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jeudi 7 mai 2026

Les Révoltés

Et les souvenirs et les regrets se sont éveillés au frottement de l’aube.


Cette intégrale regroupe les trois tomes initialement parus en 1998, 1999 et 2000, ainsi qu’une histoire courte de seize pages qui met en scène le personnage principal de la série. Elle a été publiée en 2008, dans le cadre d’une opération plus vaste de réédition en intégrales des œuvres de ce scénariste chez cet éditeur. La bande dessinée a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, et par Marc Malès pour les dessins et les couleurs. Le premier tome comporte quarante-sept planches, le second quarante-six et le troisième quarante-six également. L’intégrale débute avec une introduction du scénariste d’une page, écrite en septembre 2008, dans laquelle il évoque sa frustration à ce que les Révoltés soit initialement paru en trois tomes, alors qu’il l’a écrit comme un récit complet, un roman graphique. Et il rend hommage au travail accompli par le dessinateur qui non content d’assumer un tel chantier, l’amplifia.


Oiseaux de proie, d’acier, qui attendent dans un bruit d’enfer. Leurs becs frappent sans relâche les résolutions passées, cette suie noire qui encrasse les âmes. Dans un champ d’immenses derricks, Jimmy conduit sa voiture à fond, tout en picolant à même le goulot de sa bouteille. Il enfonce la pédale de l’accélérateur à fond. Il entre dans la forêt, forêt peuplée de cauchemars, de monstres avides de le croquer… Chouette ! Il s’amuse enfin ! Il lâche le volant, plus la peine d’y toucher, la voiture sait où elle doit te conduire… Il a bourré le coffre arrière d’explosifs. Il veut un vrai feu d’artifice comme au temps de son enfance, un temps où les oiseaux noirs ne croassaient pas encore à la fenêtre de sa chambre… Et il pousse son dernier cri… Son nom à elle arraché à son cœur…



James B. Sterling. Fils du millionnaire Oliver Partridge Sterling et de Oona de Beurs. Une sœur Blanche. Études interrompues à Baltimore Institute of Technology. Scandale étouffé après intervention de Mrs de Beurs. Remise d’un chèque d’un million de dollars à l’Institut. Membre du conseil d’administration de la Sterling Oil Co. Fondé de pouvoir de la De Beurs Bank of Atlanta. Démobilisé pendant la guerre pour troubles nerveux. Marié à Patsy Kleinberg. Divorcé. Pas d’enfant. Mort dans un accident de voiture, le 23 juillet 1951. Manhattan, Waldo Harland est réveillé par la sonnerie du téléphone. À l’autre bout, une voix lui annonce la mort de Jimmy. Comment ? Accident de voiture, lui est-il répondu. Il raccroche. Pendant quelques secondes, le monde s’arrête de tourner. Sa chambre grince sur son axe, tout va s’écrouler. Faut qu’il sorte. Dehors, il grille une cigarette. Il est seul. L’aube se lève, la journée sera chaude. Une journée sans Jimmy. Il ne parvient toujours pas à y croire. Soudain, il sait ce qu’il doit faire : il faut qu’il contacte Blanche. Une voiture s’arrête devant lui et il se lève des marches du perron sur lesquelles il était assis. Depuis le siège de conducteur d’une magnifique décapotable, Bellita Bonney lui demande de lui faire un café. Elle en a besoin.


