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jeudi 23 avril 2026

Sang-de-Lune T06 Lise et le boucher

… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.


Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.


Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…



Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.


Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.


Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.


Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.


En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.



jeudi 9 avril 2026

Sang-de-Lune T05 Sang-Délire

Le jardin fut laissé à l’abandon. La porte étroite ne devait plus se rouvrir.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 4 : Rouge-Vent (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée.


Elles étaient trois à se retrouver dans le jardin du couvent après les heures de cours. Trois fillettes qui s’aimaient, trois fillettes qui n’avaient jamais passé la porte étroite. Cette porte donnait à l’extérieur sur un petit sentier qui s’enfonçait dans la plaine avant de mener à la plage. Elle était en bois, rouillée, condamnée par un verrou. Elle ne devait plus être employée depuis longtemps. Les fillettes étaient les seules pensionnaires du collège. Elles étaient toutes trois orphelines. Mais la vie ne pesait pas encore. Lise et Sophie couraient à perdre haleine jusqu’aux frontières de leur petit royaume. Et Clara fendait les airs comme si elle voulait se faire attraper par la main d’un ange. C’était le bonheur… Quand les grandes personnes ne s’intéressent pas encore à vous… Les saisons passaient. Les fillettes grandirent. Le monde extérieur semblait les ignorer. Sauf une fois, en hiver… Il neigeait. Un homme au manteau sombre s’était présenté au couvent. Il cherchait une enfant qui correspondait au signalement de Clara. On cacha la fillette qui jamais ne sut que quelqu’un la cherchait. Le visage de l’homme était dur, sans pitié. Ses petits yeux furetaient sans cesse derrières ses grosses lunettes. Il s’appelait Carcanpoix. L’homme repartit. Vint le printemps, et avec lui un nouveau petit pensionnaire qui montra son museau aux premiers beaux jours. Un adorable renardeau qui avait perdu, lui aussi, ses parents. Le supérieur du couvent décida qu’il pouvait rester. Il devint le meilleur compagnon de jeu des fillettes. Il semblait ne pas avoir peur d’elles. C’était l’été. Le dernier été avant que la porte ne s’ouvre…


Un vieil homme s’occupait du jardin. Il se faisait parfois aider par son fils. Le jeune Lechat avait dix-neuf ans. Il remarqua une silhouette sous une voûte, qui semblait l’observer. Sophie était la moins timide des trois. Et comme Lechat était le premier garçon qui s’offrait à son regard, elle laissa vagabonder sa curiosité, attentive aux gestes du garçon, à ses mines en coin qui la désarçonnaient parfois. Et par un matin d’été alors que trombes d’eau tombèrent subitement sur la région, elle se retrouva dans les bras du garçon. Sa robe lui collait à la peau. Lechat avait une lueur étrange dans les yeux, une lueur qui le perdait sur des sentiers qui lui faisaient peur autrefois… Chaque soir, le père et le fils devaient quitter le couvent. Les portes de l’immense bâtissent se refermaient derrière eux. Ils s’en retournaient vers leur misérable chaumière aux confins du village. C’est alors que naquit l’idée de rouvrir la porte étroite. La clé du verrou se trouvait glissé parmi d’autres à la ceinture de M. Malpropre, le concierge du couvent, un homme aigri par l’âge et qui faisait peur aux fillettes.



Le lecteur avait laissé Clara de Leyrac dans une mauvaise situation à l’issue du tome précédent : identifiée comme appartenant à la famille des Sang-de-Lune, dépossédé de son bébé et ayant perdu son chauffeur Guillaume. Il n’avait rien appris sur le Colonel, sur ses responsabilités, son lien avec la jeune femme, ou ses commanditaires. La mythologie interne de la série s’était épaissie avec des révélations sur la famille Sang-de-Lune, et la possibilité d’un lien de Clara avec elle. Le lecteur contemporain sait que la série compte six tomes et il se retrouve un peu surpris par l’apparition de nouveaux personnages à un tome de la fin : Lise et Sophie, le jeune homme Lechat, le frère Salvatien, tout en ayant été averti par le titre du tome du nouveau Sang-de-Lune : Sang-Délire. Il se trouve un peu déstabilisé par le mode narratif des dix premières planches : un texte copieux qui semble porter toutes les informations. En fait, les cases montrent les personnages et les lieux, leur donnant une consistance absente dudit texte. Le lecteur se dit alors que le point focal du récit s’est à nouveau déplacé : le premier rôle étai tenu par les Sang-de-Lune successifs dans les trois premiers tomes, puis par Carcanpoix dans le quatrième, et ici Clara de Leyrac devient le personnage principal. Sang-Délire est un savant fou archétypal, obsédé par les trépanations qui lui permettraient d’accéder au mécanisme premier, au rouage initial. Aucune nouvelle information sur le Colonel.   Un nouveau chauffeur s’offre fort opportunément pour conduire Clara. Et les auteurs lèvent le voile sur ce qu’il advint d’Éléonore d’Arcombe.


