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mardi 15 avril 2025

Miss Tattoo T01 L'héritière

Mais un bon deal valant mieux qu’un long et coûteux procès…


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque, d’une série centrée sur un nouveau personnage apparu pour la première fois dans les deux derniers tomes de la précédente série de l’auteur, Caroline Baldwin : Caroline Baldwin T18 - Half-blood (2018) & Caroline Baldwin - T19 - les faucons (2020), ainsi que dans le hors-série Caroline Baldwin, Miss Tattoo (2020). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les crayonnés et les couleurs, et par Elisabetta Barletta pour les dessins. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 précités.


Au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, par une belle journée ensoleillée, une femme blonde en robe verte d’été se repère avec un plan dans la main. Elle finit par trouver la tombe qu’elle recherche : celle de Caroline Baldwin. Dans un costume classique, Gary Scott se tient devant la stèle en attendant. Vanina Lao présente ses excuses : elle est en retard, malgré le plan fourni par Scott, elle s’est perdue dans ce labyrinthe. Il lui demande si elle a fait bon voyage. Elle répond par l’affirmative et ils se recueillent un instant en mémoire de la défunte. Puis Scott reprend la parole, il se demande ce qui a finalement décidé Lao à venir, le besoin de changer de vie dit-elle. Il lui tend les clés de la maison de Caroline, la demi-sœur de Vanina : la maison est à elle à présent, il a lui aussi besoin de changer de vie. Elle s’y rend avec son sac de voyage et pénètre à l’intérieur : tout est sens dessus-dessous. La maison a été fouillée de fond en comble et il y règne un désordre indescriptible.



Le téléphone sonne, un modèle filaire : Vanina Lao répond et un interlocuteur anonyme la menace violemment en exigeant qu’elle rende le dossier qu’elle leur a piqué, dans les vingt-quatre heures. Passé ce délai, elle sera morte. Alors qu’elle est encore sous le choc, la porte s’ouvre et l’inspecteur Philips pénètre à l’intérieur. Elle réagit immédiatement en indiquant qu’elle n’a pas ce qu’il recherche. Il se présente comme étant de la police, et un ami de Gary. Il lui propose de s’asseoir et de discuter. Après quelques échanges, il essaye de contacter Scott sur son portable, mais ce dernier ne répond pas. En continuant de discuter, les deux interlocuteurs en déduisent que l’état de la maison doit être lié au boulot de Caroline chez Wilson Investigation. Après avoir fait le tour de la maison, Philips propose à Vanina de l’emmener à New York, pour tirer cette affaire au clair ; elle accepte. Le lendemain, dans la mégapole, ils se présentent à la porte desdits bureaux : ils se heurtent à deux policiers qui leur interdisent le passage. Philips reconnaît un nouvel arrivant, Terry, un inspecteur qu’il connaît. Ce dernier accepte de les faire entrer et leur expose la situation. C’est le gardien qui a donné l’alerte ce matin : la porte des bureaux de Wilson avait été fracturée, quelqu’un avait vidé les armoires, emporté les disques durs externes, et surtout ils ont laissé un joli macchabée.


Dix-neuf albums pour la série Caroline Baldwin, personnage créé en 1996, deux albums supplémentaires (Double dames en 2021 et Le voyageur en 2023) et une fin en bonne et due forme… avec quelques questions laissées en suspens. Le scénariste change donc de personnage, tout en reprenant les fils de l’intrigue. Le lecteur hésite entre plus de la même ou quelque chose de différent : cela valait-il la peine de changer de personnage ? On change d’une héroïne brune et élancée pour une héroïne blonde et tatouée : la différence n’est pas criante, d’autant que la nouvelle subit plutôt les évènements, trimballée par l’inspecteur Philips qui fait son boulot avec une totale liberté, mais aussi une vraie compétence. L’histoire reprend le principe de ce cabinet d’investigation, avec un ou deux secrets de nature à déstabiliser les plus hauts niveaux de l’état américain, une conspiration dans laquelle Caroline Baldwin aurait pu se retrouver à son corps défendant, se comportant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine pour mener son enquête. Elle aurait sans nul doute été plus dans l’action que Vanina Lao. Enfin, Taymans a quasiment dessiné cet album : il en a fait le découpage et les crayonnés, confiant la finition des dessins à une dessinatrice, comme il avait confié les dessins définitifs de Le voyageur à Nico van de Walle.



Bon voilà donc un album qui semble s’apparenter à une nouvelle aventure de Caroline Baldwin qui ne dit pas son nom. D’un autre côté, c’est bien le même auteur, il n’est guère surprenant qu’il crée un album dans la lignée des précédents. Son héroïne se trouve impliquée dans une affaire de chantage concernant des documents susceptibles de nuire à la réélection du président des États-Unis, dans un plan organisé par son concurrent. Ce dernier est légèrement empâté, avec une étrange chevelure blonde alambiquée, il joue au golf, et ses subalternes l’appellent gouverneur Duck, un nom qui sonne étrangement au départ, jusqu’au moment où le lecteur fait le lien avec un prénom qui est à la fois celui d’un canard (Duck) et celui du quarante-cinquième président des États-Unis. Mais voilà que la situation se complique avec l’implication du cabinet Wilson Investigation, et celle de Gary Scott, l’ancien compagnon de Caroline par intermittence, et également agent du FBI. Le lecteur apprécie l’expérience consommée avec laquelle l’auteur met à profit la mythologie propre à ce pays, avec également une sombre histoire du suicide collectif des membres d’une secte, évoquant des affaires réelles similaires.


Pour autant, le lecteur remarque également les différences significatives avec la série précédente, et elles vont plus loin que la couleur des cheveux et la présence de tatouage, ou encore une paire de lunettes. Pour commencer, Vanina Loa ne mène pas l’enquête : ce n’est pas son métier, à la différence de Caroline Baldwin. Ensuite, elle ne semble pas souffrir de symptômes dépressifs, peut-être que l’auteur lui-même a laissé derrière lui quelques-uns de ses propres démons. En revanche, elle est tout aussi à l’aise que Caroline avec la nudité, et l’auteur a conservé cette caractéristique avec une scène de douche, qui permet d’admirer l’intégralité des tatouages de Miss Tatttoo. Pour autant, la dessinatrice dispose de sa personnalité propre pour les traits de contour, avec une sensibilité différente de celle de Taymans, ce qui donne une allure moins sexy à ce passage, plus prosaïque. En effet, Barletta utilise des traits de contours moins épurés, plus fins et plus appliqués, aboutissant à un rendu plus minutieux pour les personnages, parfois proche de celui de Taymans pour quelques éléments de décors. En fonction de ses goûts, le lecteur peut trouver le visage des personnages un peu trop littéral, ou apprécier ce rendu descriptif plus proche du réel. La page de garde de l’ouvrage comprend une photographie de Cyrielle Zurbrügg ce qui permet de constater la ressemblance du personnage dessiné avec son modèle.