La couverture ne laisse pas beaucoup de doute : un polar servi bien noir ! Et certainement un peu glauque également. La deuxième planche mentionne l’année du suicide de Jimmy : 1951. À la fois dans le récit et dans les images, le lecteur peut relever les marqueurs de l’époque : les belles américaines (les voitures), les tenues vestimentaires (les costumes élégants de ces messieurs et les robes de ces dames), le champ de derricks, la cigarette très présente, jusqu’à l’apparition d’Errol Flynn (1909-1959) dans l’histoire supplémentaire, ou encore la mention de Katharine Hepburn (1907-2003). Tout du long du récit, le lecteur peut également relever les artefacts propres à une facette de la mythologie des États-Unis. En vrac, : des bottes en peau de crocodile, le pétrole, les théâtres et les salles de cinéma de Broadway, les tripots, les trains interminables passant dans des paysages naturels magnifiques et transportant des hobos, l’argent omnipotent, la richesse matérielle au travers de son hydravion personnel (magnifique amerrissage dans une zone naturelle boisée et montagneuse), les initiales du magnat sur tous les wagons (OPS pour Oliver Partridge Sterling), la présence des armes à feu, la chanteuse de jazz ou de blues, la pêche à la dynamite dans un lac, le diner routier avec ses hamburger, le racisme, les affrontements brutaux lors d’une charge de la police, les petites villes de l’Ouest, les risques de l’activisme syndicaliste, etc. À l’évidence, les auteurs rendent hommage à cette mythologie qui leur est familière.



Cette mythologie nourrit l’intrigue : un jeune homme issu d’une classe défavorisée et d’une famille violente (sa mère a tué son père devant ses yeux, puis elle est morte étouffée par l’amante), qui s’intègre de manière inopinée dans une riche famille, dont les jeunes adultes ont des comportements déviants rendus possibles par la richesse à leur disposition. L’artiste se trouve à l’aise quel que soit l’environnement. Il les représente dans une veine descriptive et réaliste avec un haut niveau de détails, ce qui donne une reconstitution historique tangible, plausible et très concrète. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’attache et en savoure une composante ou une autre, et vraisemblablement plusieurs. La première case, de la largeur de la page, met en valeur ce champ de derricks, avec un beau ciel chaud. En planche cinq, Harland marche tranquillement dans une rue pavée de New York, avec une vision des immeubles massifs. L’arrivée du train de marchandise dans une zone de déchargement fait apparaître la perspective interminable des wagons, qui contraste totalement avec le wagon privé isolé sur une autre voie de la famille Sterling. Puis le lecteur ressent le plaisir ineffable des grands espaces naturels avec l’amerrissage de l’hydravion privé, ou plus tard l’isolement de la barque isolée sur le même plan d’eau et la baignade dans le plus simple appareil, la multitude de patineurs sur le Wollman Rink de Central Park à New York, un champ de neige s’étendant à perte de vue, ou encore une fuite éperdue à travers champ, etc.


Le lecteur peut être plus sensible à des éléments urbains ou des intérieurs. L’aménagement de la cuisine du petit appartement newyorkais de Harland, la table de poker dans un tripot, l’opulente propriété des Sterling semblant être la célèbre Fallingwater House de l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) en Pennsylvanie avec le placard à fusils du patriarche ou la petite cabane plus rustique dans les bois, la chambre spartiate de l’établissement dans lequel Blanche a été internée, la piscine de la demeure d’Oona de Beurs, la salle de restaurant huppé et hors de prix, les champs de course, etc. L’implication de l’artiste se situe au plus haut niveau tout du long de l’ouvrage, assurant une immersion de tous les instants pour le lecteur. La narration visuelle emmène avec elle le lecteur dans ce qui se semble être un reportage sur le vif, avec des prises de vue adaptées à la nature de chaque séquence. Il peut aussi bien s’agir d’une succession de cases montrant différents instants d’une même scène de façon factuelle, sans effet particulier, que de cadrages appuyés ou resserrés pour un instant crucial ou dramatique. L’artiste joue discrètement avec les aplats de noir : ceux-ci pouvant jouer le rôle d’ombres portées naturalistes, ou parfois gagner un peu en consistance pour souligner un moment plus noir, des pensées sombres, un geste destructeur. Le lecteur remarque également que le dessinateur utilise parfois un effet de type objectif fisheye, pour montrer d’une part que les émotions amplifient tout et aussi que l’environnement des personnages s’étend bien au-delà de ce qu’ils conçoivent.



