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lundi 3 février 2025

Oum Kalsoum - L'arme secrète de Nasser

Ce treize novembre, Bruno Coquatrix se félicite de n’avoir pas cédé à la raison.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, de nature historique. Sa première édition date 2024. Il a été réalisé par Martine Lagardette pour le scénario et les dialogues, et par Farid Boudjellal pour les dessins et les couleurs. Il comprend environ cent-soixante-dix pages de bande dessinée. Il se termine par une page recensant une vingtaine de sources bibliographiques, un dossier de huit pages présentant quelques fragments des années d’errance des auteurs pendant la conception de l’album.


Il est rarement question de hasard et de music-hall lorsque l’on évoque la politique étrangère des nations, excepté quand ils accomplissent des prodiges. Pour comprendre ce qui suit, il faut remonter au 26 juillet 1966, date choisie par Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, pour se rendre en Égypte. Ce jour-là, au Caire, le cœur des Égyptiens bat très fort. Le pays fête les dix ans de la nationalisation du canal de Suez. Dans un avion, Bruno Coquatrix discute avec Jean-Michel Boris et Odile. Ils évoquent le mauvais rôle joué par la France, et le départ effectif des étrangers à l’époque. Le directeur de l’Olympia conclut qu’il vaut mieux laisser le passé aux historiens, et la scène aux artistes. En descendant de l’avion, il estime que les festivités, c’est bien, mais qu’ils ne sont pas en vacances. Leur Olympia est un ogre, il lui faut du sang frais. Ils ne disposent que de trois jours, c’est peu pour trouver de nouveaux talents. Odile lui précise que le rendez-vous avec le ministre Okacha est confirmé, mais le jour et l’heure ne lui ont pas été précisés. Elle ajoute que l’Égypte est l’école de la patience. Dans l’aéroport, ils sont attendus et pris en charge par Mohamed qui leur confirme que monsieur Okacha les recevra demain matin. Il les conduit à leur limousine : il ne faut pas perdre de temps, il y a beaucoup de circulation en ville et ils sont attendus à leur hôtel pour des commémorations. Le Hilton a prévu un dîner suivi d’un spectacle.



Pendant le trajet en voiture, ils peuvent voir la foule manifester à travers les vitres de l’habitacle. Mohamed confirme que Monsieur Okacha est impatient de faire la connaissance de Coquatrix et de ses amis. Le ministre n’a entendu que des éloges de leur festival égyptien l’année dernière. Pour le prochain, il est prêt à les aider. À cet effet, Mohamed a établi une liste des artistes à auditionner, tous excellents. Il espère que son choix conviendra au directeur de l’Olympia. L’assister est un honneur pour lui. Il a découvert l’Olympia quand il étudiait à Paris. Il s’était ruiné pour aller voir Dalida. Après ça, il avait mangé du pain trempé dans du café au lait le reste du mois. Il indique qu’ils arrivent à la fin des manifestations, comme ils peuvent le constater, les Égyptiens sont fougueux. La discussion continue, et Coquatrix en vient à indiquer que plusieurs des artistes se produisant à l’Olympia sont nés en Égypte : Guy Béart, Richard Anthony, Georges Moustaki. Il n’a pas choisi par hasard cette destination pour voyager. Il avoue que leurs récits y sont pour quelque chose. Mohamed explique que Nasser n’a pas eu le choix, concernant la nationalisation du canal de Suez.


Une bande dessinée à la pagination copieuse, pour évoquer un concert (deux en fait) qui a fait date dans l’histoire de l’Olympia et en France. Le titre complet évoque également la dimension politique avec le nom de Gamal Abdel Nasser Hussein (1918-1970), second président de la République d’Égypte. Cette dernière se trouve au cœur du récit : la nationalisation du canal de Suez est mentionnée dès la première page pour l’anniversaire de ses dix ans. Bruno Coquatrix a rendez-vous au Caire avec Sarwat Okacha (1921-2012) le ministre égyptien de la Culture de 1958 à 1961, puis de 1966 à 1970. Au cours de la bande dessinée, le lecteur se retrouve dans le bureau du Général Charles de Gaulle (1890-1970) président de la République française de 1959 à 1969, en présence du ministre de la Culture André Malraux (1901-1976). Il est question à plusieurs reprises de Nasser. Pour assurer la sécurité de la diva sur le sol français, le Général assure Malraux de l’aide de Maurice Grimaud (1913-2009, préfet de police de Paris), de Louis Amade (1915-1992, préfet hors cadre), ou encore de Maurice Couve de Murville (1907-1989, premier ministre de 1968 à 1969). Dans ces moments, le choix graphique de l’artiste prend tout son sens : réaliser des images qui font penser à des photographies en noir & blanc dont le contraste aurait été poussé à fond, puis habillées de nuances de gris en dégradé parfois lissé. Ainsi il peut rendre compte de ces moments d’actualité de manière authentique.



Pour autant, il s’agit avant tout de l’histoire de deux soirées de gala, dans une des salles de spectacle les plus célèbres de Paris. L’Olympia situé 28 boulevard des Capucines, inauguré 11 avril 1893, créé par Joseph Oller (1839-1922, Josep Oller i Roca), et consacré majoritairement à la chanson à partir de 1954, avec la nomination de Bruno Coquatrix au poste de directeur. Pour réaliser cet album, les auteurs ont bénéficié des souvenirs de Doudou Morizot, régisseur général de l’Olympia à partir de 1956, et responsable du suivi lumière de la Diva pour ses deux concerts, ainsi que de ceux de Jean-Michel Boris, directeur artistique et bras droit de Bruno Coquatrix, et enfin de ceux de Jeanne Tallon, ouvreuse puis directrice de salle. Au fil de la période évoquée, le lecteur peut voir s’y produire ou venir en spectateur : Édith Piaf (1915-1963, seulement sur une affiche), Claude François (1939-1978, en train de répéter, au bar), Charles Aznavour (1924-1918), Johnny Halliday (1943-2017), Sylvie Vartan (1944-), Dalida (1933-1987), Otis Redding (1941-1967), les Rolling Stones, Amália Rodrigues (1920-1999), Sammy Davis Jr. (1925-1990), Brigitte Bardot (1934-, au bar de Marilyn), James Brown (1933-2006), et de nombreux autres. À nouveau, le mode de représentation de type photoréaliste fait des merveilles pour intégrer toutes ces personnalités de manière organique dans la narration, à partir de références photographiques. Cela permet de les mettre en scène conformément à leur image médiatique, générant ainsi un écho naturel avec la représentation mentale qu’en a le lecteur. Le lecteur ressent également que le dessinateur a sérieusement étudié la disposition des locaux de l’Olympia et qu’il la restitue avec rigueur, ainsi que sa décoration de l’époque.


Déjà bien fourni avec la dimension politique et la dimension culture populaire, le fil directeur du récit se déroule autour de l’organisation des deux concerts d’Oum Kalsoum à l’Olympia. Le voyage du Directeur de l’établissement au Caire l’amène à se fixer cet objectif, tout en ayant conscience du statut de diva de la chanteuse, et de son engagement politique auprès de Nasser. L’histoire se compose de quatorze chapitres de longueur variable (de deux à vingt-quatre pages), chaque titre comprenant un repère chronologique : Le Caire (juillet 1966), La dame du Nil (27 juillet 1966), Boulevard des Capucines (décembre 1966), Palais de l’Élysée (janvier 1967), Diplomatie acte I (février 1967), Turbulences (mars, avril, mai 1967), La blessure (juin 1967), Le doute (octobre 1967), Diplomatie acte II (octobre, novembre 1967), L’arme secrète de Nasser (8 novembre 1967), Olympia forever (9 novembre 1967), Oum Kalthoum, Umm Kulthumm ? (12 novembre 1967), Tarab (13 novembre 1967), Diplomatie acte III (16 novembre 1967).



Incroyablement servi par les illustrations qui rendent concrète cette époque, qui font œuvre d’une reconstitution tangible et vivante, la scénariste peut faire vivre son sujet sur encore d’autres plans. Du début à la fin, le lecteur suit le déploiement d’efforts considérables pour ce projet risqué, par Bruno Coquatrix (1910-1979), âgé de cinquante-six ans à l’époque, très élégant, fumant régulièrement le cigare, au four et au moulin les soirs de spectacle à l’Olympia, ménageant et flattant les vedettes avec un savoir-faire niveau expert dans le compliment juste et valorisant. Le lecteur s’attache à lui, admiratif de son implication, sans borne, partageant ses inquiétudes et même ses angoisses, se prenant à souhaiter ardemment la réussite de son entreprise, alors même qu’il sait que ces concerts ont eu lieu. À chaque étape, la narration visuelle immerge le lecteur dans chaque lieu, au milieu des vedettes et des artistes, aussi bien au cœur de l’Olympia que dans les rues du Caire ou de Paris. La mise en scène s’effectue souvent sur les deux pages en vis-à-vis, avec des prises de vue élaborées qui montrent les foules, les individus, les activités, les émotions.


