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mardi 15 avril 2025

Miss Tattoo T01 L'héritière

Mais un bon deal valant mieux qu’un long et coûteux procès…


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque, d’une série centrée sur un nouveau personnage apparu pour la première fois dans les deux derniers tomes de la précédente série de l’auteur, Caroline Baldwin : Caroline Baldwin T18 - Half-blood (2018) & Caroline Baldwin - T19 - les faucons (2020), ainsi que dans le hors-série Caroline Baldwin, Miss Tattoo (2020). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les crayonnés et les couleurs, et par Elisabetta Barletta pour les dessins. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 précités.


Au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, par une belle journée ensoleillée, une femme blonde en robe verte d’été se repère avec un plan dans la main. Elle finit par trouver la tombe qu’elle recherche : celle de Caroline Baldwin. Dans un costume classique, Gary Scott se tient devant la stèle en attendant. Vanina Lao présente ses excuses : elle est en retard, malgré le plan fourni par Scott, elle s’est perdue dans ce labyrinthe. Il lui demande si elle a fait bon voyage. Elle répond par l’affirmative et ils se recueillent un instant en mémoire de la défunte. Puis Scott reprend la parole, il se demande ce qui a finalement décidé Lao à venir, le besoin de changer de vie dit-elle. Il lui tend les clés de la maison de Caroline, la demi-sœur de Vanina : la maison est à elle à présent, il a lui aussi besoin de changer de vie. Elle s’y rend avec son sac de voyage et pénètre à l’intérieur : tout est sens dessus-dessous. La maison a été fouillée de fond en comble et il y règne un désordre indescriptible.



Le téléphone sonne, un modèle filaire : Vanina Lao répond et un interlocuteur anonyme la menace violemment en exigeant qu’elle rende le dossier qu’elle leur a piqué, dans les vingt-quatre heures. Passé ce délai, elle sera morte. Alors qu’elle est encore sous le choc, la porte s’ouvre et l’inspecteur Philips pénètre à l’intérieur. Elle réagit immédiatement en indiquant qu’elle n’a pas ce qu’il recherche. Il se présente comme étant de la police, et un ami de Gary. Il lui propose de s’asseoir et de discuter. Après quelques échanges, il essaye de contacter Scott sur son portable, mais ce dernier ne répond pas. En continuant de discuter, les deux interlocuteurs en déduisent que l’état de la maison doit être lié au boulot de Caroline chez Wilson Investigation. Après avoir fait le tour de la maison, Philips propose à Vanina de l’emmener à New York, pour tirer cette affaire au clair ; elle accepte. Le lendemain, dans la mégapole, ils se présentent à la porte desdits bureaux : ils se heurtent à deux policiers qui leur interdisent le passage. Philips reconnaît un nouvel arrivant, Terry, un inspecteur qu’il connaît. Ce dernier accepte de les faire entrer et leur expose la situation. C’est le gardien qui a donné l’alerte ce matin : la porte des bureaux de Wilson avait été fracturée, quelqu’un avait vidé les armoires, emporté les disques durs externes, et surtout ils ont laissé un joli macchabée.


Dix-neuf albums pour la série Caroline Baldwin, personnage créé en 1996, deux albums supplémentaires (Double dames en 2021 et Le voyageur en 2023) et une fin en bonne et due forme… avec quelques questions laissées en suspens. Le scénariste change donc de personnage, tout en reprenant les fils de l’intrigue. Le lecteur hésite entre plus de la même ou quelque chose de différent : cela valait-il la peine de changer de personnage ? On change d’une héroïne brune et élancée pour une héroïne blonde et tatouée : la différence n’est pas criante, d’autant que la nouvelle subit plutôt les évènements, trimballée par l’inspecteur Philips qui fait son boulot avec une totale liberté, mais aussi une vraie compétence. L’histoire reprend le principe de ce cabinet d’investigation, avec un ou deux secrets de nature à déstabiliser les plus hauts niveaux de l’état américain, une conspiration dans laquelle Caroline Baldwin aurait pu se retrouver à son corps défendant, se comportant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine pour mener son enquête. Elle aurait sans nul doute été plus dans l’action que Vanina Lao. Enfin, Taymans a quasiment dessiné cet album : il en a fait le découpage et les crayonnés, confiant la finition des dessins à une dessinatrice, comme il avait confié les dessins définitifs de Le voyageur à Nico van de Walle.



Bon voilà donc un album qui semble s’apparenter à une nouvelle aventure de Caroline Baldwin qui ne dit pas son nom. D’un autre côté, c’est bien le même auteur, il n’est guère surprenant qu’il crée un album dans la lignée des précédents. Son héroïne se trouve impliquée dans une affaire de chantage concernant des documents susceptibles de nuire à la réélection du président des États-Unis, dans un plan organisé par son concurrent. Ce dernier est légèrement empâté, avec une étrange chevelure blonde alambiquée, il joue au golf, et ses subalternes l’appellent gouverneur Duck, un nom qui sonne étrangement au départ, jusqu’au moment où le lecteur fait le lien avec un prénom qui est à la fois celui d’un canard (Duck) et celui du quarante-cinquième président des États-Unis. Mais voilà que la situation se complique avec l’implication du cabinet Wilson Investigation, et celle de Gary Scott, l’ancien compagnon de Caroline par intermittence, et également agent du FBI. Le lecteur apprécie l’expérience consommée avec laquelle l’auteur met à profit la mythologie propre à ce pays, avec également une sombre histoire du suicide collectif des membres d’une secte, évoquant des affaires réelles similaires.


Pour autant, le lecteur remarque également les différences significatives avec la série précédente, et elles vont plus loin que la couleur des cheveux et la présence de tatouage, ou encore une paire de lunettes. Pour commencer, Vanina Loa ne mène pas l’enquête : ce n’est pas son métier, à la différence de Caroline Baldwin. Ensuite, elle ne semble pas souffrir de symptômes dépressifs, peut-être que l’auteur lui-même a laissé derrière lui quelques-uns de ses propres démons. En revanche, elle est tout aussi à l’aise que Caroline avec la nudité, et l’auteur a conservé cette caractéristique avec une scène de douche, qui permet d’admirer l’intégralité des tatouages de Miss Tatttoo. Pour autant, la dessinatrice dispose de sa personnalité propre pour les traits de contour, avec une sensibilité différente de celle de Taymans, ce qui donne une allure moins sexy à ce passage, plus prosaïque. En effet, Barletta utilise des traits de contours moins épurés, plus fins et plus appliqués, aboutissant à un rendu plus minutieux pour les personnages, parfois proche de celui de Taymans pour quelques éléments de décors. En fonction de ses goûts, le lecteur peut trouver le visage des personnages un peu trop littéral, ou apprécier ce rendu descriptif plus proche du réel. La page de garde de l’ouvrage comprend une photographie de Cyrielle Zurbrügg ce qui permet de constater la ressemblance du personnage dessiné avec son modèle.



La narration visuelle repose sur une documentation concrète et des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur peut avoir l’assurance de la vraisemblable de la représentation du cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, des rues de New York, de la Maison Blanche, d’un restaurant asiatique en entresol, ou encore d’un motel en pleine cambrousse, et d’un lodge isolé dans une zone naturelle sauvage. D’un côté, les dessins de Barletta comprennent plus d’éléments que ceux de Taymans ; de l’autre, ce dernier donnait une meilleure sensation des grands espaces naturels. Quoi qu’il en soit, les dessins donnent à voir concrètement les environnements et les différents éléments comme les aménagements intérieurs, les ameublements, les accessoires variés. Grâce à cela, le lecteur peut croire que la maison de Caroline Baldwin était effectivement encore équipée d’un poste de téléphone filaire, le saccage consécutif à la fouille est patent, il ne manque rien à l’équipement de pêche de Philips, les enseignes avec idéogrammes chinois apportent un cachet authentique au quartier asiatique de New York, la scène de décollage d’hélicoptère sur la pelouse de la Maison Blanche semble provenir des informations télévisées, il fait bon rouler dans les routes de basse montagne dans la région de Denver, etc. Le talent de metteur en scène et de découpage d’André Taymans fait son effet et Barletta sait s’adapter pour compléter les esquisses en les respectant et en en gardant l’esprit. La campagne de financement participatif de l’album offrait la possibilité d’acquérir en plus un album souple collector en tirage limité reprenant l’intégralité du storyboard d’André Taymans.