Dès la séquence d’ouverture, le lecteur se trouve immergé dans un endroit aux caractéristiques détaillées, décrit avec soin, reflétant un investissement conséquent pour le faire exister de manière plausible et descriptive. La grande propriété du couvent avec son mur d’enceinte en pierres sèches, son terrain colonisé par les herbes folles, le superbe arbre au premier plan avec son feuillage teinté de rose, et un oiseau de mer battant des ailes, indiquant la proximité de l’océan. Puis la petite porte de bois, la balançoire rudimentaire accrochée à une branche de l’arbre. L’évolution de la flore en fonction des saisons. Les réserves de bois de chauffage, l’appentis sous lequel se réfugient Sophie et Lechat pendant la pluie. L’aménagement spartiate de la chambre de M. Malpropre. Etc. Plus tard dans le récit, Clara de Leyrac se fait sciemment interner dans le couvent De Leyrac, qui remplit la fonction d’asile, une propriété beaucoup plus imposante. En suivant les personnages, le lecteur peut en visiter de nombreuses pièces, toutes avec une hauteur sous plafond imposante, et des murs en pierres de taille. La salle d’opération du docteur Korvo décorée de nombreux crânes humains. La chapelle avec ses colonnes et ses tableaux. Les couloirs souterrains voûtés et leur sol en terre. Une sorte de salon avec deux canapés, une table basse, un bel âtre, et des tentures en forme de rideau sur les murs pour couper le froid. Puis la gigantesque bibliothèque avec ses rayonnages s’élevant à plusieurs mètres de hauteur, avec ses échelles en bois pour accéder aux plus hauts, à nouveau dans une salle aux dimensions gigantesques avec des murs de pierres et des colonnes.


Au vu du texte qui court dans les premières pages, le lecteur éprouve la quasi-impression que les images en deviennent superfétatoires. En prenant un instant de pause, il se rend compte que l’interaction entre récitatif et images fonctionnent pleinement : les cases donnent à voir ce qui est implicite dans le récit, comme la réalité des lieux, ou le comportement des personnages. Le lecteur peut voir les émotions de la jeune Clara : le plaisir simple et premier degré de la balançoire, le trouble de Sophie et de Lechat se serrant l’un contre l’autre, le plaisir d’une toute autre nature de M. Malpropre à l’idée d’assouvir le désir ardent auquel il est en proie en se servant un verre de poire. Le regard vide de Clara adolescente alors qu’elle est sous l’emprise de Carcanpoix. Le comportement un peu théâtral du docteur Korvo, en phase avec ses obsessions qui lui valent le surnom de Sang-Délire. Etc. En outre, la narration visuelle sort rapidement de la succession de vignettes montrant un instant, pour passer régulièrement en mode séquence : Clara qui manque de se faire écraser par une voiture roulant à toute allure, frère Antoine recueillant les dernières paroles de frère Romuald tourmenté par la culpabilité, Clara caressant le renard Néan pour lui dire au revoir, le personnel de l’asile poursuivant un malade qui s’est évadé de sa cellule, dans les souterrains de l’asile, un vol de corbeaux s’abattant sur monsieur Loupe dans la bibliothèque, etc.



De temps à autre, le lecteur se rend compte que les ellipses du récit introduisent des solutions de continuité qui peuvent lui échapper. Ainsi il lui faut se montrer attentif pour bien distinguer Clara de Leyrac et Éléonore Arcombe, et ainsi en déduire à quelle époque du récit se situent les scènes afférentes. Il doit également faire preuve d’un peu plus de concentration pour bien distinguer certains personnages secondaires, comme le docteur Malepic, Lechat et monsieur Loupe. Les auteurs jouent avec les repères pour transcrire la sensation que les époques s’entremêlent, dans la continuité du thème du poids du passé, des répercussions inéluctables des actions des générations antérieures sur celle du temps présent. Le lecteur prend également conscience que devenue personnage principal, Clara de Leyrac conserve toute sa force de caractère. Elle était l’instrument de la chute des Sang-de-Lune dans les trois premiers tomes, et les événements du quatrième n’ont pas entamé sa combativité, elle se comporte en individu d’action, sa personnalité proscrivant le rôle de victime.


Les auteurs continuent également de filer d’autres thèmes dans leur série, de manière ponctuelle ou dans la longueur. Le lecteur ne s’attend pas forcément à une nouvelle référence littéraire, et pas dans le contexte de la chambre du responsable des clés du couvent : les poèmes de Sully Purdhomme (1839-1907), premier prix Nobel de littérature en 1901. En filigrane, est à nouveau évoquée la volonté des Sang-de-Lune d’instaurer une lignée pour leur famille à travers les dispositions prises par Sang-Premier. La malédiction de leur sang venant à se geler à l’approche de leur cinquante devenant alors une métaphore de la lignée qui risque de s’éteindre. Dans la force physique inattendue de Clara de Leyrac (elle neutralise à deux reprises un fou furieux armé d’un fin stylet), le lecteur est tenté d’y voir l’expression de sa motivation pour retrouver son fils, ce qui lui donne de la force. À nouveau, deux personnages plongent dans les archives pour comprendre ce qui se passe au temps présent, le passé configurant la vie des individus sur plusieurs générations. Plusieurs personnages sont tourmentés par la vérité : la volonté de la rétablir pour lutter contre les manipulations, et une forme de volonté morale de protéger l’innocente. Les auteurs donnent l’impression de vouloir établir une métaphore avec la porte fermée par laquelle passent les jeunes filles devenant sexualisées, abandonnant l’idée en cours de route.