La narration visuelle repose sur une documentation concrète et des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur peut avoir l’assurance de la vraisemblable de la représentation du cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, des rues de New York, de la Maison Blanche, d’un restaurant asiatique en entresol, ou encore d’un motel en pleine cambrousse, et d’un lodge isolé dans une zone naturelle sauvage. D’un côté, les dessins de Barletta comprennent plus d’éléments que ceux de Taymans ; de l’autre, ce dernier donnait une meilleure sensation des grands espaces naturels. Quoi qu’il en soit, les dessins donnent à voir concrètement les environnements et les différents éléments comme les aménagements intérieurs, les ameublements, les accessoires variés. Grâce à cela, le lecteur peut croire que la maison de Caroline Baldwin était effectivement encore équipée d’un poste de téléphone filaire, le saccage consécutif à la fouille est patent, il ne manque rien à l’équipement de pêche de Philips, les enseignes avec idéogrammes chinois apportent un cachet authentique au quartier asiatique de New York, la scène de décollage d’hélicoptère sur la pelouse de la Maison Blanche semble provenir des informations télévisées, il fait bon rouler dans les routes de basse montagne dans la région de Denver, etc. Le talent de metteur en scène et de découpage d’André Taymans fait son effet et Barletta sait s’adapter pour compléter les esquisses en les respectant et en en gardant l’esprit. La campagne de financement participatif de l’album offrait la possibilité d’acquérir en plus un album souple collector en tirage limité reprenant l’intégralité du storyboard d’André Taymans.


Le créateur de l’héroïne Caroline Baldwin et de sa série revient avec un nouvel album avec un personnage secondaire assumant le premier rôle : Miss Tattoo, inspirée par Cyrielle Zurbrügg. Le lecteur retrouve de nombreux éléments de la série originale, à commencer par une intrigue policière nourrie par des éléments d’actualité, dans le territoire américain, mettant à profit aussi bien ses grands espaces naturels que le potentiel d’un complot politique. Il apprécie la qualité de la narration visuelle en termes de découpage et de plan de prises de vue réalisés par André Taymans, il s’adapte rapidement aux dessins d’Elisabetta Barletta. Un polar divertissant avec quelques clins d’œil savoureux à des faits bien réels, comme l’art des affaires.



jeudi 18 juillet 2024

Fox T07 Los Alamos, trinity

La peau des lézards craquait sous le soleil.


Ce tome est le dernier d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 6 : Jours corbeaux (1997). Sa première édition date de 1998. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Ils s’arrêtaient toujours à la même station, un motel où le convoyeur avait une amie derrière le bar. C’était en fin de matinée. La peau des lézards craquait sous le soleil. Le conducteur reste au volant, alors que l’autre convoyeur descend et rentre dans le café où il salue la serveuse Leila, en lui indiquant qu’ils ont besoin d’essence. Elle se montre hésitante, et lui dit que Jimmy est absent et qu’il n’y a personne pour servir à la pompe. Il plaisante, lui disant qu’à un autre moment ça les aurait arrangé, mais que là il ne peut pas, car il emmène une de leurs grosses huiles jusqu’à l’aéroport. Tout d’un coup, un individu cagoulé d’un bas sort de nulle part et pointe un revolver sur la tempe de Leila. Il intime au convoyeur de ne pas bouger et de déposer son arme au sol, en douceur. L’autre n’hésite pas un seul instant, dégaine, et tire sur l’agresseur qui riposte en même temps. Le convoyeur s’écroule à terre, mort. Jacobi découvre son visage et neutralise la fille en la ligotant et en la bâillonnant. Il vient de tuer son premier homme. Il sort et il constate qu’au-dehors ce n’est pas mieux. Le corps du chauffeur gît au sol. Rien ne se déroule comme prévu. Et le pire reste à venir. Un autre homme cagoulé, Lucky, se dirige vers l’arrière du fourgon et il constate que le passager s’est enfermé.



Lucky tire sur la serrure de la porte arrière, et il découvre le professeur Waldstein en train de trafiquer dans la mallette posée au sol. Il l’abat d’une balle. Jacobi s’en prend au tueur, mais il reçoit une balle dans le dos tiré par le troisième homme, l’Indien. Jacobi ne peut plus bouger, mais il a gardé toute sa lucidité. Lucky place alors son arme dans la main de l’homme à terre. L’Indien glisse la sienne près du professeur. Armes nettoyées de toutes traces antérieures. Reste la mallette dont Jacobi ignore tout. Lucky et l’Indien l’emportent et s’en vont. Un silence impressionnant règne sur les lieux. Jacobi ferme les yeux. Une veine bat près de sa tempe. Un grondement qui devient une voix. Une voix connue… Celle de M. Loko qui dirigeait la cellule communiste locale dépendant du Civil Right Congress, organisation à laquelle ils adhéraient tous. Loko explique à la demi-douzaine de personnes présentes que jusqu’à présent leur camarade était parvenu à duper les fascistes pour lesquels il travaille. Loko continue : Mais il vient d’être démasqué et Loko craint pour sa vie. D’ici peu il sera transféré devant la Cour Suprême du pays, autant dire qu’ils ne le reverront jamais, à moins que… Loko indique qu’il a besoin de trois personnes pour enlever le camarade sur la route qui doit le mener à l’aéroport. Il y a trois volontaires : l’Indien, Lucky et Jacobi.


En découvrant le titre de ce dernier album, le lecteur s’interroge sur son contenu, car la série se déroule dans les années 1950, et Trinity renvoie au premier essai de l’arme nucléaire, le seize juillet 1945. La scène d’introduction laisse penser que le récit se déroule effectivement dans la région du laboratoire Los Alamos dans le Nouveau Mexique. Par la suite, le récit change progressivement de région pour aller se dérouler dans l’Indiana à Trinity Point dans le Maryland. Pour autant, l’intrigue se rattache bien à la suite de l’histoire de la bombe atomique après la seconde guerre mondiale, enfin une version fictionnelle. Dans le même temps, l’artiste continue de magnifier la simple réalité des États-Unis de cette époque, la tirant vers une forme mythologique. C’est donc un vrai plaisir de voir ce long ruban d’asphalte qui se déroule dans une zone désertique avec une station-service au milieu de nulle part, puis cette course-poursuite dans un champ de blé, avec un avion le survolant évoquant littéralement North by northwest (1959, La mort aux trousses) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), une rue très typée d’une grande métropole des États-Unis, une côte avec un phare… Tout cela concourt à un récit à suspense dans un environnement familier pour ce genre, avec la promesse du fin mot de l’histoire concernant la machination dont Jacobi, condamné à la chaise électrique, s’est retrouvé la victime.



Toutefois, alors que l’intrigue progresse, les circonstances dans lesquelles Jacobi s’est retrouvé piégé sont révélées, et le lecteur constate qu’il ne s’agit pas d’une oie blanche. Certes il souhaitait lutter pour les droits des afro-américains, tout en étant conscient qu’il ferait usage de la violence, et il tue ainsi son premier homme. Dans les différentes scènes où il apparaît, il est montré comme un homme d’une belle stature, sans musculature exagérée, en retrait par rapport aux autres. Cela amène le lecteur à le considérer comme un être faillible et complexe. L’Indien, un de ses deux comparses, à qui l’artiste donne une carrure un peu plus développée, arbore un visage fermé, à l’expression dure. Il s’est porté volontaire pour le coup de force, en toute connaissance de cause : piéger Jacobi et éliminer les témoins gênants. Ce qui ne l’a pas empêché d’être piégé à son tour, et de se retrouver sur la liste des individus à éliminer définitivement. En ce qui le concerne, les circonstances amènent Allan Fox à collaborer avec lui, en sachant ce qu’il en est de son passé. Ce constat déstabilise le lecteur qui voit que les criminels se sont fait manipuler par plus forts qu’eux. D’un côté, cela induit que les vrais responsables représentent un danger encore plus grand, de l’autre que l’activiste et les deux mercenaires peuvent bénéficier d’une seconde chance.