Le créateur de l’héroïne Caroline Baldwin et de sa série revient avec un nouvel album avec un personnage secondaire assumant le premier rôle : Miss Tattoo, inspirée par Cyrielle Zurbrügg. Le lecteur retrouve de nombreux éléments de la série originale, à commencer par une intrigue policière nourrie par des éléments d’actualité, dans le territoire américain, mettant à profit aussi bien ses grands espaces naturels que le potentiel d’un complot politique. Il apprécie la qualité de la narration visuelle en termes de découpage et de plan de prises de vue réalisés par André Taymans, il s’adapte rapidement aux dessins d’Elisabetta Barletta. Un polar divertissant avec quelques clins d’œil savoureux à des faits bien réels, comme l’art des affaires.



lundi 19 juin 2023

Eden 2 Une saison aux enfers

La partie de chasse ne fait que commencer !


Ce tome est le second d’un diptyque formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Il faut avoir lu le premier tome avant : Eden 1 Retour au monde perdu (2019). Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par le studio Caroline. Le tome commence avec une page épaisse en papier pelliculé et la proposition de découper proprement cette feuille pour couper autour de la forme et réaliser un pliage pour construire son propre combi logotisé Eden.


Dans le monde perdu, à l’intérieur de l’avion soviétique Bartini Beriev VVA-14, Andy réveille Kathy Malone et Carole, pour leur indiquer qu’il faut partir. Tom leur demande si elles ont bien dormi et leur confirme que c’est le moment ou jamais de partir. Il ajoute qu’il a fait quelques trouvailles dont une mitraillette automatique M3, ça peut servir. Les quatre compagnons sortent de l’habitacle et avancent dans la jungle. Andy fait observer qu’il ne se souvient pas être passé par là. Tom explique que s’ils veulent lui échapper, ils doivent contourner son territoire. Kathy estime également que la probabilité qu’il les attende là où ils sont déjà passés est grande. Tom leur fait signe d’arrêter et de se taire : ils entendent des cris de ptéranodons. Tom confie son sac aux autres et avance, pistolet au poing. Kathy décide de le suivre, la M3 prête à faire feu. Ils débouchent sur un promontoire rocheux avec une vue dégagée : en contrebas dans la rivière, un troupeau d’iguanodons s’est fait attaquer par des ptéranodons qui sont en train de les dépecer. Soudain, un ptéranodon attaque par derrière et déstabilise Kathy qui chute dans le ravin jusqu’au bord de la rivière. Un volatile est prêt à l’attaquer.



Tom incite Kathy à faire feu, ce qu’elle fait : les ptéranodons s’envolent mais reviennent pour l’attaquer. Carole et Andy, ce dernier armé d’une carabine, arrivent derrière Tom et demandent ce qui se passe. Andy soupçonne Tom d’avoir poussé Kathy et le menace avec sa carabine. Carole leur crie d’arrêter leur bêtise. Tom commence à descendre la pente pour aller chercher Kathy en contrebas, bien qu’elle ne soit plus visible. Soudain, deux soldats soviétiques surgissent et capturent Carole et Andy, sans se rendre compte que Tom est quelques mètres plus bas, caché par un rocher en surplomb. Le grondement d’un tyrannosaure retentit : les soldats intiment à leurs captifs d’avancer. À l’extérieur de la muraille rocheuse formant le cirque gigantesque qui abrite le monde perdu, les deux bikers cherchent à trouver une entrée par laquelle les fuyards auraient pu entrer. Ils finissent par surprendre Harry en train de redescendre malhabilement. Ce dernier chute à terre et il est immédiatement mis en joue. En réponse à une question, il indique que Tom, l’afro-américain s’est joint au groupe. Les deux bikers exigent qu’il les conduise à l’intérieur du monde perdu.


Le lecteur curieux commence par lire les quelques lignes de l’auteur en vis-à-vis de la première page. André Taymans explicite ses intentions Les aventures de Kathy Malone et ses compagnons sont un modeste hommage aux films et récits d’aventure de série B de son enfance. Hommage aux aventurières et aventuriers en quête de cités perdues, de trésors enfouis, combattant les savants fous et autres méchants nazis en fuite. Hommage à cette culture populaire qui n’a jamais eu d’autre ambition que de divertir. Le lecteur se rend compte que cette intention est à prendre au pied de la lettre : des aventures premier degré, sans trop s’embarrasser de psychologie, ou de vraisemblance à l’occasion d’un ou deux expédients narratifs. Alors, oui, l’auteur n’hésite pas à charger la barque en conventions de genre de série B, voire Z : les dinosaures bien sûr, les femmes à l’aise avec les armes à feu, la criminelle à la libido en mode turbo, les Russes en pleine guerre froide, un vétéran du Vietnam, et même un savant nazi travaillant sur un projet de conquête de l’espace. L’artiste augmente le niveau de spectaculaire avec une attaque de ptéranodons, une attaque de tyrannosaure, une scène de sexe, et à partir de la page trente-deux, c’est parti pour l’enchaînement de scènes d’action, faut que ça pète ! Le lecteur met bien volontiers son esprit critique de côté pour profiter de l’aventure, quel que soit son degré de plausibilité.



Cette seconde partie s’ouvre avec une case centrée sur cet avion à la forme si caractéristique, situé dans une clairière à proximité d’un cours d’eau, et découvert dans le tome précédent. Le jour s’est levé et il est temps pour les quatre aventuriers d’essayer de se sortir de cette situation intenable : la narration visuelle reprend de manière pragmatique. L’artiste montre la végétation, puis la portion de forêt traversée, avec certains arbres dont les racines plongent dans l’eau, et les personnages débouchent sur une zone dégagée. En contrebas se trouve le lit de la rivière et ses deux rives dans une gorge. Le lecteur se rend compte de l’investissement du dessinateur dans la création des lieux et la façon de les représenter. Il retrouve ce soin apporté à la géographie et aux environnements à l’occasion de la progression dans les tunnels souterrains reliant l’extérieur au monde perdu, dans la mine où travaille les Indiens, dans le village construit par les Russes. Il peut ainsi se déplacer avec les personnages en éprouvant la sensation d’évoluer dans des endroits cohérents. En outre, l’artiste apporte toujours un ou deux détails rendant chaque lieu unique et concret.


Le rendu des dessins assure une lecture facile de chaque case, avec un trait un peu épais pour les contours, permettant une identification des principales formes plus rapide, et une mise en couleur dans un registre naturaliste, qui fait ressortir les formes les unes par rapport aux autres. Pour autant, la densité d’informations fait que la narration visuelle ne s’adresse pas à des enfants. Le dessinateur a su trouver le juste équilibre pour que les ptéranodons apparaissent vraiment effrayants, pas une caricature grotesque que pourrait donner une forme de simplification ou des monstres de caoutchouc dans un film fauché. Bien sûr que le monde ne recèle pas de dinosaures dans un coin perdu, pour autant le lecteur se retrouve happé par le sort de Kathy Malone qui doit faire feu sur plusieurs de ces volatiles, avec sa mitraillette automatique, pour défendre sa vie. Par la suite, il ressent la tension et l’effroi irrépressible d’un petit groupe assistant à une attaque de tyrannosaures déchiquetant des dinosaures de plus petit gabarit. Il mesure toute la destruction causée par un incendie en train de se propager. Ainsi, l’artiste met en œuvre des clichés visuels, en leur redonnant du sens et du goût. Certes, le lecteur a déjà vu le coup d’un tyrannosaure qui arrive silencieusement derrière un personnage et qui le croque en deux d’un coup vif. Dans le fil de la lecture, cette scène s’avère intéressante, et pas juste un cliché artificiel prêt à l’emploi, car la présence de ces prédateurs a été établie à deux reprises précédemment, et l’individu qui sert d’en cas a toutes les raisons pour ne prêter aucune attention à ce qui se passe derrière lui. Si sa disposition d’esprit l’y incite, le lecteur peut également y voir une forme de comique macabre.



