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mardi 15 avril 2025

Miss Tattoo T01 L'héritière

Mais un bon deal valant mieux qu’un long et coûteux procès…


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque, d’une série centrée sur un nouveau personnage apparu pour la première fois dans les deux derniers tomes de la précédente série de l’auteur, Caroline Baldwin : Caroline Baldwin T18 - Half-blood (2018) & Caroline Baldwin - T19 - les faucons (2020), ainsi que dans le hors-série Caroline Baldwin, Miss Tattoo (2020). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les crayonnés et les couleurs, et par Elisabetta Barletta pour les dessins. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 précités.


Au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, par une belle journée ensoleillée, une femme blonde en robe verte d’été se repère avec un plan dans la main. Elle finit par trouver la tombe qu’elle recherche : celle de Caroline Baldwin. Dans un costume classique, Gary Scott se tient devant la stèle en attendant. Vanina Lao présente ses excuses : elle est en retard, malgré le plan fourni par Scott, elle s’est perdue dans ce labyrinthe. Il lui demande si elle a fait bon voyage. Elle répond par l’affirmative et ils se recueillent un instant en mémoire de la défunte. Puis Scott reprend la parole, il se demande ce qui a finalement décidé Lao à venir, le besoin de changer de vie dit-elle. Il lui tend les clés de la maison de Caroline, la demi-sœur de Vanina : la maison est à elle à présent, il a lui aussi besoin de changer de vie. Elle s’y rend avec son sac de voyage et pénètre à l’intérieur : tout est sens dessus-dessous. La maison a été fouillée de fond en comble et il y règne un désordre indescriptible.



Le téléphone sonne, un modèle filaire : Vanina Lao répond et un interlocuteur anonyme la menace violemment en exigeant qu’elle rende le dossier qu’elle leur a piqué, dans les vingt-quatre heures. Passé ce délai, elle sera morte. Alors qu’elle est encore sous le choc, la porte s’ouvre et l’inspecteur Philips pénètre à l’intérieur. Elle réagit immédiatement en indiquant qu’elle n’a pas ce qu’il recherche. Il se présente comme étant de la police, et un ami de Gary. Il lui propose de s’asseoir et de discuter. Après quelques échanges, il essaye de contacter Scott sur son portable, mais ce dernier ne répond pas. En continuant de discuter, les deux interlocuteurs en déduisent que l’état de la maison doit être lié au boulot de Caroline chez Wilson Investigation. Après avoir fait le tour de la maison, Philips propose à Vanina de l’emmener à New York, pour tirer cette affaire au clair ; elle accepte. Le lendemain, dans la mégapole, ils se présentent à la porte desdits bureaux : ils se heurtent à deux policiers qui leur interdisent le passage. Philips reconnaît un nouvel arrivant, Terry, un inspecteur qu’il connaît. Ce dernier accepte de les faire entrer et leur expose la situation. C’est le gardien qui a donné l’alerte ce matin : la porte des bureaux de Wilson avait été fracturée, quelqu’un avait vidé les armoires, emporté les disques durs externes, et surtout ils ont laissé un joli macchabée.


Dix-neuf albums pour la série Caroline Baldwin, personnage créé en 1996, deux albums supplémentaires (Double dames en 2021 et Le voyageur en 2023) et une fin en bonne et due forme… avec quelques questions laissées en suspens. Le scénariste change donc de personnage, tout en reprenant les fils de l’intrigue. Le lecteur hésite entre plus de la même ou quelque chose de différent : cela valait-il la peine de changer de personnage ? On change d’une héroïne brune et élancée pour une héroïne blonde et tatouée : la différence n’est pas criante, d’autant que la nouvelle subit plutôt les évènements, trimballée par l’inspecteur Philips qui fait son boulot avec une totale liberté, mais aussi une vraie compétence. L’histoire reprend le principe de ce cabinet d’investigation, avec un ou deux secrets de nature à déstabiliser les plus hauts niveaux de l’état américain, une conspiration dans laquelle Caroline Baldwin aurait pu se retrouver à son corps défendant, se comportant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine pour mener son enquête. Elle aurait sans nul doute été plus dans l’action que Vanina Lao. Enfin, Taymans a quasiment dessiné cet album : il en a fait le découpage et les crayonnés, confiant la finition des dessins à une dessinatrice, comme il avait confié les dessins définitifs de Le voyageur à Nico van de Walle.



Bon voilà donc un album qui semble s’apparenter à une nouvelle aventure de Caroline Baldwin qui ne dit pas son nom. D’un autre côté, c’est bien le même auteur, il n’est guère surprenant qu’il crée un album dans la lignée des précédents. Son héroïne se trouve impliquée dans une affaire de chantage concernant des documents susceptibles de nuire à la réélection du président des États-Unis, dans un plan organisé par son concurrent. Ce dernier est légèrement empâté, avec une étrange chevelure blonde alambiquée, il joue au golf, et ses subalternes l’appellent gouverneur Duck, un nom qui sonne étrangement au départ, jusqu’au moment où le lecteur fait le lien avec un prénom qui est à la fois celui d’un canard (Duck) et celui du quarante-cinquième président des États-Unis. Mais voilà que la situation se complique avec l’implication du cabinet Wilson Investigation, et celle de Gary Scott, l’ancien compagnon de Caroline par intermittence, et également agent du FBI. Le lecteur apprécie l’expérience consommée avec laquelle l’auteur met à profit la mythologie propre à ce pays, avec également une sombre histoire du suicide collectif des membres d’une secte, évoquant des affaires réelles similaires.


Pour autant, le lecteur remarque également les différences significatives avec la série précédente, et elles vont plus loin que la couleur des cheveux et la présence de tatouage, ou encore une paire de lunettes. Pour commencer, Vanina Loa ne mène pas l’enquête : ce n’est pas son métier, à la différence de Caroline Baldwin. Ensuite, elle ne semble pas souffrir de symptômes dépressifs, peut-être que l’auteur lui-même a laissé derrière lui quelques-uns de ses propres démons. En revanche, elle est tout aussi à l’aise que Caroline avec la nudité, et l’auteur a conservé cette caractéristique avec une scène de douche, qui permet d’admirer l’intégralité des tatouages de Miss Tatttoo. Pour autant, la dessinatrice dispose de sa personnalité propre pour les traits de contour, avec une sensibilité différente de celle de Taymans, ce qui donne une allure moins sexy à ce passage, plus prosaïque. En effet, Barletta utilise des traits de contours moins épurés, plus fins et plus appliqués, aboutissant à un rendu plus minutieux pour les personnages, parfois proche de celui de Taymans pour quelques éléments de décors. En fonction de ses goûts, le lecteur peut trouver le visage des personnages un peu trop littéral, ou apprécier ce rendu descriptif plus proche du réel. La page de garde de l’ouvrage comprend une photographie de Cyrielle Zurbrügg ce qui permet de constater la ressemblance du personnage dessiné avec son modèle.



La narration visuelle repose sur une documentation concrète et des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur peut avoir l’assurance de la vraisemblable de la représentation du cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, des rues de New York, de la Maison Blanche, d’un restaurant asiatique en entresol, ou encore d’un motel en pleine cambrousse, et d’un lodge isolé dans une zone naturelle sauvage. D’un côté, les dessins de Barletta comprennent plus d’éléments que ceux de Taymans ; de l’autre, ce dernier donnait une meilleure sensation des grands espaces naturels. Quoi qu’il en soit, les dessins donnent à voir concrètement les environnements et les différents éléments comme les aménagements intérieurs, les ameublements, les accessoires variés. Grâce à cela, le lecteur peut croire que la maison de Caroline Baldwin était effectivement encore équipée d’un poste de téléphone filaire, le saccage consécutif à la fouille est patent, il ne manque rien à l’équipement de pêche de Philips, les enseignes avec idéogrammes chinois apportent un cachet authentique au quartier asiatique de New York, la scène de décollage d’hélicoptère sur la pelouse de la Maison Blanche semble provenir des informations télévisées, il fait bon rouler dans les routes de basse montagne dans la région de Denver, etc. Le talent de metteur en scène et de découpage d’André Taymans fait son effet et Barletta sait s’adapter pour compléter les esquisses en les respectant et en en gardant l’esprit. La campagne de financement participatif de l’album offrait la possibilité d’acquérir en plus un album souple collector en tirage limité reprenant l’intégralité du storyboard d’André Taymans.