Et puis il y a Oum Kalsoum. Et sa musique. Les auteurs vont au-delà d’un simple reportage journalistique, ou de la reconstitution d’un projet de concert. Ils évoquent la versant artistique : les facettes de diva de la chanteuse, ainsi que l’effet produit par son chant, l’adoration de ses admirateurs, sa position sociale, sa liberté d’artiste, y compris de femme dans la société de l’époque. Ils présentent les différents artistes égyptiens se produisant au Caire lors de la visite de Bruno Coquatrix et de Jean-Michel Boris, ainsi que les compositeurs. Lorsque le concert commence, ils présentent les différents musiciens, un par un, avec une ou deux phrases sur leur parcours, leur reconnaissance. Ils évoquent le mindile (tissu en mousseline de soie) d’Oum Kalsoum, Said el Tahan (le plus grand admirateur de la Dame), le nombre de chansons interprétées, la déclaration politique du journaliste Galal Moawad à l’entracte, l’incident avec le jeune homme enivré par les vocalises de la Dame qui monte sur scène et se jette à ses pieds, la ferveur du public, etc. À l’opposé d’un compte-rendu technique et clinique, le lecteur ressent ce moment, et il lui tarde de se jeter sur une application pour entendre ou réentendre des enregistrements de la quatrième pyramide d’Égypte. S’il le souhaite il peut lire auparavant Oum Kalthoum : Naissance d’une diva (2023), par Chadia Loueslati & Nadia Hathroubi-Safsaf, une introduction légère, pour faire connaissance avec la Perle du Nil.


Wouaahhh !!! Applaudissements nourris ! Une bande dessinée exceptionnelle pour découvrir l’envergure de la venue d’Oum Kalsoum pour se produire à Paris les 13 et 15 novembre 1967. La narration visuelle revêt une apparence de type photographique capturant au mieux la réalité de l’époque, que ce soit les lieux ou les personnalités, avec une mise en scène variée et sophistiquée donnant vie à chaque séquence, quelle qu’en soit la nature. Les auteurs ont souhaité réaliser une bande dessinée avec une approche holistique, rendant compte des différentes dimensions de l’événement : historique, politique, culturelle, artistique. Une réussite totale qui implique le lecteur, dans une reconstitution vivante de l’époque, lui donnant une envie irrépressible d’écouter l’Astre d’Orient.



jeudi 6 juin 2024

Fox, tome 4 : Le Dieu rouge

Ce que l’on croit ne correspond pas toujours à ce que l’on voit.


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 3 : Raïs el Djemat (1993). Sa première édition date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Un crâne dans l’obscurité : il indique qu’il est le gardien. À celui qui veut approcher de son maître, il dit de lui donner une livre de chair et le visiteur avancera d’un pas, lui donner la clé et il se prosternera devant la face du Tout-puissant. Une lueur dans l’obscurité : Mister Peter et Mister Puskas viennent de trouver la chambre du gardien, ils touchent au but, il faut prévenir le patron, appeler Karl. À l’extérieur, le téléphone de campagne sonne, Karl décroche, écoute, puis il indique à Taba qu’il va descendre au village. Dans le sous-sol, les deux explorateurs entrent dans la chambre du gardien : ils le découvrent momifié sur un trône. Pour leur plus grande surprise, ils constatent qu’une torche allumée est déjà présente dans la chambre : quelqu’un est passé avant eux, et il n’y a pas longtemps. Ils examinent ensuite les peintures murales : la fresque est remarquable. Elle doit représenter le jugement de Seth. Toth conduit les débats. Isis et Horus accusent Seth du meurtre d’Osiris. Après un long procès, Seth sera finalement reconnu coupable et banni d’Égypte. C’était un dieu agressif et violent. Il jura de se venger, de revenir parmi les siens en maître incontesté, dût-il plonger son pays dans un bain de sang. On l’appelait le Dieu Rouge. D’où cette couleur probablement. Peter constate que c’est du sang frais sur la fresque.



Puskas attire l’attention de Peter sur le fait que la momie du gardien a bougé : sa tête a pivoté, comme s’il voulait les observer. Le crâne répète qu’il est le Gardien. À celui qui veut s’approcher de son maître sans apporter d’offrandes, il promet que ses viscères s’épandront sur le sol. Et sa souffrance, alors, sera à la mesure de la colère du Tout-puissant. Dans la ville proche, Karl entre dans une échoppe et demande à Ardath Bey si le téléphone est libre. Il appelle l’hôtel Le Cataract et demande qu’on lui passe la chambre 54. Il faut insister car c’est urgent. Dans la construction souterraine, Peter et Pulkas continuent leur progression : ils arrivent dans une pièce souterraine de dimension encore plus grande. Peter remarque alarmé que le sang sur sa main reste liquide, qu’il continue de couler. Pulkas en a à son tour sur sa main, il ne se sent pas bien. Peter constate très inquiet, que ses ongles vont se détacher de ses doigts. Suivi de Peter, Pulkas avance dans un long couloir en disant que c’est comme un portemanteau. Il aperçoit devant lui un agent de quai sur un rebord qui lui demande ce qu’il fait là : l’express de 16h43 va arriver ! Il souffle dans son sifflet, mais l’attention de Pulkas est accaparée par le sang sur sa main. Il faut qu’il se ressaisisse.


Le lecteur entame ce tome, très curieux de savoir comment les différentes pièces du puzzle vont s’assembler, ce qu’il va advenir des différents personnages, tout en ayant conscience que les deux principaux protagonistes en réchapperont probablement. Quel sera le sort du livre de Toth ? Du clown blanc ? Seth reviendra-t-il sur Terre ? Les auteurs mènent à bien leur intrigue et répondent à chacune de ces questions et aux autres apparues dans les tomes précédents, concluant ainsi cette première enquête de Fox. La fibre mythologique égyptienne prend le dessus. Les personnages se trouvent tous en Égypte, et le lecteur assiste à la découverte de la chambre du Gardien, également dans un site archéologique égyptien à Qubbet el-Hawa face à Assouan. Les représentations des sites archéologiques, des hiéroglyphes et des habitants vont au-delà de quelques accessoires génériques et en toc. Le crâne lui-même présente des caractéristiques qui le rendent unique : le haut front, la forme des orbites, l’état de la dentition. Puis le lecteur peut voir l’entrée de la fouille à flanc de montagne : des étais et une lanterne qui lui font tout de suite penser aux étais de la mine dans la séquence d’ouverture du premier tome. La chambre du gardien présente donc une fresque de grande dimension, des hiéroglyphes disposés en colonne qui ressemblent à quelque chose, le trône de la momie avec une statue de hyène de part et d’autre, des ossements humains au sol.



Ainsi l’artiste donne à voir des endroits particuliers au lecteur : la ville d’Assouan avec son minaret, le bel hôtel de style colonial avec les felouques sur le fleuve en contrebas, les vêtements locaux des figurants, le temple enseveli à Philae avec ses bas-reliefs, la statue monumentale d’Isis, le souk, la danseuse du ventre, les palmiers sur la rive du fleuve, le sarcophage avec sa momie toute fraîche (pas encore morte même), etc. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans ces lieux consciencieusement décrit. Les personnages se meuvent en fonction des caractéristiques de l’endroit où ils se trouvent : la descente précautionneuse des marches d’escalier avec la lanterne à la main pour Peter et Pulkas, le lent examen de l’épave d’avion de chasse dans le désert, les passagers accoudés au bastingage du bateau à moteur sur le Nil, la marche lente et pesante d’Allan Fox dans son scaphandre, son combat malhabile contre un crocodile sous les flots, le moment de calme sur la rive du Nil, l’escalier de fortune taillé dans la roche de la paroi d’un immense caverne, etc. Le travail du coloriste est remarquable, du naturalisme tirant parfois vers la mise en avant d’une teinte, ou d’un arrangement de couleurs pour créer une ambiance lumineuse. Il effectue un travail minutieux pour faire ressortir chaque détail de toutes les cases, pour souligner discrètement le relief d’une surface ou d’un matériau. Le glissement vers l’expressionnisme quand les eaux du Nil commencent à tirer vers le brun rouge.