Les circonstances amènent donc le héros à s’associer avec ces malfaiteurs. D’un côté, Allan Fox conserve sa prestance : une belle chevelure argentée, et un costume impeccable. Il apparaît dans vingt-quatre pages, soit tout juste plus de la moitié de la pagination. Son comportement respecte la moralité du début jusqu’à la fin : il brandit à quelques reprises une arme à feu, mais sans tuer ou blesser personne. Dans un premier temps, sa motivation reste celle d’honorer la promesse qu’il a faite à la mère de Jacobi de le sauver, puis il s’agit pour lui de déjouer un complot qui menace le peuple américain. Ses actions en font un héros pur, recourant à l’usage de la force qu’en cas de nécessité, préférant estourbir ses adversaires, sans jamais donner la mort. Par comparaison, Edith apparaît plus dans l’action et le résultat. Physiquement, elle reste la même que dans le premier tome : une belle jeune femme mince, séduisante. Sa tenue vestimentaire a évolué : soit un simple jean et teeshirt blanc pour l’action dans la première moitié du récit, soit une belle robe de soirée pour la deuxième partie. Elle apparaît dans vingt-neuf pages de ce tome, c’est-à-dire plus que Fox. Elle manie le fusil avec dextérité, pas loin du niveau de tireuse d’élite, sans qu’il soit mentionné comment elle a acquis ce talent. Elle n’hésite pas à mettre à profit ses charmes, en particulier pour inciter un conducteur à s’arrêter sur une route en rase campagne. Les auteurs semblent s’en amuser, tournant ses efforts en dérision puisqu’aucun homme ne succombe à cette tentation visuelle, et il faut que ce soit Allan Fox qui emploie des moyens plus directs.



Un peu plus loin, Edith déguste un verre de rhum dans une boîte de jazz, tout en écoutant, Fox, Jacobi et l’Indien évoquer les affaires de Monsieur Loko (Francis Kine), celui qui les a manipulés pour accomplir ce vol duquel il ne doit rester aucun témoin. Légèrement gaie, elle se vante d’attirer l’attention de Loko grâce à la robe qu’elle a choisie pour la soirée à venir, qu’elle va faire succomber tous les hommes. Elle ajoute qu’elle doit leur plaire, car c’est pour ça qu’on l’a engagée. Après ce discours assez déconcertant par sa franchise et son assurance, elle joue effectivement les séductrices lors de ladite soirée. Le lecteur la voit ainsi s’émanciper du rôle habituel de la belle femme dans les récits d’aventure classique, d’une manière qui apparaît maladroite, comme si elle bravait sciemment les codes, consciente de la transgression, sans être pleinement certaine d’être à la hauteur. Ce comportement ressort encore plus du fait que dès la soirée et dans le dernier tiers du récit, elle redevient cantonnée audit rôle limité : sauvée par l’intervention du héros, puis personnage en fond de case sans incidence sur le déroulement des péripéties.


Le lecteur se trouve pris par l’intrigue : une structure de thriller, des personnages engagés dans une course contre la montre pour découvrir la vérité, pendant qu’un des criminels a mis en place l’explosion d’une bombe de grande envergure, à leur insu. Le dénouement surprend par sa brièveté, tout étant réglé en deux pages avant la fin du tome. En même temps, les auteurs mettent en scène des individus agissant en adulte, dans un monde réaliste, la manipulation des individus aveuglés par une cause, la tentation du pouvoir et la fomentation d’un coup d’état, les circonstances qui forgent des alliances contre nature, l’appât du gain, le pouvoir de la séduction.


Dernier tome de la série : peut-être que les auteurs en avaient conscience et qu’ils en ont tiré profit pour réaliser un diptyque plus ambitieux, avec un tome sur la peine de mort, et celui-ci sur un complot de grande envergure qui dépasse les personnages impliqués. Le scénariste sait jouer de l’intrication des actions individuelles pour à la fois alimenter le suspense de son thriller, et à la fois montrer que les plans les mieux ourdis ne se déroulent jamais comme prévu, avec une narration visuelle sophistiquée, entremêlant élégamment vision mythique des États-Unis, réalisme ordinaire, et hommages visuels. Savoureux.



jeudi 4 juillet 2024

Fox, tome 6 : Jours corbeaux

Ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque.


Ce tome est le sixième d’une heptalogie, il fait suite à Fox T05 Le club des momies (1996). Sa première édition date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Dans une cellule de prison, Jacobi, un Afro-américain écoute le résultat de son appel : son recours en grâce a été refusé, le Président a rejeté les conclusions de ses avocats. Maman Audrey attend. Il y a longtemps qu’elle ne s’est réchauffée au contact d’un humain. Et qu’il n’ait crainte ! Elle s’occupera bien de lui. Elle lui fera jaillir une pluie d’étincelles dans la tête et il se retrouvera aux pieds du Seigneur comme un petit enfant solitaire qui en a assez d’avoir peur et froid. Dans une chambre de motel, un Amérindien écoute son interlocuteur au téléphone qui lui donne rendez-vous dans deux jours, pour l’argent et le passeport. Hôtel du Loup Blanc. Chambre 354, seul et sans arme. Il raccroche sachant que c’est un piège, il doit prévenir Lucky. Il compose le numéro, mais personne ne décroche. Le téléphone sonne dans le vide dans une maison : Lucky gît dans une mare de sang au milieu de son salon, les sonneries continuant de retentir. Une voiture file sur la route alors que la neige tombe : le conducteur et le passager savent qu’ils doivent se dépêcher car le temps est compté. Ils ont les papiers : ils se trouvent dans la mallette, tout est en règle, Moe a fait du bon boulot. Dans une église, une femme âgée prie pour qu’ils réussissent, pour qu’ils sauvent son fils, avant demain à l’aube. Dans un bureau, trois agents ont du mal à contenir leur impatience : il reste encore quinze heures avant l’exécution.



Deux gros hélicoptères de l’armée survolent le mont Rushmore. Un soldat se tient prêt à tirer avec la mitrailleuse. Les autres sont assis avec leurs lunettes de vision nocturne déjà ajustées, et leur mitraillette à la main. Le capitaine demande au passager dont le visage est masqué par des bandages s’il n’a pas de problème avec sa voix. Son interlocuteur répond qu’il est prêt à faire son travail. Les hélicoptères entament leur descente vers une maison isolée. Dans la salle de la chaise électrique, un policier pénitentiaire explique à un nouveau, l’effet de la chaise sur le condamné. Puis il précise qu’elle est surnommée Audrey parce que la première personne à s’y être assise était une charmante dame du nom d’Audrey Palmer. L’instrument n’était pas encore prêt à l’époque : elle y est restée 17 minutes, un record. Les hélicoptères finissent leur descente, et le mitrailleur tire sur la maison, abritant un père, une mère et leurs deux enfants. Ailleurs un sénateur n’arrive pas à se concentrer sur un parcours de golf, inquiet du résultat de la mission. Les occupants de la maison ont réussi à en sortir, blessés, à monter dans leur voiture, et ils fuient. Pour esquiver les tirs, le conducteur braque soudainement, et la voiture dérape dans la neige, finissant dans une congère, à la merci des balles.