La série continue d’évoluer de manière complexe. Certes un autre membre de la famille Sang-de-Lune passe de vie à trépas, pour partie du fait des actions de Clara de Leyrac, cependant il n’est pas possible de la rendre responsable de cette mort. La narration visuelle se montre descriptive et immersive à souhait : de magnifiques paysages et lieux, un dynamisme entraînant dans les scènes d’action, des personnages émouvants. L’intrigue progresse vers sa résolution dans le tome suivant qui est le dernier. Le scénariste continue de développer les thèmes de la série tels que la lignée familiale et les conséquences des actions des générations passées sur les vivants, tout en révélant progressivement d’autres fils de la trame de fond, semant parfois le trouble chez le lecteur. Intriguant.



jeudi 26 mars 2026

Sang-de-Lune T04 Rouge-Vent

En croyant défendre une cause juste, il a trahi la vérité.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 3 : Sang-désir (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


C’est pour demain !… Demain que retentira son premier cri !… L’évêque se penchera alors pour le prendre dans ses bras et le montrer au village… La liesse ne sera cependant pas immédiate. Il faudra connaître l’avis de l’aréopage. Les têtes de renard devront attendre pour sortir. Et puis, et puis, il est possible qu’ils envoient un des membres de leur famille. Ils ont encore le droit… Et leurs voix comptent double. Quelque part sur une côte déchiquetée, une église en haut d’une falaise, Blaise, l’assistant de M. Bérovald, pénètre à l’intérieur demandant avec hésitation s’il y a quelqu’un. Maître Carcanpoix lui répond qu’il est assis sur l’un des bancs, et qu’il commençait à s’inquiéter de ne pas le voir arriver. Blaise explique qu’il y avait des clients à la boutique, il est resté jusqu’à la fermeture pour ne pas éveiller les soupçons. Puis Blaise lui remet ce qui était convenu, ce qui satisfait entièrement son interlocuteur et il s’enquiert de sa commission et le notaire la lui remet comme convenu. Puis ce dernier demande au faussaire de se signer en sortant, car il veut croire que Dieu est de leur côté dans cette histoire, et il veut qu’Il le reste. Blaise obtempère, le regrettant immédiatement car l’eau dans le bénitier semble croupie. Il reprend son vélo pour rentrer en longeant le bord de la falaise. Il fait un malaise et tombe dans le vide vers une mort certaine.


Dans le château de la ville voisine, frère Antoine est appelé par un autre moine car la naissance vient d’avoir lieu. Clara de Leyrac vient d’accoucher d’un bébé, qu’elle nomme Mathias. La dizaine de personnes présentes dans la pièce semblent satisfaites et le père du monastère demande à monsieur Loupe d’écrire : L’enfant est né au sept de ce mois à sept heures sept. De Clara de Leyrac et de père inconnu. Le prêtre confie l’enfant à sa mère, alors que le frère indique qu’il représente les Sang-de-Lune auprès de l’aréopage qui doit statuer sur le sort de l’enfant. Le lendemain, un moine encapuchonné rencontre monsieur Bérovald qui lui remet un parchemin. Ce dernier explique qu’il a pu retrouver la même qualité de papier, la même encre. Et il s’est arrangé pour foncer certains symboles afin qu’ils se distinguent à peine du fond. Il a gratté certains mots, mais il a récrit dessus, ça ne devrait pas trop se voir. Le moine constate que l’encre a pâli à certains endroits et il demande à Bérovald de reprendre son travail, il lui reste un jour, puis il brûle page mal contrefaite. Après leur départ, un individu récupère cette page à demi-consumée. Dans l’abbaye, les moines se préparent à l’audition. L’un d’eux explique qu’il lui faut trois semaines, c’est le temps nécessaire pour réunir les documents indispensables à l’instruction. Un autre répond que c’est parfait, qu’il inscrira la première réunion de l’assemblée au début du mois prochain. L’aréopage comprendra six membres…



La dernière page du précédent tome introduisait une rupture avec le statu quo : à l’évidence, Clara de Leyrac allait procéder d’une manière différente pour la seconde moitié de la série. Effectivement, le titre du présent tome porte le nom d’une autre famille que celle des Sang-de-Lune, et fait référence à une autre famille. Après une séquence introductive de trois pages des plus cryptiques (le lecteur reconnaît une nouvelle itération de maître Carcanpoix, et apprécie les paysages côtiers de plus en plus réussis de la dessinatrice, cependant l’autre personnage n’est pas nommé et on ne sait pas ce qu’il remet au notaire), un nouveau-né est présenté au lecteur tenu par les pieds et la tête en bas, dans une chambre où une dizaine de personnes ont assisté à l’accouchement. Plusieurs moments mémorables sortant de l’ordinaire se succèdent : un rendez-vous secret dans une habitation rudimentaire en pierre, la présentation du nouveau-né à un groupe de renards de nuit dans la montagne, un moine effectuant des recherches dans une immense bibliothèque, un rendez-vous encore mystérieux dans une maison à deux étages dans un état de délabrement avancé isolée dans les dunes, un repas de fête en extérieur à l’occasion d’une communion, un combat avec un crochet de boucher sur la plage, une nuée très dense de corbeau empêchant la visibilité d’un conducteur, une audition devant un aréopage, etc.


Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans une véritable aventure, avec des séquences surprenantes, bien mises en scène. La dessinatrice fait preuve de plus d’aisance dans sa mise en page et dans ses prises de vue. Le lecteur sent bien que le scénariste lui accorde un bon niveau de confiance pour raconter l’histoire, que les cases racontent par elles-mêmes. Prises une par une, certaines images établissent un paysage ou une situation : le belle côte avec un soleil couchant, le minuscule corps en train de chuter le long d’une falaise avec les mouettes tourbillonnant, la voiture de marque Citroën s’arrêtant à l’extrémité d’un chemin de terre devant un court ponton de bois au-dessus de l’eau, la foule de villageois en rang d’oignon venus accueillir les voyageurs, le petit groupe de renards pointant leur museau par curiosité, les lourds rayonnages de la bibliothèque, le cerf-volant haut dans le ciel, la longue jetée au-dessus de la plage et de l’eau menant à un pavillon sur pilotis, la grande salle du monastère avec ses stalles de bois pour accueillir les moines, un discret dolmen, etc. Dans le même temps, le lecteur apprécie également la qualité de la narration visuelle proprement dite, le naturel avec lequel la bédéaste découpe ses prises de vue pour une grande évidence à la lecture. Le malaise soudain du cycliste, le positionnement et le déplacement respectif des différents témoins de l’accouchement, le cheminement de Clara dans les montagnes pour aller présenter son fils, l’activité dans la grande rue de la bourgade pendant que le chauffeur Guillaume se fait aborder par un jeune garçon qui veut lui remettre un billet, la discussion attablée sur la jetée, les prises de parole successives dans la grande salle commune du monastère, etc.



La dessinatrice a également fort à faire pour la direction d’acteurs, avec un nombre de personnages principaux d’une dizaine, pas toujours immédiatement nommés, et qu’il s’agit donc d’identifier visuellement avec aisance pour les reconnaître d’une séquence à leur apparition suivante. Le lecteur peut s’amuser à regarder le visage des hommes notables ou moines apparaissant, et à apprécier les différences, dans les coiffures, les moustaches ou non, les plis du visage, la forme des sourcils, etc. Il éprouve l’impression répétée que Guillaume le chauffeur doit ses traits pour partie à Humphrey Bogart (1899-1957). Il s’immerge dans cet environnement de côte sauvage, de village isolé et bien développé, de monastère dont il n’a que quelques aperçus partiels, d’atmosphère de mystères dans ce début du vingtième siècle. Il continue de relever les éléments récurrents de la série : Clara de Leyrac elle-même (même si elle ne précipite pas la fin d’un membre de la famille Sang-de-Lune dans ce tome), maître Carcanpoix, la présence d’un renard (et même de toute une famille), une archive rédigée avec l’écriture des Sang-de-Lune, et l’histoire de la lignée des Sang-de-Lune avec l’apparition d’un nouveau membre. Il comprend que le Colonel est destiné à être un nouveau personnage récurrent dans la série. Dans la dernière case de la planche onze, il note qu’un moine fait observer que Quelqu’un a dû se blesser, il y a du sang dans son assiette… Habituellement il s’agit d’un symptôme indiquant qu’un Sang-de-Lune est train de faire l’usage de son pouvoir, mais là… ?


Le précédent tome révélait que Clara de Leyrac est l’agent d’une organisation mystérieuse, dont le Colonel est le représentant, sans qu’il soit vraiment clair du niveau de responsabilité ou de pouvoir qu’il y détient. Les recherches du moine Antoine sur cette femme l’amènent à des archives de deux ordres. Dans l’une, il découvre l’histoire de la famille des Sang-de-Lune, ce qui fournit au lecteur, une synthèse d’éléments évoqués de manière éparse dans la première moitié de la série. Dans une autre, il lit le résumé des trois premières missions de la jeune femme, telles que racontées dans les trois premiers tomes. Cela permet au lecteur distrait de reprendre pied dans l’intrigue au long cours de la série. Cela repositionne également Clara de Leyrac au sein de cette malédiction familiale, et d’une machination de grande envergure à l’échelle de plusieurs générations. Une prise de recul conduit à considérer ce récit comme celui d’une femme essayant de se construire une vie en résistant à son instrumentalisation et à celle de son fils, par des groupes d’hommes aux intentions indéterminées. Les différentes itérations de maître Carcanpoix deviennent une métaphore d’un archétype d’individus au service d’autres, toujours prêt à obéir aveuglément pour atteindre leurs objectifs, sans considération pour les autres individus qui ne sont que des pions ou des obstacles, des personnes à manipuler, à contraindre, ou même à éliminer, sans aucune empathie ou considération pour la vie humaine. Le lecteur se rend compte que Carcanpoix a acquis la stature d’un rôle aussi important que celui de Clara, se demandant quels peuvent être ses objectifs personnels.


