Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Arizona. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Arizona. Afficher tous les articles

mardi 21 novembre 2023

War and Dreams T04 Des fantômes et des hommes

Ce sont les hommes qui doivent être jugés et non les peuples.


Ce tome faite suite à War and dreams: Le repaire du mille-pattes (2009) qu’il faut avoir lu avant, et il vient clore cette tétralogie. Sa première publication date de 2013. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les illustrations, crayonnés et couleurs. Il compte quarante-six pages. Il se présente sous la forme de plusieurs entretiens, parfois des dialogues, d’autrefois épistolaires, avec des illustrations peintes, et des crayonnés. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2023, enrichie d’un dossier de vingt-quatre pages, avec un texte d’Isabelle Bournier. Ce dossier comporte des entrées sur le Mur de l’Atlantique (Hitler décide de construire le Mur de l’Atlantique, Rommel renforce le mur, le Mur de l’Atlantique face au Débarquement, Le Mur était un bluff gigantesque), La construction du Mur de l’Atlantique (L’organisation TODT, Une construction standardisée le Regelbau, Les entreprises françaises sur le Mur de l’Atlantique), Le Pas-de-Calais sous l’occupation (L’arrivée des Allemands et le début de l’Occupation, Le poids de l’occupation, La Résistance dans le Nord-Pas-de-Calais), Le Mur de l’Atlantique dans le Pas-de-Calais (Des batteries d’artillerie offensives, L’Angleterre à moins de 30 kilomètres, Lindeman et Todt les deux plus grosses batteries de l’Antlankwall, 1944 l’opération Fortitude), Les armes secrètes allemandes (Hitler croit encore à la victoire, Des sites V1 dans le Pas-de-Calais, La coupole d’Helfaut-Wizernes). Ce dossier est agrémenté de photographies d’archives, et d’esquisses de Charles.


Julien Lécluse s’adresse à son épouse Laure. Il lui demande si elle sait ce qui lui arrive. Hier, il aidait Gaston au musée quand une gamine l’a abordé. Elle s’appelle Laure Deschamps, et il paraît que c’est le maire qui la lui a envoyée. Elle fait des études en histoire, à Amiens, à l’université et elle doit rentrer un genre de rapport sur la guerre, un mémoire qu’elle a dit. Julien continue : il n’aime pas les étrangers et qu’à part Laure, il ne parle plus guère à personne. Il a d’abord refusé, mais elle lui a raconté qu’elle avait des racines dans la région. Son père est le fils de la Julie qui tenait la ferme de Haringzelle, et son grand-père maternel est le photographe de Lille chez qui Laure et lui étaient allés avant son départ pour le Service du Travail Obligatoire.



Ensuite, Laure Deschamps se rend chez Kate & Archie Wyeth. Ce dernier évoque comment elle lui est apparue : C’était un petit bout de femme d’une vingtaine d’années, aux yeux bruns et aux cheveux noirs. Elle était venue à vélo. Elle portait un chapeau, une jupe fleurie et un chemisier de couleur parme qui mettait en valeur son teint mat de méditerranéenne qu’elle n’était sans doute pas… En tout cas, un rayon de soleil venait d’entrer dans la maison. Il savait par Kate qu’elle recherchait des témoignages de différents belligérants de la seconde guerre mondiale pour rédiger son mémoire de fin d’études et qu’elle parlait parfaitement l’anglais. Kate lui avait déjà dit qu’il avait fait la guerre du désert. Elle semblait fascinée par le Renard du Désert.


A priori, le lecteur n’est pas bien sûr d’avoir envie de lire cet ultime tome. Il se présente donc sous la forme de quatre chapitres, chacun consacré à un des quatre principaux personnages des tomes précédents : Erwin le soldat allemand ayant été affecté à des postes du Mur de l’Atlantique, Archie Wyeth l’officier britannique blessé dans le désert Libyen et affecté au service d’espionnage en Égypte, Joe Bubble ayant occupé un poste de mitrailleur dans les bombardiers américains et Julien Lécluse parti au STO puis revenu et engagé dans la Résistance. Pendant la seconde guerre mondiale, chacun dans sa fonction a été amené à servir ou à réaliser une mission dans ou en relation avec la forteresse de Mimoyecques. Ce site fut un bunker à proximité du hameau de Moyecques, dans le Pas-de-Calais, construit en 1943/44 pour recevoir une batterie de canons V3 visant Londres. Il découvre, en outre, que ce tome quatre n’a pas la forme d’une bande dessinée, mais de textes entre dialogues et roman, agrémentés de nombreuses illustrations, majoritairement en couleur directe, avec quelques esquisses au crayon dans la partie consacrée à Erwin, comme des facsimilés de ses propres travaux. Chaque chapitre s’ouvre avec un dessin au crayon de la tête du protagoniste concerné, sur un papier à fort grammage. D’un autre côté, c’est l’occasion de retrouver des personnages auxquels le lecteur s’est attaché, et il comprend rapidement que ces entretiens ont lieu après les derniers événements du tome précédent, ce qui lui permet de découvrir ce qu’ils sont devenus quelques temps plus tard.



Indépendamment de la forme différente, les auteurs utilisent exactement les mêmes ingrédients que dans les trois premiers tomes : des évocations de souvenir de la seconde guerre mondiale, et quelques anecdotes sur le présent des personnages. Le dispositif narratif, des entretiens pour un mémoire de fin d’études, amène les personnages à revenir sur des faits déjà racontés dans les tomes précédents. Toutefois le lecteur n’éprouve pas la sensation de lire une seconde fois la même chose, car les personnages ajoutent leur affect et parfois le recul amené par le passage des années. Par exemple, Julien Lécluse parle de l’humiliation de l’examen médical en arrivant en Allemagne pour le S.T.O., et la mascarade qu’il constitue puisque jamais personne n’a été déclaré inapte au travail. Il aborde également les conditions de travail extrêmement difficiles (chaleur, bruit, impossibilité de communiquer, faim en continu), le retour en France et l’opprobre engendrée par le fait d’avoir travaillé pour l’ennemi, aux yeux des Français. Dans le chapitre qui lui est consacré, Archie Wyeth revient sur les conditions de vie dans le désert libyen. Puis il évoque sa convalescence au Caire, et son travail dans le Renseignement, en particulier sa connexion avec Roger Falise, nom de code Martin dans la résistance, l’homme qui lui avait fait parvenir les plans de la forteresse de Mimoyecques (la pièce manquante dans le tome précédent pour relier ce résistant à cet agent du Renseignement). Les souvenirs de Joe Bubble concerne son service dans les bombardiers lorsqu’il était affecté dans la région de Calcutta, le pont aérien au-dessus de l’Himalaya, son affectation en Birmanie, et son retour aux États-Unis, en particulier au Nouveau-Mexique pour honorer le souvenir de Wutpaki. Enfin Erwin raconte les années passées dans une isba en Sibérie d’abord comme prisonnier de guerre, puis pendant de nombreuses années après la fin du conflit mondial.


Le lecteur retrouve vite sa sympathie pour ces personnages, même pour les deux moins respectables du fait de leur comportement et des crimes commis. Il apprécie de voir ainsi explicité le lien les unissant lors du bombardement de la forteresse de Mimoyecques. Il se rend compte qu’il avait très envie d’avoir de leurs nouvelles, de savoir ce qui s’était passé après les dernières pages du tome précédent, en particulier pour celui ayant eu l’occasion de se saisir d’un pistolet chargé, découvert dans un cimetière, de l’autre portant une terrible culpabilité. Il se dit que les auteurs se montrent un peu taquins en ne faisant pas apparaître Opale dans les illustrations au temps présent. Le passage d’une forme bande dessinée à des illustrations d’entretiens fait sens du fait du principe de recueil d’informations pour un mémoire d’études. Chaque chapitre comporte une pagination différente : six pages pour Julien, huit pour Archie, dix pour Joe et vingt pour Erwin. Cela correspond presqu’à leur importance dans les tomes précédents, à l’exception d’Archie et Joe qui auraient pu être inversés. Mais il y avait plus à dire sur le devenir de Joe du fait de son crime et du jugement. Les quatre portraits en gros plan réalisés au crayon correspondent à l’apparence de ces hommes pendant la seconde guerre mondiale, avec des regards très différents : plus opprimé et abattu pour Julien, plus distant et distingué pour Archie, plus sûr de lui et même presque condescendant pour Joe, entre résignation et inquiétude pour Erwin.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les illustrations du bédéiste. Laure est magnifique dans sa jupe bleue à motif et son corsage blanc, sans oublier son petit bibi, et l’arrière-plan qui montre une station-service et un garage d’époque, celle de la seconde guerre mondiale. L’avance des chars britanniques dans le désert dans une peinture en double page fait ressortir l’inhumanité de tels engins blindés dans un environnement hostile, l’être humain semblant trop fragile pour y avoir sa place. Le passage consacré à Joe contient des visuels mémorables : une vue en plongée verticale avec un bombardier en premier plan et le paysage où explosent les bombes loin en contrebas, l’avancée à dos d’éléphant dans la jungle Birmane, la voiture rouge pétant de Joe dans la réserve indienne au Nouveau-Mexique. Le plus étonnant réside dans ce nu en pleine page consacrée à Eva Braun (1912-1945) qui a peut-être été réalisé par Adolf Hitler (1889-1945). Le chapitre consacré à Erwin commence par une magnifique illustration en pleine page une vue en plongée oblique au-dessus des toits d’un petit village de Normandie, avec la mer au fond. Outre les facsimilés des esquisses d’Erwin pour représenter Opale, le lecteur prend le temps de savourer une illustration en double page consacrée au paysage naturel autour de l’isba, puis un portrait saisissant en gros plan de la tête d’Erwin au temps présent du récit. Toutes les images viennent illustrer et montrer les faits évoqués par les quatre hommes dans leurs souvenirs, leur donnant une consistance remarquable, colorée par les émotions qui s’y rattachent.


