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jeudi 18 juillet 2024

Fox T07 Los Alamos, trinity

La peau des lézards craquait sous le soleil.


Ce tome est le dernier d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 6 : Jours corbeaux (1997). Sa première édition date de 1998. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Ils s’arrêtaient toujours à la même station, un motel où le convoyeur avait une amie derrière le bar. C’était en fin de matinée. La peau des lézards craquait sous le soleil. Le conducteur reste au volant, alors que l’autre convoyeur descend et rentre dans le café où il salue la serveuse Leila, en lui indiquant qu’ils ont besoin d’essence. Elle se montre hésitante, et lui dit que Jimmy est absent et qu’il n’y a personne pour servir à la pompe. Il plaisante, lui disant qu’à un autre moment ça les aurait arrangé, mais que là il ne peut pas, car il emmène une de leurs grosses huiles jusqu’à l’aéroport. Tout d’un coup, un individu cagoulé d’un bas sort de nulle part et pointe un revolver sur la tempe de Leila. Il intime au convoyeur de ne pas bouger et de déposer son arme au sol, en douceur. L’autre n’hésite pas un seul instant, dégaine, et tire sur l’agresseur qui riposte en même temps. Le convoyeur s’écroule à terre, mort. Jacobi découvre son visage et neutralise la fille en la ligotant et en la bâillonnant. Il vient de tuer son premier homme. Il sort et il constate qu’au-dehors ce n’est pas mieux. Le corps du chauffeur gît au sol. Rien ne se déroule comme prévu. Et le pire reste à venir. Un autre homme cagoulé, Lucky, se dirige vers l’arrière du fourgon et il constate que le passager s’est enfermé.



Lucky tire sur la serrure de la porte arrière, et il découvre le professeur Waldstein en train de trafiquer dans la mallette posée au sol. Il l’abat d’une balle. Jacobi s’en prend au tueur, mais il reçoit une balle dans le dos tiré par le troisième homme, l’Indien. Jacobi ne peut plus bouger, mais il a gardé toute sa lucidité. Lucky place alors son arme dans la main de l’homme à terre. L’Indien glisse la sienne près du professeur. Armes nettoyées de toutes traces antérieures. Reste la mallette dont Jacobi ignore tout. Lucky et l’Indien l’emportent et s’en vont. Un silence impressionnant règne sur les lieux. Jacobi ferme les yeux. Une veine bat près de sa tempe. Un grondement qui devient une voix. Une voix connue… Celle de M. Loko qui dirigeait la cellule communiste locale dépendant du Civil Right Congress, organisation à laquelle ils adhéraient tous. Loko explique à la demi-douzaine de personnes présentes que jusqu’à présent leur camarade était parvenu à duper les fascistes pour lesquels il travaille. Loko continue : Mais il vient d’être démasqué et Loko craint pour sa vie. D’ici peu il sera transféré devant la Cour Suprême du pays, autant dire qu’ils ne le reverront jamais, à moins que… Loko indique qu’il a besoin de trois personnes pour enlever le camarade sur la route qui doit le mener à l’aéroport. Il y a trois volontaires : l’Indien, Lucky et Jacobi.


En découvrant le titre de ce dernier album, le lecteur s’interroge sur son contenu, car la série se déroule dans les années 1950, et Trinity renvoie au premier essai de l’arme nucléaire, le seize juillet 1945. La scène d’introduction laisse penser que le récit se déroule effectivement dans la région du laboratoire Los Alamos dans le Nouveau Mexique. Par la suite, le récit change progressivement de région pour aller se dérouler dans l’Indiana à Trinity Point dans le Maryland. Pour autant, l’intrigue se rattache bien à la suite de l’histoire de la bombe atomique après la seconde guerre mondiale, enfin une version fictionnelle. Dans le même temps, l’artiste continue de magnifier la simple réalité des États-Unis de cette époque, la tirant vers une forme mythologique. C’est donc un vrai plaisir de voir ce long ruban d’asphalte qui se déroule dans une zone désertique avec une station-service au milieu de nulle part, puis cette course-poursuite dans un champ de blé, avec un avion le survolant évoquant littéralement North by northwest (1959, La mort aux trousses) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), une rue très typée d’une grande métropole des États-Unis, une côte avec un phare… Tout cela concourt à un récit à suspense dans un environnement familier pour ce genre, avec la promesse du fin mot de l’histoire concernant la machination dont Jacobi, condamné à la chaise électrique, s’est retrouvé la victime.



Toutefois, alors que l’intrigue progresse, les circonstances dans lesquelles Jacobi s’est retrouvé piégé sont révélées, et le lecteur constate qu’il ne s’agit pas d’une oie blanche. Certes il souhaitait lutter pour les droits des afro-américains, tout en étant conscient qu’il ferait usage de la violence, et il tue ainsi son premier homme. Dans les différentes scènes où il apparaît, il est montré comme un homme d’une belle stature, sans musculature exagérée, en retrait par rapport aux autres. Cela amène le lecteur à le considérer comme un être faillible et complexe. L’Indien, un de ses deux comparses, à qui l’artiste donne une carrure un peu plus développée, arbore un visage fermé, à l’expression dure. Il s’est porté volontaire pour le coup de force, en toute connaissance de cause : piéger Jacobi et éliminer les témoins gênants. Ce qui ne l’a pas empêché d’être piégé à son tour, et de se retrouver sur la liste des individus à éliminer définitivement. En ce qui le concerne, les circonstances amènent Allan Fox à collaborer avec lui, en sachant ce qu’il en est de son passé. Ce constat déstabilise le lecteur qui voit que les criminels se sont fait manipuler par plus forts qu’eux. D’un côté, cela induit que les vrais responsables représentent un danger encore plus grand, de l’autre que l’activiste et les deux mercenaires peuvent bénéficier d’une seconde chance.


Les circonstances amènent donc le héros à s’associer avec ces malfaiteurs. D’un côté, Allan Fox conserve sa prestance : une belle chevelure argentée, et un costume impeccable. Il apparaît dans vingt-quatre pages, soit tout juste plus de la moitié de la pagination. Son comportement respecte la moralité du début jusqu’à la fin : il brandit à quelques reprises une arme à feu, mais sans tuer ou blesser personne. Dans un premier temps, sa motivation reste celle d’honorer la promesse qu’il a faite à la mère de Jacobi de le sauver, puis il s’agit pour lui de déjouer un complot qui menace le peuple américain. Ses actions en font un héros pur, recourant à l’usage de la force qu’en cas de nécessité, préférant estourbir ses adversaires, sans jamais donner la mort. Par comparaison, Edith apparaît plus dans l’action et le résultat. Physiquement, elle reste la même que dans le premier tome : une belle jeune femme mince, séduisante. Sa tenue vestimentaire a évolué : soit un simple jean et teeshirt blanc pour l’action dans la première moitié du récit, soit une belle robe de soirée pour la deuxième partie. Elle apparaît dans vingt-neuf pages de ce tome, c’est-à-dire plus que Fox. Elle manie le fusil avec dextérité, pas loin du niveau de tireuse d’élite, sans qu’il soit mentionné comment elle a acquis ce talent. Elle n’hésite pas à mettre à profit ses charmes, en particulier pour inciter un conducteur à s’arrêter sur une route en rase campagne. Les auteurs semblent s’en amuser, tournant ses efforts en dérision puisqu’aucun homme ne succombe à cette tentation visuelle, et il faut que ce soit Allan Fox qui emploie des moyens plus directs.



Un peu plus loin, Edith déguste un verre de rhum dans une boîte de jazz, tout en écoutant, Fox, Jacobi et l’Indien évoquer les affaires de Monsieur Loko (Francis Kine), celui qui les a manipulés pour accomplir ce vol duquel il ne doit rester aucun témoin. Légèrement gaie, elle se vante d’attirer l’attention de Loko grâce à la robe qu’elle a choisie pour la soirée à venir, qu’elle va faire succomber tous les hommes. Elle ajoute qu’elle doit leur plaire, car c’est pour ça qu’on l’a engagée. Après ce discours assez déconcertant par sa franchise et son assurance, elle joue effectivement les séductrices lors de ladite soirée. Le lecteur la voit ainsi s’émanciper du rôle habituel de la belle femme dans les récits d’aventure classique, d’une manière qui apparaît maladroite, comme si elle bravait sciemment les codes, consciente de la transgression, sans être pleinement certaine d’être à la hauteur. Ce comportement ressort encore plus du fait que dès la soirée et dans le dernier tiers du récit, elle redevient cantonnée audit rôle limité : sauvée par l’intervention du héros, puis personnage en fond de case sans incidence sur le déroulement des péripéties.