Pas d’autre ambition que de divertir : en effet, le scénariste continue de rendre hommage au roman Le monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle (1859-1930), et il y ajoute son goût pour les films de série B. Ayant conscience du positionnement de ce récit de genre, le lecteur accorde le supplément de suspension d’incrédulité consentie nécessaire. Il ne s’interroge pas sur la manière dont les deux bikers ont pu se sustenter. Il évite de se poser la question de la concordance de la durée de la nuit passée par Kathy et ses compagnons, et celle qu’il a fallu aux deux bikers pour traverser la montagne. Il ne cherche pas à savoir comment l’avion a pu atterrir dans une zone de jungle. Ce qui importe, c’est la manière dont l’auteur concocte une aventure avec ces ingrédients qui aboutit à une intrigue entraînante. N’étant pas dupe, le lecteur suit bien volontiers les personnages dans cette suite de moments parfois improbables (la grande cheffe très à l’aise avec sa nudité), souvent spectaculaires et toujours divertissant.


André Taymans mène à bien son histoire. Les aventures continuent de se dérouler dans le monde perdu inventé par Conan Doyle, avec ses dinosaures et sa jungle bien fournie. La narration visuelle emmène le lecteur avec ses dessins faciles à lire, ses séquences bien rythmées, et un savoir-faire impressionnant pour concevoir un environnement en trois dimensions, plausible et propice à l’action, aux mouvements. L’intrigue s’enrichit d’autres éléments de genre totalement assumés par l’auteur, jusqu’au savant nazi, pour ne pas se contenter de répéter l’intrigue du roman originel. Le lecteur assume complètement ce récit de série B, avec ses invraisemblances (d’ailleurs tout commençait déjà avec un monde perdu dans lequel les dinosaures ont continué de vivre), appréciant ce divertissement sans prétention, bien tourné, avec une réalisation solide et professionnelle.



lundi 5 juin 2023

Eden 1 Retour au monde perdu

Ces terrifiants ptérodactyles viennent encore de temps en temps hanter mes nuits !


Ce tome est le premier d’un diptyque formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par le studio Caroline. Au cours du récit, Kathy Malone découvre des dessins de dinosaures réalisés par un enfant, Henry Taymans. Le tome s’ouvre avec une courte dédicace de l’auteur : À la mémoire de Sir Arthur Conan Doyle qui, avec son fantastique Monde perdu, a marqué des générations de créateurs, romanciers, cinéastes, leur inspirant des œuvres telles King Kong ou Jurassic Park. À Edgar Pierre Jacobs qui, outre le fait de m’avoir appris les rudiments de la bande dessinée étant enfant avec son formidable Rayon U, hommage subtil au Monde perdu. Ses terrifiants ptérodactyles viennent encore de temps en temps hanter mes nuits ! À Henry, mon fils, grand amateur de dinosaures devant l’Éternel.


Bristol, en juin 1970. Kathy Malone vient d’obtenir son diplôme de paléontologue et elle s’en félicite à l’extérieur, avec ses amis de promotion. Elle regrette que son copain Andy soit en retard comme à son habitude. Celui-ci arrive, se déclarant vraiment désolé, mais il annonce à sa copine qu’il l’a trouvé. Celle-ci lui pardonne et il poursuive leur trajet en voiture pour se rendre dans l’immense manoir familial des Malone. Toujours en tenue de diplômée, Kathy y rentre et va saluer sa grand-mère. Elle passe devant les squelettes de dinosaures, puis montre fièrement son diplôme à sa grand-mère. Cette dernière lui assure que son grand-père et son arrière-grand-père seraient fiers d’elle. Elle n’a jamais douté de sa petite-fille, d’ailleurs elle les a déjà préparés : les carnets du journal d’Edward Malone, écrits en 1912. Kathy prend le temps de se changer dans une tenue décontractée hippie, et elle ressort pour annoncer la bonne nouvelle à Andy qui l’attendait à l’extérieur. Ils ont tout ce qu’il faut pour partir au Brésil.



Au pub sis à côté de la librairie Edgar P. Jacobs, le propriétaire accueille les deux jeunes à bras ouverts. À un habitué râleur, il explique que Kathy est la petite fille du vieux Malone, celui qui était le copain du professeur Challenger dont il a d’ailleurs épousé la fille. La petite est donc la petite-fille d’Ed Malone et l’arrière-petite-fille du professeur. En outre, James, le père de la petite, le fils d’Ed Malone, était un habitué. Il passait souvent prendre un verre avant l’accident. Les parents de Kathy sont morts aux Indes dans un accident d’avion, il y a une dizaine d’années. Assis à une table dans un coin tranquille du débit de boissons, Kathy montre une vieille photographie à son copain. Elle nomme les hommes présents dessus : son grand-père paternel Edward Malone, son arrière-grand-père l’illustre professeur George Edward Challenger, le professeur Summerlee et Lord John Roxton, grand chasseur de fauves. Elle continue : ils ont découvert un monde perdu, un jardin d’Éden et ces carnets relatent dans le détail leurs aventures, et surtout l’endroit précis où se trouve cette contrée oubliée.


L’auteur ne fait pas mystère de ses deux sources d’inspiration : Le monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle (1859-1930), et Le rayon U (1943/1944, publié en album en 1974), d’Edgar P. Jacobs (1904-1987). Le lecteur peut identifier le nom de George Edward Challenger (surnommé G.E.C.) et d’Edward Malone comme étant ceux des héros du roman de Conan Doyle. Les dinosaures sont bien au rendez-vous de la dernière partie de ce premier tome, et ils peuvent évoquer ceux de Jacobs. Le lecteur en vient à se demander si la carcasse d’avion amphibie soviétique se veut le pendant plus moderne de l’Espadon. Quant à l’intrigue, elle suit un fil directeur linéaire et chronologique attendu : expédition vers la chaîne de montagne qui forme un cirque au sein duquel ont survécu quelques dinosaures. Comme de bien entendu, des individus mal intentionnés ne demandent qu’à tirer profit de ces jeunes excursionnistes imprudents. Les catastrophes ne tardent pas à survenir.



L’héroïne principale évoque un peu Caroline Baldwin, le personnage récurrent créé et écrit par André Taymans, mais en blonde et peut-être plus portée sur les relations sexuelles. Le lecteur comprend vite qu’il ne doit pas trop s’attacher à la plausibilité du récit et de ses circonstances : l’auteur écrit un hommage aux récits d’aventures, à sa sauce. Le personnage principal dispose de fonds personnels qui lui évitent d’avoir à se préoccuper des contingences matérielles. Ses amis n’ont rien d’autre à faire que de l’accompagner en lui accordant une confiance aveugle, sans aucunement s’interroger sur la faisabilité de l’expédition, ou de savoir si leur copine sait vraiment où se trouve l’accès à cette vallée improbable. Les dessins montrent les deux combis Volkswagen progresser sur des routes de terre dans une jungle, sans crainte d’y laisser leurs amortisseurs, sans bidons de carburant. Les malfrats n’éprouvent pas de grandes difficultés pour retrouver la trace de leurs proies. Kathy marche pieds nus sur un sentier rocheux, sans aucune crainte pour ses pieds. Les jeunes gens ne s’inquiètent pas outre mesure de savoir s’ils trouveront de quoi manger dans leur futur Éden, ou s’ils sauront se débrouiller pour reconnaître des fruits, préparer des bêtes sauvages pour les cuire, etc. Le lecteur accorde bien volontiers le degré de suspension d’incrédulité consentie pour accepter tout ça, comme autant de conventions du récit d’aventures, voire elles participent à son charme gentiment rétro.