Le lecteur éprouve la sensation d’un hommage le temps d’une case, aux influences qui nourrissent ce récit. Par exemple : le visage très épuré d’Adrianna Puckett avec l’ombre portée de son chapeau en plein désert en planche neuf évoquant une femme fatale du cinéma, le scaphandre avec ses tuyaux d’alimentation d’air sous l’eau évoquant Tintin, les murs magnifiquement ouvragés des chambres souterraines monumentales évoquant Le mystère de la grande pyramide, etc. Les auteurs savent faire leurs les conventions de différents récits d’aventure, pour réaliser une œuvre personnelle qui leur est propre. À commencer par le héros Allan Fox. Comme dans les tomes précédents, son rôle est plus limité que celui du personnage courageux et providentiel, dont chaque intervention mettrait en avant son courage et la résolution de conflits ou d’énigme grâce à sa simple présence, ou par ses capacités remarquables. De fait, Allan Fox apparaît dans vingt-huit pages, soit un peu plus que la moitié. Ensuite, il est sauvé à plusieurs reprises par d’autres personnages, comme le dieu Bès et une adolescente. Prise en otage par Lord Calder, Edith se sort par elle-même de cette situation, sans l’aide de Fox. Dans l’affrontement final, il subit les circonstances, sans reprendre le dessus. Les hommages à des séries d’aventure apparaissent avec évidence, et en même temps la victoire est atteinte avec une participation réduite du personnage principal.



Tout en savourant des visuels d’une grande richesse (la façade de l’hôtel Le Cataract, le temple englouti, la danseuse du ventre, les tapis, l’ameublement de cette salle, le bazar dans l’échoppe d’Ardath Bey, les symboles ésotériques en fond de case quand Fox lit le livre de Toth, etc.), le lecteur voit se dérouler cette folle entreprise de permettre à Seth de revenir sur Terre. Il découvre la motivation du responsable de ces actions, relevant à la fois du récit de genre, d’une ambition aussi vieille que l’humanité, et d’une motivation puissante. Il voit comment des êtres humains essayent de manipuler pour leur profit, des forces qui les dépassent en entendement. Il constate à quel point chaque individu doit payer un lourd tribut qu’il soit responsable de ces actions ou qu’il en soit la victime. Le scénariste met en scène dans d’autres configurations, plusieurs des leitmotivs qu’il a installés dans les tomes précédents : la formule Raïs el Djemat, le groupe de babouins féroces, l’apparition de la déesse Isis, l’intervention du dieu Bès. Il semble même donner l’impression de disposer de trop de matière narrative à certains moments. Le lecteur est pris de court par le sort d’Adrianna Puckett qui semble n’avoir pas eu l’occasion de révéler tout son potentiel. Le fourmillement de scarabées rappelle l’avertissement à Allan Fox au début du tome deux, mais sans réelle corrélation ou lien de cause à effet. Le personnage du Pénitent reste bien mystérieux, comme sous-exploité lui aussi. Le clown blanc fait une dernière apparition, brève et quelque peu frustrante.


Le lecteur découvre avec plaisir le dénouement de cette première saison. Jean-François Charles semble avoir progressé de tome en tome. Il prend un plaisir évident à intégrer de discrets hommages à des références du cinéma d’aventures égyptiennes, avec des paysages d’une belle consistance, et des personnages à la séduction sophistiquée. Le scénario arrive à la phase attendue : la tentative de résurrection du dieu rouge, tout en s’appropriant les conventions de genre et en les changeant. Une belle aventure.



jeudi 23 mai 2024

Fox, tome 3 : Raïs el Djemat

C’est fou, d’ailleurs, ce que les hommes ne peuvent pas savoir.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 2 : Le miroir de vérité (1992). Sa première édition date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Un vent de sable se lève sur les trois pyramides du plateau de Gizeh, assombrissant le ciel, les silhouettes triangulaires évoquent alors celles de terrils. Dans une ville minière, dans le café Colombophile, le commissaire Bolen est attablé avec Allan Rupert Fox, et il essaye de faire le point sur la situation. Il récapitule car lui, il n’a jamais mis les pieds en Égypte ! Alors, tous ces dieux, ces singes hurleurs, cette femme en noir, cette éruption sur l’île… Ouff ! C’est beaucoup pour un homme qui n’a jamais été plus loin que Bouy-les-Piéton. Il reprend ses fiches et suggère à Fox de l’interrompre s’il se trompe. Edith… Son amie … Si Fox part en Égypte, c’est principalement pour la retrouver. Elle et le criminel qui l’a enlevée… Le clown blanc… Enfin celui qui se cache derrière ce masque. Fox mène son enquête, aidé en cela par le conservateur du musée du Caire qui lui apprend ce qu’est réellement ce livre maudit dont l’Américain parle depuis le début, le livre de Toth. Voilà ! Livre dont la science n’est réservée qu’à quelques initiés, ceux qui ont franchi l’épreuve du Ank… Du Ank… Que c’est compliqué ! du Ank-En-Maat, l’épreuve de vérité ! Il semble que le clown blanc ait relâché son amie… Mais non sans lui avoir fait subir cette épreuve…



Allan Fox continue : il récupère Edith, mais elle est malade, elle a des visions, elle perd connaissance. Elle est soignée par le médecin de Lord Calder, un collectionneur richissime et excentrique qui vit sur une île face à la vallée des Rois et qui prétend posséder la copie du Livre maudit. Aussi il décide de se rendre à l’île aux Bananes avec Edith. En route, ils se font attaquer par des singes sauvages, puis ils tombent sur Adrianna Puckett. La conversation est interrompue par un mineur de type costaud qui interpelle Fox en lui disant que depuis qu’ils l’ont retrouvé dans une mine, plus rien ne va ici. Il lui intime de dégager, ils ne veulent plus de lui ici. Fox ne faisant pas d’effort, il prend à témoin les autres clients. L’Américain se lève et pointe du doigt la chope de bière tenue par son interlocuteur : le liquide se change en sang, et il en va de même pour la boisson de tous les autres clients. Le commissaire et lui se lèvent et sortent dehors. Une fois dehors, Bolen veut savoir ce qui s’est passé : Fox répond qu’il lui a suffi de penser à une formule, à savoir Raïs el Djemat. Il reprend son récit : Bayla, l’assistant du professeur Hephraïm de l’université du Caire, va se présenter à Adrianna Puckett, en train de prendre le soleil sur un transat sur la plage privée de l’île de Lord Calder. Il est venu lui transmettre l’invitation du propriétaire à se joindre à eux, pour visiter les caves.


Les auteurs continuent de mettre en œuvre des conventions de genre évoquant les récits d’aventure et d’exploration de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Cela commence avec l’utilisation du narrateur qui raconte son histoire, fixant ainsi le temps présent du récit, après coup. Les deux premières cases introduisent l’exotisme d’un pays mal connu, avec l’une des sept merveilles du monde : la pyramide de Khéops à Memphis. La situation relève du colonialisme : les blancs se sentent chez eux, ce pays leur offrant tous les mystères d’un terrain d’aventure, avec des ruines n’ayant pas livré tous leurs secrets, vestiges d’un passé inconnu. Les autochtones occupent essentiellement des places subalternes dans la société, et les hommes portent ce curieux couvre-chef, un fez rouge, en feutre, en forme de cône tronqué. L’artiste les représente comme les autres personnages, sans moquerie ou condescendance, mettant en avant leur bravoure sur le même plan que celle des personnages principaux. Les auteurs mettent à profit la mythologie de l’Égypte antique, entre tourisme bien renseigné pour les ruines, et utilisation pratique pour Bès ou pour un sarcophage réduit en poussière, sans aller au-delà de l’artifice narratif, sans développer une analyse culturelle ou historique sur ces éléments. Ils mettent en scène les hommes comme des archétypes de héros ou d’antagonistes, valeureux ou fourbes, tout comme les personnages féminins, entre Edith courageuse et souvent victime habillée de blanc, et Adrianna Puckett manipulatrice et cruelle, habillée de noir.



