Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Ku Klux Klan. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ku Klux Klan. Afficher tous les articles

jeudi 24 juillet 2025

Jesse Owens: Des miles et des miles

Ce n’est plus une vie, ça, mais une épreuve de résistance sans fin !


Ce tome contient une autobiographie de Jesse Owens (1913-1980), quadruple médaillé aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, en présence d’Adolf Hitler. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Gradimir Smudja, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-vingt-et-une pages de bandes dessinées.


Oakville, le douze septembre 1913. Un chat en salopette jouant du banjo est assis sur une haute branche d’un arbre, et il commente la scène qui se passe devant lui, dans une modeste cabane en bois. La naissance d’un nouveau jour, en même temps que celle d’une nouvelle vie, que c’est beau ! Le chat va raconter une histoire certainement encore jamais entendue. Cette histoire, c’est celle de son petit frère noir. Bienvenue dans ce monde cruel, et plein d’injustices et de dangers… Il voudrait que la chance soit à ses côtés et que jamais elle ne le lâche. Lui, il va prendre soin u nouveau-né, veiller à sa sécurité… Et lorsqu’il saura marcher, le chat le suivra comme son ombre. Mary-Emma et Henry Cleveland Owens avaient beaucoup d’enfants. Le dixième, le plus jeune s’appelait James, surnommé Jesse. Dans la cour de la famille Owens, on n’entend que les éclats de rire joyeux des enfants. Les parents n’en reviennent pas : Jesse n’a que cinq mois et il sait déjà marcher. Un matin, alors que le bambin est resté tout seul à la maison, il se retrouve soudain face à face avec… un monstre !!! Qui aurait pu prédire que Jesse aurait peur d’un campagnol ? Si peur qu’il va se coucher sous le lit, il y reste jusqu’au soir, lorsque son père lui vient en aide.



Un autre jour, le grand jar Auguste se pavane tel un empereur régnant souverainement sur toute la cour. Personne ne sait avec certitude pourquoi Jesse se retrouve tout en haut de la liste noire d’Auguste. Le fait est qu’Auguste est perpétuellement après lui et le pourchasse partout… jusque dans la cabane au fond de la cour, servant de toilettes. Il n’y a aucun lieu sûr ou Jesse peut trouver refuge. Mais l’enfant apprend bien vite que la peur fait bouger ses jambes d’une manière incroyablement rapide. Ainsi, il distance Auguste, et il va se réfugier dans l’espace existant sous les planches formant la terrasse de la cabane. Dans le même temps, le chat, installé dans le rockingchair avec son banjo, incite Jesse à courir, courir le plus vite qu’il peut car bien d’autres dangers le poursuivront bientôt. Par une étouffante après-midi d’été, alors que Jesse n’a que cinq ans, il est assis sur les marches permettant d’accéder à la terrasse. Sans que rien n’annonce le danger, un serpent vient soudain le mordre par derrière au mollet droit. Quand il rentre le soir, le père ne trouve personne pour expliquer pour quelle raison l’enfant gît inanimé sur le sol. Même le médecin du village ne peut établir un diagnostic précis. Les parents couchent l’enfant dans son lit, personne n’imaginant qu’il passera la nuit. Invisible de tous, la mort approche pendant la nuit, mais le chat la lacère jusqu’à ce qu’elle reparte, puis il aspire le venin dans le mollet. Jesse reprend connaissance et il peut voir le chat qui se présente : il se nomme Essej Snewo. Les parents entrent dans la chambre et trouvent leur enfant conscient : ils estiment qu’il s’agit d’un miracle. Ils ne voient pas Essej.


Une couverture impressionnante pour son pouvoir évocateur : le jeune garçon qui court, promis à un avenir olympique, la tenue du Ku Klux Klan comme épouvantail, les champs de coton, de nombreux esclaves et un maître, et un autre épouvantail à l’effigie d’Adolf Hitler. Le lecteur retrouve cette même beauté dans les dessins des pages intérieures, chaque case étant une illustration soignée. Cela devient une évidence lorsqu’il découvre une illustration en double, pages seize et dix-sept : un panoramique très large, avec en premier plan et second plan des dizaines d’exclaves en train de travailler dans des champs de coton. Le lecteur commence par assimiler l’image dans sa globalité, avec un troisième plan consacré à deux énormes bateaux à aube aux cheminées noires fumantes, et en arrière-plan des collines, puis encore des montagnes. Curieux, il regarde des groupes d’esclaves, puis certains un par un : chacun est occupé à une tâche propre qui s’additionne pour donner une image globale entre les cueilleurs (y compris des enfants), des personnes portant de lourds paniers, les chevaux tirant de grandes remorques pour les acheminer vers la baie de chargement d’un deux bateaux, les balles déjà à quai, les chemins de circulation s’adaptant au relief, les maitres à cheval avec leur fusil, etc. Quel tableau !