Après une histoire en un épisode pour le tome cinq se situant en Écosse, les auteurs réalisent un diptyque, se déroulant aux États-Unis, avec une séquence dans le Dakota du Sud, dans le massif des Black Hills. Une autre séquence impliquant l’Amérindien se situe dans un désert où poussent des cactus, donc plus au sud. En outre, le lecteur se souvient que la série se déroule dans les années 1950. Les auteurs racontent donc une nouvelle aventure, qui semble indépendante des précédentes, si ce n’est pour la présence de deux personnages récurrents, en plus du personnage principal. Un autre pays qui n’a rien à voir avec la France ou avec l’Égypte, et une forme narrative également différente. Le scénariste joue avec plusieurs fils narratifs, ne donnant pas les noms de tous les personnages, ni les lieux, ni les liens entre eux. Le lecteur se doute que ces connexions seront révélées progressivement.



Tout débute avec Jacobi qui sera exécuté à l’aube, par l’instrument d'application de la peine de mort par électrocution, la chaise électrique inventée en 1880, comme alternative à la pendaison. Elle occupe la première case de la première page, terrifiante avec ses montants en bois, et le casque d’électrodes. En planche quatre, un policier d’expérience explique à un nouveau, ce à quoi il doit s’attendre, ainsi que son mode de fonctionnement et sa fiabilité. Il évoque l’origine du surnom de la chaise : Audrey, il s’agirait du nom de la première personne à s’y être assise. Une petite vérification permet d’apprendre que la première exécution de ce type a été en fait appliquée à William Francis Kemmler (1860-1890) exécuté à Auburn dans l'État de New York. Dans la planche quinze, Jacobi subit l’explication des préparatifs assez humiliants pour l’exécution : fouille, inspection de tous les orifices, nez, bouche, oreilles, anus, afin de vérifier qu’il ne dissimule rien de métallique qui puisse entraver le déroulement de l’opération. Ensuite, coiffeur qui mettra la peau à nu sur une petite surface en haut du crâne, ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque. Le lecteur est impressionné par le professionnalisme du policier d’expérience : il suit les instructions avec rigueur, en sachant parfaitement ce qu’il va advenir.


Puis survient l’exécution elle-même en planche quatorze. Pour un peu, le lecteur pourrait croire à un hommage à Jugé coupable (True crime) de Clint Eastwood, à ceci près qu’il est sorti en 1999, soit deux ans après cet album. Dans sa remarque introductive, le scénariste indique qu’il rend hommage au réalisateur Robert Aldrich (1918-1983) et à l’écrivain Albert Isaac Bezzerides (1908-2007), auteur, entre autres du scénario du film Kiss me deadly (réalisé par Aldrich), adapté du roman En quatrième vitesse, de Mickey Spillane (1918-2006). Le lecteur peut effectivement reconnaître cette sensation de film noir dans la construction de l’intrigue qui laisse patauger le lecteur, l’incitant à assembler les pièces au fur et à mesure. Le deuxième fil directeur correspond aux circonstances qui ont conduit Jacobi sur la chaise électrique : le lecteur comprend qu’il s’agit d’un coup de grande ampleur. Il est question d’une forte somme d’argent planquée quelque part, d’une mallette dérobée, d’une élimination systématique des survivants par un groupe militaire, d’un ou plusieurs agents du FBI enquêtant sur l’affaire. Le lecteur finit même par se demander où est passé Allan Fox dans tout ça. L’avant dernière séquence permet de remettre de l’ordre dans les différentes situations, d’établir des connexions. Et la dernière vient lever le voile sur le véritable enjeu : la nature de ce qui a été dérobé, du contenu de cette mallette.



La narration visuelle donne vie à cet imbroglio, le faisant exister, le rendant concret. L’artiste montre une prison avec des murs massifs, des installations d’un autre âge, peu propices à l’épanouissement personnel des prisonniers, inhumaines dans le sens où tout est utilitaire sans confort, déshumanisé. Charles reste dans un registre descriptif, sans en rajouter dans la dramatisation, avec une mise en couleurs un peu sombre, restant la pénombre, accentuant la sensation de lieu conçu en dépit des ressentis de l’être humain. Entremêlées, les séquences consacrées au massacre de la famille du professeur Kurveil jouissent d’un plan de prise de vue qui accentue la soudaineté de l’attaque par hélicoptère, et le professionnalisme des membres du commando, implacables, totalement focalisés sur la mission, sans penser un seul moment qu’ils exterminent des êtres humains. Glaçant. La cavale de l’Amérindien fait voir d’autres paysages au lecteur, plus désertiques, des demeures isolées, avec un niveau de détails impressionnant dans les représentations. Et ce face à face mortel au milieu de cactus arborescents Saguaro. À chaque page, le lecteur constate que l’artiste a pris un grand plaisir à reconstituer ces environnements et les accessoires d’époque. Il peut ainsi être sensible au modèle de chaise électrique de marque Westinghouse, aux têtes monumentales du mont Rushmore, aux modèles de voitures, à une éolienne avec un réservoir d’eau en hauteur, à l’architecture du motel White Wolf, à l’aménagement du bureau de Ballaster (aussi bien les accessoires sur son bureau que le modèle de casiers métalliques), le bar Rosebud avec ses différents clients, les outils de l’atelier de Moe Larsen et son établi, ou encore l’urbanisme de la petite ville de Tree Point où réside la mère de Jacobi. Il relève aussi quelques marqueurs culturels comme une affiche pour la série de films Hopalong Cassidy, un poster de Betty Page, une cravate avec Betty Boop.


Après un tome en Écosse au goût étrange, les auteurs réalisent une dernière histoire en deux tomes qui apparaît tout de suite beaucoup plus inspirée, que ce soit par sa structure ou par ses thèmes, comme la peine capitale, ou la machination sophistiquée pour dérober un objet à l’importance stratégique. L’artiste est dans une forme éblouissante, tant pour les décors, que pour les prises de vue et les découpages, pour les personnages normaux ou extraordinaires (Aaaah ! le regard de braise d’Adrianna Puckett), que pour la représentation d’un Amérique devenue mythique. Le scénariste transpose avec élégance sa source d’inspiration (Aldrich & Bezzerides) pour un polar toxique et haletant. Un thriller de haute volée.



mercredi 18 octobre 2023

Mademoiselle J. T02 Je ne me marierai jamais

Ce sont justement les crises et les guerres qui créent les opportunités.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 1 - Il s'appelait Ptirou (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa publication originale date de 2020. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, par Laurent Verron pour les dessins et par Isabelle Rabarot pour les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