Pas forcément très enthousiaste à l’idée de lire un quatrième tome qui n’est pas une bande dessinée et qui peut faire penser à une opération mercantile de l’éditeur et des auteurs, le lecteur se rend compte immédiatement qu’il avait envie de retrouver ces personnages une dernière fois. De bonne grâce, il entame sa lecture et il tombe vite sous le charme de la narration, mêlant souvenirs et émotions qui leur sont liées. La continuité avec les trois premiers tomes s’avère parfaite : entre évocation de la seconde guerre mondiale telle que vécue par Erwin, Archie, Joe et Julien, éléments complémentaires venant parachever l’intrigue initiale, et prise de recul sur ce que ces hommes ont vécu, sur ces circonstances arbitraires de leur vie qui l’ont façonnée sans qu’ils n’y puissent rien. Une conclusion émouvante sur les conséquences des épreuves subies, des erreurs commises, des traumatismes persistants, de la fragilité et de la faillibilité de l’être humain.



lundi 20 novembre 2023

La Venin T03 Entrailles

Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins vous tuer.


Ce tome fait suite à La Venin T02 Lame de fond (2020) qu’il faut avoir lu avant car les cinq tomes forment une histoire complète. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Laurent Astier pour le scénario et les dessins, et par Stéphane Astier pour les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il comprend un dossier de six pages à la fin : la reproduction des carnets d’Emily, tels que l’auteur les a découverts lors de ses recherches, relatant ses observations sur Galveston, agrémentés de photographies d’époque. Le lettrage de la bande dessinée est assuré par Jean-Luc Ruault, la calligraphie des carnets par Jeanne Callyane. Une carte des États-Unis occupe la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : y figure le tracé des voyages d’Emily.


En Alabama, en septembre 1900, la nuit, Emily mène ses deux chevaux qui tirent la carriole, avec la jeune Claire assise à ses côtés. La fillette lui demande quand est-ce qu’on s’arrête car elle commence à avoir froid. La jeune femme lui demande de ne plus l’appeler Ma sœur, car elle n’en est pas vraiment une. Pour autant, elle admet que Claire a raison et qu’il faut qu’elle trouve un endroit tranquille pour bivouaquer. Il y a une forêt droit devant qui semble assez dense pour servir d’abri. Un gris déchirant retentit dans la nuit. Emily remet un revolver à Claire en lui indiquant de tirer en l’air si elle lui en donne l’ordre, et elles se mettent à approcher discrètement de l’endroit d’où est venu le cri. Sept membres du Ku Klux Klan finissent de pendre un afro-américain à une haute branche, tout en empêchant sa femme Susan d’intervenir. Puis ils lancent des torches enflammées sur la maison qui s’embrase très rapidement. Leur chef ordonne de tuer la femme. Un autre demande s’il n’est pas possible de lui laisser un souvenir brûlant entre les cuisses d’abord. Le chef commence à dire qu’ils ne sont pas là pour ça se soir, mais une balle l’atteint dans le bras gauche. Emily les canarde avec sa carabine. Claire tire en l’air pour donner l’impression d’un groupe nombreux. Les membres du Klan prennent la fuite sur leurs chevaux.



Claire descend la première vers Susan qui est fort étonnée de voir une petite fille, suivie peu de temps après par Emily. Cette dernière propose de décrocher le mari pour lui donner une sépulture décente. Susan lui répond de le laisser là. Elle aurait bien voulu le placer dans une terre consacrée, mais elle veut que tout le monde voit ce que ces hommes font aux gens comme eux. En réponse à une question d’Emily, elle explique qu’elle n’a nulle part où dormir. Ils s’étaient installés ici il y a peu. Ils voulaient vivre heureux, semer leurs champs et vendre leur blé et leurs légumes. Elle n’a plus personne et la famille de son époux Tom est à plusieurs jours de route. Mais elle ne veut pas y retourner. Ils n’étaient pas d’accord qu’il parte avec elle. Si elle revient sans lui, ils ne voudront jamais la reprendre. Claire lui propose de venir avec elles. Emily explique qu’elles se rendent à Oil Town où un poste d’institutrice l’attend.


Le cycle reprend : au temps présent du récit, en septembre 1900, Emily se dirige vers la prochaine cible de sa vengeance, au temps passé en 1890/1891 la jeune Emily va d’un oncle à une tante pour être recueillie. En toile de fond, elle parcourt l’ouest américain, en revenant parfois vers la côte Est à New York, et en traversant ou vivant des événements ou des conditions de vie typique de l’ouest américain. Tout commence ainsi avec une scène de lynchage : une dizaine d’hommes cagoulés contre un seul afro-américain, une exécution sommaire, même pas une justice expéditive, juste l’expression du racisme à l’état pur nourrie par la peur de l’autre, la peur de la différence, le besoin de se sentir supérieur, de justifier sa suprématie (purement imaginaire). Une mise en scène qui montre la lâcheté du groupe d’assaillants face à une unique victime, la lâcheté d’individus agissant à visage couvert, leur prétendue force entièrement dépendante du nombre et la seule hauteur qu’ils prennent c’est en montant sur le dos de leur cheval. Dans son journal en fin de tome, à propos de ce meurtre, Emily note que même si les Américains croient tous que les afro-américains ont gagné leur liberté, en réalité ils ne vivent pas beaucoup mieux qu’avant.



L’auteur a choisi de donner un nom très littéral à la ville suivante : Oil Town, parce qu’une entreprise y exploite un champ de pétrole avec des derricks en bois. L’arrivée du trio de femmes fait l’objet d’une case occupant les quatre cinquièmes d’une page : une vue en élévation de la ville depuis le panneau d’entrée. L’artiste excelle pour donner à voir les paysages : la route en terre bien boueuse, la maison de maître avec ses deux étages et son jardin bien vert, les barraques de bois des ouvriers, les grandes citernes mal étanchéifiées, la vingtaine de derricks répartis sur le territoire, une profonde vallée en arrière-plan, et des petites montagnes derrière, sous un ciel gris chargé en pluie. Emily se lance dans une explication du terme Or noir avec une condamnation de l’avidité des hommes. Susan en ajoute une couche pour montrer à quel point ce terme est mal choisi : l’or brille comme le soleil, là, c’est la crasse et les ténèbres (ce qui donne lieu à une répartie savoureuse d’Emily : on trouve peut-être de la lumière sous la surface noire, faisant le parallèle avec la couleur de peau de Susan).


Lors du séjour d’Emily dans Oil Town, un accident survient : dans une case de la largeur de la page occupant deux cinquièmes de la hauteur, le dessinateur montre la rupture d’un derrick. La construction de bois s’effondre et le pétrole jaillit à gros flot. Le cadrage un peu éloigné le réduit à un simple incident d’exploitation, la rupture d’une installation un peu fragile. Mais les trois cases du dessous d’une hauteur bien moindre montrent les conséquences pour les conséquences pour trois ouvriers. La petitesse des cases les réduit à pas grand-chose : une mise en scène symbolique de leur importance insignifiante par rapport celle du derrick et de l’exploitation du champ de pétrole. Lorsqu’Emily revient de donner la classe en pleine nature (une forme de classe verte avant l’heure), elle enjoint les travailleurs en train de boire un coup à la taverne, à s’unir pour exiger des conditions de travail en sécurité. Elle évoque l’existence de syndicats d’ouvriers. La réponse ne se fait pas attendre : ils ont déjà essayé, mais le propriétaire M. Drake y a vite mis le holà. La séquence se déroule à la tombée de la nuit dans ce bar mal éclairé par de faibles ampoules, comme si cette misère sociale ne pouvait être exprimée qu’entre eux dans un lieu, sans pouvoir être exposée en public au grand jour. Dans la séquence suivante, l’auteur oppose la douleur des femmes endeuillées, refusant d’accepter les risques mortels comme une fatalité, à l’apathie des hommes qui ont déjà essayé 



Intercalé avec le temps présent du récit, la jeune Emily continue à aller de famille en famille de tante en oncle. Lors d’un voyage en diligence, le lecteur peut même jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Emily et prendre la connaissance de la liste de ces parents éloignés pouvant l’accueillir. Elle se rend d’abord en Floride auprès de Camelia, le dessinateur apportant un soin remarquable à la faune et la flore, un magnifique papillon et l’évocation du sapotier blanc. Puis en Arizona dans la zone désertique de Brisbee : un beau bâtiment unique en bois, d’abord sous le dur soleil de septembre, puis sous la neige de décembre. Quand elle y arrive, le propriétaire en est absent, et le lecteur se surprend à sourire en voyant Emily faire le ménage, la vaisselle, le linge, puis essayer de fumer. La jeune Emily reçoit une forme d’éducation différente à chaque fois, lui apportant de nouvelles compétences que le lecteur a pu constater au temps présent du récit, en 1900. Au temps présent, le récit se termine par quatre courtes scènes : une à New York, deux à Oil Town, une dans une riche demeure du New Jersey, le lecteur savourant la générosité de la description de chacun de ces environnements.