Un polar bien noir : oui, il y a de cela. Au fur et à mesure, il apparaît que la démarche des auteurs participe d’un hommage à une culture qui les a marqués, les a nourris, qu’ils ont perçue comme une mythologie. De ce fait, il y voit d’abord un exercice de style : faire ressentir au lecteur ce qui leur a plu dans cette forme de littérature, dans cette forme de cinéma (plutôt la deuxième option car le récit contient des références cinématographiques, et le personnage principal est un scénariste pour le cinéma et le théâtre). Pour autant, la dimension polar est également présente. Le rapport de force social se fait sentir : dans la domination exercée par le patriarche et magnat sur sa fille et sa femme, dans sa façon de considérer les autres comme des laquais jetables, et aussi dans son incapacité totale à s’occuper de son fils d’une manière ou d’une autre. Et encore dans sa volonté à mettre la main sur l’enfant de sa fille pour l’avoir sous son contrôle également. Il ressort également cet état d’esprit si particulier dans les polars de cette époque : les personnages principaux ont conscience de vivre dans une société dont les règles sont truquées, qu’ils ne pourront pas changer, sans qu’il leur soit possible pour autant de se résigner à l’injustice. Les auteurs jouent avec ce sentiment d’injustice, à commencer par le titre : Les révoltés. Ils prennent l’attente du lecteur à contrepied, car le premier révolté est le fils de famille riche à la conduite irresponsable de bout en bout, un rebelle sans cause. Ce choix semble vouloir tourner en dérision l’idée même de révolte. Le comportement de révolte de ce privilégié est entièrement autocentré, sans velléité aucune de remettre en cause l’ordre établi. Elle naît de la souffrance de l’inadéquation personnelle à sa situation sociale. Toutefois, le lecteur peut conserver à l’esprit cette notion de révolté, et identifier en quoi le comportement de Waldo Harland comporte sa part de révolte, dépourvue de grandiloquence, très pragmatique, quelle part d’humanisme il conserve, comment elle s’exprime et ce qu’il accomplit qui est en son pouvoir.


Un polar aux États-Unis dans les années 1950, avec un scénariste issu d’un milieu modeste essayant de survivre à l’argent et à la folie d’une riche famille. Une narration visuelle extraordinaire par la qualité de sa reconstitution, par sa capacité à assimiler et tirer le meilleur parti de la mythologie visuelle de cette époque et de ce pays. Un scénario alambiqué comme il se doit pour un roman policier de ce genre, respectant les codes à la lettre. Une intrigue utilisant les artifices du genre avec respect et compétence… Et en creux, une histoire plus personnelle, une révolte qui ne participe pas du spectacle, nourrie par des valeurs morales pragmatiques. De la belle ouvrage.



lundi 4 décembre 2023

Le Venin T04 Ciel d'éther

Va falloir vous y faire, on n’est pas toutes des potiches sans cervelle !


Ce tome fait suite à La Venin T03 Entrailles (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2022. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Stéphane Astier. Il comporte cinquante-huit pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de trois pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant sa manière de se faire recruter dans la troupe de la revue, ses sentiments vis-à-vis de Stanley Whitman, et sa réaction après s’être enfuie de chez sa mère, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


New York, en novembre 1900. Dans le casino Theatre, John Fisher, le responsable de l’opérette Florodora, s’emporte contre Emily qui est sur scène, au cours de la répétition. Il lui rappelle qu’elle doit suivre le tempo, qu’elle doit entrer à douze. Elle s’excuse : elle oublie toujours ce passage. Il continue : il a eu la grandeur d’âme de la choisir au pied levé pour remplacer une ses meilleures danseuses qui a fui New York pour rejoindre un de ces fichus cowboys dans un trou perdu du Wyoming. Il ne faudrait pas qu’elle lui fasse regretter son choix. Elle fait observer que ça ne fait qu’une semaine qu’elle est là, elle n’a pas encore le livret complet en tête. Il s’emporte encore plus : la première est dans quinze jours, et il n’y a plus de temps. Emily quitte la scène refusant de supporter ce mauvais traitement. Fisher déclare une pause et va la trouver dans sa loge pour s’excuser.