Le lecteur se trouve pris par l’intrigue : une structure de thriller, des personnages engagés dans une course contre la montre pour découvrir la vérité, pendant qu’un des criminels a mis en place l’explosion d’une bombe de grande envergure, à leur insu. Le dénouement surprend par sa brièveté, tout étant réglé en deux pages avant la fin du tome. En même temps, les auteurs mettent en scène des individus agissant en adulte, dans un monde réaliste, la manipulation des individus aveuglés par une cause, la tentation du pouvoir et la fomentation d’un coup d’état, les circonstances qui forgent des alliances contre nature, l’appât du gain, le pouvoir de la séduction.


Dernier tome de la série : peut-être que les auteurs en avaient conscience et qu’ils en ont tiré profit pour réaliser un diptyque plus ambitieux, avec un tome sur la peine de mort, et celui-ci sur un complot de grande envergure qui dépasse les personnages impliqués. Le scénariste sait jouer de l’intrication des actions individuelles pour à la fois alimenter le suspense de son thriller, et à la fois montrer que les plans les mieux ourdis ne se déroulent jamais comme prévu, avec une narration visuelle sophistiquée, entremêlant élégamment vision mythique des États-Unis, réalisme ordinaire, et hommages visuels. Savoureux.



jeudi 4 juillet 2024

Fox, tome 6 : Jours corbeaux

Ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque.


Ce tome est le sixième d’une heptalogie, il fait suite à Fox T05 Le club des momies (1996). Sa première édition date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Dans une cellule de prison, Jacobi, un Afro-américain écoute le résultat de son appel : son recours en grâce a été refusé, le Président a rejeté les conclusions de ses avocats. Maman Audrey attend. Il y a longtemps qu’elle ne s’est réchauffée au contact d’un humain. Et qu’il n’ait crainte ! Elle s’occupera bien de lui. Elle lui fera jaillir une pluie d’étincelles dans la tête et il se retrouvera aux pieds du Seigneur comme un petit enfant solitaire qui en a assez d’avoir peur et froid. Dans une chambre de motel, un Amérindien écoute son interlocuteur au téléphone qui lui donne rendez-vous dans deux jours, pour l’argent et le passeport. Hôtel du Loup Blanc. Chambre 354, seul et sans arme. Il raccroche sachant que c’est un piège, il doit prévenir Lucky. Il compose le numéro, mais personne ne décroche. Le téléphone sonne dans le vide dans une maison : Lucky gît dans une mare de sang au milieu de son salon, les sonneries continuant de retentir. Une voiture file sur la route alors que la neige tombe : le conducteur et le passager savent qu’ils doivent se dépêcher car le temps est compté. Ils ont les papiers : ils se trouvent dans la mallette, tout est en règle, Moe a fait du bon boulot. Dans une église, une femme âgée prie pour qu’ils réussissent, pour qu’ils sauvent son fils, avant demain à l’aube. Dans un bureau, trois agents ont du mal à contenir leur impatience : il reste encore quinze heures avant l’exécution.



Deux gros hélicoptères de l’armée survolent le mont Rushmore. Un soldat se tient prêt à tirer avec la mitrailleuse. Les autres sont assis avec leurs lunettes de vision nocturne déjà ajustées, et leur mitraillette à la main. Le capitaine demande au passager dont le visage est masqué par des bandages s’il n’a pas de problème avec sa voix. Son interlocuteur répond qu’il est prêt à faire son travail. Les hélicoptères entament leur descente vers une maison isolée. Dans la salle de la chaise électrique, un policier pénitentiaire explique à un nouveau, l’effet de la chaise sur le condamné. Puis il précise qu’elle est surnommée Audrey parce que la première personne à s’y être assise était une charmante dame du nom d’Audrey Palmer. L’instrument n’était pas encore prêt à l’époque : elle y est restée 17 minutes, un record. Les hélicoptères finissent leur descente, et le mitrailleur tire sur la maison, abritant un père, une mère et leurs deux enfants. Ailleurs un sénateur n’arrive pas à se concentrer sur un parcours de golf, inquiet du résultat de la mission. Les occupants de la maison ont réussi à en sortir, blessés, à monter dans leur voiture, et ils fuient. Pour esquiver les tirs, le conducteur braque soudainement, et la voiture dérape dans la neige, finissant dans une congère, à la merci des balles.


Après une histoire en un épisode pour le tome cinq se situant en Écosse, les auteurs réalisent un diptyque, se déroulant aux États-Unis, avec une séquence dans le Dakota du Sud, dans le massif des Black Hills. Une autre séquence impliquant l’Amérindien se situe dans un désert où poussent des cactus, donc plus au sud. En outre, le lecteur se souvient que la série se déroule dans les années 1950. Les auteurs racontent donc une nouvelle aventure, qui semble indépendante des précédentes, si ce n’est pour la présence de deux personnages récurrents, en plus du personnage principal. Un autre pays qui n’a rien à voir avec la France ou avec l’Égypte, et une forme narrative également différente. Le scénariste joue avec plusieurs fils narratifs, ne donnant pas les noms de tous les personnages, ni les lieux, ni les liens entre eux. Le lecteur se doute que ces connexions seront révélées progressivement.



Tout débute avec Jacobi qui sera exécuté à l’aube, par l’instrument d'application de la peine de mort par électrocution, la chaise électrique inventée en 1880, comme alternative à la pendaison. Elle occupe la première case de la première page, terrifiante avec ses montants en bois, et le casque d’électrodes. En planche quatre, un policier d’expérience explique à un nouveau, ce à quoi il doit s’attendre, ainsi que son mode de fonctionnement et sa fiabilité. Il évoque l’origine du surnom de la chaise : Audrey, il s’agirait du nom de la première personne à s’y être assise. Une petite vérification permet d’apprendre que la première exécution de ce type a été en fait appliquée à William Francis Kemmler (1860-1890) exécuté à Auburn dans l'État de New York. Dans la planche quinze, Jacobi subit l’explication des préparatifs assez humiliants pour l’exécution : fouille, inspection de tous les orifices, nez, bouche, oreilles, anus, afin de vérifier qu’il ne dissimule rien de métallique qui puisse entraver le déroulement de l’opération. Ensuite, coiffeur qui mettra la peau à nu sur une petite surface en haut du crâne, ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque. Le lecteur est impressionné par le professionnalisme du policier d’expérience : il suit les instructions avec rigueur, en sachant parfaitement ce qu’il va advenir.


Puis survient l’exécution elle-même en planche quatorze. Pour un peu, le lecteur pourrait croire à un hommage à Jugé coupable (True crime) de Clint Eastwood, à ceci près qu’il est sorti en 1999, soit deux ans après cet album. Dans sa remarque introductive, le scénariste indique qu’il rend hommage au réalisateur Robert Aldrich (1918-1983) et à l’écrivain Albert Isaac Bezzerides (1908-2007), auteur, entre autres du scénario du film Kiss me deadly (réalisé par Aldrich), adapté du roman En quatrième vitesse, de Mickey Spillane (1918-2006). Le lecteur peut effectivement reconnaître cette sensation de film noir dans la construction de l’intrigue qui laisse patauger le lecteur, l’incitant à assembler les pièces au fur et à mesure. Le deuxième fil directeur correspond aux circonstances qui ont conduit Jacobi sur la chaise électrique : le lecteur comprend qu’il s’agit d’un coup de grande ampleur. Il est question d’une forte somme d’argent planquée quelque part, d’une mallette dérobée, d’une élimination systématique des survivants par un groupe militaire, d’un ou plusieurs agents du FBI enquêtant sur l’affaire. Le lecteur finit même par se demander où est passé Allan Fox dans tout ça. L’avant dernière séquence permet de remettre de l’ordre dans les différentes situations, d’établir des connexions. Et la dernière vient lever le voile sur le véritable enjeu : la nature de ce qui a été dérobé, du contenu de cette mallette.



