait son apparition, le lecteur peut voir en elle l’antithèse de l’Ogre (Jacques Sondrain). Ce dernier semble servir d’allégorie pour la guerre, en incarnant un innocent façonné par les circonstances, le résultat de l’évolution naturelle et de l’adaptation de l’enfant à un contexte de guerre, de carnages, de morts violentes et arbitraires, du règne de la loi du plus fort. Avec cette idée en tête, le lecteur réfléchit à ce que cela fait de Jeanne : une autre trajectoire d’évolution et d’adaptation ?


Encore une version de Jeanne d’Arc ? Certes, réalisée par un scénariste chevronné ayant maintes fois fait ses preuves dans des séries historiques où il imprime toujours sa marque personnelle, et un dessinateur à l’investissement qui en impose par l’ampleur de son implication, la richesse de ses planches et la variété de ses mises en scène. L’inclusion d’un personnage fictif incarnant l’adaptation de l’individu aux traumatismes de plusieurs décennies de guerre. Une jeune péronnelle mystique représentant une inconnue pour tout le monde. Un vrai souffle épique.



jeudi 18 juin 2026

Un Roi sans divertissement

Le regard d’un homme cherche toujours les occasions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui peut s’apprécier sans connaissance du roman originel. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-six planches de bande dessinée. Il se termine une postface rédigée par le scénariste en avril 2021, agrémentée de trois dessins originaux, l’un représentant l’écrivain Jean Giono (1895-1970), une autre un hêtre majestueux, et la dernière Giono lisant la présente bande dessinée à sa table de travail avec le capitaine Langlois assis de l’autre côté du bureau, près de l’âtre.


Dans la région du Trièves, au pied des Alpes, le narrateur avait été invité par Mme Tim. Il ne pouvait pas refuser. La femme du capitaine de Louveterie vous pensez ! Et puis surtout, elle avait connu Langlois. En personne. Alors, lui qui se posait beaucoup de questions sur ce bien étrange personnage, il s’est dit que l’occasion était trop belle et qu’il ne devait pas la rater. Mme Tim est une créole fine, longue, toujours belle et lente. Comme un après-midi de fin juin. Son mari, Urbain Timothée, était revenu du Mexique avec une belle fortune qui lui avait permis d’acheter ce château à Saint-Baudille. Le mari, on n’allait pas le voir souvent. Mais, pour ce repas dans la grande salle, repas d’accueil, repas d’amitié, il était présent. On lui a fait visiter le château. Il a posé quelques questions. À chaque fois, Madame Tim lui répondait : attendez, vous allez voir. Et il a vu la salle de théâtre. Et, il l’avoue, il a été impressionné. Il y avait imprimée sur le rideau de la scène une grosse figure aux yeux vides et à la bouche ouverte en passe-boules. Celle bouche l’attirait, il s’est dit qu’elle allait lui raconter des histoires passionnantes. De celles qui lui permettraient d’y voir un peu plus clair. Et il n’a pas été déçu. La bouche s’est mise à parler, les rideaux se sont écartés. Mme Tim lui murmure à l’oreille, il y a un prologue. La scène se passe dans les bureaux de la gendarmerie rurale de Clelles. Et l’homme que l’on voit écrire à sa table, c’est Langlois.



Un gendarme vient rendre compte au capitaine Langlois qui est en train de travailler à son bureau. Il lui montre une missive qui vient des gens du village de Lalley, il semble qu’il y ait un gros problème. Il continue : des disparitions dans le village, des traces de sang, il semble qu’un détraqué s’attaque aux villageois. C’est la panique ! Le capitaine lit la lettre : Envolés sans laisser des traces, lesdits Marie Chazotte et un certain Bergues, on a tenté aussi d’étrangler Georges Ravanel, sauvé de justesse par son père. Langlois exprime son avis : C’est sérieux. Il n’y a pas à hésiter, ils doivent intervenir. Il veut six gendarmes avec lui. Le gendarme lui indique qu’il va arranger ça, il souhaite savoir s’ils partent pour longtemps. Le capitaine répond : Le temps qu’il faudra, on bougera, c’est l’essentiel. Mme Tim explique à son hôte : ils vont passer au premier acte. L’action se situe au café de la Route, tenu par Clara, qui travaillait à Grenoble avant de se retirer à Lalley avec ses quelques petites économies.