Tranquillement, les auteurs commencent par rappeler au lecteur les événements passés : la première scène dans la ville minière pour remettre en tête que c’est ici que le récit a commencé dans le premier tome, avec une belle vue en perspective de la rue principale, de la façade du café, de l’entrée du cinéma où passe le film La légion du désert (titre fictif, évoquant celui de La légion du Sahara, 1953) avec Alan Ladd (1913-1964, acteur bien réel), comme un hommage à ces films d’action, et également une indication de la source d’inspiration des auteurs. Il suffit de constater la similarité de prénom entre l’acteur et le héros Allan Fox. Puis vient la scène où l’étranger est pris à parti par les habitants qui estiment qu’il apporte le malheur, avec les affiches publicitaires d’époque accrochées aux murs. À partir de la planche six, retour à l’exotisme de l’Égypte, le soleil, le sable, une résidence luxueuse, avec ses caves dont le lecteur peut apprécier la fraîcheur avec des murs maçonnés en brique, à l’abri du soleil. Puis les personnages partent à la découverte de la vallée des Rois : le soleil devient implacable, le sable est partout. Le soir, ils se rendent à la réception donnée par Lord Calder sur son immense bateau : la fraîcheur de la nuit, les mondanités, une surprise dans une cabine, une autre dans la cale. Et enfin une deuxième séquence dans le désert avec une panne de voiture au milieu du sable à perte de vue, une troupe de bédouins à dos de dromadaire, et l’attaque d’un avion de chasse qualifié de vieux souvenir de Rommel par Timothy Puckett. Les auteurs maîtrisent les ressorts de ce type d’aventure.


La narration visuelle fait la différence avec une suite d’images génériques au kilomètre. En surface, l’artiste et le coloriste reproduisent les conventions visuelles du genre : des hommes élancés et élégants, des femmes tout aussi élancées à la coiffure impeccable, disposant de robes splendides à volonté (la robe noire fourreau d’Adrianna, le bustier blanc d’Edith, etc.), la représentation respectueuse des ruines, les accessoires d’époque, avec un détourage réalisé par un trait encré net et discrètement élégant. À la lecture, la narration visuelle révèle ses richesses : la maîtrise des conventions de genre évoquée précédemment, ainsi que des moments de genre. Le lecteur sourit en voyant l’air dépité et effrayé des mineurs constatant la bière changée en sang dans leur chope, le coloriste faisant basculer l’ambiance du jaune doré de la lumière artificielle, à un gris sinistre reflétant l’état d’esprit des hommes. La séquence du bain de soleil donne envie au lecteur de s’installer lui aussi dans un fauteuil pour se laisser chauffer par les rayons du soleil, avec une petite table pour poser son sac et son livre, la demeure en arrière-plan, de petits bateaux amarrés et un sur le Nil, l’ombre des palmiers. Il profiterait bien également de l’ombre de la longue terrasse du rez-de-chaussée, ou encore des cocktails sur le pont du navire. Il constate que le dessinateur représente les hiéroglyphes en bas-relief sur les colonnes, avec précision. Il sourit d’aise en assistant à l’attaque en piqué du Stuka sur la caravane : une scène avec une prise de vue bien conçue, permettant de croire à l’attaque, au déplacement des hommes à dos de dromadaire, à l’acte de bravoure d’Allan Fox pour contre-attaquer.



Le lecteur se rend compte que l’artiste bénéficie d’une intrigue qui elle fait la différence avec un enchaînement mécanique de rebondissements. Certes, l’identité réelle du clown blanc est éventée par le lecteur dès le tome précédent, et sa révélation dans ce tome tient de la simple confirmation. Les deux héros, Edith et Allan Fox, continuent de s’enfoncer plus profondément dans le désert égyptien, et dans les mystères. Dans le même temps, Fox ne conquiert pas les victoires à grands coups de poing ou de tirs d’arme à feu d’une précision extraordinaire. En fait, il n’y a que dans le désert qu’il accomplit un exploit physique véritable, pour le reste il subit les événements, étant le jouet de ses ennemis (Lord Calder, les Puckett), et d’une entité surnaturelle (Bès) qui le prévient mais sans lui donner d’information concrète. Par comparaison, Edith semble plus avancée, en particulier parce qu’elle a été initiée, et parce qu’elle perçoit une partie des forces surnaturelles à l’œuvre. Finalement, Adrianna Puckett apparaît comme le personnage menant le mieux sa barque : elle sait utiliser son physique parfait pour manipuler les hommes, elle exerce une emprise sur son frère, elle parle d’égale à égal à Lord Calder, elle assassine un homme sans se salir les mains, une vraie femme fatale à l’opposée d’une potiche décorative ou d’une faire-valoir prête à succomber au charme du héros viril. Seul le Pénitent, personnage masqué, apparaît ayant un même niveau de maîtrise qu’elle.


Le charme de cette aventure à l’ancienne est indéniable, à la fois par la facture du récit, à la fois par la maîtrise avec laquelle les créateurs utilisent les conventions de genre. De prime abord, le récit donne l’impression d’une intrigue classique calquée sur un modèle datant de plus de cent ans. À la lecture, l’attention portée à la narration visuelle projette le lecteur dans chaque endroit, côtoyant des personnages plus développés qu’il n’y paraît. L’intrigue suit un schéma en apparence très classique, entre progression linéaire, mystères qui s’épaississent et exotisme bon marché, dans le fond le héros s’avère être à la traîne, alors que l’héroïne fait preuve de plus de courage par la force des choses, et que la femme fatale maîtrise mieux la situation.



jeudi 9 mai 2024

Fox, tome 2 : Le miroir de vérité

Ce que l’on croit peut effacer ce que l’on voit.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 1 : Le Livre maudit (1991). Sa première édition date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Dans les années 1950, Allan Rupert Fox vient d’arriver au Caire. Il découvre la ville en compagnie de Bayla, son guide. Celui-ci s’écrie : Attention ! Il explique à l’américain qu’il marche trop vite. Il ne faut pas : il va écraser ces malheureux scarabées. Il comprend bien que Fox se dise que s’il fallait éviter tous les insectes qui courent sol on n’avancerait plus. Il reconnaît que c’est assez juste en soi. Il lui recommande cependant d’éviter les scarabées dans la mesure du possible, car à Héliopolis ils furent tenus pour la manifestation du dieu Khépri, le soleil levant en personne. Il ajoute : autant ne pas froisser la susceptibilité des divinités qui gouvernent les humains. Soudain, un klaxon se fait entendre en continu. Une voiture est arrêtée en pleine rue, son conducteur en est descendu et il moleste un vieil homme à terre avec sa canne, parce que son âne est couché au sol et l’empêche de passer. La jeune nièce du vieil homme essaye de s’interposer, mais elle est trop petite pour retenir les coups de l’Anglais qui s’apprête à la corriger sévèrement parce qu’elle a osé porter la main sur un blanc. Alors que son bras s’apprête à s’abattre, il est arrêté par une poigne solide.



Allan Fox s’interpose et empêche Timothy Puckett de continuer à s’en prendre au vieil oncle et à sa nièce. Le klaxon continue de retentir en continu. Allan Fox fait quelques pas pour s’éloigner en tournant le dos au conducteur qui en profite pour essayer de le frapper. Fox l’empoigne et le colle fortement contre le capot de la voiture : Puckett perd conscience et le klaxon s’arrête d’un coup. Une élégante femme dans une robe noire chic et serrée descend de la voiture et félicite Fox : l’avertisseur est enfin stoppé, même si la méthode est un peu brutale, et son frère Timothy a tendance à se laisser emporter par sa colère, ce qui fait que sa conduite devient alors indigne d’un vrai gentleman. Enfin, l’âne se relève et dégage la voie. Fox prend congé d’Adrianna Puckett, et repart avec Bayla. La fillette vient le remercier quelques ruelles plus loin : elle ne l’oubliera pas. Ils arrivent enfin à leur destination : la boutique d’Atoumnah. Quand ils pénètrent, ils découvrent une vingtaine de babouins qui ont tout saccagé, et qui ont mis à mort le marchand Atoumnah. Dérangés dans leur saccage, les singes s’en prennent à Fox et à Bayla. Soudain une injonction retentit : Raïs el djemat !! Les singes s’arrêtent net, puis ils sortent de la boutique et se dispersent dans les rues du souk. Bayla et Fox remarquent une inscription en lettres de sang sur le mur : Khmounou. C’est le nom égyptien de Hermopolis.


L’influence Indiana Jones se confirme dans ce deuxième tome : le mystère des pyramides, Héphraïm, un professeur de l’université du Caire qui évoque la légende d’Osiris, Isis et Seth, avec le dieu Bès pour faire bonne mesure, les pyramides du plateau de Gizeh (Khéops, Khéphren et Mykérinos), les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III, près de la Vallée des Rois à Louxor, un trajet en voiture le long du Nil, une traversée en felouque, un passage par le site archéologique de Karnak, avec de très belles cases pour chacun de ces sites touristiques, en reproduisant avec fidélité la végétation locale. La pauvre Edith doit même affronter un groupe de cobras dans des ruines, avec la même terreur que Henry Walton Jones. Certes, personne ne s’exclame : Par Horus demeure !, et pour autant il n’y a pas à s’y tromper : en planche vingt-sept, Allan Rupert Fox est en train de lire en marchant dans une grande salle de l’université du Caire et il heurte de plein fouet un autre individu qui lui aussi lit en marchant, la pipe au bec, une barbe et des cheveux châtain-roux qui s’exclame By Jove ! Le professeur Philip Mortimer, personnage créé en 1950 par Edgard Félix Pierre Jacobs (1904-1987), échange quelques phrases sèches et discourtoises avec ce malotru d’Américain qui l’a heurté. Le lecteur relève également quelques situations qui peuvent lui évoquer Le temple du soleil (1949) et l’aide que Zorrino apporte au héros.