Ce tome constitue le milieu du récit, et le scénariste introduit et développe de nouveaux éléments de son intrigue. Certes, Emily répète le cycle de la recherche d’un des meurtriers de sa mère pour accomplir sa vengeance, mais pour la troisième fois le plan ne se déroule pas comme prévu, et pour une raison différente des deux premières. Comme dans les tomes précédents, le personnage principal fait preuve d’autonomie, de courage, de compétences et d’une ténacité peu commune, voire d’un acharnement. Une fois encore, son salut ne survient que par l’intervention d’autres personnages, des femmes, mais aussi des hommes. Comme dans le tome précédent, Emily n’est pas de toutes les séquences, l’auteur continuant de révéler que d’autres individus intriguent dans son sillage ou en amont de son arrivé : les chasseurs de prime bien sûr (dont le terrible Sergent raciste et phallocrate), mais aussi des individus dont elle a déjà croisé la route.



Outre les champs de pétrole et le Ku Klux Klan, se trouvent d’autres marqueurs temporels comme Butch Cassidy (Robert LeRoy Parker, 1866-1908) et le Sundance Kid (Harry Alonzo Longabaugh, 1867-1908) et les deux inspecteurs de l’agence Pinkerton Tom Horn (1860-1903) et Charlie Siringo (1855-1928). Le lecteur relève également que l’auteur intègre à son récit des thématiques actuelles comme la lutte des classes, le syndicalisme, l’ultralibéralisme qui réduit les individus à l’état de marchandises traitées sans égard, sans respect ni même préoccupation de leur santé et sécurité au travail, le comportement des ultra-riches traitant la main d’œuvre comme des esclaves, des préoccupations écologiques comme la sensibilisation des enfants à la nature (la classe verte) ou l’approvisionnement de nourriture en circuit court (la leçon de tante Camelia). L’intervention d’Emily auprès des travailleurs est servie par une belle éloquence militante : Ce pays est tenu par les politiciens de Washington, les banquiers, les capitaines d’industrie, les gros propriétaires terriens. La légende du self-made-man est là juste pour faire rêver le peuple et le faire taire. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Quand ils ne la font pas s’effondrer pour s’enrichir un peu plus. Et ce sont toujours les mêmes qui trinquent : le peuple ! Le seul moyen est de lutter pour ses droits. […] Ces pour ces raisons-là qu’il faut se battre. Le travail ne doit pas rendre malade et encore moins tuer.


L’horizon d’attente du lecteur est déjà très élevé en entamant ce troisième tome : il doit être aussi bien, et même mieux, que les deux précédents en termes de vengeance, de suspense, de coups fourrés, de beaux paysages, de reconstitution historique visuelle, de personnages attachants, complexes et faillibles. Le créateur tient toutes ces promesses, et plus encore son intrigue prenant de l’ampleur, Emily étant toujours aussi autonome mais ne réussissant que grâce l’aide d’autres, et en prenant une dimension sociale et politique qui montre plutôt que de prêcher. Formidable.



mardi 7 novembre 2023

War and dreams T03 Le repaire du mille-pattes

Ce qui grandit l’homme, c’est avant tout de traverser la vie sans faire de mal aux autres.


Ce tome fait suite à War and Dreams T02 Le code Enigma (2008) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2009. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Cela faisait maintenant une dizaine de jours que Erwin était revenu sur ce bout de plage, face à l’Angleterre, à Cap Gris-nez sur les côtes françaises, et il n’avait encore entrepris aucune recherche pour retrouver Opale, car il se la rappelait à la fois si fragile et si confiante, et il ne voulait pas brusquer leurs souvenirs, ni le destin. Il ne savait trop ce qu’en pensait Marian. Elle l’avait d’abord traité de doux rêveur. Puis l’influence bénéfique de Pierre, ce Français dont elle avait fait la connaissance, semblait l’avoir rendue plus tolérante. Il en était heureux même s’ils passaient moins de temps ensemble qu’auparavant. Erwin est obligé d’arrêter sa voiture car il y a un barrage de police sur la route. Londres en avril 1943, un officier introduit le capitaine Archie Wyeth au premier ministre Winston Churchill, en le présentant comme l’un de leurs meilleurs agents du Renseignement. Il a été formé au Caire par Pierre Landilec. Wyeth expose ce qu’il sait : cela fait plusieurs mois que les Allemands envoient des messages dans le Pas-de-Calais, concernant une certaine opération appelée Wiese. Il s’agirait d’un nouveau type d’arme pointée sur l’Angleterre. Churchill complète : ils ont déjà entendu parler de ses fameuses armes secrètes baptisées V3, pour Vengeance, par opposition à leur V de la Victoire, mais il ne s’agit encore que de menaces.



Archie Wyeth continue : plus pour longtemps, car les Allemands sont décidés. Dans quelques mois, ils commenceront quelque part entre Calais et Boulogne, la construction d’une base secrète destinée à accueillir ce qu’ils appellent le Mille-Pattes. Quelques mois plus tard dans cette base secrète : le Tausendfussler, dit le Mille-Pattes, est un canon à longue portée et à tubes multiples. Ses obus en forme de petites fusées doivent être expédiées à la vitesse de cinq mille cinq cents mètres seconde et à la cadence de six cents pièces par jour. Les déportés arrivent maintenant par trains entiers en gare de Calais. Ce sont pour la plupart des sous-hommes et des bêtes selon la classification de Mohnke, le sous-officier S.S. qui vient d’être affecté au chantier. Les Slaves, généralement des Polonais, font partie des sous-hommes. Épuisés par les privations, il leur arrive, le travail terminé, de s’endormir dans les galeries, couchés à même le sol, dans la poussière et le bruit. Ils peuvent obtenir une double ration de nourriture, à condition de travailler dans les galeries du fond. C’est ce que choisissent les plus jeunes et les plus costauds. Parmi ceux que Mohnke appelle les bêtes, il y a deux femmes juives vêtues d’un simple sac de jute qui avait contenu du ciment et qui leur brûle la peau. Mohnke les bat au moindre prétexte. Erwin imagine sa mère et sa sœur traitées ainsi, et il trouve l’uniforme qu’il porte de plus en plus sinistre.


Cette série plonge ses racines dans des événements concrets de la seconde guerre mondiale : le désert de Libye en avril 1941 où l’armée britannique affronte l’armée allemande commandée par Erwin Rommel (1891-1944) dans le premier tome, la situation en Égypte, le départ pour le STO, l’opération Crusader pour le tome deux. Dans ce tome-ci, les auteurs évoquent le premier site de lancement du canon V3 Tausendfüssler dans la forteresse de Mimoyecques, son bombardement par les Américains, ainsi que les soldats allemands envoyés sur le front russe pendant l’hiver 1944/45. Ils y consacrent une quinzaine de pages, et encore une dizaine à un Français envoyé au STO de retour dans son village, au retour d’un Britannique en Égypte, à un viol d’une Française par un soldat américain après la Libération, et à deux rencontres avec Winston Churchill. L’artiste se montre facétieux avec celui-ci : tout d’abord confortablement installé dans son fauteuil le cigare à la main dans son bureau de Londres, puis dans le parc de la maison de campagne du premier ministre dans le comté de Kent, à Chartwell House. Il est en train de monter un mur, avec du ciment et des briques et il reste du côté où des ouvriers s’affairent pour mélanger le ciment, son interlocuteur étant de l’autre alors qu’il cale une brique entre eux deux. L’artiste investit le temps nécessaire pour ces représentations, majoritairement en couleur directe, avec quelques traits de contours. Dans le chantier de Mimoyecques : la locomotive à vapeur massive, les prisonniers et les travailleurs réduits à de de pâles silhouettes, plus loin leur regard hagard, abruti de fatigue et aussi entre peur des soldats allemands et de leurs brutalités, et regard comprenant encore de la défiance. Le lecteur peut également voir l’organisation du chantier : les baraques, les véhicules et les grues, les zones de stockage des matériaux, les outils à main, la réserve des obus, les wagonnets à pousser, les différentes galeries, etc.



