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mercredi 28 août 2024

Fragile

Une rencontre cache à tous les coups la possibilité d’un miracle. Celui de l’autre.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Mathilde Ducrest pour les dessins, les couleurs, le scénario et le lettrage. Il comprend cent-soixante-dix-sept pages de bande dessinée.


Cet été-là, les pies s’étaient montrées particulièrement voraces. Emily est montée sur une petite échelle pour cueillir les cerises, pendant que Pia, une femme à la retraite, en ramasse par terre en pestant contre les pies qui ont fait un carnage. Elle indique à Emily qu’elle peut descendre, tout en continuant de pester contre les oiseaux, car ils ne pensent qu’à bouffer ses fruits. La jeune femme sourit en faisant observer l’ironie de s’appeler Pia alors qu’on déteste les pies. Elle vit chez Pia depuis sa première année de fac. En échange du loyer, elle s’occupe pour la dame âgée, des affaires qui l’ennuient. Certaines tâches ménagères. L’entretien de la maison. Le bazar administratif. Ça arrive à Emily de tout laisser en plan pour se concentrer sur les cours, ses copines ou le reste. Quand ça lui arrive, Pia lui en tient un peu rigueur. Rien n’a plus d’importance aux yeux de Pia que son jardin. Le toit du monde pourrait s’écrouler que ça lui serait égal, tant qu’elle garde les mains dans la terre. Mais même si voir les oiseaux malmener son petit paradis lui a déjà valu de traverser une à une toutes les étapes du deuil… avec parfois quelques réminiscences de colère, voire du déni… clamer qu’elle déteste tous les oiseaux, c’est faux. Pia est comme ça. Elle exagère. Elle romance. Elle ressasse, prospecte et instrospecte. C’est son truc. C’est au tour de Pia d’ironiser et de déclarer que la véritable vocation de sa résidente, c’est d’ouvrir une enseigne de restauration rapide pour volaille.



Les deux femmes sont passées dans la cuisine, et Pia s’affaire à préparer les confitures. Elle informe Emily que cette dernière mangera seule le lendemain, car elle a une réunion avec le comité des médaillés Benemerenti. Elle ne va pas recevoir une médaille, mais elle organise la cérémonie. Emily éprouve toujours des difficultés à croire que Pia a passé quarante ans dans le même village. Sa logeuse répond que la génération d’Emily ne sait rien faire plus de dix minutes. Elle ne critique pas forcément, car elle aussi, à l’époque, aurait bien aimé pouvoir tout envoyer promener de temps en temps. Elle voulait être patronne de son propre établissement. Mais son Lény a dit que c’était exclu, que si elle prenait un bistro, il s’en allait. Or elle, elle est quelqu’un d’ordinaire. Elle développe : la vie, c’est avant tout des devoirs. Une marche à suivre. Surtout pour les gens ordinaires. Et rester loyale à la recette a parfois du bon. Elle enfourne la tarte qu’elle a préparé tout en devisant, et demande à Emily de leur servir un verre. La jeune femme constate qu’il ne reste plus de rosé, et elle prend la bouteille de Limoncello dans le réfrigérateur. Puis elle en sert deux verres. Les deux femmes trinquent, et Pia propose de faire une partie de cartes.


Une couverture aux couleurs douces, avec une jeune femme alanguie et des fleurs où volètent des papillons : difficile de ne pas y voir une touche de féminité, sans pour autant savoir ce que désigne l’adjectif Fragile. En effet cette sensation perdure tout du long du récit. L’autrice a choisi une palette de couleurs douces, pastel, pour des ambiances lumineuses ensoleillées, dégageant un calme de chaque instant. Le vert pâle du jardin, l’orange tirant vers le rose du salon, le violet entre parme et mauve, le bleu nuit, tout n’est que douceur. Sauf que de temps à autres, le lecteur observe que les couleurs foncent, sans pour autant rompre le charme. L’artiste navigue avec grâce entre teintes réalistes, et glissement vers l’expressionnisme. Quand Pia se trouve dans sa salle de bains, elle commence par se regarder dans le miroir et sa peau a pris une teinte verte rendant compte de la buée qui s’imprègne de la couleur du carrelage. Alors qu’elle sort de cette pièce pour entrer sa chambre, le naturalisme reprend ses droits avec la lumière naturelle. Tout est soigneusement accordé, avec de temps à autres des effets saisissants. La minutie de la mise en couleurs de la page quatre-vingt-quinze quand Emily découvre la luxuriance de la serre et l’escalier qui mène à l’étage. La nuit violette en début de soirée dans un appartement accompagnant l’irréalité de la présence de la pleine Lune qui n’est en fait que le reflet d’une ampoule dans une vitre. La couleur très foncée de l’habitacle de la voiture de Suzanne Rascines, tellement dure par rapport au teint de peau des jeunes filles.



De fait, le récit raconte le début d’amitié entre deux jeunes femmes fréquentant la même université, mais des facs différentes, d’origine sociale opposée, l’une au physique superbe, l’autre en surpoids. La première, Emily, va se retrouver à travailler pour l’autre, Suzanne, en promenant son chien. L’une habite chez une vieille dame, l’autre dans la magnifique demeure avec un véritable domaine, chez ses parents. Il s’agit d’une histoire dont les hommes sont pratiquement absents. Pia évoque son époux Lény une fois et il apparaît une fois dans une photographie. Suzanne évoque son père qui figure partiellement dans quatre cases réparties sur les pages quatre-vingt-quatre et quatre-vingt-cinq. Emily évoque rapidement une relation amoureuse terminée. Et c’est tout. D’une certaine manière, il s’agit de la succession de scénettes de la vie quotidienne : des discussions pour apprendre à se connaître entre Suzanne et Emily, des discussions entre jeune femme et personne à la retraite pour Pia et Suzanne. Il est question de tâches de la vie quotidienne, de préparer une tarte, de jouer aux cartes (le putze, une variante du Jass), de la médaille Benemerenti, de l’espace féminin après la fin de la seconde guerre mondiale, des harpes éoliennes, des différences de milieu social, du comportement des parents perçus par leurs enfants, du plaisir de contempler un chien se prélasser au soleil, de se rendre à la station de lavage pour voiture avec son père, de la manière dont le soleil peut embraser une construction de mille reflets, et bien sûr de l’amitié.


Dit comme ça, la première impression peut sembler peu palpitante. Toutefois l’expérience de lecture s’avère différente, grâce à la narration visuelle. L’artiste utilise un mélange de formes avec un contour, et de couleur directe. Les traits de contour prennent la couleur de la forme qu’ils détourent dans une teinte plus foncée, sans jamais de trait noir, ce qui donne une allure plus organique à chaque élément. Dans un premier temps, ils ne semblent délimiter que les éléments les plus importants dans chaque case, la couleur directe se chargeant du reste de la représentation. Toutefois, le lecteur fait le constat que cette proportion varie fortement en fonction de la séquence et en fonction de l’environnement. Les traits de contour prennent régulièrement la première place, par exemple pour la façade du pavillon avec sa terrasse, sa table et ses chaises de jardin, pour le salon avec son canapé, sa table basse, son tapis et les lattes de parquet, pour les différentes parties de la demeure des Rascines et en particulier sa magnifique verrière, pour l’intérieur d’un autocar, pour la grande terrasse avec sa piscine, etc.