Comme dans toute série, le lecteur commence par éprouver le plaisir de se glisser dans une intrigue au long cours, de retrouver des personnages qu’il a appris à connaître, et des éléments narratifs récurrents. La bédéaste réalise des planches de plus en plus réussies, à la fois sur le plan des environnements, des situations, et des séquences, racontant par les images, avec de nombreux passages relevant de l’aventure. L’intrigue prend une nouvelle ampleur en quittant le format du sort d’un Sang-de-Lune par tome pour s’enfoncer plus dans la mythologie propre de la série. Envoûtant.



jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.



jeudi 26 février 2026

Sang-de-Lune T02 Sang-Marelle

Il a instauré une sorte de jeu où tous perdent et lui doivent un tribut…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 1 (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part dans le nord du Royaume-Uni, quatre tout jeunes adolescents jouent à la marelle dans la cour de leur collège, un internat. C’est Alfie qui lance le palet qui saute à cloche-pied de case en case. Le palet vient de tomber sur la case quatre, il y saute. Un autre enfant explique qu’il doit passer directement sur le cinq, en un seul coup. Il relance le palet qui atterrit sur la case cinq. Puis il demande comme il la rejoint, cette case qui n’est pas contigüe à celle sur laquelle il se trouve. Le rouquin estime qu’il peut y arriver. Arcombe sort une cigarette d’un étui et lui en propose une. Soap lui fait observer que La Carcasse doit être dans les parages. Arcombe lui répond que si le surveillant les surprend, ils seront punis. L’autre lui rétorque qu’il se demande parfois si ce n’est pas ce qu’il recherche, la punition, le fait d’être puni. Alfie a enfin effectué son saut : il est sur la case cinq, puis sur la six. Il relance le palet, et celui-ci mord sur le bord de la case sept. Les autres le constatent : à deux centimètres près. Logan fait observer qu’il leur doit un gage. Soap demande ce qu’il choisit : la plongée ou le scaphandre. Il choisit le premier. La Carcasse arrive sur ces entrefaites : il surprend Arcombe avec la cigarette au bec. Il lui ordonne de la jeter car elle empuantit l’atmosphère, et de le suivre chez le principal, car ils ne se trompent pas à ses faux airs innocents.



Dans son bureau, le recteur est en train de consulter un parchemin couvert de symboles en forme de Lune, qui semblent évoquer un alphabet. Monsieur Patch explique qu’il a surpris l’élève en train de fumer. Le recteur lui indique qu’il prendra les mesures qui s’imposent, et lui demande de les laisser. Il parle ensuite directement à Arcombe : les vacances se terminent, la nouvelle saison académique commence d’ici peu. Il continue : au sept du mois prochain, il y aura pleine Lune, ce sera la première fois depuis que le jeune homme est ici. Il explique qu’il a bien essayé de reculer la date de la rentrée, mais ce genre de décision appartient au conseil d’administration seul, il n’a malheureusement pas pu les faire changer d’avis à ce sujet. Abercombe demande ce qu’il a à craindre. Le recteur répond : Rien encore, mais il préfèrerait que le garçon garde sa chambre ce jour-là, ne pas se montrer, éviter les rencontres. Alors que l’élève va pour sortir de son bureau, il l’informe d’une dernière chose : le collège va accueillir un nouveau professeur de français, une femme, elle doit se présenter d’ici peu. À la demande d’Abercombe, il répond qu’elle s’appelle Clara de Leyrac. Celle-ci s’est arrêtée sur la plage, devant l’épave d’un navire en bois. Elle descend sur le sable, puis monte sur le pont du bateau car elle a entendu un bruit. Elle pénètre à l’intérieur et y découvre Alfie assis en tailleur, l’air morose.


À l’issue du premier tome, le lecteur avait compris qu’il pèse une malédiction sur les membres mâles de la famille Sang-de-Lune depuis deux siècles, lors du mariage de l’aïeul Ludovic d’Abercombe avec Éléonore Rouge-Vent par suite de la mort du renard Nean de cette dernière. Il en avait également déduit l’importance de la présence d’un renard dans l’environnement des Sang-de-Lune et il avait identifié le rôle de catalyseur d’une belle femme rousse avec un chauffeur, dont il apprend ici les noms : Clara de Leyrac et Guillaume. Il recherche donc les éléments qui apparaissent comme récurrents d’un tome à l’autre, ceux qui participent à l’identité de la série : Clara de Leyrac et Guillaume sont présents, un autre Sang-de-Lune (affublé du surnom de Sang-Marelle) également disposant peut-être d’un pouvoir surnaturel, le renard Nean parcourt la lande à nouveau pris en chasse. Et encore : la date du sept du mois, un serviteur du nom de Carcanpoix. En revanche, il n’est pas question de mariage avant cinquante ans, de l’historique de la malédiction ou de toucher qui gèle tout ce qui vient à son contact. Cette fois, c’est Clara de Leyrac qui semble faire montre d’une capacité surnaturelle, à moins que ce ne soit Nean, le lecteur ayant bien noté que l’une et l’autre apparaissent en même temps dans une même case, et qu’ils semblent donc constituer deux personnages distincts.