Troisième collaboration entre ce scénariste et ce dessinateur dans la veine littéraire, après Le chien de Dieu paru en 2017 et Nez-de-Cuir paru en 2019. La première relevait de la biographie imprégnée de la tonalité littéraire de l’écrivain, le second de l’adaptation d’un roman. Quelle que soit sa familiarité avec l’œuvre originale, le roman Un roi sans divertissement (1947), le lecteur peut se trouver un peu déconcerté par le début. Un homme non nommé qui se rend au château de Saint-Baudille : ça ne ressemble pas au début du roman. En outre, le voyageur se retrouve à côtoyer Mme Tim, un personnage du roman, et son mari, et à s’assoir dans leur théâtre privé au sein de leur château, pour regarder une pièce de théâtre qui correspond au roman. Une histoire dans l’histoire. Et puis la représentation du voyageur intrigue : soit avec ses connaissances personnelles, soit en effectuant une rapide recherche, le lecteur l’identifie : l’écrivain Jean Giono. Il s’agit donc d’une mise en abîme, effectuée par les bédéastes : ils mettent en scène l’écrivain qui se rend sur les lieux où vont se dérouler, ou plutôt où se sont déroulés les faits qu’il relatera dans son roman, ou qu’il a relaté, cette temporalité devenant un peu difficile à établir. Quoi qu’il en soit, le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une adaptation littérale du roman.



En conséquence de quoi, le lecteur peut envisager deux lectures différentes de cette bande dessinée. La première consiste à apprécier l’histoire pour elle-même. De ce point de vue la mise en scène avec la visite au château apparaît un peu gauche et superfétatoire, et la dernière page de la bande dessinée également. Le récit se focalise alors sur le capitaine Langlois et son étrange chemin de vie : une enquête sur une série de meurtres, une installation dans la région du Trièves, une chasse au loup, une relation aux femmes assez ténébreuse. De ce point de vue, la narration visuelle emmène le lecteur dans ladite région, pour commencer dans le village de Lalley. Le dessinateur commence par en montrer la rue principale sous la neige des maisons traditionnelles, une église en arrière-plan, des ouvriers en train de s’affairer, vraisemblablement des menuisiers. Par la suite, le lecteur prend également le temps de regarder les volets fermés de ces mêmes maisons à la tombée de la nuit, la façade du café de la Route où réside Langlois, les bois alentours. Puis la filature du capitaine l’amène dans le village de Chichilianne : ses maisons traditionnelles, un autre café (le café du Corréard). Ses pérégrinations le conduisent au château de Saint-Baudille, dans un village du Diois, et quelques rues de Grenoble. L’artiste se montre très impliqué dans les autres dimensions de la reconstitution historique, que ce soient les tenues vestimentaires (y compris les uniformes), les outils et ustensiles du quotidien, les meubles aussi bien dans une maison modeste que dans un château, les pistolets de Langlois, ou encore les chasubles du curé et l’ostensoir.