La narration visuelle donne vie à cet imbroglio, le faisant exister, le rendant concret. L’artiste montre une prison avec des murs massifs, des installations d’un autre âge, peu propices à l’épanouissement personnel des prisonniers, inhumaines dans le sens où tout est utilitaire sans confort, déshumanisé. Charles reste dans un registre descriptif, sans en rajouter dans la dramatisation, avec une mise en couleurs un peu sombre, restant la pénombre, accentuant la sensation de lieu conçu en dépit des ressentis de l’être humain. Entremêlées, les séquences consacrées au massacre de la famille du professeur Kurveil jouissent d’un plan de prise de vue qui accentue la soudaineté de l’attaque par hélicoptère, et le professionnalisme des membres du commando, implacables, totalement focalisés sur la mission, sans penser un seul moment qu’ils exterminent des êtres humains. Glaçant. La cavale de l’Amérindien fait voir d’autres paysages au lecteur, plus désertiques, des demeures isolées, avec un niveau de détails impressionnant dans les représentations. Et ce face à face mortel au milieu de cactus arborescents Saguaro. À chaque page, le lecteur constate que l’artiste a pris un grand plaisir à reconstituer ces environnements et les accessoires d’époque. Il peut ainsi être sensible au modèle de chaise électrique de marque Westinghouse, aux têtes monumentales du mont Rushmore, aux modèles de voitures, à une éolienne avec un réservoir d’eau en hauteur, à l’architecture du motel White Wolf, à l’aménagement du bureau de Ballaster (aussi bien les accessoires sur son bureau que le modèle de casiers métalliques), le bar Rosebud avec ses différents clients, les outils de l’atelier de Moe Larsen et son établi, ou encore l’urbanisme de la petite ville de Tree Point où réside la mère de Jacobi. Il relève aussi quelques marqueurs culturels comme une affiche pour la série de films Hopalong Cassidy, un poster de Betty Page, une cravate avec Betty Boop.


Après un tome en Écosse au goût étrange, les auteurs réalisent une dernière histoire en deux tomes qui apparaît tout de suite beaucoup plus inspirée, que ce soit par sa structure ou par ses thèmes, comme la peine capitale, ou la machination sophistiquée pour dérober un objet à l’importance stratégique. L’artiste est dans une forme éblouissante, tant pour les décors, que pour les prises de vue et les découpages, pour les personnages normaux ou extraordinaires (Aaaah ! le regard de braise d’Adrianna Puckett), que pour la représentation d’un Amérique devenue mythique. Le scénariste transpose avec élégance sa source d’inspiration (Aldrich & Bezzerides) pour un polar toxique et haletant. Un thriller de haute volée.



jeudi 20 juin 2024

Fox, tome 5 Le club des momies

Son âme n’est que le linge du sépulcre…


Ce tome est le cinquième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 4 : Le Dieu rouge (1994). Sa première édition date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Quelque part dans la campagne anglaise, dans la cave d’un château, Lord Greggar, en tenue de chasse traditionnelle, est en train de déguster un verre de whisky avec Myles, un autre chasseur en tenue. Ce dernier lui indique qu’ils sont prêts, ils attendent le Lord. Celui-ci trinque au sang des bêtes, à tout ce qui s’arrêtera de battre. Et à Lady Rowena, le plus doux fantôme qui ait jamais hanté ses nuits, ajoute-t-il en tenant le cadre dans lequel se trouve un portrait de cette femme. Myles s’adresse timidement au Lord : il lui conseille de ne pas y aller, l’horloge a encore sonné treize coups chez la vieille Mary Land. Il ajoute que cette fois elle a prédit au Lord, la mort, une mort atroce s’il passe par les terres de Culloween. Greggar ajoute qu’l apprécie beaucoup Mary, et son humour si particulier. Il lui rendra la visite après la chasse. Il ne renoncera pas, alors que son jeune neveu se trouve parmi les chasseurs et qu’il lui a promis cette chasse. Mary après la chasse, c’est décidé. Il sort sur le perron extérieur et s’adresse à la vingtaine de chasseurs à cheval, autour de la meute de chiens : il s’excuse de les avoir fait attendre, et il donne le signe du départ. Son neveu Ralph le salue, une fois monté à cheval : il demande s’ils se retrouvent toujours ce soir, car il souhaite rejoindre le club, et il a des arguments pour cela, son oncle ne sera pas déçu. Greggar répond : après la chasse. Le groupe de cavaliers et la meute de chiens se mettent en chasse.



L’équipage de vénerie à cheval galope à travers la campagne, au son du cor. Ce dernier sonne pour annoncer que le gibier est repéré, en direction de Culloween. Lord Greggar s’élance, pendant que son neveu s’éloigne discrètement vers les bois. Le cheval du seigneur refuse de sauter un mur de pierre, et son cavalier est projeté de l’autre côté. Le neveu arrive en vue d’un château sur une petite presqu’île et voit un chalutier rouge amarré à proximité. L’équipage découvre le cadavre de Greggar empalé sur la herse d’une remorque agricole. Dans les bois, Ralph se retourne en entendant un bruit, puis il hurle alors qu’il est agressé. Quelques semaines plus tard, Rowena, une jeune femme, est projetée contre son gré dans la rivière peu profonde. Sur la berge, deux hommes se tiennent hilares, se moquant d’elle, n’acceptant qu’elle sorte de l’eau froide, qu’à condition qu’elle se déshabille comme ils lui ont demandé : il paraît que les sorcières ne sont pas faites comme les autres, qu’elles auraient une grosse tache noire au bas du ventre. Allan Fox intervient leur demandant de lui ficher la paix.


Les quatre précédents tomes forment un cycle, et le lecteur ne sait pas trop ce qui l’attend avec ce cinquième tome. Il relève les éléments présents dans l’histoire précédente : le héros récurrent Allan Fox bien sûr, mais sans Edith à part une photographie d’elle dans un cadre. Il guette les mentions au Livre de Toth et au dieu rouge : ils sont effectivement très rapidement évoqués, plutôt le séjour en Égypte de Fox, ce qui fournit le lien avec sa présence en ces lieux, invité par les membres du club de la Momie. Le lecteur sourit en voyant qu’il se déplace toujours à moto, enfin pour la première séquence dans laquelle il apparaît, c’est-à-dire à partir de la planche huit. En revanche il n’est pas question de la formule Raïs el Djemat, ni du pouvoir qu’elle confère. Et le Pénitent ne montre pas le bout de son nez. D’un autre côté, il est question d’une momie passée en contrebande en Écosse, et un scarabée passe le temps d’une bade de quatre cases. Le héros mène l’enquête pour élucider deux meurtres, car il ne s’agit pas d’un accident dans la première scène. Il est à nouveau soumis à la tentation par deux femmes : la jeune Rowena peut-être pas encore vingt ans, et Madge habillée d’un tailleur avec une jupe serrée, avec des chausses à talon ce qui s’avère peu commode pour suivre Scott dans les bois ou sur la lande. L’artiste prend toujours un grand plaisir à représenter les différents environnements, sauvages ou à l’intérieur d’un manoir, et le coloriste fait des merveilles.



Dès la première page, c’est un plaisir de l’œil : le tonneau avec les veines dans le bois et les cerclages, les chais et les fûts, le millésime inscrit sur les barriques, l’étiquette sur la bouteille. Le dessinateur investit du temps pour décrire les lieux. Le lecteur tourne la page et il découvre une case de la largeur de la page occupant la bande médiane : une vue en plongée inclinée sur une quinzaine de cavaliers sur leur monture se tenant devant le perron, avec la meute de chiens, trois hommes en kilt avec leur cornemuse, un équipage qui en impose. En vis-à-vis sur la page de droite, une case montre le château du Lord à nouveau dans une vue en plongée légèrement inclinée, et toute la chasse partant de la cour. Tout du long, le lecteur se régale du spectacle qui lui est donné à voir. Planche quatre, quatre cases de la largeur de la page montrant les cavaliers et les chiens à différents endroits de la lande, passant sur un pont pour franchir un cours d’eau, montant sur une colline, passant à côté d’un mur de pierre avec une herse abandonnée là (celle qui joue un rôle majeur dans la mort de Lord Greggar). Planches huit et neuf, Allan Fox intervient pour tirer Rowena hors du cours d’eau : le lecteur découvre différentes vues du paysage au fur et à mesure des cases avec différents angles de vue. Il ressent la menace d’orage dans les nuages gris. Plus tard, il serre les dents alors que Fox s’agrippe sur la banquette arrière d’une belle voiture conduite par un chauffeur en état d’ébriété avancé, retenant son souffle quand le véhicule en croise un autre sur un pont vraiment très étroit avec des parapets de pierre. Il visite les ruines de la tour avec Scott & Madge, distinguant l’irrégularité de chaque pierre. Il prendrait volontiers place dans un fauteuil avec les autres invités dans la bibliothèque pour déguster un whisky, laisser son regard errer sur les étagères chargées de livres, admirer les motifs du tapis, s’interroger sur chacun des portraits accrochés au mur. Une promenade nocturne dans la lande fait frissonner le lecteur. Plus tard, Fox se rend dans un port de pêche et il descend sur la grève pour rejoindre l’épave d’un bateau, avec l’aspect si particulier du sol d’où l’eau vient de se retirer puis à l’intérieur avec ces parois métalliques rouillées.