Dès la couverture, le lecteur retrouve la personnalité graphique d’André Taymans : trait de contour un peu épais, discrètement irrégulier pour apporter un peu de rugosité, éléments concrets et réels comme le combi VW et le short déchiré, spatialisation donnant de la profondeur à la scène, sens du spectaculaire avec la carabine et les ptéranodons. Tout commence avec une belle vue de la façade du bâtiment historique abritant l’université de Bristol. Par la suite, le lecteur peut se projeter dans le manoir familial des Malone, avec son squelette de mammouth dans le grand hall d’entrée, dans un pub au comptoir bien lustré, sur l’avenue longeant la plage de Copacabana, puis dans la jungle avec quelques cabanes en bois sur pilotis. Il chemine avec le petit groupe d’explorateurs pour traverser une longue plaine herbeuse, et il voit se préciser au loin la formation rocheuse caractéristique qui abrite le cirque du monde perdu. Il suit Kathy qui a enlevé ses chaussures, ainsi qu’Andy, Carol, Harry et Tom, tout en ayant mal pour la plante des pieds de la première, et il débouche avec eux dans une nouvelle jungle dense, bientôt trempée par une pluie insistante. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver dans des lieux plausibles, conscient que l’artiste met à profit ses propres randonnées et expéditions en montagne. Ces lieux s’accompagnent de quelques accessoires ou tenues évoquant l’époque : la tenue de cérémonie de remise des diplômes, les tenues hippies, les deux combis VW Westfalia, aménagés, le boîte de soupe Campbell, ou encore cet avion soviétique le Bartini Beriev VVA-14.



C’est parti pour une expédition, celle-ci démarrant dès la planche huit. Le lecteur compte bien voir du paysage, et l’artiste sait y faire pour faire défiler le paysage, pour lui donner de la profondeur. Des cases de la largeur de la page que les deux combis traversent pour un arrière-plan touristique. Des arrêts pour le bivouac et passer la nuit, avec la zone bien dégagée pour pouvoir stationner et construire un feu de camp. Un beau bassin alimenté par une chute d’eau naturelle pour une baignade nudiste délassante. Des ponts de bois qui traversent la page, une plaine s’étendant d’un bord à l’autre de la page, les parois rocheuses de la caverne qui entourent les personnages, les branches d’arbres et leur feuillage qui cachent partiellement les personnages à la vue du lecteur avec de jolies nuances de vert, la pluie qui s’abat drue faisant baisser l’intensité lumineuse. Les personnages évoluent dans des environnements avec des géométries et des reliefs très différents, et s’y déplacent en conséquence. Ils ne présentent pas un caractère très développé, sans être interchangeables pour autant. L’auteur leur en confère plus par les dessins que par les dialogues. Il montre qu’ils adhèrent à une idéologie hippie, ou au moins d’amour libre, sans être inhibés par la pudeur.


La couverture annonce la couleur : un voyage vers le monde perdu d’Arthur Conan Doyle, et une confrontation avec quelques dinosaures, à commencer par des ptéranodons, dans les années 1970. André Taymans tient ces promesses : des dessins faciles à lire, une narration visuelle très solide d’un professionnel accompli avec une expérience personnelle sur laquelle il s’appuie pour plus de plausibilité et de réalisme dans ce qu’il décrit. Le lecteur accompagne bien volontiers ces jeunes adultes fraichement diplômés dans une aventure pleine de dangers auxquels ils ne sont nullement préparés, avec des prédateurs encore plus redoutables que des dinosaures, c’est-à-dire des êtres humains qui les traquent.



lundi 1 mai 2023

Caroline Baldwin - Le voyageur

La rivière est un terrain neutre. Les ennemis viennent y boire ensemble.


Ce tome constitue un prélude à la série Caroline Baldwin (20 tomes de 1996 à 2022) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lue avant ou même de connaître. Il contient une histoire complète. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et par Nico van de Walle pour les dessins et les couleurs.
Il y a quelques années de cela, alors que Caroline Baldwin était une adolescente, son grand-père l’emmène pour une balade de quinze jours en forêt. Ils partent de la petite ville où réside Robert Baldwin. Ce dernier a emprunté un canoë à son voisin. Il est en train de le fixer sur le toit de sa voiture, et le voisin lui intime d’essayer, cette fois, de lui ramener en un seul morceau. Son interlocuteur lui demande ce qu’il insinue, car la rivière n’a aucun secret pour lui. Il se demande s’il n’essaierait pas de faire peur à Caroline. Il termine en indiquant que s’ils ne sont pas de retour d’ici quinze jours, son voisin pourra commencer à s’inquiéter. Enfin, Caroline et son grand-père sont installés dans la voiture et le voyage peut commencer. Elle se montre un peu rétive : quinze jours de balade en forêt, franchement ça craint ? N’auraient-ils pas, pour une fois, pu aller en Floride comme tout le monde ? Il lui répond qu’il est assez buriné comme ça et qu’il n’a pas besoin d’aller se faire rôtir la couenne comme un vieux phoque. Caroline trouve le temps long en voiture : son grand-père lui répond que ça ne fait qu’une heure qu’ils roulent, et elle décide de piquer un somme. Elle se réveille une fois la nuit tombée.


Le grand-père s’enfonce dans un chemin de terre, et il gare sa voiture à quelque distance de son chalet. Caroline trouve que c’est juste une vieille bicoque, sans charme. Robert Baldwin sort la clef, ouvre la porte et lui offre de pénétrer à l’intérieur : une très grande pièce avec un aménagement rustique tout en bois. Puis il lui demande d’aller chercher quelques bûches sur le côté du chalet : rien de tel qu’une bonne flambée pour réchauffer l’atmosphère ! Caroline sort et se met à chercher des branches mortes au pied des sapins alentours. Elle entend un craquement et se retourne vivement en demandant : il y a quelqu’un ? Personne ne répond. Une main s’abat sur son épaule, lui causant une frayeur : son grand-père qui lui explique que les bûches se trouvent remisées sous un auvent. Elle lui explique qu’elle a cru voir quelqu’un qui l’observait, qu’elle a entendu des branches craquer. Il lui répond qu’elle risque d’en entendre d’autres des craquements de branches, des milliers même ici, car la forêt ça vit. Ils rentrent quelques bûches ensemble et il lui sert le dîner qu’il a préparé. Cette fois-ci Caroline voit passer une silhouette indistincte devant la fenêtre. Robert Baldwin se lève et va ouvrir la porte : deux gardes du parc s’apprêtaient à toquer. Ils viennent leur demander s'ils ont vu quelque chose de particulier, et les avertir qu'une météorite est tombée récemment et que des chasseurs de météorite rôdent.



André Taymans a réalisé seize albums de cette série à un rythme régulier de 1996 à 2012, puis il a effectué une pause pour des raisons diverses. Il est revenu à son héroïne de prédilection en 2017, et a réalisé les albums dix-sept à dix-neuf, puis un album hors-série intitulé Double Dame, avec sa fille Johanna pour le scénario. Avec le présent tome, il s’agit d’un album qu’il a numéroté zéro et dont il a confié, pour la première fois, le dessin à un autre artiste. Ni l’année, ni l’âge de Caroline ne sont précisés. Le lecteur note qu’il n’y a pas de téléphones portables, et que la demoiselle ne doit pas être adulte. Il retrouve une trame assez classique pour la série : une enquête sur des agissements probablement criminels, et une histoire qui se déroule sur un voyage, ici une randonnée canadienne typique, à savoir une descente de rivière dans une immense forêt, peut-être un parc national. Le crime n’est pas avéré, mais potentiel : des chasseurs météorites qui comptent bien mettre la main sur la roche tombée du ciel, avant les autorités pour en tirer des substantiels profits en toute illégalité. N’étant pas encore devenue une enquêtrice pour une grande agence ou à son compte, l’héroïne se retrouve mêlée à cette histoire parce qu’elle est au mauvais endroit au mauvais moment.


Le lecteur habitué de la série craint, dans un premier temps, que le changement de dessinateur obère d’autant le plaisir de lecture, la capacité à rendre compte d’une région sauvage, visitée par le scénariste, mais pas forcément par l’artiste. Dès la première page, il constate que les dessins présentent une sensibilité un peu différente de celle de Taymans : un niveau de détails plus élevé, avec une volonté descriptive plus précise, par exemple dans les maisons et la voiture, ou encore la cabane du grand-père ne s’en trouve que plus consistante et réelle que ce soient ses façades extérieures ou l’aménagement de la grande pièce principale. Une façon de représenter la nature de manière moins épurée, avec un apport des couleurs plus important pour renforcer les volumes et les reliefs. Ce choix fonctionne très bien : l’impression d’espace et de profondeur de la forêt, l’implantation des sapins sur les pentes de la montagne, la couleur de la rivière qui transcrit bien sa fluidité et qui reflète les couleurs environnantes, dont l’eau aurait peut-être pu être plus transparente, l’orignal massif sortant de la rivière, ou encore le terrible feu de forêt. Le lecteur retrouve bien la sensation de randonnée à laquelle Taymans l’avait habitué.