La technique de la couleur directe prend le devant pour un feu de forêt, les harpes éoliennes, les séquences en forêt, les scènes baignant dans une lumière particulière, artificielle ou nocturne, etc. Les traits de contour étant de couleur, ils se fondent parfois avec la mise en couleur pour des effets poétiques, déréalisants, révélant la sensibilité de l’observateur. Le lecteur ressent inconsciemment que le regard porté par l’artiste est chargé d’une sensibilité sur les impressions produites par chaque environnement en fonction de l’état d’esprit d’Emily, ou de Pia, ou de Suzanne. Il peut ne pas s’en rendre compte, juste se laisser porter par ces représentations un peu en décalage avec une approche naturaliste, jusqu’à la scène au cours de laquelle Emily rentre dans la serre abritée par la verrière. L’amalgame entre traits de contours et couleurs produit un effet féérique des plus surprenants : d’un côté ce n’est pas une vision réaliste, de l’autre la description correspond bien à des éléments concrets. Un enchantement. Ainsi régulièrement, l’esprit du lecteur est comme immergé dans la perception subjective de l’une ou l’autre. Un effet intense et doux : la douceur d’une tisane partagée sur la terrasse du pavillon, l’obsession de la mère de Suzanne pour les pétales de dahlias d’un violet soutenu, la présence impossible de la pleine Lune dans le ciel contemplé depuis un appartement, la sensation d’être coupé du monde en restant dans l’habitacle d’une voiture sous les rouleaux de lavage, le doux bruissement du vent dans une gigantesque harpe éolienne en bord de mer.


Ainsi le lecteur ressent les dispositions d’esprit et les émotions fugaces d’Emily, au travers de sa relation avec Pia, et avec Suzanne. Il accueille comme elle, leurs propos anodins et leurs confidences plus personnelles tout en conservant une forme de distance. Il n’y a pas de drame soudain, ou de révélation fracassante, plutôt des petits riens et des instants fugaces. Et pour autant ces échanges conservant une réserve naturelle apparaissent significatifs par le fait que chacune choisit ce qu’elle souhaite dire, ce dont elle parle. Le lecteur comprend ainsi que ces banalités ou ces sujets plus personnels relèvent bien d’une facette intime de chacune, de moments importants ou marquants. Par ailleurs le milieu social, les personnes proches ont participé à la construction personnelle d’Emily et de Suzanne qui auraient sinon été différentes. Et ce qu’elles sont au plus profond d’elles-mêmes façonnent la construction et l’évolution de leur relation. Pour autant, elles disposent aussi d’une part de libre arbitre, elles ont le pouvoir d’influer sur leur relation, ce qui d’une certaine manière la rend d’autant plus fragile et en même temps d’autant plus précieuse.


Des couleurs douces, une période d’été invitant à prendre son temps, une absence d’enjeu réel qu’il soit romantique ou social : tout concourt à une lecture facile et tranquille, agrémentée de jeux de couleurs élégants, mais pouvant donner une sensation de futilité. Ces caractéristiques génèrent une forme de sérénité chez le lecteur, avec un accueil aussi bienveillant et prévenant. D’un côté, l’enjeu de parvenir à établir une amitié semble presque trivial ; de l’autre côté la situation et le ressenti d’Emily et de Suzanne sont spécifiques et particuliers. Les anecdotes sont personnelles avec une part d’intimité plus substantielle qu’il n'y paraît, générant une empathie sincère chez le lecteur qui apprécie le chemin parcouru insensiblement par Emily.



lundi 18 décembre 2023

La Venin T05 Soleil de plomb

En tout, c’est étrange d’avoir quelque chose entre les jambes…


Ce tome est le dernier de la pentalogie que l’auteur a consacré à son personnage. Il fait suite à La venin T04 Ciel d’éther (2022). Il faut avoir commencé par le tome un : La Venin T01 Déluge de feu (2019) car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins. La mise en couleur a été réalisée par Stéphane Astier. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


À New York, en février 1901, Emily récite un passage d’Emily Dickinson sur la tombe de son amoureux : Se battre à haute voix est courageux, mais je sais, ô valeureux, celui qui charge en son cœur la cavalerie du malheur. Elle lui dit adieu et ajoute : Les anges viennent, en longues files, d’un pas tranquille, dans leurs uniformes de neige… Elle est interpellée par Vicky qui lui rappelle qu’elle a une dernière mission à accomplir et qu’elles doivent filer à Washington. Les deux amies, Margret, Susan, Mona et Lisa montent dans un cab pour rejoindre Grand Central Station. Au même moment, Charly Siringo et Tom Horn sont en train de demander à leur chef dans l’agence Pinkerton de New York de leur décrocher un entretien avec William McKinley, le président des États-Unis. Celui-ci finit par céder tout en leur criant dessus, pour qu’ils sortent. À la gare, Les dames découvrent qu’elles vont voyager dans une voiture Sunbeam, conçue par Pullman, avec des cabines couchettes. Un jeune homme en uniforme entre pour les servir : leurs remarques le font rougir et elles s’amusent de sa timidité. Le train démarre et les deux détectives de Pinkerton arrivent une minute trop tard pour pouvoir le prendre, Horn enrageant à l’idée que la venin ait pu être dedans.



Nouveau Mexique, à Deming en octobre 1899, dans une zone désertique, sous la pluie, Michael Graf et Emily ont réussi à rejoindre Pearl Hart réfugiée dans une cabane en piteux état. Ils y pénètrent l’arme au poing et lui intiment de lever les mains bien haut : ils la mettent en état d’arrestation pour son évasion de la prison de Tucson. Tout en obéissant, elle leur propose de partager son repas. Graf estime que l’idée est bonne car il a une proposition à lui faire. Il demande à Emily d’aller chercher les chevaux avant que tout ne soit trempé. Puis, ils partagent le repas de Pearl, et Graf explique ce qu’il attend d’elle : il voudrait qu’elle finisse la formation d’Emily. Il lui a appris à monter à cheval, le maniement des armes, mais il y a des choses auxquelles il ne comprend rien. Comment s’habiller, se coiffer, comment changer d’apparence pour se fondre dans la masse et disparaître quand elle le voudra. Tous ces trucs que connaissent les femmes, quoi ! Cela fait rigoler Heart qui n’a pas une allure très féminine. Mais pour quinze jours de liberté supplémentaires, elle accepte. Elle commence séance tenante en montrant comment changer de coiffure, comment adopter une posture de personne âgée, ou de jeune femme distinguée.


Le lecteur aborde ce dernier tome sur la pointe des pieds, limite à reculons : c’est la fin… Il sait qu’il va devoir dire adieu à Emily, ce qui génère un sentiment de tristesse quelle que soit l’issue de son parcours de vengeance. Il sait également qu’il va avoir droit à une avalanche de révélations sur Lony (Ba-Cluth), sur Liberty, sur William Ward, et vraisemblablement sur le président des États-Unis William McKinley (le vingt-cinquième président). Ce dernier vient s’ajouter aux autres personnages historiques apparus dans la série comme Charly Siringo (1855-1928) et Tom Horn (1860-1903), et dans ce dernier tome apparaissent également Ida Saxton McKinley (1847-1907), Leon Czolgosz (1873-1901), anarchiste. Le lecteur retrouve également le goût du personnage principal pour la littérature avec des citations d’Emily Dickinson (1830-1886), et Michael Graf en train de lire Le fils du loup (1900) de Jack London (1876-1916). Il savoure la reconstitution historique avec une magnifique voiture Pullman (du nom de son créateur George Pullman, 1831-1897), et l'Exposition pan-américaine (une exposition internationale) à Buffalo dans l'État de New York en 1901. Le spectacle visuel donne l’impression d’être encore monté de plusieurs crans : la magnifique vue en perspective des quais de la gare de Grand Central Station pour le départ du train, le magnifique hall d’entrée de la Maison Blanche, une situation tendue d’impasse mexicaine, le sénateur McKinley en train de prendre un en-cas nocturne dans la grande cuisine de sa vaste demeure, une vue du ciel de la Maison Blanche sous la neige, une vue en élévation du bureau ovale, Michael Graf et Emily chevauchant à la nuit tombante pour s’éloigner d’une ville du far-ouest, la pelouse superbe ornée d’un arbre avec une floraison rose dans la maison de campagne des McKinley en Ohio, une vue du ciel de l’Exposition panaméricaine à Buffalo, les chutes du Niagara, une magnifique pelouse verte avec des arbres au feuillage d’automne, etc. L’artiste soigne chaque planche de la première à la dernière, avec un investissement personnel qui ne connaît aucune baisse.