La seconde réside dans l’évocation d’une région et d’une époque. L’écrivain appréciait cette région naturelle du sud de l'Isère, dans les Alpes françaises. Les auteurs lui font honneur de manière organique, sans en faire un personnage de premier plan, plutôt un rôle muet de première importance. Tout commence avec ce château comme situé sur un plateau, aux pieds des montagnes enneigées. Puis en planche dix, vient cette vision de la lisière de la forêt enneigée, puis avec les flocons tombant doucement : un paysage tranquille et mutique, indifférent à la présence humaine. En planche quatorze, le lecteur découvre l’arbre de Frédéric, qualifié d’Apollon de Citharède des hêtres, un arbre à la ramure magnifique, aux branches épaisses et solides, cachant une sorte de nid creusé dans une épaisse branche, ou comme un berceau, ou un cercueil. Les deux personnages ont aperçu la silhouette du meurtrier et ils se lancent dans une filature discrète, une balade de quatre pages dans les chemins enneigés de la forêt, puis dans sentier de montagne qui finit par longer une crête toujours recouverte de neige, pour redescendre vers un autre village. Le lecteur admire les paysages blancs, et sent l’air froid dans sa gorge et ses poumons. Il a encore l’occasion de se promener une nouvelle fois dans les bois enneigés à l’occasion d’une battue pour traquer un loup et mettre un terme au carnage qu’il effectue parmi les troupeaux. Dans un autre passage, Langlois revient à Lalley à l’occasion du printemps ce qui donne lieu à de superbes paysages de la campagne de moyenne montagne.



Avec ces deux facettes de la réception de l’œuvre, le lecteur peut éprouver une vague sensation de rester sur sa faim. La région bénéficie d’une mise en valeur amoureuse, intégrée de manière organique au récit, et ce dernier présente un personnage dont le comportement reste inexplicable, si ce n’est pour la citation de Blaise Pascal (1623-1662) dans sa forme complète : Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Pour pouvoir pleinement apprécier cet hommage au livre, il vaut mieux en avoir quelques connaissances, et même en avoir lu quelques pages. Cela permet de constater à quel point les auteurs se tiennent à distance du texte, ne cherchant aucunement à en reproduire la qualité littéraire, même dans les cartouches de texte. Ce constat donne tout son sens à la séquence d’ouverture et aux pages finales mettant en scène l’écrivain lui-même. Cela fournit également les éléments nécessaires pour comprendre le comportement du personnage principal. Outre une version très expurgée de l’intrigue et un arrangement avec le personnage de Saucisse (devenue Clara), une connaissance superficielle du livre explique la fascination du sang sur la neige, ainsi que celle pour le meurtrier ou le loup. Langlois devient alors un être humain sans divertissement, et aussi un homme déconnecté de ses semblables, faisant ce qu’il faut pour survivre dans les étendues désertes et glacées. Sans ces connaissances, la perception de la violence comme sensation séduisante et divertissante reste masquée, ainsi que la lutte de Langlois pour s’intégrer à une société civilisée et s’y maintenir. Les quatre pages de fin mettant en scène Giono peuvent également s’avérer frustrantes : un hommage à l’écrivain, une mise en scène mettant élégamment en lumière ces choix d’écrivain, et aussi une frustration de trop peu, le mot de la fin arrivant abruptement : À présent, tout est dans tout.


Une adaptation peut-être trop condensée de l’œuvre originale, avec des raccourcis et des péripéties réaménagées, conservant tout le mystère du personnage, tout en dépouillant trop les constructions symboliques. D’un autre côté, la narration visuelle constitue un magnifique hommage à la région des Trièves, ainsi qu’une solide reconstitution historique, et transmet la sensation d’individu indéchiffrable qu’est Langlois. Les auteurs rendent un hommage sophistiqué à Jean Giono et à ses choix d’écrivain, dans une approche ambitieuse qui aurait mérité plus de pages pour se déployer pleinement.



jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.

jeudi 21 mai 2026

Le chien de Dieu

Et il ne faut jamais oublier que la vérité de ce monde, c’est la mort.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie d’autant mieux avec une connaissance préalable sommaire de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-sept planches de bande dessinée. Il se termine par une citation de Drieu La Rochelle extraite d’un texte paru dans la Nouvelle Revue Française de mai 1941 : Il y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur des choses. Au moyen-âge il aurait été dominicain, chien de Dieu.