La différence de sensibilité la plus significative se trouve dans la représentation des personnages. La représentation des silhouettes revient dans un registre plus réaliste, moins épuré, pour une sensation plus naturaliste, ce qui donne plus de vraisemblance à ce qui est raconté. D’un autre côté, les expressions de visage peuvent parfois se faire légèrement appuyée pour mieux faire passer l’état d’esprit intérieur du personnage, en particulier les réactions un peu plus vives de Caroline, ou le mysticisme de la vieille aveugle Shipiss. Le lecteur peut se dire que c’est une phase différente de la vie de l’héroïne et que sa façon à elle de percevoir la réalité et de la ressentir était différente, ce que traduisent les dessins. Le lecteur retrouve toute son empathie pour cette demoiselle entière, même si parfois un peu boudeuse, pour ce grand-père bien vaillant, anticipant avec plaisir ces deux semaines dans la nature avec la tranquillité de glisser sur la rivière en canoë, et l’épreuve physique lors des portages. Comme dans une autre histoire de cette série, il s’attache moins à l’intrigue qu’à ce séjour au Canada.


Au vu de l’âge présumé de Caroline, l’auteur évite de lui faire consommer de l’alcool comme elle le fera plus tard dans sa vie. En revanche, il réemploie un dispositif narratif déjà vu dans la série initiale : le rêve. Le lecteur se souvient encore de celui du tome dix-neuf. Il retrouve également un finale semblable à celui du tome seize, qui détonnait déjà par rapport au reste de la série. De la page vingt-huit à la page trente-trois, Caroline est prises dans les affres d’un cauchemar qui s’avère prémonitoire, c’est-à-dire une première touche de surnaturel. Elle se réveille avec un anneau qui a été glissé dans son sac de couchage, comme par enchantement, c’est-à-dire une deuxième touche de surnaturel. Le finale s’avère encore plus explicite sur ce plan, le lecteur ne pouvant même pas attribuer l’existence de ce monstre à l’esprit embrumé de Caroline, car elle est en pleine possession de ses moyens, sans avoir consommé quelque produit psychotrope que ce soit. Le lecteur se dit alors que le scénariste s’est contenté d’une intrigue linéaire et un peu mince, pour fournir une trame de fond à cette randonnée en forêt.



Le lecteur remarque également que Robert Baldwin évoque le fait que sa petite-fille a du sang indien dans les veines. Le comportement de celle-ci laisse supposer qu’elle n’a jamais eu l’occasion de s’aventurer dans des zones sauvages pour plusieurs jours. La vieille dame aveugle appartient à une tribu des Premières Nations, et qu’elle évoque des légendes autochtones, en particulier celle des coureurs des bois, et celle du Voyageur. Le lecteur peut alors considérer l’anneau comme une alliance, une proposition pour Caroline d’embrasser son héritage indien. Avec ce point de vue en tête, le rêve prend alors tout son sens, ainsi que le finale qui n’appartient alors plus au registre de la science-fiction, mais à celui de la métaphore. Dans ce tome, l’auteur indique ce qui aurait pu être pour son personnage si les circonstances et ses convictions ne l’avaient pas conduites à vers d’autres valeurs. Le lecteur fidèle depuis le début de la série peut y voir l’explication de quelques passages où l’intuition de Caroline s’avérait remarquable.


Un tome zéro pour une série débutée en 1996 et ayant subi quelques avanies de parution : une façon de tirer sur la corde ? Pas vraiment : le scénariste reste bien aux commandes de sa série, et il ne donne pas dans la nostalgie. Le fait qu’il ne dessine pas cette aventure aurait tendance à refroidir le lecteur de longue date. L’intrigue s’avère assez mince. En revanche, le dessinateur réalise des planches en cohérence avec l’esprit de la série, sans rien sacrifier de sa personnalité graphique. La randonnée est immersive et de qualité. Progressivement, le lecteur se rend compte que l’enjeu du récit ne se trouve pas dans la chasse à la météorite, mais dans des situations au cours desquelles Caroline Baldwin dispose de l’occasion d’assumer son héritage culturel.



mardi 25 janvier 2022

Double dames

Pourquoi c'est toujours moi Watson ?


Ce tome s'intercale entre La conjuration de bohême (2012, tome 16 de la série) et Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017). Il contient une histoire complète qui peut être appréciée sans aucune connaissance préalable des aventures de Caroline Baldwin ou de celles de Roxane Leduc. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec sa fille Johanna coscénariste. Il se termine avec un texte d'un page où l'auteur explique la genèse de l'album, et la reproduction des crayonnés de 2 pages n'ayant pas été retenues dans l'histoire finale.


Dans une auberge en Haute-Savoie, par un bel après-midi de printemps, Roxane Leduc regarde le paysage depuis le balcon de sa chambre. Elle entend son portable émettre un bip : elle rentre dans sa chambre, met de l'eau à chauffer dans la bouilloire électrique, puis sort son téléphone de son sac. Il s'agit d'un message de Caroline Baldwin lui annonçant qu'elle doit retarder son départ de Montréal et qu'elle l'appelle demain. Roxane se sert son thé, et va bouquiner sur son lit. Le lendemain, elle petit-déjeune tranquille toute seule à la table de l'auberge, puis sort pour se rendre à son rendez-vous à 10h00 devant l'église de Bellevaux. Tout en conduisant, elle vérifie dans sa tête qu'elle a bien tout : raquettes, pique-nique. Elle arrive sur place avec seulement sept minutes de retard.



Comme convenu, Roxane Leduc retrouve Carlos Menez devant l'église. Il lui explique que son père ne se sent pas très bien et qu'ils ont décidé d'écourter leur séjour. Néanmoins, il la dédommage pour cette journée perdue, parce que lui non plus ne va pas effectuer la randonnée : ce ne serait pas raisonnable de laisser son père seul même quelques heures. Elle souhaite un prompt rétablissement à Félix Marchand le père de son client, et elle décide d'effectuer la randonnée seule, pas de raison que la balade soit perdu pour tout le monde. Elle avance d'un bon pas en raquette dans la neige, et remarque qu'elle n'est pas la seule à profiter de la journée. Un peu plus loin, elle s'arrête discrètement car elle vient d'apercevoir le même Carlos Mendes en raquette, arrêté, observant droit devant lui quelque chose avec ses jumelles. Elle se cache derrière un arbre pour l'épier. Son téléphone sonne : elle répond et Caroline Baldwin lui indique qu'elle se trouve à l'aéroport de Dorval où tous les avions sont cloués au sol suite à une gigantesque tempête de neige. Elles sont coupées : Roxane raccroche et constate que Carlos en a profité pour mettre les voiles. Elle poursuit sa randonnée, alors qu'il l'épie à son insu, caché derrière un arbre. Une fois rentrée à l'auberge, Roxane revêt une robe et descend manger. L'aubergiste lui demande si elle veut une table seule ou si elle attend ses deux clients, ce qui la déconcerte car elle était persuadée qu'ils étaient partis. Elles vont demander au patron Olivier en cuisine qui confirme qu'il ne savait pas que les argentins sont partis. Deux policiers arrivent à ce moment-là et leur apprenne la mort de Félix Marchand dont le cadavre a été retrouvé.


La série Caroline Baldwin s'est achevée en 2020 avec Caroline Baldwin T19 - Les faucons. Dans sa postface, l'auteur explique qu'il avait souhaité donner une fin à son personnage, et qu'il lui restait quelques projets d'histoire, a priori une demi-douzaine, commencées, mais pas finalisées, qui s'intercalent entre des albums déjà parus. Le lecteur comprend mieux le nom de la maison d'édition : éditions du tiroir, en espérant qu'il ne s'agit pas des fonds de tiroir. André Taymans explique donc qu'il avait mis en chantier la présente histoire, en 2012, qui devait être racontée de deux points de vue différents, celui de Roxane Leduc, et celui de Caroline Baldwin. Elle a été retravaillée sous la forme d'un album unique. La quatrième de couverture comporte un court texte du scénariste Rodolphe replaçant dans son contexte, l'apparition du personnage Caroline Baldwin. En 1996, il y avait peu d'héroïnes : à l'époque, elle représente donc une nouveauté dans le club très privé des héros masculins. En plus, il s'agit d'une jeune femme moderne, faite de contradictions, de forces et de faiblesses, d'énergie et de fêlures, une beauté sans artifice. Du fait de la genèse un peu particulière de cette histoire, Caroline Baldwin n'apparaît que dans 2 cases dans la planche 10 et elle ne devient le personnage principal qu'à partir de la planche 31 dans ce récit qui en compte 44.