Tout naturellement le lecteur se retrouve curieux de découvrir l’intrigue, de savoir quelle est la position de Sang-Marelle, quel genre d’actes répréhensibles ou malfaisants il commet, de comprendre pourquoi il y a un deuxième Carcanpoix, d’en apprendre plus sur Clara de Leyrac, sur la nature de la vengeance qu’elle souhaite accomplir, peut-être sur Guillaume, sur la famille des Sang-de-Lune, sur l’enjeu final de la série. Il s’enfonce dans une histoire assez glauque de groupe d’enfants en maltraitant un autre, d’un surveillant qui fait régner l’ordre par des punitions physiques, d’un recteur ressemblant trait pour trait à un personnage du premier tome pourtant laissé comme définitivement perdu, de gages sadiques et même barbares mettant en jeu l’intégrité physique de ceux qui les subissent, d’un rituel sous forme de marelle… Bizarre, dérangeant et même malsain. Chaque personnage semble disposer de ses propres motivations, par le fait de circonstances qui restent inconnues au lecteur. Le péril risquant de se manifester le sept du mois à l’occasion de la pleine lune reste indéterminé. Le scénariste joue sur ces non-dits, incitant le lecteur à laisser son imagination échafauder des hypothèses et des explications, entremêlant savamment les fils narratifs pour faire surgir une forme de justice immanente déroutante.



La narration visuelle porte elle aussi cette double approche. Le lecteur sourit en voyant cette sorte de parchemin couvert de symboles à base de quartiers de Lune évoquant un alphabet. Il identifie Clara de Leyrac au premier coup d’œil, ainsi que se belle voiture avec chauffeur, et le renard sur ses genoux. Il note en passant que la plaque minéralogique est lisible : HF-26-DR en se demandant s’il se cache là une information codée. Il éprouve un moment de surprise en découvrant le visage du recteur de l’établissement. Il fait l’expérience que le scénariste écrit avec les spécificités de la bande dessinée en tête, en particulier le principe de montrer plutôt que d’écrire dans des cartouches de texte. L’investissement de la dessinatrice se voit dans chaque planche, à commencer par les décors : la grande cour dallée du collège entourée par les bâtiments à trois étages formant comme les murs d’une prison, la petite plage avec l’épave, une croix au loin, des rochers et des mouettes, les moutons sur la lande alors que la voiture avec chauffeur passe en arrière-plan, les longs couloirs vides du collège, la chambre mansardée de La Carcasse, les poutres dans les greniers, les croix celtiques sculptées dans le cimetière, les fourneaux et les plans de travail dans la cuisine, avec les volailles pendues à un anneau, un chemin de terre à travers la lande, et bien sûr la marelle dessinée sur le sol pavé de la cour.


L’artiste apporte la même attention aux accessoires divers et aux tenues vestimentaires : les uniformes des collégiens, la longue badine de Patch pour donner des coups, la boîte à pilules du recteur finement ouvragée, une cheminée avec un beau manteau, les étais pour maintenir l’épave en place, une statue en pied dans un couloir, une toile d’araignée entre deux poutres, le casque d’un scaphandre, les rambardes ouvragées des escaliers, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être transporté dans chaque lieu, que ceux-ci existent au-delà de la bordure de la case. Les personnages se comportent normalement, sans exagération de leurs postures. Leur langage corporel et les expressions de visage font apparaître leur état d’esprit, comme l’exaspération inquiète de Patch ne parvenant par à briser le calme d’Arcombe, le petit sourire de celui-ci en sachant qu’il a eu le dessus tout en subissant les coups de badine, la résignation craintive d’Alfie se soumettant au gage de la plongée, le visage impénétrable de De Leyrac, l’assurance pleine de vie de la jeune fille rousse dans la dernière scène, etc.


Finalement l’intrigue se déroule de manière linéaire, jusqu’à la fin attendue, c’est-à-dire le sort de Sang-de-Marelle. Le lecteur repense à ce qu’il vient de lire. Les auteurs ont pris de la distance avec les termes de la malédiction et son accomplissement. Celle-ci touche visiblement tous les membres de la famille dite Sang-de-Lune : chacun d’entre eux doit payer pour le crime passé d’un de leurs aïeux, une forme d’héritage psychologique qui s’impose à eux. Le jeune adolescent Abercombe impose ses propres règles à ses camarades, en abusant de sa domination, car il est évident qu’il ne se soumet pas aux épreuves qu’il leur impose qu’il ne court aucun risque de devoir passer l’épreuve d’un gage, une forme de domination par son statut social, découlant de celui de sa famille.