L’artiste fait preuve de la même minutie pour chaque scène de guerre, en termes de reconstitution historique, également en termes d’action. Le lecteur retrouve Joe Bubble à son poste de mitrailleur dans un B17, avec un magnifique arrière-plan du sol très loin en-dessous entièrement en évocation à demi mangée par les nuages, à l’aquarelle. Les bombes tombent sur le chantier de la forteresse de Mimoyecques. Alors que le lecteur pourrait craindre que l’horreur de la situation se trouve amoindrie par l’aquarelle, la mise en scène évoque avec force l’évacuation rendue terrifiante par la masse d’êtres humains empruntant les mêmes tunnels, les mêmes échelles, par le feu qui se propage enveloppant d’un seul coup les individus, par l’incertitude de ce qui se trouve devant. L’évacuation vers l’air libre s’avère tout aussi éprouvante avec les regards hantés et fatigués, et les cadavres jonchant le sol des tunnels. La progression dans la neige sur le front russe fait littéralement froid dans le dos à voir ces hommes mal équipés, n’ayant pas l’habitude d’un tel hiver, puis pris pour cible par l’armée russe. Charles rend tout aussi bien compte des séquences civiles dans le passé ou dans le temps présent du récit : une magnifique vue d’un village côtier depuis un champ en hauteur, une cérémonie de mariage sous le soleil, le petit cimetière attenant à l’église en Normandie, la cabane sur pilotis dans les dunes et les canards qui passent, le meurtrier qui surgit dans la cuisine de Laure alors qu’elle épluche des pommes de terre, l’arrivée de Yael une petite fille à l’aéroport, la flânerie à la brocante, etc. Les aquarelles font des merveilles descriptives, ainsi que pour rendre compte de la luminosité, des grandes étendues sauvages terrestres et maritimes.


La série a commencé en présentant quatre personnages de nationalité différente Allemand, Américain, Britannique, Français, impliqués dans la seconde guerre mondiale dans des endroits différents du globe, mais tous liés au même village dans le Cotentin. Le présent tome montre dans quelles circonstances, leur fil de vie en vient à se croiser, même s’ils ne se retrouvent pas face à face. Sans avoir jamais rencontré Joe Bubble, Erwin doit évacuer le chantier de Mimoyecques bombardé par Bubble. Sans l’avoir jamais rencontré, Joe Bubble se retrouve à accomplir cette mission, grâce aux renseignements transmis par Archie Wyeth. Enfin, Julien Lécluse intervient avec la Résistance dans le même village. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir voir le schéma complet formé par ces quatre fils narratifs, et en effet le quatrième tome est d’une nature différente.



Dans le même temps, l’autrice en dit plus sur la situation actuelle de chacun des quatre principaux personnages, et sur les événements qui les ont marqués à vie et qui ont eu un impact à l’échelle du reste de leur vie. Depuis le début, les auteurs se sont tenus à l’écart d’une histoire avec des bons et des méchants, montrant en particulier une affection pour le soldat allemand Erwin posté sur les côtes de la Manche, sans pour autant exonérer ou cautionner les actes de guerre de cette nation. Le lecteur voit que la suite du déroulement du conflit l’a envoyé sur le front russe où il a été capturé et envoyé aux travaux dans une isba. Ils ne se montrent pas tendres vis-à-vis de l’Américain et du Français. Une fois l’histoire terminé, ces personnages existent encore dans l’esprit du lecteur et il repense à ces drames, à la manière dont ces hommes ont vécu après l’expérience de ces traumatismes. Les uns comme les autres ont commis des exactions en temps guerre, ont tué ou opprimé en en ayant conscience. Physiquement, certains s’en sont sortis indemnes, mais psychologiquement tous ont été marqués, devant s’en accommoder et tâtonner pour trouver comment vivre avec, pour certains en supporter la culpabilité. D’une certaine manière, la scénariste apporte un dénouement à ces conflits psychiques ; différent pour chacun des quatre personnages principaux, surprenant pour au moins l’un d’entre d’eux.


En terminant ce tome, le lecteur éprouve presque l’impression qu’il s’agit du dernier, alors qu’il y en a encre un. Il retrouve tout ce qu’il a apprécié dans les deux premiers : la reconstitution historique, les fils entrelacés de la vie de quatre soldats de nationalité différente, les enjeux émotionnels et affectifs, les superbes paysages. Il ressent à plusieurs reprises un pincement au cœur, attestant de l’attachement qu’il a développé pour Erwin, Archie, Julien et Joe, et pour leurs proches. Quatre êtres humains devenus soldats dans un conflit armé, sans possibilité de choix pour eux, devant vivre le temps présent de la guerre, et vivre avec les séquelles le reste de leur vie.



mardi 24 octobre 2023

War and dreams T02 Le code enigma

Tous ces étrangers qui font des milliers de kilomètres pour retrouver leur passé !


Ce tome fait suite à War and dreams T01 La terre entre les deux caps (2007) qu’il faut avoir lu avant. L’édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Arizona, le sept décembre 1941. Joe Bubble, un cascadeur à moto, s’apprête à se lancer dans un dangereux parcours, sur un circuit de bois échafaudé à plusieurs mètres du sol, avec des pentes abruptes, un looping et même un saut au-dessus du vide en passant par des anneaux enflammés. En contrebas, la foule s’est déplacée pour voir cet acrobate sur sa puissante moto, dans son blouson en cuir avec son casque et ses lunettes. À l’arrière d’un pick-up, l’organisateur beugle dans un porte-voix monté sur un trépied pour conseiller à Joe de recommander son âme à Dieu, et de donner le signal du départ. L’homme s’élance et accomplit le parcours périlleux à la perfection sous les vivats de la foule. L’organisateur continue pour le bénéfice des spectateurs : Joe s’est surpassé aujourd’hui ; et il en profite pour rappeler que des photographies et des posters de Joe sont disponibles dans le stand, le fabuleux Joe Bubble. Ce dernier arrête sa bécane à proximité de sa roulotte, et la confie aux bons soins de Wutpaki, son assistant. Il se hâte ensuite dans sa caravane avant que les jeunes femmes qui lui courent après ne le rattrapent. Le soir venu, Joe Bubble va se détendre en compagnie de Wutpaki dans le bar local pour faire la fête. Il a une bonne descente, alors que son assistant ne boit pas d’alcool. Il va conter fleurette à Charleen, une belle jeune femme, qui est accompagnée par Andy. Joe s’embrouille avec lui et lui décoche une droite qui l’envoie au sol. Puis il embrasse Charleen d’autorité. Mais sur scène, le chanteur du groupe de country annonce que ce matin les Japonais ont attaqué Pearl Harbor !!



1942. Une flotte de B17, bombardiers américains de la 8e Air Force, en mission de jour, s’approche de Schweinfurt, ville allemande connue pour ses fabriques de roulements à billes. Le responsable d’escadrille indique que les pilotes doivent se mettre en formation d’attaque et rester groupés : un groupe d’avions ennemis approchent à deux heures. Joe Bubble occupe un poste de mitrailleur et il parvient à abattre son septième avion ennemi. Le copilote commente que Bubble est un cas : indiscipliné, grossier, une vraie tête de mule. Le pilote ajoute qu’il ne le prendrait pas pour témoin à son mariage, mais comme mitrailleur il préfère l’avoir avec lui. Les avions rentrent à la base, celui de Bubble a un peu de retard sur les autres, ce qui inquiète le colonel. Finalement il atterrit et Bubble en descend en indiquant au mécano qu’il peut peindre deux autres croix gammées sur la vieille carcasse de l’avion. John Mapples, un journaliste du Times, l’approche pour l’interviewer : il lui répond qu’il faut d’abord qu’il fasse connaissance avec une jeune militaire qui vient de passer.


Le premier tome présentait succinctement les principaux personnages à la fois dans le présent du récit, fin des années 1960 ou début des années 1970, et dans le passé, pendant la seconde guerre mondiale : Erwin soldat allemand ayant été affecté sur une plage de Normandie et sa nièce Marian, Archie Wyeth gradé britannique ayant servi en Égypte et son épouse Kate, Joe Bubble et son petit-fils Frankie, Julien un Français et son épouse Laure. Ce deuxième tome reprend cette alternance entre les différents personnages et les deux époques correspondantes, à savoir le temps présent du récit et celui des souvenirs de la seconde guerre mondiale. Dans la première séquence de cinq pages, les auteurs présentent Joe Bubble et en particulier son caractère de mâle dominant prenant ce qui lui plaît par la force et se mettant en danger. L’artiste fait revivre ces spectacles de cascade à moto, avec les prises de risque, l’improbable circuit en hauteur construit en planches et semblant bien fragile. Il s’amuse bien avec le comportement des groupies prêtes à se jeter dans les bras de l’alpha-mâle ayant défié la mort. Le portrait de Joe touche le lecteur, à la fois par son comportement à risque, sa concentration pendant son spectacle, son attitude extravertie dans le bar, son absence totale d’égard vis-à-vis des autres qu’il s’agisse de Charleen non consentante ou de son compagnon humilié d’un coup de poing.



