Rien n’est corrompu, sauf les possessions, l’ego et la famille.
Ce tome fait suite à American Parano T03 Manhattan Trauma (2025) des mêmes auteurs qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, tout en apportant des informations sur la situation du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.
Jeudi cinq juin 1969, à dix-huit heures trente, dans le diner Shapiro’s, situé sur Sunset Strip à West Hollywood dans Los Angeles, la jeune serveuse Susan vient de laisser tomber par terre l’assiette qu’elle allait servir à une table. Le patron, monsieur Shapiro, s’énerve : c’est la troisième fois cette semaine, et Susan reste comme interdite, sans penser à nettoyer. Puis le parton se tourne vers Kimberley Ann Tyler et lui ordonne d’aller s’occuper de la vente à emporter, tout en râlant sur ces deux empotées. Une berline attend, avec la radio, l’animateur indiquant qu’ils sont bien sur Moon Radio Los Angeles, 101.9 FM, la radio qui emmène sur la Lune. La NASA informe que le San Fernando Pop Festival bat son plein ! On peut y entendre Tiny Tim, Love et The Chambers Brothers ! Attention, ce soir, on observe vingt-cinq minutes de ralentissement sur la US-101N en quittant Beverly Hills… Et maintenant, on écoute Aquarius / Let the sun shine, par The 5th dimension ! Le conducteur passe sa commande : Le FBI voudrait un pastrami, un chili dog et deux cafés longs. Kim identifie immédiatement les agents Auerbach et Carney. Ce dernier lui demande à quelle heure elle finit son service, et lui propose de se faire une toile, et de laisser tomber la commande, car il paraît que c’est infect ici.
Le soir, vers minuit au drive-in de Olympic Boulevard à Los Angeles, Kim Tyler est assise sur la banquette arrière de la limousine des deux agents du FBI. L’un des d’eux donne son avis. Quand ils parlent de Tyler, une expression revient : Quel gâchis ! Elle avait du talent comme policière, mais elle a manqué d’un je-ne-sais-quoi… Elle suggère : D’un pénis ? Il reprend la parole : ils enquêtent sur la vitrine des Black Panthers à UCLA, on parle d’activités antipatriotiques. Son collègue prend à son tour la parole : Il y aurait une fraternité d’étudiants blancs qui les soutient, et peut-être même les finance. Il suggère qu’avec son apparence juvénile, la jeune femme pourrait les infiltrer. Il lui tend un portefeuille avec de faux papiers, une fausse identité, des photos de sa fausse famille. Elle deviendra Kate Michaels, étudiante originaire du Connecticut. Elle répond sèchement qu’elle n’a pas démissionné de la police pour faire ce genre de choses, ça ne l’intéresse pas. Alors qu’elle sort de la voiture et qu’elle s’en éloigne, l’un des deux agents lui demande si elle préfère se faire peloter dans un diner miteux jusqu’à la fin de ses jours. Vendredi six juin 1969 à 21h00, Kim gare sa VW sur le parking sur le parking du diner Shapiro’s et elle salue sa collègue Susan en train de s’en griller une à l’arrière. Cette dernière tend du feu à Kim et lui demande si elle connaît le sorcier. Elle pense que Kim lui pairait beaucoup, son côté si clean, en bonne santé. Le patron sort et leur ordonne d’aller bosser. Susan propose de venir le lendemain soir à Laurel Canyon pour rencontrer le sorcier ; il lui suffira de dire qu’elle vient pour le baby-sitting.
En découvrant ce quatrième tome, le lecteur s’aperçoit que l’héroïne de cette série, un peu mutique, lui manquait. Ses grands yeux bleus sa chevelure rousse coupée court, sa menue silhouette, sa réserve ou, au moins, le fait qu’elle ne parle qu’avec parcimonie, sa force de caractère et sa détermination, une personnalité singulière. Il retrouve son visage fermé, ne laissant que rarement passer l’expression d’une émotion réelle ou simulée. Il le ressent comme un caractère stoïque : une grande maîtrise d’elle-même, une acceptation des choses comme elles sont et la détermination de les affronter du mieux possible, ainsi qu’un détachement de ses propres émotions, sans se laisser contrôler par le désir du plaisir ni la peur de la douleur, utilisant son esprit pour comprendre le monde. Ce caractère se dégage de sa façon d’être, de ses postures, de la distance qu’elle sait mettre avec les autres, voire de ses mouvements de recul lors des contacts physiques. Par moments, le lecteur en vient même à penser qu’elle éprouve des difficultés à ressentir des émotions, entre anesthésie affective et mécanisme de défense, parfois donnant même une sensation de personne dépressive, sans être privée de motivation pour autant.