Ainsi éveillé, le regard du lecteur prend le temps de savourer des illustrations magnifiques et marquantes : la tornade qui soulève une grande cabane en bois dans un dessin en pleine page, la tornade qui détruit un bateau avec roue à aube dans un large panoramique occupant deux tiers de la hauteur sur la largeur de deux pages en vis-à-vis, le dessin en double page à couper le souffle montrant un viaduc ferroviaire en bois, une dizaine d’éléphants en équilibre les uns sur les autres dans un numéro de cirque exceptionnel (dessin en pleine page), les athlètes étatsuniens embarquant sur le paquebot transatlantique Manhattan (dessin en pleine page), une rue du Bronx (vue du ciel en oblique dans une illustration en double page). En réalité, chaque planche est un festin visuel roboratif. À raison d’un exemple par page : la vue du ciel en oblique sur la cabane de nuit, le chat en train de jouer du banjo sur les trois marches menant à la terrasse, la pose de groupe des parents Owens avec huit enfants dont six juchés sur le dos d’un âne, le campagnol pourchassant le tout petit Jesse dans la pièce principale, le jar Auguste s’en prenant à Jesse assis sur les cabinets, les deux parents consternés laissant leur fils sur son lit sans espoir de le retrouver vivant le lendemain, le chat griffant la Mort, etc. Le degré d’investissement de l’artiste dans chaque case de chaque planche emporte le lecteur, qui ressent l’importance du récit pour son auteur, pour qu’il s’y soit autant impliqué.


Dans le même temps, l’artiste sait raconter une histoire par des séquences visuelles, chaque planche étant bien plus qu’une collection de superbes images. Après avoir été poursuivi par le jar, ce pauvre Jesse se fait courser par le bouc. Dans une planche irrésistible de cinq cases, le lecteur sourit devant la tête du bouc, son expression et le morceau de jean accroché à sa corne gauche, puis Jesse caché derrière le puits, ensuite à l’abri sous la carriole, l’image improbable du chat faisant tournoyer un lasso, et enfin le chat sur le dos du bouc se cabrant comme au rodéo. En page trente-trois, c’est une nuée de sauterelles qui ravage tout en quatre cases de la largeur de la page : une scène terrifiante dans leur efficacité, accablante dans la dernière case où il ne reste rien des champs. L’artiste aime bien les grandes cases, et il sait aussi raconter avec des structures de pages conçues sur mesure en fonction de la séquence. Celle relative à la qualification au saut en longueur et à la médaille olympique aux deux cents mètres repose sur un découpage à l’échelle des deux planches en vis-à-vis, trois bandes panoramiques contenant chacune trois cases, la première et la dernière étant de taille identique, et celle milieu s’étalant sur la page de gauche et celle de droite. Une composition identique pour les trois cases, une idée visuelle très intelligente pour rendre compte du point de départ, puis de la course de Jesse Owens, puis de la réaction de Hitler.



Décidément, tous les malheurs du monde s’acharnent sur le pauvre Jesse Owens. Le lecteur part avec l’a priori d’une biographie factuelle sur l’un de plus grands champions olympiques du monde. Il apprécie l’idée d’un chat anthropomorphe (tout en conservant sa taille de gros chat), bluesman et narrateur omniscient, qui apporte un commentaire avec du recul sur ce que vit le futur champion. Il comprend qu’il faut y voir un dispositif narratif qui amène des métaphores, une version imagée de la réalité, par exemple quand le chat aspire le venin du serpent. Il se trouve un peu surpris par cette anecdote pour les cinq moins du bébé : étonnant que de tels détails aient survécu au passage des décennies. En fonction de sa capacité d’acceptation, il tique aussi un peu en découvrant que Nat King Cole (1919-1975) et Louis Armstrong (1901-1971) étaient présents au mariage de Jesse Owens. Encore plus fort : une version inédite de l’incendie du zeppelin LZ 129 Hindenburg qui chute sur le stade de Berlin en 1936, ou la coïncidence des causes du décès de Jesse. Une petite vérification en ligne permet de rectifier les faits. Le lecteur comprend alors que le récit amalgame à la fois une reconstitution biographique factuelle et une licence artistique relevant du conte, sensibilité de genre littéraire incarnée dans ce chat Essej Snewo.


Il devient alors patent que l’auteur a choisi de rendre apparentes les conditions de vie pour les afro-américains au travers de son personnage. Le ton gentil et tout public de Essej Snewo permet d’intégrer Jesse Owens aux grandes forces systémiques accablant les citoyens de couleur noire. Et c’est ignoble et monstrueux. Sont ainsi mis en scène : l’esclavage et la cruauté des maîtres traitant les Noirs avec une cruauté pire que s’ils étaient des animaux, le règne de terreur du Ku Klux Klan avec massacres, ravages et lynchages, la ségrégation sous toutes ses formes, y compris après le retour du quadruple médaillé aux jeux olympiques, qui ne peut pas accéder aux hôtels de luxe du fait de sa couleur de peau, le fait que le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) ne le remercie pas à son retour, alors qu’il remercie les athlètes blancs. Dans le même temps, la forme de conte constitue une manière de mettre en scène une époque : les bateaux à roue à aube sur le Mississipi, la tornade en Alabama, le blues, la nuée de sauterelles, les prisonniers noirs pour les chaingangs (groupe de prisonniers enchaînés ensemble et contraints d'effectuer des travaux pénibles), les trains de marchandise interminables et les hobos (vagabonds ferroviaires), le pont ferroviaire en bois, les logs (troncs d’arbre acheminés par le fleuve), le football américain, les cirques gigantesques, le métro à Cleveland (construit en 1913), les poutrelles des gratte-ciels, le linge aux fenêtres d’un immeuble à l’autre, la mafia dans le quartier italien et les règlements de compte, les majorettes (Pom-pom girls), le jazz, une parade (ticker-tape parade) à New York avec les bandelettes de papier, etc. Ce récit foisonne d’éléments, comme encore la relation avec le règne animal et son symbolisme (campagnol, jar, serpent, bouc, sauterelles, bisons, putois, éléphants, tigre), ou aussi l’évocation du troisième Reich et sa théorie de la suprématie de la race aryenne, avec Joseph Goebbels (1897-1945), Albert Speer (1905-1981) architecte, Adolf Hitler (1889-1945), Leni Riefenstahl (1902-2003) en train de tourner Les dieux du stade (1938, Olympia).