Non loin de là, chez un chapelier, l’Amérindien Ba-Cluth achète un nouveau haut-de-forme, faisant forte impression sur la jeune vendeuse. Quelques boutiques plus loin, Charly Siringo & Tom Horn, les deux détectives de l’agence Pinkerton, terminent de s’acheter des costumes de citadin, Horn regrettant les habits confortables qu’il portait pour faire de la piste. Chacun termine ses emplettes et emprunte une rue différente sans se croiser, sauf Ba-Cluth qui remarque Emily sur le même trottoir sans qu’elle ne s’en aperçoive. Bisbee, en Arizona, en février 1891 : Emily séjourne chez Michael Graft. Elle lui demande pourquoi il est venu vivre ici. Il raconte. À l’époque, il ne savait pas distinguer un cheyenne d’un Sioux ou d’un Apache. Alors il a erré à travers le Wyoming, le Kansas, le Colorado. Épuisé par ces longs mois de piste, il a fait halte à Phoenix, en Arizona. Là, il est tombé sur un avocat qui était devenu Commissioner of the land. Après quelques verres, il a réussi à convaincre Michael d’acheter quelques acres de terre. Quand il est arrivé au fond de ce désert, il a monté sa cabane, acheté du matériel, et il a commencé à labourer ce sol rocailleux. Mais cette terre ne valait rien, et pas un brin n’a poussé. Du coup, il est devenu chasseur de primes, écumant les états à la recherche des outlaws.


Le lecteur se retrouve ravi par la narration dès la première page : tout fonctionne à merveille comme dans les tomes précédents. Emily se retrouve dans une position improbable en chanteuse et danseuse dans une opérette. En deux phrases, l’auteur a établi qu’elle n’est pas parfaite, qu’elle s’est préparée en un temps record. En page onze, il tique un peu en voyant que les trois groupes passent comme par hasard au même endroit au même moment, sans se rendre compte de leur présence mutuelle, le scénariste ne l’a pas habitué à ça. Il utilise cette forme de synchronicité par la suite à deux autres reprises. Sans parler de l’évolution de la relation entre Emily et sa cible suivante, ou de la forte concentration d’autres connaissances d’Emily dans une petite zone de New York. Pour autant, le lecteur se dit également que ces grosses coïncidences auraient pu ne pas se produire que le déroulement de l’intrigue n’en aurait pas été bouleversé. Il prend alors ça comme une facétie de l’auteur, une forme de clin d’œil aux mécanismes narratifs de l’opérette. Et même, ces moments passent vite car la narration s’avère aussi dense et fluide, toujours menée concomitamment au temps présent du récit 1900/1901 et au temps passé 1891/1892. La vengeance d’Emily continue à avancer et la reconstitution historique demeure consistante et impeccable.



En fonction des ingrédients qu’il préfère, le lecteur se montrera plus attentif à l’un ou à l’autre. Les marqueurs historiques : mention des Dime novels par Emily, son embauche comme interprète de l’opérette Florodora qui fut un succès réel à cette époque à New York, mention de la mort de Bill Dalton (1863-1894), l’arrivée parmi les Florodora Girls de la jeune Florence Evelyn Nesbit (1884-1967) danseuse, modèle et actrice, ayant posé pour Charles Dana Gibson (1867-1944) qui apparaît également dans le récit, et qui exécute un portrait d’Emily. Il peut aussi guetter les éléments féministes du récit, que ce soit des marques du patriarcat ou au contraire de l’autonomie et de la liberté d’Emily et ses amies : Vicky d’abord en femme entretenue, la misogynie ordinaire sous forme de condescendance envers le sexe faible, l’homosexualité féminine qui ne peut se vivre que cachée, l’obligation d’utiliser une selle pour monter en amazone, Stanley Whitman commande pour Emily au restaurant. Bien évidemment personne ne peut commander à Emily, et elle met en garde un prétendant sur sa manière bien à elle de se faire respecter et de refroidir les ardeurs par un coup de genou bien placé. Le lecteur sourit en entendant Vicky rappeler qu’elle sait s’y prendre pour faire fondre le cœur des hommes, enfin le cœur…