La narration visuelle recèle de nombreuses autres pépites, à chaque page. Le lecteur savoure chaque page : la mise en page caractéristique avec une case en médaillon entre deux autres, l’ameublement caractéristique et d’époque du chef de l’agence Pinkerton, la tête du jeune garçon de train, la course éperdue (et vaine) de Siringo et Horn pour attraper leur train, la moue désabusée de Pearl Hart proposant aux deux chasseurs de prime de partager son repas, la pantomime de la jeune femme pour montrer comment changer de langage corporel, […], la mise en scène de l’impasse mexicaine entre le président des États-Unis, les deux agents de Pinkerton et Michael Graf, William Ward portant un cadavre enroulé dans un tapis en montant les escaliers, le petit interrupteur d’appel sous le plateau du bureau du président des États-Unis, le canon d’un revolver sous la mâchoire, etc. Chaque page offre plusieurs moments mémorables, à la fois par les détails de la reconstitution historique, par la sensibilité de la direction d’acteurs, par la conception des plans de prise de vue, par la variété des localisations (un cimetière, un wagon de train, une cabane en bois, le bureau ovale, une maison close, un immeuble en feu, une banque dans une petite ville de l’ouest, le désert du Nouveau Mexique, la ville de Buffalo, l’arrivée à la Nouvelle Orléans, une plage au bord de l’océan et même les chutes du Niagara).


En effet, Laurent Astier expose le comment du pourquoi de la situation d’Emily, en particulier les coïncidences survenues dans les tomes précédents. Celles-ci n’étaient pas des facilités scénaristiques, mais bien les indices que la mère d’Emily connut un sort différent de celui dont sa fille avait le souvenir, et que les clients de la maison close où elle travaillait à la Nouvelle-Orléans ont progressé dans l’échelle sociale. En parallèle, les évocations de la vie passée d’Emily finissent par déboucher sur le temps présent, sur son arrivée à Silver Creek en début du premier tome. Le lecteur voit se confirmer ce qu’il avait pu déduire de quelques confidences éparses, et découvrir les morceaux de puzzle qui lui manquaient. D’un côté, cette phase du récit peut produire un effet en deçà des attentes du lecteur. Le scénariste a joué le jeu honnêtement et il se tient à l’écart de révélations fracassantes sortant de nulle part et invalidant ce qui avait été raconté, ce qui induit une sensation de déroulement attendu, sans surprise, bien ficelé, et en même temps manquant de panache. Un jugement un peu dur en réalité, parce que la qualité de la narration reste impeccable, que ce soit le jeu des acteurs, les enjeux émotionnels, et quelques moments de détente comique imparables (Emily avec un petit holster au niveau du pubis comme si elle avait un truc entre les jambes alors qu’elle est en train de s’habiller en garçon, ou l’hôtesse d’accueil de la Maison Blanche sous le charme de ce même garçon).



L’impression de points de passage obligé évolue progressivement en autre chose. Le lecteur se rend compte que ces révélations successives ne résolvent pas grand-chose : elles satisfont sa curiosité légitime et elles éclairent des réactions et des événements des tomes passés, sans apporter de sentiment de clôture aux personnages. D’ailleurs, le récit continue : en page quarante-huit, le dernier acte commence, se nourrissant desdites révélations, et s’appuyant sur une rencontre s’étant produite dans le tome trois, entre Emily et Leon. Une autre facette de la situation politique et sociale des États-Unis fait peser ses conséquences sur les événements, l’intrigue se poursuit, les personnages retrouvent leur libre arbitre dans la suite logique de leur histoire personnelle, et de ces secrets enfin étalés au grand jour. Le lecteur retrouve Emily telle qu’il en est progressivement tombé amoureux. Il mesure comment les événements de cette série l’ont fait évoluer, dans la continuité de son passé, de son caractère, de ses valeurs morales, une fin qui vient balayer l’impression de déroulement convenu, qui met en lumière que le personnage a grandi et mûri, que chaque génération d’enfants finit par prendre son indépendance des adultes, parvient à vivre sa vie en concordance avec ses aspirations, en s’affranchissant du poids des péchés des parents.


L’auteur ayant joué franc jeu avec le lecteur, ce dernier sait à quoi s’attendre dans ce dernier tome. Il savoure comme d’habitude la narration visuelle, autant la qualité descriptive de la reconstitution historique, que le jeu des acteurs, les plans de prise de vue, des pages enchanteresses donnant vie aux personnages pour lesquels le lecteur a développé un fort lien affectif. Il sait aussi qu’il va avancer au fil de révélations attendues, certaines déjà anticipées, d’autres venant compléter l’intrigue en s’y emboîtant parfaitement. Alors qu’il ressent une pointe de contentement un peu trop prévisible, il se rend compte que le récit continue à se dérouler, une nouvelle phase passionnante se construisant sur ces révélations alors qu’Emily continue à aller de l’avant à sa manière. Parfait.



lundi 4 décembre 2023

Le Venin T04 Ciel d'éther

Va falloir vous y faire, on n’est pas toutes des potiches sans cervelle !


Ce tome fait suite à La Venin T03 Entrailles (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2022. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Stéphane Astier. Il comporte cinquante-huit pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de trois pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant sa manière de se faire recruter dans la troupe de la revue, ses sentiments vis-à-vis de Stanley Whitman, et sa réaction après s’être enfuie de chez sa mère, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


New York, en novembre 1900. Dans le casino Theatre, John Fisher, le responsable de l’opérette Florodora, s’emporte contre Emily qui est sur scène, au cours de la répétition. Il lui rappelle qu’elle doit suivre le tempo, qu’elle doit entrer à douze. Elle s’excuse : elle oublie toujours ce passage. Il continue : il a eu la grandeur d’âme de la choisir au pied levé pour remplacer une ses meilleures danseuses qui a fui New York pour rejoindre un de ces fichus cowboys dans un trou perdu du Wyoming. Il ne faudrait pas qu’elle lui fasse regretter son choix. Elle fait observer que ça ne fait qu’une semaine qu’elle est là, elle n’a pas encore le livret complet en tête. Il s’emporte encore plus : la première est dans quinze jours, et il n’y a plus de temps. Emily quitte la scène refusant de supporter ce mauvais traitement. Fisher déclare une pause et va la trouver dans sa loge pour s’excuser.