Le créateur de l’héroïne Caroline Baldwin et de sa série revient avec un nouvel album avec un personnage secondaire assumant le premier rôle : Miss Tattoo, inspirée par Cyrielle Zurbrügg. Le lecteur retrouve de nombreux éléments de la série originale, à commencer par une intrigue policière nourrie par des éléments d’actualité, dans le territoire américain, mettant à profit aussi bien ses grands espaces naturels que le potentiel d’un complot politique. Il apprécie la qualité de la narration visuelle en termes de découpage et de plan de prises de vue réalisés par André Taymans, il s’adapte rapidement aux dessins d’Elisabetta Barletta. Un polar divertissant avec quelques clins d’œil savoureux à des faits bien réels, comme l’art des affaires.



samedi 3 octobre 2020

Caroline Baldwin T19 : Les Faucons

J'ai déjà rencontré des têtes de mules, mais là…

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin T18: T18 - Half-blood (2018), les deux formant une histoire complète. Sa première parution date de 2020. Il est l'œuvre d'André Taymans, créateur du personnage, scénariste, dessinateur, encreur et coloriste. L'auteur a complété ce diptyque avec un hors-série : Caroline Baldwin, Miss Tattoo : Avec un ex-libris (2020) en collaboration avec Cyrielle Zurbrügg et Anne Matheys.

Caroline Baldwin se trouve à Vientiane au Laos. Elle est en train de siroter une bière dans un café. L'agent Num du bureau des narcotiques y pénètre, la salue en se déclarant soulagé de l'avoir enfin retrouvée, et s'assoit à sa table. Il entame la conversation en lui révélant plusieurs informations. Il avait passé un marché avec Jeremy Wilson pour obtenir des informations sur le trafic de Ya Ba, avec pour objectif de faire coffrer un gros trafiquant appelé Keo Tak. Baldwin se rend compte que ces informations l'intéressent et elle demande à en savoir plus. Num lui propose de sortir et de marcher dans la rue pour limiter les risques d'être écoutés. Baldwin souhaite savoir comment Jeremy était lié avec le trafiquant Keo Tak. Num lâche le morceau : Jeremy a une demi-sœur, née des amours du père Wilson et d'une laotienne pendant la guerre. Cette femme a épousé Keo Tak. En arrivant à Vientiane, Jeremy s'est montré aussi peu discret que Caroline en posant des questions à tout le monde, ce qui a occasionné sa perte. Num suggère à Caroline de retourner avec lui à Bangkok : elle décline sa proposition car elle a encore à faire au Laos. Ils se séparent et elle rentre à pied vers son hôtel.

À quelques mètres de la porte de son hôtel, un individu surprend Caroline Baldwin par derrière et lui applique un chiffon sur la bouche, imbibé d'un produit qui la plonge dans l'inconscience. L'un des kidnappeurs charge Caroline inanimée à l'arrière de son véhicule utilitaire sport et s'en va. Le second rentre dans l'hôtel pour aller fouiller sa chambre. Une fois à l'intérieur, il se dit qu'il va commencer par la salle de bain. Mal lui en prend, car madame Jow est en train de se délasser dans un bain, et elle lui tire dessus, lui logeant une balle en pleine tête, le tuant net. Elle l'identifie tout de suite comme étant un sbire de Keo Tak. Elle comprend qu'elle doit mettre les voiles : elle rassemble ses affaires dans son sac et s'en va. Pendant ce temps-là, le ravisseur est sorti de la ville. Il répond à un appel en conduisant : il indique que le colis est chargé, et qu'il lui reste à récupérer Tsin. Il arrête son véhicule dans les bois, à côté d'un temple désaffecté. Il appelle Tsin qui ne répond pas, et pour cause son téléphone sonne dans le vide sur son cadavre. Lassé, il retourne à sa voiture, et constate que Caroline Baldwin n'est plus  l'arrière, qu'elle lui a faussé compagnie.



Le lecteur retrouve tout ce qui fait les caractéristiques de la série depuis le début. La première séquence montre Num en train de fournir un gros paquet d'informations à Caroline Baldwin. C'est une des marque de fabrique de l'auteur dans cette série : le moment où les personnages s'assoient (ou parfois, comme ici, marchent) et fournissent des renseignements en quantité importante. Pour cette séquence-ci, la transmission d'explications dure 3 pages, dans une prise de vue vivante, grâce à la représentation détaillée du bar en arrière-plan, puis de la rue avec ses façades de petits immeubles, les voitures, les piétons, un moine bouddhiste dans le fond d'une case, etc. Comme d'habitude, le lecteur éprouve la sensation d'être sur place, dans un environnement plausible et réaliste, représenté d'après repérages. Elle est complétée par 3 autres scènes d'explication. Pages 20 & 21 Caroline discute dans un fauteuil en osier avec Neng, personnage qu'elle avait rencontré dans Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002), scène très relaxante sur la pelouse d'un jardin. Pages 37 à 40, Gary Scott s'entretient avec Jack et un autre, dans l'arrière-salle du bar d'Alain, scène rendue moins statique par des dessins montrant des moments du passé. Enfin pages 42 & 43, Scott s'entretient avec madame Jow, pour une dernière explication à Bangkok, dans un temple bouddhique, où le lecteur peut apprécier à la fois l'intérêt de l'artiste pour les différents éléments d'architecture, et son admiration pour le modèle ayant servi pour madame Jow.

Le lecteur retrouve également le plaisir touristique indissociable de cette série, grâce à des dessins descriptifs documentés, des traits de contour à la fois assurés et modulés pour rendre compte de l'irrégularité des matériaux. Il peut ainsi se projeter dans le bar à Vientiane en regrettant de ne pas pouvoir s'assoir à la table de Caroline pour partager une bière, marcher dans un quartier résidentiel de cette même ville, effectuer une balade de nuit dans la jungle au milieu de cette végétation exotique, se poser devant une cabane sur pilotis au bord du Mekong, assister à un enterrement sous la pluie dans un vaste cimetière enherbé, se balader dans un temple bouddhique. Taymans se montre un guide attentionné et visiblement très impliqué dans la découverte et la représentation de ces sites, ce qui transparaît dans l'attention portée aux dessins. Le lecteur retrouve bien sûr Caroline Baldwin fidèle à son caractère de tête de mule, sachant apprécier l'alcool (mais sans abus pour ce tome), ne se laissant jamais en imposer, et ne sachant pas renoncer. Elle porte sa fameuse petite robe noire dans la première séquence : le lecteur est en territoire familier, contenté par toutes ces caractéristiques récurrentes, rasséréné et curieux de connaître le dénouement de cette histoire. Il retrouve également la propension du scénariste à donner une importance relative à certains détails, comme le fait que Caroline jetait tous les médicaments de son traitement à la fin du tome précédent, et que finalement ça n'a aucune importance.

Sous réserve qu'il ne se formalise pas sur les scènes explicatives copieuses et sur l'omission de la mise au rebut des médicaments, le lecteur plonge dans une aventure qui apporte toutes les explications attendues quant à l'imbroglio au milieu duquel s'est retrouvée son héroïne préférée, avec son lot de péripéties, et son lot de surprises, puisqu'il est question du propre père de Caroline Baldwin. Une fin satisfaisante de l'intrigue commencée dans le tome précédent, avec une narration visuelle toujours aussi entraînante, attentionnée attestant de l'amour que l'auteur porte aux lieux visités et aux personnages comme Caroline et madame Jow.


ATTENTION : la suite de ce commentaire comprend des divulgâcheurs de premier ordre.