L’artiste détoure les personnages et les éléments avec un trait un tout petit peu gras, aux ondulations nerveuses, donnant beaucoup de consistance aux visages, aux tenues vestimentaires, aux décors, beaucoup de personnalité à chaque protagoniste. La mise en couleurs semble avoir été réalisée par l’artiste, tellement elle est en phase avec les dessins, les habillant, les nourrissant, les complétant, sans jamais supplanter les traits de contour. Chaque séquence bénéficie d’un plan de prise de vue spécifique, permettant au lecteur de se projeter dans la scène, de jeter un coup d’œil autour de lui à l’environnement, de regarder les réactions des personnages, de les accompagner dans leurs actions et leurs interactions. Allan Fox en impose par sa retenue et son calme. Il est impossible de résister à la séduisante jeunesse de Rowena. Les membres du club installent directement une forme de distance palpable par leur tenue formelle. Les chasseurs en tenue deviennent un groupe où l’identité individuelle est gommée, pour laisser la place à un comportement de foule. Il n’y a que Madge vis-à-vis de qui le lecteur éprouve quelque difficulté pour la prendre au premier degré, avec ses talons hauts qui rendent la marche peu plausible dans les bois ou sur les pierres glissantes.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur se laisse emmener dans cette Écosse à la fois typique, à la fois convaincante, sans se focaliser sur l’intrigue. Allan Fox se retrouve parmi ce club composé de Sir Allfred Tennyon, Sir Nelson Ashbury, Mr Surreya Bodda, Milord Clam, et sir Liam Oggin, chacun avec leur occupation personnelle allant d’une traduction nouvelle du Munquidn min al-dalâl, écrit vers 1105 par le soufiste Abû Hâmid al-Ghazzali à une application originale du Corybantisme pour être précis, ou comment guérir par la folie. Ainsi le scénariste assaisonne son récit avec quelques éléments ésotériques décoratifs, et il ajoute une momie perdue, ainsi qu’une sorcière et sa fille. Le récit se lit avec plaisir, entre le questionnement sur la nature du coupable, créature surnaturelle ou meurtrier très humain, des éléments pas toujours expliqués (l’épouvantail), et des réminiscences vagues du premier cycle, avec la présence d’un scarabée par exemple. Rowena et sa mère vivent en marge de la bonne société, ayant pris leur indépendance par rapport aux hommes et mettant à profit des connaissances liées à leur féminité, à la fois ostracisées parce que craintes, à la fois maltraitées parce différentes. Allan Fox conserve sa retenue jusqu’au bout fidèle au souvenir d’une femme, ne se laissant gagner ni par les obsessions des membres du club de la Momie, ni par les convictions marginales de Rowena et sa mère.


Le lecteur succombe dès la première scène au charme de la narration visuelle, l’investissement patent de l’artiste, la mise en couleur en phase parfaite avec les dessins. Le scénario présente un niveau de divertissement satisfaisant, entre le charme d’une enquête sur des meurtres, pimentée de surnaturel, et l’intégrité personnelle du héros plus souvent spectateur qu’acteur. Une lecture dépaysante et agréable.



jeudi 6 juin 2024

Fox, tome 4 : Le Dieu rouge

Ce que l’on croit ne correspond pas toujours à ce que l’on voit.


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 3 : Raïs el Djemat (1993). Sa première édition date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Un crâne dans l’obscurité : il indique qu’il est le gardien. À celui qui veut approcher de son maître, il dit de lui donner une livre de chair et le visiteur avancera d’un pas, lui donner la clé et il se prosternera devant la face du Tout-puissant. Une lueur dans l’obscurité : Mister Peter et Mister Puskas viennent de trouver la chambre du gardien, ils touchent au but, il faut prévenir le patron, appeler Karl. À l’extérieur, le téléphone de campagne sonne, Karl décroche, écoute, puis il indique à Taba qu’il va descendre au village. Dans le sous-sol, les deux explorateurs entrent dans la chambre du gardien : ils le découvrent momifié sur un trône. Pour leur plus grande surprise, ils constatent qu’une torche allumée est déjà présente dans la chambre : quelqu’un est passé avant eux, et il n’y a pas longtemps. Ils examinent ensuite les peintures murales : la fresque est remarquable. Elle doit représenter le jugement de Seth. Toth conduit les débats. Isis et Horus accusent Seth du meurtre d’Osiris. Après un long procès, Seth sera finalement reconnu coupable et banni d’Égypte. C’était un dieu agressif et violent. Il jura de se venger, de revenir parmi les siens en maître incontesté, dût-il plonger son pays dans un bain de sang. On l’appelait le Dieu Rouge. D’où cette couleur probablement. Peter constate que c’est du sang frais sur la fresque.



Puskas attire l’attention de Peter sur le fait que la momie du gardien a bougé : sa tête a pivoté, comme s’il voulait les observer. Le crâne répète qu’il est le Gardien. À celui qui veut s’approcher de son maître sans apporter d’offrandes, il promet que ses viscères s’épandront sur le sol. Et sa souffrance, alors, sera à la mesure de la colère du Tout-puissant. Dans la ville proche, Karl entre dans une échoppe et demande à Ardath Bey si le téléphone est libre. Il appelle l’hôtel Le Cataract et demande qu’on lui passe la chambre 54. Il faut insister car c’est urgent. Dans la construction souterraine, Peter et Pulkas continuent leur progression : ils arrivent dans une pièce souterraine de dimension encore plus grande. Peter remarque alarmé que le sang sur sa main reste liquide, qu’il continue de couler. Pulkas en a à son tour sur sa main, il ne se sent pas bien. Peter constate très inquiet, que ses ongles vont se détacher de ses doigts. Suivi de Peter, Pulkas avance dans un long couloir en disant que c’est comme un portemanteau. Il aperçoit devant lui un agent de quai sur un rebord qui lui demande ce qu’il fait là : l’express de 16h43 va arriver ! Il souffle dans son sifflet, mais l’attention de Pulkas est accaparée par le sang sur sa main. Il faut qu’il se ressaisisse.


Le lecteur entame ce tome, très curieux de savoir comment les différentes pièces du puzzle vont s’assembler, ce qu’il va advenir des différents personnages, tout en ayant conscience que les deux principaux protagonistes en réchapperont probablement. Quel sera le sort du livre de Toth ? Du clown blanc ? Seth reviendra-t-il sur Terre ? Les auteurs mènent à bien leur intrigue et répondent à chacune de ces questions et aux autres apparues dans les tomes précédents, concluant ainsi cette première enquête de Fox. La fibre mythologique égyptienne prend le dessus. Les personnages se trouvent tous en Égypte, et le lecteur assiste à la découverte de la chambre du Gardien, également dans un site archéologique égyptien à Qubbet el-Hawa face à Assouan. Les représentations des sites archéologiques, des hiéroglyphes et des habitants vont au-delà de quelques accessoires génériques et en toc. Le crâne lui-même présente des caractéristiques qui le rendent unique : le haut front, la forme des orbites, l’état de la dentition. Puis le lecteur peut voir l’entrée de la fouille à flanc de montagne : des étais et une lanterne qui lui font tout de suite penser aux étais de la mine dans la séquence d’ouverture du premier tome. La chambre du gardien présente donc une fresque de grande dimension, des hiéroglyphes disposés en colonne qui ressemblent à quelque chose, le trône de la momie avec une statue de hyène de part et d’autre, des ossements humains au sol.