Non loin de là, chez un chapelier, l’Amérindien Ba-Cluth achète un nouveau haut-de-forme, faisant forte impression sur la jeune vendeuse. Quelques boutiques plus loin, Charly Siringo & Tom Horn, les deux détectives de l’agence Pinkerton, terminent de s’acheter des costumes de citadin, Horn regrettant les habits confortables qu’il portait pour faire de la piste. Chacun termine ses emplettes et emprunte une rue différente sans se croiser, sauf Ba-Cluth qui remarque Emily sur le même trottoir sans qu’elle ne s’en aperçoive. Bisbee, en Arizona, en février 1891 : Emily séjourne chez Michael Graft. Elle lui demande pourquoi il est venu vivre ici. Il raconte. À l’époque, il ne savait pas distinguer un cheyenne d’un Sioux ou d’un Apache. Alors il a erré à travers le Wyoming, le Kansas, le Colorado. Épuisé par ces longs mois de piste, il a fait halte à Phoenix, en Arizona. Là, il est tombé sur un avocat qui était devenu Commissioner of the land. Après quelques verres, il a réussi à convaincre Michael d’acheter quelques acres de terre. Quand il est arrivé au fond de ce désert, il a monté sa cabane, acheté du matériel, et il a commencé à labourer ce sol rocailleux. Mais cette terre ne valait rien, et pas un brin n’a poussé. Du coup, il est devenu chasseur de primes, écumant les états à la recherche des outlaws.


Le lecteur se retrouve ravi par la narration dès la première page : tout fonctionne à merveille comme dans les tomes précédents. Emily se retrouve dans une position improbable en chanteuse et danseuse dans une opérette. En deux phrases, l’auteur a établi qu’elle n’est pas parfaite, qu’elle s’est préparée en un temps record. En page onze, il tique un peu en voyant que les trois groupes passent comme par hasard au même endroit au même moment, sans se rendre compte de leur présence mutuelle, le scénariste ne l’a pas habitué à ça. Il utilise cette forme de synchronicité par la suite à deux autres reprises. Sans parler de l’évolution de la relation entre Emily et sa cible suivante, ou de la forte concentration d’autres connaissances d’Emily dans une petite zone de New York. Pour autant, le lecteur se dit également que ces grosses coïncidences auraient pu ne pas se produire que le déroulement de l’intrigue n’en aurait pas été bouleversé. Il prend alors ça comme une facétie de l’auteur, une forme de clin d’œil aux mécanismes narratifs de l’opérette. Et même, ces moments passent vite car la narration s’avère aussi dense et fluide, toujours menée concomitamment au temps présent du récit 1900/1901 et au temps passé 1891/1892. La vengeance d’Emily continue à avancer et la reconstitution historique demeure consistante et impeccable.



En fonction des ingrédients qu’il préfère, le lecteur se montrera plus attentif à l’un ou à l’autre. Les marqueurs historiques : mention des Dime novels par Emily, son embauche comme interprète de l’opérette Florodora qui fut un succès réel à cette époque à New York, mention de la mort de Bill Dalton (1863-1894), l’arrivée parmi les Florodora Girls de la jeune Florence Evelyn Nesbit (1884-1967) danseuse, modèle et actrice, ayant posé pour Charles Dana Gibson (1867-1944) qui apparaît également dans le récit, et qui exécute un portrait d’Emily. Il peut aussi guetter les éléments féministes du récit, que ce soit des marques du patriarcat ou au contraire de l’autonomie et de la liberté d’Emily et ses amies : Vicky d’abord en femme entretenue, la misogynie ordinaire sous forme de condescendance envers le sexe faible, l’homosexualité féminine qui ne peut se vivre que cachée, l’obligation d’utiliser une selle pour monter en amazone, Stanley Whitman commande pour Emily au restaurant. Bien évidemment personne ne peut commander à Emily, et elle met en garde un prétendant sur sa manière bien à elle de se faire respecter et de refroidir les ardeurs par un coup de genou bien placé. Le lecteur sourit en entendant Vicky rappeler qu’elle sait s’y prendre pour faire fondre le cœur des hommes, enfin le cœur…


Le lecteur peut également être avant tout investi dans l’intrigue et le personnage d’Emily, ou encore pour le genre Western. Une fois de plus il reste saisi d’admiration par la qualité de la description des dessins, que ce soit par la profusion de détails ou par l’exigence du niveau de recherches afin d’aboutir à une telle reconstitution si minutieuse. L’artiste ne s’épargne aucune peine. En tant que chef costumier, il représente des tenues très diverses, s’attachant aussi bien au haut de forme de Ba-Cluth, qu’aux costumes plus ordinaires des inspecteurs de l’agence Pinkerton, aux robes de scène, aux costumes garçon de Vicky, et bien sûr à la magnifique robe qu’Emily porte sur la couverture. La représentation de chaque lieu est nourrie de la même manière et avec la même rigueur par des documents de référence. Il suffit d’accompagner Stanley Whitman et Emily sur le chantier du Fuller Building pour en être parfaitement convaincu. Pour commencer l’emploi du nom de Fuller Building qui correspondait bien à son appellation à cette époque, et qui ne sera renommé Flatiron Building que plus tard. Ensuite l’état d’avancement de sa construction à cette date, février 1901, conforme aux informations qu’il est possible de trouver en ligne. Comme dans les tomes précédents, le lecteur commence par se demander au premier coup d’œil si les pages ne sont pas un peu chargées en cases et en dialogues, et dès la première page il savoure la fluidité de la narration tant visuelle que dialoguée, assurant un bon rythme tout en racontant beaucoup de choses dans chaque page, un vrai talent de conteur.



En plus de toutes ces qualités, l’histoire s’avère toujours aussi prenante. Les séquences du passé viennent confirmer ce que le lecteur sait déjà sur les multiples talents et compétences d’Emily, montrant comment elle les a acquis. Dans le même temps, ces séquences montrent le développement de sa personnalité, par exemple l’effet qu’a sur elle l’apprentissage du maniement et de la maîtrise des armes à feu. D’un côté cela participe à sa décision de se venger, de l’autre cela l’amène au pied du mur pour commettre l’irréparable et tuer un homme pour la première fois. Le lecteur se rend compte qu’il se joue d’autres choses durant ces scènes du passé : parfois les doutes d’Emily qui ressurgissent dans le temps présent du récit, d’autre fois le rôle bienveillant de Michael Graft qui n’était peut-être pas si naturel que ça, pas forcément exempt d’arrière-pensée. La narration visuelle offre des moments mémorables à chaque page : la répétition de l’opérette dans le théâtre, une vue générale en élévation de la salle, un geste de pudeur d’Emily totalement naturel, l’essai de costume pour Charly Siringo, une vue en élévation de deux rues de New York d’une lisibilité exemplaire avec un niveau de détail qui invite le lecteur à savourer la vue, une maison isolée dans le désert balayée par un vent charriant de la poussière, la construction de la charpente de ladite maison avec des poutres de bois, etc.


L’intrigue tient le lecteur en haleine, en équilibre entre ce qu’il sait déjà et ce qu’il n’a pas pu anticiper mais qui en découle logiquement. Une séquence se déroulant en avril 1892 vers Clifton donne une vision très différente d’Emily, par comparaison avec l’assassinat méticuleusement préparé du sénateur Eugène McGrady dans le tome 1, apportant ainsi plus d’épaisseur et de complexité au personnage. Le lecteur est doucement amené à remettre en question ce qu’il pensait des clients de la maison de passe à la Nouvelle Orléans dans le tome 1. Le rôle de Ba-Cluth fait progressivement de plus en plus sens, alors qu’il gagne aussi le surnom de Lony. Le parcours de vengeance d’Emily commence également à apparaître de manière différente, le lecteur se demandant si l’âge et la traîtrise n’auront pas raison de sa jeunesse et de son courage, voire n’en ont déjà pas eu raison. La dernière page offre l’assurance que le dernier tome apportera un dénouement ambitieux.