Il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’adapte au parti pris de l’auteur, un récit entre biographie factuelle et conte. Il tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle, à la fois des dessins s’apparentant souvent à des illustrations magnifiques, à la fois dans les plans de prise de vue et les découpages. Il découvre le parcours de l’athlète, mis dans le contexte de l’oppression systémique s’exerçant sur les afro-américains. Splendide.



lundi 4 décembre 2023

Le Venin T04 Ciel d'éther

Va falloir vous y faire, on n’est pas toutes des potiches sans cervelle !


Ce tome fait suite à La Venin T03 Entrailles (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2022. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Stéphane Astier. Il comporte cinquante-huit pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de trois pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant sa manière de se faire recruter dans la troupe de la revue, ses sentiments vis-à-vis de Stanley Whitman, et sa réaction après s’être enfuie de chez sa mère, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


New York, en novembre 1900. Dans le casino Theatre, John Fisher, le responsable de l’opérette Florodora, s’emporte contre Emily qui est sur scène, au cours de la répétition. Il lui rappelle qu’elle doit suivre le tempo, qu’elle doit entrer à douze. Elle s’excuse : elle oublie toujours ce passage. Il continue : il a eu la grandeur d’âme de la choisir au pied levé pour remplacer une ses meilleures danseuses qui a fui New York pour rejoindre un de ces fichus cowboys dans un trou perdu du Wyoming. Il ne faudrait pas qu’elle lui fasse regretter son choix. Elle fait observer que ça ne fait qu’une semaine qu’elle est là, elle n’a pas encore le livret complet en tête. Il s’emporte encore plus : la première est dans quinze jours, et il n’y a plus de temps. Emily quitte la scène refusant de supporter ce mauvais traitement. Fisher déclare une pause et va la trouver dans sa loge pour s’excuser.



Non loin de là, chez un chapelier, l’Amérindien Ba-Cluth achète un nouveau haut-de-forme, faisant forte impression sur la jeune vendeuse. Quelques boutiques plus loin, Charly Siringo & Tom Horn, les deux détectives de l’agence Pinkerton, terminent de s’acheter des costumes de citadin, Horn regrettant les habits confortables qu’il portait pour faire de la piste. Chacun termine ses emplettes et emprunte une rue différente sans se croiser, sauf Ba-Cluth qui remarque Emily sur le même trottoir sans qu’elle ne s’en aperçoive. Bisbee, en Arizona, en février 1891 : Emily séjourne chez Michael Graft. Elle lui demande pourquoi il est venu vivre ici. Il raconte. À l’époque, il ne savait pas distinguer un cheyenne d’un Sioux ou d’un Apache. Alors il a erré à travers le Wyoming, le Kansas, le Colorado. Épuisé par ces longs mois de piste, il a fait halte à Phoenix, en Arizona. Là, il est tombé sur un avocat qui était devenu Commissioner of the land. Après quelques verres, il a réussi à convaincre Michael d’acheter quelques acres de terre. Quand il est arrivé au fond de ce désert, il a monté sa cabane, acheté du matériel, et il a commencé à labourer ce sol rocailleux. Mais cette terre ne valait rien, et pas un brin n’a poussé. Du coup, il est devenu chasseur de primes, écumant les états à la recherche des outlaws.


Le lecteur se retrouve ravi par la narration dès la première page : tout fonctionne à merveille comme dans les tomes précédents. Emily se retrouve dans une position improbable en chanteuse et danseuse dans une opérette. En deux phrases, l’auteur a établi qu’elle n’est pas parfaite, qu’elle s’est préparée en un temps record. En page onze, il tique un peu en voyant que les trois groupes passent comme par hasard au même endroit au même moment, sans se rendre compte de leur présence mutuelle, le scénariste ne l’a pas habitué à ça. Il utilise cette forme de synchronicité par la suite à deux autres reprises. Sans parler de l’évolution de la relation entre Emily et sa cible suivante, ou de la forte concentration d’autres connaissances d’Emily dans une petite zone de New York. Pour autant, le lecteur se dit également que ces grosses coïncidences auraient pu ne pas se produire que le déroulement de l’intrigue n’en aurait pas été bouleversé. Il prend alors ça comme une facétie de l’auteur, une forme de clin d’œil aux mécanismes narratifs de l’opérette. Et même, ces moments passent vite car la narration s’avère aussi dense et fluide, toujours menée concomitamment au temps présent du récit 1900/1901 et au temps passé 1891/1892. La vengeance d’Emily continue à avancer et la reconstitution historique demeure consistante et impeccable.