L’évocation de la seconde guerre mondiale continue avec une bataille aérienne entre Américains et Allemands. Le lecteur peut voir que le dessinateur s’est documenté sur les avions B17, sur le poste de mitrailleur avec l’arme et les munitions. Il sait également construire des vues permettant de juger du positionnement relatif des avions dans le ciel, les uns par rapport aux autres. Comme dans le premier tome, les uniformes des différentes armes sont conformes à la réalité historique, ainsi que les armes, les accessoires et les véhicules militaires. Le lecteur peut également voir les baraquements et le bar où vont se détendre les militaires le soir. Puis vient l’évocation du service d’Erwin posté sur une plage de Cotentin. Le lecteur retrouve les bunkers et les ringstands vus dans le premier tome, ainsi que la représentation de la côte avec sa plage, les couleurs de la Manche et sa houle, ainsi bien sûr que les uniformes allemands. Il sourit en voyant à quel point le jeune Erwin est impressionné de se retrouver en présence du général Rommel (1891-1944) avec qui il partage le même prénom, en seul à seul. Avec Archie Wyeth, les auteurs remmènent le lecteur au Caire : une illustration en pleine page en ouverture, une vue de dessus en oblique d’une artère très affairée avec ses marchands, ses tentures pour faire de l’ombre, etc., puis une belle demeure avec un grand jardin presqu’un parc. Dans cette séquence, le capitaine se retrouve dans une bibliothèque surchargée de livres où Pierre Landilec lui montre une machine Enigma et comment s’en servir pour décrypter des messages secrets allemands. Après une magnifique illustration en pleine page de la Manche vue à partir d’un champ, Julien et Laure bénéficient de leur première scène à Lille pendant le conflit mondial : les soldats allemands en uniforme dans la rue et l’évocation du recrutement pour le Service de Travail Obligatoire (STO, de juin 1942 à juillet 1944).


Le tome se termine avec une autre opération militaire évoquée sur six pages : l’opération Crusader qui s’est déroulée du seize novembre 1941 au dix-sept décembre 1942. La scénariste fait le nécessaire pour rendre compréhensible cette phase du conflit en seulement quatre pages, avec succès. Les personnages principaux de la série ne participent pas à l’action sur le champ de bataille ; en revanche Milton, un ami d’Archie Wyeth, y combat au sein de l’armée britannique. La narration visuelle permet de regarder la colonne de chars des brigades du XXXe Corps franchir la frontière libyenne et avancer dans le désert sous le commandement du général Alan Gordon Cunningham (1887-1983), puis l’aérodrome de Sidi Rezegh avec ses avions, ses blindés et les véhicules des mécaniciens. Soudainement, le lecteur se retrouve au milieu des soldats britanniques alors qu’ils sont attaqués par les troupes allemandes, avec l’explosion des obus, les chars qui arrivent, les tirs de mitrailleuses lourdes, la poussière. Fin novembre 1941, l’armée allemande donne l’assaut et le lecteur voit dans une case occupant la moitié de la planche quarante-trois, les Panzers arriver de toute part sur les dunes. Comme dans le tome un, les auteurs ne cherchent pas à glorifier les actes de bravoure d’un camp ou de l’autre, ni même le génie tactique ou stratégique des commandements en présence : ils montrent ces situations à hauteur d’homme, laissant imaginer au lecteur l’effet que de telles épreuves peuvent avoir sur les esprits, et les conséquences durables.



Au cours du premier tome, le lecteur pouvait ressentir comme un parfum romanesque émaner des personnages : des êtres humains normaux de bonne composition éprouvés par l’expérience de la guerre. Avec la séquence d’ouverture, les auteurs rendent patent les failles morales de Joe Bubble : individu à la forte carrure habitué à imposer sa volonté par l’intimidation, sans même penser à mal, parce que cela lui paraît normal. Erwin reste un chic type dont le hasard de la naissance a fait qu’il se retrouve dans l’armée allemande sans que son libre arbitre n’ait pu influer en quelque mesure que ce soit. Archie Wyeth continue à se comporter comme un héros flegmatique, blessé de guerre, toujours œuvrant pour l’armée et son pays, faisant tout son possible pour que les informations décryptées par la machine Enigma et Pierre Landilec permettent de sauver le plus vite possible. Mais ses convictions se heurtent au pragmatisme de Landilec plus âgé qui lui explique que ce travail de décryptage nécessite de grandes capacités intellectuelles, mais aussi une certaine froideur, c’est-à-dire faire abstraction de ses sentiments. En outre, Archie trompe son épouse, et accablé par la réalité du principe de sacrifier quelques vies pour en sauver de plus nombreuses, il finit par proférer sciemment des propos antisémites destinés à faire mal. Julien le Français se retrouve également dans une situation moralement intenable, ne lui offrant pas de choix qui ne soit pas discutable. Tout du long, en total contraste, le lecteur peut se repaître des superbes représentations des environnements : outre ceux cités plus haut, une magnifique formation rocheuse gigantesque dans le désert de l’Arizona au soleil couchant, la plage devant l’hôtel où est descendu Joe Bubble, les plages du Cotentin, la très belle maison louée par Archie & Kate, la très belle vue Caire en voiture à cheval, une rue pavée de Lille avec ses cafés, la décoration de la chambre de Miss Sahara, une vue du Caire par un hublot d’avion en vol, la vue depuis la terrasse du restaurant de l’hôtel en Normandie.


Un deuxième tome très riche, entre violence des champs de bataille de la seconde guerre mondiale, douceur des plages du Cotentin et des déserts égyptien et libyen. Au fur et à mesure, les personnages gagnent en épaisseur et en complexité : de vrais êtres humains ayant été confrontés à des situations qui se sont imposées à eux pendant la seconde guerre mondiale, sans bon choix, avec un coût émotionnel assuré sans pouvoir être mesurable. Le Français, l’Américain, le Britannique, l’Allemand, chacun a vécu des expériences différentes, dans des environnements différents, tous représentés avec une sensibilité chaleureuse, et tous en sont sortis marqués. Une narration qui semble douce, aussi bien par la fibre romanesque que par la douceur des dessins, des situations traumatisantes avec des conséquences à vie.



mercredi 23 août 2023

Marshal Bass T07 Maître Bryce

Un homme libre ne fait pas ce qu’il veut. Il fait ce qu’il peut pour s’en tirer.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T06: Los Lobos (2021) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, Arizona, fin août 1877. La famille Bass a repris l’exploitation de l’épicerie de Jeremiah dans cette petite ville. En ce beau jour du baptême de Joe, Bathsheba Bass est au comptoir en train de servir madame Williams, pendant que Judith tient le petit Joe dans ses bras, assise dans une chaise à bascule. C’est au tour de Madame Cleopatra de faire son entrée dans le magasin, et le regard de Bathsheba se durcit immédiatement, devenant même hostile. Elle lui demande ce qu’elle veut, et fait observer que les marchandises sont bien différentes de celles dans la maison close de Madame Cleopatra. Judith sort dehors avec le nourrisson dans ses bras et demande à son frère David d’aller immédiatement chercher leur mère Delilah. Il y va en courant. Derrière la maison, le banquet a commencé, et Moïse Washington, surnommé Beef répond au Révérend Dollar, tout en passant entre les tables, pendant que River Bass fait rôtir un porcelet à la broche, avec un grand tablier blanc. Delilah est entrée dans le magasin et salue très respectueusement Madame Cleopatra. Puis elle suggère fortement à sa mère Bathsheba de prendre Joe dans ses bras pour aller le nourrir. Sa mère essaye de résister en lui demandant si elle sait bien qui Madame Cleopatra est, mais sa fille lui rétorque qu’elle est avant tout une cliente, une cliente bien plus fortunée que tous les autres clients réunis.



Toujours avec bébé Joe dans les bras, Bathsheba s’approche de son époux River en lui signalant que sa Cleo est dans le magasin. Elle lui demande s’il lui a rendu visite récemment. Il répond sèchement que non, et lui retourne la question : A-t-elle épousé un Mexicain récemment ? Le révérend Dollar déclare que les patates rôties ont l’air formidable, et il interroge Beef sur le fait qu’il ait fait la guerre. Puis il continue en lui indiquant que ce qui l’a le plus marqué de ces années de guerre, c’est la faim : il avait tout le temps faim. Il enchaîne en demandant un peu de crème persillée à Judith. Deux jeunes garçons enchaînent en demandant à Beef s’il a vraiment fait la guerre, combien de gens il a tué. Il cède à leur curiosité et leur raconte : Lors de la première bataille à laquelle il a participé, il y avait là plus de gens qu’il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Plus qu’il ne croyait que la Terre n’en abritait. Et tous était là pour s’entretuer. Tuer un homme n’est pas facile.


La tendance constatée avec le tome précédent se confirme : la série a posé de solides fondations et elle dispose maintenant d’un avenir au-delà du tome suivant. Les auteurs peuvent continuer sereinement à établir une forme de continuité. Maître Bryce ? Ce fut le propriétaire de River Bass quand il était esclave. Ce tome commence en posant les conséquences des aventures narrées dans le précédent, en particulier la nouvelle situation familiale de River Bass, Bathsheba Bass et Judith Bass. Le temps est venu du baptême du fils de Judith, le petit Joe, et c’est un moment de réjouissance, même si le père du nourrisson n'est plus là. C’est un repas de fête avec la famille, les voisins et quelques connaissances dont le révérend Dollar et Moïse Washington (Beef) que Bass a rencontré dans le tome 5 Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019). Cette notion de famille se retrouve dans des configurations différentes par la suite : celle constituée par son propriétaire, maître Bryce, son frère Wilbur, sa cousine Anabelle dans la propriété familiale, celle réduite à Bathsheba et sa fille croisées sur une route de campagne la nuit. Les auteurs ont l’art et la manière de faire ressortir les conséquences des hasards de la naissance, qu’il s’agisse de la servitude de l’esclavage pour Bass ou Ginny, de la liberté très relative d’une mère sans mari et sans travail, d’un homme dont le frère a mal tourné, d’une femme atteinte de maladie (peut-être la poliomyélite). Tout le monde ne naît pas avec les mêmes chances, et la vie n’est pas juste.