Le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’une série, avec des éléments récurrents qui ont bien été posés dans le premier tome, autant pour l’intrigue que sur le plan visuel. Les auteurs présentent un deuxième membre de la famille Sang-de-Lune, plus jeune, dans un collège, avec des valeurs morales corrompues, du sadisme et de la cruauté. Son destin s’apparente à une certitude. Le récit et les dessins emmènent le lecteur dans des lieux aux fortes caractéristiques, avec une narration solide et prenante. La justice immanente fait son œuvre, et bien des mystères restent à découvrir. Intriguant.



jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.



jeudi 29 janvier 2026

Santiag T05 Le retour

Ce qui rampe relève la tête à présent.


Ce tome fait suite à Santiag, tome 4 : De l'autre côté du rio (1995) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit du dernier tome d’une pentalogie et de la conclusion finale du récit. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011. Cette pentalogie a été rééditée en intégrale, celle-ci comprend un nouvel épilogue de douze pages, réalisé en 2007.


Dans son lit, Tossie est réveillé par le bruit de moteur d’une voiture. Elle demande : Papa ? Elle voit des lucioles entrer par la fenêtre ouverte, émettant une douce lueur verte. Sa mère Santilla est sortie sur la véranda pour voir, mais un individu la surprend par derrière en lui plaquant la main sur la bouche et en lui intimant de ne pas crier. Dans le bar d’un motel de la région, une femme, Aki, s’est approchée du comptoir et indique au barman qu’elle cherche quelqu’un. Celui-ci répond que tout le monde cherche quelqu’un, c’est quand on le trouve que les ennuis commencent. Répondant à sa question, elle lui décrit la personne qu’elle cherche : grand, mince, blond, cheveux courts, assez réservé. Un jeune homme accoudé au comptoir se tourne vers elle et commence à tenter une maladroite phrase d’approche. Elle prend l’initiative et l’invite dans sa chambre. Quelques minutes après, un Amérindien s’approche à son tour du comptoir et demande le numéro de chambre d’Aki. Cette dernière a accéléré le rythme pour passer à l’acte direct, toutefois elle s’arrête en entendant un bruit dans le couloir. Elle arrête son mouvement de va-et-vient, se relève et se rhabille. Clou-Noir ouvre la porte et fait feu, abattant le jeune cowboy, et constatant la disparition d’Aki, sortie par la fenêtre, et fuyant avec une moto qu’elle vient de voler.


Dans une autre petite bourgade, Chamaro est également réveillé par le bruit d’un moteur. Il se lève, met son bandeau sur son œil mort et sort à l’extérieur. Il a du mal à croire son œil valide : Santiag se tient bien vivant à quelques mètres de lui. Dans une zone naturelle, le shérif et son adjoint interroge un le propriétaire qui les a alertés. L’adjoint confirme : un troisième cadavre sous l’appentis, même traitement que les deux autres. Le cœur rongé, cuir chevelu et cheveux arrachés. Le civil commente : méthodes indiennes, il y a quelque part quelqu’un qui doit se promener avec des scalps accrochés à la ceinture. Le shérif n’est pas convaincu : ce serait trop simple, quoi qu’il en soit il faudra prévenir la commission judiciaire du conseil tribal. L’adjoint se demande s’il peut s’agir d’un porteur de peaux. Le shérif explique qu’un porteur de peau recommencera, encore et encore, jusqu’à ce que son esprit le laisse en paix. Il ajoute : et il ne porte pas de scalps à sa ceinture, il est bien trop malin pour ça, il fait partie du paysage.



Le titre annonce explicitement ce à quoi le lecteur s’attend, c’est-à-dire le retour de Santiag. Il s’agit bien évidemment de la continuation et de la résolution de l’intrigue avec les mêmes caractéristiques que les quatre premiers tomes. L’horizon d’attente du lecteur est comblé : les auteurs tiennent les promesses implicites. Santiag prend le devant de la scène et devient pleinement un acteur du récit. Les intrigues secondaires sont menées à leur terme : le sort d’Aki, le retour de l’agent Jones, la mission de buveur d’âmes, le rôle du mystérieux individu qui traque Santiag après avoir retrouvé sa photographie. Les personnages secondaires ont également droit à une forme de résolution ou d’aboutissement : le policier amérindien Chamaro, l’agent Jones et même Orlando. Le lecteur se rend compte que le scénariste parvient à mener à bien les intrigues secondaires, dont certaines qu’il avait pu oublier en route : une nouvelle vague d’assassinats ritualisés, le jugement du gardien de la nuit et l’exécution de sa sentence, le devenir des points de passage… Ça fait beaucoup. C’est un vrai plaisir de retrouver les dessins propres sur eux, descriptifs avec un détourage au trait fin, précis et assuré, l’implication de l’artiste dans la représentation des décors, dans les accessoires, et l’ampleur des paysages naturels. L’artiste a encore gagné en maîtrise de la mise en couleurs : naturaliste sans ostentation, transcrivant l’ambiance lumineuse, s’approchant de l’impressionnisme pour les textures et les effets du milieu naturel.