En fonction des ingrédients qu’il préfère, le lecteur se montrera plus attentif à l’un ou à l’autre. Les marqueurs historiques : mention des Dime novels par Emily, son embauche comme interprète de l’opérette Florodora qui fut un succès réel à cette époque à New York, mention de la mort de Bill Dalton (1863-1894), l’arrivée parmi les Florodora Girls de la jeune Florence Evelyn Nesbit (1884-1967) danseuse, modèle et actrice, ayant posé pour Charles Dana Gibson (1867-1944) qui apparaît également dans le récit, et qui exécute un portrait d’Emily. Il peut aussi guetter les éléments féministes du récit, que ce soit des marques du patriarcat ou au contraire de l’autonomie et de la liberté d’Emily et ses amies : Vicky d’abord en femme entretenue, la misogynie ordinaire sous forme de condescendance envers le sexe faible, l’homosexualité féminine qui ne peut se vivre que cachée, l’obligation d’utiliser une selle pour monter en amazone, Stanley Whitman commande pour Emily au restaurant. Bien évidemment personne ne peut commander à Emily, et elle met en garde un prétendant sur sa manière bien à elle de se faire respecter et de refroidir les ardeurs par un coup de genou bien placé. Le lecteur sourit en entendant Vicky rappeler qu’elle sait s’y prendre pour faire fondre le cœur des hommes, enfin le cœur…


Le lecteur peut également être avant tout investi dans l’intrigue et le personnage d’Emily, ou encore pour le genre Western. Une fois de plus il reste saisi d’admiration par la qualité de la description des dessins, que ce soit par la profusion de détails ou par l’exigence du niveau de recherches afin d’aboutir à une telle reconstitution si minutieuse. L’artiste ne s’épargne aucune peine. En tant que chef costumier, il représente des tenues très diverses, s’attachant aussi bien au haut de forme de Ba-Cluth, qu’aux costumes plus ordinaires des inspecteurs de l’agence Pinkerton, aux robes de scène, aux costumes garçon de Vicky, et bien sûr à la magnifique robe qu’Emily porte sur la couverture. La représentation de chaque lieu est nourrie de la même manière et avec la même rigueur par des documents de référence. Il suffit d’accompagner Stanley Whitman et Emily sur le chantier du Fuller Building pour en être parfaitement convaincu. Pour commencer l’emploi du nom de Fuller Building qui correspondait bien à son appellation à cette époque, et qui ne sera renommé Flatiron Building que plus tard. Ensuite l’état d’avancement de sa construction à cette date, février 1901, conforme aux informations qu’il est possible de trouver en ligne. Comme dans les tomes précédents, le lecteur commence par se demander au premier coup d’œil si les pages ne sont pas un peu chargées en cases et en dialogues, et dès la première page il savoure la fluidité de la narration tant visuelle que dialoguée, assurant un bon rythme tout en racontant beaucoup de choses dans chaque page, un vrai talent de conteur.



En plus de toutes ces qualités, l’histoire s’avère toujours aussi prenante. Les séquences du passé viennent confirmer ce que le lecteur sait déjà sur les multiples talents et compétences d’Emily, montrant comment elle les a acquis. Dans le même temps, ces séquences montrent le développement de sa personnalité, par exemple l’effet qu’a sur elle l’apprentissage du maniement et de la maîtrise des armes à feu. D’un côté cela participe à sa décision de se venger, de l’autre cela l’amène au pied du mur pour commettre l’irréparable et tuer un homme pour la première fois. Le lecteur se rend compte qu’il se joue d’autres choses durant ces scènes du passé : parfois les doutes d’Emily qui ressurgissent dans le temps présent du récit, d’autre fois le rôle bienveillant de Michael Graft qui n’était peut-être pas si naturel que ça, pas forcément exempt d’arrière-pensée. La narration visuelle offre des moments mémorables à chaque page : la répétition de l’opérette dans le théâtre, une vue générale en élévation de la salle, un geste de pudeur d’Emily totalement naturel, l’essai de costume pour Charly Siringo, une vue en élévation de deux rues de New York d’une lisibilité exemplaire avec un niveau de détail qui invite le lecteur à savourer la vue, une maison isolée dans le désert balayée par un vent charriant de la poussière, la construction de la charpente de ladite maison avec des poutres de bois, etc.


L’intrigue tient le lecteur en haleine, en équilibre entre ce qu’il sait déjà et ce qu’il n’a pas pu anticiper mais qui en découle logiquement. Une séquence se déroulant en avril 1892 vers Clifton donne une vision très différente d’Emily, par comparaison avec l’assassinat méticuleusement préparé du sénateur Eugène McGrady dans le tome 1, apportant ainsi plus d’épaisseur et de complexité au personnage. Le lecteur est doucement amené à remettre en question ce qu’il pensait des clients de la maison de passe à la Nouvelle Orléans dans le tome 1. Le rôle de Ba-Cluth fait progressivement de plus en plus sens, alors qu’il gagne aussi le surnom de Lony. Le parcours de vengeance d’Emily commence également à apparaître de manière différente, le lecteur se demandant si l’âge et la traîtrise n’auront pas raison de sa jeunesse et de son courage, voire n’en ont déjà pas eu raison. La dernière page offre l’assurance que le dernier tome apportera un dénouement ambitieux.