Le lecteur sait que ce tome comblera son horizon d’attente : Emily en tueuse redoutable accomplissant sa vengeance, une reconstitution historique d’une qualité incroyable dans la narration visuelle, plus discrète et tout aussi solide dans les références culturelles. Le créateur lui en donne encore plus avec une mise en perspective par le passé de la personnalité d’Emily plus nuancée et avec plus de profondeur, et une intrigue qui se laisse deviner par moment, pour prendre le lecteur par surprise par la suite avec une ampleur tout aussi insoupçonnée qu’organique. Du grand art.



lundi 20 novembre 2023

La Venin T03 Entrailles

Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins vous tuer.


Ce tome fait suite à La Venin T02 Lame de fond (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario et les dessins, et par Stéphane Astier pour les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant ses observations sur Galveston, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


En Alabama, en septembre 1900, la nuit, Emily mène ses deux chevaux qui tirent la carriole, avec la jeune Claire assise à ses côtés. La fillette lui demande quand est-ce qu’on s’arrête car elle commence à avoir froid. La jeune femme lui demande de ne plus l’appeler Ma sœur, car elle n’en est pas vraiment une. Pour autant, elle admet que Claire a raison et qu’il faut qu’elle trouve un endroit tranquille pour bivouaquer. Il y a une forêt droit devant qui semble assez dense pour servir d’abri. Un gris déchirant retentit dans la nuit. Emily remet un revolver à Claire en lui indiquant de tirer en l’air si elle lui en donne l’ordre, et elles se mettent à approcher discrètement de l’endroit d’où est venu le cri. Sept membres du Ku Klux Klan finissent de pendre un afro-américain à une haute branche, tout en empêchant sa femme Susan d’intervenir. Puis ils lancent des torches enflammées sur la maison qui s’embrase très rapidement. Leur chef ordonne de tuer la femme. Un autre demande s’il n’est pas possible de lui laisser un souvenir brûlant entre les cuisses d’abord. Le chef commence à dire qu’ils ne sont pas là pour ça se soir, mais une balle l’atteint dans le bras gauche. Emily les canarde avec sa carabine. Claire tire en l’air pour donner l’impression d’un groupe nombreux. Les membres du Klan prennent la fuite sur leurs chevaux.



Claire descend la première vers Susan qui est fort étonnée de voir une petite fille, suivie peu de temps après par Emily. Cette dernière propose de décrocher le mari pour lui donner une sépulture décente. Susan lui répond de le laisser là. Elle aurait bien voulu le placer dans une terre consacrée, mais elle veut que tout le monde voit ce que ces hommes font aux gens comme eux. En réponse à une question d’Emily, elle explique qu’elle n’a nulle part où dormir. Ils s’étaient installés ici il y a peu. Ils voulaient vivre heureux, semer leurs champs et vendre leur blé et leurs légumes. Elle n’a plus personne et la famille de son époux Tom est à plusieurs jours de route. Mais elle ne veut pas y retourner. Ils n’étaient pas d’accord qu’il parte avec elle. Si elle revient sans lui, ils ne voudront jamais la reprendre. Claire lui propose de venir avec elles. Emily explique qu’elles se rendent à Oil Town où un poste d’institutrice l’attend.


Le cycle reprend : au temps présent du récit, en septembre 1900, Emily se dirige vers la prochaine cible de sa vengeance, au temps passé en 1890/1891 la jeune Emily va d’un oncle à une tante pour être recueillie. En toile de fond, elle parcourt l’ouest américain, en revenant parfois vers la côte Est à New York, et en traversant ou vivant des événements ou des conditions de vie typique de l’ouest américain. Tout commence ainsi avec une scène de lynchage : une dizaine d’hommes cagoulés contre un seul afro-américain, une exécution sommaire, même pas une justice expéditive, juste l’expression du racisme à l’état pur nourrie par la peur de l’autre, la peur de la différence, le besoin de se sentir supérieur, de justifier sa suprématie (purement imaginaire). Une mise en scène qui montre la lâcheté du groupe d’assaillants face à une unique victime, la lâcheté d’individus agissant à visage couvert, leur prétendue force entièrement dépendante du nombre et la seule hauteur qu’ils prennent c’est en montant sur le dos de leur cheval. Dans son journal en fin de tome, à propos de ce meurtre, Emily note que même si les Américains croient tous que les afro-américains ont gagné leur liberté, en réalité ils ne vivent pas beaucoup mieux qu’avant.



L’auteur a choisi de donner un nom très littéral à la ville suivante : Oil Town, parce qu’une entreprise y exploite un champ de pétrole avec des derricks en bois. L’arrivée du trio de femmes fait l’objet d’une case occupant les quatre cinquièmes d’une page : une vue en élévation de la ville depuis le panneau d’entrée. L’artiste excelle pour donner à voir les paysages : la route en terre bien boueuse, la maison de maître avec ses deux étages et son jardin bien vert, les barraques de bois des ouvriers, les grandes citernes mal étanchéifiées, la vingtaine de derricks répartis sur le territoire, une profonde vallée en arrière-plan, et des petites montagnes derrière, sous un ciel gris chargé en pluie. Emily se lance dans une explication du terme Or noir avec une condamnation de l’avidité des hommes. Susan en ajoute une couche pour montrer à quel point ce terme est mal choisi : l’or brille comme le soleil, là, c’est la crasse et les ténèbres (ce qui donne lieu à une répartie savoureuse d’Emily : on trouve peut-être de la lumière sous la surface noire, faisant le parallèle avec la couleur de peau de Susan).


Lors du séjour d’Emily dans Oil Town, un accident survient : dans une case de la largeur de la page occupant deux cinquièmes de la hauteur, le dessinateur montre la rupture d’un derrick. La construction de bois s’effondre et le pétrole jaillit à gros flot. Le cadrage un peu éloigné le réduit à un simple incident d’exploitation, la rupture d’une installation un peu fragile. Mais les trois cases du dessous d’une hauteur bien moindre montrent les conséquences pour les conséquences pour trois ouvriers. La petitesse des cases les réduit à pas grand-chose : une mise en scène symbolique de leur importance insignifiante par rapport celle du derrick et de l’exploitation du champ de pétrole. Lorsqu’Emily revient de donner la classe en pleine nature (une forme de classe verte avant l’heure), elle enjoint les travailleurs en train de boire un coup à la taverne, à s’unir pour exiger des conditions de travail en sécurité. Elle évoque l’existence de syndicats d’ouvriers. La réponse ne se fait pas attendre : ils ont déjà essayé, mais le propriétaire M. Drake y a vite mis le holà. La séquence se déroule à la tombée de la nuit dans ce bar mal éclairé par de faibles ampoules, comme si cette misère sociale ne pouvait être exprimée qu’entre eux dans un lieu, sans pouvoir être exposée en public au grand jour. Dans la séquence suivante, l’auteur oppose la douleur des femmes endeuillées, refusant d’accepter les risques mortels comme une fatalité, à l’apathie des hommes qui ont déjà essayé 



Intercalé avec le temps présent du récit, la jeune Emily continue à aller de famille en famille de tante en oncle. Lors d’un voyage en diligence, le lecteur peut même jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Emily et prendre la connaissance de la liste de ces parents éloignés pouvant l’accueillir. Elle se rend d’abord en Floride auprès de Camelia, le dessinateur apportant un soin remarquable à la faune et la flore, un magnifique papillon et l’évocation du sapotier blanc. Puis en Arizona dans la zone désertique de Brisbee : un beau bâtiment unique en bois, d’abord sous le dur soleil de septembre, puis sous la neige de décembre. Quand elle y arrive, le propriétaire en est absent, et le lecteur se surprend à sourire en voyant Emily faire le ménage, la vaisselle, le linge, puis essayer de fumer. La jeune Emily reçoit une forme d’éducation différente à chaque fois, lui apportant de nouvelles compétences que le lecteur a pu constater au temps présent du récit, en 1900. Au temps présent, le récit se termine par quatre courtes scènes : une à New York, deux à Oil Town, une dans une riche demeure du New Jersey, le lecteur savourant la générosité de la description de chacun de ces environnements.