Comme à son habitude, le dessinateur transmet son enthousiasme et son plaisir dans chacune de ses planches. Il a pris le temps d’effectuer des recherches pour représenter cette région des États-Unis : la magnifique terrasse de la maison de Santilla et sa décoration intérieure faite de bric et broc, les enseignes lumineuses massives du motel, le bar fréquenté par les rednecks à casquette et les rednecks à Stetson, une petite bourgade avec ses rues en terre, le désert avec les montagnes rocheuses, le contraste total avec l’environnement bétonné et aseptisé de la ville moderne, la route de terre qui dessert une caravane isolée au milieu des herbes rares, le retour dans l’école abandonnée de la ville désertée déjà visitée lors de la première séquence du premier tome, jusqu’à l’écho de la clé de contact dans le Neumann, le marché découvert populaire avec ses toiles de tente, etc. Le lecteur ressent tout autant l’investissement de Renaud dans la mise en couleurs : l’éclairage violet artificiel et d’un goût douteux dans les couloirs du motel, les magnifiques lueurs du coucher de soleil dans le village où réside Chamaro, les nuances bleutées en fin de journée au pied des montagnes, les couleurs orangées reflétant la nature de la terre au même endroit en pleine journée, les teintes plus grises dans le quartier des affaires de la ville très urbaine, la multitude de couleurs des vêtements des curieux dans le marché découvert, le ciel cramoisi strié de noir lors des retrouvailles entre Santilla et Santiag dans des cases de la largeur de la page, etc.


Comme à son habitude également, l’artiste réalise une narration visuelle très claire et évidente, racontant l’histoire de manière à ce que le lecteur puisse voir et comprendre ce qui se passe au premier coup d’œil, une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise de son art. L’incidence de la lumière artificielle des néons, l’horizon bouché par les immeubles, les cases de la largeur de la page pour accentuer l’effet panoramique des grands espaces sauvages, la reprise de l’image de la clé de contact dans le Neumann, l’assurance d’Aki dans son short riquiqui et son crop-top moulant, la vue de dessus pour souligner la compacité de la foule au marché, quelques plans fixes de trois cases pour fixer l’attention sur un instant ou un geste, cette case de largeur de la page pour les mains en train de frapper sur la peau de huit tambours alignés, les murs de briques qui enferment les personnages, etc. La narration visuelle ancre et fonde le récit, alors que celui-ci semble papillonner en particulier pour mener à bien chaque fils narratif, rassasiant plus ou moins le lecteur. Par exemple, le personnage de Sandy, un homme qui veut savoir comment Santiag peut encore être en vie sur une photographie prise après sa mort : d’un côté il est évident que cette promesse de vie éternelle est irrésistible, de l’autre il se trouve réduit à l’état d’artifice narratif pour prendre Santilla en otage. De la même manière, la nouvelle référence à la série Les enfants de la Salamandre reste lettre morte pour celui qui ne l’a pas lue. Le lecteur prend plaisir à voir les différents fils narratifs s’entremêler et se dénouer, autour du personnage principal et de la seconde chance qui lui est donnée. Les deux personnages qui en profitent sont ceux qui manifestent une empathie pour les autres, même si le comportement d’Aki reste immoral.


L’intégrale comprend également une histoire courte de douze pages, réalisée en 2007. Elle se déroule durant la période où Santilla est veuve, habitant seule avec sa fille Tossie. Un fils d’une riche famille de propriétaires lui propose de l’épouser, en lui faisant comprendre que la réponse ne peut être que positive, qu’un refus entraînerait des conséquences désastreuses pour elle. Le lecteur commence par constater la progression remarquable du dessinateur, à la fois sur le plan des détails et de la finesse des trais, à la fois sur la mise en couleurs plus organique, et toujours aussi sophistiquée. Santilla bénéficie d’une aide inattendue pour se sortir de ce mauvais pas, où ce prétendant ignore la notion même de consentement. La chute du récit retombe sur le thème principal de la série : même mort, Santiag fait sentir sa présence, une métaphore sur le fait que les vivants ressentent les effets de l’existence et des actions d’une personne, bien après la fin de sa vie. Santilla se retrouve agressée de manière effroyable parce qu’elle est veuve, et donc considérée comme une cible par un ignoble prédateur, et sauvée par voie de conséquence du passé de son mari.


Ce dernier tome vient clore les différentes intrigue, principale et secondaire de manière satisfaisante, avec une narration visuelle d’une grande rigueur et d’une belle richesse. Le lecteur éprouve la sensation qu’un ou deux fils narratifs semblent se terminer de manière précipitée, et que la série a perdu quelques degrés dans sa dimension métaphorique. L’histoire courte supplémentaire est à la fois classique, superbe et elle retrouve l’esprit initial de la série.