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Le lecteur avait bien assimilé que cette histoire était destinée à la base à servir de scénario pour un film dont le tournage a commencé mais n'a jamais été terminé, avec l'actrice Carole Weyers dans le rôle de Caroline Baldwin. Au cours du tournage, l'auteur a fait la connaissance de Cyrielle Zurbrügg à qui il a souhaité donner une plus grande place dans l'histoire, et qui fait l'objet d'un hors-série. Avec cette idée en tête, le lecteur comprend mieux le tournant inattendu que prend l'histoire. Pour autant, il n'est pas préparé au passage onirique qui court de la planche 21 à la planche 32, débutant par 5 pages muettes avec une mise en couleurs dans les tons brun et noir, virant progressivement à l'orange et blanc. Caroline Baldwin est sous l'emprise de la drogue Ya Ba et son esprit ramène à la surface des souvenirs les mêlant à une interprétation inconsciente. Le lecteur comprend à demi-mots ce qui est en train de se jouer, en particulier quand Caroline se retrouve face à madame Jow faisant l'amour à Gary Scott : le message est clair. Il se sent pris d'une bouffée de nostalgie à l'évocation de trois ou quatre aventures passées, évocation reposant sur des visuels dont il se souvient parfaitement, que ce soit le casque de cosmonaute du premier tome, la course sur le pont, la pile de carcasses de voitures dans une casse, ou encore la chute dans une crevasse en montagne, sous la neige. L'évocation de ces moments repose sur ces images mémorables, et fonctionne parfaitement sans même avoir besoin de se souvenir de l'intrigue associée, ou du numéro de l'album correspondant. La dernière séquence entérine la sensation éprouvée par le lecteur : un au revoir à Caroline, peut-être un adieu, seul l'avenir le dira. Madame Jow t'a supplantée dans le cœur de Gary Scott qu'il est alors possible de voir comme l'avatar de l'auteur.

Ce dix-neuvième tome s'avère donc doublement émouvant. Le lecteur découvre avec curiosité et plaisir le dénouement de cette histoire mêlant trafic de drogue et enjeux personnels, dans des environnements toujours aussi bien rendus, permettant de s'y promener à loisir. Il comprend en cours de route que le récit contient un enjeu supplémentaire inattendu porteur d'une forme de tristesse douce, une page qui se tourne, sans certitude de retour.






mardi 26 mai 2020

Caroline Baldwin, Tome 15 : L'ombre de la chouette

Personne ne vous accuse.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet (2010) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2011 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 46 planches.


Quelque part dans une forêt aux États-Unis, un groupe de voitures de police est arrêté, feux à éclats en fonctionnement. Caroline Baldwin descend de son quatre-quatre et rejoint le l'inspecteur Philips Ensemble, ils font quelques pas jusqu'à arriver au pied du cadavre, un individu d'une soixantaine d'années. Philips lui explique qu'il fut le PDG de Kristal Corporation. Dans sa poche, il a retrouvé une carte de visite professionnelle de Baldwin, à l'époque où elle travaillait pour Wilson Investigation. Dans sa voiture a été retrouvé un post-it avec les mots : to Caroline Baldwin, conspiration. Philips ajoute que l'ex PDG revenait d'une réunion des membres influents du parti républicain et qu'ils sont en train d'être interrogés. Non loin de là, un des deux individus cagoulés observant la scène se dit qu'il est temps de prendre la poudre d'escampette, avant que les policiers se mettent à fouiller les environs. Il fait rouler une pierre, et tous les policiers se lancent à sa poursuite, Caroline Baldwin en tête. L'autre mercenaire reste allongé prêt à appuyer sur la détente de son fusil à lunette. Baldwin parvient à rattraper le fuyard, mais il est abattu par le tireur embusqué.

À l'auberge du moulin de Léré, un peu à l'écart de la commune de Vailly en Haute-Savoie, l'agent Gary Scott et sa femme Lisbeth viennent prendre leur chambre pour deux nuits. Une fois installé, Lisbeth explique à Gary qu'il peut dormir par terre et qu'elle prendra le lit. Sous leur apparence de touristes, ils sont en mission pour le FBI. Scott a reçu un appel d'un ami d'enfance qui aujourd'hui travaille pour une des plus grandes institutions suisses. Il lui a déclaré avoir mis au jour un vaste complot terroriste. Vu le poste qu'il occupe, cet ami est aux premières loges pour observer les blanchiments d'argent et autres manœuvres financières criminelles et frauduleuses pouvant le cas échéant nuire aux intérêts des États-Unis. C'est la raison pour laquelle le FBI a pris cet avertissement au sérieux. Ils doivent retrouver le contact le lendemain au bord du lac de Vallon, dans la chapelle Saint Bruno. Le lendemain, Gary Scott pénètre dans la chapelle, pendant que Lisbeth guette à l'extérieur. Elle entend un coup de feu et voit une silhouette s'enfuir. Elle la poursuit et découvre un cadavre tenant dans sa main un billet de $1, avec le numéro de série partiellement entouré pour faire ressortir le nombre 1408.


Après un secret caché par une petite communauté au nord du Québec, et une tentative de manifestation chinoise au Tibet, André Taymans revient dans un registre de genre, celui de l'espionnage avec une dynamique de thriller. Il s'agit d'une histoire en deux parties qui trouve sa conclusion dans le tome suivant. Dans celui-ci, le lecteur va de surprise en surprise avec les deux personnages. Le scénariste a choisi de séparer Caroline Baldwin et Gary Scott qui se retrouvent devant des cadavres, et qui subissent les événements sans réussir à reprendre le dessus. Très habilement, Taymans fait en sorte que Caroline Baldwin reste bien l'héroïne de son récit. En effet, celle-ci se rend compte que son conjoint intermittent lui a caché des choses essentielles, ce qui fait que le lecteur ressent plus de sympathie pour elle que pour lui. Il la suit ballottée entre une course-poursuite dans les bois, un rendez-vous chez le médecin pour le suivi de sa séropositivité, deux phrases échangées avec Gary Scott sur le palier alors qu'ils se croisent l'un arrivant, l'autre repartant, et une visite dans une maison à louer à la campagne. Pendant ce temps-là, Gary Scott traverse des moments plus mouvementés : le guet-apens au lac de Vallon dans le canton de Fribourg en Suisse, la découverte des cadavres de bouteille de bourbon dans l'appartement qu'il partage avec Caroline, une mise à sac dudit appartement, et le souvenir de sa femme.

Le lecteur se rend compte qu'il se prête au jeu dès la première séquence : assassinat mystérieux, motivation inconnue, mercenaires cagoulés. Autant de conventions de genre espionnage/policier à la fois immédiatement divertissantes, à la fois servant à dévoiler une intrigue. André Taymans parsème son récit avec des indices, certains peut-être des fausses pistes, d'autres mystérieux et intrigants, et il le fait avec un dosage équilibré. Il y a à la fois ces éléments relevant d'un genre : des individus cagoulés, un nombre entouré sur un billet de banque, peut-être une guerre des services de renseignement, des relations détériorées entre Caroline et Scott pour augmenter le niveau de drame, un entrefilet dans un journal sur un appel aux malades incurables de devenir des kamikazes contre le grand Satan américain, des textos d'une personne décédée…Les dessins descriptifs permettent d'y croire dans le contexte de cette fiction. D'un autre côté, il y a des aspects plus prosaïques : la frustration de Philips à qui on a retiré l'enquête, le rendez-vous chez le médecin, le trajet en taxi à New York, la visite de l'appartement à louer, les longs trajets en voiture sur des routes interminable traversant de grandes étendues sauvages.


Ces deux composantes de la narration (conventions de genre + moments normaux) sont liées par la narration visuelle, naturaliste. La première séquence montre les personnages dans une forêt avec 2 essences d'arbres, une implantation plausible de ceux-ci. La séquence à l'auberge du Moulin de Léré donne la sensation que l'auteur y a séjourné, à la fois pour l'apparence du bâtiment et pour l'aménagement des chambres et de la salle de restauration. Le lecteur éprouve la sensation que l'artiste a vraiment fait la promenade qui mène à la chapelle Saint-Bruno. Il ne s'agit pas pour lui de caser des carnets de voyage, des dessins réalisés sur place en repérage. Les personnages s'intègrent dans ces lieux, évoluent en fonction de leurs caractéristiques (relief, aménagement), et avant tout en fonction de l'intrigue. À partir de la planche 12, le lecteur voit Caroline Baldwin, puis Gary Scott se déplacer à New York, en taxi ou en voiture du FBI. Il en profite pour regarder les façades de gratte-ciels, les affiches de spectacle dont une première évoquant une chienne de sorcière, une seconde sur un spectacle intitulé Moon River interprété par une certaine Cendrine. Il sourit en se rappelant que ce titre est celui du premier tome de la série et que Cendrine Ketels a interprété Caroline Baldwin dans un clip du groupe Feel the Noïzz où joue Erwin Drèze, un ami de Taymans. D'ailleurs on retrouve une affiche pour un de leur concert à l'auberge du Moulin de Léré. Dans les planches 19 & 20, le lecteur voit un cortège de voitures noires du FBI filer à toute allure dans les rues de New York, pouvant reconnaître un quartier de Manhattan.