Ainsi l’artiste donne à voir des endroits particuliers au lecteur : la ville d’Assouan avec son minaret, le bel hôtel de style colonial avec les felouques sur le fleuve en contrebas, les vêtements locaux des figurants, le temple enseveli à Philae avec ses bas-reliefs, la statue monumentale d’Isis, le souk, la danseuse du ventre, les palmiers sur la rive du fleuve, le sarcophage avec sa momie toute fraîche (pas encore morte même), etc. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans ces lieux consciencieusement décrit. Les personnages se meuvent en fonction des caractéristiques de l’endroit où ils se trouvent : la descente précautionneuse des marches d’escalier avec la lanterne à la main pour Peter et Pulkas, le lent examen de l’épave d’avion de chasse dans le désert, les passagers accoudés au bastingage du bateau à moteur sur le Nil, la marche lente et pesante d’Allan Fox dans son scaphandre, son combat malhabile contre un crocodile sous les flots, le moment de calme sur la rive du Nil, l’escalier de fortune taillé dans la roche de la paroi d’un immense caverne, etc. Le travail du coloriste est remarquable, du naturalisme tirant parfois vers la mise en avant d’une teinte, ou d’un arrangement de couleurs pour créer une ambiance lumineuse. Il effectue un travail minutieux pour faire ressortir chaque détail de toutes les cases, pour souligner discrètement le relief d’une surface ou d’un matériau. Le glissement vers l’expressionnisme quand les eaux du Nil commencent à tirer vers le brun rouge.


Le lecteur éprouve la sensation d’un hommage le temps d’une case, aux influences qui nourrissent ce récit. Par exemple : le visage très épuré d’Adrianna Puckett avec l’ombre portée de son chapeau en plein désert en planche neuf évoquant une femme fatale du cinéma, le scaphandre avec ses tuyaux d’alimentation d’air sous l’eau évoquant Tintin, les murs magnifiquement ouvragés des chambres souterraines monumentales évoquant Le mystère de la grande pyramide, etc. Les auteurs savent faire leurs les conventions de différents récits d’aventure, pour réaliser une œuvre personnelle qui leur est propre. À commencer par le héros Allan Fox. Comme dans les tomes précédents, son rôle est plus limité que celui du personnage courageux et providentiel, dont chaque intervention mettrait en avant son courage et la résolution de conflits ou d’énigme grâce à sa simple présence, ou par ses capacités remarquables. De fait, Allan Fox apparaît dans vingt-huit pages, soit un peu plus que la moitié. Ensuite, il est sauvé à plusieurs reprises par d’autres personnages, comme le dieu Bès et une adolescente. Prise en otage par Lord Calder, Edith se sort par elle-même de cette situation, sans l’aide de Fox. Dans l’affrontement final, il subit les circonstances, sans reprendre le dessus. Les hommages à des séries d’aventure apparaissent avec évidence, et en même temps la victoire est atteinte avec une participation réduite du personnage principal.



Tout en savourant des visuels d’une grande richesse (la façade de l’hôtel Le Cataract, le temple englouti, la danseuse du ventre, les tapis, l’ameublement de cette salle, le bazar dans l’échoppe d’Ardath Bey, les symboles ésotériques en fond de case quand Fox lit le livre de Toth, etc.), le lecteur voit se dérouler cette folle entreprise de permettre à Seth de revenir sur Terre. Il découvre la motivation du responsable de ces actions, relevant à la fois du récit de genre, d’une ambition aussi vieille que l’humanité, et d’une motivation puissante. Il voit comment des êtres humains essayent de manipuler pour leur profit, des forces qui les dépassent en entendement. Il constate à quel point chaque individu doit payer un lourd tribut qu’il soit responsable de ces actions ou qu’il en soit la victime. Le scénariste met en scène dans d’autres configurations, plusieurs des leitmotivs qu’il a installés dans les tomes précédents : la formule Raïs el Djemat, le groupe de babouins féroces, l’apparition de la déesse Isis, l’intervention du dieu Bès. Il semble même donner l’impression de disposer de trop de matière narrative à certains moments. Le lecteur est pris de court par le sort d’Adrianna Puckett qui semble n’avoir pas eu l’occasion de révéler tout son potentiel. Le fourmillement de scarabées rappelle l’avertissement à Allan Fox au début du tome deux, mais sans réelle corrélation ou lien de cause à effet. Le personnage du Pénitent reste bien mystérieux, comme sous-exploité lui aussi. Le clown blanc fait une dernière apparition, brève et quelque peu frustrante.


Le lecteur découvre avec plaisir le dénouement de cette première saison. Jean-François Charles semble avoir progressé de tome en tome. Il prend un plaisir évident à intégrer de discrets hommages à des références du cinéma d’aventures égyptiennes, avec des paysages d’une belle consistance, et des personnages à la séduction sophistiquée. Le scénario arrive à la phase attendue : la tentative de résurrection du dieu rouge, tout en s’appropriant les conventions de genre et en les changeant. Une belle aventure.



jeudi 23 mai 2024

Fox, tome 3 : Raïs el Djemat

C’est fou, d’ailleurs, ce que les hommes ne peuvent pas savoir.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 2 : Le miroir de vérité (1992). Sa première édition date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Un vent de sable se lève sur les trois pyramides du plateau de Gizeh, assombrissant le ciel, les silhouettes triangulaires évoquent alors celles de terrils. Dans une ville minière, dans le café Colombophile, le commissaire Bolen est attablé avec Allan Rupert Fox, et il essaye de faire le point sur la situation. Il récapitule car lui, il n’a jamais mis les pieds en Égypte ! Alors, tous ces dieux, ces singes hurleurs, cette femme en noir, cette éruption sur l’île… Ouff ! C’est beaucoup pour un homme qui n’a jamais été plus loin que Bouy-les-Piéton. Il reprend ses fiches et suggère à Fox de l’interrompre s’il se trompe. Edith… Son amie … Si Fox part en Égypte, c’est principalement pour la retrouver. Elle et le criminel qui l’a enlevée… Le clown blanc… Enfin celui qui se cache derrière ce masque. Fox mène son enquête, aidé en cela par le conservateur du musée du Caire qui lui apprend ce qu’est réellement ce livre maudit dont l’Américain parle depuis le début, le livre de Toth. Voilà ! Livre dont la science n’est réservée qu’à quelques initiés, ceux qui ont franchi l’épreuve du Ank… Du Ank… Que c’est compliqué ! du Ank-En-Maat, l’épreuve de vérité ! Il semble que le clown blanc ait relâché son amie… Mais non sans lui avoir fait subir cette épreuve…



Allan Fox continue : il récupère Edith, mais elle est malade, elle a des visions, elle perd connaissance. Elle est soignée par le médecin de Lord Calder, un collectionneur richissime et excentrique qui vit sur une île face à la vallée des Rois et qui prétend posséder la copie du Livre maudit. Aussi il décide de se rendre à l’île aux Bananes avec Edith. En route, ils se font attaquer par des singes sauvages, puis ils tombent sur Adrianna Puckett. La conversation est interrompue par un mineur de type costaud qui interpelle Fox en lui disant que depuis qu’ils l’ont retrouvé dans une mine, plus rien ne va ici. Il lui intime de dégager, ils ne veulent plus de lui ici. Fox ne faisant pas d’effort, il prend à témoin les autres clients. L’Américain se lève et pointe du doigt la chope de bière tenue par son interlocuteur : le liquide se change en sang, et il en va de même pour la boisson de tous les autres clients. Le commissaire et lui se lèvent et sortent dehors. Une fois dehors, Bolen veut savoir ce qui s’est passé : Fox répond qu’il lui a suffi de penser à une formule, à savoir Raïs el Djemat. Il reprend son récit : Bayla, l’assistant du professeur Hephraïm de l’université du Caire, va se présenter à Adrianna Puckett, en train de prendre le soleil sur un transat sur la plage privée de l’île de Lord Calder. Il est venu lui transmettre l’invitation du propriétaire à se joindre à eux, pour visiter les caves.