Louis-Ferdinand Céline se trouve dans son pavillon de Meudon à sa table de travail. Il entend le discret bruit de pas des jeunes danseuses, et le tonnerre. Son flux de pensée : Grâce et légèreté c’est ainsi qu’il devrait être le monde. Mais le monde n’est que vacarme et insultes ! C’est le tonnerre, dit Lucette. Lucette, c’est elle qui leur apprend. Qui les rassure aussi. Il faut comprendre, le tonnerre, ça ne s’incruste pas, ça se laisse oublier… C’est pas comme le canon. L’ai-je entendu, celui-là. Sa gueulante qui vous rappelle à l’ordre, ce sera bientôt mont tour, mon grand… J’ai survécu, moi… Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… Un réfractaire… Je résiste ! Mais je me laisse emporter… Le cours se termine… Faut que je sorte les poubelles… Y passent tôt le matin… C’est nouveau, ça… Rien que m’emmerder… J’en suis certain… Mais je résiste… Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce pas ? Au lourd, au plat, au vulgaire, à toutes les magouilles possibles et imaginables… N’empêche… C’est vrai que ça claque comme un coup de canon.



Le cours de danse se termine : Lucette les libère et les enjoint de se dépêcher de rentrer, il va pleuvoir. Elle s’adresse à l’une d’elle, lui faisant observer que c’est la troisième fois que Solange manque les cours, elle souhaite savoir s’il y a un problème. La demoiselle lui répond qu’elle est malade, qu’elle ne plus sortir, qu’elle ne sait pas si c’est grave, mais que ses parents sont inquiets. Le flux de pensée reprend son cours : Ah ! Les fillettes ! Les ballets… Coppélia, Le lac des cygnes… Y a que ça ! … Décoller enfin du sol… Oublier cette misérable pesanteur qui nous courbe, nous avilit… J’en ai connu une dans le temps qui dansait également… Une fée… Une vraie fée… Avec de longues jambes qui vous accrochaient le cœur. Elizabeth, qu’elle s’appelait. Elizabeth Craig. Ils s’étaient rencontrés à Genève, devant l’étalage d’une librairie. Depuis, elle l’attendait, pour l’emmener loin, plus loin à chaque fois… Louis-Ferdinand s’approche d’elle qui se tient adossée à un mur, et lui dit : Joli costume. Elle répond avec le sourire aux lèvres : Costume de scène, certains y sont sensibles… Un admirateur qui était présent dans la salle pendant les répétitions, s’approche.


Une bande dessinée pas facile : pas facile à réaliser, pas facile à aborder… et très facile à lire. Les auteurs ont choisi de mettre en scène un écrivain dont la postérité est tiraillée entre un auteur d'une stature exceptionnelle, au rôle décisif dans l'histoire du roman moderne dixit George Steiner, 1929-2020, érudit, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe, spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, et un antisémite écrivant les pires horreurs ce qui lui a valu d’être frappé d’indignité nationale, après la seconde guerre mondiale. Le récit commence en 1961, pour s’achever avec sa mort, en revenant sur des moments importants de sa vie. Le lecteur n’ayant jamais lu une ligne de cet écrivain suit le récit sans difficulté aucune, prenant au pied de la lettre ce qui lui est montré, que ce soit dans la reconstitution historique visuelle, ou que ce soit dans les moments racontés, les relations avec des personnalités de l’époque, ses avis très tranchés sur sa relation avec son éditeur, ses activités d’écriture et de médecin. Il relève des éléments biographiques, en particulier son service en tant que maréchal des logis lors de la première guerre mondiale, ainsi que l’obtention du prix Renaudot en 1932 pour Le voyage au bout de la nuit. S’il est familier de l’œuvre de Céline, il repère les éléments biographiques, qui rentrent en résonnance avec ses œuvres, ainsi que pour partie son style littéraire si particulier, avec les points de suspension. Dans les deux cas, il constate que l’antisémitisme de l’auteur est clairement affiché, sans être remis en cause, avec une légère mise en perspective.