Comme depuis le début de la série, André Taymans dessine dans une veine ligne claire, mais augmentée par des traits de texture dans les formes détourées, et la mise en couleurs ne se limite pas à des aplats unis de couleurs, mais comprend également des ombrages en ajoutant une nuance plus foncée de la teinte correspondante. Cette façon de dessiner donne des cases d'une lisibilité immédiate, permettant au lecteur de ne pas s'attarder sur les détails s'il le souhaite, alors même que la densité d'informations visuelles est élevée. Cela a également pour effet de donner un visage simplifié à Caroline Baldwin, un peu moins aux autres personnages. Éventuellement le lecteur peut être un moment décontenancé par ses yeux à l'iris vert bien rond, sa bouche entrouverte sur une zone blanche, sans singularisation des dents, et des mèches de cheveux aux formes inchangeantes même dans le feu de l'action. D'un côté cette représentation un peu simplifiées la rend plus expressive, et le lecteur peut plus facilement se projeter en elle. L'artiste met en œuvre une direction d'acteurs naturaliste : ils sont expressifs sans exagérer leurs postures ou leurs mouvements. Il porte une attention visible aux tenues vestimentaires, adaptées au climat et à l'activité. Le lecteur remarque que par ce beau temps, Caroline a recommencé à mettre ses sandales nu pied avec un petit talon.


L'immersion du lecteur dans le récit se fait très rapidement, à la fois grâce au naturel des personnages, à la consistance des environnements décrits avec soin et justesse, et les conventions d'espionnage qui attestent qu'il s'agit d'un divertissement. Il se rend progressivement compte que les éléments prosaïques viennent renforcer sa curiosité, que l'annonce d'une conspiration le rend soupçonneux de tout. Comment se fait-il que le médecin traitant de Caroline Baldwin lui propose un traitement justement à ce moment-là ? Les bouteilles de whisky vides signifient-elles que Baldwin est en train d'entrer dans une phase de déprime en se montant le bourrichon ? L'agent immobilier est-il de mèche avec des conspirateurs au vue de la voiture luxueuse qu'il a pu se payer ? André Taymans sait y faire pour provoquer la participation de son lecteur.

Avec cette première partie d'un diptyque, André Taymans donne l'impression d'augmenter le dosage des éléments de divertissement, se faisant plaisir en racontant un thriller dans lequel les 2 principaux personnages perdent pied, sans rien perdre du plaisir de découvrir des environnements urbains et des paysages sauvages. Le lecteur savoure cette intrigue de type complot, impatient de découvrir la deuxième partie.


mardi 10 décembre 2019

Caroline Baldwin, Tome 12 : Le Roi du Nord

La pêche est une question de patience.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 11 : État de Siège (2005) qu'il est préférable d'avoir lu avant. La première édition date de 2006 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.


Dans les bureaux du siège social d'un cigarettier, 5 dirigeants sont dans une salle de réunion. Ils évoquent la situation au Québec, et la nécessité de couper les branches mortes de leur trafic de contrebande. La décision est prise de faire assassiner Claude Fortier, leur intermédiaire au Québec, qui est également le meneur des insurgés qui ont organisé la prise d'assaut d'un train sur un des ponts reliant Montréal à la rive nord du Saint Laurent. Le responsable Harper ne veut surtout pas être mis au courant des détails, pour ne pas risquer de se faire supprimer à son tour si les choses tournent mal. À Montréal, le maire reçoit dans son bureau, le préfet de police, ainsi qu'un représentant des services secrets canadiens. Il apprend que les insurgés ont réussi à s'enfuir du pont qui était cerné par la police. L'agent Roy explique que c'est une manœuvre décidée par les services secrets afin de pouvoir neutraliser un gros poisson : Claude Fortier. L'agent Roy fait clairement comprendre au maire qu'il doit soutenir la version officielle d'une fuite en pleine nuit, quitte à faire passer les services de police pour des incompétents.

Chez elle, Caroline Baldwin lit le journal et apprend la fuite des insurgés : elle se réjouit pour Jérémie, son neveu, le fils de sa cousine Rachel. Gary lui indique qu'il se rend à Montréal pour rencontrer un homologue canadien afin de comprendre ce qui s'est réellement passé. Il sort alors que Nohad Yared sonne à la porte, avec un visage très fermé. Elle est reçue froidement pas Caroline Baldwin, Scott s'empressant de s'éloigner au plus vite. Baldwin communique quand même les informations à Nohad Yared : son père a été condamné pour viol sur mineur et a bénéficié d'une libération anticipée avec changement d'identité. Caroline Baldwin prend sa voiture pour aller s'entretenir avec Tom, chef de la police tribale de la région. À la radio, les infos indiquent que les explications du maire sur la fuite des insurgés ne convainquent personne, que d'autres réserves se soulèvent dans le pays et que la traque des terroristes s'annonce longue et difficile.


Le tome précédent s'était achevé sur une situation non résolue et le lecteur revient pour avoir la fin de l'histoire. André Taymans mène à bien ses 2 intrigues concomitantes : celle relative à l'insurrection des indiens et celle relative à la recherche du père Nohad Yared. En cours de route, le lecteur acquiert la conviction que l'auteur a intégré celle relative à la recherche de la personne disparue parce que celle relative à l'insurrection ne tenait pas en 1 seul album, mais n'était pas suffisante pour remplir 2 albums. Puis au fur et à mesure, il se dit que peu importe la raison car dans la vie réelle il est également très rare de pouvoir se consacrer à 100% sur une seule chose, sur un seul objectif, et que finalement c'est ce qui se produit pour Caroline Baldwin. Cet enchevêtrement de 2 histoires n'apparaît plus comme une solution technique pour atteindre un quota de pages, mais comme une situation plus réaliste. Comme l'indique Anne Matheys dans le dossier de l'intégrale, le scénariste a effectué plusieurs révisions à son histoire grâce à plusieurs sources d'informations. Le lecteur plonge donc dans un thriller politique assistant à une révolte d'une partie des communautés des Premières Nations, découvrant la source de financement des groupuscules armés, observant les coulisses de la communication politique et policière. Il ne s'agit pas d'un pamphlet anti-establishment ou d'une analyse sociologique et ethnique sur la maltraitance des peuples autochtones et leur devenir. Mais c'est un thriller qui ne se limite pas non plus à une alternance bien agencée de course-poursuites et de coups de feu.

De fait, le lecteur ressent une curiosité irrépressible de savoir ce qui va se passer. Caroline Baldwin tirera-t-elle Jérémie de ses mauvaises fréquentations ? Comment se dérouleront les retrouvailles entre Nohad Yared et son père ? Accessoirement, c'est quoi le rapport avec la scène d'assassinat en ouverture du tome précédent ? André Taymans ajoute une histoire de vengeance pour faire bonne mesure et le lecteur ne lâche pas sa bande dessinée jusqu'à la fin. En plus, le lecteur retrouve tout ce qu'il aime dans cette série. Caroline Baldwin est toujours attachante : personnalité directe et parfois un peu sèche. Elle ne s'en laisse pas conter, elle souhaite aller de l'avant, faire aboutir son enquête. Elle reste toujours attachante du fait son investissement affectif : son amour compliqué pour Gary Scott, son sens de la justice (sauver Jérémie), sa propension à donner de sa personne en se mettant en danger, mais aussi en se remettant en question (la discussion avec l'ancien de la communauté indienne). L'artiste reste dans un registre proche de la ligne claire, avec des traits de contour précis et nets, très légèrement arrondis, pour une apparence presque tout public. Il nourrit les formes ainsi détourées, avec des traits un peu plus bruts, donnant une apparence un peu plus rêche, un peu plus adulte. Le lecteur se demande si la plastique de Caroline sera mise en avant. Cette fois-ci, André Taymans limite la titillation à une page où son héroïne est en sous-vêtement sur son lit. Il est possible de trouver que cette tenue n'est pas si propice à la décontraction, ou un peu gratuite. D'un autre côté, elle correspond bien à la personnalité de Caroline Baldwin, et le lecteur a déjà pu la voir ainsi à l'aise précédemment.