Les auteurs continuent de mettre en œuvre des conventions de genre évoquant les récits d’aventure et d’exploration de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Cela commence avec l’utilisation du narrateur qui raconte son histoire, fixant ainsi le temps présent du récit, après coup. Les deux premières cases introduisent l’exotisme d’un pays mal connu, avec l’une des sept merveilles du monde : la pyramide de Khéops à Memphis. La situation relève du colonialisme : les blancs se sentent chez eux, ce pays leur offrant tous les mystères d’un terrain d’aventure, avec des ruines n’ayant pas livré tous leurs secrets, vestiges d’un passé inconnu. Les autochtones occupent essentiellement des places subalternes dans la société, et les hommes portent ce curieux couvre-chef, un fez rouge, en feutre, en forme de cône tronqué. L’artiste les représente comme les autres personnages, sans moquerie ou condescendance, mettant en avant leur bravoure sur le même plan que celle des personnages principaux. Les auteurs mettent à profit la mythologie de l’Égypte antique, entre tourisme bien renseigné pour les ruines, et utilisation pratique pour Bès ou pour un sarcophage réduit en poussière, sans aller au-delà de l’artifice narratif, sans développer une analyse culturelle ou historique sur ces éléments. Ils mettent en scène les hommes comme des archétypes de héros ou d’antagonistes, valeureux ou fourbes, tout comme les personnages féminins, entre Edith courageuse et souvent victime habillée de blanc, et Adrianna Puckett manipulatrice et cruelle, habillée de noir.



Tranquillement, les auteurs commencent par rappeler au lecteur les événements passés : la première scène dans la ville minière pour remettre en tête que c’est ici que le récit a commencé dans le premier tome, avec une belle vue en perspective de la rue principale, de la façade du café, de l’entrée du cinéma où passe le film La légion du désert (titre fictif, évoquant celui de La légion du Sahara, 1953) avec Alan Ladd (1913-1964, acteur bien réel), comme un hommage à ces films d’action, et également une indication de la source d’inspiration des auteurs. Il suffit de constater la similarité de prénom entre l’acteur et le héros Allan Fox. Puis vient la scène où l’étranger est pris à parti par les habitants qui estiment qu’il apporte le malheur, avec les affiches publicitaires d’époque accrochées aux murs. À partir de la planche six, retour à l’exotisme de l’Égypte, le soleil, le sable, une résidence luxueuse, avec ses caves dont le lecteur peut apprécier la fraîcheur avec des murs maçonnés en brique, à l’abri du soleil. Puis les personnages partent à la découverte de la vallée des Rois : le soleil devient implacable, le sable est partout. Le soir, ils se rendent à la réception donnée par Lord Calder sur son immense bateau : la fraîcheur de la nuit, les mondanités, une surprise dans une cabine, une autre dans la cale. Et enfin une deuxième séquence dans le désert avec une panne de voiture au milieu du sable à perte de vue, une troupe de bédouins à dos de dromadaire, et l’attaque d’un avion de chasse qualifié de vieux souvenir de Rommel par Timothy Puckett. Les auteurs maîtrisent les ressorts de ce type d’aventure.


La narration visuelle fait la différence avec une suite d’images génériques au kilomètre. En surface, l’artiste et le coloriste reproduisent les conventions visuelles du genre : des hommes élancés et élégants, des femmes tout aussi élancées à la coiffure impeccable, disposant de robes splendides à volonté (la robe noire fourreau d’Adrianna, le bustier blanc d’Edith, etc.), la représentation respectueuse des ruines, les accessoires d’époque, avec un détourage réalisé par un trait encré net et discrètement élégant. À la lecture, la narration visuelle révèle ses richesses : la maîtrise des conventions de genre évoquée précédemment, ainsi que des moments de genre. Le lecteur sourit en voyant l’air dépité et effrayé des mineurs constatant la bière changée en sang dans leur chope, le coloriste faisant basculer l’ambiance du jaune doré de la lumière artificielle, à un gris sinistre reflétant l’état d’esprit des hommes. La séquence du bain de soleil donne envie au lecteur de s’installer lui aussi dans un fauteuil pour se laisser chauffer par les rayons du soleil, avec une petite table pour poser son sac et son livre, la demeure en arrière-plan, de petits bateaux amarrés et un sur le Nil, l’ombre des palmiers. Il profiterait bien également de l’ombre de la longue terrasse du rez-de-chaussée, ou encore des cocktails sur le pont du navire. Il constate que le dessinateur représente les hiéroglyphes en bas-relief sur les colonnes, avec précision. Il sourit d’aise en assistant à l’attaque en piqué du Stuka sur la caravane : une scène avec une prise de vue bien conçue, permettant de croire à l’attaque, au déplacement des hommes à dos de dromadaire, à l’acte de bravoure d’Allan Fox pour contre-attaquer.



Le lecteur se rend compte que l’artiste bénéficie d’une intrigue qui elle fait la différence avec un enchaînement mécanique de rebondissements. Certes, l’identité réelle du clown blanc est éventée par le lecteur dès le tome précédent, et sa révélation dans ce tome tient de la simple confirmation. Les deux héros, Edith et Allan Fox, continuent de s’enfoncer plus profondément dans le désert égyptien, et dans les mystères. Dans le même temps, Fox ne conquiert pas les victoires à grands coups de poing ou de tirs d’arme à feu d’une précision extraordinaire. En fait, il n’y a que dans le désert qu’il accomplit un exploit physique véritable, pour le reste il subit les événements, étant le jouet de ses ennemis (Lord Calder, les Puckett), et d’une entité surnaturelle (Bès) qui le prévient mais sans lui donner d’information concrète. Par comparaison, Edith semble plus avancée, en particulier parce qu’elle a été initiée, et parce qu’elle perçoit une partie des forces surnaturelles à l’œuvre. Finalement, Adrianna Puckett apparaît comme le personnage menant le mieux sa barque : elle sait utiliser son physique parfait pour manipuler les hommes, elle exerce une emprise sur son frère, elle parle d’égale à égal à Lord Calder, elle assassine un homme sans se salir les mains, une vraie femme fatale à l’opposée d’une potiche décorative ou d’une faire-valoir prête à succomber au charme du héros viril. Seul le Pénitent, personnage masqué, apparaît ayant un même niveau de maîtrise qu’elle.


Le charme de cette aventure à l’ancienne est indéniable, à la fois par la facture du récit, à la fois par la maîtrise avec laquelle les créateurs utilisent les conventions de genre. De prime abord, le récit donne l’impression d’une intrigue classique calquée sur un modèle datant de plus de cent ans. À la lecture, l’attention portée à la narration visuelle projette le lecteur dans chaque endroit, côtoyant des personnages plus développés qu’il n’y paraît. L’intrigue suit un schéma en apparence très classique, entre progression linéaire, mystères qui s’épaississent et exotisme bon marché, dans le fond le héros s’avère être à la traîne, alors que l’héroïne fait preuve de plus de courage par la force des choses, et que la femme fatale maîtrise mieux la situation.



jeudi 9 mai 2024

Fox, tome 2 : Le miroir de vérité

Ce que l’on croit peut effacer ce que l’on voit.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 1 : Le Livre maudit (1991). Sa première édition date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Dans les années 1950, Allan Rupert Fox vient d’arriver au Caire. Il découvre la ville en compagnie de Bayla, son guide. Celui-ci s’écrie : Attention ! Il explique à l’américain qu’il marche trop vite. Il ne faut pas : il va écraser ces malheureux scarabées. Il comprend bien que Fox se dise que s’il fallait éviter tous les insectes qui courent sol on n’avancerait plus. Il reconnaît que c’est assez juste en soi. Il lui recommande cependant d’éviter les scarabées dans la mesure du possible, car à Héliopolis ils furent tenus pour la manifestation du dieu Khépri, le soleil levant en personne. Il ajoute : autant ne pas froisser la susceptibilité des divinités qui gouvernent les humains. Soudain, un klaxon se fait entendre en continu. Une voiture est arrêtée en pleine rue, son conducteur en est descendu et il moleste un vieil homme à terre avec sa canne, parce que son âne est couché au sol et l’empêche de passer. La jeune nièce du vieil homme essaye de s’interposer, mais elle est trop petite pour retenir les coups de l’Anglais qui s’apprête à la corriger sévèrement parce qu’elle a osé porter la main sur un blanc. Alors que son bras s’apprête à s’abattre, il est arrêté par une poigne solide.