En découvrant la jeunesse de River Bass, le lecteur se retrouve à suivre un jeune esclave dont la vie dépend essentiellement du comportement de son maître, Bryce, de la façon dont il utilise et il traite cet être humain dont il est propriétaire comme s’il agissait d’un être humain. Les auteurs consacrent trente-sept pages à cette relation. Le scénariste accomplit cet effort de la présenter en intégrant le fait que la vie de l’esclave n’a de valeur que son utilité en tant qu’outil. Il réussit à faire en sorte que River Bass soit dépersonnalisé pour son maître, un instrument auquel Bryce ne s’attache pas, pour lequel il ne développe pas d’empathie, avec qui il n’a pas l’obligation de se comporter comme un être humain, ni avec les autres afro-américains d’ailleurs. Cela commence avec l’exigence de Bryce que River retienne sa respiration le plus longtemps possible juste pour son amusement, puis une promesse qu’il ne tient pas sans se sentir le moindre du monde responsable puisque River ne dispose pas de la qualité d’être humain, puis un viol sur Ginny encore adolescente parce que là encore il ne s’agit pas d’un être humain à part entière. Bien évidemment, la narration visuelle montre des individus de chair et de sang qui souffrent de la douleur, dont les visages expriment des émotions. Donc des individus que le lecteur considère lui comme des êtres humains, pour lesquels il éprouve de l’empathie, tout en conservant à l’esprit que le fonctionnement systémique de l’époque façonne et formate chaque individu pour tenir sa place dans ces rapports de dominance et de soumission. Il ressent toute l’ignominie du viol de Ginny qui souffre tout en se disant que la société exige qu’elle s’y soumette, et que River regarde la scène tout en sachant que la société lui intime de ne pas intervenir, les deux se conformant au rôle imposé par leur position sociale.


D’ailleurs River Bass semble avoir internalisé le comportement attendu de lui au point d’avoir conscience qu’il ne lui sert à rien de parler, car sa place sociale n’accorde aucune valeur à sa parole. Voilà un personnage principal encore plus taiseux qu’à son habitude, mais il observe. Il voit comment se comporte maître Bryce, comment il se sert de lui, et il fait le nécessaire pour acquérir de la valeur, afin d’avoir une utilité pour son maître. Quant à lui, le lecteur observe également ses postures, ses attitudes, ses regards. Il constate que River Bass se détend quand il dispose d’un moment de répit et qu’il se retrouve entre afro-américains. Il voit sa détermination sans faille à survivre, et la prise de conscience qu’il lui faut tuer sans pitié pour ne pas laisser de trace. Il remarque quand le regard de River ne se fixe pas sur son interlocuteur, mais sur un autre point d’intérêt. À la lecture, tous ces mécanismes apparaissent comme évidents, la qualité de la narration visuelle allant de soi. Il suffit que le lecteur marque une pause quelques secondes pour qu’il constate à quel point le dessinateur se montre expert et élégant comme metteur en scène. Par exemple, page trente-sept, Ginny parle à River Bass pour lui exprimer son mépris et sa manière de se révolter contre le système, tout en tenant sa file de quatre ou cinq ans devant elle, et au premier plan River semble l’écouter d’une oreille distraite en attendant que ça passe, sans sembler affecté. Toutefois, quand le lecteur suit son regard, il se rend compte que River regarde autre chose, ce qui renvoie à une promesse faite par Bryce en page quatorze.



Ainsi de séquence en séquence sur la jeunesse de River Bass, le lecteur se fait une idée de la manière dont son caractère s’est forgé, dont ses aptitudes se sont développées, et dont sa philosophie de la vie s’est construite en observant le comportement de son maître pour lequel il éprouvait une forme de sympathie, même si celle-ci relève du syndrome de Stockholm par moment. Les pages cinquante-deux à cinquante-quatre sont consacrées à sa rencontre avec Bathsheba, sa future épouse. Le lecteur y voit une étape de plus dans la vie du personnage principale, mais aussi une phase de la vie de Bathsheba qui par la force des choses fut elle aussi esclave, et donc une épreuve qu’elle doit surmonter en faisant preuve d’adaptation, ce qui participe également à forger son caractère et sa personnalité. Ce qui renvoie à la condition féminine dans ce tome : celle des esclaves, condamnées à servir d’objet de plaisir au bon vouloir des propriétaires d’esclaves, et celle de la cousine Anabelle à la situation peu enviable pour d’autres raisons, ce qui fait que le lecteur comprend et compatit quand elle cède aux avances de River Bass.


Totalement immergé dans cette évocation saisissante de l’esclavage et fasciné par la construction psychologique des personnages, le lecteur en oublierait presque la qualité extraordinaire de la narration visuelle. L’artiste sait tout faire passer y compris en l’absence de phylactères : émotions, état d’esprit, rapport de force psychologique, décision intérieure irrévocable, résignation, acceptation, compréhension, etc. Une merveille. En outre, il accomplit un travail toujours aussi remarquable en termes de conception de plan de prise de vue, de mise en scène et de direction d’action. Comme pour tous les tomes précédents, le lecteur attend avec impatience le dessin en double page : une magnifique vue nocturne d’un bayou avec la demeure coloniale des propriétaires en fond. Au fur et à mesure, il savoure chaque page, avec de nombreux moments inoubliables : River retirant les poissons en train de cuire sous la cendre, la mise en scène grotesque exigée par le photographe de guerre, le bateau à aube sur le large fleuve, le regard craintif de Bass tenant le billet qui stipule qu’il est affranchi, le regard noir jeté par Ginny en voyant arriver River de retour dans la propriété, la détermination bloquant toute autre pensée de River s’apprêtant à tuer un homme, le regard échangé entre Bathsheba et Madame Cleopatra alors que cette dernière pénètre chez les Bass. Du grand art.


Le lecteur sait par avance que ce tome ne peut pas le décevoir. Il éprouve une sensation de doute fugace en comprenant qu’il sera essentiellement consacré au passé de River Bass. Une fois plongé dans sa jeunesse, il étouffe tout autant que dans les tomes précédents, immergé dans les conséquences de la noirceur de l’âme humaine, de l’esclavage, de la condition féminine, de l’usage libéral des armes à feu. La narration visuelle rend tout évident et patent, des émotions les plus fugaces, à la violence la plus sèche ou la plus barbare, prenant le lecteur aux tripes. Sans nul doute, River Bass est le produit de son époque, mais il est également plus que ça : un esclave qui n’a jamais été fouetté, un homme d’une endurance peu commune, un être humain qui est parvenu à conserver intacte une part d’humanité.



mercredi 9 août 2023

Marshal Bass T06 Los Lobos

Pourquoi faut-il que vous maltraitiez tous vos enfants, vous, les hommes ?!


Ce tome fait suite à Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, janvier 1877, en plein désert de sable avec des hautes formations rocheuses de ci de là, un homme avance à pied, les mains liées par une corde tenue par le cavalier derrière lui : Turtle a ainsi capturé El Professor. Il lui a cassé ses lunettes ce qui fait que le prisonnier a un peu de mal à voir la route. L’autre lui rétorque qu’il aurait peut-être dû y penser avant de choisir de mener une vie de criminel. El Professor le reprend : la révolution ! Pas une vie de criminel, la révolution ! Turtle maintient son jugement El Professor et ses amis ne sont rien d’autres que de vulgaires bandits. Son prisonnier lui demande ingénument combien lui rapportera la prime. Turtle déclare fièrement : vingt-cinq dollars ! El Professor se rebiffe : C’est tout ce que ça coûte à un honnête travailleur de tourner le dos aux siens. Il continue en expliquant que Turtle est exploité par la bourgeoisie. Il est l’esclave de l’argent. Il faut qu’il se réveille et qu’il se débarrasse de ses chaînes avant qu’il ne soit trop tard. Son interlocuteur lui intime de se taire avant qu’il ne répande sa cervelle dans le désert, d’un coup de carabine. Turtle en a ras-le-bol que le monde lui donne des conseils et pense pouvoir mener sa vie mieux lui. C’est lui qui tient le flingue, c’est lui qui décide.



Joaquin Vega est arrivé derrière Turtle, avec ses hommes, sans qu’il ne s’en rende compte, et il lui arrache sa carabine des mains. Ils libèrent Norman et lui passent une paire de lunettes. Roberto tient Turtle en joue avec un revolver et demande à Vega ce qu’il doit en faire. La réponse : on va le faire creuser. Turtle descend de son cheval, prend la pelle qui lui est tendue et creuse. Leandro, un homme tronc accroché dans un panier à la selle de Vega lui fait remarquer qu’on peut tuer ses ennemis, mais on ne joue pas avec eux. Joaquin Vega n’en a cure, et Turtle continue à creuser. Dans la banlieue de Dryheave en Arizona, un afro-américain se fait éjecter manu militari de son échoppe de magasin général, terminant cul par-dessus tête dans la rue en terre. River Bass s’apprête à le tabasser car Jeremiah vit avec sa fille Delilah. Alors qu’il avance vers l’homme à terre : il reçoit un coup de poêle à frire par derrière : sa fille qui lui intime de laisser son mari tranquille. Elle se sent en sécurité avec lui et il a promis de ne pas la toucher avant ses quinze ans.