Qu'il ait déjà lu tous les tomes de la série principale ou qu'il découvre l'héroïne ou même l'auteur, le lecteur relève vite les caractéristiques de la narration. Le récit est situé dans les environs de la commune de Bellevaux en Haute-Savoie, et l'auteur connaît manifestement les lieux, et peut-être même l'auberge dans laquelle séjourne Roxane Leduc. Le lecteur peut donc se projeter dans ces lieux et se sentir comme un hôte profitant de la chambre, de son lit, de sa salle de bain, et même de sa bouilloire, dans la salle à manger pour prendre son petit-déjeuner avec Roxane, et même passer en cuisine quand elle suit la patronne qui va interroger son mari. Les traits de contour sont un peu épais, donnant ainsi plus de consistance à chaque élément, et le niveau de détails élevé assure une description immersive. Il en va de même pour les scènes en extérieur : les rues de Bellevaux, le lac de Vallon, et la randonnée en forêt. Il est fort vraisemblable que Taymans lui-même se soit adonné aux raquettes dans cette forêt. Cela donne lieu à une sympathique balade de 3 pages dans la neige, au milieu des sapins, avec une belle vue sur le lac de Vallon.


L'histoire commence tranquillement, découlant totalement du lieu et des personnages : Roxane Leduc est guide de montagne pour des randonnées, et elle va retrouver ses clients. Le récit passe en mode enquête quand la police survient dans l'auberge pour informer le patron qu'un de ses clients a été repêché dans le lac de Vallon il y a une heure à peine. Tout naturellement, Leduc en parle au petit déjeuner avec le vieux Grégoire, un ancien du village venu s'en jeter un derrière la cravate. La scène est naturaliste, avec Roxane prenant le soleil sur la terrasse et sans exagération sur l'homme âgé. Le récit passe en mode aventure de manière tout aussi organique : le vieux Grégoire a repéré une activité nocturne près du lac du Vallon. Le scénariste met à profit un fait réel : un glissement de terrain survenu en 1943, qui a emporté neuf granges, cinq fermes, deux scieries et des maisons des hameaux avoisinants dont celui de l’Éconduit. À partir de là, les conventions de genre s'immiscent dans le récit : la jeune femme qui n'hésite pas à aller voir par elle-même de nuit au bord du lac, l'inspecteur pas très doué, en tout cas moins que Roxane, cette dernière qui se dit que le plus efficace est de plonger à son tour dans le lac, de nuit bien sûr et toute seule. Le lecteur retrouve bien le principe rappelé par Rodolphe : une héroïne, femme normale, qui se retrouve dans une histoire dangereuse et qui se montre courageuse au point de se mettre en danger de manière imprudente.



Effectivement, le lecteur relève d'autres conventions de genre assez marquées : la chronologie des faits fort opportune, les personnages principaux qui décident de prendre l'initiative sans en référer à la police, et une concomitance de circonstances assez extraordinaire pour que deux fils narratifs culminent exactement au même moment, avec un ou deux hasards très heureux. Il se dit que c'est lié à la transformation d'une histoire condensée de 2 albums en 1, et des caractéristiques de l'écriture de l'auteur. S'il a lu la série, il remarque qu'il n'a pas la place de réaliser des séquences muettes de marche ou de découverte, à l'exception d'une (planche 25) quand Roxane explore le fond du lac en tenue de plongée). Il sourit en voyant la même Roxane allongée sur le lit de sa chambre d'hôtel, identiques à celle de Caroline dans d'autres albums. Il sourit franchement de l'incongruité de la planche 11 où Roxane est train de se changer pour enfiler une robe plus habillée, ce qui donne l'occasion à l'artiste de la représenter en sous-vêtement bas, culotte et soutien-gorge, un peu en décalage avec la situation et le respect montré par ailleurs aux héroïnes qui mènent la danse par leurs compétences et leur courage. D'ailleurs, le lecteur de longue date ne peut pas s'empêcher de chercher les éléments de la continuité (légère) de la série. Il retrouve l'amitié entre Roxane et Caroline, le fait que cette dernière réside au Canada. En revanche il n'est fait mention nulle part de son traitement médicamenteux.


Impossible de résister à une aventure de plus pour le lecteur qui a suivi la série régulière de Caroline Baldwin : l'occasion est trop belle de retrouver cette jeune femme au caractère pas toujours commode. La narration visuelle s'avère très roborative, avec sa qualité descriptive, les environnements montrés concrets et réalistes, la sensation de se trouver dans cette région de France, et la présence des personnages. L'intrigue s'avère un cran en dessous s'appuyant un peu trop sur des conventions de genre mises en scène au premier degré. Une aventure sympathique.



mardi 3 novembre 2020

Assassine

 

Tout est énigme chez la femme, mais cette énigme a une clef.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2004. Elle a été réalisée par Patrick Delperdange pour le scénario, André Taymans pour les dessins et l'encrage. Cette réédition de 2015 a bénéficié d'une mise en couleurs par Fabien Alquier, l'édition originale était en noir & blanc. Ce tome s'ouvre avec un court avant-propos de l'éditeur agrémenté d'illustrations en noir & blanc. L'histoire compte 74 pages de bandes dessinées.


Simon Davenport est un violoniste professionnel, qui joue dans un orchestre de musique classique. Sa femme Sylvia est décédée il y a deux mois : il l'a retrouvée morte étendue par terre, au bas des marches de l'escalier de leur cave. Après la répétition, Pierre, le flutiste de l'orchestre, le raccompagne en voiture chez lui. Il le dépose à quelques rues de sa maison : Simon le remercie et lui suggère de rentrer rapidement car il recommence à neiger. Terminant son trajet à pied, il croise Marinette et sa collègue, les deux femmes de ménage du Black Jack Club. Elles le saluent et évoquent la fête des fous qui s'est tenue dans la ville il y a quelques semaines. Simon Davenport rentre chez lui en pensant à sa femme défunte, à son cadavre qu'il a découvert au pied des marches. Il ramasse les journaux par terre, s'assoit à la table de la cuisine et en lit un. La une évoque la fête des fous, avec une photographie. La maison de Simon est en arrière-plan, et il y aperçoit une silhouette indistincte derrière les rideaux. C'est impossible parce qu'il n'y avait personne chez lui à cette date-là, et en plus la silhouette est celle de sa femme, déjà décédée à cette date-là.



Le lendemain, Simon se rend au commissariat où il est reçu par le commissaire Franzen, celui qui s'est occupé de l'enquête sur la mort de Sylvia, enquête qui n'est pas encore close. Le commissaire lui fait observer que la photographie n'est pas très nette et qu'il pourrait s'agir d'une simple tache. Il ajoute que le médecin légiste a confirmé les causes du décès de son épouse, et qu'il reste encore à déterminer comment elle a pu ainsi chuter. Simon veut en avoir le cœur net et il se rend chez la photographe qui a pris le cliché qui illustre la une : Marion von Hörvath. Elle accepte de lui présenter les originaux lors de sa prochaine visite. Le soir à la répétition, Simon se fait reprendre par le chef d'orchestre pour son manque de concentration et de justesse sur un Adagio Cantabile. Après avoir papoté un peu avec Pierre, il est e retour chez lui et il repense à ses ébats avec Sylvia. À la nuit tombée, et avec après quelques verres, il finit par redescendre à la cave et y découvre une inscription : Partir, je dois partir, aide-moi. De son côté, Casper Delorme est monté dans la chambre 32 de son hôtel et il observe ce qui se passe dans la chambre d'à côté, par le trou de la serrure. Simon remonte dans son salon et y trouve la porte fenêtre ouverte. Il s'élance dans la neige à l'extérieur pour découvrir l'intrus. Il aboutit dans une clairière enneigée : Casper Delorme se tient devant un grand feu, avec une statuette en bois dans les mains.