Le lecteur sait que ce tome comblera son horizon d’attente : Emily en tueuse redoutable accomplissant sa vengeance, une reconstitution historique d’une qualité incroyable dans la narration visuelle, plus discrète et tout aussi solide dans les références culturelles. Le créateur lui en donne encore plus avec une mise en perspective par le passé de la personnalité d’Emily plus nuancée et avec plus de profondeur, et une intrigue qui se laisse deviner par moment, pour prendre le lecteur par surprise par la suite avec une ampleur tout aussi insoupçonnée qu’organique. Du grand art.



lundi 20 novembre 2023

La Venin T03 Entrailles

Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins vous tuer.


Ce tome fait suite à La Venin T02 Lame de fond (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario et les dessins, et par Stéphane Astier pour les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant ses observations sur Galveston, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


En Alabama, en septembre 1900, la nuit, Emily mène ses deux chevaux qui tirent la carriole, avec la jeune Claire assise à ses côtés. La fillette lui demande quand est-ce qu’on s’arrête car elle commence à avoir froid. La jeune femme lui demande de ne plus l’appeler Ma sœur, car elle n’en est pas vraiment une. Pour autant, elle admet que Claire a raison et qu’il faut qu’elle trouve un endroit tranquille pour bivouaquer. Il y a une forêt droit devant qui semble assez dense pour servir d’abri. Un gris déchirant retentit dans la nuit. Emily remet un revolver à Claire en lui indiquant de tirer en l’air si elle lui en donne l’ordre, et elles se mettent à approcher discrètement de l’endroit d’où est venu le cri. Sept membres du Ku Klux Klan finissent de pendre un afro-américain à une haute branche, tout en empêchant sa femme Susan d’intervenir. Puis ils lancent des torches enflammées sur la maison qui s’embrase très rapidement. Leur chef ordonne de tuer la femme. Un autre demande s’il n’est pas possible de lui laisser un souvenir brûlant entre les cuisses d’abord. Le chef commence à dire qu’ils ne sont pas là pour ça se soir, mais une balle l’atteint dans le bras gauche. Emily les canarde avec sa carabine. Claire tire en l’air pour donner l’impression d’un groupe nombreux. Les membres du Klan prennent la fuite sur leurs chevaux.



Claire descend la première vers Susan qui est fort étonnée de voir une petite fille, suivie peu de temps après par Emily. Cette dernière propose de décrocher le mari pour lui donner une sépulture décente. Susan lui répond de le laisser là. Elle aurait bien voulu le placer dans une terre consacrée, mais elle veut que tout le monde voit ce que ces hommes font aux gens comme eux. En réponse à une question d’Emily, elle explique qu’elle n’a nulle part où dormir. Ils s’étaient installés ici il y a peu. Ils voulaient vivre heureux, semer leurs champs et vendre leur blé et leurs légumes. Elle n’a plus personne et la famille de son époux Tom est à plusieurs jours de route. Mais elle ne veut pas y retourner. Ils n’étaient pas d’accord qu’il parte avec elle. Si elle revient sans lui, ils ne voudront jamais la reprendre. Claire lui propose de venir avec elles. Emily explique qu’elles se rendent à Oil Town où un poste d’institutrice l’attend.


Le cycle reprend : au temps présent du récit, en septembre 1900, Emily se dirige vers la prochaine cible de sa vengeance, au temps passé en 1890/1891 la jeune Emily va d’un oncle à une tante pour être recueillie. En toile de fond, elle parcourt l’ouest américain, en revenant parfois vers la côte Est à New York, et en traversant ou vivant des événements ou des conditions de vie typique de l’ouest américain. Tout commence ainsi avec une scène de lynchage : une dizaine d’hommes cagoulés contre un seul afro-américain, une exécution sommaire, même pas une justice expéditive, juste l’expression du racisme à l’état pur nourrie par la peur de l’autre, la peur de la différence, le besoin de se sentir supérieur, de justifier sa suprématie (purement imaginaire). Une mise en scène qui montre la lâcheté du groupe d’assaillants face à une unique victime, la lâcheté d’individus agissant à visage couvert, leur prétendue force entièrement dépendante du nombre et la seule hauteur qu’ils prennent c’est en montant sur le dos de leur cheval. Dans son journal en fin de tome, à propos de ce meurtre, Emily note que même si les Américains croient tous que les afro-américains ont gagné leur liberté, en réalité ils ne vivent pas beaucoup mieux qu’avant.



L’auteur a choisi de donner un nom très littéral à la ville suivante : Oil Town, parce qu’une entreprise y exploite un champ de pétrole avec des derricks en bois. L’arrivée du trio de femmes fait l’objet d’une case occupant les quatre cinquièmes d’une page : une vue en élévation de la ville depuis le panneau d’entrée. L’artiste excelle pour donner à voir les paysages : la route en terre bien boueuse, la maison de maître avec ses deux étages et son jardin bien vert, les barraques de bois des ouvriers, les grandes citernes mal étanchéifiées, la vingtaine de derricks répartis sur le territoire, une profonde vallée en arrière-plan, et des petites montagnes derrière, sous un ciel gris chargé en pluie. Emily se lance dans une explication du terme Or noir avec une condamnation de l’avidité des hommes. Susan en ajoute une couche pour montrer à quel point ce terme est mal choisi : l’or brille comme le soleil, là, c’est la crasse et les ténèbres (ce qui donne lieu à une répartie savoureuse d’Emily : on trouve peut-être de la lumière sous la surface noire, faisant le parallèle avec la couleur de peau de Susan).