La dernière page du tome précédent annonçait clairement l’intention de River Bass, mais il y a parfois loin de la coupe aux lèvres. Le lecteur commence par découvrir la couverture qui promet un sort bien horrible au personnage principal. Or il sait que les auteurs tiennent leur promesse : cette couverture n’est effectivement pas mensongère. Le lecteur retrouve toute la cruauté de la série : la torture que subit River Bass, le pauvre Turtle enterré de la même manière après avoir lui-même creusé le trou. Les dessins réalistes donnent la sensation d’assécher la bouche du lecteur avec la poussière soulevée par les sabots des chevaux. Le regard fou de Bass voyant les chevaux s’élancer vers lui glace le lecteur. Lorsqu’il s’impose, avec sa troupe, dans l’hacienda de son frère Heraclio, un homme de Joaquin Vega abat un homme à coup de revolver. Il y a de la matière cervicale qui est projetée hors de la boîte crânienne, mais le pire est le regard des enfants spectateurs de la scène par la force des choses. Plus loin, un adulte soucieux de pouvoir participer au banquet, confie son revolver à un enfant d’une dizaine d’années, pour que celui-ci monte la garde et tire sur le prisonnier s’il tente de s’échapper : à nouveau une narration visuelle naturaliste qui montre toute l’horreur d’un enfant mis dans une situation intenable avec des conséquences sur toute sa vie.



C’est devenu un point de passage obligé : le lecteur se délecte par avance du dessin en double page : il s’agit d’une vue de l’extérieur de l’hacienda et des activités qui s’y déroulent. Il prend son temps pour tout détailler : les chevaux et leur harnais, leur robe, la tenue des ranchers, la présence des enfants, la forme torturée des arbres, le puits et l’enfant qui s’en retourne avec son seau, la façade de l’hacienda avec murs blanchis à la chaux et les motifs de décoration, sans oublier la formation nuageuse dans le ciel. Cette illustration nourrit plusieurs séquences suivantes qui se déroulent au même endroit, le lecteur ayant bien saisi la disposition des lieux. Il déguste également les éléments visuels Western : les différentes paires de bottes, les tenues des blancs, les différences avec celles des afro-américains, ou celles des Mexicains. Il reste toujours aussi admiratif du niveau de détails de chaque vêtement et de leur cohérence visuelle d’une case à l’autre, un bel investissement de l’artiste. Il prend également le temps d’observer les différents paysages : un désert d’Arizona, la banlieue de Dryheave avec sa rue en terre et ses constructions en bois, différentes vues de l’extérieur de l’hacienda, l’intérieur de plusieurs pièces de la demeure. Là encore, l’artiste ne ménage pas sa peine pour donner à voir chaque lieu avec une qualité impressionnante de la reconstitution historique.


Évidemment, le lecteur un peu familier des westerns sait qu’il va retrouver des images très classiques, cent fois vues. Dans le cadre de la narration visuelle, il n’éprouve pour autant jamais une sensation de redite ou de cliché sans âme. Le dessinateur représente ces éléments avec un niveau de détails qui suffit à les rendre unique. Qui plus est, il réalise des séquences qui les placent dans un contexte, une suite où ces éléments ont du sens, à l’opposé d’un décor de fond sans incidence sur le déroulé du récit. Quand Bass fait passer Jeremiah par la porte de son magasin, ce n’est pas l’image déjà vue mille fois du type qui se fait éjecter de force du bar ou du magasin : c’est un personnage familier du lecteur qui en pousse un autre qu’il va apprendre à connaître, sur un platelage avec une pente, et pas celui habituel des saloons. Quand les hommes de Joaquin Vega font bombance dans la salle à manger de l’hacienda : celle-ci présente des dimensions qui sont crédibles, et non pas extensibles à l’infini pour les besoins de la prise de vue, avec une vaisselle cohérente avec le niveau social de la famille Vega, quand Joaquin s’introduit dans la chambre de Bathsheba, il s’agit d’une pièce avec sa propre décoration, ses propres dimensions, et pas d’une pièce générique avec quatre murs nus. La mise en couleur vient rehausser chaque surface, en accentuant ses reliefs et les ombres portées. Il n’y a que les textures qui sont parfois étrangement absentes, par exemple sur la grande table de la salle à manger.



S’il a commencé par le début de la série, le lecteur a bien intégré sa noirceur, et il sait que tout ne va pas se passer pour le mieux dans le meilleur des mondes. D’une certaine manière, River Bass est sur le chemin du retour : retrouver sa famille, ce qui peut être perçu comme une forme de retour à la normalité, de retour vers une série avec un personnage récurrent immuable. Bien sûr, il n’en est rien. Les auteurs réalisent une histoire adulte. Comme l’écrivait Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans l’eau du même fleuve : il n’y a pas de retour possible à un état antérieur, pas d’âge d’or. En outre, la violence continue de sévir et River Bass en subit plus que sa part, ne serait-ce que du fait de sa couleur de peau. Le lecteur a bien vu dans les tomes précédents que ces injustices engendrées par un racisme systémique influent sur le comportement de Bass, sur sa personnalité. Il retrouve une autre conséquence de la violence de cette civilisation à cette époque : sa survenance devant les enfants, et le lecteur sait qu’ils la perpétueront en reproduisant ce dont ils ont été les témoins. En y repensant, il se dit que les adultes qui évoluent sous ses yeux y ont également été exposée dans leur propre enfance, ce explique en partie leur comportement.


Il n’y a pas de personnages heureux dans cette série. River Bass semble avoir pris conscience de l’impasse dans laquelle l’ont mené ses choix de vie, et que finalement la vie de famille avait du bon. Malgré sa qualification de marshal, le voici une fois de plus soumis à un péril mortel prenant la forme d’une torture sadique. Bien évidemment, Joaquin Vega apparaît comme le méchant : un criminel sans foi ni loi, accommodant une idéologie communiste à ses besoins égoïstes. Le déroulement du récit montre que cet homme souffre comme les autres, qu’un traumatisme passé le rend aussi misérable que tous les autres. Le lecteur ressent également de l’empathie pour Heraclio Vega rabaissé par son frère, sa maison occupée par ses hommes, et sa femme peu contente de son manque de courage. Bathsheba elle-même n’est pas exempte de défaut, en tout cas elle présente une personnalité qui n’a rien de lisse. Quant au personnage principal, malgré sa capacité à encaisser les coups, le lecteur l’a déchu du statut de héros, confirmé quand River ne se souvient pas du prénom de ses enfants, ce qui en dit long sur sa façon d’exercer sa responsabilité de père.


Quoi qu’il en soit, le lecteur veut savoir comment River Bass a pu se fourrer dans la situation montrée par l’illustration de couverture. Dans ce sixième tome, il retrouve toutes les qualités de la série : un western visuellement très consistant. Une narration visuelle semblant évidente, racontant avec évidence et conviction des situations complexes, insufflant du sens dans chaque convention de genre, montrant un monde pleinement réalisé. L’histoire continue de tresser la trame de la vie fictive de River Bass, avec le poids du racisme et de ses effets, la soif d’une forme de la liberté associée aux grands espaces, et en même temps une pulsion de stabilité pour construire durablement. Excellent.



mercredi 12 juillet 2023

Marshal Bass T04 Yuma

Il n’y a pas de bonne décision.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Washington D.C., 1876. Le colonel Terrence B. Helena s’est rendu au Capitol à la demande de Robert Little de la chambre des représentants des États-Unis, du parti d’Abraham Lincoln, pour le rencontrer. Little, un afro-américain lui offre un verre et lui confie un secret : il est noir. Le colonel entre dans son jeu et le représentant entame la conversation. Il affirme que pourtant n’importe lequel de ses collègues du Congrès dirait au colonel, qu’il est aussi blanc que du linge de maison. Ce ne sont que des hypocrites, car jamais ils ne votent une loi qu’il a initiée. Son parti, celui de Lincoln, ne récolte jamais assez de voix. Il enchaîne : est-ce que le colonel connaît le chef Powell ? ? Un politicien new-yorkais influent. Une vermine. Il a détourné plus de douze millions de dollars des fonds de la ville, des impôts payés par des pauvres gens. On l’a attrapé et envoyé en prison. Powell a été envoyé à la prison de Ludlow Street. C’est pour ainsi dire un hôtel où les riches criminels blancs peuvent jouer au billard et se faire livrer du homard. Little a tiré quelques ficelles et réussi à le faire transférer dans un vrai pénitencier. Mais contre toute attente, il règne en maître là-bas aussi. N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches ? Pas d’espoir pour les pauvres ? Ce qu’il attend, c’est un coup de main de quelqu’un qui n’a que faire de secouer quelques plumes à Washington. Le colonel connaîtrait-il un homme qui pourrait infiltrer Yuma et faire tomber cette vermine une bonne fois pour toute, au nom de la justice ? Le colonel lui répond qu’il pourrait bien connaître l’homme qu’il faut au représentant.