Patrick Delperdange est un auteur de romans, avec plusieurs dizaines d'ouvrages à son actif, et également un scénariste de bandes dessinées, par exemple les séries S.T.A.R. (avec Thierry Caiman) et MacNamara (avec André Taymans). Le dessinateur est surtout connu pour la série Caroline Baldwin. Outre les 2 albums de MacNamara, ils ont également collaborés ensemble pour l'album Lefranc, Tome 21 : Le châtiment (2010). Il faut un peu de temps au lecteur pour situer le récit. Simon Davenport est présent dans plus de 95% des séquences : il s'agit donc d'un récit présenté de son point de vue. Il n'a pas complètement surmonté le traumatisme lié à la mort de son épouse et à la découverte de son cadavre. Il est bien évidemment déstabilisé par cette silhouette féminine à la fenêtre de sa chambre à l'étage, dans le journal. De rencontre en rencontre, les bizarreries s'accumulent contribuant à le maintenir dans un état de déstabilisation : la fête des fous, le souvenir sensuel da sa femme, ses difficultés de concentration, l'enquête pas encore clôturée par le commissaire, le comportement décalé de Casper Delorme et ses élucubrations fondées sur des faits concrets, la chanteuse dans le club qui ressemble à sa femme. Le scénariste confronte son personnage principal à des situations et à des déclarations plausibles, mais à la marge de la normalité, au point que le champ des possibles apparaisse plus large que ce que peut concevoir Simon. Du coup, le lecteur lui-même ne sait pas trop sur quel pied danser, s'il doit conserver son cadre cartésien, ou s'il doit supposer que le récit va prendre quelques libertés, de type surnaturelles ou ésotériques, avec le monde normal.



André Taymans joue tout aussi subtilement sur les décalages visuels, peut-être encore plus subtilement. Étant un média visuel où le lecteur contrôle son rythme de lecteur, il faut beaucoup de savoir-faire pour parvenir à maintenir le lecteur dans l'incertitude face à ce que montre clairement un dessin, à ce qu'il décrit. Le dessinateur œuvre dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification évoquant une partie des caractéristiques de la ligne claire, mais avec plus d'aplats de noir, et plus de traits de texture dans les formes détourées, ainsi que des variations minimes dans l'épaisseur des traits de contour. Pourtant, le lecteur s'interroge rapidement : un participant à la fête des fous porte le même masque que les Turlurons dans Tintin et les Picaros (1976), un chien sauvage aboie agressivement, un homme regarde par un trou de serrure, un tableau accroché au mur montre une biche aux abois, encerclée par un meute de chiens de chasse, des gros plans montrent des ecchymoses sur la peau d'une femme, une statuette en bois avec des gouttes de sang à l'entrejambe. Ces éléments visuels ne sont pas impossibles, mais ils sont improbables, nourrissant l'étrangeté de l'ambiance, la possibilité qu'un glissement vers le surnaturel se produise.


Dans le même temps, la narration visuelle s'avère très concrète. Taymans découpe ses planches en une moyenne de 8 cases, sagement alignées, parfois 9 de taille égale. Il représente les décors dans plus de 90% des cases avec une grande rigueur dans la cohérence d'un plan à l'autre, et un sens du détail. Le lecteur éprouve vite une sensation de familiarité à se trouver dans la cuisine de Simon avec sa table basique et son carrelage, dans son salon avec son canapé au motif à fleurs, sa baie vitrée et son carrelage, dans la cave avec l'escalier sans rampe, ou encore attablé au Black Jack Club. Il note aussi des cases qui détonnent dans le flux de la narration visuelle : un gros plan sur une main d'homme posée sur le string d'une femme, un chien sauvage en train de hurler, une tâche de sang sur un sol de terre, un gros plan en biais sur un trou de serrure par lequel passe une forte lumière, la statuette en bois d'une silhouette féminine évoquant la fertilité. Ces éléments visuels s'immiscent dans une séquence, le temps d'une case, et peuvent servir de leitmotiv visuel en revenant un fois quelques pages plus loin, ou en apparaissant dans une autre scène. Il en va ainsi de du chien qui aboie, de la tache de sang, du trou de serrure, de la statuette. Ces motifs visuels sous-entendent une forme de cohérence, de lien entre des événements distincts, de l'existence d'un schéma logique.



Le lecteur se rend compte qu'il éprouve rapidement de l'empathie pour Simon Davenport : son chagrin engendré par son deuil, son intranquillité avec cette photographie montrant la silhouette de sa femme pourtant morte, l'impression de suspicion du commissaire Franzen, ses interactions avec d'autres personnes, toutes en décalage avec ce qu'il ressent, voire insensibles comme les deux femmes de ménage de l'hôtel et du club, Marinette et sa copine. Bien sûr l'individu le plus inquiétant est Casper Delorme. Visiblement, il sait beaucoup de choses sur Sylvia Davenport, y compris des informations intimes, inconnues de son époux Simon. Mais en plus il développe une théorie ésotérique inquiétante sur une présence féminine, la Maquerelle, en s'appuyant sur Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) de Friedrich Nietzsche (1844-1900). Comme Simon, le lecteur est bien embêté pour savoir s'il doit considérer les propos de Delorme comme des élucubrations, ou s'il doit s'en préoccuper du fait qu'elles contiennent une part de vérité et qu'elles semblent identifier un schéma de compréhension qui donne un sens aux événements. À cela s'ajoute une misogynie assumée de la part de cet individu, ainsi que des comportements qui relèvent de la déviance, à commencer par la maltraitance d'une femme, et peut-être pire. La direction d'acteurs se situe dans un registre naturaliste, et André Taymans entretient parfaitement le doute dans l'esprit du lecteur, doute nécessaire pour le récit fonctionne.


Cette histoire plonge le lecteur dans l'incertitude. L'intrigue part d'un point simple : comment une épouse défunte peut se trouver sur un cliché pris après sa mort ? Il n'y a finalement que peu de personnages, certains bizarres comme les deux femmes de ménages, la plupart très normaux. La narration visuelle a visiblement été conçue en étroite collaboration entre le scénariste et le dessinateur, montrant une réalité prosaïque et banale, mais avec des moments déstabilisants, et avec un montage qui joue sur l'association d'image (Que représente ou qu'incarne ce chien sauvage qui aboie ?), sur les motifs récurrents, avec fluidité, sans systématisme. L'état d'esprit du lecteur alterne entre la curiosité de participer à l'enquête, et l'incertitude quant au positionnement du récit, par exemple surnaturel ou non. Il est pleinement satisfait par la résolution et repense à la manière dont Simon Davenport s'est représenté son épouse.



samedi 10 octobre 2020

Caroline Baldwin, Miss Tattoo

Fascination


Cet ouvrage a été publié en 2020 à l'occasion de la sortie de Caroline Baldwin T19 - Les Faucons d'André Taymans. Il s'agit d'un hors-série consacré au personnage de Miss Tattoo qui apparaît dans les 18 & 19 de ladite série. Il s'agit d'une enquête réalisée pas Anne Matheys, d'après les archives de Taymans pour le projet de film Half-Blood consacré à Caroline Baldwin, dont le tournage avait commencé en janvier 2013 à Bangkok. La première édition de cet ouvrage a bénéficié d'un tirage comprenant un ex-libris numéroté de 1 à 1000, et signé par André Taymans. Il s'agit d'un dessin représentant Miss Tattoo, allongée nue.