Le lecteur peut également être avant tout investi dans l’intrigue et le personnage d’Emily, ou encore pour le genre Western. Une fois de plus il reste saisi d’admiration par la qualité de la description des dessins, que ce soit par la profusion de détails ou par l’exigence du niveau de recherches afin d’aboutir à une telle reconstitution si minutieuse. L’artiste ne s’épargne aucune peine. En tant que chef costumier, il représente des tenues très diverses, s’attachant aussi bien au haut de forme de Ba-Cluth, qu’aux costumes plus ordinaires des inspecteurs de l’agence Pinkerton, aux robes de scène, aux costumes garçon de Vicky, et bien sûr à la magnifique robe qu’Emily porte sur la couverture. La représentation de chaque lieu est nourrie de la même manière et avec la même rigueur par des documents de référence. Il suffit d’accompagner Stanley Whitman et Emily sur le chantier du Fuller Building pour en être parfaitement convaincu. Pour commencer l’emploi du nom de Fuller Building qui correspondait bien à son appellation à cette époque, et qui ne sera renommé Flatiron Building que plus tard. Ensuite l’état d’avancement de sa construction à cette date, février 1901, conforme aux informations qu’il est possible de trouver en ligne. Comme dans les tomes précédents, le lecteur commence par se demander au premier coup d’œil si les pages ne sont pas un peu chargées en cases et en dialogues, et dès la première page il savoure la fluidité de la narration tant visuelle que dialoguée, assurant un bon rythme tout en racontant beaucoup de choses dans chaque page, un vrai talent de conteur.



En plus de toutes ces qualités, l’histoire s’avère toujours aussi prenante. Les séquences du passé viennent confirmer ce que le lecteur sait déjà sur les multiples talents et compétences d’Emily, montrant comment elle les a acquis. Dans le même temps, ces séquences montrent le développement de sa personnalité, par exemple l’effet qu’a sur elle l’apprentissage du maniement et de la maîtrise des armes à feu. D’un côté cela participe à sa décision de se venger, de l’autre cela l’amène au pied du mur pour commettre l’irréparable et tuer un homme pour la première fois. Le lecteur se rend compte qu’il se joue d’autres choses durant ces scènes du passé : parfois les doutes d’Emily qui ressurgissent dans le temps présent du récit, d’autre fois le rôle bienveillant de Michael Graft qui n’était peut-être pas si naturel que ça, pas forcément exempt d’arrière-pensée. La narration visuelle offre des moments mémorables à chaque page : la répétition de l’opérette dans le théâtre, une vue générale en élévation de la salle, un geste de pudeur d’Emily totalement naturel, l’essai de costume pour Charly Siringo, une vue en élévation de deux rues de New York d’une lisibilité exemplaire avec un niveau de détail qui invite le lecteur à savourer la vue, une maison isolée dans le désert balayée par un vent charriant de la poussière, la construction de la charpente de ladite maison avec des poutres de bois, etc.