Avril 1960, en cette fin de matinée, seule la petite Marie cherche encore à découvrir un dernier trésor en chocolat dans le jardin. Les deux garçons Marc et Hubert sont en train de jouer au badminton. La mère ouvre la porte et leur annonce depuis le perron qu’ils arrivent. Les trois enfants se précipitent, traversent la maison ventre à terre, pour ouvrir la porte donnant sur la rue et souhaiter la bienvenue à tante Andrée et oncle Paul. Celui-ci a ramené une bande dessinée pour chacun : La flèche noire pour Marie, Soleil noir et Buck Danny contre Lady X pour les garçons. Le mari Hubert propose un porto à Paul qui va s’installer confortablement dans le fauteuil et qui reprend l’histoire là où il l’avait laissée Noël dernier. Le steward Robert lui raconta la suite du récit qu’il apprit de Juliette elle-même. Il la recroisa par hasard, près de dix ans plus tard. À la fin de l’année 1929, grâce à ses médicaments retrouvés et grâce à Ptirou, Juliette a pu profiter de son voyage en Amérique. Et ce qu’elle découvrit l’émerveilla. Même si beaucoup d’Américains souffraient de la crise économique, elle ne pouvait pas s’empêcher d’admirer l’esprit d’ouverture qui régnait partout où elle portait le regard. Au bout de trois semaines, il fut temps de rentrer. Était-ce sa rencontre avec Ptirou ou sa découverte de l’Amérique ? Toujours est-il que c’est à ce moment-là que Juliette décida définitivement ce qu’elle voulait devenir dans la vie. Le docteur De Lannoy lui avait assuré que malgré son cœur malade, de nouveaux médicaments lui permettraient de vivre normalement. Elle serait donc grand reporter ! Quelqu’un qui parcourt le monde pour noter tout ce qu’il s’y passe d’intéressant. Ensuite il rentre dans son pays et écrit des articles ou des livres pour raconter à tout le monde ce qu’il a vu.



Sur le paquebot pendant le voyage de retour, Henri De Sainteloi s’adresse à sa fille Juliette : il pense que ce n’est pas bien raisonnable pour une jeune personne de son éducation que de se lancer dans le métier de vagabond qu’est celui de reporter. Pour lui, un jour, elle rencontrera un garçon charmant et de bonne famille, ils se marieront et ils auront de beaux enfants, comme sa maman l’aurait souhaité. Elle lui répond de manière catégorique : non, non, elle ne se mariera jamais. Dans sa tête, elle pense encore à Ptirou dont elle porte un des boutons dorés de son uniforme en sautoir. Dès son retour à Paris et après avoir, lui aussi, réfléchi à son avenir, M. de Sainteloi annonce à ses patrons qu’il ne partage plus leur manière de voir le futur de la compagnie générale transatlantique. Il démissionne et vend ses parts de la société. Grâce à cet argent et à un nouveau partenaire financier, un certain Gustave Noirhomme, il crée la compagnie des cinq océans, alias la C.C.O., qui au fil des ans achète une petite flotte de cargos spécialisés dans le transport de pétrole.


À l’origine, il y a le tome douze de la série Le Spirou de…, c’est-à-dire Il s'appelait Ptirou. Puis quelques temps plus tard, les éditeurs de Dupuis font évoluer les règles édictées pour cette collection, et autorisent les auteurs initiaux à donner une suite à leur album s’ils le souhaitent. Yves Sente profite de cette possibilité pour revenir sur le personnage secondaire de son histoire : Juliette De Sainteloi, et réaliser un deuxième album avec le même artiste, puis un troisième publié en 2023, toujours par la même équipe. Comme pour le premier album, le scénariste choisit une année bien spécifique pour l’histoire : 1936, faisant suite à 1929. Il aménage son récit de manière à pouvoir indiquer ce qu’il s’est passé entre ces deux années. Le lecteur ayant lu le premier tome se remémore de suite les personnages, leur histoire et leur situation. Il identifie sans peine la vieille dame dans un cadre avec un ruban noir signe de deuil en page six : Thérèse la gouvernante précédente de Juliette, qui était trop âgée pour entreprendre la traversée en paquebot à destination des États-Unis. De même, les apparitions de Ptirou font sens, ainsi que la réapparition de personnages comme Ernst von Riblach, Bertrand Malepeigne et sa mère Oscarine, monsieur Dittre, et bien sûr Robert Velter (1909-1991). Il identifie également les références à Spirou et au magazine portant son nom, à commencer par oncle Paul qui narre l’histoire comme dans le tome un, et cette année marque une étape essentielle pour le périodique de bande dessinée belge francophone hebdomadaire portant le nom de Spirou.



Comme dans le tome un, l’intrigue s’inscrit dans son époque, pour une reconstitution historique nourrie. Les auteurs intègre l’importance du nazisme en Allemagne, la première action militaire allemande contre un autre pays, l’exposition Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne à Paris en 1937, le début de la production du modèle Coccinelle du constructeur allemand Volkswagen (produite de 1938 à 2003), ou encore une Porsche type 64 version sportive, la voiture futuriste Mercedes-Benz W125 Rekordwagen qui établit un record de vitesse de 432,7km/h le 28 janvier 1938, les représentations avec précision, au milieu des immeubles parisiens, des autres modèles de voiture d’époque, et de la mode aussi masculine que féminine, l’ancien tramway d'Île-de-France mis en service en 1855 et abandonné en 1938. L’artiste intègre ces éléments dans le récit de manière organique. En outre, l’oncle Paul raconte son histoire en 1960 et il offre trois albums de bande dessinée que le lecteur identifie : La flèche noire (1959, douzième album de Johan et Pirlouit), Valhardi contre le Soleil Noir (1958, sixième album de Les aventures de Jean Valhardi), Buck Danny contre Lady X (1956, dix-septième album de Les Aventures de Buck Danny). C’est donc un très grand plaisir que de pouvoir s’immerger dans cette reconstitution riche et soignée.


L’intrigue s’inscrit elle aussi dans l’Histoire : fondée par Henri De Sainteloi, la société de cargos spécialisés dans le transport de pétrole est convoitée par une grande puissance pour son intérêt stratégique. De son côté, Juliette De Sainteloi décroche son diplôme de lettres (accompagné des félicitations du jury) et se met à la recherche d’un premier emploi de grand reporter, ce qui s’avère un défi pour une jeune femme à cette époque. Elle aura droit aux encouragements d’une certaine France Gourdji, c’est-à-dire Françoise Giroud (1919-2003). En outre, elle est en âge de se marier, et elle fait la connaissance de Léa Vollak qui devient sa meilleure amie. Le scénario marie ainsi harmonieusement la vie de son personnage principal avec ses ambitions professionnelles et ses désirs personnels, la grande Histoire et la petite histoire de ces personnages fictifs, ces deux composantes progressant de concert, les choix des uns et des autres découlant de ces circonstances. Le lecteur constate que Juliette appartient à la haute bourgeoisie, et qu’un personnage lui fait observer qu’elle entretient des amitiés dans toutes les couches de la société.