Le scénariste fait le nécessaire pour nourrir son intrigue au-delà des clins d’œil à la littérature de genre, qu’elle soit sous la forme de roman, de bande dessinée ou de film. Le héros est à la recherche d’un mystérieux Livre maudit aux propriétés étranges et mal définies. Il voyage à l’étranger, avec ses particularités rendues plus exotiques par le fait que le récit se déroule dans le passé. Il met à profit les sites archéologiques, sachant qu’il peut compter sur l’artiste pour les représenter fidèlement et en tirer parti pour la mise en scène, par exemple la progression hasardeuse d’Edith dans la pyramide, ou son vagabondage dans le temple Karnak. Il met en valeur des vestiges comme témoin d’une culture oubliée : les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III ou celle d’un babouin géant au milieu du désert (renvoyant directement à la mise à mort grotesque d’Atoumnah), les dessins rendant bien compte des dimensions, de l’usure du temps, de la texture de la pierre. Le personnage principal a droit à l’évocation d’un récit mythologique par un sachant local : le scénariste utilise de manière personnelle et assez superficielle le mythe d’Osiris, en aménageant les sources des textes des pyramides, des textes des sarcophages et du Livre des Morts.


Le scénariste ajoute dans la recette un soupçon de surnaturel : le comportement inexpliqué des babouins, l’absence de conséquence de la morsure du cobra sur Edith, et une deuxième attaque de babouins. Jean-François Charles dose ses traits d’encrage entre des lignes discrètement irrégulières pour apporter plus d’aspérité et de relief, aux personnages comme aux décors, et des lignes plus nettes et propres s’approchant de la ligne claire, par exemple lors de la rencontre irritante avec Mortimer. Il s’investit pour donner à voir chaque lieu. Ça commence par les rues du Caire dans un quartier populaire, avec des marchands de rue, sans aller jusqu’à la densité d’un souk, les façades conformes à l’architecture de la ville, et les étals provisoires. En planche six, une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur montre les toits de la ville et les tours élancées. L’encrage se fait plus appuyé avec des aplats de noir aux formes irrégulières pour la progression difficile d’Edith à la lueur de la torche dans la pyramide. Les traits deviennent plus fins et net pour la séquence dans l’université. L’artiste combine ces deux approches pour la déambulation dans le site de Karnak, entre la lumière crue de l’extérieur et les aspérités de la pierre. Il joue également de la densité de noir dans les cases pour accentuer l’horreur des attaques de babouins.



Comme dans le tome un, Allan Fox apparaît comme un bel homme à la chevelure argentée, athlétique sans être musculeux. Il intervient sans hésitation pour faire cesser les coups de Timothy Pluckett sur le vieil homme et sa jeune nièce, sans grand risque car il est évident qu’il a le dessus physiquement. Il en va différemment lors des deux attaques des babouins qui ont l’avantage du nombre et de la sauvagerie.il peut apparaître un peu impulsif : sa façon de percuter une voiture sur un bac pour avoir de la place, ou même dans sa relation charnelle avec Edith, évidente mais aussi immédiate. Il apparaît un peu dépassé par les aspects culturels ou historiques : pendant les explications du professeur Héphraïm, lors de sa rencontre avec Mortimer. Il se montre à nouveau incapable de protéger efficacement Edith. Le rôle de cette dernière dépasse celui de la victime, de la demoiselle en détresse à sauver par le fort et beau héros. En fait, elle se trouve entre les deux : mordue par un cobra, lapidée par des mineurs, et dans le même temps elle prend régulièrement l’initiative, pour sortir de la pyramide, dans sa relation avec Allan, pour rechercher la Princesse. Ces deux principaux personnages dépassent les conventions basiques des héros, tout en en conservant plusieurs traits. Ils acquièrent un minimum d’épaisseur, sans pour autant devenir pleinement incarnés. Côté ennemis, le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la beauté d’Adrianna Pluckett, magnifique dans sa robe noire moulante, légèrement hautaine vis-à-vis de Fox, avec une assurance de dominatrice. À ses côtés, son frère Timothy est inexistant, tout juste bon à servir de ressort comique en se faisant assommer. Le clown blanc est cantonné à un rôle d’observateur à distance, toujours aussi décalé comme Pierrot maléfique. Et le Pénitent remplit parfaitement son rôle d’artifice narratif : intervenant pour aider au sauvetage d’Edith, parlant de manière énigmatique pour délivrer le juste nécessaire d’informations à Allan Fox afin qu’il puisse aller de l’avant.


Les auteurs racontent un nouveau chapitre dans leur série B, mettant à profit les conventions de genre attendues (mystère d’un pays exotique, mythologie de surface, héros valeureux, McGuffin en forme de Livre maudit, course-poursuite, méchant mystérieux, etc.). La narration visuelle apporte une consistance parfaite aux décors exotiques, une prestance réelle aux personnages, une narration variée et divertissante. L’intrigue progresse avec un ratio équilibré entre révélations, nouveaux mystères, dangers et moments de bravoure. Le lecteur est satisfait de s’être embarqué dans cette aventure. Une bonne série B.



jeudi 25 avril 2024

Fox T01 Le Livre maudit

Et puis sait-on jamais ?


Ce tome est le premier d’une heptalogie, une série indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1991. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Quelque part dans une exploitation minière, avec des terrils, un hiver enneigé, de nuit, il se produit une grande explosion. Les habitants de la petite ville s’arrêtent tous au beau milieu de leur occupation, y compris ceux dans la rue et ils voient une colonne de fumée noire s’élever au-dessus de l’accès d’un puits. La sirène d’alarme se met à hurler. L’ingénieur responsable se précipite devant la cage pour voir l’équipe qui remonte du fonds. Il s’adresse au chef Porion et lui demande ce qui se passe. Le chef mineur répond que personne ne sait, voilà seulement les équipes qui remontent, et il interroge Casimir. Ce dernier indique qu’ils ont eu chaud, ils ont été drôlement secoués. Il ajoute : C’est pas normal ce qui s’est passé là, c’est pas un coup de grisou, ça ! En bas, ils ont entendu un grand rire, juste avant l’explosion, un rire de dément. Comme si la folie s’était introduite dans la galerie… Au fond de ladite galerie, derrière un éboulement, un homme avec un foulard devant le visage se félicite : il a réussi ! Personne n’a pu l’arrêter, même pas eux, les sorciers et les charlatans, qui le guettent depuis des siècles. Ils vont chercher à le retrouver, mais il sera trop tard. Son corps se recomposera devant ses yeux, et il sera le dépositaire de ses secrets. Il faut qu’il tienne. Mais il y a cette étrange faiblesse qui le reprend. L’homme masqué perd connaissance.



Dans les bureaux de l’entreprise, le mineur continue ses explications : ils travaillaient au fond du puits 24 et ils venaient tout juste de couper une veine quand, tout à coup, il y a eu cette détonation. Les boisages ont commencé à vibrer. Ils n’ont eu que le temps de se jeter dans la cage et de tirer la sonnette. Tout s’est écroulé derrière eux. Pourtant ils avaient pris toutes leurs précautions. L’ingénieur réfléchit à voix haute : il n’y avait pas de dynamitage prévu dans ce coin-là, il ne comprend pas ce qui a pu se produire. Il reste à attendre que les équipes de secours remontent. Au fond de la mine, trois mineurs fouillent les décombres : ils ont la surprise de voir arriver un homme titubant, parlant en anglais et évoquant la similitude avec un portemanteau, deux sens tassés dans un seul monde. L’homme est emmené à l’infirmerie et allongé dans un lit. L’ingénieur vient lui rendre visite. L’infirmière lui commente son état : des contusions, quelques ecchymoses, rien de bien grave au plan physique, du moins. Par ailleurs, il semble profondément choqué. Les soignants lui ont donné un sédatif, mais il continue de s’agiter, et la fièvre ne cesse de monter. L’ingénieur n’y comprend plus rien : que faisait un Anglais au fond de la mine ?