Pour peu qu’il ait déjà entendu parler ne serait-ce qu’une fois de cet écrivain, le lecteur a déjà en tête son visage, qui correspond aux dernières années de sa vie. Il retrouve ces traits familiers sous la plume de l’artiste qui, au vu de la période considérée, avait facilement à sa disposition les éléments d’archive. Dès la première page, avec une case consacrée à la guerre de 14-18, le lecteur comprend que la reconstitution historique va se structurer en deux : la période du présent du récit, c’est-à-dire 1961, et les périodes d’avant de la première à la seconde guerre mondiale. En fonction de son âge, il peut être plus ou moins familier avec les décors de banlieue du temps contemporain : le pavillon, la ville de Meudon, des rues de Paris, un autre quartier de Meudon. Il apprécie aussi bien les façades qui n’ont guère changé, les tables et les chaises d’une terrasse de café déjà frappées du style Paris, les arbres d’alignement, les péniches, une serre de jardin, des rues pavées, les modèles de voiture, les tenues vestimentaires, etc. Il regarde avec la même curiosité nostalgique les intérieurs : les nappes en plastique, le grand bureau en bois, le manteau de cheminée, une armoire bibliothèque avec des portes vitrées, un téléphone à cadran en bakélite, une boîte à gâteaux en fer blanc, une cage pour le perroquet, le grand bol à rayure, les bésicles, etc.


Le dessinateur se met au service d’un scénario comportant une dimension littéraire, comprenant des extraits issus des œuvres et des lettres de l’auteur, recueillies dans Romans I, II, III, IV, et dans Lettres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Il reconstitue les autres époques du passé, dans un registre parfois réaliste, parfois onirique : la charge des 12e Cuirassiers fonçant vers la mort sous la mitraille, sabre au clair dans une ambiance crépusculaire, puis le maréchal des logis Destouches faisant avancer son cheval au pas dans les décombres d’une ville en ruine ravagée par la guerre, la macabre montée dans la galère de Caron où les soldats morts de la première guerre mondiale sont en train de ramer, les éventrés, les fusillés, éclopés, perclus de première classe… L’artiste sait concevoir des mises en scène permettant de rendre plausibles des séquences extraordinaires. Il y a cette relation saphique sous les yeux de Céline jeune, préférant la position de voyeur, plutôt que de participer, laissant entrevoir la position de l’écrivain se tenant en dehors du monde pour mieux l’observer, en dehors de la vie pour mieux en jouir. Il y a également ce repas en février 1944, dans l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, chez Otto Abetz qui reçoit quelques vieilles connaissances. Le dessinateur reconstitue avec conviction le décor rupin, l’hôtel particulier, la salle de réception avec ces bougeoirs, ses tableaux à la gloire d’Adolf Hitler et du troisième Reich, les invités se livrant à ce rituel social avec toute la dignité guindée de rigueur. Et puis l’exaspération de Céline qui se lève, se lance dans un discours entre diatribe et délire, entraînant dans son sillage son ami Gen Paul (1895-1975, Eugène Paul), lui -même exécutant un numéro littéralement suicidaire : des pages inoubliables.



De séquence en séquence, l’expérience de lecture combine dans chaque scène, les pensées de Céline à partir des extraits de ses œuvres et de ses lettres, et l’évocation de moments de sa vie à l’évidence très documentés. De nombreuses personnalités sont ainsi évoquées : Gaston Gallimard (1881-1975) fondateur des éditions Gallimard, Arletty (Léonie Bathiat, 1898-1992) actrice, Henri Mahé (1907-1975) peintre, décorateur et réalisateur français, Georges Simenon (1903-1989) écrivain, Elizabeth Craig (1902-1989) danseuse américaine, Robert Denoël (1902-1945) et l’anecdote du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (1936), l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) avec l’évocation de Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731), Roger Nimier (1925-1962) écrivain français, chef de file du mouvement littéraire dit des Hussards. Le lecteur fait connaissance avec un être humain dans tout ce qu’il peut avoir de paradoxal, entre misanthropie assumée et bonnes actions pour certaines désintéressées, amour de l’art jusqu’à se tuer à la tâche et avidité de reconnaissance très intéressée, attention portée au bien-être des personnes autour de lui y compris des inconnus et antisémitisme des plus abjects. Même le néophyte peut ressentir la personnalité qui se dégage des œuvres de cet écrivain hors norme, se faire une idée sur cet individu complexe, méprisable et admirable. De ce point de vue, les auteurs atteignent leur objectif : s’interroger et communiquer leurs questions sur l’être humain qu’a pu être cet auteur. Ils ne transigent avec aucune des accusations portées contre lui. Ils évoquent son expérience de combattant de la première guerre mondiale de manière imagée, la réalité de ce qu’un homme peut ressentir devant un tel étalage de destruction, de massacre, tout en ayant lui-même éprouvé l’exaltation de se lancer dans un combat sur un champ de bataille. Cette morbidité trouve sa contrepartie dans la pratique de la médecine, dans la grâce et la beauté des jeunes danseuses, dans les amitiés, dans l’amour de Lucette Destouches.