La narration des auteurs s’avère dense comme dans le premier tome, tout en restant fluide et agréable, sans impression de découvrir des pavés indigestes à chaque page tournée. L’artiste impressionne par sa rigueur tout au service du récit, avec des cases bien disposées en bande, de temps à autre une rare exception avec une case en insert ou une case de la hauteur de deux bandes. Il dose à la perfection le niveau de densité d’informations visuelles, représentant les décors et les environnements avec une forte régularité, ne s’en affranchissant qu’en cas de discussion durant plusieurs cases. En feuilletant rapidement le tome, le lecteur peut éprouver l’impression que peu de pages ressortent comme spectaculaire. À la lecture, l’impression s’avère tout autre : des cases d’une grande maîtrise racontant beaucoup de choses en un seul dessin. Par exemple : les garçons en train de jouer au badminton pendant que la petite fille cherche encore un œuf ou un lapin en chocolat, son panier à côté d’elle, la mère qui les prévient de l’arrivée des invités, une vision claire du pavillon, les chaises de jardin. Page suivante, un voyage en train, et dans une simple case, le lecteur peut voir Juliette, Henri, Oscarine, les banquettes, la sacoche de travail du père, la lampe sur la table, le carnet de note de la jeune fille, et par la fenêtre les montagnes dans le lointain, un troupeau de vaches menées par des cowboys en plan médian. Il en va ainsi d’au moins une case dans chaque page. Il se régale également avec des séquences complètes, tel un baptême de l’air pour Juliette, ou un camion qui pousse une voiture à travers le parapet d’un pont pour tuer son conducteur. Et la séquence de mariage… Oups, ne pas trop en dévoiler.


Les auteurs confirment avec élégance que le personnage secondaire de Juliette De Sainteloi présente toutes les caractéristiques et l’épaisseur nécessaire pour porter une série dérivée, à elle toute seule. Ils réalisent une belle intrigue entre complot et drame, entre malversations et émancipation, servie par une reconstitution historique soignée et une narration visuelle aussi discrète et classique que de haute volée.



mardi 3 juillet 2018

Alix Senator, Tome 3 : la Conjuration des Rapaces

Gallus, le même mot pour coq et gaulois…

Ce tome fait suite à Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon (2013) et il conclut la trilogie commencée avec Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2014, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus-Christ, à l'extérieur de Rome, dans le bois des Furies, les conspirateurs se sont réunis en portant leur masque de rapace et écoute le discours du premier augure (qui a retiré son masque). Il leur indique qu'ils doivent remplacer Auguste car il bafoue ce qui fait la grandeur de Rome, et qu'ils le remplacent par un homme pieux et respectueux des traditions, un vrai républicain. Il leur présente l'homme qui doit prendre la succession d'Auguste que tous acclament au nom de César. Ils jurent tous de tuer Auguste de manière solennelle, avant de se séparer.

À Rome, Auguste reçoit Barbarus, le préfet d'Égypte, en présence de sa femme Livie. Barbarus est en train de raconter des salades pour sauver sa peau, quand Auguste demande à Alix d'entrer pour en finir avec la mascarade. Alix Graccus explique comment il a pu réchapper de la destruction de la pyramide et regagner la civilisation. Le préfet est confondu et Auguste délivre sa sentence le concernant. Pendant ce temps-là, les soldats de l'empereur ont pénétré dans la demeure d'Alix. Le père de Khephren essaye de raisonner son fils qui refuse de l'écouter il est arrêté par les soldats et conduit à la prison pour être mis au secret. Ignorant de la situation, Alix accompagne Auguste et Livie sur la place devant le grand temple d'Apollon Palatin. Des prêtres accomplissent un rituel de sacrifice, en tuant un bœuf et en consultant ses entrailles, pendant qu'Auguste fait part de ses doutes à Alix quant à sa loyauté. Il évoque le sort de Césarion, et Livie évoque le fait qu'elle ait appartenu au parti de Marc Antoine avant d'épouser Auguste. Les entrailles du bœuf ayant livré leur augure, le grand prêtre vient le délivrer à Auguste.



Arrivé à ce troisième tome, l'horizon d'attente du lecteur est assez clair dans sa tête : une solide reconstitution historique dans laquelle il peut se projeter, la fin de l'intrigue de cette conjuration des rapaces, et quelques thèmes développés incidemment. Il apprécie de pouvoir retrouver la même équipe créatrice à l'identique des 2 premiers tomes. Valérie Mangin continue de faire en sorte que l'intrigue change régulièrement de lieu, à la fois pour maintenir un intérêt visuel à l'histoire, à la fois pour que l'artiste puisse faire ce qu'il réussit avec brio, à savoir offrir au lecteur des vues de Rome splendides. À nouveau, le lecteur peut admirer les rues de Rome en s'y promenant aux côtés des protagonistes, à la fois à l'occasion de vues du ciel méticuleuses. Thierry Démarez a à cœur de représenter avec exactitude les éléments urbains : les façades des bâtiments, leur architecture (y compris les colonnes), les toitures (il ne manque pas une seule tuile), les rues en en respectant l'urbanisme, la magnifique montée vers le temple d'Apollon Palatin avec ses escaliers et ses paliers monumentaux, la place devant les thermes, celle devant la Curie, etc. Non seulement l'artiste s'investit complètement pour une représentation exacte et réaliste, mais en plus il sait peupler ces lieux pour les rendre vivants.

Comme dans les tomes précédents, Thierry Démarez prend le même soin à représenter les différents intérieurs avec leur aménagement et leur ameublement : les appartements d'Auguste avec son carrelage magnifique, la cour intérieure de la demeure d'Alix avec ses vasques d'eau, la chambre de Khephren avec son lit, sa table basse et ses moulures, la curie avec ses sièges, les appartements de Julia alors qu'elle vient d'accoucher, et même la cellule bas de plafond de Titus. À nouveau, la mise en scène de l'artiste donne la sensation au lecteur que ces lieux sont vraiment habités et utilisés par des êtres vivants. Il ne s'agit pas d'une reconstitution académique et froide, mais de reportages sur des lieux vivants. 



Pour la majorité, le lecteur retrouve des personnages déjà apparus dans les 2 premiers tomes. L'artiste n'a donc pas à en concevoir de nouveaux, et il utilise toujours une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur peut voir dans les postures d'Auguste et Livie, leur habitude d'exercer le pouvoir et de se placer dans une position d'autorité, par exemple quand ils reçoivent Barbarus en audience. Dans le même temps, il peut voir ce dernier perdre sa contenance au fur et à mesure de l'entretien, dans la manière dont il se tient, et dans les expressions qui passent sur son visage. Auguste et Livie conservent ce port de tête altier et cette posture très droite un peu guindée quand ils se rendent au temple d'Apollon Palatin. au travers du rendu visuel du comportement des personnages, le lecteur peut en inférer leur état d'esprit : la méfiance d'Auguste à l'encontre d'Alix, la défiance et le mépris des jeunes romains aux Thermes s'en prenant à Titus et Khephren, le mal être de Khephren se manifestant sous forme de provocation à l'égard d'Alix, l'inquiétude de Septima du fait de la fugue de Khephren, etc. Cette expressivité permet aussi à Démarez de jouer avec le lecteur lorsque que le visage d'un personnage reste à dessein indéchiffrable, par exemple celui d'Alix lors du massacre accompagnant la résolution de la conjuration.

De séquence en séquence, le lecteur apprécie également les talents de metteur en scène de Thierry Démarez. Il sait reproduire des angles de vue évoquant les aventures originelles d'Alix l'intrépide, par exemple le plan sur un cours d'eau, pris à partir des ruines d'une pyramide, en page 7. Il combine de manière élégante 2 actions qui se déroulent concomitamment à proximité, par exemple la juxtaposition de la progression d'Auguste, Livie et Alix sur les marches du temple d'Apollon Palatine, et le sacrifice du buffle pour y lire les augures. La gestion de prises de vue complexes apparaît également lors de la scène des thermes, avec un grand nombre de figurants, lors de la résolution de la conjuration, ainsi que lors des scènes de complot nocturnes. L'approche descriptive et précise des dessins rend d'ailleurs ces scènes un peu délicates car en les montrant de manière factuelle, elle fait ressortir le risque pour les conjurés d'être découverts par une patrouille, car s'ils ne se réunissent pas au grand jour, ils le font à découvert.