Lors du séjour d’Emily dans Oil Town, un accident survient : dans une case de la largeur de la page occupant deux cinquièmes de la hauteur, le dessinateur montre la rupture d’un derrick. La construction de bois s’effondre et le pétrole jaillit à gros flot. Le cadrage un peu éloigné le réduit à un simple incident d’exploitation, la rupture d’une installation un peu fragile. Mais les trois cases du dessous d’une hauteur bien moindre montrent les conséquences pour les conséquences pour trois ouvriers. La petitesse des cases les réduit à pas grand-chose : une mise en scène symbolique de leur importance insignifiante par rapport celle du derrick et de l’exploitation du champ de pétrole. Lorsqu’Emily revient de donner la classe en pleine nature (une forme de classe verte avant l’heure), elle enjoint les travailleurs en train de boire un coup à la taverne, à s’unir pour exiger des conditions de travail en sécurité. Elle évoque l’existence de syndicats d’ouvriers. La réponse ne se fait pas attendre : ils ont déjà essayé, mais le propriétaire M. Drake y a vite mis le holà. La séquence se déroule à la tombée de la nuit dans ce bar mal éclairé par de faibles ampoules, comme si cette misère sociale ne pouvait être exprimée qu’entre eux dans un lieu, sans pouvoir être exposée en public au grand jour. Dans la séquence suivante, l’auteur oppose la douleur des femmes endeuillées, refusant d’accepter les risques mortels comme une fatalité, à l’apathie des hommes qui ont déjà essayé 



Intercalé avec le temps présent du récit, la jeune Emily continue à aller de famille en famille de tante en oncle. Lors d’un voyage en diligence, le lecteur peut même jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Emily et prendre la connaissance de la liste de ces parents éloignés pouvant l’accueillir. Elle se rend d’abord en Floride auprès de Camelia, le dessinateur apportant un soin remarquable à la faune et la flore, un magnifique papillon et l’évocation du sapotier blanc. Puis en Arizona dans la zone désertique de Brisbee : un beau bâtiment unique en bois, d’abord sous le dur soleil de septembre, puis sous la neige de décembre. Quand elle y arrive, le propriétaire en est absent, et le lecteur se surprend à sourire en voyant Emily faire le ménage, la vaisselle, le linge, puis essayer de fumer. La jeune Emily reçoit une forme d’éducation différente à chaque fois, lui apportant de nouvelles compétences que le lecteur a pu constater au temps présent du récit, en 1900. Au temps présent, le récit se termine par quatre courtes scènes : une à New York, deux à Oil Town, une dans une riche demeure du New Jersey, le lecteur savourant la générosité de la description de chacun de ces environnements.


Ce tome constitue le milieu du récit, et le scénariste introduit et développe de nouveaux éléments de son intrigue. Certes, Emily répète le cycle de la recherche d’un des meurtriers de sa mère pour accomplir sa vengeance, mais pour la troisième fois le plan ne se déroule pas comme prévu, et pour une raison différente des deux premières. Comme dans les tomes précédents, le personnage principal fait preuve d’autonomie, de courage, de compétences et d’une ténacité peu commune, voire d’un acharnement. Une fois encore, son salut ne survient que par l’intervention d’autres personnages, des femmes, mais aussi des hommes. Comme dans le tome précédent, Emily n’est pas de toutes les séquences, l’auteur continuant de révéler que d’autres individus intriguent dans son sillage ou en amont de son arrivé : les chasseurs de prime bien sûr (dont le terrible Sergent raciste et phallocrate), mais aussi des individus dont elle a déjà croisé la route.



Outre les champs de pétrole et le Ku Klux Klan, se trouvent d’autres marqueurs temporels comme Butch Cassidy (Robert LeRoy Parker, 1866-1908) et le Sundance Kid (Harry Alonzo Longabaugh, 1867-1908) et les deux inspecteurs de l’agence Pinkerton Tom Horn (1860-1903) et Charlie Siringo (1855-1928). Le lecteur relève également que l’auteur intègre à son récit des thématiques actuelles comme la lutte des classes, le syndicalisme, l’ultralibéralisme qui réduit les individus à l’état de marchandises traitées sans égard, sans respect ni même préoccupation de leur santé et sécurité au travail, le comportement des ultra-riches traitant la main d’œuvre comme des esclaves, des préoccupations écologiques comme la sensibilisation des enfants à la nature (la classe verte) ou l’approvisionnement de nourriture en circuit court (la leçon de tante Camelia). L’intervention d’Emily auprès des travailleurs est servie par une belle éloquence militante : Ce pays est tenu par les politiciens de Washington, les banquiers, les capitaines d’industrie, les gros propriétaires terriens. La légende du self-made-man est là juste pour faire rêver le peuple et le faire taire. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Quand ils ne la font pas s’effondrer pour s’enrichir un peu plus. Et ce sont toujours les mêmes qui trinquent : le peuple ! Le seul moyen est de lutter pour ses droits. […] Ces pour ces raisons-là qu’il faut se battre. Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins tuer.


L’horizon d’attente du lecteur est déjà très élevé en entamant ce troisième tome : il doit être aussi bien, et même mieux, que les deux précédents en termes de vengeance, de suspense, de coups fourrés, de beaux paysages, de reconstitution historique visuelle, de personnages attachants, complexes et faillibles. Le créateur tient toutes ces promesses, et plus encore son intrigue prenant de l’ampleur, Emily étant toujours aussi autonome mais ne réussissant que grâce l’aide d’autres, et en prenant une dimension sociale et politique qui montre plutôt que de prêcher. Formidable.



mardi 8 novembre 2022

Molly West T02 La vengeance du diable

Mon grand-père disait qu’il fallait attaquer le cougar quand il a le ventre plein.