Dans ce tome, la narration visuelle d'André Taymans s'apparente plus à une approche naturaliste, presque de reportage. Alors que le récit se prête bien à une mise en scène spectaculaire (une fusillade, une personne menacée à bout portant par une autre avec une arme à feu, une personne avec les chevilles menottées autour d'un tronc d'arbre), l'artiste se tient à l'écart des visuels qui en mettent plein la vue, pour mieux servir son histoire. C'est ainsi que le simple fait pour Baldwin de faire demi-tour sur l'autoroute à cause d'un barrage devient marquant, alors même qu'il ne s'agit que d'une petite case qui ne la montre pas à contresens du sens de circulation. Cette impression de reportage se retrouve également dans le traitement des différents endroits. André Taymans prend bien soin de montrer l'endroit où se déroule chaque scène, les actions ayant une relation directe avec leur environnement. Toute trace de tourisme a disparu de la narration, pour faire place à un accompagnement des protagonistes là où ils se trouvent. La case montrant l'Empire State Building n'est pas une photographie d'une visite casée là, mais une case indispensable pour faire comprendre où se situent les bureaux de l'entreprise cigarettière. La vue d'ensemble de Montréal depuis le parc Mont-Royal permet d'établir le milieu urbain dans lequel se trouve la mairie, par contraste avec le pavillon de banlieue peu dense où habite Caroline Baldwin. À nouveau, ce n'est pas la réutilisation d'une photographie de voyage, mais une information nécessaire au récit pour attester de la diversité des territoires du Québec.


Ce soin apporté aux environnements apporte la consistance nécessaire à l'intrigue qui s'appuie sur des réalités géopolitiques spécifiques au Canada. Regarder Baldwin conduire sur une route, c'est voir le pays où se déroule l'action. Aller à la rencontre d'un ancien indien en train de pêcher, c'est voir l'importance des milieux naturels, et comprendre que le peuple des Premières Nations n'est pas un concept désincarné ou un groupe d'individus tous identiques. Baldwin attachée à un arbre, ce n'est pas qu'un rebondissement divertissant dans une intrigue, c'est aussi la réalité des zones sauvages ou semi-sauvages. Voir Gary Scott conduire sa voiture à travers bois, c'est percevoir la réalité des distances dans cet immense pays. André Taymans n'a rien perdu de sa capacité à représenter ces paysages de manière convaincante, au point d'équilibre entre un dessin facile à lire et un niveau de description précis et fidèle. Le lecteur se retrouve vite pris par la qualité d'immersion dans ce thriller qui charrie plusieurs thèmes : les revendications d'une ethnie, la coopération délicate inter-services, la manipulation médiatique et politique, dans une aventure réaliste et divertissante. En outre les personnages continuent d'être attachants, chacun à leur manière, de l'efficacité professionnelle de Gary Scott à l'implication émotionnelle de Caroline Baldwin.

Lorsqu'il arrive à la fin du récit, le lecteur constate que l'auteur s'octroie 6 pages d'épilogue, en 2 séquences différentes. Il est un peu surpris par la première qui arrive comme un cheveu sur la soupe, et par la seconde étrangement bon enfant. Il ne s'attend pas à ce qu'une particularité de Caroline Baldwin ressorte ainsi dans la première, et que la seconde repose sur un appel professionnel inopportun pour Gary Scott. De prime abord, la première séquence donne l'impression d'avoir été réalisée parce qu'il restait assez de pages, et parce qu'il doit y avoir une mention de la séropositivité de Caroline Baldwin par album. Mais en voyant se dérouler la scène, le lecteur sent son cœur se serrer en éprouvant l'émotion qui étreint cette femme. Le contraste n'en est que plus surprenant avec la dernière scène gorgée d'émotion chaleureuse, manquant un peu de nuance.

Cette deuxième partie tient les promesses de la première avec un thriller adulte et plausible, une narration visuelle entièrement en phase avec le récit, les images apportant de nombreuses informations d'une manière sophistiquée. Le lecteur en ressort avec encore plus d'admiration pour Caroline Baldwin (et pour l'auteur).


mardi 15 octobre 2019

Caroline Baldwin, Tome 11 : Etat de Siège

Tu te souviens de la crise indienne de 1990 ?

Ce tome fait suite à
Caroline Baldwin, tome 10 : Mortelle thérapie (2004) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2005 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Dans la librairie Stephan à Beyrouth, un homme en veste noire (tenant à la main un exemplaire de L'ombre de Jaïpur) en rejoint un autre avec une veste blanche. L'homme en noir indique que c'est pour demain : le touriste doit visiter le site de Baalbek le lendemain matin. Dans l'ancienne Héliopolis, entre les temples de Bacchus, Jupiter et Vénus, s'étant écarté du reste du groupe de touristes, un touriste roux est assailli par l'individu blond en veste blanche qui l'assassine en lui tranchant la gorge. Puis il prend une photographie du cadavre. Depuis le bar de son hôtel, le blond appelle son contact et lui indique qu'il a rempli sa part du contrat. Il sort alors de l'hôtel et va jeter un bouquet de roses dans la mer. À Beloeil dans la banlieue de Montréal, Caroline Baldwin emménage dans le pavillon qu'elle vient d'acheter, avec Gary Scott, agent du FBI. Ce dernier l'informe qu'il doit repartir le jour même car le bureau l'a appelé pour une mission de quelques jours à la frontière américaine. Le soir même, Rachel (une cousine) vient sonner à sa porte. Elle souhaite engager Caroline en tant que détective privée, pour qu'elle retrouve son fils Jérémie.

Rachel explique que son fils Jérémie (15 ans) est en révolte contre l'ordre établi, qu'il sèche les cours, qu'il a disparu depuis 6 jours. Elle a déclaré sa disparition à la police tribale qui estime que c'est de son âge et que ça lui passera. Caroline accepte de le retrouver. Le lendemain, alors qu'elle s'apprête à partir avec Rachel pour aller enquêter, Caroline Baldwin est abordée devant chez elle par Nohad Yared, une femme qui souhaite l'engager pour retrouver son père. Baldwin indique qu'elle est déjà sur une autre affaire. En faisant route vers la ville de Québec, Rachel donne plus d'informations à Caroline. Elle évoque la crise indienne de 1990 : blocus de chemins de fer en Ontario, blocus routier au Québec, la crise d'Oka (du 11 juillet au 26 septembre 1990) et le blocage de la circulation au pont Honoré-Mercier (reliant la réserve autochtone de Kahnawake à Montréal). Rachel sait que son fils fréquente assidûment des individus militant pour une insurrection violente. En outre, les affaires indiennes ont lancé une enquête sur ces agissements.

Dans l'introduction du troisième tome de l'intégrale, Anne Matheys explique que pour concevoir son intrigue, André Taymans a reçu le soutien d'un agent secret canadien, et a du coup approfondi ses recherches sur l'histoire des indiens dans la société canadienne. Comme amorcé depuis plusieurs tomes, l'auteur souhaite raconter des histoires avec une intrigue plus sophistiquée et mieux documentée. Effectivement, Caroline Baldwin se retrouve impliquée dans une enquête sur une fugue. Il s'en suit une forme de course-poursuite (Baldwin traquant son neveu Jérémie) ce qui constitue une dynamique entraînante pour le récit, propice à de nombreux rebondissements, avec une implication émotionnelle immédiate, ne serait-ce que l'inquiétude de la mère pour son fils qui se met en danger, sans prendre conscience de la gravité de ses actes. L'artiste ne dramatise pas pour autant les gestes et postures de ses personnages, conservant une approche plus naturaliste que théâtrale, ce qui permet au lecteur adulte de plus facilement se projeter en eux. Il représente les différents acteurs avec une forme de simplification dans les contours et les traits de visage, rendant la lecture d'autant plus facile, sans pour autant sacrifier les détails, qu'il s'agisse de leur morphologie ou de leur tenue vestimentaire y compris quand il s'agit des uniformes de la police, auquel il ne manque aucun accessoire.