Une bande dessinée agréablement accessible au néophyte, et intéressante également pour le connaisseur de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline. L’artiste fait œuvre d’une solide reconstitution historique, combinée à une narration visuelle vivante intégrant avec naturel les éléments littéraires, et les séquences exaltées, comme terre à terre. Il porte le scénario mêlant moments documentés et courts extraits choisis d’œuvres, pour faire un être humain créant des romans passés à la postérité : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D'un château l'autre (1957), Bagatelles pour un massacre (1937), Normance (1952). Complexe et convaincant.



jeudi 7 mai 2026

Les Révoltés

Et les souvenirs et les regrets se sont éveillés au frottement de l’aube.


Cette intégrale regroupe les trois tomes initialement parus en 1998, 1999 et 2000, ainsi qu’une histoire courte de seize pages qui met en scène le personnage principal de la série. Elle a été publiée en 2008, dans le cadre d’une opération plus vaste de réédition en intégrales des œuvres de ce scénariste chez cet éditeur. La bande dessinée a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, et par Marc Malès pour les dessins et les couleurs. Le premier tome comporte quarante-sept planches, le second quarante-six et le troisième quarante-six également. L’intégrale débute avec une introduction du scénariste d’une page, écrite en septembre 2008, dans laquelle il évoque sa frustration à ce que les Révoltés soit initialement paru en trois tomes, alors qu’il l’a écrit comme un récit complet, un roman graphique. Et il rend hommage au travail accompli par le dessinateur qui non content d’assumer un tel chantier, l’amplifia.


Oiseaux de proie, d’acier, qui attendent dans un bruit d’enfer. Leurs becs frappent sans relâche les résolutions passées, cette suie noire qui encrasse les âmes. Dans un champ d’immenses derricks, Jimmy conduit sa voiture à fond, tout en picolant à même le goulot de sa bouteille. Il enfonce la pédale de l’accélérateur à fond. Il entre dans la forêt, forêt peuplée de cauchemars, de monstres avides de le croquer… Chouette ! Il s’amuse enfin ! Il lâche le volant, plus la peine d’y toucher, la voiture sait où elle doit te conduire… Il a bourré le coffre arrière d’explosifs. Il veut un vrai feu d’artifice comme au temps de son enfance, un temps où les oiseaux noirs ne croassaient pas encore à la fenêtre de sa chambre… Et il pousse son dernier cri… Son nom à elle arraché à son cœur…



James B. Sterling. Fils du millionnaire Oliver Partridge Sterling et de Oona de Beurs. Une sœur Blanche. Études interrompues à Baltimore Institute of Technology. Scandale étouffé après intervention de Mrs de Beurs. Remise d’un chèque d’un million de dollars à l’Institut. Membre du conseil d’administration de la Sterling Oil Co. Fondé de pouvoir de la De Beurs Bank of Atlanta. Démobilisé pendant la guerre pour troubles nerveux. Marié à Patsy Kleinberg. Divorcé. Pas d’enfant. Mort dans un accident de voiture, le 23 juillet 1951. Manhattan, Waldo Harland est réveillé par la sonnerie du téléphone. À l’autre bout, une voix lui annonce la mort de Jimmy. Comment ? Accident de voiture, lui est-il répondu. Il raccroche. Pendant quelques secondes, le monde s’arrête de tourner. Sa chambre grince sur son axe, tout va s’écrouler. Faut qu’il sorte. Dehors, il grille une cigarette. Il est seul. L’aube se lève, la journée sera chaude. Une journée sans Jimmy. Il ne parvient toujours pas à y croire. Soudain, il sait ce qu’il doit faire : il faut qu’il contacte Blanche. Une voiture s’arrête devant lui et il se lève des marches du perron sur lesquelles il était assis. Depuis le siège de conducteur d’une magnifique décapotable, Bellita Bonney lui demande de lui faire un café. Elle en a besoin.