Une bande dessinée d’aventure, utilisant des conventions de genre au premier degré, en tout connaissance de cause. Les auteurs commencent par une situation dramatique qui est le fruit d’une histoire qu’ils vont révéler dans leur récit. Un bel homme fort et discrètement exotique : il est américain. Par le passé, il fut un pilote de chasse dans l’armée, pendant la seconde guerre mondiale, avec un attachement pour la France. Une belle jeune femme mince et séduisante lui tombe dans les bras, après quelques hésitations quand même. Il chevauche une belle moto avec une grosse cylindrée. Un autre personnage mystérieux, le visage masqué par un foulard et un casque, affublé d’un surnom (le Pénitent) à propos duquel on ne sait rien. Des phénomènes surnaturels : un mystérieux (aussi) livre qui brûle lorsqu’une personne s’en empare si elle n’y a pas été autorisée. Une connexion avec les pyramides égyptiennes. Cela fait déjà une bonne dose d’ingrédients typés Aventure, avec un soupçon de fantastique, et du mystère bien sûr. S’il ne connaît que la suite de la carrière de Jean-François Charles, le lecteur peut être surpris par des dessins sur la base de contour avec un trait encré, et pas en couleur directe comme il en fera sa marque de fabrique par la suite. Il se situe lui aussi dans le registre de l’aventure, avec des dessins dans un registre descriptif, plutôt réaliste, avec des expressions de visage très discrètement exagérées.



D’un autre côté, il n’y a aucune raison pour que le lecteur boude son plaisir dans cette aventure premier degré. En fait, le scénariste fait plus que le minimum syndical : il nourrit son récit avec de nombreux éléments qui le rendent spécifique. Certes, Allan Rupert Fox jouit du prestige du héros au physique avantageux, sans peur, et dans le même temps il s’est lassé de la guerre, sa personnalité présente des aspérités, il s’assure du consentement de la dame. Celle-ci, Edith, sait très bien ce qu’elle fait, et elle n’endosse le rôle probable de demoiselle en détresse que dans les toutes dernières pages. L’intrigue démarre dans un lieu inhabituel, une mine, et de nombreuses scènes se déroulent à la campagne. Les personnes sortent des stéréotypes attendus : le commissaire divisionnaire Bolen de B.S.R. (Brigade de Surveillance et de Recherche de la gendarmerie) pose des questions intelligentes et pertinentes, l’ingénieur responsable de la mine est respectueux des mineurs et les écoute, le rôle du mystérieux personnage masqué sort de l’archétype du méchant au rire de dément. À la rigueur, seul Vincent Daudier (1928-1938) reste conforme au modèle simpliste de chercheur maudit, victime de ses recherches. À plusieurs reprises, le lecteur relève un élément original et surprenant : Fox tapant ses mémoires à l’ombre d’un arbre dans le jardin, Romuald, un clochard sous un pont de Paris, ayant lu Miroir historial de Vincent de Beauvais, Paroles de Prévert, La méthode curative des playes et fractures de la teste humaine d’Amboise Paré, L’amour des homonymes de Desnos, la présence d’un mandrill, ou encore l’intervention d’un étrange clown blanc.


Le lecteur (re)découvre les dessins encrés de Jean-François Charles et leur richesse. Lui aussi intègre des éléments originaux donnant plus de saveur au récit. Pour commencer, il ne mégotte pas sur les détails descriptifs pour donner à voir au lecteur les personnages et les lieux. Chaque protagoniste dispose d’une tenue vestimentaire particulière : le costume-cravate pour l’ingénieur, les uniformes pour les mineurs, le complet veston avec nœud papillon pour le commissaire divisionnaire, les différentes robes d’été d’Edith, le galurin méchamment cabossé pour le clodo Romuald, la tenue d’aviateur pour le Pénitent, le beau costume de scène pour le clown blanc. Dès la première page, le lecteur apprécie le soin apporté aux décors et aux paysages. L’exploitation minière avec ses hautes cheminées, ses bâtiments en brique, la cage de l’ascenseur et la machinerie, les longues galeries et les tuyaux qui y courent, les éboulis dans les galeries, la mise en couleurs nuancée. La présentation de la petite maison abritant la pension dans laquelle Allan Fox va séjourner : la grille en fer forgé, le jardin bien entretenu avec ses arbres, ses haies, ses bancs, les volets et la toiture, tout cela donne également envie au lecteur d’y passer quelques jours de repos réparateur, au calme. La balade en moto sur les routes de campagne apporte une autre forme de détente, le plaisir de sentir le vent, les ombrages des arbres, la douceur des étendues herbeuses. La séquence à Paris apparaît exotique : le quai de Seine avec les feuilles mortes, l’étonnante vue en hauteur d’une rue de Montmartre, et les cabanes de fortune dans un terrain vague. Un peu plus tard, Allan et Edith passent une nuit dans une auberge en bord de canal : en planche trente-sept, une très belle représentation de cette construction à un étage, avec le cours d’eau en premier plan, un bateau amarré, un pont métallique avec la structure pour le lever afin de laisser passer les bateaux, la ligne d’arbres en arrière-plan, une évocation parfaite de ce type de paysage.



Le lecteur se laisse séduire sûrement et lentement par cette histoire à l’ambiance particulière. Il fait la découverte de l’existence d’un livre maudit qui brûle ceux qui veulent se l’approprier indûment. La mise en scène se révèle insuffisante pour y voir une métaphore sur l’appropriation d’un savoir interdit. Ce livre qui, en quelque sorte, avait inclus Edith & Allan de force dans sa tragique destinée…Le héros a beau se montrer courageux, il semble patauger du début à la fin, sans réussir à accomplir d’exploit, sans parvenir à prévenir les catastrophes. Il relève une phrase à propos du Pénitent : c’est ainsi qu’on appelait les repris de justice chargés d’enflammer le grisou avant l’arrivée des mineurs, un étrange rapprochement qui en dit peut-être long. Il reste coi devant la méthode de suicide choisie par Romuald, à l’aide d’une perceuse. Arrivé à la fin, il sent qu’il est bien accroché par l’intrigue et la narration.


Une aventure à l’ancienne, avec un beau héro américain, une belle pépée, et un mystère surnaturel vaguement horrifique ? Il y a de cela, et en même temps l’investissement de l’artiste dans la description, la palette de couleurs soignée et nuancée, ainsi que des éléments originaux placent ce premier tome au-dessus de la mêlée, en termes de saveurs originales, séduisant ainsi le lecteur qui en redemande.



mercredi 13 décembre 2023

Au bonheur des dames T04 La dame des sables

Et avec un peu de chance pas l’ombre d’une ménopause avant huit à dix siècles.


Ce tome est le dernier à ce jour (2023) consacré au personnage d’Antoine Aubert / Johanna. Sa première édition date de 2005. Il a été réalisé par François Walthéry, avec l’aide de Bruno di Sano, et un scénario de Mythic (Jean-Claude Smit-le-Bénédicte). Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série se compose de quatre albums : Une femme dans la peau (2000) par Walthéry, Georges van Linthout et Fritax, Dans la peau d’une femme (2001), Au malheur des dames (2002), Johanna la dame des sables (2005), ces trois derniers ayant été réalisés par Walthéry, di Sano et Mythic. Ces quatre albums ont fait l’objet d’une intégrale intitulée Au bonheur des dames (2023).


Quelque part dans le désert égyptien, les heures ont passé. Johanna chevauche toujours à dos de dromadaire derrière son mystérieux bienfaiteur voilé, le colonel Max, qui l’a sauvé des griffes de Gert et Gurd dans le souk cairote. Elle commence à éprouver le mal de mer, et son guide lui indique qu’ils arriveront à leur destination à la tombée du jour, que leur lieu de repos sera plutôt spartiate et qu’il faudra attendre demain pour pouvoir bénéficier d’un bain parfumé aux herbes et d’un bon massage aux huiles essentielles. Au même moment, à des milliers de kilomètres de là, au bord du Potomac dans une salle de surveillance, monsieur Grant et sa secrétaire Maud observent un écran de surveillance, avec des civils au pupitre, et des militaires gradés sur la coursive. Ils veulent savoir où en est Target One. Réponse d’un opérateur : elle approche du contrefort rocheux, pour l’instant tout se passe comme prévu. Grant espère que cela va durer car les membres de la commission gouvernementale ont investi des fonds considérables. Un homme en civil le sourire aux lèvres intervient pour lui conseiller de penser plutôt à ce que l’entreprise risque de leur rapporter. Il possède déjà une liste de gens intéressés longue comme le bras. Il leur suffit juste de court-circuiter intelligemment le projet.