Accroché par le suspense de savoir si Caroline Baldwin réussira à tirer Jérémie de la mauvaise situation dans laquelle il s'est fourré, le lecteur plonge avec elle dans une intrigue qui se nourrit de la réalité historique de cet endroit du globe, et plus particulièrement du sort des Premières Nations au Canada. Comme à son habitude, l'auteur développe son histoire sur la base d'éléments bien réels. Ici, il s'agit de la gestion des indiens par le gouvernement canadien, par le bais du ministère des Affaires autochtones et du Nord Canada (Aboriginal Affairs and Northern Development Canada) qui est responsable des politiques liées aux peuples autochtones canadiens, c’est-à-dire les Premières Nations, les Inuits et les Métis, mais aussi de l'action militante d'indiens pour faire reconnaître leurs droits sur des territoires (la crise d'Oka). Le lecteur curieux peut aller se renseigner sur les faits et constater qu'André Taymans connaît son sujet. Ainsi l'histoire de cette bande dessinée est fondée sur des faits réels, des tensions entre plusieurs communautés. Cette dimension du récit est également alimentée par le soin apporté aux environnements décrits. Dans ce tome, l'artiste continue d'utiliser ses connaissances des lieux acquises lors de séjours touristiques. Toutefois, le lecteur n'éprouve pas la sensation de suivre un guide pour faire le tour de sites remarquables. La représentation des autoroutes, de la terrasse Dufferin à Québec, des rues de Québec, du château Frontenac, du Parc de Mont-Royal de Montréal sont impeccables et conformes à la réalité. Ce sont aussi les lieux que traverse ou longe Caroline Baldwin lors de ses déplacements. Ce n'est pas du tourisme pour caser des sites remarquables, c'est vraiment l'endroit où vit et évolue l'héroïne. Ce qui n'empêche pas le lecteur de profiter de la très belle perspective de la terrasse Dufferin ou d'admirer les façades du château Frontenac.

Au fur et à mesure des pages, le lecteur apprécie l'habileté narrative élégante de l'auteur. C'est tout naturellement que Caroline Baldwin se retrouve mêlée à cette affaire de fugue, par le biais de sa cousine Rachel. C'est tout naturel que Baldwin se sente concernée par cette histoire car elle est elle-même d'ascendance indienne et donc concernée par le traitement de ce peuple par le gouvernement canadien. Il se rend compte qu'André Taymans se montre tout aussi habile à intégrer des clins d'œil visuels discrets. Ça commence avec un tee-shirt et une casquette avec le logo de Batman. Ça continue avec la bande dessinée que tient l'homme à la veste noir : L'ombre de Jaïpur (1981) de Daniel Ceppi & Juan Martinez. S'il y prête attention, il constate également qu'un client de la librairie est en train de lire Blankets (2003) de Craig Thompson, et il reconnait le logo de la série Jonathan de Cosey. Planche 15, il est intrigué par 2 personnages en premier plan dans le hall de l'hôtel où Caroline Baldwin est en train de prendre une chambre. Dans la préface de l'intégrale, Anne Matheys explicite leur identité pour le lecteur néophyte : Albert Weinberg (1922-2011, un ami proche de Taymans) et sa création Dan Cooper (41 tomes). Ne pas identifier ces références n'enlève rien au plaisir de lecture, encore moins à la compréhension de l'histoire.


S'il l'avait oublié, le lecteur peut à nouveau admirer les qualités de la narration visuelle au travers de 6 planches muettes. Par exemple, le meurtre initial est raconté en 2 planches dépourvues de mot, pour une lisibilité exemplaire, et un impact émotionnel marquant. D'ailleurs, il ne s'aperçoit qu'à la fin de la dernière page qu'il a tout lu d'une traite, avec une facilité étonnante. Pour autant, le récit met en jeu une intrigue étoffée, des personnages adultes, un suspense bien construit. À la rigueur, il a peut-être tiqué sur 2 coïncidences un peu grosses : la présence de Gary Scott dans le même club où Caroline Baldwin a suivi Claude Fortier, la simultanéité des 2 enquêtes (celle sur le fils de Rachel, celle sur le père de Nohad Yared). Mais prises dans leur ensemble, les composantes de cette histoire font plus que simplement s'additionner. Elles s'intègrent dans un tout avec une précision extraordinaire. Elles constituent un polar de haute volée, avec des personnages incarnés, aux convictions, au caractère, et aux agissements modelés par leur histoire personnelle et leur appartenance socio-culturelle. L'intrigue trouve ses racines dans l'histoire de cette région du monde, mettant en lumière des tensions ethniques et politiques spécifiques, à l'opposée d'une polémique générique indépendante de l'environnement dans lequel elle se déroule. Les personnages sont soumis aux paramètres qui régissent la société dans laquelle ils évoluent de manière naturelle et évidente, malgré la complexité du contexte.

Quand il ouvre un nouveau tome de la série, le lecteur a des attentes très claires : il veut retrouver l'héroïne qu'il a appris à connaître et à apprécier, ainsi que les caractéristiques de la série (dessins descriptifs et découverte de lieux reproduits fidèlement), tout en lisant une nouvelle histoire qui ne donne pas l'impression de se répéter, et également un bon polar avec une enquête semi-réaliste. Avec cette première partie, André Taymans lui donne tout ça, sous la forme d'une bande dessinée qui se lit toute seule, tellement l'intégration des différentes composantes est élégante et harmonieuse.


lundi 2 septembre 2019

Caroline Baldwin, tome 10 : Mortelle thérapie

Il faut que j'arrête de lire des polars ! Ça ne me vaut rien.

Ce tome fait suite à
Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2004 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Caroline Baldwin est revenue s'installer au Canada, ayant loué un chalet en montagne avec Roxane Leduc. Elle refuse de retourner travailler aux États-Unis tant que l'administration Preston est au pouvoir. Roxane lui indique qu'elle a besoin d'une bouteille de blanc pour préparer la fondue. Caroline Baldwin se dévoue pour descendre au village à pied. En marchant en bordure de route, elle est poussée par une Ferrari qui descend à toute vitesse. Elle se retrouve sans conscience quelques mètres en contrebas. Une autre voiture passe par là et la conductrice s'arrête. Ellen aide Caroline Baldwin à se remettre sur pied et l'emmène à l'hôpital le plus proche car elle a le pied cassé. Le soir-même Caroline est de retour au chalet, avec le pied gauche dans le plâtre. Roxane y inscrit un petit mot : amputer en suivant les pointillés. Elle ajoute qu'elle est allée acheter la bouteille de vin elle-même.

Quelques jours plus tard, Caroline Baldwin se rend à un rendez-vous chez son médecin le docteur Gagnon, pour le suivi de son traitement pour sa séropositivité. Le médecin lui propose de bénéficier du programme Carver, c'est-à-dire tester un vaccin thérapeutique contre le SIDA mis au point par une équipe française. Une de ses patientes ayant débuté l'expérience il y a un mois, a été renversée par un chauffeur. Le docteur Gagnon lui propose de prendre sa place dans le programme Carver. Caroline Baldwin accepte. Elle va s'installer quelques temps dans un pavillon situé à Sainte-Anne-des-Lacs, qu'elle garde pour son propriétaire René. Il lui indique qu'elle a déjà reçu une lettre, et il lui fait les recommandations d'usage sur l'eau, le gaz, l'électricité, la voirie. Une fois seule, elle ouvre le courrier : il s'agit d'une lettre de Gary Scott. Le lendemain elle se rend à Montréal pour son premier rendez-vous pour le programme Carver. Elle fit la connaissance d'un autre patient dans la salle d'attente : Gilles Cartier.


Après la Thaïlande, le Laos et le Tibet, Caroline Baldwin est de retour dans son pays natal : le Canada, et plus précisément au Québec. Le lecteur européen peut trouver que cette destination touristique est moins exotique, mais André Taymans y investit le même sérieux que pour les autres. Une fois encore, il est perceptible qu'il y a séjourné et qu'il rend compte de son expérience personnelle, d'une découverte de la région qui ne se cantonne pas à un catalogue basique des sites touristiques les plus fréquentés. Il situe son action pour une petite partie à Montréal (les visites chez le médecin) et pour la majeure partie à Saint-Anne-des-lacs, une municipalité régionale du comté des Pays-d'en-Haut dans la région des Laurentides. En fait dès la première séquence, le lecteur prend une bouffée d'air pur, avec ce paysage de montagne en été, la belle pente herbue, la forêt de sapin, les rochers, et les montagnes à la cime enneigée dans le lointain. Comme à son habitude, l'artiste sait transcrire les sensations : le plaisir du grand air, l'isolement, la tranquillité de marcher dans la nature, les oiseaux volant haut dans le ciel, les nuages se déplaçant paisiblement, l'irruption brutale d'une voiture. Le lecteur a également un aperçu du chalet de Roxane et Caroline en vue extérieure avec une architecture authentique et un bref aperçu de l'intérieur tout en bois.