La couverture ne laisse pas beaucoup de doute : un polar servi bien noir ! Et certainement un peu glauque également. La deuxième planche mentionne l’année du suicide de Jimmy : 1951. À la fois dans le récit et dans les images, le lecteur peut relever les marqueurs de l’époque : les belles américaines (les voitures), les tenues vestimentaires (les costumes élégants de ces messieurs et les robes de ces dames), le champ de derricks, la cigarette très présente, jusqu’à l’apparition d’Errol Flynn (1909-1959) dans l’histoire supplémentaire, ou encore la mention de Katharine Hepburn (1907-2003). Tout du long du récit, le lecteur peut également relever les artefacts propres à une facette de la mythologie des États-Unis. En vrac, : des bottes en peau de crocodile, le pétrole, les théâtres et les salles de cinéma de Broadway, les tripots, les trains interminables passant dans des paysages naturels magnifiques et transportant des hobos, l’argent omnipotent, la richesse matérielle au travers de son hydravion personnel (magnifique amerrissage dans une zone naturelle boisée et montagneuse), les initiales du magnat sur tous les wagons (OPS pour Oliver Partridge Sterling), la présence des armes à feu, la chanteuse de jazz ou de blues, la pêche à la dynamite dans un lac, le diner routier avec ses hamburger, le racisme, les affrontements brutaux lors d’une charge de la police, les petites villes de l’Ouest, les risques de l’activisme syndicaliste, etc. À l’évidence, les auteurs rendent hommage à cette mythologie qui leur est familière.



Cette mythologie nourrit l’intrigue : un jeune homme issu d’une classe défavorisée et d’une famille violente (sa mère a tué son père devant ses yeux, puis elle est morte étouffée par l’amante), qui s’intègre de manière inopinée dans une riche famille, dont les jeunes adultes ont des comportements déviants rendus possibles par la richesse à leur disposition. L’artiste se trouve à l’aise quel que soit l’environnement. Il les représente dans une veine descriptive et réaliste avec un haut niveau de détails, ce qui donne une reconstitution historique tangible, plausible et très concrète. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’attache et en savoure une composante ou une autre, et vraisemblablement plusieurs. La première case, de la largeur de la page, met en valeur ce champ de derricks, avec un beau ciel chaud. En planche cinq, Harland marche tranquillement dans une rue pavée de New York, avec une vision des immeubles massifs. L’arrivée du train de marchandise dans une zone de déchargement fait apparaître la perspective interminable des wagons, qui contraste totalement avec le wagon privé isolé sur une autre voie de la famille Sterling. Puis le lecteur ressent le plaisir ineffable des grands espaces naturels avec l’amerrissage de l’hydravion privé, ou plus tard l’isolement de la barque isolée sur le même plan d’eau et la baignade dans le plus simple appareil, la multitude de patineurs sur le Wollman Rink de Central Park à New York, un champ de neige s’étendant à perte de vue, ou encore une fuite éperdue à travers champ, etc.