Ce tome fait suite à Molly West - Tome 01: Le Diable en jupons (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais qui éclaire des remarques éparses dans cette suite. Il a été publié en 2022. Le scénario est de Philippe Charlot, les dessins de Xavier Fourquemin, et la mise en couleurs a été réalisée par Chiara Zeppegno. Cette bande dessinée comporte quarante-six planches.


Dans un petit village du Texas, quatre pistoleros visent un fuyard. L’un d’eux explique à l’autre que le chicano Diego a des dollars plein les poches, et qu’il a fait le vantard la vieille au soir à la cantina. Des bons du trésor yankee qu’il a vendu à la banque centrale de Chihuahua. Encore un péon qui ne tient pas la tequila et qui parle trop. Diego court en zigzagant pour éviter les balles, mais il se prend les pieds dans des débris au sol et chute en avant. Il repère un cheval à quelques mètres, se relève et monte sur le canasson, réussissant ainsi à prendre la fuite. À Fort Stockton une ville du Texas, le major Hood se tient sur le perron de sa luxueuse demeure par une belle nuit claire. Arti s’approche en catimini derrière lui, à son insu et il l’estourbit d’un coup de bâton. Un peu plus tard, en ville, à Fort Stockton, le shérif sort du bar, en état d’ébriété. Il marche très content de lui, en sifflotant, sans se rendre compte qu’il est observé depuis une ruelle, par un jeune garçon avec un bâton dans les mains. Le lendemain, le juge et le shérif sont attachés à un des poteaux du saloon, affublés d’une robe, avec un écriteau sur lequel est écrit : Nous, juge et shérif de Fort Stockton travestissons la justice. L’ami, ne t’avise pas de libérer ces deux imbéciles avant la fin de la fête ! Un citoyen s’approche, un coup de feu éclate et une balle se fiche à ses pieds.



Après avoir tiré, Molly West part sur son cheval, accompagné par Arti sur le sien. Plus tard, il écrira : à ses débuts, Molly a eu la réputation d’une simple tueuse, sans état d’âme. Elle pouvait l’être. Mais elle savait aussi que la balle qui tue le renard dans le poulailler est parfois une punition un peu trop tendre… comme disait le grand-père. Dans la demeure des Hood, la mère est en train de repasser, cigare au bec. Son fils le major Hood entre dans la pièce. Ils évoquent les malles perdues : une a été retrouvée, l’autre a dû être récupérée par Molly West. La mère tend la tenue qu’elle vient de terminer à son fils : une longue tunique blanche et une cagoule pointue blanche également, ornée d’une moustache. Elle lui rappelle qu’il doit bien faire attention à contenter les partisans, mais aussi les tièdes. Il doit jouer sur les deux tableaux car il aura aussi besoin d’eux s’il veut être élu. Pendant ce temps-là, Diego cavale toujours avec quelques longueurs d’avance sur ses poursuivants, mais la distance diminue. Il plonge la main dans une de ses sacoches et il sème des poignées de billets au vent. Le résultat est immédiat, et il peut continuer sa chevauchée tranquille. Il rejoint Molly West et Arti.


Le lecteur savoure à l’avance de retrouver Isabelle Talbot, jeune veuve ayant pris le nom de Molly West, et de savoir ce qu’elle va faire de sa vie. Les auteurs ont décidé d’introduire des éléments de continuité. Le jeune garçon Artemus, surnommé Arti, reste donc à ses côtés, étant orphelin. Diego, Mexicain émigré aux États-Unis, décide également de s’en remettre à cette dame au fort caractère, ou en tout cas de contribuer à son nouveau projet. Elle a décidé de s’installer dans la petite ville de Lajitas et d’organiser une bibliothèque itinérante, à l’instar de celle dont elle était la responsable dans le premier tome. Le major Hood est également de retour avec sa mère. Le lecteur comprend donc qu’il découvre le deuxième tome d’une série au long cours. Il assiste à l’arrivée de trois nouvelles femmes, recrutées par Molly pour aller de ville en ville, et même de ferme en ferme, avec leur chargement de livres. Étonnamment, seule une d’entre elles indique son nom : Annie, une afro-américaine. Tout aussi déconcertant, ce tome ne comprend pas de tournée de la bibliothèque itinérante, et il n’est pas question de son fonctionnement économique. Le lecteur se serait attendu à ce que ces éléments soient plus mis à contribution au cours de l’intrigue, ou plus exploité.