L'ouvrage s'ouvre avec un dessin en pleine page de Jessica Blandy nue, avec ses sandales, en train de lire. La page suivante comprend une photographie occupant les deux tiers inférieurs, avec l'actrice Carole Weyers, Cyrielle Zurbrügg et André Taymans, à Bangkok. Au-dessus, court un texte rédigé par Anne Matheys, l'autrice qui a rédigé les introductions pour les quatre tomes de l'intégrale de la série. Elle explique que pour ce faire, elle a demandé l'accès aux archives personnelles d'André Taymans, et qu'elle était passée à côté de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. C'est en lisant les tomes 18 & 19 de la série Caroline Baldwin qu'elle a réalisé l'importance de Miss Tattoo, et qu'elle a fait le lien avec des photographies du tournage de 2013 qu'elle avait vues sans y prêter d'attention. Sur la page de droite, se trouve un autre nu de Caroline qui a reposé son livre et semble s'être endormie, toujours dans la même tenue d'Ève. Page suivante : trois nouvelles photographies en teinte sépia, avec le même trio de Carole, Cyrielle et André. Le texte de Matheys continue. Elle indique que le script du film coécrit par Taymans et Thierry Bourcy ne faisait aucune mention de Miss Tattoo. Or il en va tout autrement dans les tomes 18 & 19. Le dessin en pleine page sur la droite est consacré à Miss Tattoo / Madame Jow, et montre son dos nu, avec une représentation détaillée de son magnifique tatouage : les branches d'un arbre, avec deux oiseaux.

Dans la page suivante, le lecteur découvre une photographie sépia avec Carole de plein pied au premier plan, et Cyrielle, également de plein pied au second plan. Anne explique qu'elle s'est alors replongée dans les archives et a compulsé le millier de photographies issues du tournage, ainsi que les nombreuses heures de rush correspondante. Elle précise que son enquête n'est pas rigoureuse : elle rend plutôt compte de ce qui se dégage de ces archives, sans la version de Taymans qui a préféré lui laisser raconter une sorte de fiction. Sur la page de droite, Miss Tattoo est allongée nue sur un drap de couleur foncée.


Le tome 19 laisse planer un avenir incertain sur l'avenir potentiel de la série Caroline Baldwin, tout en annonçant quand même un probable tome à venir. S'il a lu les 18 & 19, le lecteur a pu faire le constat par lui-même du rôle très important du personnage de Miss Tattoo dans ce diptyque. En fonction de son degré d'implication dans la série, il peut s'en tenir à cette histoire en 2 parties sans rien rater en ne lisant pas le présent hors-série, ou bien se dire qu'il lui faut absolument en savoir plus sur cet intrigant personnage. Le tome 19 montrait de manière explicite que Miss Tattoo est effectivement inspirée d'un être humain réel : Cyrielle Zurbrügg dont le nom figure sur la couverture du présent ouvrage, à côté de celui du créateur de Caroline Baldwin. Le lecteur croit l'autrice sur parole quand elle dit que Cyrielle a dû faire une forte impression sur l'auteur, car les pages de la série montrent un personnage très important, volant même la vedette à Caroline dans le 19, voire devenant son héritière spirituelle, la remplaçant dans le cœur de celui qui pourrait se voir comme l'avatar de l'auteur, et occupant une place prépondérante dans la deuxième moitié dudit tome. Le texte en dit plus sur les circonstances de la rencontre entre Taymans et Zurbrügg lors de la recherche d'un bar à filles où tourner une séquence du film, ainsi que sur son intégration potentielle au scénario, sans toutefois s'aventurer sur le terrain de la vie privée de l'auteur. Le lecteur curieux en apprend un peu plus sur cette suissesse ayant fait une impression aussi forte sur l'auteur.

Le présent ouvrage de 34 pages comprend donc également des photographies. Certaines s'apparentent à des instants de travail, montrant donc le trio de Cyrielle Carole et André en repérage dans les rues de Bangkok, ou en train de manger, et une ou deux sur un set de tournage. Elles sont majoritairement en noir & blanc, ou en simili sépia. Leur taille va de deux tiers de la page, à un simple petit insert dans une page. Elles viennent compléter celles que le lecteur avait déjà pu regarder dans l'introduction du dernier recueil de l'intégrale Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16, et vraisemblablement faire regretter que ce projet de film ne soit jamais arrivé au bout. Il y a également une dizaine de photographies issues d'un plateau de tournage proprement dit : la scène où Caroline Baldwin fait la connaissance de Madame Jow dans son bar à filles. Le lecteur peut apprécier la ressemblance d'ambiance avec la scène équivalente dans la bande dessinée, tout en notant quelques différences. Carole Weyers porte la petite robe noire caractéristique du personnage, et les sandales à talon, et Cyrielle Zurbrügg porte la même robe que dans la bande dessinée avec le chapeau à large bord. Il y a aussi une photographie d'elle assise sur les marches d'un temple bouddhique, comme dans la BD, et une montrant le tatouage sur son dos nu.



Cet ouvrage contient également de nombreux dessins de Caroline et madame Jow. En plus de l'ex-libris, il y a 3 dessins en pleine page consacrés à Caroline, et 12 en pleine page consacrés à Miss Tattoo. Le lecteur retrouve donc Caroline dans une de ses positions habituelles : allongée nue sur un lit, avec ses sandales, en train de lire. Il peut retrouver un dessin similaire en plus petit dans la page en face de la deuxième de couverture des intégrales. Ceux consacrés à Jow mettent en valeur ses tatouages, ou les rondeurs de son corps nu. Anne Matheys fait observer que cette focalisation sur les tatouages est une nouveauté dans l'œuvre de l'auteur, sous-entendant qu'il a été convaincu par ceux de Cyrielle. Le lecteur peut donc se faire une idée assez précise des tatouages que s'était fait faire cette femme et qui ornait son corps en 2013. Il constate qu'il s’agit de dessins très détaillés, et que les thèmes sont originaux, que ce soit le biplan ou celui de l'arbre. L'auteur donne un sens à ce dernier dans le tome 19 de la série quand madame Jow explique que chaque feuille de cet arbre de vie représente une personne qu'elle a aimée. Chaque feuille a une histoire. Elle demande alors à caroline : où est ton arbre ? Où sont tes feuilles ? Indéniablement la nudité du personnage représenté leur apporte une dimension érotique, de nature sensuelle, plutôt que de nature sexuelle. Il n'y a pas d'acte sexuel sous-entendu, simplement un moment de détente pour une personne à l'aise dans la nudité, avec peut-être une touche de séduction dans certains dessins. André Taymans les réalise dans un registre proche de la ligne claire, avec une mise en couleurs sobre, sans effets 3D qui auraient été mal venus. Il n'y a pas de hiatus entre ces représentations pouvant évoquer une approche graphique tout public, et la nature de ce qui est représenté parce que la dimension sexuelle n'est pas présente.


Le lecteur découvre également de nombreux croquis et esquisses consacré à madame Jow et réalisé sur ce que Taymans avait sous la main : feuille de dessin (dans ce cas-là, ce sont souvent des cases des albums 18 & 19 à l'état de crayonné), feuille d'addition de restaurant, feuille de carnet d'hôtel, menu de restaurant. Le lecteur est alors libre d'imaginer s'il s'agit d'un dessin fait en observant le modèle sur un lit, ou si l'artiste s'exerce à la représenter dans les positions nécessaires pour la bande dessinée, d'après ses souvenirs, ou en l'observant en face de lui en attendant leur plat, ou un moyen de transport. À nouveau le texte ne vient pas révéler s'il y a eu idylle ou pas, ou plus si affinité. Cela intéressera donc surtout un lecteur fortement impliqué dans la série, pour découvrir comment l'auteur construit une case, comment il effectue des recherches pour les postures de ses personnages en fonction de la nature de la séquence, comment il s'exerce à capturer la personnalité d'une femme qu'il côtoie.


Avec ce hors-série, le lecteur obtient la confirmation qu'André Taymans a été sous le charme de Cyrielle Zurbrügg, ce qui l'a conduit à en faire un personnage dans sa série consacrée à Caroline Baldwin, et peut-être qui sait à lui consacrer d'autres albums dans un avenir indéterminé. Anne Matheys a choisi de ne pas trop en dire, de ne pas empiéter sur la vie privée de l'auteur, tout en en révélant un peu sur cette suissesse à la vie qui sort de l'ordinaire. Le lecteur en vient à se demander d'ailleurs ce qu'elle a pu devenir depuis. Miss Tattoo s'adresse à des lecteurs fortement impliqués dans la série, voulant en savoir plus, tout en sachant bien qu'il ne s'agit pas d'une bande dessinée, mais d'un ouvrage hommage réalisé par un créateur à sa muse.