Ce tome constitue le milieu du récit, et le scénariste introduit et développe de nouveaux éléments de son intrigue. Certes, Emily répète le cycle de la recherche d’un des meurtriers de sa mère pour accomplir sa vengeance, mais pour la troisième fois le plan ne se déroule pas comme prévu, et pour une raison différente des deux premières. Comme dans les tomes précédents, le personnage principal fait preuve d’autonomie, de courage, de compétences et d’une ténacité peu commune, voire d’un acharnement. Une fois encore, son salut ne survient que par l’intervention d’autres personnages, des femmes, mais aussi des hommes. Comme dans le tome précédent, Emily n’est pas de toutes les séquences, l’auteur continuant de révéler que d’autres individus intriguent dans son sillage ou en amont de son arrivé : les chasseurs de prime bien sûr (dont le terrible Sergent raciste et phallocrate), mais aussi des individus dont elle a déjà croisé la route.



Outre les champs de pétrole et le Ku Klux Klan, se trouvent d’autres marqueurs temporels comme Butch Cassidy (Robert LeRoy Parker, 1866-1908) et le Sundance Kid (Harry Alonzo Longabaugh, 1867-1908) et les deux inspecteurs de l’agence Pinkerton Tom Horn (1860-1903) et Charlie Siringo (1855-1928). Le lecteur relève également que l’auteur intègre à son récit des thématiques actuelles comme la lutte des classes, le syndicalisme, l’ultralibéralisme qui réduit les individus à l’état de marchandises traitées sans égard, sans respect ni même préoccupation de leur santé et sécurité au travail, le comportement des ultra-riches traitant la main d’œuvre comme des esclaves, des préoccupations écologiques comme la sensibilisation des enfants à la nature (la classe verte) ou l’approvisionnement de nourriture en circuit court (la leçon de tante Camelia). L’intervention d’Emily auprès des travailleurs est servie par une belle éloquence militante : Ce pays est tenu par les politiciens de Washington, les banquiers, les capitaines d’industrie, les gros propriétaires terriens. La légende du self-made-man est là juste pour faire rêver le peuple et le faire taire. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Quand ils ne la font pas s’effondrer pour s’enrichir un peu plus. Et ce sont toujours les mêmes qui trinquent : le peuple ! Le seul moyen est de lutter pour ses droits. […] Ces pour ces raisons-là qu’il faut se battre. Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins tuer.


L’horizon d’attente du lecteur est déjà très élevé en entamant ce troisième tome : il doit être aussi bien, et même mieux, que les deux précédents en termes de vengeance, de suspense, de coups fourrés, de beaux paysages, de reconstitution historique visuelle, de personnages attachants, complexes et faillibles. Le créateur tient toutes ces promesses, et plus encore son intrigue prenant de l’ampleur, Emily étant toujours aussi autonome mais ne réussissant que grâce l’aide d’autres, et en prenant une dimension sociale et politique qui montre plutôt que de prêcher. Formidable.



lundi 6 novembre 2023

La Venin T02 Lame de fond

L’ignorance est la mère de l’épouvante.


Ce tome fait suite à La Venin T01 Déluge de feu (2019) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins et la couleur. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant ses observations sur Galveston, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


Non loin de Fort Sill, dans l’Oklahoma en août 1900, le colonel du fort et ses hommes escortent la carriole qui ramène Annette Ross Hume, photographe, et son mari. Il explique qu’ils ne pouvaient pas rentrer seuls, car elle a été kidnappée alors qu’elle était sous sa responsabilité. Ils l’ont récupérée si déshydratée qu’il a fallu trois jours et tous les soins de sœur Maria et de son mari pour qu’elle puisse reprendre la route. D’ailleurs ses sauveurs sont également sur le chemin du retour. Le colonel s’adresse au sergent pour savoir pour quelle raison ils rentrent bredouilles. Emily avait attaché un bouquet d’épines à la queue de son cheval ce qui les a menés sur une fausse piste. Ils ont fouillé le désert sur des kilomètres et rien trouvé. Tom Horn, enquêteur de Pinkerton, ajoute qu’il a vu passer un train pendant la poursuite, elle a dû sauter dans un wagon quand ils étaient occupés à filer son maudit canasson. En sortant une affiche de sa fonte, le colonel ajoute que la fille du gouverneur a fait dessiner et lancer un avis de recherche avec mille dollars à la clef. Il en a reçu plusieurs exemplaires ce matin. Tom Horn décide de rejoindre son collègue Charlie Siringo à la poursuite du Wild Bunch. Le colonel indique au sergent qu’il sera jugé par un tribunal militaire pour l’attaque du village comanche.



Emily se fraye un passage au milieu de la foule de la fête du Travail qui se déroule dans la grande rue de Galveston au Texas. Elle sort enfin de cette marée humaine, et elle crève de chaud dans ses habits de bonne sœur. Elle sonne à la porte de l’orphelinat religieux de la ville. Une sœur vient lui ouvrir. Se présentant sous le nom de Maria, Emily demande à voir le révérend Allister Coyle. Son interlocutrice lui répond qu’il va bientôt finir son cours avec les plus grandes de ces demoiselles. Il la recevra sûrement juste après. Dans les couloirs, Maria sourit à une fillette, Claire, qui fait la tête et qui est en train de subir les remontrances d’une autre sœur. Le révérend fait entrer Maria dans son bureau. Elle explique qu’elle vient du Nouveau-Mexique et qu’elle va jusqu’à la Nouvelle-Orléans pour travailler dans un quartier défavorisé. Il lui demande si elle a croisé le père Curtis qu’il connaît très bien. Elle explique qu’elle ne l’a croisé que rarement. Il souhaite savoir comment il va. Elle s’embrouille.


En entamant ce deuxième tome, le lecteur a encore en tête toute la richesse du premier : l’intrigue prenante, la reconstitution historique, la narration visuelle généreuse et rigoureuse, la personnalité complexe du personnage principal. La couverture lui indique que Emily a décidé de conserver l’habit de nonne qu’elle a subtilisé à sœur Maria dans le tome précédent. La page de titre comporte une case de la largeur de la page avec un sourire des plus terrifiants. Une première séquence de deux pages pour clore une situation du tome précédent : le retour à son domicile de la photographe Annette Ross Hume (1858-1933) qu’Emily avait abandonnée ligotée en plein désert, et l’impossibilité pour le sergent d’échapper aux conséquences de ses actes (pourvu qu’Emily ne recroise plus jamais sa route). Après Silver Creek en juillet 1900, Emily séjourne à Galveston fin août, début septembre de la même année, où elle se présente en tant que nonne à l’orphelinat religieux tenu par le révérend Allister Coyle. Dès le premier entretien, celui-ci comprend que la jeune femme est en train de lui mentir, sans pouvoir savoir sur quel point. Dès cette prise de contact, l’auteur fait comprendre que le révérend est un vil individu, un prédateur de la pire espèce qui abuse des fillettes qui sont sous sa responsabilité. Cette ambiance malsaine perdure tout du long du tome, car la confrontation est inéluctable, et le lecteur sait qu’elle ne se passera pas comme Emily l’a envisagée.