Le lecteur accompagne ensuite Caroline Baldwin dans le cabinet du docteur Gagnon où il peut voir son bureau, sa lampe de travail, son armoire à tiroir pour ranger ses dossiers, son fauteuil, sa corbeille à papier, son calendrier mural, son ordinateur portable, la vue depuis sa fenêtre, sans oublier la chaise visiteur, Caroline et lui-même, tout ça en une case à la lisibilité immédiate. Un peu plus tard, Caroline Baldwin est dans la cuisine du pavillon de René, et le lecteur observe le plan de travail en U, les plaques de la cuisinière électrique, l'évier, le four à microonde, la cafetière électrique, les placards au mur et les objets de décoration posés dessus, les étagères et leurs bocaux, à nouveau en une seule case. Ce niveau de détail fait que chaque endroit est singulier et différent : l'aménagement de la maison de Gilles Cartier est différent de celui de la maison de la deuxième victime. Du coup, la fouille effectuée par l'inspecteur de police dans l'une et dans l'autre présente des particularités. En y repensant, le lecteur se rend également compte que l'auteur a su composer son récit de manière à faire régulièrement voyager le lecteur d'un endroit à un autre : le chalet en montagne, Montréal, Sainte-Anne-des-Lacs, une rive de la rivière Gatineau à Hull (Québec), Dunham (comté de Brome-Missisquoi). Le Québec est encore évoqué par d'autres particularités de cette province : un ou deux mots de vocabulaire (Char pour Voiture) mais sans en abuser, un repas dans une cabane à sucre avec dégustation de la tire du sirop d'érable, le passage sur un pont couvert avec son toit à deux versants (structure de type Town), éléments qui sont intégrés de manière organique à la narration.


Dans l'introduction de la réédition de 2017, Anne Matheys indique qu'André Taymans souhaitait mettre plus en avant la séropositivité de son héroïne, ce qu'il fait au travers d'une enquête liée à des patients séropositifs. Par la force des choses le genre Enquête policière, nécessite de pouvoir exposer des quantités significatives d'information. Effectivement plusieurs personnages expliquent le temps d'une page ou deux : le docteur Gagnon en planche 7, Caroline et l'inspecteur lors d'une longue discussion en planches 24 & 25, Caroline Baldwin et d'autres personnages le long de 5 planches (35 à 39). Par rapport à de précédents épisodes, ces discussions se présentent de manière plus naturelle : il est normal que le docteur explique le nouveau traitement à Caroline, il est indispensable que l'inspecteur et Caroline échangent des informations sur ce qu'ils savent, certaines affaires se traitent naturellement en conversation en face à face ou au téléphone. Il ne s'agit pas d'un personnage qui se tient devant plusieurs autres pour tout expliquer de manière magistrale. En outre, il ne s'agit pas de l'unique forme de narration : régulièrement André Taymans réalise également des planches muettes dans lesquelles le lecteur regarde évoluer le ou les personnages. Cela commence avec la chute de Caroline Baldwin (planche 2), la lecture de la lettre de Gary Scott (planche 18), le retour la maison louée par Baldwin (planche 30), la fouille de la maison de Gilles Cartier (planches 32 à 34) avec très peu de phylactères. Les séquences muettes ne se limitent donc pas à des scènes d'action : il peut s'agit aussi d'un moment fortement chargé en émotion (la lecture de la lettre) ou d'une phase de l'enquête (la fouille). Le bédéaste sait aussi utiliser les bulles de pensée à bon escient : il y en a dans 7 pages, une ou deux à chaque fois, s'intégrant de manière organique, sans paraître être un outil narratif infantile.


Le scénariste a imaginé une série de meurtres avec un mobile original, facile à comprendre et plausible. Le lecteur relève les différentes informations au fur et à mesure, découvrant le système en même temps que Caroline Baldwin qui n'est pas omnisciente et qui accepte l'aide d'autres personnes pour pouvoir progresser. Il sait également faire transparaître la personnalité de chaque protagoniste. Caroline Baldwin reste une femme indépendante, prête à prendre des risques, dragueuse mais plus réfléchie qu'au début de la série, et appréciant toujours l'alcool. L'inspecteur de police est bougon et réfractaire à l'idée de laisser Caroline Baldwin s'immiscer dans son enquête, tout en étant capable de constater ce qu'elle peut apporter, et donc évoluer dans sa manière de faire. Les criminels sont motivés par l'appât du gain, et le tueur ne fait que son métier. Le lecteur apprécie de retrouver la bonne humeur de Roxane Leduc (une autre héroïne de Taymans) le temps de 3 pages. Il se demande qui est cette mystérieuse Ellen qui vient en aide à Caroline Baldwin dans le fossé. L'introduction de la réédition permet d'apprendre qu'il s'agit de l'héroïne d'une série de BD réalisée par Benoît Roels, et que la même scène apparaît dans Bleu lézard, tome 6 : L'Appât (2004), cette fois-ci du point de vue d'Ellen, avec certainement l'explication relative au chauffard. Enfin les informations sur la séropositivité relèvent à la fois de la vie de tous les jours (Caroline tançant l'inspecteur sur sa crainte parce qu'elle a touché son verre) et de la question médicale avec le docteur Gagnon, sans se transformer en une leçon de morale, ni en cours médical.

Avec ce dixième tome, André Taymans montre que cette série se prête à différents types de récit, tout en conservant ses caractéristiques principales : Caroline Baldwin, une enquête, une dimension touristique. Ici, l'héroïne commence à être plus réfléchie et sa relation avec la police se fait naturellement. L'enquête repose sur un motif plausible et simple, très convaincant. La dimension touristique semble plus banale (des endroits ordinaires du Québec), tout en étant parfaitement intégrée au récit, au point de pouvoir en devenir invisible, et pourtant André Taymans ne se contente jamais d'endroits génériques sans identité.


mardi 23 juillet 2019

Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou

La solitude a tendance à me faire tout dramatiser.

Ce tome fait suite à
Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2003 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage.

Cela fait 3 semaines que Caroline Baldwin se trouve à Katmandou et qu'elle en arpente les rues. Elle va contempler le Stupa de Bodnath au temple Swayambunat, tout en pensant à sa maladie et au fait que qu'une personne va bientôt la rejoindre, tout en ayant conscience de dramatiser la situation du fait de sa solitude. À l'aéroport d'Austin au Texas, le professeur Chapman se fait héler par 3 agents du FBI qui l'emmènent à l'écart alors qu'il s'apprêtait à embarquer. Ils le rassurent sur le fait que son avion ne décollera pas sans lui. En fait, c'est une autre personne qui embarque sous le nom de Chapman : l'agent Gary Scott. 2 jours plus tard, ce dernier s'entretient avec l'ambassadeur des États-Unis à l'ambassade même de Katmandou. L'ambassadeur s'enquiert de sa santé : Scott répond qu'il se remet doucement de sa blessure. L'ambassadeur l'informe ensuite que sa valise est restée à Austin, mais qu'une consœur va lui apporter : Julia Peterson. Enfin, pince-sans-rire, il lui demande de ne pas mourir sur son secteur.