L’intrigue tient le lecteur en haleine, en équilibre entre ce qu’il sait déjà et ce qu’il n’a pas pu anticiper mais qui en découle logiquement. Une séquence se déroulant en avril 1892 vers Clifton donne une vision très différente d’Emily, par comparaison avec l’assassinat méticuleusement préparé du sénateur Eugène McGrady dans le tome 1, apportant ainsi plus d’épaisseur et de complexité au personnage. Le lecteur est doucement amené à remettre en question ce qu’il pensait des clients de la maison de passe à la Nouvelle Orléans dans le tome 1. Le rôle de Ba-Cluth fait progressivement de plus en plus sens, alors qu’il gagne aussi le surnom de Lony. Le parcours de vengeance d’Emily commence également à apparaître de manière différente, le lecteur se demandant si l’âge et la traîtrise n’auront pas raison de sa jeunesse et de son courage, voire n’en ont déjà pas eu raison. La dernière page offre l’assurance que le dernier tome apportera un dénouement ambitieux.


Le lecteur sait que ce tome comblera son horizon d’attente : Emily en tueuse redoutable accomplissant sa vengeance, une reconstitution historique d’une qualité incroyable dans la narration visuelle, plus discrète et tout aussi solide dans les références culturelles. Le créateur lui en donne encore plus avec une mise en perspective par le passé de la personnalité d’Emily plus nuancée et avec plus de profondeur, et une intrigue qui se laisse deviner par moment, pour prendre le lecteur par surprise par la suite avec une ampleur tout aussi insoupçonnée qu’organique. Du grand art.



lundi 20 novembre 2023

La Venin T03 Entrailles

Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins vous tuer.


Ce tome fait suite à La Venin T02 Lame de fond (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario et les dessins, et par Stéphane Astier pour les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant ses observations sur Galveston, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


En Alabama, en septembre 1900, la nuit, Emily mène ses deux chevaux qui tirent la carriole, avec la jeune Claire assise à ses côtés. La fillette lui demande quand est-ce qu’on s’arrête car elle commence à avoir froid. La jeune femme lui demande de ne plus l’appeler Ma sœur, car elle n’en est pas vraiment une. Pour autant, elle admet que Claire a raison et qu’il faut qu’elle trouve un endroit tranquille pour bivouaquer. Il y a une forêt droit devant qui semble assez dense pour servir d’abri. Un gris déchirant retentit dans la nuit. Emily remet un revolver à Claire en lui indiquant de tirer en l’air si elle lui en donne l’ordre, et elles se mettent à approcher discrètement de l’endroit d’où est venu le cri. Sept membres du Ku Klux Klan finissent de pendre un afro-américain à une haute branche, tout en empêchant sa femme Susan d’intervenir. Puis ils lancent des torches enflammées sur la maison qui s’embrase très rapidement. Leur chef ordonne de tuer la femme. Un autre demande s’il n’est pas possible de lui laisser un souvenir brûlant entre les cuisses d’abord. Le chef commence à dire qu’ils ne sont pas là pour ça se soir, mais une balle l’atteint dans le bras gauche. Emily les canarde avec sa carabine. Claire tire en l’air pour donner l’impression d’un groupe nombreux. Les membres du Klan prennent la fuite sur leurs chevaux.



Claire descend la première vers Susan qui est fort étonnée de voir une petite fille, suivie peu de temps après par Emily. Cette dernière propose de décrocher le mari pour lui donner une sépulture décente. Susan lui répond de le laisser là. Elle aurait bien voulu le placer dans une terre consacrée, mais elle veut que tout le monde voit ce que ces hommes font aux gens comme eux. En réponse à une question d’Emily, elle explique qu’elle n’a nulle part où dormir. Ils s’étaient installés ici il y a peu. Ils voulaient vivre heureux, semer leurs champs et vendre leur blé et leurs légumes. Elle n’a plus personne et la famille de son époux Tom est à plusieurs jours de route. Mais elle ne veut pas y retourner. Ils n’étaient pas d’accord qu’il parte avec elle. Si elle revient sans lui, ils ne voudront jamais la reprendre. Claire lui propose de venir avec elles. Emily explique qu’elles se rendent à Oil Town où un poste d’institutrice l’attend.