L’auteur joue avec les nerfs du lecteur qui sait que les abus sexuels sur mineur ne vont pas cesser du jour au lendemain, que l’intervention de la Venin mettra probablement un terme aux agissements du révérend, mais qu’elle ne réparera pas des vies cassées, que ces fillettes souffriront de cette atteinte à leur intégrité toute leur vie. Il éprouve la sensation d’avoir la gorge nouée ne pouvant qu’attendre le déroulement des événements tout en espérant qu’Emily intervienne au plus vite pour faire cesser ces horreurs. Il devient le jouet d’une tension viscérale impossible à combattre. Sauf à disposer au préalable de connaissances historiques spécifiques à cette région, il est pris par surprise par un bouleversement survenant aux deux tiers du récit. Comme dans le tome un, l’auteur intercale des retours en arrière sur la jeunesse d’Emily encore fillette qui subit également le comportement injuste et la maltraitance des adultes. Le lien se fait entre les traumatismes des fillettes de l’orphelinat et ce qu’endure Emily, la rendant plus tragique en tant que victime de trahisons successives par des adultes en qui elle plaçait une confiance acquise d’avance comme un enfant.


Dès la première case, le lecteur se trouve transporté dans l’ouest américain : les deux cavaliers, la tenue de la photographe, l’uniforme du colonel. Chaque tenue vestimentaire reflète l’époque et la zone géographique : la calotte de sudiste du sergent, l’habit de nonne d’Emily, celui du révérend, les robes de petite fille (compliquées à enfiler et sûrement dessinées par ceux qui n’en ont jamais portées, sans oublier les petits nœuds dans les cheveux), la tenue simple du jardinier (avec son haut de forme improbable), le châle et le fichu de la vieille madame Pretszinsky dans l’artère enneigée de New York, la robe noire très stricte de tante Magda, la jupe très ample et confortable d’Emily pour conduire sa cariole, etc. Il retrouve les deux inspecteurs de Pinkerton, Charlie Siringo et Tom Horn. Emily a conservé son goût pour la lecture, en particulier pour Moby Dick (1851) d’Herman Melville (1819-1891). En page vingt-sept, il voit Emily lire The prince and the pauper, (1882, Le prince et le pauvre) de Mark Twain (1835-1910). Du coup, il s’estime très perspicace de reconnaître les deux garçons qui jouent avec la jeune Emily en 1888 à Jackson dans le Tennessee, avant de se souvenir qu’en fait, l’auteur l’a aiguillé sur la bonne voie en évoquant Twain : il ne peut s’agir que de Tom Sawyer et Huckleberry Finn.



En auteur complet, Laurent Astier conçoit son récit également en termes visuels dans la minutie de la reconstitution historique et de cette année 1900 qui n’a pas été choisie au hasard, et également dans des moments inoubliables. Le terrifiant sourire du révérend Allister Coyle, la longue perspective de la grand rue de Galveston, la façade monumentale de l’orphelinat, une rue du Bronx recouverte de neige en mars 1888, le face à face entre Emily et le révérend au cours duquel elle le confronte à sa nudité, l’arrivée à la ferme dans le Tennessee, le bouleversement à Galveston, la vue en perspective à l’intérieur du magasin général où Emily s’achète un fusil Browning Scarce FN semi-automatique, calibre 35, modèle de luxe. Emily poursuit sa route pour accomplir sa vengeance et le lecteur se retrouve surpris de voir les expressions violentes sur son visage alors qu’elle tient le révérend en joue à bout portant. Il se rappelle qu’elle a été une enfant maltraitée et qu’elle en ressent encore les conséquences et les traumatismes.


Dans le même temps, les scènes du passé viennent compléter l’histoire personnelle d’Emily, à la fois sur le plan de son caractère et de ses valeurs. Le lecteur sourit en voyant que cette femme solitaire et autonome est sauvée par deux fois par un homme, le Comanche Ba-Cluth (Coyote vagabond), celui qui va et vient dans ce monde en foulant la terre sans la meurtrir. D’ailleurs sa présence et son intervention s’avèrent bien opportunes. Mais les ordres donnés aux deux inspecteurs de la Pinkerton semblent indiquer qu’Emily a attiré l’attention d’autres personnes que les chasseurs de primes motivés par la récompense promise par la fille du gouverneur Mc Grady. Les deux dernières pages se déroulent à Tombstone dans l’Arizona, et elles introduisent un nouveau personnage Michael Graf, disposant lui aussi d’informations inattendues. Le lecteur comprend que l’intrigue globale présente une envergure plus importante que celle qu’il avait supposée à la lecture du premier tome.


Le premier tome est excellent, le deuxième tout autant. Une narration visuelle riche et généreuse faisant revivre cette période de l’ouest américain, le lecteur se trouvent en immersion totale. La promesse de la vengeance d’Emily est tenue : elle continue sur sa lancée avec cette fois-ci un révérend dans sa ligne de mire. La tension est à couper au couteau, car elle ne peut pas supporter un seul instant qu’il continue à faire souffrir des enfants. Un événement historique vient encore plus mettre à mal les plans bien établis d’Emily. En outre, le lecteur découvre que l’intrigue présente beaucoup plus d’épaisseur qu’il ne pensait. Vite la suite.



lundi 23 octobre 2023

La venin T01 Déluge de feu

Dans la vie, il faut un peu plus que la chance pour réussir.


Ce tome est le premier d’une pentalogie qui forme une histoire complète. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario, les dessins et la couleur. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


La Nouvelle Orléans en Louisiane, juillet 1885. Dans une maison close, plusieurs hommes prennent leur plaisir dans le salon, avec les filles. Ils se prénomment Eugène, William, Allister, James, en présence du pianiste Stanley. Soudain une belle rousse interrompt les caresses qu’elle prodiguait à William car sa fille de huit ans se tient au palier de l’étage en train de regarder ce spectacle qui n’est pas de son âge. La mère dit à sa fille Emily qu’elle devait rester dans sa chambre car sa mère est occupée. Elle lui ordonne de filer, car elle ne veut plus la voir traîner dans ses pattes, qu’elle aille lire un de ses stupides bouquins, et qu’elle ferme la porte de sa chambre ! Emily s’exécute en claquant bien fort la porte de sa chambre, et pleurant tout en se disant qu’elle la déteste. Elle prend une décision : alors comme ça sa mère ne veut plus la voir, elle fouille dans le tiroir de la commode. Elle y trouve la boîte avec les billets de banque et elle en prend une poignée. Elle sort par la fenêtre, descend le long de la poutre qui supporte le balcon et salue Sam en train de jouer du banjo, avec un copain trompettiste et un autre à la grosse caisse. Sam papote avec elle, mais est rappelé à l’ordre par les autres musiciens. Il s’amuse en associant deux mots des phrases prononcées : le verbe Jaser et le qualificatif de Jézabel. Il suggère le titre de Jazz for jazz belles pour leur morceau.



Quinze ans plus tard dans le Colorado, en juillet 1900, Emily se dirige vers Silver Creek, en train. Elle lit le journal : la première page annonce la tournée électorale du gouverneur Eugene Mc Grady, pour se faire élire au Sénat. Son voisin lui emprunte son journal, et se plaint que les journalistes vont les bassiner avec cette fichue élection. Le train arrive à quai. Les voyageurs descendent, le chef de gare leur recommandant de faire attention car cette partie de la gare est pas mal ravinée par les pluies, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir demandé des travaux… Il salue la voyageuse qui lui indique qu’elle est venue pour se marier, la cérémonie étant prévue pour dans quatre jours. Puis Emily s’adresse à Ike, un vieil homme, en train de charger des colis dans sa carriole. Elle lui explique : elle vient d’arriver, et elle ne connaît pas bien la région. Elle voudrait savoir où se trouve la maison de Benjamin Cartridge et si quelqu’un pourrait l’y emmener. Il devait passer la chercher, mais il a dû avoir un empêchement de dernière minute. Ike indique où se trouve la maison de Cartridge et ajoute qu’il n’y habitue plus depuis deux semaines, car il est là-haut, au cimetière, sous six pieds de terre.