Allan Fox s’interpose et empêche Timothy Puckett de continuer à s’en prendre au vieil oncle et à sa nièce. Le klaxon continue de retentir en continu. Allan Fox fait quelques pas pour s’éloigner en tournant le dos au conducteur qui en profite pour essayer de le frapper. Fox l’empoigne et le colle fortement contre le capot de la voiture : Puckett perd conscience et le klaxon s’arrête d’un coup. Une élégante femme dans une robe noire chic et serrée descend de la voiture et félicite Fox : l’avertisseur est enfin stoppé, même si la méthode est un peu brutale, et son frère Timothy a tendance à se laisser emporter par sa colère, ce qui fait que sa conduite devient alors indigne d’un vrai gentleman. Enfin, l’âne se relève et dégage la voie. Fox prend congé d’Adrianna Puckett, et repart avec Bayla. La fillette vient le remercier quelques ruelles plus loin : elle ne l’oubliera pas. Ils arrivent enfin à leur destination : la boutique d’Atoumnah. Quand ils pénètrent, ils découvrent une vingtaine de babouins qui ont tout saccagé, et qui ont mis à mort le marchand Atoumnah. Dérangés dans leur saccage, les singes s’en prennent à Fox et à Bayla. Soudain une injonction retentit : Raïs el djemat !! Les singes s’arrêtent net, puis ils sortent de la boutique et se dispersent dans les rues du souk. Bayla et Fox remarquent une inscription en lettres de sang sur le mur : Khmounou. C’est le nom égyptien de Hermopolis.


L’influence Indiana Jones se confirme dans ce deuxième tome : le mystère des pyramides, Héphraïm, un professeur de l’université du Caire qui évoque la légende d’Osiris, Isis et Seth, avec le dieu Bès pour faire bonne mesure, les pyramides du plateau de Gizeh (Khéops, Khéphren et Mykérinos), les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III, près de la Vallée des Rois à Louxor, un trajet en voiture le long du Nil, une traversée en felouque, un passage par le site archéologique de Karnak, avec de très belles cases pour chacun de ces sites touristiques, en reproduisant avec fidélité la végétation locale. La pauvre Edith doit même affronter un groupe de cobras dans des ruines, avec la même terreur que Henry Walton Jones. Certes, personne ne s’exclame : Par Horus demeure !, et pour autant il n’y a pas à s’y tromper : en planche vingt-sept, Allan Rupert Fox est en train de lire en marchant dans une grande salle de l’université du Caire et il heurte de plein fouet un autre individu qui lui aussi lit en marchant, la pipe au bec, une barbe et des cheveux châtain-roux qui s’exclame By Jove ! Le professeur Philip Mortimer, personnage créé en 1950 par Edgard Félix Pierre Jacobs (1904-1987), échange quelques phrases sèches et discourtoises avec ce malotru d’Américain qui l’a heurté. Le lecteur relève également quelques situations qui peuvent lui évoquer Le temple du soleil (1949) et l’aide que Zorrino apporte au héros.



Le scénariste fait le nécessaire pour nourrir son intrigue au-delà des clins d’œil à la littérature de genre, qu’elle soit sous la forme de roman, de bande dessinée ou de film. Le héros est à la recherche d’un mystérieux Livre maudit aux propriétés étranges et mal définies. Il voyage à l’étranger, avec ses particularités rendues plus exotiques par le fait que le récit se déroule dans le passé. Il met à profit les sites archéologiques, sachant qu’il peut compter sur l’artiste pour les représenter fidèlement et en tirer parti pour la mise en scène, par exemple la progression hasardeuse d’Edith dans la pyramide, ou son vagabondage dans le temple Karnak. Il met en valeur des vestiges comme témoin d’une culture oubliée : les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III ou celle d’un babouin géant au milieu du désert (renvoyant directement à la mise à mort grotesque d’Atoumnah), les dessins rendant bien compte des dimensions, de l’usure du temps, de la texture de la pierre. Le personnage principal a droit à l’évocation d’un récit mythologique par un sachant local : le scénariste utilise de manière personnelle et assez superficielle le mythe d’Osiris, en aménageant les sources des textes des pyramides, des textes des sarcophages et du Livre des Morts.


Le scénariste ajoute dans la recette un soupçon de surnaturel : le comportement inexpliqué des babouins, l’absence de conséquence de la morsure du cobra sur Edith, et une deuxième attaque de babouins. Jean-François Charles dose ses traits d’encrage entre des lignes discrètement irrégulières pour apporter plus d’aspérité et de relief, aux personnages comme aux décors, et des lignes plus nettes et propres s’approchant de la ligne claire, par exemple lors de la rencontre irritante avec Mortimer. Il s’investit pour donner à voir chaque lieu. Ça commence par les rues du Caire dans un quartier populaire, avec des marchands de rue, sans aller jusqu’à la densité d’un souk, les façades conformes à l’architecture de la ville, et les étals provisoires. En planche six, une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur montre les toits de la ville et les tours élancées. L’encrage se fait plus appuyé avec des aplats de noir aux formes irrégulières pour la progression difficile d’Edith à la lueur de la torche dans la pyramide. Les traits deviennent plus fins et net pour la séquence dans l’université. L’artiste combine ces deux approches pour la déambulation dans le site de Karnak, entre la lumière crue de l’extérieur et les aspérités de la pierre. Il joue également de la densité de noir dans les cases pour accentuer l’horreur des attaques de babouins.



Comme dans le tome un, Allan Fox apparaît comme un bel homme à la chevelure argentée, athlétique sans être musculeux. Il intervient sans hésitation pour faire cesser les coups de Timothy Pluckett sur le vieil homme et sa jeune nièce, sans grand risque car il est évident qu’il a le dessus physiquement. Il en va différemment lors des deux attaques des babouins qui ont l’avantage du nombre et de la sauvagerie.il peut apparaître un peu impulsif : sa façon de percuter une voiture sur un bac pour avoir de la place, ou même dans sa relation charnelle avec Edith, évidente mais aussi immédiate. Il apparaît un peu dépassé par les aspects culturels ou historiques : pendant les explications du professeur Héphraïm, lors de sa rencontre avec Mortimer. Il se montre à nouveau incapable de protéger efficacement Edith. Le rôle de cette dernière dépasse celui de la victime, de la demoiselle en détresse à sauver par le fort et beau héros. En fait, elle se trouve entre les deux : mordue par un cobra, lapidée par des mineurs, et dans le même temps elle prend régulièrement l’initiative, pour sortir de la pyramide, dans sa relation avec Allan, pour rechercher la Princesse. Ces deux principaux personnages dépassent les conventions basiques des héros, tout en en conservant plusieurs traits. Ils acquièrent un minimum d’épaisseur, sans pour autant devenir pleinement incarnés. Côté ennemis, le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la beauté d’Adrianna Pluckett, magnifique dans sa robe noire moulante, légèrement hautaine vis-à-vis de Fox, avec une assurance de dominatrice. À ses côtés, son frère Timothy est inexistant, tout juste bon à servir de ressort comique en se faisant assommer. Le clown blanc est cantonné à un rôle d’observateur à distance, toujours aussi décalé comme Pierrot maléfique. Et le Pénitent remplit parfaitement son rôle d’artifice narratif : intervenant pour aider au sauvetage d’Edith, parlant de manière énigmatique pour délivrer le juste nécessaire d’informations à Allan Fox afin qu’il puisse aller de l’avant.


Les auteurs racontent un nouveau chapitre dans leur série B, mettant à profit les conventions de genre attendues (mystère d’un pays exotique, mythologie de surface, héros valeureux, McGuffin en forme de Livre maudit, course-poursuite, méchant mystérieux, etc.). La narration visuelle apporte une consistance parfaite aux décors exotiques, une prestance réelle aux personnages, une narration variée et divertissante. L’intrigue progresse avec un ratio équilibré entre révélations, nouveaux mystères, dangers et moments de bravoure. Le lecteur est satisfait de s’être embarqué dans cette aventure. Une bonne série B.



jeudi 25 avril 2024

Fox T01 Le Livre maudit

Et puis sait-on jamais ?


Ce tome est le premier d’une heptalogie, une série indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1991. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Quelque part dans une exploitation minière, avec des terrils, un hiver enneigé, de nuit, il se produit une grande explosion. Les habitants de la petite ville s’arrêtent tous au beau milieu de leur occupation, y compris ceux dans la rue et ils voient une colonne de fumée noire s’élever au-dessus de l’accès d’un puits. La sirène d’alarme se met à hurler. L’ingénieur responsable se précipite devant la cage pour voir l’équipe qui remonte du fonds. Il s’adresse au chef Porion et lui demande ce qui se passe. Le chef mineur répond que personne ne sait, voilà seulement les équipes qui remontent, et il interroge Casimir. Ce dernier indique qu’ils ont eu chaud, ils ont été drôlement secoués. Il ajoute : C’est pas normal ce qui s’est passé là, c’est pas un coup de grisou, ça ! En bas, ils ont entendu un grand rire, juste avant l’explosion, un rire de dément. Comme si la folie s’était introduite dans la galerie… Au fond de ladite galerie, derrière un éboulement, un homme avec un foulard devant le visage se félicite : il a réussi ! Personne n’a pu l’arrêter, même pas eux, les sorciers et les charlatans, qui le guettent depuis des siècles. Ils vont chercher à le retrouver, mais il sera trop tard. Son corps se recomposera devant ses yeux, et il sera le dépositaire de ses secrets. Il faut qu’il tienne. Mais il y a cette étrange faiblesse qui le reprend. L’homme masqué perd connaissance.