C’est également un grand plaisir de retrouver les caractéristiques de la narration visuelle. Le lecteur s’est habitué à cet équilibre délicat, entre dessins tout public proche de la ligne claire et ton résolument adulte. Ce parti pris graphique peut s’avérer déconcertant dans un premier temps : des silhouettes et des traits un peu simplifiés pour les personnages, des décors à la représentation également simplifiée, tout en étant diversifiés et consistants. D’un côté, Kim passe quasiment toute l’aventure dans son costume bleu de serveuse : col blanc, manches courte, et même son tablier porté en toute circonstance, comme s’il s’agissait d’une aide visuelle, le costume du héros qui permet de la reconnaître au premier coup d’œil parmi tous les personnages, en toutes circonstances. D’un autre côté, Charles Wilcox, le principal personnage secondaire, change régulièrement de tenue comme un individu normal, en fonction de la séquence. Le visage de Kim présente une peau lisse, avec des yeux bien ronds, et des lunettes dont on ne voit que la monture filiforme noire. Alors que le lecteur peut lire des émotions complexes et adultes sur les visages de tous les autres personnages : le contentement infatué de trois clients masculins à la main leste et aux remarques sexistes dans le diner, les rides fortement marquées du propriétaire, l’entrain calculé de Wilcox, le regard éteint et résigné des parents de Susan, la réelle inquiétude monsieur Babitz quand Kim prononce à haute voix le terme Black Panthers dans un lieu public fréquenté, l’air exalté de certaines membres de la famille Wilcox, etc. De la même manière, le dessinateur joue sur le contraste entre des simplifications totales (la surface unie dépourvue de marquage au sol ou de texture des chaussées), et des lieux complexes (la structure métallique d’un viaduc, une station-service, ou la belle villa de Frank Creamcheese). Une fois la période d’adaptation passée, le lecteur ressent que ces caractéristiques fonctionnent très bien pour mettre à nu l’anormalité des comportements, sans voyeurisme malsain.
Outre la reconstitution historique inhérente à un récit se déroulant dans le passé (les tenues vestimentaires et les lieux, y compris les lettres du panneau HOLLYWOOD en mauvais état à l’époque), le dessinateur représente de nombreuses personnalités publiques passées à la postérité. S’il est familier du contexte, le lecteur identifie au premier coup d’œil l’inspiration pour Charlie Wilcox : Charles Manson (1934-2017). Dans la chambre de Susan, le poster de Jim Manitoba rend hommage à Jim Morrison (1943-1971) des Doors. En page quarante-deux, il découvre une case de la largeur de la page, avec Wilcox conduisant une moto de type Chopper sur une route traversant une zone désertique : Easy Rider (1969), de Dennis Hopper (1936-2010), confirmé par la cellule de texte portant la mention Born to be wild, la chanson de Steppenwolf. Cela nécessite un peu plus de culture pour identifier les célébrités présentes à la fête donnée par Wilcox dans la villa d’emprunt, ou les gugusses fréquentant Laurel Canyon. En revanche, pas de doute sur l’identité réelle de Frank Creamcheese grâce à sa dégaine inimitable : Frank Zappa (1940-1993). Ces références attestent que le dessinateur a effectué de solides recherches pour s’approprier les apparences de ces personnes, et que le scénariste baigne dans son élément, prenant un plaisir évident et communicatif à restituer ce pan social et culturel de l’époque.
Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont choisi de s’affranchir des noms réels des personnages, pour pouvoir raconter l’histoire à leur sauce, sans être accusés d’arrangements avec la réalité… tout en en respectant l’esprit. En fait, l’intrigue conserve sa place de personnage principal à Kim Tyler, dans une enquête où elle se retrouve impliquée à titre personnel et dans laquelle elle paye de sa personne, perdant même son quant à soi à plusieurs reprises ! Elle se retrouve à évoluer comme un poisson hors de l’eau, une personne réservée et farouchement introvertie dans un monde communautaire faisant la fête à renfort de substances psychotropes. Cela donne lieu à un bad trip caractérisé et sévère, une double page hallucinée et angoissante, reprenant des moments traumatiques des tomes précédents. Alors qu’elle n’exprime pas ses ressentis ou ses émotions, ni même ses convictions, son décalage avec les autres fait ressortir la bizarrerie à ses yeux (et donc aux yeux du lecteur) de chaque personne rencontrée, de chaque comportement, et par l’entremise de la mission confiée par les agents du FBI, de l’anticonformisme et de la transgression par rapport à l’ordre social prévalent. En filigrane, le lecteur capte les valeurs morales de Kim, les limites qu’elle s’est fixées, le courage qu’elle en tire, et même son empathie, bien cachée et bien réelle. Sans oublier ses défauts très humains, dont elle a également conscience, en particulier sa relation avec son fils.
Quatrième enquête pour Kim Tyler, toujours aussi personnelle malgré un apparent manque d’émotions. La narration visuelle évoque ouvertement la ligne claire, subtilement pervertie par la complexité des adultes et les défauts comportementaux et moraux. Une plongée dans les États-Unis de la côte Ouest en 1969, avec ses individus hauts en couleurs, de Manson à Zappa. Une enquête à haut risque nécessitant un courage frisant l’inconscience, un cheminement qui ne laisse pas le personnage principal intact. En même temps, ce qui ne la tue pas la rend plus forte. Un polar de haute volée.





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