Johanna et son guide sont arrivés à une base dans le désert, avec des tentes militaires et un hélicoptère en attente. Il lui indique qu’elle a de la chance d’avoir une tente individuelle. Il ajoute : départ à l’aube, et il lui sera servi un thé à la menthe accompagné de dattes fraîches, une fois qu’elle aura pris place à bord de l’hélicoptère. Une fois le colonel Max sorti de la tente, elle mange le repas préparé sur une table basse. Elle remarque qu’elle est épiée par un voyeur, et elle décide de lui en donner pour son argent, en se déshabillant lentement. Puis elle va prendre un bain dans le petit bassin derrière sa tente. Le colonel Max n’a pas perdu une miette du spectacle. Il s’éloigne, mais il est pris de vertige, trébuche et tombe à genou, face contre terre. La crise passe et il se redresse. À la nuit tombée, alors que tout le monde dort, un petit groupe d’individus masqués attaquent. Ils neutralisent les sentinelles, une à une. L’un d’eux s’introduit dans la tente de Johanna et tente de la neutraliser. Elle se défend, mais est assommée par derrière, par un second attaquant.


C’est reparti pour une nouvelle aventure d’Antoine Aubert, enfin Johanna, enfin Isabelle, enfin c’est compliqué (non en réalité, c’est très simple). À la fin du tome précédent, elle fuyait à dos de dromadaire, sauvée par le colonel Max, dont ni elle ni le lecteur ne savent quoi que ce soit. Cette fois-ci, le scénariste Mythic opte pour une aventure dans le désert, avec une oasis, une cité troglodyte, et une reine à la tête d’un peuple de femmes utilisant les hommes comme esclaves, sans oublier les services secrets américains, et bien sûr le mystère sur l’identité du colonel Max. Il pioche dans quelques classiques de la littérature d’aventure de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle qu’il cite explicitement : She (1887, Ayesha Celle-qui-doit-être-obéit) de Henry Rider Haggard (1856-1925), et L’Atlantide (1919) de Pierre Benoit (1886-1962). Il mentionne également Jules Verne (1828-1905), Edgar P. Jacobs (1904-1987) qui se sont également inspiré du mythe de l’Atlantide. Il met à profit ces inspirations affichées pour une intrigue entre série Z et série B, qui s’apprécie mieux si elle n'est pas prise au sérieux, ce que semble d’ailleurs faire l’héroïne. Pour autant, l’histoire présente une logique interne solide avec des moments d’action bien conçus, et une dose de merveilleux qui fonctionne, à commencer par cette quasi-immortalité de la reine Salyma, les galeries de mine (ce ne sont pas celles du roi Salomon), et même une inondation. L’intrigue est menée tambour battant, avec une densité étonnante.



Ces aventures sont relevées par une touche de nudité, comme dans les tomes précédents, essentiellement féminine (les fesses et les seins), dans sept pages sur quarante-six. Ces séquences correspondent soit à un déshabillage, soit à un bain, soit à une relation sexuelle, à chaque fois avec un cadrage un peu éloigné, et une forme de naturel qui fait qu’elles ne dégagent pas de sensation érotique. En outre, la représentation des êtres humains relève d’une bande dessinée tout public, ce qui atténue encore toute forme d’érotisme. D’une certaine manière, le lecteur peut interpréter ces quelques cases de nudité comme l’absence d’hypocrisie de la part des artistes : au lieu de dessiner Natacha (hôtesse de l’air) ou Rubine (policière de Chicago) de manière aguichante mais sans rien montrer, ils représentent Johanna déshabillée, avec le même sourire craquant, et la même bonne humeur devant les imprévus de la vie. Le colonel Max parvient à masquer son visage en conservant un chèche devant le visage en toutes circonstance, ainsi que d’épaisses lunettes de soudeur, dispositif peu réaliste. Les expressions de visage sont souvent légèrement exagérées induisant un effet comique. La mise en scène ou une remarque en passant induisent également un ton humoristique : le mal de mer de Johanna parce que le vaisseau du désert (le dromadaire) tangue trop, le réflexe de Johanna de faire un striptease pour un voyeur anonyme, Max qui se retrouve dans une position avec la bouche pleine de poils de chameau, Johanna disant tout haut qu’elle éprouve la sensation de se retrouver plongée dans un décor dément pour une superproduction de Cécil B. de Mille, la reine Salyma qui vante la cuisine de sa tribu (manger sainement, n’utilisant que de l’engrais naturel pour leurs cultures, les poissons pêchés dans une onde pure et les poulets élevés au grain en totale liberté), le chien empaillé dans la galerie des ex de la reine (elle explique que c’est juste pour rendre hommage à un admirable compagnon de chasse), etc.


Dans le même temps, le scénariste et les artistes racontent ces péripéties au premier degré, sans se moquer de leurs personnages ou de leurs aventures. Comme dans les tomes précédents, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle et ses forces. Les dessinateurs portent une réelle attention aux détails et à la cohérence des environnements : le désert et un scorpion qui passe au premier plan, la salle de surveillance et ses pupitres (même s’ils font un peu daté), les tentes avec leurs piquets et leurs mâts, leurs tapis, les meubles adaptés, le palais et sa salle du trône, la table de la reine et sa vaisselle (réalisée par des artisans locaux), les champs récoltés par les esclaves, les tenues diverses et variées des sujets de Salyma, l’ameublement et la décoration de la chambre de Johanna, les uniformes des soldates allemandes, la salle de la cérémonie, etc. Tout comme le scénariste, les artistes prennent leur métier au sérieux, et ne sacrifient pas la qualité de leur travail, sous prétexte qu’il s’agit d’une série de genre. Tout du long de ces pages, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, avoir l’impression de pouvoir jeter un coup d’œil alentour, observer des êtres humains avec des gestes et des postures adultes.



Si la nudité chronique ne destine pas pour autant cet album à des adultes, ceux-ci pourront trouver leur content dans les références à H. Rider Haggard et Pierre Benoit, ainsi qu’à la version très personnelle et légère du mythe de l’Atlantide, et à des thématiques sous-jacentes. La récupération de projets gouvernementaux par des entreprises capitalistes pour des profits économiques ouvre le bal. La surveillance des citoyens par des services secrets peu soucieux des libertés individuelles. Le fantasme de la vie éternelle. La perspective d’une société matriarcale cachée, et aussi oppressive que celle des hommes, avec ses esclaves. Les passe-droits de l’armée. L’ambition qui peut se manifester soit sous une forme de flatteries éhontées, soit sous forme de machinations mettant en œuvre la force et le crime. Le choix d’une vie de liberté et de plaisir, plutôt que d’endosser des responsabilités. En trame de fond, le lecteur retrouve toute l’ambiguïté sexuelle de Johanna, un homme dans un corps de femme. De la manière la plus naturelle du monde, celui-ci continue de trouver très agréable d’habiter un corps de femme, ayant opté pour des relations saphiques. Le lecteur finit par s’inquiéter pour lui/elle alors qu’il doit s’avancer dans la colonne de feu dont la flamme fait renaître la femme et brûle l’homme. Sans oublier que d’une manière générale, l’histoire présente les relations sexuelles comme étant normale et allant de soi, une partie de plaisir consentie, débarrassée de tout jugement moral, ou de valeur morale.


Un quatrième tome des aventures d’Antoine Aubin dans le corps d’une jeune femme accorte et peu farouche, pour des scènes gentiment coquines, et des péripéties rocambolesques. Une bande dessinée réalisée par de solides artisans, avec un goût pour la série B consistante, tant sur le plan de l’intrigue, que sur celui de la narration visuelle, pour un divertissement agréable, amusant, sans prétention, discrètement provocateur.



lundi 12 juin 2023

Oum Kalthoum: Naissance d'une diva

Qu’est-ce qui explique une telle ferveur ?


Ce tome constitue une biographie tout public de la chanteuse Oum Kalthoum. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Chadia Loueslati pour les dessins, et Nadia Hathroubi-Safsaf pour le scénario. Il se termine avec trois pages consacrées à la présentation de son entourage (Cheikh Aboul al Mohammed, Zakaria Amhmed, Ahmed Mohammed Rami, Sadik Ahmed, Gamal Abdel Nasser, Hassan el Hafnaoui), un arbre généalogique (ses parents, son frère, sa sœur), deux pages recensant les décorations et distinctions reçues à travers le monde arabe par la chanteuse), une page consacrée à une aperçu de sa discographie, une page de bibliographie, expositions et documentaires, huit pages croquis et de recherches graphiques.