Tout comme Thierry Démarez, Valérie Mangin soigne sa reconstitution historique, sans non plus transformer son récit en cours magistral ou démonstratif. S'il y est sensible, le lecteur peut noter des détails qui étoffent le récit, sans prendre le pas dessus, sans se substituer à l'intrigue, comme la blessure à la jambe d'Auguste, le sacrifice des animaux pour y lire l'avenir, la source d'approvisionnement en blé de Rome, ou encore le jeu de mot sur Gallus. La conséquence de ce souci d'authenticité est que le lecteur connaît le dénouement de la conjuration avant même d'avoir ouvert ce tome, s'il s'est déjà intéressé à la vie d'Auguste. Cela ne l'empêche pas de se plonger dans sa lecture avec la curiosité de découvrir les rebondissements dans la mise en œuvre de la conjuration, et de se lancer en conjecture sur l'identité de son organisateur. La scénariste continue d'opter pour un développement naturaliste, parfois déconcertant, où les conjurés ne sont pas individualisés ou personnalisés. Elle ne leur applique pas de vernis romantique, c'est juste un groupe d'individus normaux qui font progresser leur cause une action à la fois. Il n'y a finalement que le décorum des masques et des robes qui les rend mystérieux. Pour un lecteur habitué aux récits d'aventure cette approche narrative peut s'avérer déconcertante car il n'y a pas de réel suspense : le sort d'Auguste est connu par avance, Alix survivra forcément à cette conjuration pour revenir dans le tome suivant. L'auteure sait que le lecteur n'en est pas dupe et ne s'embarque pas dans un suspense de pacotille, déjà éventé. Le lecteur peut donc voir dans la mention d'Arbacès (ennemi récurrent d'Alix, apparu dans les albums 1 à 4, 22, 25, 30) un clin d'œil au lecteur sur l'exercice de style consistant à écrire les aventures d'un héros de fiction récurrent.

Dans le même temps, toujours comme dans les tomes précédents, le lecteur voit se dessiner plusieurs thèmes au fil des péripéties. La vie d'Alix, Titus et Khephren dépend des décisions des puissants, à commencer par celle d'Auguste, une illustration des conséquences des décisions des dirigeants sur la vie de leurs administrés, de la plèbe. Il voit aussi comment les gens sont prompts à se montrer plus agressifs quand les puissants retirent leur faveur à leurs protégés. Cela conduit à une expression de haine et de racisme à l'encontre de Titus et de Khephren, la disgrâce d'Alix favorisant l'agressivité violente contre des individus considérés comme des pièces rapportées au sein de la République. L'intrigue jette également la lumière sur la confusion entre les intérêts publics et les intérêts privés, la volonté d'un groupe de revenir à un ordre révolu jugé meilleur, nécessitant un chef de file pour pouvoir s'incarner aux yeux du public. Mangin montre également comment Khephren entre dans une phase d'opposition contre l'adulte qu'est Alix, évoquant une crise d'adolescence, la nécessité de tuer le père, sous-entendue par la référence à explicite à Œdipe Roi de Sophocle. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver cette mise en scène opportune au vu de l'âge du personnage, ou étrange pour une société dans laquelle la notion d'adolescence n'avait pas cours.


Ce troisième tome apporte toutes les réponses attendues par le lecteur concernant l'intrigue, et le transporte à nouveau en pleine Rome antique, avec un degré de consistance et de précision remarquable. Le lecteur retrouve la narration très particulière de la série, avec des personnages plus définis par leur position sociale que par leur profil psychologique, et une intrigue plus prenante dans ses mécanismes que dans sa résolution.


lundi 2 juillet 2018

Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon

La mère des pyramides

Ce tome fait suite à Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2013, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En 12 avant JC, Auguste fait face à l'assemblée du sénat dont le porte-parole lui reproche d'avoir missionné le sénateur Alix Graccus pour un voyage en Égypte, alors qu'eux ont l'interdiction d'y aller. Auguste répond avec rouerie qu'il faut qu'ils choisissent entre trouver inadmissible qu'Alix soit au sénat, ou qu'il soit en Égypte. Sur le navire, Alix Graccus, Titus et Khephren voient le phare d'Alexandrie se profiler à l'horizon alors qu'ils évoquent les motifs de leur mission, et le fait qu'Alix aurait préféré ne pas emmener les 2 jeunes gens, même si lui-même parcourait déjà le monde à leur âge. Dans le dans la demeure d'Auguste au Palatin, Livie (son épouse) est en train de se faire dire l'avenir par une vieille femme qui lit dans les entrailles d'un oiseau. Auguste arrive en pleine séance, et exige le départ de la diseuse de bonne aventure séance tenante. Après son départ, les époux évoquent la mission d'Alix Graccus, ainsi que le comportement et les motivations de Quintus Rufus.

Débarqués à Alexandrie, Alix, Khephren et Titus sont interpellés par Heb, fils de Djoser, envoyé par le préfet Barbarus pour les accueillir. Ils sont observés de loin par Anteb, le dresseur de faucon balafré du général Rufus. Le soir-même, les voyageurs se régalent au cours du festin organisé par le préfet. Khephren éprouve des difficultés à détacher ses yeux des jeunes femmes qui apportent les mets et les servent sur leur couche. Néanmoins, il prend la mouche quand Barbarus évoque le bon vieux temps de Marc Antoine, car cela n'évoque pour lui que la mort de son père Enak et de sa mère, une servante de Cléopâtre. Au petit matin, Khephren et Titus dorment dans leur appartement, Heb ayant veillé sur eux en dormant sur une chaise. Alix dit au revoir à Ptathmose le maître de la grande bibliothèque qui était également présent au banquet. Alors qu'ils sont encore dans la cour de la demeure du préfet, Alix et son serviteur sont attaqués par une nuée de faucons. Ils arrivent à les chasser avec les torches encore allumées. Le préfet Barbarus prend acte de cette attaque inadmissible et décrète que, pour leur sécurité, ses invités doivent regagner Rome le plus rapidement possible. Khephren réussit à le convaincre de lui accorder le temps d'aller se recueillir sur la tombe de son père, mais ils seront escortés par la garde personnelle du préfet.


C'est tout naturellement que le lecteur revient pour le deuxième tome, afin de découvrir la suite de l'intrigue du premier. Alix et ses deux jeunes compagnons doivent retrouver le général Rufus qui a fomenté un complot pour renverser Caius Octavius, couronné Auguste. La scénariste débarque donc son trio de personnages dans un nouvel environnement, de l'autre côté de la mer Méditerranée, les mettant en présence d'autres individus. Le lecteur comprend qu'Alix, Khephren et Titus se retrouvent au milieu d'un complot à l'objectif peu clair, avec des personnes en face d'eux qui leur en disent le moins possible, et qui font tout pour détourner leur attention. En outre, elle montre clairement que le général Rufus a laissé un homme à Alexandrie (Anteb) pour pouvoir être informé de l'arrivée de ses poursuivants, et anticiper les actions à mettre en œuvre. Le moteur du récit réside donc dans cette enquête sur le complot, sous forme de tâtonnement, pour s'extraire des tentatives de manipulation des uns et des autres, et pour accomplir leur mission. Du coup, tout le monde devient un suspect, à commencer par les nouveaux personnages. Il apparaît vite que le guide providentiel (Heb) cache son allégeance réelle.