Le cycle reprend : au temps présent du récit, en septembre 1900, Emily se dirige vers la prochaine cible de sa vengeance, au temps passé en 1890/1891 la jeune Emily va d’un oncle à une tante pour être recueillie. En toile de fond, elle parcourt l’ouest américain, en revenant parfois vers la côte Est à New York, et en traversant ou vivant des événements ou des conditions de vie typique de l’ouest américain. Tout commence ainsi avec une scène de lynchage : une dizaine d’hommes cagoulés contre un seul afro-américain, une exécution sommaire, même pas une justice expéditive, juste l’expression du racisme à l’état pur nourrie par la peur de l’autre, la peur de la différence, le besoin de se sentir supérieur, de justifier sa suprématie (purement imaginaire). Une mise en scène qui montre la lâcheté du groupe d’assaillants face à une unique victime, la lâcheté d’individus agissant à visage couvert, leur prétendue force entièrement dépendante du nombre et la seule hauteur qu’ils prennent c’est en montant sur le dos de leur cheval. Dans son journal en fin de tome, à propos de ce meurtre, Emily note que même si les Américains croient tous que les afro-américains ont gagné leur liberté, en réalité ils ne vivent pas beaucoup mieux qu’avant.



L’auteur a choisi de donner un nom très littéral à la ville suivante : Oil Town, parce qu’une entreprise y exploite un champ de pétrole avec des derricks en bois. L’arrivée du trio de femmes fait l’objet d’une case occupant les quatre cinquièmes d’une page : une vue en élévation de la ville depuis le panneau d’entrée. L’artiste excelle pour donner à voir les paysages : la route en terre bien boueuse, la maison de maître avec ses deux étages et son jardin bien vert, les barraques de bois des ouvriers, les grandes citernes mal étanchéifiées, la vingtaine de derricks répartis sur le territoire, une profonde vallée en arrière-plan, et des petites montagnes derrière, sous un ciel gris chargé en pluie. Emily se lance dans une explication du terme Or noir avec une condamnation de l’avidité des hommes. Susan en ajoute une couche pour montrer à quel point ce terme est mal choisi : l’or brille comme le soleil, là, c’est la crasse et les ténèbres (ce qui donne lieu à une répartie savoureuse d’Emily : on trouve peut-être de la lumière sous la surface noire, faisant le parallèle avec la couleur de peau de Susan).


Lors du séjour d’Emily dans Oil Town, un accident survient : dans une case de la largeur de la page occupant deux cinquièmes de la hauteur, le dessinateur montre la rupture d’un derrick. La construction de bois s’effondre et le pétrole jaillit à gros flot. Le cadrage un peu éloigné le réduit à un simple incident d’exploitation, la rupture d’une installation un peu fragile. Mais les trois cases du dessous d’une hauteur bien moindre montrent les conséquences pour les conséquences pour trois ouvriers. La petitesse des cases les réduit à pas grand-chose : une mise en scène symbolique de leur importance insignifiante par rapport celle du derrick et de l’exploitation du champ de pétrole. Lorsqu’Emily revient de donner la classe en pleine nature (une forme de classe verte avant l’heure), elle enjoint les travailleurs en train de boire un coup à la taverne, à s’unir pour exiger des conditions de travail en sécurité. Elle évoque l’existence de syndicats d’ouvriers. La réponse ne se fait pas attendre : ils ont déjà essayé, mais le propriétaire M. Drake y a vite mis le holà. La séquence se déroule à la tombée de la nuit dans ce bar mal éclairé par de faibles ampoules, comme si cette misère sociale ne pouvait être exprimée qu’entre eux dans un lieu, sans pouvoir être exposée en public au grand jour. Dans la séquence suivante, l’auteur oppose la douleur des femmes endeuillées, refusant d’accepter les risques mortels comme une fatalité, à l’apathie des hommes qui ont déjà essayé 