River Bass voyage comme prisonnier dans un fourgon pénitentiaire. Il demande au gamin qui partage le fourgon surchauffé sous le soleil ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver là. L’autre refuse de répondre, et Bass explique que lui a tué un homme, un Indien. Jupiter Johnson, pas encore adulte, a du mal à le croire : personne ne finit en prison pour avoir tué un Indien. Le fourgon passe devant un campement de fortune : trois femmes, épouses de détenus, leur demandent de saluer leur mari pour elles : respectivement Moïse Washington, Mustafa, Théodore Adams. Jupiter explique qu’il a été arrêté parce qu’il est noir, enfin principalement à cause de ça. Au sein de l’établissement pénitentiaire, le garde Morris voit le fourgon approcher et il va en avertir le major Philip Foyle, directeur de la prison. Celui-ci répond que c’est au sergent Corke de s’en occuper, qu’il se fiche des règles que ce soit à lui de s’en occuper, qu’ils n’ont pas remporté la guerre en respectant les règles et il en appelle à l’esprit d’initiative du soldat. Se lève un individu qui était assis sur une chaise sous une toile tendue entre des poteaux, à côté d’une table avec des rafraîchissements. Thomas Powell prend le directeur par l’épaule tout en faisant signe à Morris de s’éloigner. Il lui offre un verre que l’autre accepte après avoir mollement argué de l’heure matinale. Ça le détend. En réponse à une question de Powell, il lui répond que ce qui lui ferait aller mieux serait que son interlocuteur lui donne l’argent qu’il lui a promis. Powell répond qu’il l’aura dans deux jours.


Le lecteur n’est pas bien sûr si le scénariste va reprendre l’histoire juste après la fin du tome précédent, ou s’il va raconter une autre histoire sans rapport. Les rares éléments de contexte semble indiquer qu’il s’agit d’une nouvelle mission, très périlleuse, pour River Bass : infiltrer une prison sous un faux nom (il se fait appeler Marcus Miller) pour faire tomber une huile qui a fait usage de sa fortune et de son entregent pour vivre tranquillement à l’ombre, avec un régime de faveur qui donne l’impression que c’est lui qui dirige l’établissement. Ce centre d’incarcération est peuplé d’afro-américains et de quelques repris de justice Indiens, peut-être quelques blancs. Les gardes appliquent une discipline sévère, se faisant respecter par des coups distribués avec libéralité et sans besoin d’avoir une raison. Le lecteur ne sait donc pas trop sur quel pied danser quant à l’état d’esprit du personnage principal, mais le tome précédent a bien imprimé dans son esprit que la série délivre des drames d’une rare noirceur. En outre, l’infiltration d’un membre de la police comme détenu dans une prison s’inscrit dans les grands classiques, et il est assuré que le pauvre représentant de la Loi va être soumis à d’horribles traitements, et va découvrir une corruption vicieuse et sadique sans oublier qu’il aggrave encore son cas en état un afro-américain.



Dès la couverture, le lecteur ressent qu’il s’immerge dans un récit singulier et pas dans une variation préfabriquée et sans âme d’un récit de prison. Il éprouve l’impression de pouvoir palper la granulosité des pierres et la situation du River Bass est accablante, sans issue. Comme depuis le premier tome, les dessins charrient la consistance de chaque matériau, des lieux conçus à partir d’un plan clair. Ainsi chaque plan, quel que soit le point de vue de la caméra, s’avère raccord avec le plan général de la prison, donnant au lecteur d’un lieu qui existe vraiment. Cet investissement de l’artiste dans la dimension descriptive de son art fait exister cette prison qui, du coup, présente un caractère concret, sans rapport avec un décor en carton-pâte, ou une toile tendue en fond de scène ou en fond de case. Quel que soit le degré d’attention qu’il porte aux décors, le lecteur éprouve la sensation qu’il évolue dans cet établissement pénitentiaire bien réel. Le dessinateur variant également les cadrages plus ou moins à distance ou en gros plan en fonction de la nature de la scène, la narration visuelle donne à voir cet environnement : la forme particulière de l’escalier qui permet d’accéder à la tour de guet, l’horrible dispositif qui maintient un prisonnier immobile et lui fait subir le supplice de l’eau, les grilles fermant l’unique accès extérieur à la cour, le sol de terre battue, les cellules à l’exigüité renforcée par des cadrages en gros plans dans lesquels les prisonniers ne peuvent pas tenir dans une case et la surpopulation, les miradors en bois érigés au-dessus des épais murs d’enceinte en pierre, une vue globale des bâtiments à la tombée de la nuit, le réservoir d’eau, la table servant à distribuer le petit déjeuner (essentiellement ce qui passe pour du café) aux détenus dans la cour, l’étroit escalier menant à l’équivalent du chemin de ronde, les tuiles des toits, le tout culminant par ce dessin en double page, quarante-huit & quarante-neuf, à l’occasion de la mutinerie, avec un joli envol de colombes à la John Woo.


Les auteurs exposent la mission de River Bass dans les trois premières pages : efficace et un tantinet sarcastique avec ce membre afro-américain de la chambre des représentants des États-Unis. Le lecteur peut voir le colonel bien calé dans son fauteuil avec son verre d’alcool, et le représentant qui s’agite, faisant son spectacle comme s’il était en représentation devant ses confrères ou des citoyens, et en même temps sans illusion sur son rôle de pure bonne conscience pour les membres blancs de cette chambre. La mise en scène accompagne Robert Little dans ses pas et ses mouvements autour du fauteuil, rendant compte de son agitation, ou plutôt de son indignation intérieure. En bas de la page quatre, se trouve une case de la largeur de la page montrant les passants dans la rue devant la demeure du représentant, avec une voiture tirée par un cheval, des piétons, voiture qui fait écho au fourgon pénitencier qui traverse une étendue désertique en page six. Dès la page dix, River Bass se trouve dans l’enceinte de la prison, et le reste de l’histoire va s’y dérouler avec une courte escapade pour deux gardiens pour aller voir des dames de petite vertu. Les châtiments et les épreuves commencent tout de suite, avec une variante de courir la bouline, en passant entre deux haies de détenus armés de manche. Le pauvre jeune homme Jupiter Johnston se fait rouer de coups sans atteindre l’extrémité de la haie ; River Bass tombe à terre dès les premiers coups.



Il s’en suit une mise en scène du rapport de force entre les détenus et les gardiens, entre le directeur de prison et Thomas Powell. Le lecteur se souvient des tomes précédents, pleinement conscient que les auteurs savent y faire pour mettre en scène le pire dont l’âme humaine est capable. En outre, la situation de Bass s’aggrave très vite quand un détenu reconnaît en lui un marshal et en informe Powell. Le scénariste sait faire comprendre au lecteur qu’il est très conscient du rapport de force qui existe entre détenus et gardes, au sein même des détenus, entre ceux qui ne peuvent pas supporter les brimades, et ceux qui sont prêts à atténuer les brimades en collaborant, en participant à l’oppression des autres détenus. Ça ne peut pas bien se passer. Les plus costauds jouent au caïd, mettant à profit leur force physique et leur résistance aux coups pour devenir eux aussi des oppresseurs. Mais quand même… L’attitude de River Bass ne fait pas sens tout de suite. Sa mission est claire : être le bras armé de la justice, envers Thomas Powell qui se la coule douce. Le lecteur le sait, et il ne comprend pas son comportement pour autant, ses provocations intolérables vis-à-vis de Powell et du major Philip Foyle, le directeur. Son comportement doit être motivé par une stratégie particulière, mais pourquoi agit-il comme il le fait ? Le lecteur constate que les auteurs l’ont complètement happé, à la fois dans cette mission punitive, à la fois dans cette tension au sein du pénitencier, la toxicité de la relation entre Powell et le directeur, à la fois par le mystère de la stratégie de River Bass. Sans compter que plusieurs autres personnages s’avèrent attachants, que ce soit le jeune Jupiter Johnson, ou Beef le détenu qui a déjà eu maille à partir avec le marshal. Ça ne peut pas bien se terminer. La nature humaine reste toujours aussi vile, et les individus mesquins sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur ne peut qu’être pris de dégout et de mépris pour le sergent Cork prêt à obéir aveuglément à Powell, pour la promesse d’une paie augmentée de deux dollars. Certes cette somme devait être plus consistante à l’époque, mais même. Sans parler des pauvres femmes de détenus qui attendent à l’extérieur, elles aussi prêtes à tout pour améliorer le sort de leur homme.


Après trois tomes, après la scène finale du précédent, le lecteur est un homme averti, il en vaut deux. Pourtant son esprit a déjà atténué la réalité de la qualité de la narration visuelle, qu’il retrouve avec un appétit qu’il avait oublié, s’immergeant dans un environnement totalement concret et plausible, au milieu d’individus véritablement incarnés, esquissant même parfois un moment de recul, de peur de se prendre un coup qui ne lui était pas destiné. L’intrigue suit son cours jusqu’à la mutinerie inéluctable, sans pour autant être prévisible du fait de plusieurs seconds rôles bien développés, et du comportement décalé de River Bass, qui trouve son explication à la fin. Encore un western intense et suffocant, un récit de genre qui s’en approprie les conventions les plus noires, pour une peinture crue des penchants humains méprisables.