Le lecteur peut être plus sensible à des éléments urbains ou des intérieurs. L’aménagement de la cuisine du petit appartement newyorkais de Harland, la table de poker dans un tripot, l’opulente propriété des Sterling semblant être la célèbre Fallingwater House de l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) en Pennsylvanie avec le placard à fusils du patriarche ou la petite cabane plus rustique dans les bois, la chambre spartiate de l’établissement dans lequel Blanche a été internée, la piscine de la demeure d’Oona de Beurs, la salle de restaurant huppé et hors de prix, les champs de course, etc. L’implication de l’artiste se situe au plus haut niveau tout du long de l’ouvrage, assurant une immersion de tous les instants pour le lecteur. La narration visuelle emmène avec elle le lecteur dans ce qui se semble être un reportage sur le vif, avec des prises de vue adaptées à la nature de chaque séquence. Il peut aussi bien s’agir d’une succession de cases montrant différents instants d’une même scène de façon factuelle, sans effet particulier, que de cadrages appuyés ou resserrés pour un instant crucial ou dramatique. L’artiste joue discrètement avec les aplats de noir : ceux-ci pouvant jouer le rôle d’ombres portées naturalistes, ou parfois gagner un peu en consistance pour souligner un moment plus noir, des pensées sombres, un geste destructeur. Le lecteur remarque également que le dessinateur utilise parfois un effet de type objectif fisheye, pour montrer d’une part que les émotions amplifient tout et aussi que l’environnement des personnages s’étend bien au-delà de ce qu’ils conçoivent.



Un polar bien noir : oui, il y a de cela. Au fur et à mesure, il apparaît que la démarche des auteurs participe d’un hommage à une culture qui les a marqués, les a nourris, qu’ils ont perçue comme une mythologie. De ce fait, il y voit d’abord un exercice de style : faire ressentir au lecteur ce qui leur a plu dans cette forme de littérature, dans cette forme de cinéma (plutôt la deuxième option car le récit contient des références cinématographiques, et le personnage principal est un scénariste pour le cinéma et le théâtre). Pour autant, la dimension polar est également présente. Le rapport de force social se fait sentir : dans la domination exercée par le patriarche et magnat sur sa fille et sa femme, dans sa façon de considérer les autres comme des laquais jetables, et aussi dans son incapacité totale à s’occuper de son fils d’une manière ou d’une autre. Et encore dans sa volonté à mettre la main sur l’enfant de sa fille pour l’avoir sous son contrôle également. Il ressort également cet état d’esprit si particulier dans les polars de cette époque : les personnages principaux ont conscience de vivre dans une société dont les règles sont truquées, qu’ils ne pourront pas changer, sans qu’il leur soit possible pour autant de se résigner à l’injustice. Les auteurs jouent avec ce sentiment d’injustice, à commencer par le titre : Les révoltés. Ils prennent l’attente du lecteur à contrepied, car le premier révolté est le fils de famille riche à la conduite irresponsable de bout en bout, un rebelle sans cause. Ce choix semble vouloir tourner en dérision l’idée même de révolte. Le comportement de révolte de ce privilégié est entièrement autocentré, sans velléité aucune de remettre en cause l’ordre établi. Elle naît de la souffrance de l’inadéquation personnelle à sa situation sociale. Toutefois, le lecteur peut conserver à l’esprit cette notion de révolté, et identifier en quoi le comportement de Waldo Harland comporte sa part de révolte, dépourvue de grandiloquence, très pragmatique, quelle part d’humanisme il conserve, comment elle s’exprime et ce qu’il accomplit qui est en son pouvoir.


Un polar aux États-Unis dans les années 1950, avec un scénariste issu d’un milieu modeste essayant de survivre à l’argent et à la folie d’une riche famille. Une narration visuelle extraordinaire par la qualité de sa reconstitution, par sa capacité à assimiler et tirer le meilleur parti de la mythologie visuelle de cette époque et de ce pays. Un scénario alambiqué comme il se doit pour un roman policier de ce genre, respectant les codes à la lettre. Une intrigue utilisant les artifices du genre avec respect et compétence… Et en creux, une histoire plus personnelle, une révolte qui ne participe pas du spectacle, nourrie par des valeurs morales pragmatiques. De la belle ouvrage.



jeudi 23 avril 2026

Sang-de-Lune T06 Lise et le boucher

… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.


Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.


Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…



Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.


Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.


Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.


Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.


En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.