Intercalé avec le temps présent du récit, la jeune Emily continue à aller de famille en famille de tante en oncle. Lors d’un voyage en diligence, le lecteur peut même jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Emily et prendre la connaissance de la liste de ces parents éloignés pouvant l’accueillir. Elle se rend d’abord en Floride auprès de Camelia, le dessinateur apportant un soin remarquable à la faune et la flore, un magnifique papillon et l’évocation du sapotier blanc. Puis en Arizona dans la zone désertique de Brisbee : un beau bâtiment unique en bois, d’abord sous le dur soleil de septembre, puis sous la neige de décembre. Quand elle y arrive, le propriétaire en est absent, et le lecteur se surprend à sourire en voyant Emily faire le ménage, la vaisselle, le linge, puis essayer de fumer. La jeune Emily reçoit une forme d’éducation différente à chaque fois, lui apportant de nouvelles compétences que le lecteur a pu constater au temps présent du récit, en 1900. Au temps présent, le récit se termine par quatre courtes scènes : une à New York, deux à Oil Town, une dans une riche demeure du New Jersey, le lecteur savourant la générosité de la description de chacun de ces environnements.


Ce tome constitue le milieu du récit, et le scénariste introduit et développe de nouveaux éléments de son intrigue. Certes, Emily répète le cycle de la recherche d’un des meurtriers de sa mère pour accomplir sa vengeance, mais pour la troisième fois le plan ne se déroule pas comme prévu, et pour une raison différente des deux premières. Comme dans les tomes précédents, le personnage principal fait preuve d’autonomie, de courage, de compétences et d’une ténacité peu commune, voire d’un acharnement. Une fois encore, son salut ne survient que par l’intervention d’autres personnages, des femmes, mais aussi des hommes. Comme dans le tome précédent, Emily n’est pas de toutes les séquences, l’auteur continuant de révéler que d’autres individus intriguent dans son sillage ou en amont de son arrivé : les chasseurs de prime bien sûr (dont le terrible Sergent raciste et phallocrate), mais aussi des individus dont elle a déjà croisé la route.



Outre les champs de pétrole et le Ku Klux Klan, se trouvent d’autres marqueurs temporels comme Butch Cassidy (Robert LeRoy Parker, 1866-1908) et le Sundance Kid (Harry Alonzo Longabaugh, 1867-1908) et les deux inspecteurs de l’agence Pinkerton Tom Horn (1860-1903) et Charlie Siringo (1855-1928). Le lecteur relève également que l’auteur intègre à son récit des thématiques actuelles comme la lutte des classes, le syndicalisme, l’ultralibéralisme qui réduit les individus à l’état de marchandises traitées sans égard, sans respect ni même préoccupation de leur santé et sécurité au travail, le comportement des ultra-riches traitant la main d’œuvre comme des esclaves, des préoccupations écologiques comme la sensibilisation des enfants à la nature (la classe verte) ou l’approvisionnement de nourriture en circuit court (la leçon de tante Camelia). L’intervention d’Emily auprès des travailleurs est servie par une belle éloquence militante : Ce pays est tenu par les politiciens de Washington, les banquiers, les capitaines d’industrie, les gros propriétaires terriens. La légende du self-made-man est là juste pour faire rêver le peuple et le faire taire. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Quand ils ne la font pas s’effondrer pour s’enrichir un peu plus. Et ce sont toujours les mêmes qui trinquent : le peuple ! Le seul moyen est de lutter pour ses droits. […] Ces pour ces raisons-là qu’il faut se battre. Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins tuer.


L’horizon d’attente du lecteur est déjà très élevé en entamant ce troisième tome : il doit être aussi bien, et même mieux, que les deux précédents en termes de vengeance, de suspense, de coups fourrés, de beaux paysages, de reconstitution historique visuelle, de personnages attachants, complexes et faillibles. Le créateur tient toutes ces promesses, et plus encore son intrigue prenant de l’ampleur, Emily étant toujours aussi autonome mais ne réussissant que grâce l’aide d’autres, et en prenant une dimension sociale et politique qui montre plutôt que de prêcher. Formidable.