Le soir même, Gary Scott retrouve Caroline Baldwin dans un restaurant à l'étage dans un autre quartier de la ville. Il lui indique qu'il est là pour une mission, que sa valise est restée à Austin, et que c'est Julia Peterson qui va lui amener. Cette dernière est à Austin en train de fouiller ladite valise : elle y trouve un caleçon avec un motif de petits cœurs, des préservatifs et les médicaments de Caroline Baldwin. À Katmandou, Scott & Baldwin rentrent à l'appartement de Caroline, celle-ci étant très inquiète de ne pas avoir pu suivre son traitement depuis plusieurs semaines. Scott finit par la quitter pour aller accomplir sa mission, en lui intimant de rester là où elle se trouve jusqu'à ce qu'il reprenne contact avec elle. Caroline Baldwin décide d'aller vider quelques verres dans un bar. Alors qu'elle refuse de partir à l'heure de la fermeture, la propriétaire vient papoter un peu avec elle ; elle s'appelle Roxane Leduc. Julia Peterson est arrivée à Katmandou : dans la voiture en revenant de l'aéroport, elle explique à Gary Scott qu'elle va rester pour l'accompagner dans sa mission et quelle joue le rôle de la femme du professeur Chapman. Plus tard, alors qu'ils marchent dans la rue, elle l'embrasse fougueusement pour jouer son rôle, sans avoir conscience que Caroline Baldwin les épie.


Arrivé au neuvième tome, le lecteur connaît le principe de la série, et même attend qu'elle s'y conforme : l'auteur raconte une enquête de son héroïne, en nourrissant le récit de ses propres visites touristiques. Effectivement, il a effectué un trekking à Katmandou et dans la région en 2001, en compagnie de sa femme et d'un guide. Le lecteur le ressent immédiatement avec les 3 pages de la scène introductive où Caroline Baldwin déambule dans les rues de Katmandou, et le lecteur éprouve la sensation de regarder les photos souvenir de Taymans, avec les lieux touristiques inévitables à commencer par le Stupa de Bodnath au temple Swayambunat (temple des singes). Le flux de pensées de Caroline Baldwin s'avère assez détaché du lieu où elle se trouve : elle remarque bien qu'elle connaît le quartier par cœur, mais elle est entièrement préoccupée par les circonstances de sa situation. Elle pourrait se trouver dans une autre partie du globe, cela n'aurait pas plus d'incidence sur ses pensées. Du coup, cette première scène donne la sensation au lecteur de plus être dans l'album souvenir d'un touriste que dans un récit dont l'histoire définit les lieux. Cette sensation revient lorsque Gary Scott & Julia Peterson déambulent dans les rues de Katmandou, lors du rendez-vous sur le Dubar Square de Nhaktapur et pendant le trek au départ de Dhunche, et le second trek vers la rivière Trisuli.

D'un autre côté, ça reste toujours aussi agréable d'accompagner l'avatar de l'auteur dans ses déplacements touristiques. Le trait de Taymans est toujours aussi assuré et juste, avec un haut niveau de détails, tout en restant lisible. Ainsi sur la première page, le lecteur découvre 7 cases, comprenant toutes des paysages urbains de Katmandou. Le lecteur voit bien qu'il s'agit de photographies de l'auteur qu'il a redessinées. Il peut donc contempler par ses yeux ce qu'il a vu, se projeter sur place avec une part de ressenti par procuration. La nature descriptive des dessins en fait un reportage, de lieux croqués sur le vif, avec les usagers de la voie publique du moment. Du coup, il n'y a pas l'impression de feuilleter un album de souvenirs figés, mais bien une sensation de déambuler dans des endroits vivants, habités, dont la succession est rendue cohérente par le déplacement de l'héroïne. Cette immersion est encore plus immédiate lorsque que Gary & Caroline se retrouvent pour prendre un verre. Même s'il a encore plus l'impression de suivre André Taymans que Caroline Baldwin lors du trek à partir de Dhunche, la beauté des paysages, les cadrages choisis par l'artiste, les traits un peu secs et un peu appuyés par endroit rendent tellement bien l'impression donnée par le milieu naturel que le lecteur fait fi de ses premières réticences car il voit bien que la marche a un effet sur l'état d'esprit de Caroline et Roxane, que la première est très impressionné par le passage sur une chemin de planches à flanc de falaise, avec la sensation pour le lecteur d'y être vraiment. Du coup, il se rend compte qu'il est maintenant vraiment dans l'histoire, comme les personnages sont vraiment en relation organique avec leur environnement, et il apprécie de pouvoir faire une dernière marche un peu sportive du fait dénivelé, avec Scott et Peterson.


Malgré l'impression initiale de coller artificiellement à un dispositif narratif (placer l'héroïne dans un lieu touristique), le lecteur se souvient bien de la raison pour laquelle Caroline Baldwin se retrouve là : elle est toujours accusée de meurtre aux États-Unis, et elle n'a plus de papiers d'identité. Avec la deuxième séquence, celle à l'aéroport d'Austin, le scénariste introduit l'enquête de ce tome de manière incidente. L'auteur sait faire en sorte que Baldwin se retrouve au milieu d'une nouvelle affaire, de manière organique : du fait de son histoire personnelle, elle a côtoyé un agent secret qui vient la retrouver (pour une raison personnelle) en profitant de l'opportunité d'une mission qu'il a lui-même sollicitée. Le déroulement de l'intrigue repose à la fois sur la nature de la mission, et sur la personnalité des protagonistes. Il ne s'agit pas de héros d'aventure interchangeables. Le caractère de Caroline Baldwin lui fait prendre des décisions qu'un autre n'aurait pas prises. Gary Scott a un caractère bien trempé, et ses propres objectifs et priorités, ce qui dicte sa conduite. Le comportement de Julia Peterson reflète également sa personnalité et sa façon d'envisager ses missions, sa volonté de les accomplir conformément aux ordres reçus. Le lecteur est forcément décontenancé en découvrant la raison pour laquelle la CIA veut retrouver Tom Cusack, car elle semble sortie d'un chapeau. Dans une interview, André Taymans explique que c'était sa volonté de surprendre ainsi le lecteur par une référence à une affaire réelle sans rapport.


Dans ce tome, l'auteur insère d'autres références de différentes natures. Comme dans l'histoire précédente, André Taymans évoque des événements des précédents tomes : la blessure de Gary Scott dans Caroline Baldwin, Tome 7 : Raison d' État, la précédente rencontre avec Julia Peterson dans Caroline Baldwin, n° 2 : Contrat 48-A, ou encore l'inclusion de Roxane Leduc, héroïne d'une autre de ses séries Les tribulations de Roxane. S'il y prête attention, au détour d'une rue de Kamantdou, le lecteur reconnaît un autre personnage Jonathan (jeune voyageur suisse amnésique) de Cosey (Bernard Cosendai). L'intérêt de l'intrigue ne se situe pas dans cette forme de continuité interne de la série. Outre le mystère très surprenant relatif à Tom Cusack, le lecteur prend plaisir à retrouver Caroline Baldwin et son caractère pas toujours facile, et à prendre des nouvelles de sa santé, sa maladie ayant une incidence directe sur sa situation, en particulier l'approvisionnement en médicaments pour son traitement. Sa séropositivité n'est donc pas un simple truc destiné à attirer l'attention sur la série, mais bien une réalité de sa vie qui a des conséquences. Dans un même ordre d'idées, la relation entre elle et Gary est impactée par la situation personnelle de Caroline et le métier de Gary Scott. En cela, sa mise en scène est de nature adulte, plutôt que romantique, et d'ailleurs le lecteur sourit régulièrement en les voyant se prendre le bec pour des raisons concrètes, scènes très vivantes grâce à une direction d'acteurs naturaliste et expressive. Il prend pleinement conscience qu'il s'intéresse d'abord à Caroline Baldwin en tant que personne, ce qui n'était pas forcément le cas au début de la série où l'intrigue primait sur la personne, ainsi que les éventuelles scènes dénudées. 

L'ouverture de ce tome déconcerte de prime abord, car le lecteur constate qu'André Taymans privilégie ses souvenirs de vacance. La lecture déstabilise le lecteur du fait de la nature du secret détenu par Tom Cusack. Il lui faut prendre un peu de recul pour reconnaître honnêtement que la dimension touristique est toujours aussi réussie, avec des dessins en apparence faciles, mais en fait très détaillés et transcrivant un point de vue, c’est-à-dire la manière dont l'auteur regarde autour de lui. Au bout de quelques pages, le lecteur se rend compte qu'il se retrouve émotionnellement impliqué par la situation de Caroline Baldwin, son état d'esprit et ses réactions, et que finalement il y a bien interaction entre les personnages et leur environnement, qu'il ne s'agit pas d'un décor neutre, interchangeable avec n'importe quel autre.