Une série western de plus, forcément avec de nombreux hommages au fil des séquences. Certes. Déjà : un premier tome avec un véritable enracinement dans la réalité historique de l’époque. Le lecteur constate rapidement que la narration allie à la fois richesse et fluidité : une vraie densité narrative, tout en conservant le plaisir de lecture. L’auteur intègre de nombreux éléments historiques, certains évidents, d’autres plus pointus. Dans la première catégorie se trouvent une partie des conventions habituelles du genre Western : le saloon agrémenté par ses prostituées, le cheval de fer et ses rails, les déplacements à cheval, les carrioles, la petite ville du far West, les règlements de compte à l’arme à feu, le sort des Amérindiens (ici des Comanches et un Apache), le bateau à fond plat et faible tirant d’eau mû par une roue à aubes sur le fleuve Mississippi, le baptême par immersion dans ce fleuve, et même des signaux de fumée. Petit à petit, le lecteur s’imprègne de l’ambiance et relève de ci de là une composante plus spécifique à l’époque, à la civilisation, moins connue. Elle peut être explicitée avec une courte note en bas de page, comme pour cette jeune femme Minnie Wallace qui a assassiné son époux plus vieux de trente ans. Le lecteur prend alors plaisir à lire un facsimilé d’article de journal dans le dossier d’Emily en fin de tome pour en découvrir plus. Il y a bien sûr les détectives de l’agence Pinkerton, surtout s’il prend la curiosité au lecteur d’aller se renseigner à partir de leur nom. Ces deux individus Tom Horn (1860-1903) & Charlie Siringo (1855-1928) ont bel et bien existé et ont bel et bien contribué à la traque du Wild Bunch de Butch Cassidy (1866-1908) et du Sundance Kid (1867-1908, Harry Longabaugh), la lecture de leur biographie valant le détour.



D’autres personnages historiques apparaissent ou sont évoqués : Quanah Parker (1845/52-1811) un des plus éminents chefs des Comanches Quahadie ou Kwahadi, Annette Ross Hume (1858-1933) une photographe. Le scénariste confronte son héroïne à la pratique des Sooners, des colons venant en repérage de territoires indiens qui feront bientôt l‘objet de l’une des six courses à la terre, dans l’état de l’Oklahoma. Ces éléments de contexte historique ont un impact direct sur le déroulement de la vie et les actions d’Emily ou sur celle des personnes qu’elle croise : ce récit s’inscrit dans un contexte historique bien précis, et son déroulement en aurait été changé s’il s’était agi d’autres lieux ou d’autres temps. L’auteur rend également hommage à d’autres bandes dessinées de Western, en particulier, le lecteur peut identifier en page vingt-quatre : Mike S. Blueberry créé par Jean-Michel Charlier (1924-1989) & Jean Giraud (1938-2012), Buddy Longway créé par Derib (Claude de Ribaupierre, 1944-). Très vite il est pris par l’intrigue et par la reconstitution historique soignée, que ce soient les références, ou les représentations. L’artiste œuvre dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur n’éprouve aucun doute sur la qualité et le sérieux de ses recherches préparatoires. Il sait qu’il peut avoir confiance dans la représentation des tenues vestimentaires, des outils, des bâtiments, de l’ameublement, des carrioles, des armes des uniformes, des formes d’urbanisme, et même des dessous féminins. Il savoure l’évocation de l’origine probable du mot Jazz.


Derrière la couverture saisissante avec cette jeune femme dont le coup de feu semble allumer et nourrir un intense brasier, le lecteur découvre une narration visuelle très généreuse et prévenante vis-à-vis de lui. Le dessinateur prend le soin de représenter chaque élément dans le détail pour leur donner de la consistance, le lecteur prenant plaisir à prendre le temps de les regarder, que ce soit le pont en bois sur lequel passe le train, les bancs en bois dans les wagons, le bras et le manchon pour déverser le grain dans le wagon, une palissade en bois, les lampes à pétrole, les drapeaux américains et la fanions pour décorer la ville de Silver Creek à l’occasion du passage du gouverneur candidat au Sénat, le chandelier à six branches dans le grand salon d’apparat de la demeure des Mc Grady, la voilette de la veuve, les armatures intérieures en bois du grand tipi du shaman Isa-Tai, le modèle de fauteuil sur la véranda du colonel, différents du modèle de fauteuil dans sa salle à manger, les différentes zones du camp de Fort Sill, les formations rocheuses du désert, la ramure impressionnante des têtes d’élan décorant un grand hall d’un bâtiment du campus de Yale, etc. Il prend tout autant plaisir à la construction des séquences, à la variété des plans de prise de vue, que ce soit des cadrages larges pour donner de la place au paysage, ou des cadrages plus serrés sur les visages pendant les discussions qui peuvent devenir très tendues. L’artiste ne ménage pas sa peine pour donner à voir les différents lieux avec des cases très détaillées : une vision générale de la grand rue de Silver Creek, une longue perspective pour l’arrivée du train en gare, la grande salle du saloon vue depuis le balcon de l’étage, une case de la largeur de la page pour montrer Emily chevauchant dans un paysage sauvage, une vue générale en élévation de Fort Sill, une vue générale avec une perspective profonde du quai à partir duquel Emily et sa mère embarque sur le bateau, une case très impressionnante avec Emily en haut d’un escalier pour une vue plongeante vers une salle souterraine gigantesque dans un bâtiment de Yale, etc.



L’intrigue est construite sur deux fils temporels : le présent de l’histoire en 1900, alors qu’Emily arrive à Silver Creek, et des retours en arrière à partir de 1885 qui viennent en raconter plus sur son enfance, avec une forme d’écho sur son présent. L’auteur a choisi un personnage principal féminin ce qui ajoute une différence avec la grande majorité des westerns. Il évoque la condition féminine à l’époque : en tant que femme libre et indépendante, fille de prostituée, Emily n’a pas beaucoup de possibilités de source de revenu, et l’auteur ne se montre ni hypocrite, ni complaisant sur son activité dans une maison close. Pour autant, elle n’apparaît pas comme une victime, et il ne la transforme pas en objet du désir pour le lecteur, conservant ainsi son intégrité d’être humain indépendant. La dynamique de l’intrigue apparaît rapidement, entre Emily prenant l’initiative, les différentes forces de l’ordre (policiers, militaires ou enquêteurs privés) réagissant, des souvenirs du passé, des course-poursuites, donnant un rythme soutenu à l’ensemble. Parmi les thèmes : la justice opposée à la loi, les préjugés, la loi du plus fort, la condition féminine, la spoliation des Amérindiens, le pouvoir de l’argent, le racisme systémique envers les Amérindiens, etc.


Un premier tome parfait pour cette série Western. Une narration visuelle riche et variée, méticuleuse et soignée, une intrigue qui se dévoile progressivement, une tension dramatique soutenue, un personnage principal complexe, courageux, intelligent, rusé, pragmatique. Un contexte historique fourni et authentique. Le lecteur admire Emily pour sa détermination et sa résilience, tout en profitant pleinement d’un beau western dont les conventions de genre sont mises au service du récit, retrouvant ainsi toute leur saveur.