Le lecteur avait refermé le premier tome, un peu décontenancé par le déroulement naturaliste de l'intrigue, s'abstenant de tirer parti du potentiel de dramatisation des situations. Il retrouve la même forme narrative dans ce deuxième tome. La scénariste propose une trame linéaire, plaçant le lecteur aux côtés d'Alix qui apparaît dans toutes les pages sauf 3. Ce parti pris a pour effet paradoxal de diminuer le niveau d'empathie généré par les personnages. Alix Graccus reste un héros assez générique dans son comportement, moins enclin à l'action que dans sa série initiale du fait de son âge plus important, comprenant mieux les tenants et les aboutissants des situations du fait d'une capacité de prise de recul accrue, mais finalement assez peu impliqué émotionnellement, au-delà de réactions très basiques comme son inquiétude pour les 2 adolescents, son courage face aux situations de danger, ou sa colère face aux menteurs et aux assassins. Le lecteur peut ressentir comme une forme de détachement émotionnel par rapport aux événements du fait des réactions très mesurées des personnages, par exemple quand ils en apprennent plus sur le sort d'Enak. Cette sensation se retrouve également dans la dernière partie du récit quand le général Quintus Maximus Rufus et quelques autres personnages se lancent dans un grand déballage explicatif. Tout autant que dans le premier tome, le personnage principal se contente souvent de réagir aux circonstances, sans être en mesure d'anticiper grand-chose, avec une capacité très limitée pour influer sur le déroulement des événements.


Dans le même temps, le lecteur se retrouve happé dans la Rome antique dès la première page, par le truchement des dessins minutieux et descriptifs de Thierry Démarez. À l'instar du premier tome, l'artiste s'investit totalement dans la reconstitution historique pour offrir un plaisir touristique intense au lecteur. Dès la première page, le lecteur a droit à une magnifique vue de dessus du quartier de la Curie, lui permettant de sa faire une idée (ou d'admirer) l'urbanisme de la ville. Parmi les vues d'ensemble, il observe la magnifique terrasse du préfet Barbarus alors que la nuit achève de tomber en enviant Alix de pouvoir profiter d'un festin dans un cadre aussi somptueux. Au fur et à mesure de sa lecture, il prend conscience qu'il ralentit le rythme pour pouvoir contempler l'alignement de colonnes égyptiennes, la vue d'ensemble de la ville depuis le phare d'Alexandrie (page 17), la vue du ciel du complexe formant la bibliothèque d'Alexandrie (page 21), la vue du Nil avec un jeune homme sur une petite embarcation en roseau (page 30), l'allée bordée de statues de créatures mythologiques (page 33), et bien sûr la découverte de la mère des pyramides (pages 34 & 35).

La qualité des dessins n'est pas circonscrite aux vues d'ensemble. Le lecteur éprouve le même plaisir à satisfaire sa curiosité en regardant l'intérieur de la Curie, les appartements privés de Lidie, la salle de réception officielle du préfet Barbarus (avec ses magnifiques décorations murales, la cabine d'Alix, Khephren et Titus sur le navire, etc. Le lecteur tombe donc complètement sous le charme de la reconstitution historique, éprouvant un grand plaisir à se dire qu'il peut se projeter dans cette reconstitution en toute confiance. Cela a pour effet secondaire de quasiment faire passer les personnages au second plan. Thierry Démarez utilise la même approche graphique pour la représentation des personnages, à savoir descriptive et réaliste sans chercher à les faire ressortir par rapport à leur environnement. Ses personnages s'apparentent donc à des acteurs avec une morphologie normale, adoptant un jeu naturaliste, sans exagération dans les postures ou dans les mouvements. Il n'y a finalement que la position de pouvoir qui bénéficie d'une mise en scène, pour que le commun des mortels soit impressionné par les attributs du pouvoir d'Auguste ou de Barbarus. Du fait de ce parti pris dans la mise en scène, les personnages apparaissent comme totalement intégrés dans leur environnement, au point que l'environnement prime régulièrement sur eux ou sur l'action. Le lecteur prend conscience qu'il goûte autant les moments spectaculaires que le déroulement de l'intrigue et ses révélations, attendant avec plus d'impatience les nouveaux sites que les rebondissements.


Effectivement, Valérie Mangin a construit une histoire qui permet à Thierry Démarez de déployer toutes ses capacités pour assurer le spectacle de la reconstitution historique et des paysages à couper le souffle. En outre en fonction de ses connaissances ou s'il va visiter le site dédié à la série, le lecteur peut se faire une idée de la qualité du travail de reconstitution et du travail de recherche réalisé, que ce soit pour la forme de la Curie, l'interdiction faite aux sénateurs d'aller en Égypte, la réalité historique de l'existence du préfet Publius Rubrius Barbarus, l'alignement des pyramides sur le plateau de Gizeh, l'existence de pyramides à degré ou du zoo de la bibliothèque d'Alexandrie. L'auteure intègre donc parfaitement son intrigue dans les connaissances historiques disponibles sur l'époque, pour proposer une aventure où les personnages jouent à arme égale avec leur environnement. Au fil des pérégrinations d'Alix Graccus et de ses compagnons dans ce tome, elle met en scène l'exercice du pouvoir, par Auguste soucieux de conserver sa suprématie militaire, par le préfet Barbarus qui profite de son éloignement du siège du pouvoir, par le général Quintus Maximus Rufus qui dispose d'un atout dissimulé. Les tribulations des personnages deviennent alors assujetties à l'exercice de ces autorités, à leur machination pour la conserver ou pour l'acquérir. Finalement cet enjeu écrase les autres présents au sein de l'intrigue, y compris le sort d'Enak.


Au sortir de ce tome, le ressenti du lecteur dépend fortement de son horizon d'attente. S'il est venu pour une aventure avec une forme classique pour un héros mâle, il risque d'éprouver une forme de frustration devant la description trop factuelle de hauts faits montrés de manière très prosaïque. S'il est venu pour une intrigue sous forme de thriller, il risque d'être déstabilisé par une narration qui ne dramatise pas les révélations, qui ne surjoue pas la dimension psychologique ou émotionnelle de leur impact sur les protagonistes. S'il est venu pour une reconstitution historique de qualité, il est possible qu'il soit décontenancé par une mise en scène très prosaïque qui ne met pas en avant chaque élément d'époque en avant, se privant d'un effet pédagogique, mais évitant par là-même une forme d'autocongratulation. Au fil des pages, il est saisi par la beauté de plusieurs paysages naturels et de constructions humaines. Il prend conscience qu'il s'est totalement immergé dans l'environnement de la Rome Antique et qu'il bénéficie d'un tourisme de très haute qualité en s'attachant aux pas d'Alix Graccus. En outre, le déroulement de l'intrigue intègre naturellement chaque endroit comme découlant organiquement du récit, et le complot s'avère bien construit. 5 étoiles pour un récit qui demande pour certains lecteurs un effort d'adaptation à une forme qui s'écarte des conventions narratives en vigueur pour ce genre.