Dans les bureaux de l’entreprise, le mineur continue ses explications : ils travaillaient au fond du puits 24 et ils venaient tout juste de couper une veine quand, tout à coup, il y a eu cette détonation. Les boisages ont commencé à vibrer. Ils n’ont eu que le temps de se jeter dans la cage et de tirer la sonnette. Tout s’est écroulé derrière eux. Pourtant ils avaient pris toutes leurs précautions. L’ingénieur réfléchit à voix haute : il n’y avait pas de dynamitage prévu dans ce coin-là, il ne comprend pas ce qui a pu se produire. Il reste à attendre que les équipes de secours remontent. Au fond de la mine, trois mineurs fouillent les décombres : ils ont la surprise de voir arriver un homme titubant, parlant en anglais et évoquant la similitude avec un portemanteau, deux sens tassés dans un seul monde. L’homme est emmené à l’infirmerie et allongé dans un lit. L’ingénieur vient lui rendre visite. L’infirmière lui commente son état : des contusions, quelques ecchymoses, rien de bien grave au plan physique, du moins. Par ailleurs, il semble profondément choqué. Les soignants lui ont donné un sédatif, mais il continue de s’agiter, et la fièvre ne cesse de monter. L’ingénieur n’y comprend plus rien : que faisait un Anglais au fond de la mine ?


Une bande dessinée d’aventure, utilisant des conventions de genre au premier degré, en tout connaissance de cause. Les auteurs commencent par une situation dramatique qui est le fruit d’une histoire qu’ils vont révéler dans leur récit. Un bel homme fort et discrètement exotique : il est américain. Par le passé, il fut un pilote de chasse dans l’armée, pendant la seconde guerre mondiale, avec un attachement pour la France. Une belle jeune femme mince et séduisante lui tombe dans les bras, après quelques hésitations quand même. Il chevauche une belle moto avec une grosse cylindrée. Un autre personnage mystérieux, le visage masqué par un foulard et un casque, affublé d’un surnom (le Pénitent) à propos duquel on ne sait rien. Des phénomènes surnaturels : un mystérieux (aussi) livre qui brûle lorsqu’une personne s’en empare si elle n’y a pas été autorisée. Une connexion avec les pyramides égyptiennes. Cela fait déjà une bonne dose d’ingrédients typés Aventure, avec un soupçon de fantastique, et du mystère bien sûr. S’il ne connaît que la suite de la carrière de Jean-François Charles, le lecteur peut être surpris par des dessins sur la base de contour avec un trait encré, et pas en couleur directe comme il en fera sa marque de fabrique par la suite. Il se situe lui aussi dans le registre de l’aventure, avec des dessins dans un registre descriptif, plutôt réaliste, avec des expressions de visage très discrètement exagérées.



D’un autre côté, il n’y a aucune raison pour que le lecteur boude son plaisir dans cette aventure premier degré. En fait, le scénariste fait plus que le minimum syndical : il nourrit son récit avec de nombreux éléments qui le rendent spécifique. Certes, Allan Rupert Fox jouit du prestige du héros au physique avantageux, sans peur, et dans le même temps il s’est lassé de la guerre, sa personnalité présente des aspérités, il s’assure du consentement de la dame. Celle-ci, Edith, sait très bien ce qu’elle fait, et elle n’endosse le rôle probable de demoiselle en détresse que dans les toutes dernières pages. L’intrigue démarre dans un lieu inhabituel, une mine, et de nombreuses scènes se déroulent à la campagne. Les personnes sortent des stéréotypes attendus : le commissaire divisionnaire Bolen de B.S.R. (Brigade de Surveillance et de Recherche de la gendarmerie) pose des questions intelligentes et pertinentes, l’ingénieur responsable de la mine est respectueux des mineurs et les écoute, le rôle du mystérieux personnage masqué sort de l’archétype du méchant au rire de dément. À la rigueur, seul Vincent Daudier (1928-1938) reste conforme au modèle simpliste de chercheur maudit, victime de ses recherches. À plusieurs reprises, le lecteur relève un élément original et surprenant : Fox tapant ses mémoires à l’ombre d’un arbre dans le jardin, Romuald, un clochard sous un pont de Paris, ayant lu Miroir historial de Vincent de Beauvais, Paroles de Prévert, La méthode curative des playes et fractures de la teste humaine d’Amboise Paré, L’amour des homonymes de Desnos, la présence d’un mandrill, ou encore l’intervention d’un étrange clown blanc.


Le lecteur (re)découvre les dessins encrés de Jean-François Charles et leur richesse. Lui aussi intègre des éléments originaux donnant plus de saveur au récit. Pour commencer, il ne mégotte pas sur les détails descriptifs pour donner à voir au lecteur les personnages et les lieux. Chaque protagoniste dispose d’une tenue vestimentaire particulière : le costume-cravate pour l’ingénieur, les uniformes pour les mineurs, le complet veston avec nœud papillon pour le commissaire divisionnaire, les différentes robes d’été d’Edith, le galurin méchamment cabossé pour le clodo Romuald, la tenue d’aviateur pour le Pénitent, le beau costume de scène pour le clown blanc. Dès la première page, le lecteur apprécie le soin apporté aux décors et aux paysages. L’exploitation minière avec ses hautes cheminées, ses bâtiments en brique, la cage de l’ascenseur et la machinerie, les longues galeries et les tuyaux qui y courent, les éboulis dans les galeries, la mise en couleurs nuancée. La présentation de la petite maison abritant la pension dans laquelle Allan Fox va séjourner : la grille en fer forgé, le jardin bien entretenu avec ses arbres, ses haies, ses bancs, les volets et la toiture, tout cela donne également envie au lecteur d’y passer quelques jours de repos réparateur, au calme. La balade en moto sur les routes de campagne apporte une autre forme de détente, le plaisir de sentir le vent, les ombrages des arbres, la douceur des étendues herbeuses. La séquence à Paris apparaît exotique : le quai de Seine avec les feuilles mortes, l’étonnante vue en hauteur d’une rue de Montmartre, et les cabanes de fortune dans un terrain vague. Un peu plus tard, Allan et Edith passent une nuit dans une auberge en bord de canal : en planche trente-sept, une très belle représentation de cette construction à un étage, avec le cours d’eau en premier plan, un bateau amarré, un pont métallique avec la structure pour le lever afin de laisser passer les bateaux, la ligne d’arbres en arrière-plan, une évocation parfaite de ce type de paysage.



Le lecteur se laisse séduire sûrement et lentement par cette histoire à l’ambiance particulière. Il fait la découverte de l’existence d’un livre maudit qui brûle ceux qui veulent se l’approprier indûment. La mise en scène se révèle insuffisante pour y voir une métaphore sur l’appropriation d’un savoir interdit. Ce livre qui, en quelque sorte, avait inclus Edith & Allan de force dans sa tragique destinée…Le héros a beau se montrer courageux, il semble patauger du début à la fin, sans réussir à accomplir d’exploit, sans parvenir à prévenir les catastrophes. Il relève une phrase à propos du Pénitent : c’est ainsi qu’on appelait les repris de justice chargés d’enflammer le grisou avant l’arrivée des mineurs, un étrange rapprochement qui en dit peut-être long. Il reste coi devant la méthode de suicide choisie par Romuald, à l’aide d’une perceuse. Arrivé à la fin, il sent qu’il est bien accroché par l’intrigue et la narration.


Une aventure à l’ancienne, avec un beau héro américain, une belle pépée, et un mystère surnaturel vaguement horrifique ? Il y a de cela, et en même temps l’investissement de l’artiste dans la description, la palette de couleurs soignée et nuancée, ainsi que des éléments originaux placent ce premier tome au-dessus de la mêlée, en termes de saveurs originales, séduisant ainsi le lecteur qui en redemande.