L’histoire commence avec Diego : une scène entre cliché et humour visuel. Le personnage parvient à courir en évitant les balles de quatre tireurs. Il se prend les pieds dans des débris, mais parvient à se relever sans difficulté, à reprendre sa course, à atteindre un cheval et à s’enfuir, toujours sans être touché. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif, avec une exagération légère des postures pour la course de Diego, un bon niveau de détails dans les décors. Planche suivante, le lecteur apprécie la mise en couleurs avec l’ambiance nocturne, le halo dégagé par les lumières du salon, celles du bar. La coloriste sait nourrir chaque case, sans nuire à sa lisibilité. Elle rend compte de la luminosité des zones désertiques, de celle moindre d’une pièce éclairée par les lampes à huile, de la grande salle du saloon légèrement plus sombre, du désert au soleil couchant, des lueurs de l’incendie, etc. Grâce aux légères déformations humoristiques, les personnages apparaissent pleins de vie. L’artiste ne pousse pas jusqu’à la caricature. Il donne un visage très lisse à Molly West, ce qui lui donne peut-être une apparence un peu trop jeune. Elle donne souvent l’impression de maîtriser la situation : le lecteur finit par remarquer que cela découle d’une représentation où elle bénéficie souvent d’une légère contreplongée, dominant ainsi son environnement. Arti fait preuve d’une légère candeur et d’un entrain transcrivant bien sa joie de vivre, mais aussi parfois sa profonde tristesse, des émotions plus intenses. Diego fait plus son âge, avec une forme de fausse assurance savoureuse.


Xavier Fourquemin donne vie à plusieurs autres personnages : la mère Hood avec son menton en galoche, le major lui-même visiblement très confiant dans son importance, les trois nouvelles femmes à la morphologie, au visage et à la tenue bien différenciés. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit régulièrement son rythme de lecture pour prendre le temps de regarder un visage ou un autre d’un figurant dans une scène de foule. De même, les environnements valent le coup d’œil : les différents types de construction, de la maison la plus modeste, à la plus luxueuse, en passant par le saloon, jusqu’à la ville de Palmito Ranch. Les personnages voyagent d’un endroit à un autre, ce qui est l’occasion de pouvoir profiter des espaces naturels comme le désert rocheux, ou le désert de sable avec cactus, d’une descente de rivière sur un grand radeau et des falaises rocheuses qui l’encadrent par endroit. Le lecteur peut ne pas prêter plus d’attention que ça à la mise en scène ou à la construction des prises de vue, estimant que les cases racontent l’histoire de manière claire, ce qui est le minimum. Son avis évolue avec la planche sept qui ne comporte qu’un seul phylactère de quatre mots, et pourtant qui raconte beaucoup de choses, avec une scène plus complexe qu’il n’y paraît. Il s’en fait à nouveau la remarque dans les pages vingt-quatre et vingt-cinq dont seule la première comporte un unique phylactère. La narration visuelle ne joue pas sur l’esbrouffe : sa solidité devient palpable par moment, la rendant ainsi visible au lecteur.



Dans le premier tome, le scénariste faisait attention à bien situer son récit dans un cadre historique : juste après la fin de la guerre de Sécession. Il ne s’agissait pas pour lui de se livrer à une reconstitution historique pour aboutir à un exposé ou une analyse, mais de montrer que le sort de ses personnages est tributaire de la réalité historique, en particulier le sort à peine amélioré des esclaves qui n’étaient toujours pas les bienvenus dans les états du sud. Le lecteur comprend que le présent récit se déroule quelques jours après la fin du premier tome. Isabelle Talbot a bel et bien laissé son nom de baptême derrière elle, et les blancs regardent toujours les afro-américains et les latinos d’un air condescendant voire pire. Le suprématisme blanc reste à l’œuvre, montrant parfois son vrai visage sous une cagoule blanche avec un sommet pointu. Il apparaît rapidement que l’enjeu de l’intrigue est de contrer la nouvelle entreprise du major Hood qui a commis l’erreur tactique grossière de se rappeler au bon souvenir de Molly West en la menaçant. Dès la planche 6, les auteurs révèlent qu’il appartient à la société secrète terroriste suprémaciste blanche des États-Unis, la plus célèbre.


En fonction de ses attentes, le lecteur peut trouver cet opposant incontournable, se situant dans la droite lignée du comportement d’une partie de la population vis-à-vis des afro-américains après l’abolition de l’esclavage. D’autres pouvaient attendre plus d’informations sur les lois Jim Crow. Toutefois, passée la première moitié, le scénariste retrouve le bon dosage, l’équilibre entre le récit d’aventures tout public, et le contexte social façonnant les individus, la réalité de la ségrégation, des lynchages, et les réactions en conséquence de personnes comme Molly West. Comme le premier tome, celui-ci revêt des atours tout public, tout en montrant la cruauté abjecte de certains individus, et l’effet que cela produit sur la manière d’agir des personnages principaux qui ne sauraient être des héros lisses et sans reproche. En outre, Charlot intègre bien un élément historique : John Jefferson Williams (1843-1865, étrangement appelé John William Jefferson dans la BD), militaire de l'Union, mort à la bataille de Palmito Ranch, la dernière bataille de la guerre de Sécession, considéré comme le dernier soldat tué lors de ce conflit.


Après un premier tome déconcertant par son alliance d’apparence tout public, et de réalités plus pragmatiques et plus sordides, le lecteur espère bien que Molly West continuera sur cette lancée. Il peut sentir poindre une forme de frustration alors que le scénariste ne semble pas vouloir développer les ingrédients pleins de potentiel comme l’histoire du Ku Klux Klan, ou la personnalité des trois nouvelles femmes qui s’associent à Molly West. Dans le même temps, il finit par remarquer la qualité du travail d’artisan du dessinateur, les qualités d’une narration visuelle discrète et pourtant remarquable. Petit à petit, l’intrigue trouve une direction plus nette et l’histoire revient au niveau de celle du premier tome. Le lecteur sait qu’il reviendra pour le tome suivant.