Paris, le treize novembre 1967, la journaliste Diane Moulins se rend à un concert à l’Olympia. Elle remonte la longue file de spectateurs, canalisés par des barrières de police, qui attendent pour pouvoir accéder à la salle de spectacle. Elle n’en croit pas ses yeux, du nombre de personnes dans la queue. L’un d’eux lui adresse la parole, surpris qu’elle ne sache pas qui est Oum Kalthoum, car c’est la plus grande chanteuse du monde arabe. L’astre d’Orient, la diva égyptienne. Elle parvient à entrer dans le bâtiment. Elle explique qu’elle est journaliste et qu’elle a été invitée par Bruno Coquatrix. Un monsieur à l’accueil lui indique qu’il va l’en informer. Elle rejoint la salle et s’assoit. Les musiciens en costume entrent en scène. Les applaudissements retentissent, fournis. L’orchestre entame la première chanson, et Oum Kalthoum fait son apparition, rejoignant lentement le micro, son mouchoir à la main. Elle entame la mélopée, et dans les spectateurs sont en extase, en transe même pour certains.



La représentation se termine sous des applaudissements nourris. Quelle performance ! Tenir trois heures sur scène avec seulement trois chansons. Chaque récital est unique. C’est la signature d’une diva. Diane Moulins fait la connaissance de Bruno Coquatrix qui lui confie que la réussite de ce soir n’était pas gagnée d’avance. Il y a trois jours, il n’avait pas vendu la moitié des billets, et aujourd’hui c’est plein à craquer. L’idée de ce spectacle lui a été suggérée par Charles de Gaulle lui-même qui a beaucoup d’admiration pour elle. Alors que la chanteuse sort sous le crépitement des flashs, la journaliste demande au directeur s’il pourrait lui organiser un entretien avec elle avant son départ. Le lendemain, elle pénètre dans la suite de Kalthoum à l’hôtel George V. Elle fait la connaissance de Sadik Ahmed, son imprésario, puis d’Oum Kalthoum elle-même. Tout le monde prend place dans le salon, avec une tasse de thé, et l’entretien peut commencer. À la question sur son succès, la chanteuse répond qu’elle ne triche pas et que les spectateurs le sentent. Elle est à eux totalement à chaque récital. Elle ne se cache derrière aucun artifice. Ils la reconnaissent comme une des leurs. Une femme du peuple ! Elle continue : elle est née en Égypte, un soir de ramadan à Tmaé, un village du delta du Nil, au nord du Caire.


Le lecteur peut être intimidé par la couverture austère de l’ouvrage, capturant bien l’identité visuelle de la chanteuse. Il ouvre le tome et entame sa lecture : il se rend compte qu’il s’agit d’une narration tout public emprunte de gentillesse, sans aspérité ou critique sur l’artiste, avec un niveau basique d’information. Pour autant les autrices ne donnent pas dans l’hagiographie. Elles s’en tiennent aux informations essentielles, factuelles, sans jugement de valeur, sans louanges. Elles ont opté pour une tonalité qui montre le chemin parcouru depuis le petit village et l’absence d’éducation, jusqu’à devenir une chanteuse en arabe à la renommée internationale. En quelque sorte, il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation sur la vie d’Oum Kalthoum. Le lecteur ne doit pas s’attendre à une analyse de ses chansons, de l’évolution de son orchestre au fil des décennies, ou de ses prises de position politiques. Pour autant, l’ouvrage s’appuie sur un véritable travail de recherche. Il suffit de découvrir la première scène pour pouvoir apprécier la maîtrise du sujet par les autrices. Elles ont choisi la première prestation d’Oum Kalthoum dans un pays occidental, sa première date à l’Olympia (elle s’y est produite également le 15 novembre 1967). Elles ne mentionnent pas qu’elle a exigé du directeur, d’être l’artiste la mieux payée à jouer à l’Olympia, ni qu’elle a fait don de son cachet au gouvernement égyptien.



Après la très belle couverture, le lecteur découvre la narration visuelle des pages intérieures. Cela commence par une magnifique case occupant les deux tiers de la page, et montrant les toits de Paris, avec la tour Eiffel en fond. L’effet est magnifique avec des dégradés de gris pour différencier les surfaces contigües. La journaliste remonte la file d’attente, et le lecteur apprécie à nouveau la qualité esthétique des cases, tout en s’interrogeant sur l’exactitude de ce qui est représenté. Il remarque qu’un fois à l’intérieur de l’Olympia, les fonds de case perdent en niveau de détail, même si l’usage de camaïeux à base de nuances de gris produit des fonds du plus bel effet. Le lecteur continue de regarder les paysages et les environnements : d’autres toits de Paris très, très propres sur eux, un peu plus conformes à la réalité, la salle de réception de la suite de de la chanteuse au George V, très propre sur elle, le village Tmaé et ses rues en terre battue, un champ de coton, les jardins d’une demeure luxueuse, le train qui emmène la jeune adolescente au Caire, les pyramides du plateau de Gizeh, etc. Tout baigne dans une douce lumière, avec une sensation aseptisée et apaisée. Le lecteur se dit que d’un côté il éprouve la sensation d’évoluer dans des décors tellement nets qu’ils en deviennent factices, et que de l’autre côté, il comprend bien où se déroule chaque scène. D’un côté, il voyage dans ce wagon de train bondé ; de l’autre côté la largeur intérieure du wagon est peu plausible. Juste auparavant, il effectue un voyage en cariole (page 75) dont les rayons des roues sont d’une perfection géométrique et d’une finesse impossibles. Et dans le même temps, le niveau de détails de certains environnements est d’une densité impressionnante.


Les personnages produisent une autre impression : ils sont tous souriants, ou au moins gentils, mais aussi avec des caractéristiques physiques ou vestimentaires bien différenciées, permettant de les distinguer facilement. La ressemblance d’Oum Kalthoum est rendue avec justesse, ainsi que celle des autres personnalités connues. Dans un premier temps, le lecteur peut se dire que ces individus bienveillants semblent sortir d’un manga pour filles, mais en avançant dans sa lecture, il se dit que ce mode de représentation se rapproche plus des caractéristiques des dessins animés tout public des grands studios américains. Cependant la narration visuelle n’en devient pas mièvre ou naïve pour autant. Cette approche tout public, avec des décors créés à l’infographie et une douce luminosité qui nimbe tout, rend les pages très agréables à l’œil et accentue les moments délicats. Le lecteur suspend sa lecture à plusieurs reprises pour apprécier un visuel marquant : les cinq pages (douze à seize) du concert parisien d’Oum Kalthoum (une vraie diva : sa présence, ses gestes, son absence de retenue pour être tout entière pour son public), la très jeune Oum essayant de convaincre ses parents de l’envoyer étudier au kouttab (école coranique) avec l’innocence de l’enfance, la récolte du coton dans les champs, la représentation du chant du rossignol sous la forme de calligraphies arabes superbes, la suite d’une dizaine de petites silhouettes pour montrer Oum s’habillant en garçon en page quatre-vingt-un, Oum et Hassen el Hafnaoui se donnant la main sur une berge du Nil alors qu’ils viennent de décider de se marier, etc. La dessinatrice apparaît d’une belle sincérité dans sa narration visuelle.



En fonction de sa familiarité avec la chanteuse, le lecteur peut trouver l’ouvrage très léger, une présentation très sommaire, ou au contraire apprécier d’avoir ainsi un premier contact avec une dame à la vie hors du commun. Entre les deux, il peut regretter que les autrices ne développent pas la dimension musicale de son œuvre, son inscription dans la tradition et son intégration d’éléments modernes, ou même tout simplement la qualité de sa voix et sa capacité à transmettre les émotions dans ses interprétations. Il aurait bien aimé également en savoir plus sur ses engagements politiques. Dans le même temps, à voir ainsi se dérouler la vie d’Oum Kalthoum, il mesure l’exemple qu’elle a donné d’une femme émancipée, respectable, pouvant faire elle-même ses choix de carrière, apportant son soutien à l’indépendance de l’Égypte. Il découvre une vie rendue un peu lisse par les choix narratifs, impressionnante par le talent de la chanteuse, et par son implication dans la société.


La superbe couverture quelque peu austère ne doit pas effrayer le lecteur : à l’intérieur, il découvre une narration tout public, un peu lisse, très plaisante à l’œil, quelque peu édulcorée. Pour autant l’ouvrage remplit son office : une forme de vulgarisation de la vie d’Oum Kalthoum, permettant de découvrir son parcours, l’ampleur grandissante de sa renommée, la singularité de ses chansons en arabe, son implication dans la vie de son pays. Un ouvrage qui donne envie d’en savoir beaucoup plus et d’écouter l’astre de l’Orient.